Travail (Zola)/Livre III/Chapitre IV

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(p. 569-621).


Pendant dix années encore, la Cité acheva de se fonder, d’organiser la société nouvelle en sa justice et en sa paix. Et, cette année-là, le 20 juin, la veille d’une des grandes fêtes du travail qui avaient lieu quatre fois par an, aux quatre saisons, Bonnaire fit une rencontre.

Âgé de quatre-vingt-cinq ans bientôt, Bonnaire était le patriarche, le héros du travail. Resté droit grand et fort, avec sa tête solide, aux épais cheveux blancs, il était très alerte, très sain et très gai. L’ancien révolutionnaire, le collectiviste théorique que le bonheur réalisé des camarades avait pacifié, vivait maintenant dans la récompense de son long effort, cette conquête de l’harmonie solidaire où il voyait grandir en félicité ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Il restait un des derniers ouvriers survivants de la grande lutte, un des combattants de cette réorganisation du travail qui avait amené une juste répartition de la richesse, tout en rendant au travailleur sa noblesse, sa libre individualité d’homme et de citoyen. Et il était couvert d’ans et de gloire, fier d’avoir aidé par sa nombreuse descendance à la fusion des classes ennemies, utile encore par sa beauté et sa bonté d’ancêtre, au soir de l’existence.

Or, ce soir-là, au déclin du jour, Bonnaire se trouvait donc en promenade, à l’entrée des gorges de Brias. S’aidant simplement d’une canne, il faisait souvent ainsi de longues courses à pied, pour le plaisir de revoir le pays, en évoquant de vieux souvenirs. Et il était arrivé justement à l’endroit de la route où s’ouvrait, autrefois, la porte de l’Abîme, depuis longtemps disparu. Là aussi se trouvait alors, jeté sur la Mionne, un pont de bois, dont il ne restait plus trace, car on avait couvert le torrent sur une centaine de mètres, pour faire passer un large boulevard. Que de changements  ! Qui aurait reconnu l’ancien seuil boueux et noir de l’usine maudite, à cette place, au tournant de cette avenue si calme, si claire, bordée de maisons riantes  ? Et, comme il s’arrêtait un instant, dans sa haute taille, dans sa grande beauté de vieillard heureux, il eut la vive surprise d’apercevoir, échoué sur un banc, un autre vieil homme, mais qui paraissait détruit par la misère, les vêtements en loques, la face ruinée, embroussaillée de poils, le corps amaigri, tremblant de toutes les fièvres mauvaises.

«  Un pauvre  !   » murmura-t-il, parlant à voix haute, dans son étonnement.

C’était bien un pauvre, et il y avait des années déjà qu’il n’en avait plus rencontré. À la vérité, celui-ci, visiblement, n’était pas du pays. Les souliers et les vêtements blancs de poussière, il devait être tombé là de fatigue, à l’entrée de la ville, après des jours et des jours de marche. Son bâton et sa besace vide, échappés de ses mains lasses, gisaient à ses pieds. L’air épuisé, les yeux errants, il regardait autour de lui, en homme perdu, qui ne sait plus où il est.

Très apitoyé, Bonnaire s’avança.

«  Mon pauvre homme, puis-je venir à votre aide  ? … Vous êtes à bout de force et vous semblez dans une grande peine.  »

Puis, comme le pauvre ne répondait pas, les regards toujours effarés, allant d’un point de l’horizon à l’autre  :

«  Avez-vous faim  ? Avez-vous besoin d’un bon lit  ? Je vais vous conduire, vous trouverez ici aide et secours.  »

Enfin, le vieil homme, si misérable, si ravagé, se décida, bégayant tout bas, se parlant à lui-même  :

«  Beauclair, Beauclair, est-ce bien Beauclair  ?

— Sans doute Beauclair, vous êtes à Beauclair, c’est certain  », déclara l’ancien maître puddleur qui souriait.

Mais, en voyant le pauvre donner des marques croissantes d’une surprise inquiète, pleine de doute, il finit par comprendre.

«  Vous avez connu Beauclair autrefois, il y a longtemps peut-être que vous n’y êtes venu  ?

— Oui, plus de cinquante ans  », répondit l’inconnu de sa voix sourde.

Bonnaire alors éclata d’un bon rire.

«  Ah  ! ça ne m’étonne pas, si vous avez de la peine à vous retrouver. Il y a eu quelques changements… Ainsi, tenez  ! à cette place, l’usine de l’Abîme a disparu, tandis que, là-bas, plus loin tout le vieux Beauclair, l’amas sordide, a été rasé, et, vous voyez c’est une Cité nouvelle qui s’est bâtie, c’est le parc de la Crêcherie qui s’est continué, envahissant l’ancienne ville de ses verdures un jardin immense où les petites maisons blanches s’égaillent parmi les arbres… Naturellement, il faut réfléchir, avant de s’y reconnaître.  »

Le pauvre avait suivi les explications, tournant les yeux vers les points que le vieillard, d’une gaieté si douce, lui désignait de la main. Mais il hocha de nouveau la tête, il ne pouvait croire à la réalité de ce qu’on lui disait.

«  Non, non, je ne vois pas, ce n’est plus Beauclair… Voilà bien les deux promontoires des monts Bleuses, entre lesquels s’élargit la gorge de Brias, et voilà bien, au loin, la plaine de la Roumagne. C’est tout ce qui reste, ces jardins et ces maisons sont d’un autre pays, d’un pays de richesse et d’enchantement, que je n’ai jamais vu… Allons, il faut marcher encore, je me suis pour sûr trompé de chemin.  »

Il faisait un effort pour se lever du banc, en ramassant son bâton et sa besace, lorsque ses regards se posèrent enfin sur le vieillard, à l’obligeance si amicale. Jusque-là, il s’était comme replié, regardant en un rêve, se parlant à demi-voix. Puis, tout d’un coup, au premier coup d’œil jeté sur Bonnaire, il devint muet, il parut frémir, dans sa hâte à s’éloigner. L’avait-il donc reconnu, lui qui ne reconnaissait pas la ville  ? Et celui-ci fut si remué de la soudaine flamme, flambant sur ce visage méconnaissable, embroussaillé de poils, qu’il l’examina avec plus d’attention. Où avait-il donc vu ces yeux clairs, incendiés par moments de sauvage violence  ? Brusquement, le souvenir s’éveilla, il frémit à son tour, tandis que tout le passé revivait dans le cri qui jaillissait de ses lèvres  :

«  Ragu  !   »

Depuis cinquante ans, on le croyait mort. Le corps mutilé, broyé, trouvé au fond d’un gouffre des monts Bleuses, le lendemain de sa fuite, après son crime, n’était donc pas le sien  ? Il vivait, il vivait, grand Dieu  ! il reparaissait, et cette résurrection extraordinaire, ce mort sortant du tombeau après tant d’événements, apportait avec lui la sourde angoisse de ce qui s’était passé hier et de ce qui se passerait demain.

«  Ragu, Ragu, c’est toi  !   »

Il avait de nouveau son bâton à la main, sa besace sur l’épaule. Mais, du moment qu’il était reconnu, pourquoi serait-il reparti  ? Il ne pouvait s’être trompé de route.

«  C’est moi, bien sûr, mon vieux Bonnaire, et puisque tu vis toujours, toi mon aîné de dix ans, je puis bien vivre aussi, ah  ! très endommagé, à peine complet, c’est vrai  !   »

Puis, de son ton goguenard d’autrefois  : «  Allons, tu m’en donnes ta parole, c’est bien Beauclair, tout ce grand jardin si magnifique, avec ces jolies maisons. Et je suis donc arrivé, il ne me reste qu’à trouver une auberge, où l’on me permettra de me coucher, dans un coin d’écurie.  »

Pourquoi donc revenait-il  ? Quel projet s’agitait sous ce crâne dévasté, derrière cette face torturée par tant d’années de vagabondage et de vie mauvaise  ? Bonnaire, de plus en plus inquiet, empli de craintes, le voyait déjà troubler la fête du lendemain par quelque scandale. Il n’osa le questionner tout de suite. Mais il voulut l’avoir sous sa garde, plein de pitié aussi, le cœur ému de le retrouver dans un tel dénuement.

«  Il n’y a plus d’auberge, mon brave, et tu vas venir chez moi. Tu mangeras à ta faim, tu dormiras dans un lit frais. Puis, nous causerons, tu me diras ce que tu veux, et je t’aiderai pour que tu te contentes, si c’est possible.  »

Ragu goguenarde encore.

«  Oh  ! ce que je veux  ! rien, ça ne compte plus, la volonté d’un vieux mendiant, à demi infirme. Je veux vous revoir, donner en passant un coup d’œil au pays où je suis né. Ça me tourmentait, cette idée-là, je ne serais pas mort tranquille, si je n’étais pas revenu faire un bout de promenade par ici… N’est-ce pas  ? c’est permis à tout le monde, les routes sont toujours libres  ?

— Sans doute.

— Alors je me suis donc mis en chemin. Oh  ! il y a des années et des années. Quand on a de mauvaises jambes et pas un sou, on n’avance pas vite. Mais tout de même on arrive, puisque me voilà… Et c’est dit, allons chez toi, du moment que tu m’offres l’hospitalité en bon camarade.  »

La nuit venait, les deux vieillards purent traverser doucement le nouveau Beauclair, sans que personne les remarquât. Et Ragu continuait à s’étonner, jetait des regards à droite et à gauche, ne reconnaissait aucun des endroits par où il passait. Enfin, lorsque Bonnaire s’arrêta devant une des maisons les plus charmantes, sous un bouquet de beaux arbres, il laissa échapper ce cri, dans lequel toute son âme de jadis reparaissait  :

«  Tu as donc fait fortune, te voilà bourgeois  !   »

L’ancien maître puddleur s’était mis à rire.

«  Non, non, je n’ai été, je ne suis qu’un ouvrier. Mais c’est vrai pourtant, nous avons tous fait fortune, nous sommes tous des bourgeois.  »

Ragu ricana, comme rassuré, dans sa crainte envieuse.

«  Un ouvrier ne peut pas être un bourgeois, et, lorsqu’on travaille encore, c’est qu’on n’a pas fait fortune.

— C’est bon, mon brave, nous causerons, je t’expliquerai cela… Entre, entre, en attendant.  »

Bonnaire se trouvait seul, pour le moment, dans cette maison qui était celle de sa petite-fille Claudine, mariée à Charles Froment. Depuis longtemps déjà, le père Lunot était mort, et sa fille, la sœur de Ragu, la Toupe terrible, l’avait rejoint l’année précédente, après une querelle affreuse, où elle s’était tourné les sangs, comme elle disait. Lorsque Ragu apprit cette double perte, la maison vide désormais de sa sœur et de son père, il eut un simple geste, il sembla dire qu’il s’y attendait, à cause de leur grand âge. Après un demi-siècle d’absence, on n’est pas surpris de ne retrouver personne.

«  Et nous sommes donc ici chez ma petite-fille Claudine, la fille de mon aîné Lucien, qui a épousé Louise Mazelle, la demoiselle des rentiers dont tu dois te souvenir. Claudine elle-même s’est mariée avec Charles Froment, un fils du maître de la Crêcherie. Mais ils ont justement mené leur fillette Alice, une gamine de huit ans, chez une tante, à Formeries, d’où ils ne doivent revenir que demain soir.  »

Puis, gaiement, il conclut  :

«  Voici quelques mois que les enfants m’ont pris avec eux, pour me dorloter… La maison est à nous, mange et bois, ensuite je te conduirai à ton lit, et demain, quand il fera jour, nous verrons.  »

Étourdi, Ragu l’avait écouté. Tous ces noms, tous ces mariages, ces trois générations qui défilaient au galop, l’ahurissaient. Comment comprendre, comment se reconnaître, au milieu de ces événements ignorés, de ces mariages et de ces naissances  ? Il ne parla plus, il mangea de la viande froide, des fruits, avidement, assis devant la table heureuse et abondante, dans la salle claire qu’une lampe électrique inondait d’une vive clarté. Le sentiment du bien-être, de l’aisance dont il se sentait entouré, devait peser lourdement à ses épaules de vieux vagabond, car il semblait plus vieilli, plus fini encore, tandis que, la face dans son assiette, il dévorait, avec des regards louches sur tout ce bonheur dont il n’était pas. Les longues rancunes amassées, les fièvres de vengeances impuissantes, le rêve maintenant irréalisable de triompher enfin sur le désastre souhaité des autres, sortaient de son silence même, de l’accablement où le jetait tant de richesse entrevue. Et, pendant qu’il mangeait de la sorte, Bonnaire, repris de malaise à le voir si sombre, si inquiétant, se demandait par quelles aventures inconnues il avait pu rouler durant un demi-siècle, s’étonnant aussi de ce qu’il fût vivant encore, dans une telle misère.

«  D’où reviens-tu donc  ? finit-il par lui demander.

— Oh  ! de partout  ! répondit Ragu, avec un geste qui faisait le tour de l’horizon.

— Alors, tu as dû en voir, des pays, des gens et des choses  ?

— Oh  ! oui, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, j’ai promené ma carcasse d’un bout du monde à l’autre.  »

Et, avant d’aller dormir, allumant sa pipe, il dit en gros son existence d’ouvrier errant, révolté contre le travail, paresseux et jouisseur. C’était toujours le fruit gâté du salariat, le salarié rêvant la destruction du patron, uniquement pour prendre sa place, pour écraser à son tour les camarades. Il n’y avait pas d’autre bonheur, une grosse fortune gagnée, mangée dans la joie d’avoir su exploiter la misère du pauvre monde. Et, violent en paroles, lâche quand même devant le maître, travailleur malhonnête, ivrogne incapable d’une besogne suivie, il avait ainsi roulé d’atelier en atelier, de contrée en contrée, se faisant chasser de partout, s’en allant lui-même en des coups de tête imbéciles. Jamais il n’avait pu mettre un sou de côté, en tous lieux la misère était devenue son hôtesse, chaque année de plus lui apportait une déchéance nouvelle. Et, quand l’âge vint, ce fut miracle en effet, s’il ne mourut pas de faim et d’abandon, au coin d’une borne. Jusqu’à près de soixante ans il travailla, obtint encore de petites besognes à faire. Ensuite, il s’échoua dans un hôpital, dut finir par en sortir, puis retomba dans un autre. Depuis quinze années, il s’entêtait à vivre ainsi, sans trop savoir comment, au petit bonheur des rencontres. Maintenant, il mendiait, il trouvait le long des routes le morceau de pain, la botte de paille nécessaires. Et rien en lui n’avait changé, ni la rage sourde, ni la furieuse envie d’être le patron et de jouir.

«  Mais, reprit Bonnaire, qui retenait le flot de questions montant à ses lèvres, tous ces pays que tu as traversés doivent être en révolution. Ici, je sais bien, nous avons marché vite, nous sommes en avance. Cependant, le monde entier est en marche, n’est-ce pas  ?

— Oui, oui, répondit Ragu, de son air blagueur, ils se battent, ils refont la société, ce qui ne m’a pas empêché de crever de faim partout.  »

En Allemagne, en Angleterre, surtout en Amérique, il avait traversé des grèves, des émeutes terribles. Dans tous les pays où il s’était rendu, au hasard de sa rancune et de sa paresse, il avait vu se dérouler de tragiques événements. Les derniers empires croulaient, des républiques naissaient à la place, des fédérations de peuples voisins commençaient à supprimer les frontières. C’était comme une débâcle au printemps, lorsque les glaces se fondent et disparaissent, découvrant la terre fécondée, où les germes poussent, fleurissent en quelques jours, au grand soleil fraternel. Certainement, l’humanité entière se trouvait en évolution, occupée enfin à fonder la Cité heureuse. Mais lui, mauvais ouvrier, noceur toujours mécontent, avait simplement souffert de ces catastrophes, au travers desquelles il se plaignait d’attraper des coups, sans jamais seulement rencontrer l’occasion de piller la cave d’un riche, pour boire une fois à sa soif. Aujourd’hui, vieux vagabond, vieux mendiant, il s’en moquait bien, de leur Cité de justice et de paix  ! Ça ne lui rendrait pas ses vingt ans, ça ne lui donnerait pas un palais, avec des esclaves, où il aurait achevé sa vie dans les plaisirs, comme les rois dont parlent les livres. Et il plaisantait amèrement tout ce bête de genre humain qui prenait tant de peine, pour préparer aux arrière-petits-enfants du prochain siècle une maison un peu plus propre, dont les hommes d’aujourd’hui ne jouissaient qu’en rêve.

«  Ce rêve a longtemps suffi au bonheur, dit Bonnaire tranquillement. Mais ce que tu dis n’est plus vrai, la maison est dès aujourd’hui presque reconstruite, très belle, très saine, très gaie, et je te la montrerai demain, tu verras s’il n’y a pas désormais plaisir à l’habiter.  »

Alors, il lui expliqua que, le lendemain, il le ferait assister à une des quatre fêtes du travail, qui mettaient Beauclair en grande allégresse, le premier jour de chaque saison. Chacune d’elles était marquée par des réjouissances particulières, empruntées à la saison même. Et celle du lendemain, la fête de l’été, s’égayait de toutes les fleurs et de tous les fruits de la terre, débordait en une abondance prodigieuse des richesses conquises, en une splendeur souveraine des horizons et du ciel, où flambait le puissant soleil de juin.

Ragu était retombé dans son inquiétude sombre, dans la sourde crainte de trouver, à Beauclair, l’antique rêve du bonheur social réalisé enfin. Est-ce que, vraiment, après avoir traversé, au milieu de luttes douloureuses, tant de pays en gésine de la société de demain, il allait la voir presque installée déjà, en cette ville, la sienne, qu’il avait dû fuir, un soir de folie homicide  ? Ce bonheur si furieusement cherché partout, il se créait là, chez lui, pendant son absence  ; et, quand il revenait, c’était uniquement pour constater la félicité des autres, à l’heure où lui-même ne pouvait plus compter sur aucune joie. Cette idée d’avoir ainsi, jusqu’au bout, manqué sa vie, achevait de l’anéantir, dans sa fatigue et sa misère, tandis qu’il finissait en silence la bouteille de vin posée devant lui. Et, lorsque Bonnaire se leva pour le mener à sa chambre, une pièce blanche, avec un grand lit blanc, et qui sentait bon, il le suivit d’un pas alourdi, souffrant de cette hospitalité si large, si fraternelle, en son aisance heureuse.

«  Dors bien, mon brave, à demain matin.

— Oui, à demain matin, si tout ce sacré monde n’a pas croulé pendant la nuit.  »

Cependant, Bonnaire, après s’être également couché, eut quelque peine à s’endormir. Lui aussi restait tourmenté, en se demandant quelles pouvaient être les intentions de Ragu. À dix reprises, il avait résisté au désir de l’interroger directement, par crainte de provoquer une explication dangereuse. N’était-il pas préférable de se réserver, puis d’agir selon les circonstances  ? Il redoutait quelque scène atroce, ce misérable vagabond, fou de misère et de désastre, revenant pour un scandale, insultant Luc, insultant Josine, recommençant peut-être son crime. Aussi se jurait-il de ne pas le quitter un instant le lendemain, de le promener partout, pour être certain de ne le laisser aller seul nulle part. D’ailleurs, dans cette idée de tout lui montrer, il mettait une sage tactique, l’espérance de le paralyser par le spectacle de tant de richesse, de tant de puissance acquises, au point de lui faire sentir l’inutilité de la rage et de la révolte d’un seul. Quand il saurait, il n’oserait plus, sa défaite serait définitive. Et Bonnaire s’endormit enfin, résolu à ce dernier combat, pour l’harmonie, pour la paix et l’amour de tous.

Le lendemain, dès six heures, des fanfares de trompettes sonnèrent, passèrent en joyeux appels sur les toitures de Beauclair, annonçant la fête du travail. Le soleil était déjà haut, un astre de joie et de force, dans un admirable ciel de juin, à l’immensité bleue. Des fenêtres s’ouvrirent, des saluts volèrent parmi les verdures, d’une maison à l’autre, et l’on sentit l’âme populaire de la Cité nouvelle entrer en allégresse, tandis que les appels des trompettes continuaient, éveillaient de jardin en jardin les cris des enfants et les rires des couples d’amour.

Bonnaire, vite habillé, trouva Ragu debout, lavé à grande eau dans la baignoire voisine, vêtu des vêtements propres, posés la veille sur une chaise. Et Ragu, reposé, était redevenu goguenard, ouvertement décidé à se moquer de tout, à ne pas convenir du moindre progrès. En voyant entrer son hôte, il eut son mauvais rire, son rire insultant et salisseur.

«  Dis donc, mon vieux, en font-ils, un sacré vacarme, avec leurs trompettes, ces bougres-là  ! Ça doit être bien embêtant pour les gens qui n’aiment pas à être réveillés en sursaut. Est-ce que, tous les matins, on vous joue cette musique, dans votre caserne  ?   »

Le vieux maître puddleur préféra le voir ainsi. Il se mit paisiblement à sourire.

«  Non, non, ce n’est aujourd’hui que le gai réveil des jours de fête. Les autres jours, on peut faire la grasse matinée, dans un délicieux silence. Mais, quand la vie est bonne, on se lève toujours de grand matin, et les infirmes seuls ont le regret de rester au lit.  »

Puis, avec sa bonté prévenante  :

«  As-tu bien dormi  ? As-tu trouvé tout ce dont tu avais besoin  ?   »

Ragu tâcha encore d’être désagréable.

«  Oh  ! je dors bien partout, voici des années que je couche dans les meules, et ça vaut les meilleurs lits du monde… C’est comme toutes ces inventions, ces baignoires, ces robinets d’eau froide et d’eau chaude, ces chauffages électriques fonctionnant à l’aide d’un simple bouton, ça rend certainement des services, quand on est pressé. Autrement, il est encore préférable de se laver à la rivière et de se chauffer avec un bon vieux poêle.  » Et il conclut, en voyant son hôte ne pas répondre.

«  Vous avez trop d’eau dans vos maisons, elles doivent être humides.  »

Ah  ! quel blasphème  ! ces eaux ruisselantes, ces eaux bienfaisantes, si pures, si fraîches, qui étaient maintenant la santé, la joie et la force de Beauclair, dont elles baignaient les rues et les jardins d’une éternelle jeunesse  !

«  Nos eaux sont nos amies, les bonnes fées de notre heureux destin, dit simplement Bonnaire. Tu les verras partout jaillir et féconder la Cité… Allons, viens déjeuner d’abord, puis nous sortirons tout de suite.  »

Ce premier déjeuner fut délicieux, dans la claire salle à manger, envahie par le soleil levant. Sur la nappe très blanche, il y avait du lait, des œufs, des fruits, avec du beau pain si doré, si parfumé, qu’on le sentait pétri et cuit par des machines soigneuses, pour un peuple heureux. Et le vieil hôte prodiguait à son misérable convive des attentions délicates, une sorte d’hospitalité tendre, héroïque et simple, qui semblait mettre dans l’air calme une douceur, une bonté infinies.

Ils causèrent de nouveau en mangeant. Comme la veille, Bonnaire ne crut pas devoir poser des questions directes, par prudence. Pourtant, il sentait bien que Ragu, à l’exemple de tous ses criminels, revenait aux lieux mêmes où il avait commis son crime, dévoré de l’invincible besoin de voir, de savoir. Josine vivait-elle encore  ? Que faisait-elle  ? Et Luc, sauvé de la mort, l’avait-il prise avec lui  ? Enfin qu’étaient devenus l’un et l’autre  ? Toutes ces curiosités ardentes luisaient sûrement dans la flamme dont brûlaient les yeux du vieux vagabond. Mais, comme il n’ouvrait pas les lèvres de ces choses, gardant son secret, Bonnaire dut se contenter de mettre à exécution le plan arrêté par lui la veille, l’exaltation de la Cité nouvelle, la glorification de sa prospérité et de sa puissance. Et, tout en ne nommant même pas Luc, il se mit à expliquer la grandeur de son œuvre.

«  Pour que tu comprennes, mon brave, il est nécessaire que je te dise un peu où nous en sommes, avant d’aller nous promener dans Beauclair. Aujourd’hui, c’est le triomphe, c’est la floraison complète du mouvement qui commençait à peine, au moment de ton départ.  »

Et il reprit l’évolution au début, l’usine de la Crêcherie fondée sur l’association du capital, du travail et de l’intelligence, mise en actions, avec partage des bénéfices. Il la montra en lutte avec l’autre usine, l’Abîme, la forme barbare du salariat finissant par la vaincre, la remplaçant, conquérant peu à peu le vieux Beauclair misérable, du flot victorieux de ses petites maisons blanches, si gaies, si heureuses. Puis, il conta comment, par imitation, par nécessité, les autres usines du voisinage étaient venues se fondre dans l’association première, comment d’autres groupes s’étaient fatalement créés, le groupe du vêtement, le groupe du bâtiment tous les métiers de même ordre se syndiquant peu à peu, toutes les espèces, toutes les familles se rejoignant, s’unissant à l’infini. Alors, la double coopération de production et de consommation avait achevé la victoire, et le travail en se réorganisant sur ce vaste plan, cette mise en pratique de la solidarité humaine, avait fait sortir de terre la société nouvelle. On ne travaillait que quatre heures, et d’un travail librement choisi, qui pouvait varier sans cesse pour rester attrayant, car chaque ouvrier avait plusieurs métiers, dont l’exercice lui permettait de passer d’un groupe dans un autre. Ces métiers se sériaient logiquement, comme la structure même du nouvel ordre social, le travail régulateur, unique loi de la vie. Les machines, les ennemies d’autrefois, étaient devenues les esclaves dociles, chargées des gros efforts. À quarante ans, le citoyen avait payé sa dette de travailleur à la Cité, il œuvrait seulement pour sa joie personnelle. Et, tandis que la coopération de production faisait ainsi naître cette société de justice et de paix, basée sur le travail consenti par tous, la coopération de consommation avait condamné le commerce à disparaître, rouage inutile, mangeur d’énergie et de gain. Le paysan donnait son blé à l’ouvrier industriel qui donnait son fer et ses outils. Des magasins généraux centralisaient les produits, les distribuaient directement, selon les besoins. Des millions et des millions se trouvaient gagnés de la sorte, depuis que rien n’était détourné au passage par l’agio et par le vol. Toute l’existence se simplifiait, on tendait à la disparition complète du numéraire, à la fermeture des tribunaux et des prisons, les questions d’intérêts privés cessant de se produire, de jeter l’homme sur l’homme, dans une folie de fraude, de pillage et de meurtre. Pourquoi le crime désormais, puisqu’il n’y avait plus de pauvres, plus de déshérités, puisque la paix fraternelle s’établissait chaque jour davantage entre les citoyens, convaincus enfin que le bonheur de chacun était fait du bonheur de tous  ? Une longue paix régnait, l’impôt du sang avait disparu comme les autres impôts, plus d’octroi, de contributions d’aucune espèce, plus de prohibitions, la liberté totale de la production et des échanges. Et, depuis surtout que les parasites étaient supprimés, les innombrables employés, fonctionnaires, magistrats, hommes de caserne ou d’église, qui suçaient autrefois la vie du corps social, une formidable richesse s’était déclarée, un si prodigieux entassement de biens, que d’année en année, les greniers, devenus trop étroits, craquaient sous l’abondance toujours accrue de la fortune publique.

«  Tout ça, c’est très bien, interrompit Ragu. Mais, n’importe  ! le vrai plaisir est de ne rien faire, et si vous travaillez encore, vous n’êtes pas des messieurs. Je ne sors pas de là… Puis, d’une façon comme d’une autre, on vous paie toujours, c’est toujours le salariat, et te voilà donc converti, toi qui exigeais l’entière destruction du capital  ?   »

Bonnaire eut son rire de joyeuse franchise.

«  C’est vrai, on a fini par me convertir. Je croyais à la nécessité d’une brusque révolution, d’un coup de main qui nous aurait livré le pouvoir, avec la possession du sol et de tous les outils du travail. Mais comment résister à la force de l’expérience  ? Depuis tant d’années, je vois ici la conquête certaine de cette justice sociale, de ce bonheur fraternel, dont le rêve me hantait Alors, la patience m’est venue j’ai la faiblesse de me contenter des conquêtes d’aujourd’hui, dans la certitude où je suis de la victoire définitive de demain… Et, je te l’accorde, il reste beaucoup à faire, notre liberté et notre justice ne sont pas totales, le capital et le salariat doivent complètement disparaître, le pacte social se libérera de toutes les formes de l’autorité, l’individu libre dans l’humanité libre. Et nous faisons simplement en sorte que les enfants de nos petits-enfants réalisent cette Cité de toute justice et de toute liberté.  »

Il finit alors en expliquant les méthodes d’instruction et d’éducation nouvelles, les crèches, les écoles, les ateliers d’apprentissage l’éveil de l’homme chez l’enfant toutes les énergies passionnelles acceptées, cultivées, le garçon et la fille poussant ensemble, nouant plus étroitement le lien du couple d’amour, dont la force de la Cité doit dépendre. L’avenir de plus en plus libérateur était là dans ces couples de demain, qui grandissaient pour lui, avec la volonté et l’intelligence des besognes décisives. Chaque génération, plus libérée, plus capable d’équité et de bonté apporterait sa pierre à l’œuvre finale. Et en attendant, la richesse incalculable de la Cité irait en augmentant toujours, maintenant que la suppression de l’héritage, presque entièrement accomplie, ne permettant plus les grandes fortunes individuelles, scandaleuses et empoisonneuses, faisait peu à peu que le produit prodigieux du travail de tous appartenait désormais à tous. Les rentes, les grands-livres tombaient eux aussi en morceaux, et les rentiers, les oisifs vivant du travail des autres ou d’eux-mêmes, amassé, thésaurisé égoïstement, étaient une espèce en train de disparaître. Tous les citoyens se trouvaient également riches, puisque la Cité, qui débordait du travail commun, affranchi d’entraves, préservé du gaspillage et du vol, entassait des richesses immenses, dont il faudrait sûrement un jour modérer la production. Les jouissances réservées jadis aux rares privilégiés, les mets délicats, les fleurs, les parures d’éclat et de charme embellissant la vie, étaient aujourd’hui le luxe de tous. Si, au foyer des familles, régnait une grande simplicité, chacun se contentant de sa maison heureuse, les édifices publics éclataient d’une somptuosité extraordinaire, vastes à y loger d’innombrables foules, d’une commodité et d’un charme à en faire les palais du peuple, les lieux de dilection où il se plaisait à vivre. C’étaient des musées, des bibliothèques, des théâtres, des établissements de bains, de jeux, de divertissements, de simples portiques, ouvrant sur des salles de réunions, de cours mutuels, de conférences, que la ville entière fréquentait, aux heures de repos. Et les maisons hospitalières pullulaient aussi, des hôpitaux isolés pour chaque maladie, des hospices où les infirmes, où les vieillards entraient librement, des refuges surtout pour les mères et pour les enfants, qui prenaient la femme enceinte dès les mois durs de la grossesse, qui la gardaient après les couches, elle et son nouveau-né, jusqu’au retour complet des forces. Ainsi revenait et s’affirmait, dans la Cité nouvelle, le culte de l’enfant et de la mère, la mère source de l’éternelle vie, l’enfant messager victorieux de l’avenir.

«  Maintenant, conclut gaiement Bonnaire, puisque tu as fini de déjeuner, allons voir ces belles choses, notre Beauclair rebâti et glorifié, dans son éclat de fête. Je ne te ferai pas grâce d’un seul coin intéressant.  »

Ragu, résolu à ne pas se rendre, haussait d’avance les épaules, en répétant le mot qu’il croyait décisif  :

«  Comme tu voudras, mais vous n’êtes pas des messieurs, vous restez de pauvres bougres, si vous travaillez toujours. Le travail est votre maître, et vous n’êtes encore qu’un peuple d’esclaves.  »

Devant la porte, une petite voiture électrique à deux places attendait. Il y en avait de pareilles à la disposition de tous. L’ancien maître puddleur, qui, malgré son grand âge, avait gardé les yeux clairs et la main ferme, fit monter son compagnon et s’installa lui-même pour conduire.

«  Tu ne vas pas achever de m’estropier, avec cette mécanique-là  ?

— Non, non, n’aie pas peur. L’électricité me connaît, voici des années que nous faisons bon ménage ensemble.  »

Et il disait cela d’un ton dévot et attendri, comme s’il eût parlé d’une divinité nouvelle, d’une puissance bienfaisante dont la Cité tirait le meilleur de sa prospérité et de sa joie.

«  Tu la retrouveras partout, la grande et souveraine énergie, sans laquelle tant de rapides progrès n’auraient pu s’accomplir. Elle est désormais l’unique force qui alimente nos machines  ; et elle ne reste pas seulement dans nos ateliers communs, elle se rend à domicile, elle y actionne les petits métiers particuliers, elle est l’ouvrière domestiquée dont chacun dispose, pour les plus infimes besognes, en tournant simplement un bouton. On tourne un autre bouton, et elle nous éclaire. On tourne un autre bouton, et elle nous chauffe. Partout, aux champs, à la ville, dans les rues comme au fond des plus modestes demeures, elle est présente, elle travaille silencieusement à notre place, elle est la nature domptée, la foudre asservie, dont notre bonheur est fait. Et il a fallu la fabriquer par quantités incalculables, l’avoir comme nous avons l’air du ciel, pour rien, pour le plaisir de le respirer, sans craindre jamais le gaspillage, quelle que soit la dépense folle que nous pouvons en faire. Mais, paraît-il, il n’y en a pas encore assez, l’ancien maître de la Crêcherie dit qu’il cherche toujours à nous en donner davantage, afin de nous permettre, la nuit, d’allumer un astre au-dessus de Beauclair, pour remplacer le soleil et faire régner chez nous le resplendissement d’un jour éternel.  »

Il riait de bon cœur, à cet espoir de mettre à jamais les ténèbres en fuite, pendant que la voiturette filait par les larges avenues, de son train si rapide et si doux. Son idée, avant de parcourir Beauclair, était d’aller jusqu’aux Combettes, de montrer d’abord à son compagnon le magnifique domaine qui changeait la Roumagne en un paradis de fertilité et de délices. Cette matinée de fête ensoleillait tout, les routes étaient d’une gaieté sonnante, sous le beau soleil triomphal. D’autres voiturettes, en nombre infini, les parcouraient, toutes pleines de chants et de rires. Beaucoup de piétons aussi arrivaient des villages voisins, la plupart en bandes, des garçons et des filles enrubannés, qui saluaient joyeusement au passage le vieillard, l’ancêtre. Et quelles cultures admirables se déroulaient aux deux bords des routes, de vastes champs de blé dont on ne voyait pas le bout, des mers de blé d’un vert profond et puissant  !

Au lieu des anciens lopins de terre, découpés avaricieusement en parts étroites, d’une maigreur étique de sol mal nourri et mal cultivé, la plaine entière n’était plus qu’un seul et immense champ fumé, labouré, ensemencé par des mains associées et riches, et où la solidarité des hommes, réconciliés enfin, avait déterminé une fécondité formidable, des récoltes géantes pour un peuple équitable et fraternel. Quand la terre n’était pas bonne, on refaisait la terre, on lui donnait, chimiquement, les qualités dont elle manquait. On la chauffait, on l’abritait, des cultures intensives donnaient deux récoltes, des légumes et des fruits en toutes saisons. Grâce aux machines, les bras des hommes étaient épargnés, des lieues de labours se couvraient de moissons comme par prodige. Même on parlait de devenir les maîtres des nuages, de les diriger à volonté, grâce à de larges courants électriques, de sorte que, dès lors, on obtiendrait des jours de pluie ou des jours de soleil, selon les besoins de l’agriculture. L’homme, après avoir conquis la terre, allait conquérir le ciel, il ferait des astres sa dépendance. Les matins de grande fête, il nettoierait le ciel bleu, d’un bleu plus vaste et plus profond, il dégagerait le soleil, tel qu’un lustre pendu au plafond de l’immense salle. Et, cette fois déjà, pour cette fête du travail, au premier jour de l’été, le lustre flambait d’un éclat éblouissant, le long des routes dont la blancheur gaie serpentait parmi les nappes ondulantes des grands blés verts, à l’infini.

«  Tu vois, mon brave, reprit Bonnaire, avec un grand geste, d’un bout à l’autre de l’horizon, nous avons du pain. C’est le pain pour tous, le pain auquel chacun a droit en naissant.

— Vous nourrissez donc même ceux qui ne travaillent pas  ? demanda Ragu.

— Certainement… Mais il n’y a guère que les malades et les infirmes qui ne travaillent pas. Quand on se porte bien, on s’ennuie trop à ne rien faire.  »

Maintenant, la voiturette traversait des vergers, et c’était délicieux, ces allées interminables de cerisiers couverts de fruits rouges. On aurait dit des arbres enchantés dont les grappes jouaient et riaient au soleil. Les abricots n’étaient pas mûrs, les pommiers et les poiriers pliaient sous l’abondance de leur charge, verte encore. C’était une extraordinaire prodigalité, de quoi donner du dessert à tout un peuple, jusqu’au printemps prochain.

«  Du pain pour tous, c’est maigre, reprit Ragu ironiquement.

— Oh  ! dit Bonnaire, qui se mit aussi à plaisanter, on ajoute un peu de dessert. Tu vois, ce ne sont pas les fruits qui manquent.  »

Ils étaient arrivés aux Combettes. Le village sordide avait disparu, des maisons blanches s’étaient bâties parmi les verdures, le long du Grand-Jean, le ruisseau infect autrefois, canalisé aujourd’hui, roulant une eau pure, une des causes de la fertilité environnante. Ce n’était plus l’ancienne campagne d’abandon, de saleté et de misère, où les paysans croupissaient depuis des siècles, dans l’entêtement borné de la routine et de la haine. L’esprit de vérité, de liberté, avait passé là, une évolution s’était faite vers la science et l’harmonie, éclairant les intelligences, réconciliant les cœurs, apportant la santé, la richesse, la joie. Depuis que tous avaient consenti à s’associer, le bonheur de chacun était né. Et jamais expérience plus concluante n’avait chanté gaiement sous le soleil, la leçon de choses resplendissait aux Combettes, avec ces maisons éparses, d’où sortait une bonne odeur de familles heureuses, des rires et des chansons.

«  Tu te rappelles les anciennes Combettes  ? demanda de nouveau Bonnaire, les masures dans la boue et le fumier, les paysans aux yeux farouches qui se plaignaient de crever de faim  ? Regarde ce que l’association en a fait.  » Mais dans sa jalousie sauvage, Ragu ne voulait pas se laisser convaincre, espérant quand même découvrir quelque part le malheur, cette malédiction du travail restée dans son sang de paresseux, de salarié rivé à sa chaîne, par son long atavisme d’esclave.

«  S’ils travaillent, ils ne sont pas heureux, répéta-t-il obstinément. Leur bonheur est mensonger, le souverain bien est de ne rien faire.  »

Et, lui qui tapait sur les curés autrefois  :

«  Le catéchisme ne dit-il pas que le travail est la punition, la dégradation de l’homme  ? Quand on va dans le paradis, on ne fait plus rien.  »

Au retour, il passèrent devant la Guerdache, un des jardins publics de la Cité nouvelle, toujours empli de jeunes mères et d’un vol d’enfants joueurs. La vaste habitation, qu’on avait encore agrandie, continuait à servir de maison de repos aux accouchées récentes, qui attendaient là leur rétablissement complet, parmi les grands arbres et les fleurs. C’était un domaine magnifique, un de ces palais d’autrefois, dont le peuple avait hérité légitimement, où il se trouvait enfin chez lui, en sa naturelle souveraineté. Les pelouses s’égayaient de corbeilles odorantes, les allées profondes s’enfonçaient sous les hautes voûtes de feuillages, délicieuses d’ambre et de silence. Et, par ces majestueuses avenues, le long desquelles jadis les chasses galopaient, des mères paisibles, en robes claires, poussaient de petites voitures, où riaient des nouveau-nés.

«  Qu’est-ce que ça me fiche, dit encore Ragu, un luxe et une jouissance dont tout le monde profite  ? Ce n’est plus si bon, du moment qu’ils ne sont pas à moi seul.  »

Mais la voiturette filait toujours, et ils rentrèrent dans le nouveau Beauclair. L’aspect général de la ville reconstruite était bien celui d’un immense jardin, où les maisons s’étaient naturellement espacées, parmi les verdures, en un besoin de grand air et de vie libre. Au lieu de se serrer les unes contre les autres, comme aux époques de tyrannie et de terreur, les maisons semblaient s’être dispersées, pour plus de paix, plus de santé heureuse. Les terrains, remis en commun, ne coûtaient rien, s’étendaient d’un promontoire à l’autre des monts Bleuses. Pourquoi se serait-on entassé, lorsque la plaine se déroulait  ? Quelques milliers de mètres sont-ils donc de trop pour une famille, lorsque tant d’immenses contrées de la terre ne sont même pas habitées  ? Chacun avait donc choisi son lot puis s’était mis à bâtir à sa fantaisie. Aucun alignement, de larges avenues qui coupaient les jardins, pour la facilité des communications, et simplement des maisons dans les arbres, au gré de chaque ménage. Seulement, quelles que fussent leur orientation et leur disposition particulières, elles gardaient toutes un air de famille, un grand air de propreté et de joie. Surtout elles s’ornaient toutes de grès et de faïences aux couleurs vives, de tuiles émaillées de pignons, d’encadrements, de panneaux, de frises, de corniches dont les bleus de liserons, les jaunes de pissenlits, les rouges de coquelicots, les faisaient ressembler à des grands bouquets fleuris entre les massifs verts des arbres. Rien n’était d’un charme plus gai, on sentait là une floraison renaissante de la beauté populaire, un peu déjà de cette beauté à laquelle le peuple avait droit et que son génie épanouirait de plus en plus, en moisson de chefs-d’œuvre. Puis, sur les places, aux carrefours des larges avenues, se dressaient les monuments publics, d’immenses constructions où le fer et l’acier triomphaient en des charpentes hardies. La magnificence en était faite de simplicité, d’appropriation logique à l’usage, d’intelligente grandeur dans le choix des matériaux et dans la décoration. Tout le peuple devait y être chez lui, les musées les bibliothèques, les théâtres, les bains, les laboratoires, les salles de réunions et de divertissements, n’étaient que des maisons communes ouvertes à la nation entière, où se vivait librement, fraternellement, la vie sociale. Et des essais de portiques s’ébauchaient déjà, des bouts d’avenue couverts de vitres, et qu’on se proposait de chauffer l’hiver, pour permettre la tranquille circulation, par les grandes pluies et par les grands froids.

Cependant, Ragu donnait malgré lui des signes de surprise, et Bonnaire, le voyant absolument perdu, se mit à rire.

«  Ah  ! ce n’est plus très facile de se reconnaître… Nous sommes sur l’ancienne place de la Mairie, tu te souviens, cette place carrée d’où partaient les quatre grandes voies, la rue de Brias, la rue de Formeries, la rue de Saint-Cron et la rue de Magnolles. Seulement comme le vieux bâtiment de la mairie tombait de pourriture, on l’a démoli, avec l’école ancienne, où tant de gamins avaient ânonné, sous la férule. Et tu vois, à la place, cette série de grands pavillons, les laboratoires de chimie et de physique, où chaque savant est libre de venir étudier, expérimenter, lorsqu’il pense avoir fait quelque découverte, utile à la communauté. Puis, les quatre rues se sont transformées, des masures ont disparu, on a planté des arbres, et il n’est guère resté que les anciennes maisons bourgeoises, avec leurs jardins, où les mariages ont fini par installer nos descendants, à nous les pauvres bougres de jadis.  »

Dès lors, Ragu finit par se retrouver, dans cet ancien beau quartier de Beauclair, le moins atteint naturellement. Il fallut pourtant que Bonnaire continuât à lui signaler au passage les transformations décisives, dues à la victoire de la société nouvelle. On avait gardé la sous-préfecture, en y ajoutant deux ailes en forme de galeries, pour y installer une bibliothèque. De même, le tribunal était devenu un musée, tandis que la prison neuve, avec ses cellules, avait pu être changée, sans trop de frais, en une maison de bains, où l’eau jaillissante des sources abondait. Le jardin planté sur les terrains de l’église écroulée avait déjà de beaux ombrages, autour du petit lac qui s’était formé à la place même de l’antique crypte souterraine. À mesure que les autorités diverses, d’administration et de répression, tendaient à disparaître, les bâtiments faisaient retour au peuple  ; et il en disposait pour son bien-être et pour sa joie.

Mais, comme la voiturette revenait, remontait une grande et belle avenue, Ragu se sentit perdu de nouveau.

«  Où sommes-nous donc ici  ?

— Dans l’ancienne rue de Brias, répondit Bonnaire. Ah  ! l’aspect en a bien changé. C’est que, le petit commerce ayant disparu complètement, les boutiques se sont fermées une à une, les vieilles maisons ont fini par être démolies, laissant la place à ces constructions nouvelles, si riantes parmi les aubépines et les lilas. Et, là, vers la droite, on a couvert le Clouque, cet égout empoisonné, sur lequel maintenant passe la contre-allée de cette avenue.  »

Il continua, il évoqua l’étroite, la noire rue de Brias, avec son pavé toujours boueux, avec son continuel piétinement de troupeau. Le travail blême et rageur y traînait sa fatigue, la faim et la prostitution y rôdaient le soir, les ménagères pauvres y allaient de boutique en boutique, soucieuses, en quête de petits crédits. C’était là que les Laboque régnaient, prélevant leur dîme sur les acheteurs, que Caffiaux empoisonnait les ouvriers de son alcool frelaté, que le boucher Dacheux surveillait sa viande, la viande sacrée, la nourriture des riches  ; tandis que la belle boulangère, la bonne Mme Mitaine, était la seule à bien vouloir fermer les yeux, quand un pain ou deux disparaissaient de son étalage, les jours où les petits de la rue avaient trop faim. Et, maintenant, le pavé s’était nettoyé de tant de misère et de tant de souffrance, un souffle libérateur avait comme emporté les boutiques, où la pauvreté de tous s’aggravait des gains du commerce, rouage inutile, mangeur de richesse et de force. L’avenue passait, libre, élargie, assainie, inondée de grand soleil, n’ayant plus à ses deux bords que des maisons de travailleurs heureux, pendant que la foule y riait, y chantait, par cette claire matinée de fête triomphale.

«  Mais alors, s’écria Ragu, si le Clouque est ici, sous ces talus gazonnés, le vieux Beauclair se trouvait donc là-bas, à la place de ce parc nouveau, où des façades blanches se cachent à demi dans les ombrages  ?   »

Et, cette fois, il demeura béant. C’était bien le vieux Beauclair, l’amas sordide de masures qui s’étalaient en une mare nauséabonde, des rues sans jour, sans air, empuanties par un ruisseau central. Le misérable monde du travail s’entassait dans ces nids à vermine et à épidémies, y agonisait depuis des siècles, sous l’affreuse iniquité sociale. Surtout, il se rappelait la rue des Trois-Lunes, la plus obscure, la plus étranglée, la plus immonde de toutes. Et voilà qu’un coup de vent justicier et vengeur avait purifié ce cloaque, en emportant ces abominables décombres, en semant à la place ces arbres, ces verdures, où des logis de santé et de joie avaient poussé  ! Rien n’était resté de l’ancienne ignominie, de ce bagne suant son poison sous le ciel, comme un ulcère dont l’humanité serait morte. Avec la justice, la vie était revenue, et c’étaient aussi des rires et des chants qui sortaient de chaque demeure, qui emplissaient les larges rues nouvelles, débordantes d’une jeunesse en fête.

Bonnaire s’amusait de l’étonnement de Ragu, le promenant d’un train ralenti par les voies neuves de cette heureuse Cité du travail. Le jour férié de chômage et de réjouissance l’embellissait encore, toutes les maisons étaient pavoisées, faisaient claquer au léger vent du matin des oriflammes de couleurs vives, tandis que des étoffes éclatantes drapaient les portes et les fenêtres. Les seuils étaient couverts de roses, les rues elles-mêmes en étaient jonchées, une telle abondance de roses, poussées dans de vastes champs voisins, que la ville entière pouvait s’en parer comme une femme au matin des noces. Des musiques retentissaient partout, des chœurs de jeunes filles et de jeunes hommes s’envolaient par de grandes ondes sonores, des voix pures d’enfants montaient très haut, se perdaient dans le soleil. Et le limpide, le réjouissant soleil était lui aussi de la fête, d’immenses nappes d’or élargies sans fin sous la tente somptueuse du ciel, légère et d’une soie délicieusement bleue. Toute la population commençait à sortir, en clairs vêtements, parée des belles étoffes, si chères autrefois, mises aujourd’hui à la disposition de chacun. Des modes nouvelles, très simples dans leur magnificence, rendaient les femmes adorables. L’or depuis la disparition lente de la monnaie, était réservé aux seuls bijoux, chaque fille à sa naissance trouvait ses colliers, ses bracelets ses bagues, comme les gamins de jadis trouvaient des jouets. Cela n’avait plus de valeur, l’or devenait simplement de la beauté, de même que bientôt les fours électriques allaient produire les diamants et les pierres précieuses en une quantité incalculable, des sacs de rubis, d’émeraudes, de saphirs, de quoi en couvrir toutes les femmes. Déjà, les amoureuses qui passaient, au bras de leurs amoureux, avaient leur chevelure constellée d’étoiles vives. Et des couples défilaient sans cesse, des fiancés du libre amour, des époux de vingt ans qui s’étaient choisis et qui devaient ne se quitter jamais, des ménages vieillis dans leur tendresse, les mains unies plus étroitement par chaque année nouvelle.

«  Où vont-ils donc tous à cette heure  ? demanda Ragu.

— Ils vont les uns chez les autres, répondit Bonnaire, ils s’invitent pour le grand dîner de ce soir, auquel tu assisteras. Et du reste, ils ne vont nulle part, ils sortent au bon soleil, ils vivent au grand air leur jour de chômage, parce qu’ils sont gais et qu’ils sont comme chez eux dans leurs belles rues fraternelles. Puis, aujourd’hui il y a partout des divertissements et des jeux naturellement gratuits, car l’entrée de tous les établissements publics est libre. Ces bandes d’enfants que tu vois, on les mène dans des cirques, pendant qu’une autre partie de la foule se rend à des réunions, à des spectacles ou à des auditions de musique… Les théâtres sont destinés à faire partie de l’instruction et de l’éducation sociale.  »

Mais, brusquement, comme il passait devant une maison, dont les habitants étaient sur le point de sortir, il arrêta la voiturette.

«  Veux-tu visiter une de nos maisons nouvelles  ? … Justement, nous voici chez mon petit-fils Félicien, et puisqu’il est encore là, il va nous recevoir.  »

Félicien était fils de Séverin Bonnaire, qui avait épousé Léonie, la fille de Ma-Bleue et d’Achille Gourier. Lui-même venait d’épouser, quinze jours plus tôt, Hélène Jollivet, fille d’André Jollivet et de Pauline Froment. Mais, lorsque Bonnaire voulut expliquer ces filiations à Ragu, celui-ci eut le geste d’un homme dont la tête se perd, au milieu d’une telle complication des alliances. Et le jeune ménage était charmant, elle très jeune, d’une adorable beauté blonde, lui blond également, grand et fort. Leur maison, où des enfants n’avaient pas encore eu le temps de naître, sentait bon l’amour, avec ses pièces si claires, si gaies, son ameublement tout neuf, d’une élégance simple. Ce jour-là, d’ailleurs, elle était, comme les rues, pleine de roses, car il semblait avoir plu des roses dans Beauclair, il y avait des roses partout, et jusque sur la toiture. On visita la maison entière avec des rires, on revint à la pièce qui servait d’atelier, une vaste pièce carrée, où se trouvait un moteur électrique. Félicien, tourneur sur métaux par goût, en dehors des trois ou quatre autres métiers qu’il exerçait concurremment, préférait travailler chez lui  ; et il en était de même pour plusieurs camarades de son âge, un mouvement s’indiquait dans cette génération nouvelle, le petit travailleur à domicile, libre, maître de sa fabrication, en dehors des grands ateliers sociaux, fondements jusque-là nécessaires de la Cité. Pour ces ouvriers individuels, la force électrique faisait merveille, ils l’avaient chez eux comme ils avaient l’eau des sources. C’était le travail désormais aisé, pouvant être exercé chez soi, proprement, sans fatigue, c’était chaque maison changée en un atelier de famille, un lien de plus groupant les énergies au foyer, le travailleur entièrement libre dans la ville libre.

«  À ce soir, mes enfants, dit Bonnaire en prenant congé. Dînez-vous à notre table  ?

— Oh  ! non, grand-père, impossible cette fois, nous sommes à la table de grand-mère Morfain. Mais, au dessert, nous voisinerons.  »

Ragu remonta dans la voiturette, sans dire une parole. Il avait visité la maison en silence, il s’était arrêté un instant devant le petit moteur électrique. Et il réussit encore à secouer l’émotion dont il venait d’être pris, au milieu de tant d’aisance et de bonheur manifeste.

«  Voyons, est-ce que c’est des maisons de bourgeois cossus et heureux, ces maisons où, dans la plus grande pièce, il y a une machine  ? … J’accorde que vos ouvriers sont mieux logés, ont plus d’agrément, depuis le jour où la misère a disparu. Mais ce sont toujours des ouvriers, des mercenaires condamnés au travail. Autrefois, il y avait au moins quelques heureux, les privilégiés qui ne fichaient rien, et tout votre progrès consiste à ce que le peuple entier s’abrutisse sous l’esclavage commun.  »

Bonnaire haussa doucement les épaules, à ce cri désolé d’un dévot de la paresse, dont le culte s’effondrait.

«  Il faudrait s’entendre, mon brave, sur ce que tu appelles l’esclavage. Si respirer, manger, dormir, vivre enfin, est un esclavage, le travail en est un. Puisque tu vis, il faut bien que tu travailles, car tu ne saurais vivre une heure sans travailler.. Mais nous causerons de cela. En attendant, nous allons rentrer déjeuner puis nous passerons l’après-midi à visiter les ateliers et les magasins.  »

Après leur déjeuner, en effet, la course recommença, à pied cette fois, d’un pas de promenade. Ils traversèrent l’usine entière, toutes les halles ensoleillées, où l’acier et les cuivres des nouvelles machines luisaient comme des joyaux. Et ce jour-là, les travailleurs étaient venus, des bandes de jeunes hommes et de jeunes filles pour enguirlander ces machines de verdures et de roses. N’étaient-elles pas de la fête  ? On fêtait le travail, il fallait bien les fêter elles aussi, ces puissantes ouvrières, si douces, si dociles, qui soulageaient les hommes et les bêtes. Et rien n’était plus attendrissant ni plus gai. Ces roses dont s’ornaient les presses, les marteaux énormes, les raboteuses géantes, les grands tours, les grands laminoirs, disaient combien le travail était devenu attrayant, un bien-être du corps, une joie de l’esprit. Des chants retentissaient, des rondes se formaient, au milieu des rires, toute une farandole, qui peu à peu gagnait d’une halle à l’autre et finissait par changer l’usine en un immense lieu de réjouissance.

Impassible encore, Ragu se promenait, levant les yeux vers les hauts vitrages inondés de soleil, regardant les dalles et les murs d’une netteté éclatante, s’intéressant aux machines, dont beaucoup lui étaient inconnues, colosses faits de rouages compliqués, capables des anciennes besognes humaines, les plus rudes et les plus délicates. Il en était qui avaient des jambes, des bras, des pieds, des mains, pour marcher, pour embrasser, pour étreindre et manier le métal, avec des doigts souples, agiles et forts.

Les nouveaux fours à puddler surtout le retinrent, ces fours où le brassage s’opérait mécaniquement. Était-ce possible que la «  boule  » en sortît ainsi, toute prête à passer sous le marteau-cingleur  ? Et l’électricité qui faisait rouler les ponts, qui mettait les pilons monstrueux en branle, qui actionnait des laminoirs, capables de couvrir de rails toute la terre  ! Elle était partout, cette électricité souveraine, elle avait fini par être le sang même de l’usine, circulant d’un bout à l’autre des ateliers, donnant la vie à toutes choses, devenue l’unique source de mouvement, de chaleur et de lumière.

«  Sans doute, dut concéder Ragu, c’est très bien, c’est très propre et très grand, ça vaut mieux que nos sales trous d’autrefois, où nous étions comme des cochons à l’auge. On a sûrement réalisé des progrès, l’ennui est de n’avoir pas encore trouvé la façon de donner cent mille francs de rente à chaque citoyen.

— Nous les avons, les cent mille francs de rente, répondit plaisamment Bonnaire. Viens voir.  »

Et il le mena aux magasins généraux. C’étaient d’immenses granges, d’immenses greniers, d’immenses salles de réserve, où toute la production, toute la richesse de la Cité s’entassait. Chaque année, il avait fallu les agrandir, on ne savait plus où mettre les récoltes, on avait dû même ralentir la production des objets fabriqués, pour qu’un encombrement ne se produisît pas. Et nulle autre part on ne sentait mieux l’incalculable fortune dont un peuple était capable, lorsque disparaissaient les intermédiaires, les oisifs et les voleurs, tous ceux qui vivaient jadis du travail d’autrui, sans rien produire eux-mêmes. La nation entière au travail, avec sa tâche de quatre heures par jour, amoncelait une richesse si prodigieuse, que chaque habitant regorgeait de tous les biens, satisfaisait tous les désirs, ignorant désormais de l’envie, de la haine et du crime.

«  Voilà nos rentes, répétait Bonnaire, chacun de nous peut puiser ici, sans compter. Crois-tu que ça ne représente pas pour chacun cent mille francs de vie heureuse  ? Sans doute, nous sommes tous aussi riches, et cela, tu l’as dit, gâterait ton plaisir, la fortune ne comptant pas pour toi, si elle n’est pas assaisonnée de la misère des autres. Mais cela pourtant a un avantage, on ne court plus le risque d’être volé ou assassiné, un soir, au coin d’une rue.  »

Il indiqua aussi qu’un mouvement se produisait, en dehors des magasins généraux  : l’échange direct de producteur à producteur, provenant surtout des petits ateliers de famille, des machines à domicile. Les grands ateliers, les grands magasins sociaux finiraient peut-être par disparaître un jour, et ce serait un nouveau pas vers plus de liberté, vers l’individu souverainement libre dans l’humanité libre.

Ragu l’écoutait, bouleversé peu à peu par ce bonheur conquis, qu’il aurait voulu nier encore. Et, ne sachant comment cacher l’ébranlement où il était, il cria  :

«  Alors, tu es anarchiste, à cette heure  !   »

Cette fois, Bonnaire s’égaya bruyamment.

«  Oh  ! mon bon ami, j’étais collectiviste, et tu m’as reproché de ne plus l’être. Maintenant, tu me fais anarchiste… La vérité est que nous ne sommes plus rien du tout, depuis le jour où le rêve commun de bonheur, de vérité et de justice s’est réalisé… Et, j’y songe, viens voir encore quelque chose, pour achever notre visite.  »

Il le mena derrière les magasins généraux, au bas même de la rampe des monts Bleuses, à l’endroit où Lange avait jadis installé ses fours rudimentaires de potier, dans un clos de pierres sèches, une sorte de baraquement d’artisan libertaire, vivant en dehors des coutumes et des lois. Aujourd’hui, tout un vaste bâtiment s’élevait là, une fabrique considérable de grès et de faïences, de laquelle sortaient les briques et les tuiles émaillées, les mille décors aux couleurs vives dont s’ornait la ville entière. C’était Lange qui s’était décidé à faire des élèves, cédant aux instances amicales de Luc, lorsqu’il avait vu un peu d’équité s’établir et soulager l’atroce misère. Enfin, puisque le peuple refleurissait à la joie, lui aussi allait donc pouvoir réaliser son rêve, laisser pousser de ses mains les terres cuites éclatantes, les épis d’or, les bluets et les coquelicots dont il voulait depuis si longtemps égayer les façades, parmi là verdure des jardins. On semblait lui bâtir une ville tout exprès la ville heureuse des travailleurs délivrés et ennoblis. Et, de ses gros doigts d’ouvrier génial, la beauté s’était épanouie, un art admirable, venant du peuple et retournant au peuple, toute la force et toute la grâce populaires primitives. Il n’avait point renoncé aux objets les plus humbles, la simple argile, la poterie de cuisine et de table, des marmites, des terrines, des cruches, des assiettes, exquises de formes et de couleurs, mêlant aux besognes infimes, à la banale vie quotidienne, le charme glorieux de l’art. Mais, chaque année, il avait élargi sa production, dotant les édifices publics de frises superbes, peuplant les promenades de statues adorables, dressant sur les places des fontaines, pareilles à de grands bouquets, d’où ruisselaient les eaux des sources, en une fraîcheur d’éternelle jeunesse. Et la pléiade d’artistes qu’il avait faits à son image, parmi les générations nouvelles, produisait maintenant avec une extraordinaire abondance, mettait de l’art et de la beauté jusque dans les pots dont les ménagères se servaient pour leurs conserves et leurs confitures.

Justement, Lange était là, sur le seuil de la fabrique, en haut des quelques marches du perron. Bien qu’il eût près de soixante-quinze ans, il restait robuste, dans sa petite taille trapue. C’était toujours la même tête carrée et rustique, embroussaillée de cheveux et de barbe, aujourd’hui d’un blanc de neige. Mais, de ses yeux vifs, sortait enfin en clairs sourires l’infinie bonté, cachée sous la rude écorce. Une bande d’enfants joueurs l’entourait, des garçons, des filles, qui se bousculaient, les mains tendues, tandis qu’il procédait à une distribution de petits cadeaux, dont il avait l’habitude, le jour de chaque fête. Il leur partageait ainsi, en façon de joujoux, des figurines d’argile, faites en quelques coups de pouce, peintes et cuites à la grosse, mais d’une grâce délicieuse, quelques-unes même d’un comique charmant. Et elles représentaient les sujets les plus simples du monde, les occupations de tous les jours, les menus actes et les joies fugitives de chaque heure, des enfants pleurant ou riant, des jeunes filles faisant le ménage, des ouvriers au travail, la vie en sa continuelle et merveilleuse floraison.

«  Voyons, voyons, mes enfants, ne vous pressez pas, il y en aura pour tout le monde… Tiens  ! ma blondine, pour toi, cette fillette qui met ses bas  ! … Tiens  ! mon grand garçon, pour toi, ce gamin qui revient de l’école  ! … Tiens  ! le petit brun là-bas, pour toi, ce forgeron avec son marteau  !   »

Et il criait, et il riait, très amusé au milieu des enfants heureux, se disputant ses petits bonshommes et ses petites bonnes femmes, comme il nommait ses exquises figurines.

«  Ah  ! prenez garde  ! il ne faut pas les casser… Placez-les dans vos chambres, ça vous mettra dans les yeux des lignes agréables, de jolies couleurs. Alors, quand vous serez grands, vous aimerez ce qui est beau et ce qui est bon, vous serez très beaux et très bons vous-mêmes.  »

C’était sa théorie, il fallait de la beauté au peuple, pour qu’il fût sain et fraternel. Un peuple satisfait ne pouvait être qu’un peuple intelligent et harmonieux. Tout chez lui, autour de lui, devait le rappeler à la beauté, surtout les objets d’un usage courant, les ustensiles, les meubles, la maison entière. Et la croyance à la supériorité de l’art aristocratique était imbécile, l’art le plus vaste, le plus émouvant, le plus humain, n’était-il pas dans le plus de vie possible  ? Lorsque l’œuvre serait faite pour tous, elle prendrait une émotion, une grandeur incomparables, l’immensité même des êtres et des choses. D’ailleurs, elle venait de tous, elle sortait des entrailles de l’humanité, car l’œuvre immortelle, défiant les siècles, naissait de la foule, résumait une époque et une civilisation. Et c’était toujours du peuple que l’art fleurissait, pour l’embellir lui-même, lui donner le parfum et l’éclat, aussi nécessaire à son existence que le pain de chaque jour.

«  Encore ce paysan qui moissonne, encore cette femme qui lave son linge, tiens  ! pour toi, ma grande, tiens  ! pour toi, mon petit homme… Et c’est fini, soyez bien sages maintenant, embrassez pour moi vos mamans et vos papas. Allez, allez, mes petits agneaux, mes petits poulets, la vie est belle, la vie est bonne  !   »

Ragu, immobile, avait écouté en silence, l’air de plus en plus surpris. Il finit par éclater, avec son terrible ricanement.

«  Dis donc, l’anarchiste, tu ne parles donc plus de faire sauter toute la boutique  ?   »

D’un mouvement brusque, Lange se retourna, le regarda, sans le reconnaître. Il ne se fâcha pas, il se remit à rire.

«  Ah  ! tu me connais, toi dont je ne sais plus le nom… C’est bien vrai, j’ai voulu faire sauter la boutique. Je criais ça partout, à tous les vents, jetant la malédiction à la ville maudite, lui annonçant la destruction prochaine par le fer et la flamme. J’avais même résolu d’être le justicier, en brûlant Beauclair comme dans un coup de foudre… Mais, que veux-tu  ? les choses ont tourné autrement. Il s’est fait assez de justice déjà pour me désarmer. La ville s’est purifiée, s’est rebâtie, et je ne puis pourtant pas la détruire, maintenant qu’on y réalise tout ce que j’ai voulu, tout ce que j’ai rêvé… N’est-ce pas  ? Bonnaire, la paix est faite.  »

Et lui, l’anarchiste d’autrefois, tendit la main à l’ancien collectiviste, avec lequel il avait eu de si furieuses querelles.

«  On se serait mangé, n’est-ce pas, Bonnaire  ? … On était bien d’accord sur la ville de liberté, d’équité et de bonne entente où l’on désirait se rendre. Seulement, on différait sur le chemin à suivre  ; et ceux qui croyaient devoir passer à droite auraient massacré ceux qui prétendaient passer à gauche… Maintenant que nous y sommes, nous serions trop bêtes de nous quereller encore, n’est-ce pas, Bonnaire  ? La paix est faite.  »

Bonnaire, qui avait gardé la main du potier, la serrait, la secouait affectueusement.

«  Oui, oui, Lange, nous avions tort de ne pas nous entendre, c’est peut-être ce qui nous empêchait d’avancer. Ou plutôt, nous avions tous raison, puisque à présent nous voilà la main dans la main, en reconnaissant qu’au fond nous voulions tous la même chose.

— Et, reprit Lange, si les choses ne vont pas encore comme l’absolue justice l’exigerait, si toute la liberté, tout l’amour restent à venir, il faut s’en remettre à ces gamins et à ces gamines pour continuer l’œuvre et l’achever un jour… Vous entendez, mes petits poulets, mes petits agneaux, aimez-vous bien  !   »

Les cris et les rires recommençaient, lorsque, brutalement, Ragu intervint de nouveau.

«  Et ta Nu-Pieds, dis donc, l’anarchiste manqué, tu en as fait ta femme  ?   »

Des larmes soudaines parurent dans les yeux de Lange. Il y avait près de vingt ans déjà, la grande et belle fille, ramassée par bonté sur une route, et qui l’adorait en esclave, était morte entre ses bras, victime d’un affreux accident, resté fort obscur. Il racontait l’explosion d’un de ses fours, la porte de fonte descellée lancée avec violence, trouant la Nu-Pieds en pleine poitrine. Mais la vérité était certainement tout autre  : elle l’aidait dans ses expériences d’explosifs, elle devait avoir été foudroyée, pendant des essais pour charger les fameuses petites marmites, dont il parlait si complaisamment, et qu’il devait aller déposer à la mairie, à la sous-préfecture, au tribunal, partout où se trouvait une autorité à détruire. Pendant des mois, pendant des années, son cœur avait saigné de cette perte tragique, et, aujourd’hui encore parmi tant de bonheur réalisé, il pleurait cette amoureuse si passionnée et si douce, qui, pour l’aumône attendrie d’un morceau de pain, lui avait fait à jamais le royal cadeau de sa beauté.

Lange s’avança rudement vers Rage.

«  Tu es un méchant, pourquoi me retournes-tu le cœur  ? … Qui es-tu  ? D’où reviens-tu  ? Ne sais-tu pas que ma chère femme est morte et que, tous les soirs encore, je lui demande pardon, en m’accusant de l’avoir tuée  ? Si je ne suis pas devenu un mauvais homme, je le dois à son tendre souvenir, car elle est toujours là, elle est ma bonne conseillère… Mais toi, tu es un méchant, je ne veux pas te reconnaître, je ne veux pas savoir ton nom. Va-t’en, va-t’en de chez nous  !   » Il était superbe de violence douloureuse. En lui, sous l’enveloppe mal dégrossie, le poète, qui autrefois éclatait en imaginations vengeresses, d’une grandeur noire, s’était attendri, le cœur trempé d’une bonté frissonnante, immense, maintenant.

«  L’as-tu donc reconnu  ? demanda Bonnaire inquiet. Qui donc est-il, dis-le-moi  ?

— Je ne veux pas le reconnaître, répéta Lange avec plus de force. Je ne dirai rien, qu’il s’en aille, qu’il s’en aille tout de suite  ! … Il n’est pas fait pour chez nous.  »

Et Bonnaire, persuadé que le potier avait reconnu l’homme, emmena ce dernier doucement, désireux d’éviter une explication pénible. D’ailleurs, Ragu, sans s’attarder à la querelle, le suivit en silence. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait, le frappait au cœur, l’emplissait d’un regret amer, d’une envie sans bornes. Et il commençait à chanceler, sous cette félicité conquise, dont il n’était pas, dont il ne serait jamais.

Mais ce fut le soir surtout que le spectacle de Beauclair en fête le bouleversa. Ce premier jour de l’été, un usage avait prévalu, chaque famille dressait sa table au seuil de la maison, dînait dehors, dans la rue, sous les yeux des passants. C’était comme une communion fraternelle de la Cité entière, on rompait le pain et l’on buvait le vin publiquement, les tables finissaient par se rapprocher, ne faisaient plus qu’une table, changeaient la ville en une immense salle de festin, où le peuple devenait une seule et même famille.

Dès sept heures, comme le soleil resplendissait encore, les tables furent dressées, ornées de roses, de la pluie de roses qui embaumait Beauclair, depuis le matin. Les nappes blanches, les vaisselles peintes, les verreries et les argenteries s’égayaient, s’allumaient de la pourpre du couchant. L’argent monnayé tendant à disparaître, chacun avait son gobelet d’argent, comme jadis on avait un gobelet d’étain. Et Bonnaire voulut absolument que Ragu prît place à sa table, à la table de sa petite-fille Claudine, qui avait épousé un fils de Luc, Charles Froment.

«  Je vous amène un convive, dit-il simplement, sans le nommer. C’est un étranger, un ami.  »

Et tous répondirent  :

«  Il est le bienvenu.  »

Bonnaire garda Ragu près de lui. Mais la table était longue, quatre générations s’y coudoyaient. L’ancêtre, Bonnaire, y voyait son fils Lucien et sa belle-fille Louise Mazelle, ayant tous les deux dépassé la cinquantaine  ; il y voyait sa petite fille Claudine et son beau-petit-fils Charles Froment, dans leur maturité  ; et il y voyait son arrière-petite-fille Alice, une gamine délicieuse de huit ans. Toute une parenté compliquée suivait. Et il expliqua qu’il aurait fallu une table géante, si ses trois autres enfants, Antoinette Zoé et Séverin, n’avaient pas accepté de dîner à des tables voisines chez leurs enfants à eux. Il en plaisantait, il disait qu’au dessert on voisinerait, de façon à être quand même tous ensemble.

Ragu regardait surtout Louise Mazelle, jolie et vive encore, avec sa fine tête de chèvre capricieuse. La vue de cette fille de bourgeois si tendre toujours pour son mari Lucien, le fils d’ouvriers, devait le surprendre. Il se pencha, il questionna Bonnaire à demi-voix.

«  Les Mazelle sont donc morts  ?

— Oui, de l’épouvante de perdre leurs rentes. La baisse énorme des valeurs, les conversions qui ont bouleversé le grand-livre et qui en ont annoncé la destruction prochaine, sont tombées sur eux comme autant de coups de foudre. Le mari est parti le premier, dans son amour de la divine paresse, tué par l’idée qu’il lui faudrait peut-être se remettre au travail. La femme a traîné quelque temps ne soignant même plus sa maladie imaginaire, n’osant plus sortir dans la certitude obstinée qu’on assassinait au coin des rues, depuis le jour où l’on avait touché à la rente. Et sa fille a eu beau vouloir la prendre chez elle, elle étouffait à la pensée d’être nourrie par une autre, on l’a trouvée la face noire, frappée d’apoplexie, le nez tombé dans une liasse de ses titres, désormais inutiles… Pauvres gens  ! ils s’en sont allés sans comprendre, effarés, anéantis, en accusant le monde de s’être mis à l’envers.  »

Ragu hocha la tête, sans larmes pour ces bourgeois, mais trouvant lui aussi qu’un monde d’où était bannie la paresse cessait d’être habitable. Et il se remit à regarder assombri par la joie croissante des convives, par l’abondance et le luxe de la table, qui semblaient choses naturelles, ne tirant plus à vanité. Toutes les femmes étaient vêtues des mêmes robes de fête, des mêmes soies claires et charmantes, et dans les chevelures de toutes luisaient les mêmes pierres précieuses, les rubis, les saphirs, les émeraudes. Les fleurs, les roses superbes étaient plus aimées encore, plus précieuses, plus vivantes. Dès le milieu du repas, fait de mets très simples très délicats, de légumes et de fruits surtout, servis sur des plats d’argent, des chants joyeux montaient déjà, saluant le coucher du soleil, lui disant au revoir dans la certitude de l’heureuse aurore prochaine. Et il se produisit alors un incident délicieux tous les oiseaux du voisinage, des fauvettes, des rouges-gorges, des pinsons, de simples moineaux, s’abattirent sur la table, avant d’aller se coucher parmi les verdures assombries. Il en arrivait de partout en un vol hardi, se posant sur les épaules, descendant becqueter les miettes de la nappe, acceptant des friandises de la main des enfants et des femmes. Depuis que Beauclair devenait une ville de concorde et de paix, ils ne l’ignoraient pas, ils ne craignaient plus rien des bons habitants, ni pièges, ni coups de feu  ; et ils s’étaient familiarisés, ils faisaient maintenant partie des familles, chaque jardin avait ainsi ses hôtes, qui, aux repas, venaient prendre leur part de la nourriture commune.

«  Ah  ! voici nos petits amis  ! cria Bonnaire. Comme ils jasent  ! Ils savent bien que c’est jour de fête… Alice, émiette-leur donc du pain.  »

Et Ragu, la face noire, les yeux douloureux, continuait à regarder les oiseaux s’abattre de toutes parts, en un tourbillon de petites plumes légères, que doraient les derniers rayons. Il en descendait sans cesse des branches, certains s’envolaient, puis revenaient. Le dessert en fut égayé, tant il y eut de petites pattes sautant lestement parmi les cerises et parmi les roses. Et rien encore, depuis le matin, au milieu des félicités et des splendeurs visitées, n’avait dit à Ragu, d’une façon aussi charmante et aussi claire, combien ce peuple naissant était paisible et heureux.

Il se leva brusquement, s’adressant à Bonnaire.

«  J’étouffe, j’ai besoin de marcher… Et puis, je veux voir encore, je veux tout voir, toutes les tables, tous les convives.  »

Bonnaire comprit bien. N’était-ce pas Luc et Josine qu’il voulait voir, auxquels aboutissait sa curiosité ardente depuis son retour  ? Et son hôte, évitant encore une explication décisive, répondit simplement  :

«  C’est cela, je vais tout te montrer, nous allons faire le tour des tables.  »

La première table qu’ils rencontrèrent, devant la maison voisine, était celle des Morfain. Petit-Da la présidait, avec sa femme Honorine Caffiaux, tous les deux en cheveux blancs  ; et il y avait là leur fils Raymond, sa femme Thérèse Froment, ainsi que leur aîné, Maurice Morfain, un garçon de dix-neuf ans déjà. Puis, en face, c’était la descendance de Ma-Bleue, veuve d’Achille Gourier, et dont les grands yeux de ciel bleu gardaient leur infini bleu, à près de soixante-dix ans. Elle-même allait être arrière-grand-mère bientôt, par sa fille Léonie, mariée à Séverin Bonnaire, et par son petit-fils Félicien, né de ce mariage, et qui venait d’épouser Hélène, fille de Pauline Froment et d’André Jollivet. Tous étaient présents, même ces deux derniers, venus avec leur fille. On plaisantait Hélène, on projetait de donner à son premier-né le nom de Grégoire, tandis que sa sœur Berthe, âgée de quinze ans à peine, riait déjà aux tendresses que lui disait Raymond, son cousin, un petit ménage d’amour pour plus tard.

L’arrivée de Bonnaire, qui retrouvait là son cadet Séverin, fut saluée par des acclamations joyeuses. Et Ragu, s’égarant de plus en plus dans ces alliances enchevêtrées, se fit montrer surtout les deux Froment assises à cette table, Thérèse et Pauline, les deux filles, en marche déjà vers la quarantaine, adorables toujours de beauté claire et saine. Puis, la vue de Ma-Bleue lui rappela l’ancien maire Gourier, l’ancien sous-préfet Châtelard  ; et il voulut connaître leur fin. Ils avaient fini par s’éteindre à quelques jours l’un de l’autre, dans l’intimité étroite que la perte commune de la belle Léonore avait resserrée davantage. Gourier, mort le premier s’accommodait difficilement au nouvel état de choses, levant parfois les bras au ciel, en patron étonné de ne plus l’être, parlant du passé avec une mélancolie de vieil homme, au point de regretter les cérémonies du culte catholique, la première communion et les processions, l’encens et les cloches, lui qui avait tant mangé du prêtre autrefois. Châtelard, au contraire, s’était galamment endormi dans la peau de l’anarchiste, poussé peu à peu sous sa diplomatique réserve, accomplissant son destin tel qu’il l’avait voulu, heureux, oublié au milieu de ce Beauclair reconstruit et triomphal, disparaissant en silence avec le régime dont il menait si complaisamment les funérailles, comme englouti lui-même dans la chute du dernier ministère. Mais il était une mort plus haute, plus belle, celle du président Gaume, dont le souvenir s’évoquait là par la présence de son petit-fils André, de ses arrière-petites filles Hélène et Berthe. Lui avait vécu jusqu’à quatre-vingt-douze ans, seul avec son petit-fils, dans la désolation de sa vie manquée, torturée. Le jour où l’on avait fermé le tribunal et la prison, il s’était senti délivré de la hantise de toute son existence de juge. Un homme jugeant des hommes, acceptant d’être la vérité infaillible la justice absolue, malgré les infirmités possibles de son intelligence et de son cœur, cela le faisait frémir, le jetait maintenant à des scrupules excessifs, à des remords épouvantés, pris de la terreur d’avoir été un mauvais juge. Enfin, la justice qu’il attendait, qu’il craignait de ne pas voir, était donc venue, non pas la justice d’un ordre social inique, régnant par le glaive dont elle défend les quelques spoliateurs et dont elle frappe la foule immense des misérables esclaves, mais la justice d’homme libre à homme libre, talonnant à chacun sa part du bonheur légitime, apportant la vérité la fraternité et la paix. Et, le matin de sa mort, il fit appeler un ancien braconnier, condamné par lui autrefois à une dure peine, pour avoir tué un gendarme dont il venait de recevoir un coup de sabre, et publiquement il se repentit, il dit à voix haute les doutes qui avaient empoisonné sa carrière, il cria ce qu’il avait caché jusque-là, les crimes du Code, les erreurs et les mensonges de la loi, toutes ces armes d’oppression et de haine sociales, tous ces terrains corromps d’où repoussaient des épidémies de vols et de meurtres.

«  Alors, reprit Ragu, ce ménage qui se trouve assis à cette table, ce Félicien et cette Hélène, chez lesquels nous nous sommes arrêtés un instant, ce matin, sont à la fois les petits-enfants des Froment, des Morfain, des Jollivet et des Gaume  ? … Et tous ces sangs ennemis ne s’empoisonnent pas les uns les autres, dans les veines où ils coulent à présent  ?

— Mais non, répondit tranquillement Bonnaire. Ils s’y sont réconciliés, et la race a pris plus de beauté et plus de force.  »

Une nouvelle amertume attendait Ragu, à la table suivante. Celle-ci était la table de Bourron, son ancien camarade, le bon compagnon de fainéantise et d’ivrognerie, qu’il dominait, qu’il débauchait si aisément. Bourron heureux, Bourron sauvé, lorsque lui restait seul dans son enfer  ! Et Bourron, malgré son grand âge, triomphait en effet, à côté de sa femme Babette, l’éternelle réjouie, dont le bel espoir inaltérable, le ciel obstinément bleu s’était réalisé, sans qu’elle daignât même s’en étonner. Est-ce que cela n’était pas naturel  ? on était heureux, parce qu’on finit toujours par être heureux. Et, à leur entour, le pullulement n’avait plus de bornes. C’était d’abord Marthe, leur aînée, qui avait épousé Auguste Laboque, et qui en avait eu Adolphe, lequel s’était marié avec Germaine, fille de Zoé Bonnaire et de Nicolas Yvonnot. C’était ensuite Sébastien, leur cadet, qui avait épousé Agathe Fauchard, et qui en avait eu Clémentine, laquelle s’était mariée avec Alexandre Feuillat, fils de Léon Feuillat et d’Eugénie Yvonnot. Déjà deux fillettes, issues de ces deux branches, représentaient la quatrième génération, Simonne Laboque et Amélie Feuillat, l’une et l’autre âgées de cinq ans. Et il y avait encore là, grâce aux alliances, Louis Fauchard, marié à Julienne Dacheux, dont il avait eu Laure, et Évariste Mitaine, marié à Olympe Lenfant, dont il avait eu Hippolyte, et enfin Hippolyte Mitaine, marié à Laure Fauchard, dont il avait François, un gamin de huit ans bientôt, la quatrième génération aussi de ce côté, en train de pousser gaillardement. Dans Beauclair en joie, on n’aurait pas trouvé de table plus vaste, toutes les descendances mêlées des Bourron, des Laboque, des Bonnaire, des Yvonnot, des Fauchard, des Feuillat, des Dacheux, des Lenfant et des Mitaine.

Bonnaire, qui retrouvait encore là une des siennes, Zoé, donnait à Ragu des détails sur ceux que la mort avait pris. Fauchard et sa femme Natalie, lui hébété, elle toujours dolente, s’en étaient allés sans avoir compris, cachant le pain désormais à discrétion, dans la crainte d’être volés. Feuillat, avant de mourir, avait eu la joie de voir le triomphe du vaste domaine des Combettes, son œuvre. Lenfant et Yvonnot venaient de le suivre, dans cette terre aimée intelligemment désormais, virilement fécondée. Après les Dacheux, après les Caffiaux et les Laboque, tout l’ancien commerce aujourd’hui disparu, la belle boulangère, la bonne Mme Mitaine, avait fini par s’éteindre, pleine d’ans, de bonté et de beauté.

Ragu n’écoutait plus, ne pouvait détacher ses yeux de Bourron.

«  C’est qu’il a l’air tout jeune  ! murmura-t-il, et sa Babette, elle a toujours son joli rire  !   »

Il se rappelait les bordées anciennes, le camarade s’attardant avec lui chez Caffiaux, déblatérant contre les patrons, rentrant ivre mort. Et il se rappelait sa longue vie de misère, à lui, les cinquante années perdues à rouler d’atelier en hôpital, par le vaste monde. Aujourd’hui, l’expérience était faite, le travail réorganisé, régénéré, avait sauvé le camarade, à demi perdu déjà, tandis qu’il revenait, lui, exterminé par l’ancien travail de misère et de souffrance, le salariat inique, empoisonneur et destructeur. Et, à ce moment, il y eut un spectacle charmant, qui acheva de l’angoisser. Simonne Laboque, née d’Adolphe et de Germaine, une gamine blonde de cinq ans, arrière-petite-fille de Bourron, prit sur la table, de ses petites menottes, des roses effeuillées, et vint les faire pleuvoir sur la tête blanche du bisaïeul, souriant.

«  Tiens  ! grand-père Bourron, en voilà, et en voilà encore  ! C’est pour te faire une couronne… Tiens  ! tiens  ! tu en as dans les cheveux, tu en as dans les oreilles, tu en as sur le nez, tu en as partout  ! … Et bonne fête, bonne fête, grand-père Bourron  !   »

Toute la table riait, applaudissait, acclamait l’ancêtre. Ragu s’enfuit, entraînant Bonnaire. Il tremblait, il défaillait. Puis lorsqu’ils furent un peu à l’écart, il lui demanda brusquement d’une voix sourde  : «  Écoute, à quoi bon le taire davantage  ? Je ne suis venu que pour les voir… Où sont-ils  ? montre-les-moi  !   »

C’était de Luc et de Josine qu’il parlait. Mais, comme Bonnaire ayant compris, tardait à répondre, il continua  :

«  Depuis ce matin, tu me promènes, je fais semblant de m’intéresser à tout, et pourtant je songe à eux seuls, eux seuls me hantent car eux seuls m’ont ramené ici, au travers de tant de fatigues et de souffrances… J’ai su, au loin, que je ne l’avais pas tué, et tous les deux vivent encore, n’est-ce pas  ? ils ont eu beaucoup d’enfants, ils sont heureux, en plein triomphe, n’est-ce pas  ?   »

Bonnaire réfléchissait. Dans la crainte d’un scandale, il avait jusque-là retardé l’inévitable rencontre. Mais sa tactique n’avait-elle pas réussi  ? N’était-il pas parvenu à frapper Ragu d’une sorte de terreur sacrée, devant la grandeur de l’œuvre accomplie  ? Il le sentait maintenant éperdu, saisi d’un frisson, les mains trop molles pour un nouveau crime. Alors, de son air de bonhomie sereine, il finit par répondre.

«  Tu veux les voir, mon brave, je vais te les montrer. Et, c’est bien vrai, tu verras des gens heureux.  »

La table de Luc se trouvait tout de suite après celle des Bourron. Il en occupait le centre, avec Josine à sa droite. Et il avait à sa gauche Sœurette et Jordan. Suzanne aussi était là, en face de Luc. Nanet et Nise, grand-père et grand-mère bientôt, avaient pris place près d’elle, les yeux rieurs sous leurs toisons blondes un peu pâlies, comme aux jours déjà lointains où ils n’étaient que des joujoux, de petits moutons frisés. Puis, c’était toute la descendance entourant la table. Hilaire, l’aîné des Froment, avait épousé Colette, la fille de Nanet et de Nise, et en avait eu Mariette, âgée de près de quinze ans, tandis que, de Paul Boisgelin et d’Antoinette Bonnaire, naissait Ludovic, qui aurait vingt ans bientôt, et il y avait promesse d’union entre Ludovic et Mariette, ils dînaient côte à côte, chuchotant, ayant leurs petits secrets dont ils s’égayaient d’un air tendre. Ensuite, venait Jules, le dernier des Froment, qui s’était marié avec Céline, la fille d’Arsène Lenfant et d’Elulalie Laboque, et le ménage avait un gamin de six ans Richard, d’une beauté d’archange, la passion de son grand-père Luc. Et toute la parenté prolongeait le couvert, c’était la table où fusionnaient le plus étroitement les sangs ennemis, les Froment, les Boisgelin, les Delaveau, mêlés aux sangs des Bonnaire, des Laboque et des Lenfant, le travail manuel, le commerce et la terre, toute la communion sociale, d’où était sortie la Cité nouvelle, le Beauclair de justice et de paix.

Au moment où Ragu s’approchait, un dernier rayon du soleil couchant embrasait la table d’une gloire, et les bouquets de roses les plats d’argent, les soies légères et les chevelures endiamantées des femmes, étincelaient, au milieu de cette splendeur. Mais surtout, dans cet au revoir de l’astre, l’allégresse adorable était la hâte des oiseaux du voisinage à s’abattre une fois encore, autour des convives, avant d’aller dormir sur les branches. Il en vint un tel vol, parmi un tel battement d’ailes, que la table en fut couverte une neige vivante de petites plumes tièdes. Des mains amies les prenaient, les caressaient, les relâchaient. Et cette confiance des rouges-gorges et des pinsons était infiniment douce, célébrait dans l’air calme du soir l’alliance faite désormais entre tous les êtres, l’universelle paix qui régnait entre les hommes, les bêtes et les choses.

«  Oh  ! grand-père Luc, cria le gamin Richard, vois donc, grand-mère Josine a une fauvette qui boit de l’eau dans son verre  !   »

C’était vrai, et Luc, le fondateur de ville, en fut amusé, ému. L’eau était un peu de cette eau si fraîche, si pure, qu’il avait captée parmi les roches des monts Bleuses, et dont sa ville entière, avec les jardins, les avenues, les fontaines jaillissantes, semblait être née. Il prit le verre, il le leva dans le soleil de pourpre, en disant  :

«  Josine, il faut boire, il faut boire à la santé de notre Cité heureuse  !   »

Et, lorsque Josine, restée l’amoureuse et la tendre sous ses cheveux blancs, eut trempé en riant ses lèvres, il but à son tour, il reprit  : «  À la santé de notre Cité dont c’est aujourd’hui la fête  ! … Et qu’elle s’élargisse toujours, et qu’elle pousse en liberté, en prospérité, en beauté, et qu’elle conquière toute la terre à l’œuvre d’universelle harmonie  !   »

Dans le soleil qui le nimbait d’une auréole, il était superbe de jeunesse encore, de foi, de joie triomphale. Sans orgueil ni emphase, il disait simplement son bonheur de voir son œuvre enfin vivante et solide. Il était le Fondateur, le Créateur, le Père, et tout ce peuple en joie tous ces convives à toutes ces tables, où l’on fêtait, avec le Travail, les fécondités de l’été, étaient son peuple, ses amis, ses parents, sa famille sans cesse élargie, de plus en plus fraternelle et prospère. Et une acclamation accueillit le vœu d’ardente tendresse qu’il portait à sa ville, monta dans l’air du soir, roula de table en table, jusqu’aux lointaines avenues. Tous s’étaient mis debout, levaient à leur tour leur verre, buvaient à la santé de Luc et de Josine, le couple de héros, les patriarches du travail, elle, la rachetée, glorifiée comme épouse et comme mère, lui, le rédempteur, qui, pour la sauver, avait sauvé de l’iniquité et de la souffrance le misérable monde du salariat. Et ce fut une minute d’exaltation et de magnificence, la gratitude passionnée de l’immense foule, la récompense de tant de foi active, l’entrée définitive dans la gloire et dans l’amour.

Alors, Ragu trembla de tous ses membres, frissonnant et blême sous le vent d’apothéose qui passait. Il ne put supporter l’éclat de beauté et de bonté, dont rayonnaient Luc et Josine. Il recula, et il chancelait, sur le point de fuir, lorsque Luc, qui l’avait remarqué se tourna vers Bonnaire.

«  Ah  ! mon ami, vous manquiez à ma joie, car vous avez été un autre moi-même, le plus brave, le plus sage, le plus fort ouvrier de l’œuvre, et on ne doit pas me fêter, sans vous fêter aussi… Et dites-moi, quel est ce vieillard qui se trouve avec vous  ?

— C’est un étranger.

— Un étranger  ! qu’il s’approche, qu’il rompe avec nous le pain de nos moissons, et qu’il boive l’eau de nos sources  ! Notre ville est une ville de bon accueil et de paix pour tous les hommes… Josine, fais une place, et vous, notre ami, que nous ne connaissons pas, approchez-vous, asseyez-vous entre ma femme et moi, car nous voulons honorer en vous tous nos frères inconnus des autres villes du monde.  »

Ragu, comme pris d’une épouvante sainte, recula encore.

«  Non, non  ! je ne puis pas  !

— Pourquoi donc  ? demanda Luc doucement. Si vous venez de loin, si vous êtes las, vous trouverez ici des mains secourables et consolatrices. Nous ne vous demandons ni votre nom ni votre passé. Chez nous, tout est pardonné, seule la fraternité règne, pour le bonheur de chacun mis dans le bonheur de tous… Et, chère femme, dis-lui donc aussi ces choses, qui seront plus douces, plus convaincantes sur tes lèvres, puisque, moi, je ne semble réussir qu’à l’effrayer.  »

Alors, Josine elle-même parla.

«  Tenez  ! mon ami, voici notre verre, pourquoi ne boiriez-vous à notre santé et à la vôtre  ? Vous venez de loin, et vous êtes notre frère, nous aurons plaisir à élargir encore notre famille. Il est d’usage à Beauclair maintenant, les jours de fête, de se donner le baiser de paix, qui efface tout… Prenez et buvez, pour l’amour de tous  !   »

Mais Ragu recula de nouveau, plus pâle et plus tremblant, frappé de la terreur des sacrilèges.

«  Non, non  ! je ne puis pas  !   »

À ce moment, Luc et Josine eurent-ils le soupçon de la vérité, reconnurent-ils le misérable qui revenait pour souffrir encore, après avoir traîné si longtemps son destin de paresse et de corruption  ? Ils le regardèrent de leurs yeux de bonté heureuse, où passait une grande tristesse pitoyable. Et Luc conclut simplement  :

«  Allez donc à votre gré, puisque vous ne pouvez pas être de notre famille, à l’heure où elle se rapproche, où elle se serre de partout, la main dans la main. Voyez, voyez  ! la voici qui se confond, les tables vont se joindre aux tables, il n’y aura bientôt plus qu’une table, pour toute une Cité de frères  !   »

Et c’était vrai, les convives commençaient à voisiner, chaque table semblait se mettre en marche vers la table prochaine, peu à peu les tables se soudaient les unes aux autres, comme il arrivait toujours à la fin de ce repas commun, célébrant la fête de l’été, par une belle soirée de juin. Cela devenait si naturel, les enfants servaient d’abord de messagers, allaient de dessert en dessert, puis les membres épars d’une même famille, au hasard des alliances, tendaient à se réunir, à se retrouver côte à côte. Comment voulait-on que Séverin Bonnaire à la table des Morfain, Zoé Bonnaire à celle des Bourron, et Antoinette Bonnaire à celle de Luc, ne fussent pas entraînés vers la table paternelle, où se trouvait leur frère aîné Lucien  ? Et les Froment, disséminés, comme le blé qu’on jette aux différents sillons, Charles chez les Bonnaire, Thérèse et Pauline chez les Morfain, comment n’auraient-ils pas donné le branle, emmené les autres, dans le désir d’être avec le père, le fondateur et le créateur  ? Alors, on vit ce prodigieux spectacle, les tables marchant, se rejoignant, s’ajoutant, finissant par ne plus faire qu’une même table, au travers de la Cité d’allégresse. Le long des avenues, devant les portes des maisons en joie, le repas commun n’avait plus d’interruption, la pâque de ce peuple fraternel allait s’achever sous les étoiles, en une immense communion, coude à coude, sur la même nappe, parmi les mêmes roses effeuillées. Toute la ville devenait un banquet géant, les familles se mêlaient, se confondaient en une famille unique, et le même souffle animait toutes les poitrines, et le même amour faisait battre tous les cœurs. Du grand ciel pur, tombait une paix délicieuse, souveraine, l’harmonie des mondes et des hommes.

Bonnaire n’était pas intervenu, ne perdant pas Ragu des yeux, regardant s’accomplir en lui le changement qu’il attendait, après cette journée dont les surprises l’avaient ébranlé, une à une, jusqu’à ce resplendissement final qui le terrifiait et l’emportait. Et il le sentit si frappé, si chancelant, qu’il lui donna la main.

«  Viens, marchons un peu, l’air du soir est si doux… Dis-moi, crois-tu maintenant à notre bonheur  ? Tu le vois bien, on peut travailler et être heureux, car la joie, la santé, la vie parfaite est dans le travail. Travailler, c’est vivre, simplement. Et il a fallu une religion de souffrance et de mort pour faire du travail une malédiction et pour mettre la félicité de son paradis dans l’éternelle paresse… Le travail n’est pas notre maître, il est le souffle de notre poitrine, le sang de nos veines, notre unique raison d’aimer, d’enfanter, d’être l’humanité immortelle.  »

Mais Ragu, dans sa défaite, cessait de discuter, comme brisé de fatigue, las à en mourir.

«  Oh  ! laisse-moi, laisse-moi… Je ne suis qu’un lâche, un enfant aurait eu plus de courage, et je me méprise.  »

Puis, à voix basse  :

«  J’étais venu pour les tuer tous les deux… Ah  ! l’interminable voyage, des routes et des routes encore, des années de courses vagues, au travers de pays inconnus, avec cette unique rage au cœur, revenir à Beauclair, retrouver cet homme et cette femme, pour leur planter dans la chair le couteau dont je m’étais si mal servi  ! … Et voilà que tu m’as amusé, voilà que je viens de trembler devant eux, de reculer comme un lâche, en les voyant si beaux, si grands, si radieux  !   »

À cette confession, Bonnaire avait frémi. La veille, il s’était bien douté du crime, au frisson noir qui passait. Maintenant, devant l’effondrement du misérable, il se sentait pris de pitié.

«  Viens, viens, pauvre être, viens chez moi dormir cette nuit encore. Demain, nous verrons.

— Dormir encore chez toi, oh  ! non, non  ! je m’en vais, je m’en vais tout de suite.

— Mais tu ne peux partir à cette heure, tu es trop las, trop faible… Pourquoi ne restes-tu pas avec nous  ? Tu t’apaiseras, tu connaîtras notre bonheur.

— Oh  ! non, non  ! il faut que je parte tout de suite, tout de suite. Le potier me l’a bien dit, je ne suis pas fait pour chez vous.  »

Et, du ton d’un damné mis à la torture, avec une rage sourde  :

«  Votre bonheur, je ne puis le voir. Je souffrirais trop.  »

Dès lors, Bonnaire n’insista plus, gagné lui-même d’un malaise, d’une horreur secrète. En silence, il ramena chez lui Ragu, qui reprit sa besace et son bâton, sans vouloir attendre la fin du repas. Pas une parole ne fut échangée, pas un geste de dernier adieu. Et Bonnaire regarda l’homme, le vieillard misérable et foudroyé, partir d’un pas chancelant, disparaître au loin, dans la nuit peu à peu tombée.

Mais Ragu ne put tout de suite fuir Beauclair en fête. Il remonta lentement la gorge de Brias, il s’éleva pas à pas, avec peine, parmi les roches des monts Bleuses. Maintenant, il dominait la ville, il la revit d’un coup tout entière, lorsqu’il se retourna. Le ciel d’un bleu sombre, d’une pureté immense, étincelait d’étoiles. Et, sous cette douceur de la belle nuit de juin, la ville s’étendait, pareille à un autre ciel, fourmillante, elle aussi, de petits astres sans nombre. C’étaient les milliers et les milliers de lampes électriques qui venaient de s’allumer, le long des tables du festin au milieu des verdures. Ces tables, il les retrouvait, il les revoyait, comme dessinées en traits de flamme, victorieuses des ténèbres. Elles se prolongeaient, elles finissaient par emplir l’horizon. Et il entendait monter les rires et les chants, il assistait toujours à cette fête géante de tout un peuple attablé là, en une seule et fraternelle famille.

Alors, il voulut fuir encore, il monta plus haut, et il revit la Cité qui resplendissait davantage, quand il se retourna de nouveau. Il monta plus haut, il monta toujours. Mais, à mesure qu’il montait et qu’il se retournait la Cité semblait s’agrandir, tenait toute la plaine, devenait le ciel lui-même, avec son infini de bleu sombre et d’étoiles étincelantes. Les rires et les chants lui arrivaient plus clairs la grande famille humaine fêtait la joie du travail, sur la terre féconde. Et il repartit une dernière fois, il marcha longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’il se fût perdu dans les ténèbres.