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Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/Conclusion

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La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 304-312).

CONCLUSION

Aux funérailles de Déroulède, M. Barrès, disions-nous, rappelait ce mot d’un ancien : Si vous avez vu un homme un, vous avez vu une grande chose. Il ne faut pas douter que dans un tel mot ne soit impliqué chez lui un retour sur lui-même. M. Barrès a dû envier la pure unité de bronze d’une vie comme celle de Déroulède, dont il a donné cette formule lucide : « Déroulède a toujours transformé rapidement les mouvements de sa vie intérieure en pensées très claires et puis en actes, en gestes accessibles au public. Pas plus que ses aspirations ne sont demeurées dans les parties obscures de son être, il n’entend qu’elles demeurent derrière le mur de sa maison. Pour ce fils de Corneille, il faut que tout se passe au grand jour de la raison et au plein jour du public à qui un héros appartient[1]. » Que tantôt il s’en loue ou que tantôt il s’en blâme, ce n’est pas cette unité que nous trouvons en M. Barrès. Ces plans divers, qui chez un Déroulède se tiennent et se commandent, forment chez M. Barrès autant de mondes distincts dont chacun voudrait vivre toute sa vie, dont la subordination, exigée par une expérience qui sait les limites humaines et imposée par une discipline demeure toujours précaire. Si Déroulède est un fils de Corneille, M. Barrès appartient à la lignée de Racine, par les vers de qui, dit-il dans les Amitiés Françaises, un long stylet nous pénètre au cœur.

Et pourtant il est un, lui aussi, et en voyant cet homme un nous voyons une belle chose, une des plus belles choses françaises d’aujourd’hui. Ce n’est pas une unité donnée, c’est une unité qui se cherche, qui ne se chercherait pas si elle ne s’était trouvée, et dans la réalisation de laquelle demeurent encore visibles et actifs tous les esprits de la recherche. M. Barrès essaye de nous en indiquer la formule lorsqu’il se sent un arbre qui grandit, se construit, cherche sa nourriture et sa lumière. Mais l’arbre ne sert ici, ainsi que le Velu II de l’Ennemi des Lois, que comme une formule décorative et stylisée de la vie. En se cherchant, en se trouvant, M. Barrès — c’est son œuvre propre et son unité — a donné à une génération, à une époque française, l’idée vraie d’un équilibre entre la culture et la vie.

Je n’entends point ici par idée vraie l’idée claire et distincte à laquelle réponde une existence : ce serait un concept inopérant. J’entends par idée vraie une idée qui ait été vécue et durée, dont le papier (ce papier qui sert à la critique pour décomposer, comme le tableau noir au mathématicien) soit convertible à vue en or, en richesse, en nourriture. Une idée vraie est ici une idée qui est devenue vraie en s’incorporant à une vie, comme l’idée de tradition devient vraie en s’incorporant à votre famille ou à votre Église, comme l’idée de la lumière devient vraie en s’incorporant à l’œuvre d’un Rembrandt, comme l’idée religieuse devient vraie en s’incorporant à l’individu-Dieu. Dans cet ordre le mouvement ne se prouve que par la marche de quelqu’un, et aussi longtemps qu’il marche.

Le XIXe siècle a institué un duel tragique entre une conception de la culture et une conception de la vie. Notre époque classique avait vécu sur le primat de la culture : le juste, le vrai, le beau étaient la culture s’imposant à la vie souverainement, la réglant et la modelant jusqu’à ce qu’elle devînt l’image de l’ordre. Le romantisme, après Rousseau, a renversé ces valeurs, institué le primat de la vie : le juste, le vrai, le beau, c’est la vie rompant les cadres imposés par la culture, la vie levée comme un matin neuf sur une mer inconnue, et pure, et crue, et libre.

Quelles qu’aient été les alternatives de cette lutte entre la vie et la culture, il est apparu à la raison supérieure qu’aucune de ces deux formes humaines ne pouvait être vaincue, et, qu’elles s’appelassent classicisme et romantisme, ou bien ordre et révolution, ou bien société et individu, ou bien soleil du Midi et brumes du Nord, ou bien esprit latin et esprit germanique, en face d’elles le vrai problème était de faire ce qu’avait fait l’Église catholique entre l’esprit de l’Évangile et l’esprit de Rome, de les associer, malgré l’opposition de leurs principes, en une réalité nouvelle, sans qu’au sein de cette réalité même s’apaisassent jamais complètement leur dualisme et leur inimitié, pas plus que l’opposition d’un Nord et d’un Midi ne disparaît dans une unité française, espagnole, allemande.

C’est ce qu’ont fait, à l’époque où le problème se posait fraîchement et de sa façon jeune et vivante, des deux côtés du Rhin un Gœthe et un Chateaubriand, ou, si l’on veut, c’est ce qu’une certaine nature française, germanique, européenne, a fait par leur moyen. Chacun d’eux, par le poids même de son génie, a penché du côté où sa race le conduisait le moins. Chacun a tenté sur un plan différent un équilibre de la culture et de la vie, mais comme cet équilibre ne saurait être parfait, comme il n’y a de parfait en lui que la tragédie intérieure par laquelle il tente de s’établir, il reste plutôt, chez Gœthe, rompu du côté de la culture, chez Chateaubriand, du côté de la vie. Le dernier et le plus conscient des classiques, le premier et le plus grand des romantiques, participent de la même lumière, comme, dans le Nord, le soir et le matin autour du soleil de minuit.

L’un et l’autre ont ce privilège, qu’ils puisent à la même origine, de réaliser non seulement des types d’art, mais des types humains, de produire des écrits qui ne soient pas les parties juxtaposées d’une œuvre, mais les moments organiques d’une vie. Tout le long du siècle l’opposition des deux idées a passionnément continué, et, à notre horizon, Gœthe et Chateaubriand, les deux grandes montagnes ceintes de forêts et de sources, marquent encore par leurs lignes de neige et de verdure la naissance des fleuves qui dessinent dans notre esprit la courbe de nos paysages.

Dans une génération d’Épigones, M. Barrès, peu à peu et sur un plan plus réduit s’est trouvé amené à assumer un rôle analogue. Lorsqu’il se proposait de sentir le plus possible en analysant le plus possible, il semait, d’un petit mot juvénile, ambitieux et sec, la graine d’où allait sortir un arbre magnifique. Il n’a écrit qu’un livre, Un Homme Libre, dans les marges duquel toute son œuvre prend place comme des Parerga et Paraligomena. Et si Un Homme Libre émut, d’un sûr coup d’archet, tant de sensibilités et d’intelligences, c’est que le siècle y reconnaissait non ce que ses malades ont appelé son mal, mais ce qui est en vérité son problème et son être.

Cet accord toujours tenté, jamais achevé, de la culture et de la vie prend chez M. Barrès la forme d’un mouvement musical continuel entre deux réalités, musicales elles-mêmes et changeantes, aussi bien la Lorraine et la Venise symboliques d’Un Homme Libre que la chapelle et la prairie de la Colline Inspirée. Le goût de la discipline et celui du spontané demeurent juxtaposés, contraires, en impliquant l’instant toujours différé de leur entière fusion. Provisoirement, quand M. Barrès devient exotérique et se tourne dans le sens de l’institution, ils s’accordent tant bien que mal dans l’idée soit d’une discipline choisie librement, soit d’une discipline accordée avec une tradition et avec des vénérations. Mais les impasses auxquelles ces idées aboutissent nous font connaître en elles autant de balbutiements, qui pourtant ne trompent pas parce qu’ils concourent à nous désigner l’Idée cachée dans sa grotte ou voilée de ses nuées.

« La vie n’a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde. Se soumettre à toutes les illusions et les connaître nettement comme illusions, voilà notre rôle. Toujours désirer et savoir que notre désir, que tout nourrit, ne s’apaise de rien ! Ne vouloir que des possessions éternelles et nous comprendre comme une série d’états successifs ! De quelque point qu’on les considère, l’univers et notre existence sont des tumultes insensés.

« Pour vaincre la vie et triompher du découragement, il faut régler la culture de nos sentiments et de nos pensées. Il s’agit de concevoir une sage économie de nos forces, d’organiser notre énergie et de sortir d’un désordre barbare pour l’accomplissement de notre destin. De là le choix systématique des images que je propose à un jeune Français. »

Je tire ces lignes du dernier chapitre des Amitiés Françaises, le Chant de Confiance dans la Vie. Du Culte du Moi j’en tirerais d’analogues, où les termes seraient changés, où le rapport des termes resterait le même. Les deux thèmes opposés y seraient transportés sur une montée de jeunesse et d’âpreté, alors qu’ils épousent ici la descente et les rayons d’automne de la maturité. Mais le rapport de la vie et de la discipline, vie et discipline étant alors elles-mêmes autres, subsisterait. On serait tenté de ne voir en ces lignes, ou en d’autres analogues, que d’harmonieux lieux communs. Prenez-les comme ces programmes de symphonie qu’on distribue au concert, construisez sur elles toute la musique barrésienne dont ce livre a essayé de discerner les motifs — éprouvez ce que c’est qu’un homme qui se fait lui-même symphonie pour fixer comme un être et développer en une verte nature, en un paysage de notre planète morale, l’aridité de ces lieux communs.

Comme une terre de l’âge primaire impose les lignes de fracture que suivront encore les vallées secondaires et tertiaires, un Gœthe et un Chateaubriand ont fixé des traits que ces paysages de M. Barrès suivent encore avec docilité. Utiliser ses émotions au lieu de les subir, ne point répandre au dehors le trouble de son cœur, mais purifier ce trouble par l’ordre contemplé du dehors, imposer Hermann et Dorothée à Werther et le second Faust au premier, telle est l’œuvre de Gœthe. Quand M. Barrès, lors de l’Affaire Dreyfus, prend la tête du parti qui préfère risquer une injustice à risquer un désordre, il suit une formule gœthienne que lui-même a discutée dans l’Ennemi des Lois. Et maintenant entendez-le formuler son idée dernière de la discipline : « À sortir des sentiments polis que nous préparèrent nos pères, nous rencontrerons les Furies plutôt que les Déesses. L’Honneur comme dans Corneille, l’Amour comme dans Racine, la Contemplation, telles que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement, la noble et la seule féconde discipline qu’il nous faut hardiment élire[2]. » Cela pourrait être écrit par Chateaubriand qui ayant vu de près les Furies en avait emporté le nostalgique amour des Déesses, et dont la vie tout entière est consacrée à ces trois visages : de l’Honneur, remâché de Coblentz à Goritz comme un beau, un pur laurier amer, — de l’Amour qui tresse encore de Rome à Grenade et du fleuve de Chactas à l’Abbaye-aux-Bois sa couronne par tant de fleurs non séchées, — de la Contemplation en laquelle le père de la littérature des Génies a, comme un enchanteur de contes, transmué les valeurs actives de la foi.

Mais dans cette suite de Gœthe et de Chateaubriand l’originalité de M. Barrès aura peut-être été cette transformation d’une culture individuelle qui lui avait réussi en une culture nationale qui devait, pensait-il, réussir pareillement à la France, d’être passé sans contradiction et par un développement vivant de l’égotisme au nationalisme, de prémisses à une conclusion que, maintenant que nous la connaissons, nous voyons clairement impliquée dans ces prémisses. En même temps que l’idée des rapports de la vie et de la culture, il a éprouvé par le dedans cette autre idée, qui n’est qu’une forme de la première : l’idée de l’unité vivante de la culture, l’idée qu’individuelle ou nationale elle appartient à une même espèce que nous devons rechercher et atteindre pareillement par l’individu et par le groupe local. Et l’idée aussi, toujours embranchée sur le même tronc, que la vie individuelle, dans la durée, est une série, d’essence identique à la durée plus longue d’une race et d’une tradition. C’est qu’entre Gœthe et Chateaubriand et M. Barrès il y a eu Michelet et Taine. Mais cela a été par M. Barrès proposé et imposé avec tant d’insistance, de patience, de durée identique à ces durées vivantes, que nous y reconnaissons bien quelque chose qui est puisé par lui dans la substance et la moelle d’une époque, et à quoi nous ne pouvons plus échapper.

Nous ne pouvons lui, échapper ; mais, ainsi qu’il est inévitable, et d’après les propres lois et l’authentique esprit de cette idée elle-même, c’est elle qui sous nos yeux échappe à M. Barrès. Elle lui échappe comme l’enfant par sa croissance même échappe à son père et le pousse inévitablement vers la tombe. Elle ne lui échappe pas parce qu’elle est fausse, mais bien parce qu’elle est vraie. Et la seule façon pour l’enfant de ne pas échapper à son père serait de mourir avant lui et de ne vivre que dans son souvenir, mais il lui échappe parce qu’il vit.

Cette idée échappe à M. Barrès parce que le monde change, et que, dans les figures nouvelles qu’elle revêt à mesure que ce monde change, M. Barrès lui-même ne la reconnaît pas et la combat. Entre l’idée nourrie en lui et l’idée qui lui échappe, il y a eu un fait nouveau, la guerre, la naissance, dans la douleur et le sang, d’une Europe, d’un monde et d’un ordre qui ne seront probablement ni meilleurs ni pires, en bloc, que l’Europe, le monde et l’ordre anciens, mais qui seront autres. M. Barrès les aborde et les juge d’une voix émise dans l’acte même et l’heure qui la rendent périmée.

Il y aura demain des nations et des internationales comme il y en avait hier, mais elles seront autres. Ni le nationalisme ni l’internationalisme ne peuvent tenir le mot de l’heure. Il y aura des nations autant et plus qu’hier, autant et plus repliées sur elles-mêmes qu’elles l’étaient hier. Il y aura des internationales autant et plus qu’hier, autant et plus habiles et fortes pour tourner les barrières nationales qu’elles l’étaient hier. Il y aura de nouveaux nationalismes et de nouveaux internationalismes, et, des uns aux autres, de nouveaux systèmes de passerelles et de ponts.

Et l’impression produite par M. Barrès, le sillon conducteur tracé par lui dans l’intelligence française, demeurera, longtemps encore, visible dans notre relief, vivant par une rivière, par un chemin qui marche, mais qui a son terme et ne saurait fournir qu’une étape. Ce pli, qui épouse des plissements plus anciens, sera lui-même employé par les mouvements de terrain qui suivront, persistera encore sous les effondrements qui dès aujourd’hui le recouvrent et le bousculent. Et ils le recoupent et le bousculent d’une manière que nous pouvons pressentir ou discerner en partie.

La discipline que M. Barrès compose et propose arrive vite au bout de son rôle. Elle y arrive vite parce que cette forme disposait d’une matière de vie exquise en qualité, mais limitée en quantité. Née de l’égotisme elle tend par son poids même à y retourner, à se coucher, quand son soir tombe, dans ce lit fait à la mesure de son corps. Le moment vient chez M. Barrès où le développement en profondeur n’est que le beau nom dont il décore la conscience d’une impuissance, la limite qu’il se connaît. Je sais bien que M. Barrès se défend : « On s’exclame sur des richesses, et des beautés, et des puissances du dehors. Nous nous abstenons en connaissance de cause. Affirmation qui choquera fort nos contradicteurs, mais je les prie d’y réfléchir : c’est nous qui sommes les plus délicats comme les plus compréhensifs… Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyez-vous donc que j’ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde[3]. » Évidemment chacun est le seul maître juste de son hygiène intellectuelle, et Un Homme Libre est ponctué très à propos par les quinquinas et les bromures de Philippe et de Simon. Un Gœthe ou un Chateaubriand s’« abstenaient » beaucoup moins et leurs racines n’en plongeaient pas moins à de grandes profondeurs. « Si je m’en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguez-vous point que j’ai subi comme d’autres, et plus peut-être, ce flot de nihilisme et de noirs délires que, par-dessus la Germanie, nous envoie la profonde Asie ? » Si vous les avez « subis » et si vous n’y avez senti que du nihilisme et du noir, vous formulez là une limite de votre sensibilité et non une limite de leur action. D’autres ont pu les accepter, les assimiler et s’en nourrir, en tirer du réalisme et non du nihilisme, des Idées et non de noirs délires. — Ce ne sera ni de la réalité française, ni des idées françaises. — Qu’en savez-vous ? Il y a des estomacs qui digèrent mieux que d’autres. Quatre ans de plein air et aussi de pleine terre ont hélas ! troué bien des peaux, mais ils ont aussi refaits des estomacs et ouvert de beaux appétits. Quand M. Barrès, précisément dans un livre qui s’appelle l’Amitié des Tranchées, écrit : « Il est clair que certains ouvriers français, en adoptant le Marxisme, certains amateurs en se livrant aux rêves wagnériens, d’autres curieux en applaudissant les délires de Nietzsche, ont trahi la cause de la France », je laisse aux marxistes et aux amateurs de musique le soin de répondre en ce qui les concerne, mais, en ce qui concerne Nietzsche, les « curieux » peuvent sourire.

Le peu d’intérêt que présente aujourd’hui à l’intelligence française la pile des livres de guerre de M. Barrès devrait d’ailleurs faire refluer cette intelligence sur Un Homme Libre et le Roman de l’Énergie Nationale dont l’intérêt vivant est loin d’être épuisé. Tel soldat français qui lisait Nietzsche dans les tranchées de 1916 fut, quand il lisait il y a longtemps Sous l’œil des Barbares et le Jardin, flétri déjà par d’excellents professeurs comme un « curieux » qui « applaudissait des délires ». Dans délire, eut dit Victor Hugo… Je ne veux pas dire que M. Barrès ait perdu sa lyre : nous pressentons par avance l’enchantement de belles pages futures sur le voyage d’Orient et sur les esprits de la vieillesse. Mais cette lyre qui nous promet encore des musiques de chambre admirables n’est plus celle qui convoque, réunit et anime une génération française. Et nous touchons ici le moment inévitable où la vie et la discipline, les deux puissances que le génie de M. Barrès fut de conjuguer dans une note originale, se détachent comme le Sphinx et la Chimère pour se regarder d’un visage hostile.

La vie est un effort qui a besoin de discipline comme les tissus ont besoin d’une charpente qui les soutienne ou d’une coquille qui les enveloppe. Mais cet effort est limité, et, comme Ravaisson et surtout M. Bergson l’ont fortement expliqué, l’automatisme le guette. Le moment arrive où l’organisation devient répétition et mécanisme, où l’organisme est durci par ses déchets. Cet envahissement de la vie par l’automatisme, il a eu sa part dans la terrible tragédie planétaire. M. Bergson, M. Barrès lui-même l’ont désigné du doigt chez l’ennemi : M. Bergson a vu dans la lutte de l’Entente et des puissances centrales la lutte de la vie contre le mécanisme, et M. Barrès a découvert des ressemblances entre l’Organisation allemande et l’Homonculus du laboratoire de Faust. Philosophie et littérature une fois démobilisées viendront sans doute à une conception plus souple d’une idée vraie. Il n’en est pas moins exact que l’Allemagne, et la terre par contrecoup, ont été happées par leur propre automatisme. Mais l’individu, lui aussi, peut voir là écrite en gros caractères sa destinée qui est pareille. Tout génie individuel ou ethnique a en lui un automatisme latent qui l’envahit sitôt que la vie se détend et s’abandonne. Une certaine liberté forte d’intelligence peut comme un sel conservateur le retarder indéfiniment : un Montaigne, un Sainte-Beuve (peut-être un Gourmont) y sont soustraits à peu près jusqu’au bout. Mais M. Barrès commettait précisément le péché contre cette intelligence quand il l’identifiait avec cet automatisme, et se plaisait dans Un Homme Libre à ne plus voir rien d’intéressant dans le Sainte-Beuve des Lundis : « À Dieu ne plaise que je m’abaisse à discuter avec les gens de bon sens qui sacrifient ton adolescence à ta maturité ! » Des morceaux comme le 2 novembre en Lorraine nous le font voir cherchant pour s’abuser lui-même de magnifiques synonymes à l’automatisme, épousant « un vertige délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation » et toujours une pente descendante, celle d’un effort qui décroit, d’une parcelle un instant soulevée qui retombe et qui s’en va épaissir la cendre des morts. Le Roman de l’Énergie Nationale est le roman de l’énergie qui tourne court. Toute l’œuvre de M. Barrès fait une variante sur le principe de Carnot, la dégradation de l’énergie. Venise et la Lorraine lui en ont fourni en deux langues des symboles délicats. Nous l’avons vu, artiste de vie et de mots et doctrinaire politique chercher, essayer, rejeter les belles attitudes qui arrêtent un instant cette dégradation. Et toutes ces époques, rentrant l’une dans l’autre avec une logique qui nous enchante, composent encore un des plus beaux dessins de vie humaine, qu’au moment d’en vivre ou d’en évoquer une autre les hommes des temps nouveaux puissent tenir sour leurs yeux.

  1. La Croix de Guerre, p. 185.
  2. Les Amitiés Françaises, p. 255.
  3. Les Amitiés Françaises, p. 257.