Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/Les techniques

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La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 239-303).

LIVRE  IV

LES TECHNIQUES

M. Barrès nous dit éprouver une joyeuse ivresse « à constater la brutalité avec laquelle les lois du monde, les nécessités, courbent et nivellent tous les êtres… J’aime voir l’orgueilleux cochon qui entre a un bout de la machine, en faisant mille difficultés, toujours les mêmes, et qui sort à l’autre bout, en belles saucisses et jambons[1]. » Nous avons eu plaisir à voir l’animal entier, vivant et beau au premier bout de la machine. Le Jardin de Bérénice, la mort de Venise ou le voyage de Sparte nous l’ont montré faisant en effet bien des difficultés, les mêmes après tout que celles d’un Rousseau, d’un Chateaubriand, d’un Michelet. Les Amitiés Françaises ou la Colline Inspirée nous ont permis de l’apercevoir qui entrait dans l’appareil dont le Roman de l’Énergie nationale avait reconnu le mécanisme et la construction. Qu’il s’agît du Barrès réel ou des Barrès possibles en lesquels, comme entre deux glaces, il s’imaginait et se multipliait, le passage du moi au dehors, de l’homme pour lui à l’homme pour les autres, passage redouté, retardé, accepté ou goûté, faisait en effet le thème essentiel de ces mouvements qui, chez un grand écrivain, sont intéressants comme une chorégraphie. Nous nous transportons maintenant à l’autre bout de la machine, à ce point de vue public où l’homme est détaillé en choses qui sont lui, mais un lui bientôt étranger à lui-même. Nous entrons dans cette charcuterie où le critique, avec son âme et sa méthode charcutières, se sent si bien à son aise. Quoi de plus beau d’ailleurs, de plus frais, de plus éclatant, de mieux ordonné qu’une charcuterie au comptoir et aux murs de marbre, où rutilent, sourient et pendent tant de fruits diversement parfaits que dissimulait sous la plus humble enveloppe l’ange que chanta Monselet ? Les procédés mécaniques, les attitudes publiques, la vie parmi les hommes, tout ce détail de réalités savantes ou savoureuses devant lesquelles s’attable volontiers le critique amateur de ce que les Allemands appellent delicatessen, nous procurent des plaisirs plus matériels, mais aussi étendus, que le plaisir de regarder l’animal vivant.

I
L’HOMME DE LETTRES

Pour nous tous, un moment de ce passage de l’être intérieur et vif à l’être charcuté et public, ce sont les plis et les nécessités d’un métier. Par notre profession, nous sommes tournés en choses extérieures, du côté du public, exprimés pour lui, utilisés par lui. Et le métier descend peu à peu dans notre monde intérieur pour le faire participer à la pétrification et à la mort que sont cette carapace, cette attitude publique. Le métier est un ordre de relations avec les barbares, qui, malgré toutes les résistances, malgré les difficultés faites par l’orgueilleux cochon et les subtilités de son égotisme, nous barbarise nécessairement. De là la méfiance et le hérissement de M. Barrès contre le spécialiste, l’Adversaire, le Charles Martin ou le Bouteiller, en qui l’instinct de l’animal flaire et redoute le charcutier. Bouteiller, dans sa dernière classe, lorsqu’il désigne à ses élèves les fonctions publiques qu’ils vont être appelés à remplir, que fait-il, ce « contremaître des ateliers intellectuels » sinon vouer et désigner à l’étal public ces sensibilités vivantes ? Et pourtant M. Barrès, comme les autres compagnons d’Ulysse, doit y passer. Déjà dans l’Homme Libre il reconnaissait qu’« un métier, quel qu’il soit, fait à notre personnalité un fondement solide ; c’est toute une réserve de connaissances et d’émotions. J’avais pour métier d’être ambitieux et de voir clair. Je connais parfaitement quelques côtés de l’intrigue parisienne »[2]. Mais quand il écrivait cela il avait déjà un autre métier, celui d’homme de lettres, métier dont l’ambition, la clairvoyance et la connaissance de l’intrigue parisienne sont des parties utiles et même essentielles.

Ce métier M. Barrès l’a pratiqué consciencieusement. En même temps qu’il est, cette année 1920, un de nos deux ou trois plus grands écrivains vivants, un représentant éminent de la pleine tradition littéraire française, il occupe parmi les gens de lettres une situation de patron, de princeps, qu’il paraît employer pour le plus grand bien et dignité de la culture française. Il aime son métier comme Louis XIV aimait le métier de roi. Il appelle la vie littéraire « l’existence la plus heureuse qui soit à notre époque et qui passe singulièrement, pour prendre deux termes vulgaires de comparaison, l’existence des rois et celle des milliardaires »[3]. Peut-être y a-t-il là quelque excès, qu’en 1920 nous aideraient à mettre au point ces mots furibonds et maniaques de Nietzsche, qui compare les littérateurs aux anciens fous de cour « à moitié raisonnables, facétieux, exagérés, sots, qui ne sont là parfois que pour adoucir le pathétique de la situation par des saillies, par du bavardage, et couvrir de leurs cris le glas trop lourd, trop solennel des grands événements ; autrefois au service des princes et des nobles, maintenant au service des partis… Considérer l’état d’écrivain comme une profession devrait en bonne justice passer pour un genre de démence »[4]. L’homme de lettres, depuis Rousseau, a une tendance à croire que tous les vaisseaux qui entrent au Pirée sont à lui. Relisons l’Avenir de l’Intelligence.

Les premiers livres de M. Barrès, bien que Philippe ne nous y entretînt pas de questions professionnelles, étaient un peu la monographie d’un homme de lettres parisien vers 1889. De là, M. Barrès le reconnaissait lui-même, leur caractère un peu ésotérique, les difficultés avec lesquelles ils s’incorporaient au courant des honnêtes gens. « La vie et les sentiments d’un pur lettré, orgueilleux et désarmé, jeté à vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme en aurait-il quelque lueur ? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norvégien ou un Russe se pourraient-ils reconnaître dans le livre que voici, où j’ai tenté la monographie des cinq ou six années d’apprentissage d’un jeune Français intellectuel ? »[5] Ce livre était Sous l’œil des Barbares, où M. Barrès, avec un coup d’œil très sûr, ne voyait qu’une étape dans une carrière d’homme de lettres. Évidemment il ne faut pas prendre au plein sérieux les fantaisies un peu lourdes que, dans son premier livre, il fait débiter à un faux Renan : « Il ne s’agit plus seulement de te réjouir ; en un coin de toi-même, de tes contenances savantes ; il s’agit d’être ou de ne pas être battu quand tu seras vieux… Je dîne tous les soirs en ville avec des dames décolletées, un peu grasses, comme je les préfère, qui m’entreprennent sur la divinité, et avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voilà quelle belle chose est la notoriété[6]. » Enfin, il est certain que dès l’âge de vingt ans M. Barrès se préoccupait non seulement de bâtonner quelques-uns de ses maîtres, mais encore de se préparer une vie où il ne fût pas battu lui-même quand il serait vieux, d’assurer sa réussite d’écrivain, de mettre de l’ordre, de la discipline, de la suite dans une existence littéraire. Cette idée d’une vie littéraire complète et harmonieuse, pittoresque et héroïque, elle a été léguée au XIXe siècle par Chateaubriand et les romantiques, qui ont eu à faire par eux-mêmes des carrières littéraires comme on faisait sous l’Empire des carrières militaires. C’est une des raisons pour lesquelles M. Barrès a tenu toujours si ferme à l’idée (plutôt peut-être qu’au sentiment) d’une discipline. Précisément parce qu’elle répugnait à sa nature ardente, indépendante, il l’a vue comme la nécessité, l’armature de ce qu’on peut appeler indifféremment une vie bien ordonnée, ou une carrière bien comprise, ou le genre de ces deux espèces. « Pour un véritable homme, la discipline c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé »[7]. Il est allé à ceux qui proposaient une discipline, un Leconte de Lisle, un Taine, un Déroulède. Il a tiré de cette discipline la nourriture qui pût fortifier son dessein, lui créer une vie solide et une.

Une vie solide et une dont une carrière littéraire parisienne, si livrée aux « excitations de hasard», ne donnera jamais qu’une image incomplète. M. Barrès, ne l’oublions pas, ne s’est point, comme Suret-Lefort, défait de toute particularité lorraine, il est resté quelque peu provincial : c’est ainsi que lui-même expliquait à M. Léon Daudet, qui s’étonnait de le voir prendre au sérieux l’Académie Française : « Vous parlez en Parisien. Vue de la province c’est la chose considérable qui vous pose un homme. » Et la province, qui est toujours en retard, finira peut-être par avoir la même considération pour la Goncourt. Mais de Paris M. Barrès a vu aussi la gloire parisienne misérable auprès d’une vie impériale de lettres comme celle qui fut menée à Maillanne par un homme fidèle à sa terre. Saint-Phlin, ému du spectacle de Mistral, qui vient de le reconduire, s’en allant seul sur la route pour rentrer chez lui, s’inquiète de cet isolement. « Mais, ajoute-t-il, dans une maison héritée de son père, parmi les témoins de sa constance, au milieu de ce riche village, de cette plaine et des pures montagnes, dont l’abolition ferait de son œuvre une épave insensée, il est moins isolé qu’aujourd’hui la plupart des hommes supérieurs, qu’interprète avec malveillance un entourage sans unité[8]. » L’accent de ces derniers mots est douloureux et vrai, indique avec justesse ce qui reste d’échec dans la carrière la mieux réussie, pose avec noblesse, à l’horizon de M. Barrès, un Mistral comme sa raison et sa paix.

II
LE STYLE

On connaît en M. Barrès un écrivain français de la grande race. Non seulement il nous donne ces hautes joies que nous recevons d’un Chateaubriand, d’un Flaubert, d’un Michelet, d’un Anatole France, mais son style, artiste, étudié, réussi, laisse volontiers apercevoir sa technique, ses procédés, ses préparations. Le style ne sort pas chez lui avec ce caractère natif, cette facilité d’un Fénelon ou d’un Lamartine, d’un Michelet ou d’un Renan. Ses milliers d’articles de journaux (ceux de la guerre réunis en volumes) nous font toucher l’étage inférieur, le sermo pedestris qui se transforme, dans un laboratoire d’artiste, en les fruits parfaits du Jardin de Bérénice, des Amitiés Françaises, du Voyage de Sparte, de Leurs Figures. À M. Barrès on adresserait volontiers ce qu’il dit à madame de Noailles : « Les réminiscences involontaires qui soutiennent votre génie nous aident à comprendre les mystères de l’inspiration, et l’on voit dans votre âme, comme dans une ruche de verre, se composer les lourds rayons dorés[9]. »

Le style étant, selon la juste définition, l’ordre et le mouvement que l’on met dans ses pensées, il semble que la prose française admette deux espèces de style : l’un où l’ordre et le mouvement sont continus, s’établissent, s’accumulent, progressent selon une ligne unique, l’autre où ils sont discontinus, procèdent par positions successives, par indications rompues. Le XVIe et le XVIIe siècle ont admis — peut-être avec raison — le primat du premier genre, qui s’inspire des modèles oratoires anciens. Le second, qui a chez les anciens son type en Sénèque, est traité avec un parti franc par les moralistes, réglé comme un genre avec la Rochefoucauld et la Bruyère. Il acquiert toute sa pleine valeur au XVIIIe siècle, avec Montesquieu, et il apparaît au XIXe siècle, avec Michelet et la prose de Victor Hugo, comme le style propre de la prose romantique.

M. Barrès s’attache au second et parle généralement sans estime du premier. Il est évidemment un homme très intelligent, mais il écrit d’un style de sensitif et non d’un style d’intellectuel. Il parle à propos de Taine de l’« inévitable lourdeur de la véritable intelligence »[10]. Cette lourdeur nécessaire, c’est, derrière la force patiente du bœuf, la suite et la permanence d’un sillon. Bos suetus aratro, disait-on du maître du style oratoire français. La pure et authentique intelligence est construite plus ou moins sur le modèle des mathématiques, comme une concaténation. Elle est lourde parce qu’elle est constituée par un capital de principes. Chez M. Barrès il faut comprendre l’intelligence comme un mouvement, une inquiétude, un bond de la sensibilité à la pensée, la présence de la première dans les termes de la seconde. Elle ne se rattache pas à l’esprit de suite, mais à l’esprit de passage. Sauter les idées intermédiaires, procéder par allusions, indications, spéculation sur la vivacité du lecteur, ce sont bien des traits français. Voyez chez M. Barrès l’enchaînement continuellement arrêté par la réflexion sur place ou rompu par des départs sur des voies divergentes. Il indique élégamment ce caractère français quand il fait parler dans Au Service de l’Allemagne, madame d’Aoury : « Au cours de ce repas, les ondulations de son esprit, son tact, sa souplesse, en un mot son art, que des Allemands eussent méconnu et traité de frivolité, se faisaient encore plus sensibles par le contraste même qu’elle offrait avec ce jeune Alsacien, qui ne pouvait rien dire que d’amplement expliqué, et qui semblait même expliquer son silence, tant, au début, il marqua fortement qu’il se taisait[11]. »

Ce style continu et clair qui explique tout, M. Barrès l’estime médiocrement. En peinture il préférera à un Raphaël un Greco, ennemi du « rondouillard ». En littérature son goût ira à Michelet bien plus qu’à Chateaubriand. Il pourra à vrai dire lui arriver de copier ce dernier. Voici par exemple qui emboîte le pas à la page du Génie sur l’extrême-onction : « Quoi ! ce Français, ce bon citoyen, vient de glisser avec plus de douceur sous la terre du sommeil, parce que nous, législateurs, et vous, administrateurs, nous lui garantissons la durée de sa mémoire, et voici que nous entrons dans le cimetière, nous fracturons le cercueil, nous violentons la main raidie pour en arracher la pièce de quarante sous qu’il destinait à sa messe[12]. » Mais l’exception ne fait que confirmer. M. Barrès emploie les figures oratoires dans son éloquence parlementaire qui n’est point du Barrès de première zône. « Grâce à notre éducation littéraire, dit-il, ou plus exactement oratoire, nous préférons aux indications délicates d’une pensée la rotondité d’un beau discours[13]. » Il se défend d’accepter le legs du XVIIe siècle.

Dans l’Appel au Soldat, un Allemand ridicule, rencontré par Sturel et Saint-Phlin, et qui se moque lourdement de la France, reconnaît « que nous possédons quelque chose d’unique, le génie oratoire, Fléchier, Bourdaloue, Massillon ; devant ce dernier il, ouvrait la bouche, les deux bras, et s’inclinait »[14]. Il semble bien que M.. Barrès ait pour Massillon les mêmes sentiments que Flaubert pour Athalie lorsqu’il en fait la grande admiration littéraire du pharmacien Homais. C’est bien irrévérencieux. Massillon est dans la prose française le maître du nombre, et Voltaire, qui ne passe point pour avoir sacrifié au rondouillard, avait, comme un écrivain d’aujourd’hui Salammbô, toujours le Petit Carême sur sa table. Retenons que la continuité, la perpétuité oratoires ne conviennent ni à l’art ni au goût de M. Barrès. S’essayant à une sorte de philosophie de Venise il dit : « Le plaisir d’une longue réflexion méthodique n’est point inférieur aux abandons de la rêverie[15]. » Grande concession sans doute qu’il ne pousserait pas jusqu’à avouer qu’il lui est supérieur. En tout cas ni son style ni son ordre de composition ne sont des instruments pour cette longue réflexion ni pour cette méthode de pensée. Il a lui-même ce qu’il attribue à la Pia : une imagination qui « franchissait rapidement cinq ou six associations d’idées pour atteindre à des impressions extrêmes[16]. » Ce sont des idées vives, fraîches souvent comme des sensations, qui s’appellent de biais les unes les autres, ne montrent qu’une tranche ou un profil, tournoient dans une musique qui ne laisse pas saisir leur ordre. « Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes images intérieures que je m’énerve à éclairer durant mes longues solitudes[17]. » Plus qu’à Tiepolo, je songe au XVe siècle, au temps — et au musée — du roi René. Pas de grande ligne, mais une multiplicité de détails, de facettes, comme un champ fleuri sous la rosée. Une beauté qui n’insiste pas, mais fuit vite par un tournant ; chaque phrase comme crispée sur elle-même, sur sa sensation, sur son moi, sur un instant. On pourrait appliquer aux phrases de M. Barrès ce qu’il dit, dans le Jardin, de Bérénice, de ses canards et de son âne. « Isolées dans l’immense obscurité que leur est la vie ces petites choses s’efforcent hors de leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous une harmonie plus haute que n’est aucun de leurs individus[18]. » Le désir de cette harmonie s’exprime par les belles musiques des « cantilènes » barrésiennes. « La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu’ils désirent, et aussi leur courage à la poursuivre, les pare d’un charme qui fait de cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation. » Du Sang, de la Volupté et de la Mort, le Voyage de Sparte nous montrent parfois un essai réussi pour atteindre cette harmonie, relier et stabiliser ces impressions extrêmes, fondre ces pointes de lyrisme dans une pâte oratoire. L’Examen de Conscience du Poète en est un bel exemple. Mais il faut des morceaux courts, et surtout il faut que M. Barrès, qui sait admirablement raconter, soit soutenu par la narration. On trouve dans les récits de la Colline Inspirée des cinquantaines de pages qui se tiennent presque comme du Maupassant. Comparez-les à la mollesse liquide des « cantilènes », au début de la Colline par exemple : Il y a des lieux où souffle l’esprit ! Ici, de l’invertébré, mais flexible, harmonieux, un peuplier balancé par le vent, une « harmonie » lamartinienne en prose. Voyez la différence avec du Chateaubriand, avec un morceau quelconque du Génie plein, charnu, oratoire, — ou avec du Jean-Jacques Rousseau, avec une lettre de la Nouvelle Héloïse, si fortement tendue sur une dialectique ordonnée.

Par là M. Barrès appartient bien à la génération symboliste, quoiqu’il en dédaigne les poètes. Le symbolisme fut la grande transgression de la musique sur la littérature, et la prose de M. Barrès figure une musique, moins pour l’oreille que pour la pensée, — une musique ou une architecture, c’est-à-dire un art plus intuitif qu’expressif : « Des espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des enrichissements et des élans plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme[19]. » Ce serait un peu la formule d’Un Homme Libre, de la Mort de Venise, du Voyage de Sparte, des Amitiés Françaises. M. Barrès en sort pour construire, selon des formules plus courantes, ses romans. Mais le Roman de l’Énergie nationale ou les Bastions de l’Est gardent dans leur intérieur les esprits reconnaissables de cette musique. « Sans réviser les éruditions d’un auteur, je le dis superficiel dès l’instant que je ne sens point sous ses phrases une émotion en profondeur. Toute véritable sincérité s’accompagne d’un frémissement[20]. » Il faut que des fils relient tout extérieur, même aussi exotérique que celui de Colette Baudoche, à ces dessous, à ces profondeurs frémissantes. « Rien ne m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes morts, éveiller mes futurs[21]. »

Il est naturel qu'une telle sensibilité s'exprime par des images vivantes. M. Barrès est un de nos grands créateurs de belles images. Grâce à cette puissance musicale qui est au centre de son être, il peut par ses vibrations sympathiser avec toutes les vibrations des choses, retrouver dans leurs analogies leur racine musicale commune. Le cœur de son art c'est la puissance de saisir ces analogies, de les nouer d'un geste en une gerbe indissoluble. Voyez ce commentaire d'un mot de Jeanne d'Arc : « Le pauvre oiseau captif qui, dans sa cage, n'entend plus sa volonté de vivre, l'enfant qui s'hébète au collège par manque de tendresse, l’artiste que stérilisent les salons, sentent confusément ce qu’exprime avec une sereine puissance cette vierge pour qui le monde surnaturel existait. Ils se définissent dans son cri : Si j’étais au milieu des bois, j’y entendrais bien mes voix »[22]. L’attitude habituelle de son imagination c’est de ramener un spectacle des yeux, un groupe d’idées, un morceau confus et vivant du monde à un état simple et pathétique de l’âme : « Mon objet, dit-il dans la Mort de Venise, n’est point de peindre directement des pierres, de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique[23]. » Rendre intelligibles des dispositions indéfinissables, c’est assez difficile puisqu’on ne rend proprement intelligible que ce que l’on définit. Mais précisément les images excitent en nous ces mêmes dispositions, engendrent un substitut de l’intelligence, une intelligence par sympathie.

On peut reconnaître en M. Barrès l’un de ces grands artistes chez qui l’image en puissance, la disposition à l’image, plus encore que l’acte et la présence individuelle de l’image, sous-tendent et entretiennent un beau style. Que d’intensité et de profondeur dans une phrase comme celle-ci : « Je vois Ismène de qui les yeux ne quittent pas sa sœur, mais Antigone se plaint de son génie et nous déchire avec sa grosse voix de rossignol »[24]. Probablement M. Barrès ne pensait point au masque à travers lequel le caractère tragique et les, vers ïambiques prenaient plus de corps, mais il fait mieux, il recrée avec une image sur la figure de l’héroïne ce masque tragique lui-même et son porte-voix.

L’image, chez lui comme chez tous les imaginatifs vrais, prend une forme tantôt visuelle, tantôt de mouvement. Les premières sont plus superficielles, les secondes plus vécues de l’intérieur, mieux senties, les premières plutôt ingénieuses et spirituelles, les secondes expressives.

Voici des images visuelles, achevées, circonscrites. Les petites filles de Cordoue avec « leurs jeunes corps, crottés et délicieux comme un raisin du bas du cep »[25]. « Eugène Mayer qui fut ardemment boulangiste jusqu’au jour où la Compagnie de Panama, pressée par Floquet, comme un citron sur une huître, lui redonna le ton parlementaire »[26].

Mais les images supérieures créées par M. Barrès sont celles-là qui épousent un mouvement, nous font épouser ce mouvement, nous placent dans son attitude et dans sa suite : le type d’images qui a pour patron Montaigne. Il dit des phrases de Jules Tellier ce qu’on dirait volontiers des siennes : « Ces phrases, faisant miroir à la façon des bois et des métaux polis, nous reflètent l’essentiel de sa physionomie et le dessin de son attitude, comme s’il se courbait encore sur elles pour les travailler »[27].

Voici une image construite de l’intérieur avec tous les frémissements de la vie : Les compliments de M. de Nelles à Thérèse Alison « enchantent la jeune fille, et, comme une caresse qui lustre les plumes d’un bel oiseau, ils lui donnent plus de vie, plus d’éclat, plus d’attrayante irréflexion. Belle voix, lumineux sourire, ignorance de la vie, et confiance en soi-même qui s’épanouissent chez une fille de dix-huit ans comme au printemps s’étale la queue en panache d’un paon »[28]. On suivra des mouvements pareils dans celle-ci, si légère, et vraiment respirée dans un salon : « Les salons où la femme désœuvrée, mal défendue par ses robes légères contre les impressions du dehors, est d’épiderme prête à frissonner du moindre souffle passionné qui passera dans la ville »[29].

Les images de mouvement vivant ne sont nullement ces « métaphores qui se suivent » dont s’enorgueillissait le bon Gautier. La métaphore trop suivie prend une allure mécanique et lourde, laborieuse et qui sent l’huile. « On dénombrait maintenant les suspects de concussion, les Hébrard, les Rouvier, les Roche, les Baïhaut, les Maret, les Proust. Tous ces noms se succédant comme une suite de petites explosions donnaient de l’avance à l’allumage, et, puisqu’il n’y avait personne du gouvernement pour débrayer et faire jouer les volants dans le vide, la terrible machine anti-parlementaire menait chaque jour d’un train plus infernal sa besogne de destruction »[30]. On trouvera ingénieuse et vivante l’image des « petites explosions ». Mais l’auteur qui en est content veut l’utiliser en faisant une automobile du char littérairement périmé de l’État. Soucieux de ne point le faire naviguer sur un volcan, il tombe dans le travers inverse, celui de la métaphore appliquée, et nous voyons une imagination de chauffeur tourner péniblement, comme ces volants, dans le vide. Voyez au contraire la belle vie d’une métaphore qui ne se suit pas, d’une image en parties ou en atittudes successives : « Cette infernale chaudière fit la force de Jules Delahaye. Il devait s’évanouir ou se griser de ces vapeurs. Ce désarroi de l’assemblée lui révéla que sa mission passait en grandeur ses plus hautes espérances. Il crut libérer de cette tourbe son pays. Debout à la proue de sa barque il guettait les brisants, cherchait un passage »[31]. Et celle-ci, d’une brisure incomparable : « Barthou aurait-il cassé les reins du Parlement ? Cette assemblée qui sort de la salle des séances, ne semble plus un animal avec une vigoureuse épine dorsale, mais un flot d’eau sale qui se répand »[32].

Ce que M. Barrès a écrit dans cet ordre de plus étonnant, c’est la suite sur l’Agonie du baron de Reinach. L’image du « rat empoisonné » se continue, s’interrompt, reprend pendant cent pages sous toutes les formes. « Il s’enfoncait en tâtonnant dans un cul-de-sac où de tous les côtés des parois infranchissables grandissaient et le resserraient »[33]. « Toute la soirée, il galopa dans les ténèbres comme un rat empoisonné derrière la boiserie. Quel sinistre accueil à toutes les issues que sa fièvre cherchait ! Plus âpres peut-être que ses adversaires, ses complices, qui soupçonnaient ou redoutaient ses dénonciations, le guettaient pour l’assommer d’un coup de savate »[34]. « Le baron Jacques de Reinach rappelle ces gros rats qui, ayant gobé la boulette, s’en vont mourir derrière une boiserie d’où leur cadavre irrité empoisonne ses empoisonneurs. Il faut quasi démolir la maison. C’est à quoi soudain s’employèrent avec rage les Français »[35]. On dirait cette partie de Leurs Figures inspirée par la course à l’abime de la Damnation de Faust, scandée par le Has ! has ! de Méphistophélès. C’est le rat empoisonné de la chanson des étudiants (Certain rat dans une cuisine) qui d’affolement est sauté dans la musique, et que la musique roule derrière le cheval infernal.

À cette musique extérieure et répandue, s’opposera certaine musique de chambre, la fluidité d’une imagination qui épouse les plus sinueux détours de la pensée et de la rêverie. On retrouve la manière de Montaigne dans ce mouvement : « Les magnificences des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que contenaient ses premières perfections »[36]. Et cette suite sur les motifs de l’eau vénitienne : « Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon. Hélas ! à chaque fois, la vague de tristesse qui s’enfle nous ébranle : on croit qu’elle va nous jeter bas ; mais elle s’éloigne sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés par Sammichele, Tremigiano, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la surface des canaux. Je remonte, et l’orage m’a seulement dénudé les nerfs »[37].

Évidemment M. Barrès est loin d’être arrivé de bonne heure à ces extrêmes du style savant. Il a fait ses écoles. « Je possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été inutile. Ma familiarité avec les poètes non plus. Un des secrets du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à l’expression d’une idée ? »[38] Ces cahiers se dégorgent dans Sous l’œil des Barbares, dont les deux parties Avec ses livres et À Paris sont bien caractéristiques. Avec ses Livres, bien nommé, grouille d’épithètes littéraires que l’adolescent a rapportées de ses lectures. À Paris en est beaucoup plus sobre. On dirait qu’en un mois cela a passé comme une éruption printanière. Les Taches d’Encre, un peu antérieures à Sous l’œil des Barbares et rédigées avec moins d’effort littéraire, contiennent des devoirs d’écoliers écrits avec goût, sobriété, intelligence. La Folie de Baudelaire y présente d’élégants raccourcis, sur Sainte-Beuve, « ce célibataire de la littérature, qui fut de tant de familles », sur Edgar Poë, « ce brouillard qui nous pénètre avec la lenteur égale d’une pluie fine et que coupent par saccades des éclairs et des éclairs d’intuition. » Aussi les écoles de M. Barrès ont été vite terminées. La langue et le style d’Un Homme Libre font pressentir un grand écrivain ; mais sans un travail patient l’écrivain fût resté trop longtemps pressenti. M. Barrès qui n’écrit pas avec une grande facilité applique à sa forme littéraire la discipline qu’il demande, pour former son moi, à Ignace de Loyola. Mais ici il ne dit pas : Et maintenant le fidèle n’a plus qu’à recommencer. Il a toujours cherché au contraire à se renouveler, à s’annexer de nouvelles provinces du style. Il est de ceux qui (quoiqu’en dise Rémy de Gourmont dans sa Question Taine) ont choisi jusqu’à un certain point sinon un style, du moins certaines méthodes d’aménagement de leur faculté verbale. On distinguerait peut-être chez M. Barrès quatre manières qui se succèdent à peu près en général, mais coexistent parfois. D’abord le style psychologique transparent et nerveux d’Un Homme Libre et du Jardin. Puis le style étoffé, savant, plein de poids et d’ampleur qui commence à Du Sang, de la Volupté et de la Mort, et qui atteint ses plus belles formes dans les Amitiés Françaises et la Mort de Venise. Ensuite le style coupé, haletant, plein de raccourcis nerveux de Leurs Figures. Enfin sur un beau plateau d’automne lorrain, ce grand style, mûr, dépouillé, lucide de Colette Baudoche et de la Colline Inspirée On trouverait des époques de style analogues, quoique de succession inverse, chez M. André Gide. Elles sont naturelles à une époque comme celle du symbolisme, où la fréquentation des ateliers donne aux littérateurs un grand souci de leurs habitudes techniques, où ils tendent ainsi à se faire, comme les peintres, des manières successives.

Sans poursuivre le travail des cahiers d’expression, M. Barrès s’est laissé modeler par plusieurs influences littéraires. Il a demandé à ses lectures un bénéfice, des coupes, des rythmes. Il a, comme tous nos prosateurs originaux, beaucoup imité.

L’action la plus forte qu’il ait subie dans cet ordre paraît avoir été celle de Michelet. « Petites phrases de Michelet, si pénétrantes, brûlantes du culte des groupes humains ! »[39] disait-il dans son premier livre. On pourrait écrire de M. Barrès ce qu’il écrit de Péguy : « Péguy avait lu, relu et mis dans son sang, pour toujours, l’Histoire de la Révolution de Michelet. Mais il n’en restait pas là. Son propre génie le menait »[40]. Péguy, c’était l’ouvrier parisien Michelet repensé par un paysan obstiné, verbeux et mystique, celui-là peut-être qu’on voit au commencement de Jeanne d’Arc dans l’Histoire de France : « Elle est donc morte ? — Qui ? — La pauvre Jeanne d’Arc. » Peut-être le style natif de l’Ile-de-France, avant l’ordre latin, et qui permettrait de réunir en un groupe curieux un Michelet, un Péguy et un Paul Fort. M. Barrès paraît avoir emprunté à Michelet deux de ses types littéraires caractéristiques : sa cantilène et son récit historique.

J’entends par cantilènes (c’est M. Barrès lui-même qui nous donne le mot) ces suites lyriques émouvantes, musicales, pénétrantes et décousues qui commencent dans Du Sang et dont M. Barrès joue avec une splendide virtuosité dans la Mort de Venise, les Amitiés Françaises, le Voyage de Sparte. Il les tient beaucoup de Michelet. Il parle avec admiration de la Bible de l’Humanité dans Trois Stations de Psychothérapie et les sentiments de M. Barrès pour ce livre génial, pendant humain du Tableau de la France, témoignent d’un goût sûr et d’un beau discernement. Or une page prise au hasard dans la Bible contient en puissance toutes les musiques de M. Barrès.

« L’année 1863 me restera chère et bénie. C’est la première où j’ai pu lire le grand poème sacré de l’Inde, le divin Ramayana.

« Notre péché permanent, la lie, le levain amer qu’apporte et laisse le temps, ce grand fleuve de poésie l’emporte et nous purifie. Quiconque a séché son cœur, qu’il l’abreuve au Ramayâna. Quiconque a perdu et pleure, qu’il y puise les doux calmants, les compassions de la nature. Quiconque a trop fait, trop voulu, qu’il boive à cette coupe profonde un long traité vie, de jeunesse.

« On ne peut toujours travailler. Chaque année il faut respirer, reprendre haleine, se refaire aux grandes sources vives, qui gardent l’éternelle fraîcheur. Où la trouver, si ce n’est au berceau de notre race, aux sommets sacrés d’où descendent ici l’Indus et le Gange, là les torrents de la Perse, les fleuves du Paradis ? Tout est étroit dans l’Occident. La Grèce est petite, j’étouffe. La Judée est sèche, je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le prôfond Orient. J’ai là mon immense poème. »

M. Barrès fait un peu plus serrés sur le fil, en général, les grains discontinus de ce collier, mais la sensibilité jaillissante de Michelet, le frémissement âpre et exigeant du moi, demeurent visibles dans toute la texture de son style. Voyez-le aborder Venise avec les mêmes yeux et le même parler dont Michelet aborde l’Inde :

« Dans ces plaines on peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps ces arbres me tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto agricole se fait sociable et voluptueux comme un concert du Giorgione. Je ne puis décider dans lequel de ces styles cette nature multiforme m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville toujours pareille sur une eau prisonnière.

« Étincelante fête figée de Venise et du grand Canal ! Venise a des caprices, mais point de saisons, elle connaît seulement ce que lui en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa lagune[41]. »

Le livre le plus proche de Michelet que M. Barrès ait écrit c’est certainement Leurs Figures : les journées parlementaires y prennent assez exactement le rythme des journées populaires dans l’Histoire de la Révolution. Mais la sensibilité d’amour de Michelet fait place chez M. Barrès à une sensibilité de combat et de haine. « Ces grandes crises morales chez les hommes d’un certain âge font sortir les maladies qu’ils couvent : celui-ci sent sa vessie, cet autre son foie, ce troisième ses intestins »[42]. On pense à l’insistance rageuse de Michelet sur la fistule de Louis XIV ou l’abcès de François ier. Et voici les figures habituelles au Michelet de la Renaissance et du XVIIe siècle : « Chéquard ! c’est le mot qu’invente ce novembre 1892. Si l’Académie Française dédaigne de le recueillir dans son dictionnaire, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le déchiffrera imprimé au fer rouge sur de la chair humaine »[43]. Ceci pourrait appartenir à la Renaissance plutôt qu’à Amori et Dolori Sacrum : « Mazzorbo, Burano émergèrent pareils à des nymphéas flottants. Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour le plaisir ! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses »[44].

Style le plus proche possible de la sensation, libéré du convenu et qui n’en a que plus de contenu. Mais de ce style au style de Michelet subsiste surtout la différence du travaillé au spontané. Les petites phrases de Michelet fatiguent d’abord par une abondance de verbes auxiliaires à la Faguet, puis par un pullulement d’alexandrins blancs à la Maeterlinck ou à la Romain Rolland. Au contraire M. Barrès échenille soigneusement les auxiliaires de ses phrases, et s’ingénie à varier consciemment leur coupe. Dans la Mort de Venise, qu’il présente lui-même comme son œuvre la plus mûre et la plus savante à l’oreille, la phrase est rarement donnée dans un seul mouvement, poussée et arrondie comme un fruit spontané. Elle porte dans sa texture complexe la trace de touches successives. Elle est bâtie à coup de mots, plutôt que les mots ne soient que les moments de la phrase. On songerait à cette statue de Pepi ier (au musée du Caire) qui est d’un modelé très sûr, mais qui, faite avant l’invention du coulage, est formée de petites plaques adroitement assemblées au rivet. La comparaison cloche en ce sens qu’aucune invention verbale n’est étrangère à M. Barrès. Transportez-la, si vous voulez, au Persée de Cellini, admirablement fondu, mais où l’on sent pourtant une œuvre d’orfèvre.

Ce que M. Barrès a mis d’étoffe, de nombre, d’ampleur, de mouvement uniforme et oratoire dans son style, il le doit un peu à la lecture de Taine. L’influence des Origines de la France contemporaine (peut-être la plus puissante machine oratoire de notre langue) s’est superposée pour lui à celle de l’Histoire de la Révolution. C’est surtout dans les Déracinés, où Taine tient une place éminente, que cette influence verbale est sensible. Ceux qui avaient dirigé l’émigration des sept Lorrains « les tirèrent de leurs maison séculaires, bien conditionnées, et ne s’en occupèrent pas davantage, ayant ainsi travaillé pour en faire de jeunes bêtes sans tanière… Sur sept Lorrains, un double déchet déjà, c’est trop : l’opération a été mal menée »[45]. Ainsi se termine la Vertu sociale d’un Cadavre : c’est, techniquement et matériellement, la fin d’un chapitre de Taine. Même chute du chapitre Déraciné, décapité : « Tombés à l’eau, ils viennent de se débattre tous en plein courant. C’est à ceux qui ont pu regagner la rive d’examiner s’ils veulent dorénavant y demeurer, ou s’ils tenteront une nouvelle navigation avec leurs expériences personnelles accrues, — ou s’il ne serait pas raisonnable d’aviser à rendre, par des travaux d’ordre général, le fleuve plus flottable »[46].

Très souvent, quand M. Barrès se soutient et se surveille particulièrement, il dégage la belle phrase française, de nombre sobre, d’élasticité et d’embonpoint, telle que la pratique de Flaubert l’a apprise à des générations de prosateurs : « Les deux bassins de la terrasse, dont les eaux semblaient de bronze vert, frémissaient, enchâssés dans leur étroit gazon. À l’extrémité du perron, un vase sculpté prenait de la perspective une importance énorme, et, vide, égalait presque les belles têtes mouvantes des marronniers sur la pente. Là-bas, le Grand Canal, au delà du char embourbé qui devenait noir, prit une extraordinaire couleur jaune »[47]. M. Barrès a évidemment dépouillé, dans Salammbô, le lever du soleil sur Carthage. Mais on ne trouverait rien chez Flaubert de plus parfait que la deuxième phrase, cette coupe magnifique par laquelle la longue de vide, entre ses deux virgules, équilibre vraiment la noblesse spacieuse des marronniers sur le gazon.

Cette étude patiente, ces touches d’imitation que l’on remarque sur le style de M. Barrès nous le montrent obligé toujours de s’appliquer plus ou moins pour ne pas trébucher. Il peut, s’il se relâche, tomber dans les pires fondrières. Ainsi : « Des idéals qu’il se composait, il goûtait la pure beauté tant que l’avaient pas altérée les conditions de leur réalisation »[48]. Et ce n’est pas la faute de l’écrivain si le lecteur s’aperçoit tout de même que « On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice » signifie qu’il ne faut pas méconnaître le caractère principal d’Elisabeth d’Autriche.

Mais précisément à cause de ce caractère volontaire, ce style n’est pas prisonnier d’une formule, d’un nombre. Je n’en sais pas de plus varié. Il passe incessamment de la forme rompue à la forme périodique, du ton mineur au ton majeur. De là un tremblement, une brisure continuels qui lui donnent une incomparable propriété de vie. De là aussi ces inégalités, ces secousses qui le font répugner à la lecture à haute voix, au gueuloir de Flaubert. Des pages destinées à être lues, éprouvées au gueuloir, on n’en trouverait guère que dans Du Sang, particulièrement l’Examen de conscience du Poète, beau morceau parfaitement réussi. Mais en général il est rare qu’une page entière file d’une seule et nombreuse venue. Elle tremble, elle palpite de touches juxtaposées, discontinues, parfois un peu au hasard, de sorte qu’on pourrait déranger l’ordre de ses phrases sans la troubler beaucoup. M. Barrès est plus préoccupé de rompre son style par des dissonances que de l’unifier par une consonance. Quand on le lit tout haut il tire sur le mors, il brise la voix, en secoue et en confond les registres.

Il y a dans ce style une exigence de discontinuité et de rupture, grammaticalement indiquée par les appositions et les vocatifs, c’est-à dire par ces phrases sans article et sans verbe qui commencent volontiers par le mot « Magnifique… » Ce sont là les points d’arrêts, les élans verticaux qui interrompent la continuité des plans horizontaux. À l’origine de cela il y a évidemment une faiblesse, l’incapacité de lier fortement ce qui est senti avec une intensité douloureuse, et des puissances de coordination inférieures aux puissances de réception. Mais toutes ces lacunes, tous ces défauts, M. Barrès sait les tourner en avantages et en procédés d’art.

Quels espaces vivants et clairs sont circonscrits dans ces trois phrases qui se suivent, se transmettent le même mouvement qui se brise et reprend, et qui rappellent les Danseuses de Callimaque ou les Grâces de Jean Goujon : « Il est, plus loin que l’Allemagne, des pays où je serais rempli du bonheur qu’on voit dans les contes. Il y a, plus loin que la satisfaction matérielle, le plaisir de partager de la mélancolie. Au delà d’une amante avec qui l’on jouit de la vie, il y a une sœur avec qui l’on pleure »[49]. Sentez, de l’une à l’autre phrase le passage du détendu au nerveux, de la plante qui s’épanouit d’un trait dans la première à la flamme double qui jaillit dans l’assonance de la dernière. De la première à la troisième c’est un rythme qui se défait, se brise, tourne au grêle, à l’aigu, au pathétique.

Le mouvement préféré de M. Barrès consiste à arrêter la phrase sur ces accords brusques. Voici, quand il le faut, le mouvement inverse, à la Fromentin, de la phrase qui glisse et s’affaisse en mots ternes et amollis : « Il marchait volontiers le long de la Moselle ; il se plaisait à la douceur de l’eau bruissante et des voix traînantes qui parlent français, il écoutait glisser le son des cloches catholiques sur les longues prairies, il voyait au loin les villages se noyer dans la brume, et se laissait amollir par ces vagues beautés »[50].

Peu d’écrivains français surpassent M. Barrès en science, en variété de rythmes. On songe devant cette prose aux vers de La Fontaine : « Si je cours dans ces montagnes du Péloponnèse, c’est pour y ressentir des humeurs nouvelles et les traduire en phrases longues, ailées, pareilles à des barques mouvementées sur mon cœur »[51]. Ce qui les fait longues ou brèves, lourdes ou ailées, c’est le rythme. M. Barrès, trop délicat écrivain pour ne pas éviter le rythme banal et mol de l’alexandrin blanc, sait tisser délicatement de valeurs poétiques le rythme de sa prose. Il sait tirer des effets admirables d’une phrase composée de membres équivalents qui se répètent et se répondent.

« Nous avions nos longs silences — comme cette terre a ses landes pelées, — et peut-être n’est-elle jamais plus noble — que dans ces friches semées de sel — et balayées du vent de la mer »[52]. Les membres de huit, neuf et dix syllabes sont d’étendue et de valeurs à peu près égales, et cette égalité d’abord approximative se termine en l’égalité parfaite des deux derniers membres que les deux oreilles peuvent équilibrer comme des poids identiques dans les plateaux d’une balance ; Égalité qui donne une incomparable impression de monotonie puissante dans l’air marin du rivage.

« Oublies-tu nos beaux soirs — dans des vallées silencieuses — où la nuit mettait une douceur — qui desserrait ton cœur fumant »[53]. 6 — 8 — 8 — 8. Même isomérie octosyllabique qui dans le paysage met en effet de la douceur, de la plénitude et du bleu.

« La robe du cheval fabuleux — frissonnait de reflets et de moires vivantes. — Sa tête un peu farouche, ses narines froncées — son œil plein d’éclairs, mais oblique — son sabot qui fouillait le sol — ses ailes agitées parfois à grand bruit, — tout son être se défendait — tandis que le héros — faiseur de calme le flattait — et le tenait — solidement — par la crinière — aux belles tresses »[54]. 8 — 12 — 12 — 8 — 8 — 10 — 8 — 6 — 8 — 4 — 4 — 4 — 4. Les deux alexandrins du début posent le cheval ailé avec puissance sur les sommets de l’épopée et de l’ode. Le feu du regard scintillant exige un membre plus court, et brisé. Le mouvement sec du sabot et le grand frémissement des ailes bruissantes s’opposent à la fois par l’inégalité d’un petit et d’un grand membre (8 et 10) et par les sonorités dans l’un sèches et claquantes, dans l’autre aérées, étoffées de muettes. Après le membre suivant de six syllabes, l’octosyllabe avec son allitération a la douceur de la caresse répétée sur le poil du cheval. Comme plus haut, l’isomérie devient plus rigoureuse à la fin de la phrase : quatre membres de quatre syllabes. Si courts, tous quatre s’opposent aux précédents plus amples et qui comprennent du ciel et de l’espace, — s’opposent à eux par la vertu trois fois répétée du « solidement ». C’est la main robuste et sèche du héros qui retient à la terre, par sa crinière, exigence de précision et de limite, le cheval enivré.

« Grands peupliers lorrains — où le vent des routes fraîchit — vous dites sur la plaine immense — au cultivateur immuable — les allégresses du voyage. — Au milieu des champs centenaires — Vous avez toujours vingt ans. — Partez joyeuses, ô routes romanesques — Mon fils et moi nous demeurons »[55]. 6 — 8 — 8 — 8 — 8 — 8 — 7 — 10 — 8. Presque toute la phrase est faite d’octosyllabes répétés, qui expriment précisément la monotonie indéfinie des peupliers toujours les mêmes. L’avant-dernier membre seul fait dissonance. Avec sa coupe savoureuse et sa belle allitération il développe entre les arbres la grande fuite horizontale de la route. Et le dernier octosyllabe, si nettement coupé par le rythme binaire (2 — 2 — 4), sec, indigent, sans ces syllabes liquides et muettes qui mouillaient toute la phrase comme la verdure même et la tendresse des peupliers, figurent les deux présences résignées, main dans la main, qui demeurent et que n’emportera pas la fuite romanesque.

« C’était une propriété moyenne, très caractéristique de la gracieuse civilisation messine. (Phrase toute introductive, indication qui ne donne lieu à aucun rythme expressif). La grande façade étendait du côté de la route ses trois étages crépis et ses fenêtres cintrées embellies d’un mascaron (grande phrase toute allongée en façade, crépie elle-même, un peu banale, mais où le dernier membre, détaché, met le mascaron robuste qui lui impose sa note d’art). Une grande porte à petits carreaux menait de la salle à manger sur un perron de trois marches et sur une vaste terrasse, que bordait une balustrade en pierre, décorée de paniers fleuris. (Du premier membre sans rythme sortent en valeur la balustrade allongée et le décor fleuri). De là, par une belle rampe, — on descendait — dans un jardin — à la française. (Le premier membre plus long exprime la continuité de la rampe comme il exprimait tout à l’heure la continuité de la route, et les suivants, 4 — 4 — 4, comme les peupliers uniformes le rythme de la descertte sur les marches égales). Un ruisseau le fermait — que l’on pouvait franchir — comme nous l’avons dit — sur un petit pont blanc — pour rejoindre la route — à travers les prés de la ferme[56]. (Cela finit sur des vers, comme sur du Paul Fort. 6 — 6 — 6 — 6 — 6 — 8. Les cinq premiers membres, secs et courts vêtus, sans une syllabe muette sauf dans le dernier, comme de l’écume jolie ou de gentils pieds nus — le cinquième introduisant les syllabes muettes et molles du pré humide, — et le dernier plus long (toujours le même procédé) qui fait serpenter le chemin).

Il ne s’agit point là de prose poétique (un genre bâtard) mais de prose qui est profondément, intégralement, nerveusement de la prose. Toute prose expressive, pittoresque, implique ces correspondances de valeurs, ces isométries. Dans la prose chaque phrase se crée la loi de son rythme, tandis que dans les vers chaque phrase se crée une raison personnelle de se soumettre à une loi qui existait déjà. Bien entendu il serait absurde de prêter à l’artiste comme intentions conscientes l’idée des résultats que l’analyse critique constate. On trouverait pourtant, dans telles phrases, un dessein. Voyez par exemple M. Barrès s’amuser à vouloir expressément l’effet dans ces lignes : « Le petit télégraphiste bleu qui méprise la dépêche au fond de sa sacoche, avec son frère, le petit mitron blanc, qui méprise le vol-au-vent, là-haut, sur sa tête »[57]. Mais un goût sévère donnerait toutes les phrases pittoresques pour ces coupes à La Bruyère et à la Montesquieu : « M. Auguste Burdeau se leva. Le bras tendu, livide de son cœur désordonné dont il allait bientôt mourir, il flétrit au milieu d’une immense émotion son accusateur »[58].

J’effleure cette mine au hasard. Mais sur aucun écrivain français d’aujourd’hui on ne ferait à un tel degré ces études fructueuses. Le style d’Anatole France, qui est d’ailleurs aussi beau que celui de M. Barrès, y fournirait moins. C’est qu’Anatole France est du nombre de ces heureux Français à qui les fées ont donné tout faits à la fois leur nature française et le nombre vivant, spontané, inépuisable de leur langue. Sa plénitude oratoire ne laisse pas discerner sous la peau les tendons, les muscles, l’effort. Au contraire on distingue sous le style de M. Barrès les mêmes puissances de volonté, de conscience qu’on aperçoit sous son égotisme et son nationalisme. Pour un homme libre formé sous l’œil des barbares, pour un Lorrain des Bastions de l’Est, il faut, avant d’être, se trouver, se créer. Il a dit souvent qu’un Lorrain se sent Français avec plus de conscience et d’obstacles qu’un Tourangeau ou qu’un Bourguignon. Effort d’ailleurs assez léger pour ne lui laisser que le sentiment d’être et d’en jouir avec plus de saveur et de sel. Dans la figure du style, on retrouve le visage de l’homme, et ses lignes de vie dans ses courbes de phrase.

III
LE ROMAN

La plupart des livres de M. Barrès sont des œuvres de fiction, et il s’est créé un bel aspect de romancier. Ici encore la part de la méthode, de la conscience, de l’art est considérable. Nous avons vu qu’en général M. Barrès peuplait ses romans avec des figures, plus ou moins expresses, plus ou moins entières, de lui-même. Mais d’Un Homme Libre à la Colline Inspirée M. Barrès a progressivement et patiemment acquis son métier d’animateur. Des ombres chinoises telles que Simon et Bérénice, où il se projetait lui-même sur un écran d’intelligence, d’analyse et de fantaisie, il est passé à la création de personnages substantiels et solides, autour desquels, selon l’expression familière à Taine, le lecteur peut tourner. Il a entretenu méthodiquement son fonds d’abord un peu sec de romancier avec le même art qui a fait fructifier son fonds de styliste.

Dès le Jardin de Bérénice il apparaît doué de deux belles qualités ; une narration élégante et la faculté de dessiner en quelques coups de crayon une silhouette bien saisie. Dans l’André Maltère de l’Ennemi des Lois, il goûte un « romanesque glacé ». Et c’est en effet le péril — ou si l’on veut la nature — que côtoyait son romanesque : une glaçure élégante et lisse. Le Jardin de Bérénice, l’Ennemi des Lois, un Amateur d’Âmes ont la même origine. Ils sont écrits à peu près à la manière dont Charles Démangé composait, avec ses notes sur Rome, le Livre de Désir. Ils servent à grouper des images de voyage, à arrêter sur des figures et sur ces événements la lumière d’un pays, à garder une trace, un portrait littéraire de cet homme nouveau que crée toujours plus ou moins en nous le dépaysement. Le Jardin anime le paysage d’Aigues-Mortes, l’Ennemi Venise et les châteaux du roi de Bavière, Un Amateur Tolède. L’auteur, en faisant de ses personnages des êtres d’exception, se dispense de les faire vivre autrement que dans un monde de symboles exaspérés et raffinés. Les trois romans peuvent se définir l’inscription d’une idée dans un paysage : Bérénice l’idée de la nature passive, populaire, inconsciente prise en ses valeurs les plus délicates, l’Ennemi des Lois l’idée de l’intelligence et du sentiment purs, dont les jeux s’essayent tant aux châteaux de Louis II, à Venise, qu’en le verger symbolique où Velu II fait le centre d’une vie selon la pureté de la nature fraîche ; Un Amateur d’Âmes place dans le paysage le plus nu une âme à l’image de cette ardente nudité, une âme exaltée et tendue, qui veut agir sur des âmes nues, des âmes vraies ; de la volonté nue, comme l’Ennemi était de la sensibilité nue. Partout, dans les trois œuvres, les notes d’un voyage exalté et solitaire sont plaquées sur des caractères artificiels, où M. Barrès s’exerce à dessiner sur un tableau savant des épures de son moi.

Mais de bonne heure M. Barrès a voulu sortir de cette forme d’art qu’il considérait comme provisoire, comme une suite d’écoles. Il s’est connu la capacité de construire quand il le voudrait des romans véritables, solides et vivants. C’est tout de suite après Un Amateur d’Âmes qu’il entreprend le Roman de l’Énergie nationale. Sur une couverture qui date de 1894 ou de 1895 le livre est même annoncé sous ce titre : « Leurs Figures, grand roman populaire sur la vie parlementaire en France ». Avant de se décider pour les trois volumes dont il a formé son roman, M. Barrès avait sans doute hésité, et modifié plusieurs fois son plan. Finalement toute la construction romanesque s’est portée sur la première partie des Déracinés, tandis que Leurs Figures n’a rien à peu près d’un roman véritable. (M. Barrès a même eu l’idée d’écrire sur le panamisme une pièce de théâtre Une Journée parlementaire, d’une simplicité et d’une candeur singulières). Mais dans l’ensemble les origines de l’œuvre ne sont pas douteuses. De sa vie de lycée et de Quartier Latin, de son expérience de journaliste et de directeur de journal, de ses aventures politiques et de sa carrière parlementaire, M. Barrès avait conservé une pêche abondante de souvenirs, d’impressions, des carnets et même des cartonniers de notes. Il a mis plusieurs années pour les débrouiller, en tirer quelque chose de considérable, de vivant et de vrai. Il s’est inspiré des bons auteurs, en particulier de Stendhal et de Balzac. Il s’est efforcé de loger dans l’analyse du premier l’abondance, le peuplement et le pittoresque du second. Il n’a pas donné — évidemment — une œuvre d’une seule fonte. il y a laissé des ébauches, des reprises, des bavures. Telle qu’elle est elle n’en reste pas moins un des tableaux les plus importants de la littérature contemporaine, et les trois états dans lesquels se présente, le dégrossissement des trois romans — dont le premier seul est achevé — nous éclairent curieusement la technique de M. Barrès.

Nulle part M. Barrès n’a préparé les dessous d’un roman avec plus de conscience et de labeur que dans les Déracinés. Il y a tendu un effort unique de composition. On dirait presque que, ce labeur technique qui lui coûtait beaucoup ayant été méconnu de la critique, qui avait son siège fait sur M. Barrès et qui le classait parmi les essayistes, non parmi les romanciers, il s’en est, dans les deux parties suivantes du roman, désintéressé. Dans l’Appel au Soldat la construction a été essayée, il en reste des traces visibles, elle a été abandonnée, s’est dissoute en des épisodes et en une chronique du boulangisme. Dans Leurs Figures il n’y a plus guère qu’une chronique parlementaire, assez décousue, et le roman s’éteint au hasard plutôt qu’il ne finit et ne se conclut.

Le procédé employé par M. Barrès dans les Déracinés est celui des oppositions. Dans ce livre qui se termine sur l’apothéose de Victor Hugo, il semble qu’il ait emprunté aux Misérables ou à l’Homme qui rit leur charpente d’antithèses. Les vingt chapitres sont faits de dix antithèses.

Première antithèse : les sept Lorrains en Lorraine — les sept Lorrains à Paris. (I et II).

Deuxième : les Deux femmes de François Sturel, Astiné Aravian et Thérèse de Nelles. (III et IV).

Troisième : les Deux rives, — le monde des étudiants, le monde des journaux (V et VI).

Quatrième : Dialogue des deux pauvres (fin de VI). — Dialogue des deux riches (fin de VII).

Cinquième : Visite de Taine à Rœmerspacher. — Visite des Lorrains à Napoléon.

Sixième : Les sept Lorrains se présentent à Napoléon. — Bouteiller, chez le baron de Reinach, présenté aux parlementaires.

Septième : La mystérieuse soirée de Billancourt (Astiné et les deux assassins). — La promenade de printemps et d’amour de Sturel et Thérèse : les deux groupes se croisent.

Huitième : La mort d’Astiné. — La mort de Victor Hugo : les perplexités de Sturel qui ne sait laquelle de ces deux morts doit le plus l’intéresser.

Neuvième : Déraciné, Décapité.

Dixième : Racadot guillotiné à Paris. — Bouteiller élu, à Nancy. Bouteiller trouvant auprès du baron de Reinach les cinquante mille francs de sa campagne, tandis que les turquoises des princes persans mènent Racadot à l’échafaud.

Les Déracinés comme tous les romans de M. Barrès appartiennent au genre de récit où l’auteur intervient sans cesse, prend la parole, désigne, explique, démonte. C’est un parti-pris qui peut se défendre, et M. Bourget l’a en effet défendu avec ingéniosité dans ses essais théoriques sur le roman. Mais certainement M. Barrès l’a exagéré. Il serait intéressant de voir le moi de l’homme introduit dans le roman, il l’est moins de voir s’agiter sans cesse comme devant un tableau noir la baguette explicative du romancier. Tout ce chapitre : La mystérieuse soirée de Billancourt, est bousculé par le commentaire perpétuel. Ce sont des pages et des pages de cantilènes éperdues, abstraites ou imagées, sur l’assassinat, sur le tragique de l’assassinat, — de l’imagination congelée — le « geste » des journalistes, une insistance de mauvais goût sur le typisme, le symbolisme des personnages, comme si moi lecteur je n’étais pas assez grand garçon pour les découvrir tout seul, comme si le doigt qui le touche pour le montrer ne l’effaçait pas ainsi qu’un pastel fragile. « Et sur ces mêmes arbres, sur ce même sable qui crie, la fuite des assassins emportant une belle tête sanglante, des perles et des turquoises »[59].

Le livre est touffu, il porte des paquets de notes, des épisodes peu utiles et mal digérés. Mais tout est relevé, animé, emporté par la vie très réelle, quasi balzacienne, des personnages. Les sept Lorrains, la Léontine, Fanfournot, sont des créations authentiques, des caractères, qui se détachent et qui se meuvent. Et puis M. Barrès sait raconter. Certaines narrations, le débarquement de Rœmerspacher à Paris, la promenade de Sturel et de Thérèse, l’arrestation de Racadot donnent au goût une satisfaction parfaite. On en trouvera de plus belles encore dans Leurs Figures, Scènes et Doctrines, Au Service de l’Allemagne.

L’Appel au Soldat et Leurs Figures, dans leur cadre élastique et passif, paraissent surtout fournir à M. Barrès des tiroirs où jeter ses souvenirs politiques. Parti pour faire du Roman de l’Énergie nationale un vrai roman, il l’a abandonné en chemin et s’est contenté de remplir ses cadres avec de la matière non dégrossie. Sur l’Appel au Soldat surnagent un portrait de Boulanger soigné, fidèle (où l’auteur sait choisir et dans l’ombre ce qu’il faut) mais pas très vivant : un Meissonier, — puis le bel épisode de la Vallée de la Moselle, qui amorce au Roman de l’Energie nationale les Bastions de l’Est ; — enfin la jolie figure de Thérèse de Nelles, un peu banalisée par le romantisme naïf que Sturel promène autour d’elle, mais de qui le retour à sa nature profonde et bonne de petite Lorraine est ménagé par des chemins exquis. Quant à ce qui fait le lien un peu lâche du livre, l’union en Sturel d’une aventure amoureuse et d’une aventure politique à mener de front, cela paraît terne et ne se prend guère au sérieux.

Leurs Figures contient des tableaux de la vie parlementaire qui sont d’un incomparable artiste. Mais le roman proprement dit s’y perd encore plus que dans l’Appel au Soldat. Il n’est plus qu’un prétexte et un prétexte oublié. Rien de plus mal venu, de plus invraisemblable, de plus mort que cette Liquidation chez Sturel qui est là en effet pour liquider, pour déblayer une aventure qui a cessé d’intéresser l’auteur. La rencontre de Sturel et de Bouteiller à Versailles respire une belle idée morale : entre deux vies manquées l’idée du malentendu, de la brisure qui n’a point permis l’harmonie normale et la chaîne naturelle de maître à disciple. Mais ce finale d’une musique pénétrante — et que pour ma part je ne voudrais pas autre — achève singulièrement l’œuvre où M. Barrès s’imagina un moment devoir réaliser un « grand roman populaire ».

Sans doute, au moment où M. Barrès achevait le Roman de l’Énergie Nationale, son idée du roman avait-elle pris déjà une autre forme, et les belles tâches vers lesquelles il se sentait appeler lui faisaient-elles liquider avec une hâte un peu désintéressée cette grande machine qui n’avait pas tenu pour lui et son lecteur toutes ses promesses. Académicien, il prétendait dépouiller en faveur de formes classiques circonscrites et nettes ses larges ambitions de peinture romantique, et, ici encore, se développer en profondeur plutôt qu’en étendue.

De là la série des Bastions de l’Est succédant au Roman de l’Énergie Nationale. M. Barrès n’ayant pas réussi le « grand roman populaire » qu’il avait tenté, ses Girondins ou ses Misérables, s’est rabattu sur le petit roman, également populaire, écrit pour un large public, mais avec les qualités littéraires les plus rares.

Rien de plus juste de ton, de plus délicat, de plus adroit qu’Au Service de l’Allemagne. Par l’aisance de la narration, la finesse de touche, l’habileté à indiquer d’un trait la nature ou l’attitude d’un personnage, le net, l’élégant, le dégraissé des épisodes, on peut le comparer aux meilleurs morceaux d’Alphonse Daudet. C’est l’art des Contes du Lundi, moins le sentimentalisme et l’ironie saccadée à la Dickens. On a le plaisir d’y voir tous les effets obtenus non par les puissances obscures et végétales du génie, mais par la mobilité d’une intelligence parfaitement aiguë et aisée. La principale difficulté consistait à fondre deux sujets nécessairement superposés et dont l’un était exposé à détruire l’effet de l’autre : l’histoire d’un Alsacien parmi les Allemands, l’histoire d’un jeune bourgeois à la caserne parmi des militaires brutaux. M. Barrès a fait tout son possible pour atténuer cette difficulté, sans la faire complètement disparaître. Elle a nui au succès immédiat du livre.

Le grand triomphe a été pour Colette Baudoche qui paraissait à une époque plus favorable, et qui fut portée par le vaisseau d’Agadir. M. Barrès a voulu réaliser là son Pêcheur d’Islande et même son Abbé Constantin. Le livre est plus grêle et un peu moins réussi qu’Au Service de l’Allemagne. On y trouve la même perfection du récit, la jolie netteté flamande des épisodes, une grâce narquoise à la La Fontaine dans la raillerie à l’égard de l’homme d’outre-Rhin. Les personnages des dames Baudoche sont traités avec la perfection d’un van Ostade. Il n’en est pas tout à fait de même d’Asmus, dont nous ne voyons guère que l’extérieur. Ce vaste Kœnigsbergeois ressemble aux espaces laissés en blanc des vieilles cartes africaines : ce blanc ce sont les sauvages, et rien que cela. Si la figure du professeur allemand est traitée superficiellement, cela ne diminue d’ailleurs pas beaucoup le livre, qui s’appelle Colette Baudoche et non Frédéric Asmus. Il suffisait qu’Asmus fût indiqué comme une occasion de montrer l’âme d’une jeune fille de Metz et de faire tenir symboliquement dans cette jeune fille toute la Lorraine.

Comme Au Service de l’Allemagne c’est un livre d’intelligence et de conscience. Peut-être avec un soupçon d’excès. « Je voudrais mettre ici, dit M. Barrès, un sérieux sans sécheresse, une clairvoyance calme[60]. » Est-il bien utile de nous enlever le plaisir de les y trouver ? Cet art volontaire, à effets choisis, paraît trop soigné et prémédité. M. Barrès ne se résoudra jamais à ne pas figurer lui-même, pour un minimum, dans son œuvre. (La dernière page, si superflue, de Colette présente de façon curieuse la même faute de goût que la dernière page de Pêcheur d’Islande). Il pourrait dire de Colette Baudoche ce que M. André Gide dit de son Enfant Prodigue. « Peut-être cependant, si le lecteur exige de moi quelque piété, ne la chercherait-il pas en vain dans ma peinture, où, comme un donateur dans le coin du tableau, je me suis mis à genoux. » Il a montré Bossuet prêchant à Metz, dans Saint-Maximin « contre les protestants avec la manière d’un général refoulant une armée ennemie ». Disons qu’il a écrit Colette Baudoche à la manière d’un administrateur français en bleu horizon dans la Lorraine reconquise. On pense un peu à Sturel chez Gallant de Saint-Phlin. C’est une évocation intelligente du dehors plutôt qu’une évocation partie du dedans, et M. Barrès lui-même l’explique avec une légèreté presque musicale : « C’est au lendemain d’une mort, quand un logement a perdu son âme et que ces pauvres choses gisent dans la poussière, que l’on mesure le miracle accompli par ceux qui, d’un tel néant, savent créer plus qu’un décor agréable, un exemple de politesse et de décence[61]. »

Le dernier des romans lorrains de M. Barrès, la Colline Inspirée, paraît plus étoffé, plus robuste que les deux Bastions de l’Est. On y trouve les qualités d’abondance des Déracinés unies aux qualités de finesse d’Au Service de l’Allemagne. C’est l’œuvre la plus solide et la plus pleine qu’ait écrite M. Barrès, le meilleur métal qu’il ait trempé. Là aussi, pourtant, on voudrait couper beaucoup dans l’abondance du commentaire perpétuel dont il retarde et alourdit l’ordre et le mouvement de ses pensées, de ses images et de ses types. Un exemple entre cent. Les trois frères Baillard vont solliciter partout pour leurs œuvres, « et Léopold pénètre, jusqu’à la Burg impériale de Vienne. Il y obtient une audience et des subsides. Quelle belle image quand Léopold Baillard apparaît au pied du trône des Habsburg-Lorraine et qu’il s’adresse comme à son suzerain au petit-fils des comtes de Vaudémont ! Lui, le chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel. Démarche pleine de cœur et d’une imagination magnifique ! »[62] Oui, c’était une belle image pour l’auteur avant qu’il écrivît ces trois dernières phrases. Ce serait une belle image pour moi si M. Barrès m’entr’ouvrait sobrement les portes de la Hofburg et me montrait sans commentaire Léopold chez François-Joseph. Mais ces trois phrases, et le « Magnifique» dont M. Barrès abuse, une fois écrits, je n’aperçois plus en Baillard — horreur ! — que ce que les journalistes ou les photographes appellent un beau geste.

Pareillement j’admire ce passage : « Qu’ils semblent forts sur la montagne où depuis trente ans ils travaillent, les trois frères Baillard ! Mais derrière le pauvre isolé de Saxon, il y a toute la puissance de son ordre, il y a toutes les réserves de l’Église, dont les files profondes s’étendent à perte de vue jusqu’au Vatican. Je suis Romain : en ces trois mots tiennent sa force, son droit, et l’éternelle poésie d’une sentinelle avancée de Rome. C’est un légionnaire au milieu des Celtes[63]. » Très beau, mais toujours la banderolle qui sort de la bouche des personnages. La Colline Inspirée est à peu près contemporaine de la Grande Pitié des Églises de France. M. Barrès aborde alors les problèmes religieux avec une sensibilité à la Chateaubriand. Il récrit pour le XXe siècle le Génie du Christianisme. Nulle part n’apparaît plus évidemment cette interposition de conscience, de décor et d’artifice, cette tyrannie de l’émotion littéraire qui étouffe l’émotion directe.

Si les personnages de la Colline tiennent ainsi par des liens trop visibles à là littérature de l’auteur, ils n’en sont pas moins construits avec un art et une science admirables. Toujours des récits fragmentés, vivants, des petits tableaux achevés comme dans Au Service de l’Allemagne et Colette Baudoche. M. Barrès n’a rien écrit de plus savoureux, de plus plein, de plus parfait que le septième chapitre, la Petite Vie Heureuse, le séjour de Vintras à Sion, rien de plus sobre et de plus spirituel que la mort de Léopold Baillard,

Le caractère des frères Baillard constitue une étude très poussée et très forte. La grosse difficulté (M. Barrès ne l’a pas surmontée entièrement) était dans la jointure du spirituel et du matériel, et, chez Léopold, de l’âme paysanne et de l’âme mystique. M. Barrès a solidement préparé les fonds paysans de ses personnages. Léopold est un bâtisseur avec l’esprit du paysan « sa passion pour les lieux saints et une concupiscence paysanne de posséder la terre »[64]. C’est un homme de désir avec l’âpreté du terrien. Le matérialisme de Vintras lui a fourni un « mythe à sa portée », à la portée d’un paysan hanté par le sang lourd du paganisme. Mais sur ce matérialisme est greffé un mysticisme spirituel qui ne le rejoint pas tout à fait. De cet homme assombri, aigri par la ruine de son œuvre et la vente de ses biens, M. Barrès a fait un homme d’amour, selon le type des mystiques insurgés au nom de l’Évangile ou du Saint-Esprit contre l’Église. Et précisément il a dû (ayant changé de public depuis le Jardin de Bérénice) laisser dans une ombre complète ce qu’il y avait de matériel dans l’amour de Léopold, éconduire du roman Thérèse après sa faute… Un Balzac aurait écrit là, probablement, un chef-d’œuvre, parce que la spiritualité épaisse de Séraphita s’emboîtait exactement chez lui sur le réalisme d’Eugénie Grandet. M. Barrès a écrit, lui, une belle œuvre intelligente.

Toute son œuvre romanesque se relie à une lignée intellectuelle. Il n’appartient que comme un hôte distingué au groupe des grands créateurs de vie, mais figure généralement dans l’ordre de ceux qui voient dans les valeurs d’intelligence des approximations vraisemblables et possibles de la vie. Un peu grêle et gauche quand il sort de lui, il faut, pour qu’un personnage de premier plan reçoive chez lui de la solidité et de la vie, que ce personnage soit fait avec certaines parties de lui-même. Quant aux personnages de second plan, qui entrent dans un roman plutôt comme des silhouettes physiques pour les peupler que comme des êtres intérieurs et complets pour le soutenir et le constituer, M. Barrès possède toute la souplesse et la sûreté de main nécessaire pour les animer parfaitement. Et il est fort possible qu’après tant de métamorphoses curieuses dans sa technique romanesque il n’ait pas fini de se renouveler et de nous surprendre.

IV
LA POLITIQUE

M. Barrès, qui a joué des rôles politiques brillants et qui a donné à la vie politique une part notable de son existence, a-t-il tenu une place éminente et qui comptera dans l’histoire politique de son temps ? Oui et non. Le Simon de l’Homme Libre, en politique, n’admettait que Chateaubriand au Congrès de Vérone. Et il est de fait que l’on comprend assez l’attitude de M. Barrès en la rapprochant de celle de Chateaubriand. La politique est chez les romantiques la nourriture naturelle d’une sensibilité exigeante, la ressource d’un homme qui se sent menacé de bâiller sa vie. M. Barrès, à la différence de Chateaubriand, semble avoir fini par se fondre à peu près dans son personnage politique, excellent spécimen de ces caractères qui, au temps de sa jeunesse, lui paraissaient si bien dénués d’intérêt. C’est au moment où elle est entrée dans son repos, sa plénitude et sa gloire (tout ce que ses humeurs sombres ne permettaient pas à Chateaubriand) que la vie politique de M. Barrès cesse de fournir matière aux réflexions que nous enseigna l’Homme Libre. Il était évidemment plus piquant de le voir, comme il disait, se plier aux conditions de sa réussite, et faire de curieuses façons avant d’entrer dans la machine d’où sont sortis ces jambons et ces saucisses que par lui nous touchions naguère chaque jour au ravitaillement moral que nous faisait tenir l’Écho de Paris.

M. Barrès nous a montré sous des couleurs peu engageantes la manière dont Suret-Lefort se résoud, le premier des sept Lorrains, à convertir sa réalité vivante en ces produits de charcuterie. Cela se passe au barreau, mais vaut pour la politique dont le barreau n’est qu’un échelon : « Il quitta la manière de ces jeunes gens qui jamais n’oubliaient de situer dans l’universel l’objet dont ils traitaient, et qui par là évitaient bien des exagérations : il accepta le préjugé ordinaire qui est de considérer la beauté dont on parle comme la plus belle beauté, et l’infamie comme la plus infâme infamie. C’est par ces fautes contre le goût — précisons : contre l’ordre général — qu’on entre dans la vie commune, qu’on descend de son isolement pour s’assimiler les lieux communs puissants et sonores, toujours agréables au plus grand nombre »[65]. Mais précisément parce qu’il avait le sentiment très vif de cette déchéance mécanique à laquelle mène la vie politique, M. Barrès s’est efforcé dès l’abord de prendre une attitude qui l’en préservât, comme celui qui s’enveloppe de draps mouillés pour pénétrer dans un incendie.

Il n’a pas varié sur ce point. La politique qu’il a goûtée sous des formes et des étiquettes assez diverses est celle qui respecte, sollicite ou favorise dans toute la mesure du possible la spontanéité individuelle ou nationale de chacun. Il est vrai qu’il exclut la spontanéité nationale des Allemands, dans la mesure où le comporte le quia nominor Gallus. Claire et André Maltère en arrivent à tenir pour assurés ces deux principes que leur inspire Fourier, mais qui sont déjà donnés dans toute la discipline de l’Homme Libre : « Il n’y a pas à contraindre les penchants de l’homme, mais à leur adapter la forme sociale. — Pour chaque être il existe une forme d’activité où il serait utile à la société, en même temps qu’il y trouverait son bonheur »[66]. M. Barrès défend et se défend de rien promouvoir qui ne sorte directement d’une sensibilité. « Le problème, pour André et Marina, c’est d’organiser une génération vraiment libre où nul moi particulier ne soit asservi, pas même au moi général »[67]. On ne sait trop si l’Ennemi des Lois est écrit pour vérifier, pour exaspérer ou pour liquider sous la forme politique l’individualisme du Culte du Moi. Toujours est-il qu’il correspond à une phase socialiste de la pensée et de l’action politiques de M. Barrès.

Mais M. Barrès, dira l’historien, fut boulangiste avant d’être — brièvement — socialiste. Oui ; remarquons cependant qu’il appartint à la gauche socialiste du boulangisme, celle de l’Intransigeant, et surtout que le Jardin de Bérénice, qui se réfère à sa campagne électorale de 1889, est trempé de sensibilité socialiste ; le boulangisme, le nationalisme, n’ont passé dans la littérature de M. Barrès qu’avec le Roman de l’Énergie Nationale. Le socialisme est la première doctrine politique autour de laquelle il ait groupé ses états de sensibilité littéraire. Peut-être tirerions-nous quelque instruction sur les dessous politiques de son socialisme en nous rappelant cette réponse de Renaudin à Suret-Lefort qui demande dans quelle ligue naissante on pourrait réussir : « Il y a le socialisme. Ils manquent d’hommes capables d’étendre leur autorité sur un monde capitaliste et d’éducation bourgeoise. Ils n’ont que des orateurs condamnés pour la vie aux agitations : un rôle à prendre c’est d’être l’interprète du socialisme hors des milieux où il prospère, le docteur des gentils, le délégué sur qui les possédants se rueront d’abord, avec qui ils transigeront ensuite[68]. »

Le socialisme auquel s’attacha M. Barrès et qu’il jugea un instant capable de le porter dans sa carrière politique présentait ces deux caractères d’être plus sentimental qu’économique, et surtout de se rattacher à la tradition socialiste française. C’est ce socialisme, très large et très souple, qu’il défendit dans sa Cocarde : « Comme il fut noble à son départ, l’héroïque mouvement humanitaire qui échoua en 1848 ! L’enseignement d’Auguste Comte, les rêves de Fourier, l’organisation phalanstérienne arrachaient au personnalisme des volontés aventureuses, des âmes délicates et de grands hommes d’affaires. Cette fois-ci, c’est le socialisme qui s’organise et semble à la veille d’utiliser les forces considérables qu’il a amassées »[69]. C’est du point de vue socialiste que M. Barrès proposait à l’analyste « de collaborer aux longs efforts de la solidarité humaine pour les déshérités ». Et il ajoute : « Voilà une tâche non viagère, une communion avec l’âme des masses, un élan dans le sens même où marche l’humanité. »

Une tâche non viagère, c’est là ce qu’il cherche dès ce moment comme le but de son action politique. Cela satisfait l’intelligence, tout en n’étouffant pas par des exigences immédiates une certaine curiosité naturelle de vivre : « Beaucoup de socialistes d’étiquette répugneraient à l’application immédiate et complète des doctrines qu’ils approuvent. Ce qui leur plaît dans le socialisme, outre qu’ils le trouvent logique et généreux, c’est qu’il leur donne un rôle important dans l’histoire de l’univers ; il leur permet de se considérer comme un instant d’une évolution sublime »[70].

On conçoit dès lors que les rapports de M. Barrès avec la doctrine et surtout avec le personnel socialiste aient très vite laissé percer des malentendus et des incompatibilités. Le socialisme, à cette époque, conduit par Millerand, devenait nettement parlementaire et « les hommes de Parlement aiment que les opérations ne soient pas à trop long terme. Cela s’explique par la hâte qu’ils ont de donner leur mesure dans le bref instant de pouvoir que leur laisse l’intrigue des partis »[71]. (Est-ce bien sûr ? Les hommes de Parlement ont au contraire intérêt à ce que les opérations demeurent devant eux comme matière à « parlement », à discours, à programme, à tout ce qui fait leur raison d’être, à tous les sels chimiques de leur salive. Du jour où le parti radical a eu la Séparation derrière lui au lieu de l’avoir devant lui, il en est resté abruti et vidé). Mais surtout le caractère de moins en moins national du socialisme français en dégoûta M. Barrès. En 1898 son comité électoral à Nancy s’appelait encore Comité républicain socialiste nationaliste de Meurthe-et-Moselle. C’était l’année même de l’affaire Dreyfus, qui allait liquider ce mariage de la carpe et du lapin, porter M. Barrès dans le parti conservateur, où il est encore. Il met beaucoup de fantaisie à rattacher cette évolution à celle du politique juif qui misa sur l’impérialisme britannique : « C’est d’un Disraëli que j’ai reçu peut-être ma vue principale, à savoir que, le jour où les démocrates trahissent les intérêts et la véritable tradition du pays, il y a lieu de poursuivre la transformation du parti aristocratique pour lui confier à la fois l’amélioration sociale et les grandes ambitions nationales[72]. » Rappelons, pour donner au lecteur des moyens de mise au point, cette juste indication de Renan à Chincholle au début du Jardin de Bérénice : « Le secret de ce continuel insuccès que nous voyons à beaucoup de politiciens et d’artistes éminents, c’est qu’ils n’ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les réactionnaires de personne : toute leur vie ils s’obstinèrent à marcher à l’avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans[73]. »

Ce que M. Barrès a entendu par l’amélioration sociale, c’est, en général, la protection des intérêts de la petite bourgeoisie. Dans sa phase socialiste il s’est toujours rattaché à ce socialisme français, proudhonien, que les marxistes des deux côtés du Rhin traitent dédaigneusement de petit-bourgeois : socialisme petit-bourgeois, patriote, individualiste dont on peut regretter sans pour cela la juger évitable la récente disparition. Au temps de la Cocarde M. Barrès croyait le reconnaître dans le programme Millerand, ou programme de Saint-Mandé, qu’il proposait comme un but prochainement possible. « Les radicaux (tel Goblet), les nationalistes épris de justice (tels Drumont), les socialistes collectivistes (tel le groupe de la Petite République) s’entendent sur la partie la plus immédiate de notre tâche qui est d’atteindre l’excès de la richesse et par suite de la mieux répartir »[74]. Dans un pays d’aisance moyenne comme la France, ces problèmes de répartition (M. Barrès a pu s’en apercevoir depuis) n’ont guère qu’une importance factice, principalement électorale. À Paris, c’est la politique du petit commerce parisien, boulangiste, puis nationaliste, aux destinées duquel M. Barrès a fini par lier sa fortune politique.

À ce programme un peu verbal d’améliorations sociales, on peut rattacher les idées de M. Barrès sur la décentralisation. Le grand service qu’il a rendu aux idées décentralisatrices n’a nullement consisté à les grouper en un corps de doctrine, ni, député, à tenter de les faire passer à l’acte par des projets de lois minutieusement étudiés. Peut-être donne-t-il indirectement par là quelque appui à la doctrine si souvent expliquée par M. Maurras, que la monarchie seule peut être sainement décentralisatrice. Mais plus que personne, il a créé en France un état d’esprit décentralisateur. Il a fourni au langage le mot de déraciné qui se trouve d’ailleurs, avec le même sens, dans une lettre de Taine. Il a, par le caractère lorrain de sa littérature, fourni un appui et un exemple à tous les essais de littérature localisée et même de vie locale renouvelée et hardie. Or c’est là l’ordre normal. Un régime quelconque n’arrivera en France à décentraliser réellement que le jour où le besoin et l’idée de décentralisation seront incorporés à des manières de sentir et de penser, et les Déracinés auront plus contribué à ces manières de sentir et de penser que mille conférences et dix projets de loi.

C’est aux « grandes ambitions nationales » que s’est attachée la vie politique de M. Barrès, et c’est lui en somme qui depuis le boulangisme a assuré la continuité et la vie intérieure du parti nationaliste.

Il a défini le boulangisme une fièvre française. De toute sa jeune ambition il a participé à cette fièvre. Rêvant en Grèce sur les chevaliers francs qui y fondèrent des États, il évoque comme les figures françaises qui en reproduisent aujourd hui les traits ses jeunes compagnons de la bataille boulangiste. De même qu’il avait comparé, à Athènes, le procès de Phidias à celui de Boulanger devant la Haute-Cour, il compare à la quatrième croisade la fièvre, le tumulte boulangistes. Et il remarque que ces tumultes français finissent stérilement : « Pourquoi ces fièvres, ces générosités et ces faillites ? Tant que de tels problèmes d’énergie n’auront pas été résolus, la psychologie de notre nation et le sens de son développement demeureront inintelligibles[75]. » Il en garde d’ailleurs un enseignement salubre : « Les vieux boulangistes comme moi ont appris à supporter les déceptions et à se nourrir de chimères[76]. » Raison d’accorder sa vie politique à sa vie intérieure : « Faisons des rêves chaque matin, écrivait-il dans la nouvelle préface de l’Homme Libre, mais sachons qu’ils n’aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. » Mais plus tard, à la fin des Amitiés Françaises, méditant sur un autre échec politique, il disait : « En vain nous paraissons avoir tout perdu : il y a le vœu de notre sang, il y a notre imagination forte, hardie, qui place, instruite par Corneille, la gloire en dehors du succès[77]. »

Le désastre du boulangisme semble avoir inspiré à M. Barrès le devoir d’une double tâche, qui a suffi à lui procurer une vie intéressante et ardente. D’abord une tâche de sensibilité : venger les vaincus, prendre sa revanche sur les parlementaires vainqueurs en 1889. L’Appel au Soldat se termine par une sorte de serment de vengeance sur la tombe de Boulanger, et Leurs Figures met en scène certains aspects plus ou moins victorieux de cette vengeance. En second lieu un devoir d’intelligence. Le boulangisme a échoué, pense M. Barrès, parce qu’il ne « sut jamais sortir de l’ordre sentimental »[78], que son chef fut « trente-trois ans un fonctionnaire, trois ans un agitateur, puis une année un mélancolique »[79], jamais un homme capable d’une audace ferme, d’un dessein pensé et mûri, et que le boulangisme qui eut contre lui (M. Barrès le ressentit cruellement) le Quartier Latin et la France intellectuelle demeura sans cerveau, sans doctrine. Le devoir était dès lors, pour M. Barrès, de préparer la doctrine sur laquelle pourrait s’appuyer le deuxième boulangisme, qui devait naître inévitablement, et que les serments de vengeance de M. Barrès devaient le conduire à provoquer le plus vite possible.

De là ce qu’il a appelé, avec un luxe excessif d’images guerrières, « le terrible psaume nationaliste ». « Doublons et redoublons ! disais-je. Dreyfus, Panama, Dreyfus ! Nous avons combattu deux fois, nous avons lancé la francisque à deux tranchants. Oui, comme nos pères de la légende, pour s’entraîner, entonnaient le bardit : Pharamond ! Pharamond ! je répandais la double complainte : Dreyfus et Panama[80]. »

Le Panama et l’affaire Dreyfus semblent en effet avoir été suscités, au mieux des convenances de M. Barrès, pour satisfaire à ses deux entreprises : le Panama pour lui fournir une vengeance et l’affaire Dreyfus pour lui permettre de créer une doctrine.

« Entre toutes les haines, la plus intense, la plus belle, la reine des reines enfin, c’est celle qu’exhalent les guerres civiles, et que j’entrevis, en décembre 1892, aux couloirs du Palais-Bourbon[81]. » Il s’agissait du Panama, et des scandales où le monde parlementaire allait laisser quelques plumes de la queue de paon qu’il étalait orgueilleusement et oratoirement en faisant la roue après la débâcle boulangiste. Précisément les boulangistes, derrière Delahaye, menaient l’assaut. L’assaut n’alla pas bien loin. Baïhaut et quelques vagues comparses restèrent seuls sur le carreau. M. Barrès avait rêvé autre chose, les artichauts de fer du Palais-Bourbon cueillis par la poigne populaire, un retour favorable de l’occasion manquée le 27 janvier 1889. « Ceux qui connurent une fois les ivresses populaires ne peuvent rêver sans battements de cœur ce que serait une pareille journée !… Souhaitons que dès cette minute les choses se concluent avec un minimum de brutalité, et, par exemple, qu’on se contente de tremper à la Seine les parlementaires comme des chiens qu’on veut épucer sans les noyer[82]. » M. Barrès paraît d’ailleurs nous prévenir que ce jour-là les soins de sa documentation littéraire l’empêcheront d’intervenir pour abréger le bain de ses collègues. Voyez, dans Leurs Figures, cette épigraphe au chapitre de La dernière Charrette. « Le peintre David dessinant dans une prison pendant les massacres de septembre, dit à quelqu’un qui le lui reprochait : j’observais les derniers mouvements de la nature chez ces scélérats ».

Moins heureuses que l’Histoire des Girondins, Leurs Figures n’ont point passé dans la rue. Elles sont restées, avec le livre de Lamartine et l’Histoire de la Révolution de Michelet, dont elles sont inspirées, le chef-d’œuvre d’un genre particulier au livre, à la presse, à la mentalité françaises, et que j’appellerai la théâtrocratie parlementaire. Au contraire des Chambres anglaises, vraies « chambres » où les députés, sont chez eux, le chapeau sur la tête, les Assemblées françaises, suivant une tradition révolutionnaire, ont volontiers fourni de belles images de théâtre et de cirque que les connaisseurs désignaient sous la Révolution par de simples dates de calendrier : 31 mai, 9 thermidor, 18 brumaire. La Convention qui avait la guillotine dans ses coulisses, les tricoteuses dans ses loges et de grands acteurs sur sa scène, a poussé le genre à sa perfection dramatique. Sous la troisième République le peuple a demandé volontiers à ses représentants de lui fournir ces spectacles de cirque. Une grande séance, avec ses coqs habituels, ne va pas sans un poulailler de spectatrices. Leurs Figures ce sont les figures qui paraissent sur une scène bien éclairée. Avant la Journée de l’Accusateur, « à cinq heures, on crut entendre les trois coups de rideau pour l’ouverture d’un drame que tout le monde annonçait sans connaître les collaborateurs ni le scénario »[83]. Mais le théâtre paraît fade à la haine de M. Barrès, et les images qui reviennent sans cesse dans Leurs Figures sont celles de la course de taureaux.

« Au Palais-Bourbon, dit M. Barrès pendant un entr’acte de modération, le psychologue trouve une collection complète d’individus propres à lui rendre intelligible, région par région, la nationalité française[84] » D’ordinaire c’est à un musée non ethnographique, mais zoologique qu’il se plaît à comparer le Parlement. Bouteiller écoute les députés dans les groupes, et s’éloigne « comme un promeneur, ayant considéré un instant les bêtes du Jardin des Plantes, s’éloigne sans leur donner son avis. »[85] Comme Démosthène demandait à la mer retentissante une image du bruit de l’Agora, M. Barrès, dans la Grande Pitié des Églises de France, va composer au Jardin des Plantes lui-même les discours par lesquels il essayera d’émouvoir les âmes sur les églises de village. De Leurs Figures on tirerait un jeu des trente-six bêtes. Ribot « ce grand épervier sur cet étang glacé »[86] ; « le petit taureau au large poitrail au mufle carré, celui qui épouvante les meilleurs espadas, M. Clémenceau »[87]. « Bouteiller, un pied dans le piège à loup, gardait ses allures de grand gibier »[88]. Waldeck est « figé dans son silence comme un brochet dans sa gelée »[89]. Joseph Reinach est déchu du rang que la Libre Parole elle-même lui laissait dans l’espèce la plus proche de l’homme, et précipité entre les animaux de marécage ou de charnier : « Comme, dans un bocal, une grenouille qui remonte à la surface annonce le retour du beau temps, la réapparition de M. Joseph Reinach au Palais-Bourbon indiqua que le soleil luirait bientôt pour les chéquards »[90]. Puis il devient une « mouche charbonneuse »[91]. Et la Chambre, dans son ensemble, est une « triste assemblée qui ne prend pas ses décisions en elle-même, mais qui suit les volontés du dehors. Ses ennemis la font marcher avec des injures, comme un troupeau avec des mottes de terre »[92].

Les passions et les vengeances de M. Barrès se sont, dans l’affaire Dreyfus, rencontrées avec sa tentative pour formuler la doctrine nationaliste d’un boulangisme nouveau.

« Boulanger, remarque-t-il dans l’Appel au Soldat, défaille faute d’une doctrine qui le soutienne et qui l’autorise à commander ces mouvements de délivrance que les humbles tendent à exécuter. Autour de lui l’inconscient se soulève en magnifique état, mais l’indigence des principes empêche qu’on aboutisse à un programme positif[93]. » Et dans la dédicace du même livre à Jules Lemaître il observe : « Pour les nationalistes vaincus en 1889, il s’agissait de durer jusqu’à ce que la France produisit d’abondance les sentiments qu’ils avaient semés, sans doute avant l’heure. » Les nationalistes furent vaincus en 1902 comme ils l’avaient été en 1889. M. Barrès continua de durer, et 1914 parut le justifier.

En 1902 l’échec politique du parti de M. Barrès se doubla d’un échec de M. Barrès au sein de son propre parti. Il voulait faire de la Patrie Française un pouvoir spirituel. Elle ne fut qu’une puissance électorale, et bientôt une impuissance électorale. La doctrine de ce pouvoir spirituel, telle qu’on peut la dégager des Scènes et Doctrines du Nationalisme et particulièrement des conférences où M. Barrès l’exposa à la Patrie Française tient dans cinq idées principales.

1° Il faut prendre la France non point telle que la veulent nos préférences ou nos fantaisies individuelles, mais dans la complexité que les siècles lui ont faite, avec sa double tradition ancienne et révolutionnaire, en son état actuel de terre des classes moyennes, généralement attachées à la forme républicaine de gouvernement.

2° Il faut lui rendre la conscience d’elle-même en développant des façons de sentir qui existent naturellement dans le pays, particulièrement cette fidélité au souvenir de l’Alsace-Lorraine, qui a ioué entre les éléments d’une France divisée un rôle fédérateur.

3° Il faut raciner les individus dans la terre et les morts, ce qui implique une éducation par l’histoire plus que par la philosophie. « Jamais mieux on n’a senti la nécessité du relativisme qu’au cours de cette affaire Dreyfus, qui est profondément une orgie de métaphysiciens. Ils jugent tout par l’abstrait. Nous jugerons tout par rapport à la France[94]. »

4° Il faut lutter contre l’étranger de l’intérieur, protéger l’ouvrier français contre l’ouvrier étranger, les idées françaises contre les idées juives, mettre une hiérarchie entre les Français anciens et les Français récents.

5° Il faut rendre la France forte contre l’ennemi de l’extérieur, et, pour cela, garder jalousement le prestige et la force de l’armée. Du nationalisme boulangiste au nationalisme anti-dreyfusien, M. Barrès reste fidèle à cet idéal de force et de beauté militaires qu’il exaltait dès le premier numéro des Taches d’Encre.

Évidemment il y a dans cette « doctrine » plus de bon sens que de vues politiques transcendantes. On en retiendra l’idée à long terme poétisée dans les Amitiés Françaises, précisée dans Leurs Figures par la lettre de Saint-Phlin : l’amorce sentimentale d’un système d’éducation nationale. En matière de doctrine politique proprement dite M. Barrès a préparé les voies à M. Maurras, et celui-ci a d’ailleurs justifié tout ce qu’écrivait M. Barrès sur la nécessité de cette doctrine pour soutenir un mouvement politique.

Mais il est exact que le moment est tout de même venu où la France a produit d’abondance des sentiments que M. Barrès avait obstinément semés. Tout le malaise, tout le désarroi qu’il y a dans le nationalisme de M. Barrès, tout ce qui l’empêche de se formuler dans une doctrine solide, vient de ce que ce nationalisme reflète une nation « dissociée et décérébrée ». Et le succès de M. Maurras tient à ce que son nationalisme anime l’idée d’une nation associée par quarante rois et récérébrée par delà la tête coupée en 1793. L’un travaille plus difficilement dans la diversité du présent que l’autre dans l’unité et l’abstraction du passé. Mais, remarque M. Barrès, « cette unité morale qui manque à la France, la France l’a donnée à l’Allemagne en la piétinant. C’est dans la souffrance surtout que les peuples naissent à la vie morale… La souffrance nous referait frères, nous recréerait notre nationalité. À défaut d’une guerre peut-être bienfaisante, mais qu’aucun certes n’oserait souhaiter, la cruelle affaire Dreyfus a forcé bien des Français à réfléchir[95] ».

Et en effet ces sentiments la France les a produits d’abondance le jour où elle a non point désiré la guerre, mais envisagé la guerre comme une possibilité à accueillir de sang-froid, et, comme le disait en un français mal compris Emile Ollivier en 1870, d’un cœur léger. Depuis le coup d’Agadir jusqu’à la tragédie de Sarajevo, M. Barrès a occupé une place dans le pouvoir spirituel français. Littérairement comparez la gloire immédiate de Colette Baudoche à l’obscurité relative d’Au Service de l’Allemagne trois ans plus tôt. Mais pour que l’on mesure l’amplitude de ce mouvement, la maturation, par les circonstances, de ces sentiments, je préfère citer, sans commentaire, deux textes.

M. Barrès écrit dans l’Appel au Soldat : « En face du terne Élysée, habité par un vieux légiste incapable d’un mouvement venu du cœur qui seul toucherait les masses, le jeune ministre de la guerre, chevauchant sur un cheval noir, dispose d’un éclat qui parle toujours à une nation guerrière »[96].

M. Poincaré disait le 17 août 1913 dans son discours de Bar-le-Duc : « Depuis mes débuts dans la vie politique, j’ai été partout protégé par une escorte d’idées lorraines et ce n’est pas aujourd’hui, certes, que je répudierai ces fidèles compagnes de ma pensée. Mieux que jamais, j’ai compris ce que je dois à ma province, le jour où le vote de l’Assemblée nationale m’a élevé à la première magistrature du pays. Combien de fois depuis lors ai-je entendu dans la foule, à Paris, à Montpellier, à Toulon, à Cherbourg, à Calais, au Havre, le cri répété de : Vive la Lorraine ! Je ne me suis pas mépris sur la signification de ces vivats adressés à notre pays. Ils n’étaient ni l’expression d’une préférence pour une partie de la France indivisible, ni la manifestation d’un chauvinisme agressif. Ils n’étaient qu’un hommage spontanément rendu par des Français de toutes les régions à une contrée dont les habitants ont subi les rigueurs des destins contraires et se sont accoutumés dans la souffrance à la pratique de nos meilleures vertus nationales. »

V
L’ŒUVRE DE GUERRE


Les cinq années de la grande guerre ont placé dès lors M. Barrès dans une lumière originale, lui ont donné pour la masse de l’opinion civile et militaire une figure populaire. Elles lui ont fait jouer un rôle politique plus conséquent et plus grave que celui qu’il assuma sur notre théâtre intérieur au temps du boulangisme, du Panama et de l’Affaire Dreyfus. Mais ce rôle politique n’est que la suite du premier, ou plutôt le premier, qui consistait à créer et à propager une doctrine nationaliste contre l’étranger, appelait, comme sa mise à l’épreuve et sa conclusion, la guerre.

Le Sorel futur qui résumera les antécédents de la grande guerre et qui donnera une réplique au premier volume de l’Europe et la Révolution Française ne pourra manquer de faire en belle lumière un tableau des différents mouvements nationalistes, qui, dans les premières années du XXe siècle, ont hérissé les frontières intellectuelles des peuples. Au Service de l’Allemagne et Colette Baudoche ont attesté que la France n’oubliait pas : ils l’ont attesté pour la France et pour l’Allemagne. Ils ont renforcé pour leur part l’esprit guerrier des deux côtés de la frontière ; la prédication nationaliste de M. Barrès a contribué à monter le ton défensif de la France, et aussi à monter le ton offensif de l’Allemagne. Les deux effets sont indiscernablement mêlés, ne sauraient pas plus se séparer que le défensif et l’offensif, eux-mêmes, ces abstraits oratoires. Il y a là tout un ordre de réflexions sur lesquelles il serait délicat d’appuyer si peu de temps après la guerre, réflexions dont l’heure viendra naturellement. Nulle de leurs pointes ne saurait d’ailleurs se retourner contre M. Barrès. Lorrain il a suivi une tradition lorraine, Français il a maintenu une tradition française. Tout devoir, toute tâche, toute vie, individuelle ou nationale, ne font dans les ténèbres que le cercle éclairé d’une lampe : au delà se multiplient d’autres cercles et s’élargit la nuit. Il suffit que chaque cercle porte sa part de pensée et rayonne avec pureté le feu particulier de son cœur.

Créateur d’une sensibilité nationale qu’il essaya de cristalliser en doctrine nationaliste, révélateur de la Lorraine, définiteur des marches de l’Est, héritier de Déroulède, il était donc naturel que M. Barrès fût dès le premier jour poussé au premier plan de la France en guerre. « Trente fois, écrit-il dans les Amitiés Françaises au sujet de ses échecs politiques, j’ai vu m’échapper, faute d’un point, ma part d’honneur. Ce n’était pas des titres, des faveurs, des places ; c’était de suivre dans toutes ses étapes la bataille et de tenir plus avant les armes que j’avais mieux qu’un autre forgées ». L’un et l’autre s’excluent pourtant comme sentir le plus possible et analyser le plus possible. Incapable par son âge et sa santé de faire réellement la seconde tâche, il appliqua à la première la curiosité d’Un Homme Libre et le patriotisme de Scènes et Doctrines. Journaliste presque quotidien pendant quatre ans, assumant comme président de sociétés actives un labeur considérable, il a rendu pendant la guerre de bons services, il s’est fait l’organe de l’intérêt général, a eu raison souvent, s’est trompé quelquefois, comme tout le monde. Sans qu’il y ait lieu de s’exalter lyriquement sur un tel effort, à une époque où l’on gagnait par d’autres moyens ce que M. Barrès dans le Voyage de Sparte appelle « une mémoire bien assise et resplendissante au milieu de la cité », on doit témoigner à l’œuvre et aux œuvres de guerre de M. Barrès une haute estime.

Reste à apprécier en elle-même son œuvre littéraire de guerre, cette Âme française et la guerre qui atteindra bientôt sa quinzaine de volumes. Leurs Figures a pu nous montrer que certains chefs-d’œuvre littéraires de M. Barrès ne partaient point d’un naturel précisément bénin. Inversement une nature à laquelle on ne peut qu’applaudir nous donne ici une pile de livres assez médiocres. J’entends bien d’abord que ce sont des articles de journal. Mais si M. Barrès a laissé, au cours d’une carrière de presse déjà très longue, enterrés dans d’anciens journaux plus d’un millier d’articles dont certains me sont restés dans la mémoire comme des pages très belles, et si en pleine crise du livre il lui a convenu au contraire de recueillir ceux-ci, il donne par là à la critique l’obligation de négliger les premiers et de faire état des seconds. J’entends surtout que dans sa tribune de l’Écho de Paris il fallait que M. Barrès choisît entre le souci littéraire et celui de l’utilité. Des campagnes pour la régularité du services du T. P., la création de la croix de guerre, la cession de vin remboursable à la troupe, l’amélioration de l’ordinaire ne permettaient pas des jeux de style comme la Mort de Venise. C’est simplement du service de guerre.

Si l’ouvrage paraît littérairement inférieur, c’est précisément que M. Barrès y reste captif de sa littérature sur un terrain où elle est un peu périmée. Moïse ici n’entre pas dans la Terre Promise. Cette lutte contre l’Allemagne, à laquelle toute la pensée vivante, individuelle et traditionnelle de M. Barrès préparait la France, cette conclusion du nationalisme, cette entrée en jeu des Bastions de l’Est, cette guerre qui est vraiment sa guerre, il semble qu’elle l’ait littérairement débordé, peut-être par une onde de ce même mouvement qui a fait politiquement déborder si vite à cette même guerre la question d’Alsace-Lorraine et de nos bastions de l’Est.

Sa figure de la guerre a quelque chose d’académique et de convenu qui frappe les moins informés. Il a écrit sur Greco un beau livre où il explique par ses analogies en peinture sa propre forme littéraire et l’une des pointes ou des flammes de son art ; il y montre cet art et celui de Greco dans l’acte et le trait qui excluent le rondouillard. L’art à qui reviendrait l’illustration de l’Âme Française serait-il bien différent du rondouillard authentique qui va peut-être pulluler demain sur nos places publiques ?

La guerre ici n’est pas vue du dedans, éprouvée dans sa charpente et son anatomie, mais du dehors avec des éléments tirés de cahiers d’études, ainsi qu’une toile académique. Feuilletez ces cahiers d’études, vous n’y trouverez presque que des rappels et des recettes d’atelier : « La Grèce aurait retenu, pour le mettre sur une stèle de céramique, dans le champ silencieux des morts, ce jeune guerrier qui, au soleil levant, affute sans mot dire son épée »[97]. « Ce jeune Français, le fusil à la main, dans une tranchée, au travers des tombes de sa famille qu’il défend, fait une image aussi profonde et plus pure qu’Hamlet sur la terrasse d’Elseneur, quand il converse avec l’ombre de son père. Sa famille invisible l’entoure, l’assiste, le protège, est protégée par lui. Quelle poésie ![98] » Tel visage de colonel est « un Philippe de Champaigne ». Tel coin du front « un van der Meulen ». « Il a vécu (Péguy) ou du moins il a voulu vivre en marchant à l’assaut des positions allemandes ; il distinguait, chaque jour mieux, que le terrain français est encombré d’un germanisme inacceptable, stérile, menaçant. Ce que nous retenons de son œuvre littéraire dénonce, attaque et repousse l’invasion spirituelle de la Germanie dans notre Université. Et il meurt l’épée à la main à la tête des soldats de Délivrance, en marchant à l’assaut des positions allemandes. Le poème est parfait »[99]. Trop parfait, hélas ! On y mesure bien la pente où glisse M. Barrès. Il a écrit ailleurs quelques pages limpides, fines, mesurées sur Charles Péguy, où l’on retrouve en valeurs justes tout l’essentiel de la figure[100]. Comparez-en la vie vraie à tout le conventionnel de ces phrases. D’un côté Péguy est compris de l’intérieur comme un personnage de Leurs Figures, de l’autre il n’est plus qu’un contour extérieur de monument commémoratif, directement inspiré de Gambetta au Carrousel.

Cette esthétique académique qui s’étale dans son œuvre de guerre, nous l’avions déjà reconnue qui gagnait de façon inquiétante dans un livre récent, chef-d’œuvre, à un autre point de vue, de M. Barrès, la Colline Inspirée. Lui-même y invoque, d’une touche juste et grave, les esprits de sa vieillesse. Mais quand nous portons sur elles un regard attentif nous reconnaissons que toutes les figures de nous-mêmes qui apparaissent tard étaient déjà dessinées dans nos premières années. M. Barrès se promettait, jeune, une existence intéressante de spectateur dans le fauteuil aménagé par les libertés de 1789 à l’homme intelligent. Il a reconnu depuis combien cela était court et sec, il a étoffé cette conception de la vie, et on ne saurait en tout cas l’appliquer à l’existence active et utile qui fut la sienne pendant la guerre. Mais on dirait qu’elle s’est transposée dans sa littérature avec d’autant plus d’insistance malicieuse qu’il l’éliminait mieux de son humanité. On voit cette littérature envahie par une sorte de plante des ruines, ce soufflé décoratif dont Chateaubriand fut le fondateur et le maître, mais qui est aussi dangereux pour des Épigones que le dessin de Raphaël pour des imitateurs.

Je ne pense pas, par exemple, que personne soit insensible à la faute de goût qui règne dans cette page, d’ailleurs bien dessinée, et je ne crois pas nécessaire, après ce que je viens de dire, de souligner les origines et le sens de cette faute : « Quel tableau magnifique présentait, mercredi matin, la chapelle des Carmes à l’Institut Catholique, tandis que Mgr Baudrillart célébrait la messe devant l’archevêque de Paris, pour bénir les débuts de l’Œuvre des veuves de la guerre ! Sur les pilastres et les lambris de marbre noir, assortis avec les vêtements sacerdotaux de l’officiant, l’or et la flamme de l’autel faisaient une harmonie profonde, complétée à gauche par la pourpre du cardinal largement étalée, où descendait un rais de soleil, et à droite par un groupe aux teintes sévères de jeunes lévites chanteurs. La piété du célébrant, l’émotion paternelle de l’éminent prélat, l’enthousiasme du maître de chapelle, qui menait les chœurs en modelant avec ses deux mains, dans les airs les formes pures de ces beaux hymnes, tantôt dilatées, tantôt resserrées ; enfin, la douleur de ces trois ou quatre cents femmes agenouillées et formant comme une mer immobile de voiles noirs et de bandeaux blancs, c’était un chef-d’œuvre de grandeur simple et grave, un des plus émouvants spectacles que puisse contempler un Français, le complément de nos champs de bataille[101]. » Huysmans et Léon Bloy eussent fait ici de fameuses grimaces, et si Durtal paraît à la messe un insupportable personnage alors que M. Barrès s’y tient en homme décoratif, sympathique, honneur du banc d’oeuvres, il n’en est pas moins vrai que le tableau d’une cérémonie religieuse par Huysmans sera aussi vivement pittoresque que celui-là est artificiellement pompeux.

La faute de goût n’apparaît pas toujours avec cette évidence, et je ne suis nullement insensible à tout ce que M. Barrès a semé d’émouvant et de joli dans son journalisme quotidien. Il y a dans les Saints de France d’aimables chapelles de Mois de Marie. Avec toutes ces lettres d’officiers, de femmes et de délicieux enfants qui affluent sur sa table M. Barrès compose un miel agréable. Dans cette chapelle voyez le départ des classes 15 et 16 peint par Dubufe : « Le voilà, le bel astre que nous appelions, avec la certitude qu’il apparaîtrait sur le bord du ciel nocturne. De ses doigts de rose la jeunesse, comme jadis chez les Hellènes, écarte les ténèbres et dit en souriant : Tout nous est facile, joyeux, lumineux »[102].

Sainte-Beuve reprochait à l’auteur de l’Histoire des Girondins d’avoir versé trop d’or et trop d’azur sur les scènes tragiques de la Révolution. M. Barrès fait-il ici du Lamartine comme dans Leurs Figures il a fait du Michelet ? Toujours est-il qu’à un certain moment cet azur lui a pesé et qu’il s’est attaché à prendre une idée vraie du poilu français : « Connaissez-vous la joie de voir clair ? C’est une des plus grandes que la vie nous donne. Ô lumière qui chasse les erreurs !… En conséquence, évitons de nous laisser raconter un tas de calembredaines sur nos soldats dans les tranchées. C’est tels qu’ils sont, dans leur réalité toute grave, enveloppés de grandes couleurs sévères, qu’ils éveilleront plus complètement notre affection et notre respect[103]. » Lancé sur la piste de guerre contre les bourreurs de crâne, M. Barrès va donc passer des couleurs tendres aux couleurs sévères et il part pour le front. « Le romanesque en ce moment ce serait le poilu dans sa tranchée. Eh bien ! j’y suis allé voir. » M. Barrès essaye de regarder les poilus de près et rapporte de son voyage cette définition : « Le poilu dans sa tranchée, c’est un paysan déguisé en guerrier, qui songe aux gens et aux choses de chez lui, qui n’a pas du tout le désir de manger tout crus le cœur et le foie du Boche, et qui tient toujours, pieds gelés et mains engourdies, et qui sent bien qu’on finira par les avoir[104]. » Le portrait est preste, sobre, mais à cette justesse et à cette sobriété M. Barrès préfère généralement ceci :

« Un secteur avec ses tranchées et ses cagnas ressemble beaucoup à ces petits réduits qu’étaient les premières communautés, groupées dans les catacombes, dans un pauvre faubourg, et dont les fidèles, plus unis que des frères, vivaient de la même foi et des mêmes espérances[105]. » Tout un développement aimable et un peu mou nous rappelle ici la manière et le style de Renan décrivant les premières communautés chrétiennes, et certains traits du Michelet des Croisades et de la Fête des Fédérations. Il faudrait un cœur sec pour demeurer insensible à cette idéalisation sincère, mais la vérité, plus dure et plus saine, est aussi plus belle.

Plus heureusement qu’une idée de la guerre et du soldat, il semble que l’œuvre de guerre de M. Barrès doive nous donner une idée du mal et une idée du bien, je veux dire une idée de l’Allemagne et une idée de la France. Toute son œuvre se déverse de ce côté, et il était certainement un des Français les plus qualifiés pour tenter dès le début cette généralisation philosophique de la guerre.

La littérature de guerre écrite par M. Barrès sur ce sujet est intéressante, mais n’apporte rien de nouveau à la gerbe que présentaient les Bastions de l’Est et les Amitiés Françaises. Les nécessités de la guerre ont converti souvent les délicates nuances de fresques en brutalités de chromos. En bon Lorrain M. Barrès s’est attaché à provoquer chez nous le sens de l’ennemi, l’horreur du germanisme. L’auteur du Regard sur la Prairie dans Du Sang abuse bien un peu de la candeur de son lecteur lorsqu’il écrit : « Il a vingt ans, alors que mes camarades s’en allaient chez les Nietzsche et les Ibsen et prétendaient recevoir la lumière à travers les brouillards germaniques, je trouvais mes inspirations à Venise, à Tolède, à Cordoue. Parsifal, qui ne m’avait pas parlé dans une atmosphère de bière et de charcuterie sur la colline de Bayreuth, me fut révélé au Mont-Serrat en Catalogne, comme un épisode essentiel de la Reconquête[106]. » Mais un homme des marches rhénanes, Français ou Allemand ; sera souvent amené à détester en l’ennemi et voisin d’en face une part de lui-même. C’est d’un esprit un peu germanisant, ou, plutôt, d’un esprit dans l’acte même de sa dégermanisation que M. Barrès, tout le long de son œuvre, a pu marquer de façon si juste certains traits de l’homme d’outre-Rhin. On en a vu plus haut des exemples. Parsifal de Bayreuth et Parsifal de Montserrat formeront volontiers pour M. Barrès deux versants contrastés de sa « sensibilité ».

Ne lui reprochons pas de juger l’Allemagne en Lorrain, d’avoir voulu, pour lui donner une âme plus guerrière encore, faire de la France entière une Lorraine. « Un professeur de l’Université de Bordeaux, M. Ruyssen, s’indigne que l’on qualifie les Germains de sale race. Ce professeur est une faible d’esprit et de cœur » [107]. Et cela devient trois pages plus loin « la voix scandaleuse du professeur Ruyssen ». Évidemment l’indignation de M. Ruyssen en temps de guerre est un peu comique. Mais enfin M. Barrès a fait ses écoles dans une catégorie politique où l’on trahissait en estimant que la ceinture de Norodom pouvait se trouver ailleurs que dans les poches de l’assassin de Puig y Puig, et que le bordereau ne criait pas par toutes ses lettres : J’ai été écrit par un sale juif. Et il y a au centre de l’intelligence française certain jugement sain, fait de probité, de modération et de clairvoyance, qui, lorsqu’il revient après un tumulte passager à son état normal, trouve que sale race désigne mal la matrice ethnique de ce Kant et de ce Schopenhauer sur qui M. Ruyssen a écrit deux bons livres, de ce Wagner à’qui M. Barrès demanda une « éthique nouvelle ». Un compatriote des ancêtres paternels de M. Barres, Biaise Pascal, trouve une note qui suffit à faire d’un bon Français, disciple de Montaigne, un excellent soldat sans altérer cette santé de son jugement : — Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ? n’êtes-vous pas de l’autre côté de l’eau. — Et si M. Barrès avait laissé parler en lui, en le tirant d’une tradition plus humble, le fort sang auvergnat, n’aurait-il pas répondu à M. Ruyssen : « Vous avez raison, monsieur. Ce n’est pas que ça soit sale, mais ça tient de la place. Ça en tient même qui est à nous, et nous sommes d’accord, n’est-ce pas, pour nettoyer ? » On peut même assurer M. Barrès que cette mentalité calme, pondérée, un peu lourde, de nos provinces centrales, est, plus que sa nervosité et ses épithètes, proche de celle du Poilu commun dont il nous donnait plus haut un portrait convenable. M. Barrès a annoncé son intention de faire dialoguer un jour dans un livre le Massif Central et les Bastions de l’Est. Qu’il lui fasse, il ce Massif, sa légitime part.

Légitime, non totale. Le dialogue du Massif et des Bastions, peut, en droit, comme celui du Sphinx et de la Chimère, de la Chapelle et de la Prairie, se poursuivre indéfiniment. Ces chaînes de raisons ne sont que l’image verbale de la complexité vivante qui s’appelle une nation. S’il faut s’arrêter — ἀνάνγϰη στῆναι (anankê stênai) — pourquoi ne pas laisser en effet le dernier mot à ces marches de Lorraine, — et à la bonne Lorraine ? « Ce n’est pas autour d’une chaire professorale, dit magnifiquement et vraiment M. Barrès, que tourne le monde, qu’elle soit à l’école modeste du village, ou dans l’orgueilleuse Sorbonne ; c’est autour d’un cœur généreux, gonflé du sang de sa race et qui entre dans l’action[108]. » Voilà le primat de Jeanne d’Arc dans les valeurs françaises. N’oublions pas cependant que ce cœur généreux entrait dans l’action sans haïr l’ennemi et rêvait d’une union, après la guerre, des Français et des Anglais, pour la délivrance de la Terre Sainte.

Mais Français et Anglais avaient alors la même religion, et la lutte, si impitoyable qu’elle fût, manquait du motif qui fait seul d’une guerre une « guerre totale ». Le nationalisme intégral de M. Barrès exige que Français et Allemands ne soient pas de la même religion, n’aient pas la même Terre Sainte. « Unser Gott n’est pas le Dieu de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Pascal et de Pasteur. C’est la vieille idole des forêts profondes, un cauchemar local rehaussé des plus sanglantes couleurs orientales. Je ne m’y trompe pas. Hier, alors que je me promenais en Syrie, en Palestine, j’ai vu dans des paysages qui en demeurent à jamais dévastés les traces des anciens dieux altérés de sang, les Baal et les Moloch. Ils sont apparentés au vieux Dieu allemand[109]. » M. Frédéric Masson ayant attribué à Luther le ravage de la cathédrale de Reims, M. Barrès lui répond, sur des indices certains, au risque de nous brouiller avec la Suède, que le coupable est « le plus ancien des dieux scandinaves, Odin assis entre deux loups »[110]. Il suffit d’un accident humain aussi normal que la guerre pour que l’explication théologique des phénomènes reprenne une autorité contre laquelle un Auguste Comte ne peut pas grand chose.

J’entends bien que ces idées théologiques sont des images littéraires. Mais précisément on préfère chez M. Barrès les images littéraires quand elles portent leur visage naturel et sont débarrassées de ce déguisement. Devant le peuple et la guerre de l’Organisation, M. Barrès note avec une juste élégance : « N’est-ce pas le Génie de l’Organisation qui est gravé sous les traits de l’Ange effroyablement triste dans la cave de l’alchimiste de Dürer ? N’est-ce pas lui encore qui se désespère par la bouche de Faust dans son cabinet de travail, et qui se ridiculise dans le laboratoire où le disciple Wagner compose dans son alambic Homonculus[111]. » C’est une bonne façon de montrer cette moitié de la vérité qui nous intéresse. Le Faust symbolise admirablement ce fait que l’Allemagne du XIXe siècle a été également tentée par l’idée d’organisation et par ce que M. René Berthelot appelle d’une étiquette commode l’Idée romantique de Vie, et qu’elle les a mal rejointes précisément parce qu’a un certain degré elles ne peuvent être qu’ennemies. Mais n’est-ce point l’aventure éternelle de tout génie individuel ou national ? L’art de Gœthe a fait ici de l’humain, et dans les parties diverses de M. Barrès lui-même, serait-il difficile de discerner son monologue de Faust et sa nuit du Brocken, son Homonculus et son Hélène ?

Cette littérature de combat se lit avec des précautions qui tournent facilement au malaise. Elle est faite de demi-vérités qui pour l’esprit appellent invinciblement leur moitié volontairement absente, et l’on marche alors sur un sentier pénible. Je suis sensible évidemment à l’éloquente sincérité de ces lignes de M. Barrès et j’éprouve en moi les fibres qui l’épousent : « Voici la vingt-neuvième fois que les populations d’outre-Rhin envahissent la France, brûlent les maisons, assassinent traîtreusement et torturent nos parents sans défense. Je n’ai jamais pu rencontrer le regard d’un enfant de France sans me dire : Tâchons de lui épargner ces horreurs en affaiblissant de notre mieux le sang de l’Allemagne, — et maintenant je me réjouis en voyant qu’il n’y a pas un enfant de France qui ne soit pour toute sa vie averti, comme nous autres Lorrains nous l’avons été dès notre bas-âge. L’ignoble pacifisme qui nous livrait pieds et poings liés, comme pourceaux en sac, n’empoisonnera jamais les fils généreux des héros de 1914. Préférant la paix à la guerre, mais les armes toujours prêtes, ils surveilleront toujours le peuple brutal qui professe que nous sommes l’ennemi héréditaire[112]. » Journaliste en 1915 j’aurais bien dû moi aussi me faire les mains noires pour jeter le charbon à la machine qui nous défendait. Mais je ne lis pas cela dans un journal, je le lis dans un livre, qui doit rester. Et je ne puis m’empêcher de l’imaginer transposé tout entier sous une plume allemande, en charbon allemand pour la chauffe d’une machine germanisatrice. Des milliers d’Allemands, dans nos provinces envahies ont rencontré le regard des enfants de France en se rappelant les invasions françaises que leurs professeurs ne seraient pas embarrassés de fixer à vingt-neuf, eux aussi, et ils se sont dit : Tâchons d’épargner ces horreurs à nos enfants à nous en affaiblissant de notre mieux ce sang de la France. Ils ont pu tirer ces lignes mêmes de M. Barrès à des millions d’exemplaires pour montrer à leurs pacifistes en puissance la France comme « le peuple qui professe que nous sommes l’ennemi héréditaire ». Encore une fois nous marchons sur de la lave qui n’est pas refroidie. Je ne blâme ni n’approuve M. Barrès. Je crois seulement que cette question peut-être posée : L’intérêt d’une nation est-il de fournir gratuitement des matériaux et des sujets à la haine, d’une autre nation ? Nos professeurs ont-ils raison quand ils taxent les Samnites d’imprudence pour avoir fait passer les Romains sous le joug des Fourches Caudines ?

Les mois qui ont suivi l’armistice nous ont montré tout de suite le danger de cette littérature de guerre lorsqu’elle saute pour la conduire sur les épaules de la diplomatie. « Comme ils vont être heureux, s’écrie M. Barrès, les gens de la rive gauche du Rhin, une fois leur première fièvre tombée, de participer de notre vie nationale et de monter en grade, grâce à nous, dans l’échelle de la civilisation ! Dans quelques années ils béniront leur défaite[113]. » Vers 1871 cela fut sans doute écrit en Allemagne, des Alsaciens-Lorrains, plusieurs centaines de fois. D’une rive à l’autre et d’une langue à l’autre ces lieux communs naïfs et violents, sont interchangeables. — Faisons Brutus César !

Il va de soi cependant qu’un ouvrage d’une douzaine de volumes écrits par M. Barrès sur l’Âme Française et la Guerre doit répondre souvent à son titre. Disciple de Michelet et de Taine, de la Lorraine et de Déroulède, M. Barrès n’est pas seulement un écrivain nationaliste, il est un écrivain national. Trente ans de pensée et de travail ont fait de lui une des personnifications actuelles, la principale peut-être et la plus vive, de la nature française, de la durée française, de la tradition française, telles que ces sources apparaissent aujourd’hui sortant des canaux souterrains, et filtrées par la dépouille accumulée d’une race.

On peut discerner dans sa figure de la France trois idées que l’art de M. Barrès amènera peut-être un jour à la vie en les pensant librement et solitairement, en même temps que délivrées du corset de fer qui les étreint aujourd’hui elles se développeront d’elles-mêmes selon leur être spontané.

Celle-ci, que la nature française implique un certain équilibre entre un cerveau et un cœur, et que l’intelligence ne saurait négliger chez nous sans s’anémier elle-même certaines puissances de vénération et de foi. « Notre pays regarde avec froideur celui dont le cerveau fonctionne au-dessus d’un cœur sec[114]. » Chez les maîtres français que M. Barrès se reconnut dans sa jeunesse, cet équilibre était rompu : « Renan et Taine sont morts en doutant de la vitalité française… Ils désespéraient. C’est une conséquence de leur abus des analyses et des froids raisonnements. Que ne se fiaient-ils davantage à leur cœur ?[115] » M. Barrès s’est reconnu en plein courant vivant français le jour où il a ajouté Déroulède à Renan et à Taine. Cette combinaison s’est trouvée en lui admirablement viable. Cette union d’un ordre ionique et d’un ordre dorique lui a donné une Acropole solide dans laquelle une suite aux Amitiés Françaises nous fera peut-être un jour pénétrer.

Celle-là, que l’« union sacrée » est la manifestation momentanée et fragile d’une essence française permanente. Pourquoi les diverses figures de la France seraient-elles irrémédiablement hostiles, puisqu’elles coexistent volontiers en chacune de nos unités familiales et individuelles, ces microcosmes du monde français ? « On déforme la France si l’on prétend la définir par les cadres d’un parti politique ; elle les contient tous et les harmonise. Nos radicaux les plus sectaires sortent du séminaire et leurs filles entrent au couvent. Un antimilitariste a toujours quelque frère officier de carrière. Les grands-parents de ceux qui prient le 21 janvier dans la chapelle expiatoire peuvent bien avoir voté la mort du Roi. S’il y a deux Frances, sûrement leurs deux personnels, de génération en génération, sont interchangeables[116]. » Cette déformation de la France par l’optique des partis, le nationalisme sous ses formes supérieures l’a très justement dénoncé : on sait les charges brillantes de M. Maurras contre la « France mais ». L’union sacrée, à laquelle M. Barrès a toujours travaillé très loyalement, a en effet provoqué chez nous comme l’affaire Dreyfus un reclassement plus large et plus franc, a conduit vers une conscience plus nette l’être permanent de la France.

Cette dernière enfin que la France doit représenter non seulement un idéal français, mais un idéal humain, qu’elle signifie pour tous les peuples le libre développement de leur génie, qu’elle ne jouera plus dans le monde le rôle d’un Charles Martin dans le jardin de Bérénice, d’un Bouteiller à Nancy, d’un pangermaniste à Metz et que sa « politique rhénane » sera loyale. « L’Allemagne se tient pour un marteau qui brisera l’esprit particulier de chaque nation et dont les coups puissants forgeront une forme nouvelle au monde. Et nous, France, génie de sympathie, qui fûmes toujours émerveillés de la variété de l’esprit, nous voulons des puissances qui s’équilibrent et qui jouissent de leur liberté[117]. » Ce dut être un grand sujet d’encouragement pour M. Barrès que de voir ses vieilles idées, celles de Sous l’œil des Barbares, de l’Ennemi des Lois et des Déracinés rejointes si exactement par ce que Péguy eût appelé la mystique de l’Entente, telle que l’ont formulée tant de discours en français, en anglais, en italien, et peut-être en japonais et en portugais. Le bel arbre, avec sa logique vivante, né dans ce pot de fleur de l’égoculture que M. Charles Dupuy raillait autrefois à la Chambre, ne va-t-il pas, après la France, ombrager toute la terre ?

M. Barrès n’en doute pas : « Il est clair pour moi que ce qu’il y a eu de littérature nationaliste en France, de 1870 à 1914, et surtout dans ces dernières années, sera considéré comme classique et fera l’honneur de l’époque qui vient de s’écouler ; mais on demandera à cette littérature nationaliste de s’élargir et de devenir capable, en débordant nos frontières, de conquérir le monde, je veux dire de véhiculer la pensée française à travers tous les peuples[118]. » Tout nationalisme implique un impérialisme en puissance et il se connaît que Napoléon a été le professeur d’énergie de M. Barrès. Mais si nous voulons sortir du verbalisme et des banalités oratoires où n’importe quoi peut signifier n’importe quoi, nous verrons là peut-être une certaine confusion. Un nationalisme, quel qu’il soit, ne se conçoit comme nationalisme que de l’intérieur d’un pays, il ne devient article d’exportation qu’en cessant en partie d’être lui-même, en se dénationalisant dans une certaine mesure. Ni Athènes ni Rome n’ont exporté du nationalisme S’il y a au XVIIe siècle quelque chose qui réponde à ce qu’on appelle aujourd’hui nationalisme, il faut le voir dans des mouvements et des idées d’ordre religieux qui, si opposés qu’ils fussent entre eux, jansénisme, gallicanisme, révocation de l’Édit de Nantes, tendaient par des voies différentes à purifier d’éléments étrangers l’unité morale et religieuse de la France. Ils n’ont exercé à l’extérieur aucune influence utile mais provoqué des haines dont nous avons souffert sans bénéfice. Si notre architecture et notre tragédie règnent sur l’Europe au siècle suivant, est-ce comme « nationalistes » ou au contraire comme un signe et un instrument de rupture avec une tradition, avec toutes les traditions nationales englobées sous le nom méprisant de « gothiques ? »

Et surtout, dès qu’un nationalisme part à la conquête de l’étranger, il s’aperçoit ou il devrait s’apercevoir qu’il n’y a pas un nationalisme, mais des nationalismes, qui sont nés à peu près ensemble, doivent vivre ensemble, et tendent à s’exaspérer par le contact. L’Europe d’après-guerre plus encore que celle d’avant-guerre est pleine de nationalismes tenaces. Comment le nationalisme, organe intérieur de défense contre l’étranger, servirait-il d’organe de propagande, d’assimilation et de sympathie chez l’étranger ? Il faut demander à une doctrine, à une attitude, les services qu’elles peuvent rendre, et on ne doit pas, sous prétexte que les grenades ont bien nettoyé des tranchées, s’en servir pour nettoyer son cabinet de travail.

Ces réserves faites, l’emploi d’une doctrine et d’un grand écrivain se trouvant plus strictement délimités, il n’est pas mauvais, même pour le rayonnement intellectuel de la France, que M. Barrès gonfle de tels espoirs son nationalisme. À un moment où partout le nationalisme se présente sous un aspect fermé et massif, on doit se louer que le nationalisme français soit identifié avec un artiste de pure moëlle française, avec une culture affinée et nuancée dont il reste tout de même quelque chose dans une doctrine qui n’est point tout à fait le lieu de la finesse et des nuances. Puisque notre démobilisation intellectuelle ne peut être complète, puisque notre frontière de l’Est conserve ses bastions, acceptons que M. Barrès reste au service, tienne une place qui doit être occupée. On peut n’être pas plus « nationaliste » qu’il n’est lui-même catholique, et dire pourtant, quand on se défend de le vouloir autre et quand on le défend contre ceux qui le voudraient différent, ce qu’il dit des églises de village pour lesquelles il lutte : C’est pour moi-même que je me bats.

VI
LA RELIGION

M. Barrès a toujours paru occupé vivement et voluptueusement des choses religieuses. Il prend place dans le courant de sensibilité qui se rattache à Rousseau et à Chateaubriand, dans le romantisme religieux qui trouve même une de ses pointes bizarres en Huysmans. Évidemment M. Barrès nous fait songer d’ordinaire à Chateaubriand. Il appartient à la descendance du Génie du Christianisme dont il a écrit un commentaire contemporain dans la Grande Pitié des Eglises de France. Mais on peut légitimement s’amuser à voir dans la ligne qui va de M. Folantin à Durtal une image un peu caricaturale de la ligne qui réunit les figures religieuses du Culte du Moi aux pompes officielles de la Grande Pitié et de la Colline Inspirée. Une destinée singulièrement préconçue a voulu que dans la Gazette du Mois du premier numéro des Taches d’Encre, M. Barrès écrivît, à propos d’un article de Renan sur Amiel : « Comme elle repose des brutalités du journal, des aménités de la politique, cette souriante hypocrisie des sceptiques ! Et que nous chérissons tout cela ! Dans vingt ans nous tendrons les bras à quelque catholicisme un peu modifié. »

À cette époque, la façon dont autour de lui on tendait déjà les bras à ce catholicisme excitait son ironie. Quand il souriait de l’encrier de Chateaubriand posé sur la table de travail de M. de Vogüé, se doutait-il qu’il était désigné comme l’héritier de ce meuble ? Dans Trois stations de psychothérapie, il signalait « une confusion, fort à la mode aujourd’hui, entre la sensibilité de nos délicats et le sentiment religieux. D’ailleurs nos néo-catholiques ne sont que des esprits vagues auxquels il ne convient pas de prêter plus d’importance qu’à la tasse de thé où ils se noieront[119] » Il ne faut jamais dire : Théière, je ne prendrai pas de ton thé.

D’ailleurs, dans la tasse de thé néo-catholique, il y avait dès cette époque entre Melchior de Vogüé et M. Barrès la différence du nuage de lait qui se noie doucement au filet de rhum qui parfume savamment. M. Barrès, avec un parti franc, donnait son dilettantisme religieux pour du dilettantisme, s’amusait même à en affiner plus délicatement la pointe pour égratigner en le caressant le petit troupeau des oratoires voguistes : « Ah ! s’écriait-il dans Sous l’œil des Barbares, quelque chose à désirer, à regretter, à pleurer ! pour que je n’aie pas la gorge sèche, la tête vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des curés, des ingénieurs, des demoiselles et des collectionneurs ![120] » Et l’adolescent alors à l’âge ingrat indiquait le point religieux vers lequel s’orientait un sentiment qui lui était si peu particulier : « C’est quand la fierté me manque qu’il faut violemment me secourir et me mettre un dieu dans les bras, pour que du moins le prétexte de ma lassitude soit noble[121]. »

Mais, avec ce sentiment réaliste et constructeur dont il n’a jamais été dépourvu, et qui le préparait alors à la méthode des Exercices spirituels, M. Barrès n’a point supporté qu’une source aussi puissante que le sentiment religieux ne lui procurât que les émotions d’un nihilisme sentimental. « À notre cosmopolitisme, à notre dilettantisme; à notre cher nihilisme enfin, pour dire le mot qui résume le mieux notre déracinement moral, la grande ville catholique restitue leur sens complet, en même temps qu’elle leur donne sa haute allure. À sa lueur nos dégoûts et notre ardeur m’apparaissent ce qu’ils sont en réalité, un sentiment religieux[122]. » Plutôt qu’un sentiment religieux une sensualité religieuse qui s’attarde sur les tendresses, les tiédeurs et les clairs-obscurs de l’âme. Cette sensualité doit entrer dans une vie bien comprise et un peu intéressée : « L’art de se servir des hommes, l’art de jouir des choses, l’art de découvrir le divin dans le monde qui sont, n’est-ce pas ? les trois amusements ; le jeu complet d’un civilisé, Rome les enseigne, et d’une maîtrise incomparable[123]. » Plus que Rome sans doute Renan les a enseignés à M. Barrés, ou plutôt M. Barrès a transporté la sensualité verbale de Chateaubriand dans la sensibilité idéologique de Renan. Si j’emploie ces noms propres, c’est à peu près dans le sens où j’emploierais des noms communs pour désigner des idées. Ils ont l’avantage de grouper rapidement aux yeux d’un lecteur instruit tout un ensemble psychologique et littéraire. Ils ne signifient pas que M. Barrès ait senti ou pensé d’après Chateaubriand ou Renan. Simplement, venant après eux, il nous permet de référer ses émotions et ses idées à un genre commun que leurs noms désignent commodément.

Des Stations de Psychothérapie à la Grande Pitié on suivrait facilement chez M. Barrès tout ce couloir obscur et tiède, cette disposition à une religiosité complaisante. Le néo-catholicisme, explique-t-il dans ce curieux morceau de Du Sang qui s’appelle La Volupté dans la Dévotion, c’est « une façon de mêler la sensualité à la religion, c’est de la piété indifférente au dogme, le goût du brisement de cœur[124]. » Ce sont bien en effet les trois caractères du néo-catholicisme de M. Barrès, les trois morceaux de sucre qu’il a su mettre dans sa tasse de thé au lieu de s’y noyer lui-même comme l’héritier de Chateaubriand.

Sensualité. « Nous sommes une centaine qui regardons, à travers les grilles dorées, le prêtre dire sa messe, et j’appuie ma main sur la balustrade de jaspe, précieuse au toucher comme un corps de femme[125]. » Le président de Brosses disait de la Sainte Thérèse du Bernin : Si c’est là l’amour divin je le connais. M. Barrès se plaint d’avoir été traité avec quelque méfiance par les supérieures des couvents de Tolède auxquelles il demandait à faire ses dévotions devant les Greco. Ces sages et discrètes personnes pressentaient-elles sa manière d’entendre la messe ou, mieux, de regarder la messe ?

Piété indifférente au dogme, — dont il a écrit dans certaines pages des Amitiés Françaises l’admirable cantilène. Lisez ses pages sensuelles sur Lourdes, ces vapeurs d’encens épais où pèse l’idée de tous les bonheurs impossibles, de toutes les vies que l’on imagine sans les vivre, de ces malaises et de ces ferveurs dont est faite la piété propre : « Des images qui ne peuvent plus vivre sollicitent tous mes sens, et c’est à les parfaire, démence ! que j’occupe mon énergie. Il est des Lourdes sur toute la terre ; il y a pour les plus incrédules d’absurdes promesses de bonheur. De telles minutes où l’on s’enfonce plus avant que l’espérance nous maintiennent sur le fil de notre mince et pure destinée. Je me croyais si loin ! Bien au contraire, j’ai tant reculé ! Nos voix de désirs font un écho de nos vies antérieures. Ma chanson heurtée, elliptique, c’est le haut chant de mes profondeurs, c’est un oiseau de mes ténèbres qui volette dans mon plein jour[126]. »

Le goût du brisement du cœur. « Les souffrances d’amour… décantent nos sentiments, fécondent des cellules jusqu’alors stériles de notre moelle, et nous poussent aux émotions religieuses[127]. » C’est dans les froissements et les humiliations que se trempe la sensibilité.

Lorsque M. Barrès, après la Séparation, prit en main la cause des églises menacées de ruine, certains parlementaires habitués à manier des idées simples et des clichés bien éprouvés lui disaient avec un clignement d’yeux intelligent : « Une religion pour le peuple, parbleu ! — Pas du tout, répondait M. Barrès. C’est pour moi-même que je me bats. » Et M. Barrès avait raison : « Les églises, écrivait-il déjà en 1892, quel qu’ait été le goût de Marie Bashkertseff pour les salons et pour l’art, demeurent le rendez-vous de qui voyage avec le souci des choses psychiques[128]. » C’est ainsi qu’en défendant les églises il a défendu son bien. Et l’âme n’a qu’à se résigner à cette évolution si claire ici et si logique : l’art est né à l’ombre des églises, mais les églises aujourd’hui trouvent à l’ombre de l’art leur prolongement d’existence.

M. Barrès dans la Grande Pitié des Églises de France ne fait en somme que leur payer sa dette de reconnaissance. Il leur a demandé successivement des services divers, également importants.

Les trois Idéologies transposent, pour le culte du Moi, les parties les plus délicates et les plus intimes du christianisme dans l’Unum necessarium de l’égotisme. Église militante, souffrante, triomphante, désignent le peuple intérieur des émotions. Méditant dans Un Homme Libre sur le Christ de Léonard, M. Barrès conclut : « Mon royaume n’est pas de ce monde ; mon royaume est un domaine que j’embellis méthodiquement à l’aide de tous mes pressentiments de la beauté ; c’est un rêve plus certain que la réalité, et je m’y réfugie à mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familières[129]. » L’Homme Libre parle souvent de Dieu, qui est tantôt le moi, tantôt « la somme des émotions ayant conscience d’elles-mêmes »[130]. Une « piété indifférente au dogme » est utilisée ici pour l’Église intérieure comme elle sera utilisée ailleurs pour créer le sentiment obscur et vivant de la terre et des morts : « J’ai prié sur la Lorraine comme dans un cimetière, mais précisément une telle prière, sans objet déterminé, pourrait hausser l’âme lorraine et ranimer cette morne terre[131]. »

Mais dans le Roman de l’Énergie Nationale, ce massif important de l’œuvre de M. Barrès, la place de la religion est nulle. Aucune allusion au phénomène religieux. Des sept Lorrains, un seul catholique, Gallant de Saint-Phlin, et vraiment sa religion n’a rien de subtil. On goûtera son attitude devant M. et Mme Roemerspacher : « Saint-Phlin, convaincu jusqu’à l’évidence par la vue de ces deux jeunes gens qu’il se trouvait en présence d’une bonne pierre de l’édifice français, d’un excellent élément de conservation sociale, souhaitait qu’un prêtre d’esprit trouvât un expédient pour bénir leur mariage. Il ne voulait pas imposer une divorcée à sa femme, et pourtant il rêvait de recevoir les Rœmerspacher à Saint-Phlin »[132]. Ainsi Saint-Phlin, bon catholique et bon Français, souhaiterait que l’Église fît avec « esprit » une entorse à ses lois plutôt que d’imposer à sa femme, représentée comme une petite fille fort insignifiante, une modification aux usages de salon qui lui furent transmis avec des recettes d’entremets et des moyens de défense contre les mites ! Quinze lignes plus bas il songe que ce pauvre Sturel « a toujours obéi à ses nerfs ». Mais Sturel lui-même, assez fameux individualiste, n’a jamais pensé à faire brûler une si grande forêt pour faire cuire un si petit œuf. Il est piquant que la seule page du Roman de l’Énergie Nationale où affleure un pointement de catholicisme se rattache encore sous les sédiments nouveaux au vieux massif du Culte du Moi.

C’est dans la troisième partie de son œuvre, celle qui se groupe autour des Bastions de l’Est, que M. Barrès a abordé la question religieuse avec une véritable plénitude et qu’il a cessé de voir dans le christianisme un jeu de symboles commode au moi individuel ou social. Les Amitiés Françaises, la Colline Inspirée, la Grande Pitié des Eglises de France traitent longuement des choses religieuses, et avec gravité et respect, mais toujours dans le même état de sentimentalisme vague qui ne satisfait plus les générations récentes. « J’ai surpris la poésie au moment où elle s’élève comme une brume des terres solides du réel[133] » dit-il dans la Colline Inspirée. Et, dans la Grande Pitié : « Je ne vois pas dans la nature les dieux à demi formés des anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux à demi défaits. » Ce qui demeure de plus solide et de plus stable dans l’attitude religieuse de M. Barrès, de plus cohérent dans cette fuite onduleuse de dieux à demi défaits, c’est une idée positive et réaliste de la continuité humaine. Sion-Vaudémont « nous dit avec quelle ivresse une destinée individuelle peut prendre place dans une destinée collective et comment un esprit participe à l’immortalité d’une énergie qu’il a beaucoup aimée »[134]. La plasticité des signes et des réalités chrétiennes, qui s’ordonnait jadis autour du Culte du Moi, s’ordonne maintenant autour du sentiment nationaliste de la tradition, et, comme le catholicisme est éminemment une tradition, comme il figure la plus grande et la plus longue des traditions humaines, le sentiment religieux se place aujourd’hui chez M. Barrès plus exactement et plus simplement qu’autrefois de plain-pied avec ses préoccupations ordinaires. Dans les Trois Stations il prétendait montrer que « cosmopolites et catholiques sont de la même famille » parce qu’« ils ont à un degré tourmentant le sens du précaire, le désir de la perfection ». Son ordre d’idées lui ferait au contraire connaître que nationalistes et catholiques sont de la même famille parce qu’ils retiennent à un degré pacificateur le sens du durable, la possession d’un passé, d’un ordre, d’une tradition. Mais l’Église fournit pareillement aux deux ordres de symbole. Écrivant une préface à des Pages choisies de M. Barrès, M. Henri Brémond disait : « Deux grands partis travaillent l’indivisible Église, elle-même au-dessus de tous les partis et qui signerait sa déchéance le jour où, par impossible, elle réserverait le monopole de sa défense à l’un ou à l’autre de ces deux partis qui prétendent la représenter. Les uns exaltent en effet la charte de liberté que nous a donnée le Christ ; les autres l’étroite discipline qui seule peut sauver de l’anarchie un des plus vastes royaumes qui soient au monde[135]. » Ce sont ces deux partis de pensée que M. Barrès, à son tour, exprime dans la Chapelle et la Prairie de la Colline Inspirée. Dualisme qui dans le roman comporte, avec les derniers moments de Léopold Baillard, avec le sacrifice du Père Aubry (inspiré sans doute à M. Barrès par les Récits d’une Sœur et la mort d’Albert de la Ferronays) une fin, une décision, une subordination à la discipline. Mais la prairie et la chapelle n’en continuent pas moins à mener en M. Barrès leur dialogue indéfini. Et la chapelle, sur son pic, comme celle du Puy-en-Velay, est bien haute, et, sous le rayon intelligent qui la dore, d’apparence inaccessible : « Mon rêve, écrivait M. Barrès dans le Jardin, fut toujours de convaincre celle que j’aimerais qu’elle entre à la Réparation ou au Carmel pour appliquer pleinement les doctrines que je chéris et réparer toutes les atteintes que je leur porte[136]. » C’est du même fonds que M. Barrès a vu de sa Prairie mosellane, celle de Kundry, de Velu II, de Sturel, de Baillard, dans Bérénice repentante ou Rome définitrice ses déléguées à la Chapelle.

  1. Le Voyage de Sparte, p. 143.
  2. Un Homme Libre, p. 66.
  3. Scènes et Doctrines, p. 263.
  4. Humain, trop humain, tr. fr., I, p. 216.
  5. Le Culte du Moi, p. II.
  6. Sous l’œil des Barbares, p. 119.
  7. Amori et Dolori sacrum, p. 63.
  8. L’Appel au Soldat, p. 372.
  9. Le Voyage de Sparte, p. VII.
  10. Les Déracinés, p. 176.
  11. Au Service de l’Allemagne, p. 29.
  12. Journal officiel du 29 octobre 1907.
  13. Les Déracinés, p. 193.
  14. L’Appel au Soldat, p. 384.
  15. Amori et Dolori sacrum, p. 56.
  16. Du Sang, p. 41.
  17. Un Homme Libre, p. 186.
  18. Le Jardin de Bérénice, p. 78.
  19. Amori et Dolari Sacrum. p. 251.
  20. Scènes et Doctrines, p. 8.
  21. Amori et Dolori Sacrum. p. 19.
  22. Les Amitiés Françaises, p. 152.
  23. Amori et Dolori Sacrum, p. 17.
  24. Le Voyage de $parte, p. 104.
  25. Du Sang, p. 124.
  26. L’Appel au Soldat, p. 536.
  27. Du Sang, p. 4.
  28. Les Déracinés, p. 121.
  29. L’Énnemi des Lois, p. 17.
  30. Leurs Figures. p. 22.
  31. Leurs Figures, p. 104.
  32. Id., p. 83.
  33. Id., p. 60.
  34. Id., p. 69.
  35. Id., p. 113.
  36. La Mort de Venise, p. 35.
  37. Id., p. 112.
  38. Id., p. 130.
  39. Sous l’œil des Barbares, p. 182.
  40. L’Union Sacrée, p. 203.
  41. Amori et Dolori Sacrum, p. 13.
  42. Leurs Figures, p. 124.
  43. Id., p. 116.
  44. Amori et Dolori Sacrum, p. 43.
  45. Les Déracinés, p. 464.
  46. Les Déracinés, p. 479.
  47. Leurs Figures, p. 295.
  48. L’Ennemi des Lois, p. 163.
  49. L’Ennemi des Lois, p. 140.
  50. Colette Baudoche, p. 65.
  51. Le Voyage de Sparte, p. 208.
  52. Le Jardin de- Bérénice, p. 64.
  53. Le Voyage de Sparte, p. 160.
  54. Id., p. 159.
  55. Les Amitiés Françaises, p. 120.
  56. Colette Baudoche.
  57. L’Appel au Soldat, p. 61.
  58. Leurs Figures, p. 246.
  59. Les Déracinés, p. 407.
  60. Colette Baudoche, p. 28.
  61. Id., p. 38.
  62. La Colline Inspirée, p. 43.
  63. Id., p. 172.
  64. La Colline Inspirée, p. 39.
  65. Les Déracinés, p. 474.
  66. L’Ennemi des Lois, p. 67.
  67. Id., p. 203.
  68. Les Déracinés, p. 86.
  69. Toute Licence sauf contre l’Amour, p. 220.
  70. De Hegel aux cantines du Nord, p. 46.
  71. De Hegel aux cantines du Nord, p. 44.
  72. Scènes et Doctrines, p. 14.
  73. Le Jardin de Bérénice, p. 12.
  74. De Hegel aux cantines du Nord, p. 58.
  75. Le Voyage de Sparte, p. 257.
  76. Scènes et Doctrines, p. 250.
  77. Les Amitiés Françaises, p. 243.
  78. L’Appel au Soldat, p. 466.
  79. Id., p. 545.
  80. Scènes et Doctrines, p. 1.
  81. Du Sang, p. 85.
  82. L’Appel au Soldat, p. 209.
  83. L’Appel au Soldat, p. 103.
  84. ld., p. 5.
  85. ld., p. 184.
  86. Leurs Figures, p. 136
  87. Id., p. 142.
  88. Id., p. 156.
  89. Id., p. 185.
  90. Id., p. 206.
  91. Id., p. 206.
  92. L’Appel au Soldat, p. 183.
  93. Id., p. 211.
  94. Scènes et Doctrines, p. 80.
  95. Scènes et Doctrines, p. 102.
  96. L’Appel au Soldat, p. 54.
  97. L’Amitié des Tranchées, p. 240.
  98. La Croix de Guerre, p. 99.
  99. Les Saints de la France, p. 329.
  100. L’Union Sacrée, p. 201.
  101. Les Voyages de Lorraine et d’Artois.
  102. Les Saints de la France, p. 229.
  103. La Croix de Guerre, p. 211.
  104. Id., p. 212.
  105. Les Familles Spirituelles, p. 212.
  106. La Croix de Guerre, p. 47.
  107. La Croix de Guerre, p. 324.
  108. Les Saints de la France, p. 246.
  109. La Croix de Guerre, p. 336.
  110. Id., p. 411.
  111. Sur le Chemin de l’Asie, p. 156.
  112. La Croix de Guerre, p. 9.
  113. Les Voyages de Lorraine, p. 303.
  114. Les Saints de la France, p. 21.
  115. Id., p. 73.
  116. La Croix de Guerre, p. 202.
  117. Sur le Chemin de l’Asie, p. 135.
  118. L’Amitié des Tranchées, p. 251.
  119. Trois Stations, p. 84.
  120. Sous l’œil des Barbares, p. 190.
  121. Id., p. 189.
  122. Trois Stations, p. 66.
  123. Id., p. 146.
  124. Du Sang, p. 110.
  125. Greco, p. 84.
  126. Les Amitiés Françaises, p. 229.
  127. Le Jardin de Bérénice, p. 70.
  128. Trois Stations, p. 56.
  129. Un Homme Libre, p. 164.
  130. Id., p. 126.
  131. Les Amitiés Françaises, p. 244.
  132. Leurs Figures, p. 285.
  133. La Colline Inspirée, p. 24.
  134. Id., p. 8.
  135. Vingt-cinq années de vie littéraire, p. LXXXII.
  136. Le Jardin de Bérénice, p. 42.