Trente poésies russes/16

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Chanson de la Bohémienne

(D’APRÈS POLONSKY )




Collin - Trente poésies russes, 1894.djvu43.png




CHANSON DE LA BOHÉMIENNE



Notre bûcher mourant dans l’ombre jette à peine
Un rayon impuissant à percer les brouillards ;
Nous pouvons, dans la nuit qui s’étend sur la plaine,
Nous faire nos adieux sans craindre les regards.

Car je serai bien loin, oui, bien loin, quand l’aurore
Reviendra resplendir au firmament, demain.
Où s’en va ma tribu, je la suis ; et j’ignore,
En la suivant toujours, le but et le chemin.


Pauvre bohémienne, il faut que je m’en aille
À travers l’infini des steppes et des bois.
Adieu ! Serre le nœud de mon châle à ma taille
Et prends-moi dans tes bras une dernière fois !…

Vois-tu ? Comme les bouts flottants de ma ceinture,
Reliés par tes doigts, sont l’un à l’autre unis,
Nous nous sommes, un jour, rencontrés d’aventure
Et déjà nos amours sont à jamais finis.

Obscur est l’avenir que le sort nous destine.
Nul ne sait sur quel bord le vent me poussera.
L’écharpe que ta main croise sur ma poitrine,
Nul ne sait quelle main, là-bas, la dénouera.

Et toi ?… Sur tes genoux, bientôt, une autre femme
De sa voix la plus tendre, après moi, comme moi,
Séduira ton oreille et charmera ton âme…
Souviens-toi, du moins, souviens-toi !