Trois Entretiens/II

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Traduction par Eugène Tavernier.
Plon (p. 47-111).


DEUXIÈME ENTRETIEN


Audiatur et altera pars.


Le jour suivant, à l’heure convenue, le thé de la fin de l’après-midi, je me trouvai sous les palmiers avec les autres personnes. Seul le Prince manquait. Nous avions à l’attendre. Comme je ne joue pas aux cartes, j’employai la soirée à résumer tout ce deuxième entretien, depuis le commencement. Cette fois, l’Homme politique parla beaucoup et en phrases tissées d’une manière si étendue et si complexe que tout rapporter avec une exactitude littérale était chose impossible. Je dus me borner à reproduire une suffisante quantité de ses propres sentences, en m’efforçant de leur laisser leur ton général ; mais, naturellement, pour exposer la substance de son discours, il m’a fallu souvent me servir de mon propre vocabulaire.


L’HOMME POLITIQUE. – Depuis longtemps, j’ai remarqué une chose bizarre : les gens qui ont la marotte d’une espèce de morale supérieure n’arrivent jamais à posséder la plus simple et la plus nécessaire vertu et même, suivant moi, l’unique vertu nécessaire, c’est-à-dire la politesse. Aussi, avons-nous lieu de remercier le Créateur de ce qu’il y a, relativement, si peu de personnes attachées à cette idée de morale supérieure – je dis idée, parce que je n’en ai jamais rencontré la réalité et parce que je n’ai aucune raison de croire à l’existence d’une chose pareille.

LA DAME. – Ce n’est pas nouveau. Mais ce que vous dites de la politesse est vrai. En attendant que vienne le sujet en question[1], essayez donc de démontrer que la politesse est la seule vertu nécessaire. Démontrez sans insister ; ainsi que, dans un orchestre, on essaie les instruments avant de commencer l’ouverture.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est cela ; lorsque les sonorités sont isolées. Cette monotonie va s’imposer, puisque, jusqu’à l’arrivée du Prince, presque personne n’entreprendrait de soutenir l’autre opinion et que, ensuite, devant lui, parler de la politesse serait insuffisamment poli.

LA DAME. – C’est certain. Et, maintenant, vos preuves ?

L’HOMME POLITIQUE. – Vous admettez, je pense, qu’on peut très bien vivre dans une société où ne se rencontre pas un seul homme chaste, ni un seul homme désintéressé, ni un seul homme capable d’abnégation. Moi, du moins, j’ai toujours tiré bon parti de ces compagnies-là.

LA DAME. – Par exemple, à Monte-Carle ?

L’HOMME POLITIQUE. – À Monte-Carle et dans tous autres lieux. Nulle part on ne ressent la nécessité d’avoir près de soi quelques représentants ni même un seul représentant de la vertu supérieure. Par contre, essayez donc un peu de vivre dans une société où pas un homme ne serait poli.

LE GÉNÉRAL. – Je ne sais de quelles sociétés vous voulez parier ; mais dans les campagnes de Khiva et de Turquie on aurait eu probablement de la peine à se passer des vertus autres que la politesse.

L’HOMME POLITIQUE. – Vous pourriez même dire que pour les voyageurs qui parcourent le centre de l’Afrique la seule politesse ne suffirait pas. Mais je parle de la vie régulière et journalière qu’on mène parmi des hommes cultivés. Là, aucun besoin d’aucune vertu supérieure, ni de ce qui s’appelle le christianisme. (À M. Z…) : Vous hochez la tête ?

M. Z… – Je songe à un triste évènement que j’ai appris ces jours derniers.

LA DAME. – À quoi donc ?

M. Z… – Mon ami N… est mort subitement.

LE GÉNÉRAL. – Le célèbre romancier ?

M. Z… – Lui-même.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, à propos de sa mort, les journaux se sont exprimés d’une manière assez obscure.

M. Z… – Obscure, c’est le mot.

LA DAME. – Mais pourquoi y songez-vous précisément à cette minute ? Serait-il mort par l’effet de l’impolitesse de quelqu’un envers lui ?

M. Z… – Au contraire, il a été victime de son excessive et propre politesse.

LE GÉNÉRAL. – Parmi nous, là-dessus, l’accord ne serait pas unanime.

LA DAME. – Racontez l’histoire, si c’est possible.

M. Z… – Elle n’a rien qu’on doive dissimuler. Lui aussi, mon ami pensait que la politesse est, non pas l’unique vertu, mais, en tout cas, l’indispensable premier degré de la moralité sociale. Il se croyait obligé d’en accomplir toutes les prescriptions, et de la manière la plus rigoureuse. Parmi ces devoirs, il s’était imposé le suivant : lire toutes les lettres qu’il recevait, même celles que lui adressaient des personnes inconnues, et, de même, tous les livres et toutes les brochures dont on l’invitait à rendre compte ; répondre à chaque lettre et rédiger tous les comptes rendus demandés ; se conformer soigneusement, en général, à toutes les sollicitations qui lui étaient faites et accomplir toutes les démarches qu’on attendait de lui. De cette façon, il passait toute sa journée à se fatiguer pour les affaires des autres et n’avait que la nuit pour s’occuper des siennes. En outre, toutes les invitations, il les acceptait ; et il recevait tous les visiteurs, qui encombraient son domicile. Quand mon ami était jeune et pouvait facilement supporter les boissons fortes, cette vie de galérien, qu’il s’était faite par politesse, l’accablait sans toutefois l’enfoncer dans la tragédie : le vin lui procurait de la gaîté et le sauvait du désespoir. Il lui était arrivé de vouloir se pendre et déjà il s’était saisi d’une corde, mais il l’avait lâchée pour la bouteille ; et une fois que celle-ci l’avait enivré, il tirait sa chaîne avec un nouveau courage. Mais il était d’un tempérament délicat ; aussi, lorsqu’il eut quarante-cinq ans, nécessité lui fut de renoncer aux boissons fortes. Avec le régime de la sobriété, sa vie de galérien lui parut un enfer ; et maintenant on m’annonce qu’il s’est suicidé.

LA DAME. – Allons donc ! Pour unique motif de politesse ? Tout simplement, il était fou.

M. Z… – Bien sûr, il avait perdu l’équilibre de son âme, mais je pense que le mot « simplement » est le moins exact.

LE GÉNÉRAL. – En effet, j’ai vu des cas de folie qui rendent fous les gens qui les étudient de près. Non, ce n’est pas si simple.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais enfin, évidemment, ici la politesse n’est pas en question. Pas plus que le trône d’Espagne n’était responsable de la folie du conseiller titulaire Popritschine[2], l’obligation de la politesse n’a joué un rôle dans la folie de votre ami.

M. Z… – Naturellement, je ne suis pas ennemi de la politesse, mais je refuse de l’élever au rang de règle absolue.

L’HOMME POLITIQUE. – Une règle absolue, de même que n’importe quelle chose absolue, cela c’est seulement une invention de gens qui n’ont pas le sens commun ni le sentiment de la réalité vivante. Je n’admets aucunes règles absolues ; j’admets seulement des règles indispensables. Par exemple, je sais très bien que si je n’observe pas la règle de la propreté, je me dégoûterai moi-même et je dégoûterai autrui. Comme je ne désire pas éprouver ni provoquer des sensations désagréables, je m’astreins inviolablement chaque jour à me laver, à changer de linge, etc. Je n’accepte pas cette obligation à titre d’usage admis par les autres et par moi-même, ou parce qu’elle a quelque chose de sacré et qu’on ne peut l’enfreindre sans pécher. C’est simplement parce que l’infraction dont il s’agit deviendrait, ipso facto, une incommodité matérielle. Tout à fait de la même manière j’envisage en général la politesse, dont, positivement, la propreté est une partie. Pour moi, ainsi que pour les autres, il est beaucoup plus commode d’observer que de violer les lois de la politesse ; donc, je m’y conforme. Franchement, voyons, s’imaginer, comme l’a fait votre ami, que la politesse exigeait de lui qu’il répondit à toutes les lettres et à toutes les sollicitations, sans tenir compte des commodités ni des convenances – cela n’est pas la politesse, mais un absurde sacrifice de soi-même.

M. Z… – Le scrupule développé sans mesure a dégénéré chez lui en une manie funeste.

LA DAME. – C’est effroyable de songer qu’un homme ait pu périr par suite d’une telle stupidité. Est-ce que vous ne pouviez pas lui faire entendre raison ?

M. Z… – Je m’y suis efforcé de toute manière. J’avais même le très énergique concours d’un pèlerin du mont Athos, à moitié fou mais bien remarquable. Mon ami l’estimait beaucoup et le consultait souvent sur les affaires spirituelles. Cet homme, du premier coup, aperçut où était la racine du mal. Je connais parfaitement ce voyageur ; et parfois il m’est arrivé d’assister à leurs entretiens. Quand mon ami commençait à lui communiquer ses doutes sur une question de morale – avait-il eu raison en telle chose ? n’avait-il pas eu tort en telle autre ? – aussitôt Varsonophii l’interrompait : – « Oh ! Pourquoi te désoles-tu de tes péchés ? Laisse cela, c’est inutile. Écoute-moi donc : pèche cinq cent trente-neuf fois par jour, pourvu que tu n’en aies pas de regret. Voilà l’essentiel. En effet, pécher et se repentir, n’importe qui peut le faire ; mais, toi, ne le regrette jamais. Si le péché est un mal, c’est un mal de s’en souvenir, ce qui équivaut à avoir de la rancune, et ce que personne n’approuve. Il n’y a rien de pire que d’avoir de la rancune, c’est-à-dire de se rappeler ses péchés. Mieux vaut pour toi te souvenir du mal que les autres te font. C’est un procédé avantageux ; car ainsi tu seras sur tes gardes. Le mal que tu fais, oublie d’y penser, afin qu’il n’en reste rien. Il n’y a qu’un seul péché mortel : la tristesse, parce qu’elle engendre le désespoir. Le désespoir n’est pas à proprement parler un péché, mais c’est la mort spirituelle elle-même. Ensuite, qu’y a-t-il encore en fait d’autres péchés ? L’ivrognerie ? Qu’est-ce que c’est ? Un homme raisonnable boit en proportion de ce qu’il peut absorber ; il ne boit pas au-delà de sa capacité ; mais un fou s’enivre avec de l’eau de source, et cela prouve que la violence n’est pas dans le vin mais dans la folie. D’antres, par folie, se brûlent avec de l’eau-de-vie, et se noircissent non pas seulement à l’intérieur mais aussi au dehors ; et ils projettent de petites flammes – je l’ai constaté de mes propres yeux. On ne sait plus de quel péché accuser l’homme de qui sortent les flammes de la Géhenne. En ce qui concerne les diverses infractions au septième commandement, je dis, la main sur la conscience : il est difficile de juger, mais absolument impossible de louer. Bien entendu, je ne recommande pas. Certainement c’est un plaisir pénétrant, mais, en fin de compte, il produit la tristesse et il abrège la vie. Si tu ne me crois pas, regarde au moins ce qu’a écrit là-dessus un savant docteur allemand. – Et Varsonophii tira d’un rayon un livre d’aspect ancien et commença à le feuilleter. – Rien que le titre a de la valeur. Ma-cro-bi-otique, de Hu-fland. Regarde ici, page 176… – Et, en faisant des pauses, il lut en entier la page où l’auteur allemand expose les inconvénients de dépenser sans mesure les forces de la vie. – Tu vois. Est-ce le fait d’un homme raisonnable de s’épuiser de la sorte ? Naturellement, dans l’absurde jeunesse, on ne connaît pas la valeur des choses ; mais, ensuite, elles nous deviennent chères. Se rappeler tout son passé et le déplorer en disant : – Pourquoi ai-je perdu mon innocence, la pureté de mon âme et de mon cœur ? – cela, je t’assure, cela est pure stupidité, et revient à faire le bouffon du diable. Il a lieu d’être flatté de ce que ton âme ne voie plus rien en avant ni en haut et que, tout entière, elle se débatte dans la boue. Voici mon conseil : quand le diable commence à te troubler par cette pensée de désespoir, crache par terre et essuie avec le pied, en disant : – Voici tous mes graves péchés ; ils ne sont pas très importants pour moi. – N’aie pas peur. il reculera. Je parle par expérience. Et ensuite, quelles sont tes autres iniquités ? Je ne m’imagine pas que tu te mettes à voler. Et si tu as volé – petit malheur : maintenant, tout le monde vole. Ne te préoccupe donc pas de ces bagatelles, mais, uniquement, tiens-toi en garde contre la tristesse seule. Quand s’éveille la pensée de tes fautes, lorsque tu te mets à te demander : – N’ai-je pas offensé quelqu’un de quelque manière ? – alors va au théâtre ou dans quelque compagnie joyeuse, ou lis un peu les journaux des histrions. Enfin, tu veux absolument de moi des règles ; en voici une pour ton usage : sois ferme dans la foi, non par crainte du péché, mais parce qu’un homme intelligent goûte beaucoup de satisfaction à vivre avec Dieu ; sans Dieu la vie est abominable. Approfondis la parole de Dieu. La lire avec discernement, ne fût-ce qu’un verset, cela vaut autant que de donner un rouble. Chaque jour, prie une ou deux fois, avec sentiment. Bien sûr, tu n’oublies pas de te laver ; eh bien, pour l’âme, une sincère prière vaut mieux que n’importe quel savon. Pour ton estomac et les autres organes intérieurs, pratique le jeûne ; maintenant, tous les docteurs conseillent le jeûne aux quadragénaires. Ne le soucie pas des affaires des autres et ne t’occupe pas de bienfaisance quand tu as de la besogne. Sur ton chemin, donne aux pauvres, sans compter. Ne compte pas non plus pour donner aux églises et aux monastères. Le contrôle céleste en fait l’addition. Ainsi tu posséderas la santé de l’âme et du corps. Des hypocrites, de n’importe quel genre, aiment à se glisser dans l’âme d’autrui, parce que la leur est vide : abstiens-toi de leur parler. » – De tels discours exerçaient une bonne influence sur mon ami, mais ils ne parvinrent pas complètement à chasser le limon des impressions opprimantes. Dans les derniers temps, les relations devinrent rares entre lui et Varsonophii.

L’HOMME POLITIQUE. – En somme, votre pèlerin raisonne à peu près comme moi.

LA DAME. – Tant mieux. Mais, en réalité, quel merveilleux moraliste ! Pèche : l’essentiel est de n’avoir pas de regrets. Cette doctrine me plaît beaucoup.

LE GÉNÉRAL. – Mais je suppose qu’il ne dit pas cela à tout le monde. Sans doute, il a une autre prédication à l’usage des malfaiteurs et des meurtriers.

M. Z… – Certainement. Toutefois, en face de la défiance morale, il devient philosophe et même fataliste. Cela lui a valu d’inspirer de l’enthousiasme à une vieille dame très intelligente et très cultivée. Quoique de confession russe, elle avait fait son éducation à l’étranger. Ayant beaucoup entendu parler de notre Varsonophii, elle entra en relations avec lui. Il devint en quelque sorte son « directeur de conscience » [3]. Mais il ne la laissait guère lui parler des scrupules qu’elle éprouvait. Il lui disait : « Comment pouvez-vous être préoccupée de pareilles vétilles ? Qui est-ce qui a besoin d’en prendre souci ? Voyez donc : moi, pauvre moujik, ce que vous me racontez m’ennuie. Alors, pensez-vous que Dieu s’y intéresse ! » Et là-dessus d’expliquer : « Vous êtes vieille, vous êtes faible et jamais vous ne vaudrez mieux. » Elle me faisait ce récit en riant, avec des larmes dans les yeux. Elle essaya de le réfuter. Il arriva à la persuader par un récit emprunté à la vie des ermites d’autrefois. À nous, avec N…, Varsonophii l’a souvent raconté. Le récit est joli, mais peut-être vous paraîtrait-il un peu long.

LA DAME. – Résumez-le.

M. Z… – Je m’y appliquerai. Dans le désert de Nitrie, deux ermites travaillaient à leur salut. Bien que leurs cavernes ne fussent pas éloignées l’une de l’autre, ils ne se parlaient jamais ; sauf que, parfois, ils s’appelaient au moyen du chant d’un psaume. Ils vécurent ainsi assez longtemps. Ils acquirent une renommée qui se répandit à travers l’Égypte et même parmi les pays voisins. Or, une fois, le diable réussit à faire naître dans leurs deux âmes, et d’un seul coup, la même intention. Eux, sans s’être dit un mot, emportèrent les objets qu’ils avaient fabriqués : paniers et nattes, faits de feuillages et de rameaux de palmiers. Ensemble, ils se rendirent à Alexandrie. Là, ils vendirent le fruit de leur travail, puis, pendant trois jours et trois nuits, se livrèrent à la dissipation, en compagnie d’ivrognes et de prostituées. Après quoi, ils reprirent la route de leur désert.

L’un des deux se désolait et se lamentait : – Je suis perdu sans espoir. Il n’y a point de pardon pour une telle frénésie et pour une pareille saleté. Perdus, tous mes jeûnes, toutes mes veilles et toutes mes prières. D’un seul coup, j’ai tout détruit sans retour !

L’autre, marchant à côté de lui, chantait des psaumes, d’une voix joyeuse. Alors, le désespéré lui dit :

— Voyons, est-ce que tu es devenu fou ?

— Pourquoi donc ?

— Mais, comment n’es-tu pas désolé ?

— Et de quoi me désolerais-je ?

— Comment ? Et Alexandrie ?

— Que dire d’Alexandrie, sinon : gloire au Très-Haut, qui protège cette cité célèbre et pieuse !

— Mais nous, que sommes-nous donc allés faire à Alexandrie ?

— On le sait bien ce que nous avons fait : nous avons vendu nos corbeilles, nous avons vénéré saint Marc, nous avons visité les autres sanctuaires, nous sommes allés dans le palais du pieux préfet de la ville, nous avons conversé avec la vertueuse Leonilla…

— Mais est-ce que nous n’avons point passé la nuit dans une maison de débauche ?

— Dieu nous en préserve ! Nous avons passé la nuit dans le palais du patriarche.

— Ô saints martyrs ! Il a perdu la raison… Et où donc nous sommes-nous grisés avec du vin ?

— En fait de vin et de nourriture, nous avons goûté ce que nous fournissait la table du patriarche à l’occasion de la fête de la Présentation de la Très Sainte Vierge dans le Temple.

— Malheureux ! Et qui nous a donné des baisers ? pour ne point rappeler ce qui est pire encore.

— En nous retirant, nous avons eu l’honneur de recevoir le saint baiser du Père des Pères, bienheureux archevêque de la grande ville d’Alexandrie et de toute l’Égypte et de la Libye et de la Pentapole, juge universel, Kur-Timothée, avec tous les pères et les frères qui composent son clergé élu de Dieu.

— Mais, est-ce que tu te moques de moi ? Ou bien, est-ce que, après les horreurs d’hier, tu serais devenu possédé du diable ? Tu as caressé des prostituées, maudit !

— Vraiment, je ne sais duquel de nous deux le diable s’est emparé : de moi qui me réjouis des dons de Dieu, de la bienveillance que nous ont témoignée les hauts dignitaires ecclésiastiques et qui loue le Créateur avec toute créature ; – ou de toi qui enrages et qui appelles maison de débauche la demeure de notre bienheureux père et pasteur, et qui déshonores son pieux clergé lui-même, comme si tout ce monde représentait vraiment la débauche !

— Ah ! tu es hérétique ! Engeance d’Arius ! Maudite bouche de l’affreux Apollinaire !

L’ermite qui se désolait d’avoir péché se jeta sur son compagnon et, de toutes ses forces, se mit à le battre. Puis, en silence, tous deux regagnèrent leurs cavernes. L’un se désespéra toute la nuit, faisant retentir le désert de cris et de gémissements, se jetant contre le sol et le frappant de la tête ; tandis que l’autre, tranquille et joyeux, chantait des psaumes.

Au matin, l’idée suivante vint à l’esprit de l’ermite qui se repentait : – « Puisque, après plusieurs années, mes bonnes actions m’avaient procuré la grâce du Saint-Esprit, laquelle commençait à se manifester par des apparitions et par des miracles ; et puisque, après cela, je me suis livré aux turpitudes de la chair, me voilà donc coupable du péché contre l’Esprit Saint, péché qui, selon la parole divine, n’est pardonné ni dans la vie présente ni dans la vie future. J’ai jeté la perle de la pureté céleste aux pourceaux, c’est-à-dire aux démons. Ils l’ont foulée aux pieds et maintenant, s’étant retournés contre moi, ils me déchirent. Nul moyen d’en douter. Or, puisque, de toute façon, je suis perdu, que ferai-je ici, dans le désert ? » Et il repartit pour Alexandrie, où il s’abandonna à l’existence dissolue. Quand il manqua d’argent, il assassina et dépouilla un riche marchand, de complicité avec d’autres débauchés. Le crime ayant été découvert, le malheureux fut déféré à la justice de l’endroit et condamné à la peine capitale. Il mourut sans repentir.

Pendant ce temps-là, son ancien compagnon, continuant à pratiquer l’ascétisme, atteignit un très haut degré de sainteté et s’illustra par de grands miracles, tellement qu’une parole de lui suffisait pour que des femmes depuis longtemps stériles devinssent fécondes et pussent engendrer des enfants du sexe masculin. Quand il mourut, son corps, épuisé et desséché, manifesta tout à coup une sorte d’épanouissement de jeunesse et de beauté ; il brillait dans l’air et le remplissait de parfum. Sur ses reliques miraculeuses s’éleva un monastère. De l’Église d’Alexandrie son nom parvint à Byzance et de là vint s’inscrire dans le calendrier des saints de Kiev et de Moscou. – « La conclusion, et je dis la vérité, ajouta Varsonophii, c’est que tous les péchés ne sont pas des malheurs, excepté un seul : le découragement. Toutes les autres iniquités, les deux hommes les avaient commises ensemble ; et cependant un seul périt – celui qui avait perdu courage. »

LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, vous le voyez, les moines eux-mêmes ont besoin de la vaillance de l’âme ; et cependant on veut permettre d’abattre le courage militaire.

M. Z… – Je constate que, si nous avons un peu abandonné notre discussion sur la politesse, en revanche, nous nous sommes rapprochés du principal sujet de nos entretiens.

LA DAME. – Justement, voici le Prince qui arrive. Bonjour. Apprenez que, pendant que vous nous faisiez défaut, nous avons discutés sur la politesse.

LE PRINCE. – Je vous prie de m’excuser. Il m’a été impossible de me rendre libre plus tôt. J’ai reçu tout un ballot de papiers divers émanant de nos amis et différentes publications. Je vous montrerai cela plus tard.

LA DAME. – Entendu. Moi, ensuite, je vous raconterai, à propos de deux moines, une anecdote édifiante, qui a eu aussi le mérite de nous consoler de votre absence. Mais, maintenant, la parole est à notre Monte-Carliste actif et secret. Exposez-nous donc ce que vous avez à dire sur la guerre, comme suite à notre précédent entretien.

L’HOMME POLITIQUE. – De l’entretien d’hier j’ai retenu deux choses : l’allusion à Vladimir Monomach et le récit de guerre fait par le Général. Nous en ferons le point de départ pour l’examen ultérieur de la question. On ne peut contester que Vladimir Monomach n’ait eu raison d’écraser les Polovtsi, ni le Général de mettre en pièces les bachi-bouzouks.

LA DAME. –Donc, vous donnez votre assentiment ?

L’HOMME POLITIQUE. – Comme j’ai l’honneur de vous l’exposer, en effet, je reconnais que Monomach et le Général ont agi ainsi que, la situation étant donnée, ils devaient agir. Mais, de là, que s’ensuit-il au sujet de la manière dont nous devons considérer cette situation et, en outre, de la légitimité et de la perpétuité de la guerre et du militarisme ?

LE PRINCE. – C’est précisément ce que je dis, moi aussi.

LA DAME (à l’homme politique). – Alors, maintenant, vous voilà d’accord avec le Prince ?

L’HOMME POLITIQUE. – Si vous me permettez d’expliquer mon opinion sur la matière, vous verrez, d’une façon évidente, avec qui et sur quoi je suis d’accord. Mon opinion n’est qu’une déduction logique de l’incontestable réalité et des faits de l’histoire. Peut-on contester la signification historique et l’importance de la guerre ? N’est-elle pas le moyen principal, sinon unique, par lequel un État se fonde et s’affermit ? Montrez-moi un seul État qui se serait établi et fortifié en dehors de la guerre.

LA DAME. – Et les États-Unis ?

L’HOMME POLITIQUE. – Grand merci pour cet excellent exemple. Je parle de la fondation d’un État. L’Amérique du Nord, en tant que colonie européenne, fut, comme toutes les autres colonies, organisée non point par des soldats mais par des navigateurs. Quand elle voulut devenir un État, il lui fallut s’engager pour longtemps dans la guerre afin d’acquérir son indépendance politique.

LE PRINCE. – De ce qu’un État s’est fondé par la guerre, ce qui est incontestable, vous concluez, sans doute, à l’importance de la guerre. Mais moi je crois qu’on doit seulement en conclure que l’État n’a pas d’importance. Du moins, ainsi raisonnent les gens qui ont répudié le culte de la force.

L’HOMME POLITIQUE. – Allons ! Tout de suite le culte de la force ! Pourquoi donc ? Vous devriez plutôt essayer d’établir une société humaine en dehors des conditions auxquelles elle est assujettie, ou bien renoncer à tout ce qui dépend de ces conditions ; – alors, vous pourrez dire que l’État n’a pas d’importance. Mais tant que vous n’aurez pas fait cela, l’État et tout ce dont vous et nous lui sommes redevables, tout cela reste un fait immense, tandis que vos attaques contre lui se réduisent à de pauvres paroles. Donc, je le répète : la grande importance de la guerre, comme principale condition de la création de l’État, ce point ne supporte pas le doute ; mais, maintenant, voici ce que je demande : est-ce que cette grande affaire de la fondation de l’État ne peut pas être considérée comme terminée, dans ses lignes essentielles ? L’œuvre de détail, assurément, peut être accomplie sans qu’on ait besoin de recourir à un moyen aussi héroïque que la guerre. Dans l’Antiquité et durant le Moyen Âge, lorsque le monde de la culture européenne ne représentait qu’une île au milieu d’un océan de races plus ou moins sauvages, la guerre s’imposait directement, comme un moyen de défense personnelle. On avait besoin d’être toujours en mesure de repousser des hordes de toute espèce qui, sorties de régions inconnues, se précipitaient pour étouffer les faibles germes de la civilisation. Mais, à notre époque, ce sont les éléments non européens qui forment des îles, tandis que la culture européenne est devenue l’océan qui ronge les bords de ces îles. Nos savants, nos explorateurs, nos missionnaires ont fouillé tout le globe terrestre et nous n’avons rien aperçu qui menace d’un sérieux péril le monde civilisé. Avec beaucoup de succès, les sauvages s’appliquent à se détruire et à s’éteindre. Les soldats barbares, comme les Turcs et les Japonais, se civilisent et perdent leur instinct guerrier. Cependant, l’unification des peuples européens dans la vie sociale cultivée…

LA DAME (à demi-voix). – Monte-Carlo…

L’HOMME POLITIQUE. –… s’est augmentée au point qu’une guerre entre ces nations aurait positivement, sous tous les rapports, le caractère d’une guerre civile ; chose inexcusable, étant donnée la possibilité que nous avons de régler pacifiquement les conflits internationaux. À notre époque, régler de telles questions par la guerre serait aussi fantastique que de venir de Pétersbourg à Marseille en bateau à voile ou en tarantass à trois chevaux. J’avoue cependant que « la voile solitaire blanchit » [4] et « l’audacieuse troïka s’emporte » [5] sont beaucoup plus poétiques que les coups de sifflet d’un bateau à vapeur ou le cri : « En voiture, messieurs ! » De même, je suis prêt à reconnaître que « l’acier hérissé » [6] et « les régiments s’ébranlent, agités, étincelants » [7] ont la supériorité esthétique sur les portefeuilles des diplomates et devant les tables de drap des congrès de la paix. Mais le sérieux exposé d’une question si vitale ne doit, évidemment, ressentir aucun souci d’une appréciation esthétique de cette beauté qui n’appartient pas à la guerre réelle – chose absolument laide, je vous assure, – mais seulement au reflet que lui donne l’imagination du poète ou de l’artiste. Quand une fois tout le monde commence à comprendre que la guerre, avec toutes les ressources qu’elle offre à la poésie et à la peinture, – en quoi les guerres passées suffisent amplement, – n’a plus aujourd’hui aucune raison d’être, parce qu’elle ne procure plus d’avantages, et aussi parce que c’est un moyen trop coûteux et trop hasardeux pour recueillir des résultats qui peuvent être obtenus à meilleur marché et plus sûrement – alors, c’est que la période guerrière de l’histoire est finie. Bien entendu, je parle en grand[8]. D’aucune manière, il ne peut être question d’un désarmement immédiat. Mais je suis bien persuadé que nous et nos enfants ne verrons pas de grandes guerres, de guerres véritables ; et qu’en fait de petites guerres, nos petits-fils connaîtront seulement le récit de celles qui auront lieu dans quelque région de l’Asie ou de l’Afrique.

Au sujet de Vladimir Monomach, voici ma réponse : quand il fallait protéger l’avenir du jeune État russe contre les Polovtsi, puis contre les Tatares, etc., la guerre était la chose la plus importante et la plus nécessaire. Cela aussi on peut, jusqu’à un certain point, le dire de l’époque de Pierre le Grand, quand s’imposait le devoir d’assurer le sort de la Russie comme nation européenne. Mais, ensuite, l’importance de la guerre devient de plus en plus sujette à la discussion. Maintenant, ainsi que je viens de le dire, la période guerrière de l’histoire est terminée, en Russie comme partout. Ce que je viens de dire de notre peuple s’applique, naturellement, mutatis mutandis, aux autres pays européens. Partout, autrefois, la guerre était le principal et inévitable moyen de protéger et de fortifier la vie publique et nationale ; et partout, à cause même de la réalisation de ce but, elle perd sa raison d’être.

Soit dit par parenthèse, je m’étonne que certaines philosophies d’aujourd’hui traitent du sens de la guerre sans tenir compte des époques. La guerre a-t-elle un sens ? C’est selon[9]. Hier, peut-être, elle avait une signification partout ; aujourd’hui, elle en a une seulement dans quelque région de l’Afrique et dans l’Asie centrale, là où se trouvent encore des peuples sauvages ; mais demain on ne la comprendra plus nulle part. Il y a lieu de remarquer qu’en perdant sa valeur pratique la guerre perd aussi, quoique lentement, sa mystique auréole. Cela est évident même parmi un peuple arriéré en masse, comme le nôtre. Jugez vous-mêmes : l’autre jour, sur le ton du triomphe, le Général nous a montré que chez nous tous, les saints sont ou des moines ou des soldats. Mais, je vous en prie, dites-moi donc à quelle époque historique, précisément, se rapporte cette sainteté guerrière ou ce militarisme saint ? Est-ce que ce n’est pas l’époque même où la guerre était réellement une œuvre tout à fait indispensable, salutaire et, si vous le voulez, sainte ? Nos saints guerriers étaient tous des princes de l’époque de Kiev ou de l’époque mongole. Parmi eux je ne me rappelle pas avoir vu aucun lieutenant-général ni même aucun général-lieutenant. Qu’est-ce que cela veut dire ? Voici deux guerriers illustres qui ont autant de droits l’un que l’autre de prétendre personnellement à la sainteté. Elle est reconnue à l’un et pas à l’autre. Pourquoi ?

Alexandre Newsky, au treizième siècle, a tué des Livoniens et des Suédois ; et il est saint ; – Alexandre Souvorov, au dix-huitième siècle, a tué des Turcs et des Français ; et lui n’est pas saint. Pourquoi ? je le demande. À Souvorov on ne peut rien reprocher d’incompatible avec la sainteté. Il était sincèrement pieux, chantait avec ardeur dans l’église, où il lisait à l’ambon ; il a mené une vie irréprochable, sans une seule aventure d’amour. Enfin, ses folies, loin d’y faire obstacle, plaideraient plutôt, comme un argument superflu, pour sa canonisation. Mais la différence consiste en ceci : Alexandre Newsky combattait pour l’avenir national et politique de son pays, pays à demi dévasté dans l’Est et qui avait grand-peine à repousser les nouveaux envahisseurs qui venaient de l’Ouest. L’instinct populaire comprit l’importance capitale de la situation et donna à ce prince la plus haute récompense que l’on pût offrir en le mettant au nombre des saints. Cependant, les exploits de Souvarov, quoique incomparablement plus importants au point de vue militaire – surtout sa marche à travers les Alpes, comme Hannibal, – ne correspondaient à aucune nécessité impérieuse. Il n’avait pas entre les mains le salut de la Russie. Voilà pourquoi il n’est rien de plus qu’une célébrité militaire.

LA DAME. – Mais les généraux de 1812, bien qu’ils aient sauvé la Russie menacée par Napoléon, n’ont pas cependant été mis au rang des saints.

L’HOMME POLITIQUE. – La Russie sauvée de Napoléon, cela c’est de la rhétorique patriotique. Il ne nous aurait pas mangés ; et il n’y pensait point. Si, à la longue, nous l’avons vaincu, c’est, assurément, une preuve de la force de notre peuple et de notre état, comme aussi de notre sentiment national. Mais qu’en 1812 la guerre ait été pour nous une obligation impérieuse, non, je ne l’admettrai jamais. On pouvait très bien être en opposition avec Napoléon ; mais l’irriter, on ne le pouvait pas sans un grand risque. L’aventure a bien tourné ; son issue a été flatteuse pour notre amour-propre national ; et, cependant, c’est à peine si les conséquences éloignées en peuvent être considérées comme un avantage véritable. Lorsque, à propos de rien, deux athlètes se déchirent et que l’un renverse l’autre, sans avoir porté ni reçu un coup dangereux, naturellement, je donnerais bien au vainqueur le nom de brave ; mais je continuerais à mettre en doute la nécessité d’un tel déploiement de courage. La gloire de 1812 et les manifestations de vertu nationale demeurent en nous, quelles que fussent les causes de la guerre.

Alors la sainte histoire de l’année douze
Était encore toute vivante…

C’est très beau pour la poésie, l’« histoire sainte ». Mais je cherche les résultats ; et alors je vois : l’archimandrite Photius, Magnitsky, Araktchev, la conspiration des Décabristes, d’un côté ; de l’autre, en somme[10], ces trente années du régime militariste attardé qui a eu pour aboutissement la dévastation de Sébastopol.

LA DAME. – Et Pouchkine ?

L’HOMME POLITIQUE. – Pouchkine ?… Pourquoi Pouchkine ?

LA DAME. – J’ai lu récemment dans les journaux que la poésie nationale de Pouchkine a été engendrée par la glorieuse guerre de 1812.

M. Z… – Non sans la spéciale participation de l’artillerie, comme l’indique le nom de famille du poète[11].

L’HOMME POLITIQUE. – Soit ; c’est possible. Je continue. Dans le cours du temps, l’inefficacité, l’inutilité de nos guerres devient de plus en plus évidente. Chez nous, on apprécie beaucoup la guerre de Crimée parce que son insuccès a provoqué l’affranchissement des serfs et les autres réformes d’Alexandre II. S’il en est ainsi, les heureuses conséquences d’une guerre malheureuse, et précisément pour cela seul qu’elle a été malheureuse, ne sauraient servir d’apologie pour la guerre en général. Supposons que, sans savoir pourquoi, je m’avise de sauter d’un balcon, que je me démette la main et que, fort à propos, cette luxation m’empêche de souscrire une ruineuse lettre de change, il ne me viendra pas à l’esprit de soutenir qu’en général on doit sauter d’un balcon et non pas en descendre par l’escalier. L’homme dont la raison n’est pas endommagée ne supposera jamais qu’il doit s’endommager la main afin de se dispenser de contracter une dette désastreuse. À lui seul, le sens commun suffira pour le préserver en même temps des sauts absurdes du haut d’un balcon et d’absurdes signatures. Je pense que, sans la guerre de Crimée, les réformes d’Alexandre II se seraient accomplies quand même, et encore, s’il vous plaît, d’une manière plus profonde et plus complète. Mais je n’entreprendrai pas de le démontrer ; car je tiens à ne pas m’écarter de la question. En tout cas, les actes politiques ne peuvent pas être appréciés d’après leurs conséquences indirectes et imprévues. La guerre de Crimée, dans son principe, c’est-à-dire l’avance de notre armée sur le Danube, en 1853, n’a pas de justification raisonnable. Je ne puis considérer comme sensée une politique qui, un jour, applique le programme de sauver la Turquie des dévastations du pacha égyptien Méhémet-Ali, en s’opposant à la division du monde musulman et à l’existence de deux centres, Stamboul et le Caire, – ce qui, sans doute, n’aurait pas été un trop grand malheur pour nous – et qui, un autre jour, se prépare à détruire cette même Turquie qu’elle vient de sauver et de fortifier, et, en outre, accepte le risque de se heurter à une coalition européenne. Ce n’est pas de la politique : c’est une espèce de donquichottisme. J’en demande pardon au Général, mais je ne puis qualifier autrement notre dernière guerre.

LA DAME. – Et les bachi-bouzouks d’Arménie ? Vous avez approuvé le Général de les avoir exterminés.

L’HOMME POLITIQUE. – Je vous demande pardon ! Je soutiens qu’à notre époque la guerre est devenue inutile. Or, le récit encore tout frais que nous a fait le Général ne peut servir qu’à illustrer cette vérité. Je reconnais que, dans le cas où il y a obligation personnelle de prendre une part active à la guerre et lorsqu’on se trouve en face de troupes turques irrégulières qui exercent de révoltantes cruautés sur une population paisible, tout homme… (en regardant le Prince) libre d’« absolus principes » préconçus doit, par sentiment et par obligation, détruire sans pitié de tels ennemis, comme l’a fait le Général, et non pas songer à la régénération morale dont le Prince s’est montré préoccupé. Mais je demande, d’abord, qui a vraiment la responsabilité de toutes ces horreurs et, en second lieu, quel résultat a procuré l’intervention militaire ? Pour répondre à la première question, je n’ai, en conscience, qu’à signaler la mauvaise politique guerrière, qui, tout en stimulant les passions et les prétentions des rajas turcs, a irrité la Turquie. On a commencé à massacrer des Bulgares lorsque la Bulgarie était pleine de comités révolutionnaires. Alors, les Turcs avaient lieu de craindre l’intervention étrangère et, en même temps, l’effondrement de leur État. De même en Arménie. Sur le second point – qu’est-il résulté de l’intervention ? – la réponse donnée par les événements d’hier est si simple qu’elle frappe l’esprit de tout le monde. Regardez. En 1877, notre Général détruit quelques milliers de bachi-bouzouks et sauve ainsi, peut-être, quelques centaines d’Arméniens. En 1895, dans la même région, les bachi-bouzouks massacrent non pas quelques centaines mais plusieurs milliers et peut-être des dizaines de mille de ses habitants. D’après certains correspondants (que d’ailleurs je ne garantis pas), près d’un demi-million d’hommes auraient péri de la sorte. Sans doute, c’est une fable. En tout cas, ce carnage d’Arméniens fut beaucoup plus considérable que n’avait été le carnage de Bulgares. Tels sont les heureux résultats de nos guerres patriotiques et philanthropiques.

LE GÉNÉRAL. – Alors, comprenne qui pourra. Tantôt, c’est la mauvaise politique qui est coupable ; tantôt, c’est la guerre patriotique. À vous entendre, on croirait que Gortchakov et M. de Giers étaient des soldats, ou que Disraeli et Bismarck étaient des patriotes et des philanthropes russes.

L’HOMME POLITIQUE. – Vous trouvez que mon exposé n’est pas clair ? J’envisage une relation très certaine – nullement abstraite ou idéale – tout à fait réelle, un rapport positif entre la guerre de 1877, conséquence de notre mauvaise politique, et la récente extermination des chrétiens en Arménie. Peut-être savez-vous, mais peut-être avez-vous besoin de savoir qu’après 1878, la Turquie, calculant les résultats futurs qu’aurait pour elle en Europe le traité de San-Stéfano, résolut de garantir sérieusement son existence, au moins en Asie. D’abord, au Congrès de Berlin, elle s’assura la garantie de l’Angleterre. Mais, se conformant avec raison à la maxime : « Compte sur l’Angleterre et tiens-toi sur tes gardes », le gouvernement turc s’occupa d’augmenter, en Arménie, le nombre et l’organisation de ses troupes irrégulières, c’est-à-dire, plus ou moins, des mêmes « démons » avec lesquels a eu affaire le Général. Cela semblait très judicieux. Cependant, quinze ans après que Disraeli, en échange de la cession de l’île de Chypre, eut garanti à la Turquie ses possessions d’Asie, la politique anglaise, les circonstances ayant changé, devint hostile aux Turcs et favorable aux Arméniens. On vit en Arménie des agitateurs anglais, de même que jadis on avait vu en Bulgarie des agitateurs slavophiles. Alors, les « démons » bien connus du Général se montrèrent, suivant la formule, les hommes de la situation et, selon le sens très positif de l’expression, ils mangèrent la plus large portion de chair chrétienne, chaque fois qu’il leur en tombait sous la dent.

LE GÉNÉRAL. – Impossible d’écouter de pareilles choses ! Dans le cas dont nous parlons, quelle est donc la guerre qui mérite d’être incriminée ? Au moins, ayez la crainte de Dieu. Si, en 1878, les hommes d’État avaient fait leur devoir aussi bien que les hommes de guerre, aucun renforcement et aucune organisation des troupes irrégulières en Arménie n’auraient pu avoir lieu, ni, par conséquent, aucun des massacres que je viens de rappeler.

L’HOMME POLITIQUE. – Est-ce à dire que vous admettez la définitive destruction de l’empire turc ?

LE GÉNÉRAL. – Oui. Quoique j’estime et j’aime les Turcs de tout mon cœur, comme un peuple très beau, surtout quand je le compare aux Éthiopiens de différentes couleurs, néanmoins, je pense que, depuis longtemps, l’heure a sonné d’en finir avec l’empire turc.

L’HOMME POLITIQUE. – Je ne pourrais rien vous objecter, si, à sa place, ceux que vous appelez les Éthiopiens étaient capables de s’organiser en une espèce d’empire. Mais, en fait, ils ne savent que se déchirer entre eux. Donc, à leur égard, le gouvernement turc est nécessaire, comme est nécessaire sur le sol de Jérusalem la présence de troupes turques, pour la paix et pour le bien-être des diverses confessions chrétiennes rassemblées dans ces lieux.

LA DAME. – Là ! Je supposais bien que vous voulez abandonner le Saint-Sépulcre aux Turcs, pour toujours.

L’HOMME POLITIQUE. – Et, naturellement, vous croyez que cela provient de mon athéisme ou de mon indifférence ? Pourtant, en réalité, je désire la présence des Turcs à Jérusalem uniquement par sollicitude pour une petite mais inextinguible étincelle de sentiment religieux, étincelle qui demeure en moi et qui date de mon enfance. J’ai la certitude qu’à la minute où les soldats turcs quitteraient les corps de garde de Jérusalem, tous les chrétiens qui sont là se mettraient à s’entrégorger, non sans avoir, préalablement, détruit toutes les choses saintes du christianisme. Si mes impressions et mes conclusions vous semblent suspectes, interrogez ces pèlerins en qui vous avez confiance, ou, ce qui serait le mieux, allez voir de vos propres yeux.

LA DAME. – Aller à Jérusalem ? Ah ! non. Qu’est-ce qu’on y voit encore ?… J’ai peur, j’ai peur !

L’HOMME POLITIQUE. – Bien, je constate.

LA DAME. – Mais comme c’est étrange ! Vous discutez avec le Général, et tous deux vous exaltez les Turcs.

L’HOMME POLITIQUE. – Le Général, probablement, les apprécie comme de braves soldats, tandis que moi comme les gardiens de l’ordre et de la paix en Orient.

LA DAME. – Une paix et un ordre fameux, là, où, tout à coup, les hommes sont égorgés par dizaines de mille ! Je pense que mieux vaudrait n’importe quel désordre.

L’HOMME POLITIQUE. – Ainsi que je l’ai déjà exposé, les massacres avaient été provoqués par l’agitation révolutionnaire. Pourquoi exiger des Turcs ce haut degré de douceur et d’indulgence chrétiennes qu’on n’exige d’aucun autre peuple, même chrétien ! Citez-moi donc un pays où une révolte armée s’est apaisée sans qu’on eût pris contre elle des mesures cruelles et injustes. En résumé : premièrement, les Turcs n’étaient pas les instigateurs des massacres ; deuxièmement, les Turcs n’y ont pris qu’une petite part personnelle, n’agissant, dans la majorité des cas, que par la main des « démons » ; troisièmement, je reconnais qu’en laissant libre jeu aux « démons » le gouvernement turc a, cette fois, excédé, comme chiez nous Ivan IV en faisant noyer dix mille paisibles citoyens de Novgorod ; ou, comme en France, ont excédé les commissaires de la Convention, par leurs noyades et leurs fusillades ; ou, dans l’Inde, les Anglais, lorsqu’ils réprimèrent l’insurrection de 1857. Cependant, il est tout de même certain que si les divers coreligionnaires ou congénères des Éthiopiens, ainsi que les appelle le Général, étaient laissés à eux-mêmes, on verrait beaucoup plus de massacres qu’il n’y en a sous l’autorité de la Turquie.

LE GÉNÉRAL. – Est-ce que j’ai parlé de remplacer les Turcs par des Éthiopiens ? La question est simple : il s’agirait pour nous de prendre Constantinople, de prendre Jérusalem et, à la place de l’empire turc, de constituer plusieurs provinces militaires russes, comme à Samarkand ou à Askhabad. Les Turcs, lorsqu’ils sont désarmés, se comportent bien de toute manière, en fait de religion et à d’autres égards.

L’HOMME POLITIQUE. – Je suppose que vous ne parlez pas sérieusement. Sinon, j’aurais lieu de mettre en doute votre… patriotisme. Car si nous commencions la guerre avec un plan si radical, nous ferions naître de nouveau une coalition européenne, à laquelle finalement se joindraient nos Éthiopiens, émancipés ou marqués pour l’émancipation. Ils comprennent bien que, sous l’autorité russe, ils ne pourront guère manifester leur propre « physionomie nationale », comme disent les Bulgares. Le résultat final serait, non pas la destruction de l’empire turc, mais, pour nous, une nouvelle dévastation de Sébastopol, et en grand[12]. Non, quoique nous nous soyons assez souvent engagés dans une mauvaise politique, je me tiens tout de même pour assuré qu’une absurdité telle qu’une nouvelle guerre avec la Turquie, cela nous ne le verrons pas. Et si nous devions en être témoins, alors tout patriote devrait dire de la Russie, avec désespoir : Quem Deus vult perdere, prius dementat.

LA DAME. – Ce qui signifie ?

L’HOMME POLITIQUE. – Dieu prive d’abord de la raison celui qu’il veut perdre.

LA DAME. – Eh bien ! l’histoire ne suit pas les plans de votre esprit. Vous êtes, je le suppose, autant pour l’Autriche que pour la Turquie ?

L’HOMME POLITIQUE. – Sur ce sujet-là, je ne tiens pas à m’étendre, parce que des hommes beaucoup mieux informés que moi – les chefs du nationalisme bohème – l’ont depuis longtemps déclaré : « Si l’Autriche n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Les récentes batailles parlementaires de Vienne illustrent à merveille cet aphorisme. Elles forment une miniature symbolique de ce que produirait dans ces pays la disparition de l’empire des Habsbourg.

LA DAME. – Et que direz-vous de l’alliance franco-russe ? Il semble que vous vous abstenez toujours d’en parler.

L’HOMME POLITIQUE. – En effet, pour le moment, je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails de cette affaire épineuse. D’une manière générale, je me bornerai à dire ceci : le rapprochement avec une nation progressiste et riche comme la France est, en tout cas, un avantage pour nous. Et puis, cette alliance est certainement une alliance de paix et de précaution ; du moins, c’est ainsi qu’elle est comprise dans les hautes sphères où on l’a conclue et où on l’entretient.

M. Z… – L’avantage que la morale et la science doivent recueillir de ce rapprochement est une question compliquée et, pour moi, encore obscure. Mais, au point de vue politique proprement dit, ne vous semble-t-il pas qu’en faisant alliance avec l’un des deux camps ennemis sur le continent européen, nous perdons le bénéfice que nous valait notre situation de troisième juge impartial, ou d’arbitre entre eux ; nous cessons d’être au-dessus des partis. En adhérant à l’un des deux partis et, ainsi, en équilibrant leurs forces opposées, est-ce que nous ne créons pas entre eux la possibilité du choc des armes ? Voyez donc : réduite à ses seules forces, la France ne pouvait combattre la triple alliance ; – mais, soutenue par la Russie, elle le peut.

L’HOMME POLITIQUE. – Ce que vous dites serait parfaitement exact si quelqu’un avait envie d’entreprendre la guerre. Mais j’ose vous assurer que personne ne la désire. En tout cas, ce serait bien plus facile pour la Russie de retenir la France dans les voies de la paix que, pour la France, d’entraîner la Russie dans les voies de la guerre, au fond, également indésirable à l’une et à l’autre. Ce qu’il y a de plus tranquillisant, c’est surtout ce fait que les nations d’aujourd’hui non seulement ne veulent plus combattre, mais, chose essentielle, cessent de savoir combattre. Comme exemple, prenez, si vous voulez, le dernier conflit : – hispano-américain. Est-ce une guerre ? Non, je vous le demande : est-ce une guerre ? Plutôt une comédie de marionnettes ; le combat de Pierrot Vinaigre avec le commissaire. « Après une bataille ardente et prolongée, l’ennemi a battu en retraite, ayant perdu un homme tué et deux blessés. De notre côté, aucune perte. » Ou bien : « Toute la flotte ennemie, après une résistance désespérée contre notre croiseur Assez d’argent, s’est rendue sans conditions. D’un côté ou de l’autre, il n’y a ni tué ni blessé. » Telle fut la physionomie de toute cette guerre. Ce qui me frappe, c’est que tout le monde soit si peu frappé par le nouveau caractère de la guerre, devenue, on peut le dire, non sanglante. Car la transformation s’est accomplie sous nos yeux : tous, nous nous rappelons les bulletins d’autrefois, ceux de 1870 et de 1877.

LE GÉNÉRAL. – Prenez patience, avant de vous frapper. Que deux nations militaires en viennent aux mains, et vous verrez les bulletins qu’on publiera de nouveau.

L’HOMME POLITIQUE. – Je ne le crois pas. Y a-t-il si longtemps que l’Espagne était une nation militaire de premier ordre ? Grâce à Dieu, le passé ne peut renaître. J’incline à croire que l’ensemble de l’humanité subit la loi du corps humain, où les organes inutiles s’atrophient. Les qualités militaires cessent d’être utiles : alors elles disparaissent. Si tout à coup elles se manifestaient de nouveau, j’en éprouverais autant de surprise que devant des chauves-souris qui auraient des yeux d’aigle, ou devant des hommes dont la queue aurait repoussé.

LA DAME. – Mais comment se fait-il que tout à l’heure vous disiez tant de bien des soldats turcs ?

L’HOMME POLITIQUE. – Je leur ai reconnu le mérite d’être les gardiens de l’ordre à l’intérieur de l’État. Dans ce sens, la force militaire, ou, comme on dit, la « main armée », manus militaris, sera longtemps encore nécessaire à l’humanité. Mais cela n’empêche pas que le militarisme, c’est-à-dire l’inclination et l’aptitude aux guerres internationales, en un mot, si vous voulez, le national esprit querelleur, ne doivent entièrement disparaître et en effet ne disparaissent à nos yeux, dégénérant en cette forme, non sanglante, mais toutefois non inoffensive, que prennent les bousculades parlementaires. La pente à de telles manifestations existera vraisemblablement aussi longtemps qu’il y aura des partis et des opinions hostiles. Pour refréner cet antagonisme, l’État continuera d’avoir besoin de la manus militaris, alors que les guerres extérieures – entre les nations ou entre les États – ne seront plus que de vieux souvenirs historiques.

LE GÉNÉRAL. – Autrement dit, vous assimilez la police au petit os du coccyx, qui subsiste chez l’homme après la disparition de cette queue dont les vieilles sorcières de Kiev sont seules à rappeler le souvenir. C’est spirituel, mais n’êtes-vous pas trop pressé de comparer notre soldat à la queue qui a disparu ? En voyant telle ou telle nation se gâter et se déchirer lamentablement, vous concluez que, dans le monde entier, l’esprit militaire est au déclin. Si, par des « mesures » et des « systèmes » quelconques, on pouvait transformer le soldat russe en kissel[13], que Dieu nous en préserve.

LA DAME (à l’Homme politique). – Tout de même, vous n’avez pas expliqué comment, sans recourir à la guerre, on pourra régler les questions historiques, entre autres la question d’Orient. Si piètres que soient les races chrétiennes orientales, les regarderons-nous les bras croisés lorsqu’elles montrent leur désir de posséder l’indépendance ? et aussi lorsque, pour ce motif, elles sont massacrées par les Turcs ? Admettons que vous ayez raison de critiquer, ainsi que vous le faites, les guerres d’autrefois ; moi, je demande, comme le Prince, mais avec une autre intention : quelle devra être notre altitude, si, dans une région quelconque, les massacres se renouvellent ?

L’HOMME POLITIQUE. – Avant qu’ils aient recommencé, nous avons pour devoir actuel et urgent de devenir raisonnables, et d’adopter une bonne politique, fût-elle allemande, à la place de la mauvaise politique que nous avons pratiquée. Ayons soin de ne pas irriter les Turcs en parlant d’arborer des croix sur des mosquées ; abstenons-nous de crier comme des gens ivres ; mais, tout doucement et amicalement, civilisons la Turquie pour un profit réciproque, le nôtre et le sien. De nous dépend directement le soin de faire vite comprendre aux Turcs que massacrer la population de leur pays c’est, non seulement une action mauvaise, mais, chose capitale, une action qui n’est d’aucune nécessité et qui ne sert absolument à rien.

M. Z… – Mais dans des éclaircissements de ce genre, liés à des concessions de chemins de fer et à toute espèce d’entreprises commerciales et industrielles, les Allemands, bien sûr, nous devanceront[14] ; et il n’y a pas à espérer que, là-bas, nous puissions rivaliser avec eux.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais pour quel motif devrions-nous rivaliser ? Si, à ma place, quelque autre personne accomplit quelque travail difficile, je n’ai qu’à me réjouir et à remercier. Si, par contre, je me fâche, en demandant pourquoi c’est un autre et non pas moi, alors, je ne me conduis pas en homme comme il faut. De même, ce ne serait pas digne d’une nation telle que la Russie de se faire, selon le proverbe, le chien de garde qui ne mange pas de choux et ne laisse personne en manger. Quand d’autres, par leurs propres moyens, accomplissent une bonne action mieux et plus vite que nous, c’est tant mieux pour nous. Je vous demande quel a été le but des guerres que nous avons soutenues contre la Turquie, sinon de protéger les droits humains des chrétiens turcs ? Alors, qu’avons-nous à réclamer, si les Allemands atteignent le même but, d’une manière plus sûre, au moyen de procédés pacifiques, bref, en faisant l’éducation de la Turquie ? Considérez que, si, en 1895, ils avaient été installés solidement dans la Turquie d’Asie comme les Anglais l’étaient en Égypte, alors, certainement, on n’aurait pas eu à parler de massacres d’Arméniens.

LA DAME. – Ainsi, selon vous, il est nécessaire d’en finir avec la Turqule ; toutefois, vous voulez qu’elle soit mangée par les Allômands.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais puisque je reconnais que la politique allemande est sage, je sais bien qu’elle n’a pas de goût pour des choses si indigestes. Son rôle serait plus délicat : introduire la Turquie au milieu des nations cultivées. Elle aiderait les Turcs à se civiliser et à devenir capables de gouverner, selon la justice et l’humanité, ces peuples qui, à cause de leur animosité sauvage et réciproque, ne savent pas administrer en paix leurs affaires.

La DAME. – Vraiment, vous nous contez de singulières histoires ! Livrer pour l’éternité un peuple chrétien à l’administration turque – est-ce que cela est possible ? Les Turcs me plaisent sous beaucoup de points de vue ; mais, cependant, ils sont barbares ; et chez eux le dernier mot appartiendra toujours à la force. La civilisation européenne ne fera que les gâter.

L’HOMME POLITIQUE. – Ou aurait pu dire la même chose de la Russie au temps de Pierre le Grand, et même beaucoup plus tard encore. Nous nous rappelons les « atrocités turques », mais y a-t-il longtemps que la Russie et d’autres contrées n’ont plus leurs « atrocités turques » ? Eh bien ! et chez nous, les gens qui gémissaient sous le joug des mauvais propriétaires fonciers ? – qui étaient-ils ? des chrétiens ou des païens ? Et ces soldats qui gémissaient sous le joug des verges ? Toutefois, la seule juste réponse aux gémissements des chrétiens russes a été l’abolition du servage et des verges, et non point la destruction de l’empire russe. Alors, pourquoi donc, aux gémissements des Bulgares et des Arméniens, devrait-on, de toute nécessité, satisfaire par la destruction de cet État où retentissent des plaintes qui pourraient n’y pas retentir ?

LA DAME. – Ce n’est pas du tout une seule et même chose de voir se produire des scandales à l’intérieur d’un État chrétien qui peut facilement être réformé, et de voir un peuple chrétien opprimé par des non-chrétiens.

L’HOMME POLITIQUE. – L’impossibilité de régénérer la Turquie n’est qu’un haineux préjugé que déjà, sous nos yeux, les Allemands ont commencé à démentir ; de même qu’autrefois ils ont contribué à dissiper le préjugé qui accusait le peuple russe d’une sauvagerie innée. Quant à ce qui concerne vos « chrétiens » et vos « non-chrétiens », la question manque d’intérêt[15] pour les victimes de férocités quelconques. Si quelqu’un se mettait à me déchirer la peau, je n’aurais pas l’idée de lui demander : « De quelle religion êtes-vous ? cher monsieur. » En pareil cas, je n’éprouverais aucune consolation à savoir que je suis déchiré par des gens qui me seraient non seulement très désagréables, mais qui, en outre, sont d’horribles chrétiens détestés de leur propre Dieu dont ils raillent les prescriptions. D’une manière objective, il est évident, n’est-ce pas, que le « christianisme » d’Ivan IV, ou de Saltitchika, ou d’Araktchev n’est pas un privilège, mais seulement un abîme d’immoralité comme il n’y en a pas dans les autres religions. Hier, le Général vous racontait les crimes des sauvages Kurdes et, entre autres choses, mentionnait le culte qu’ils rendent au démon. En effet, c’est très mal de griller à petit feu des enfants ou des adultes ; et, sans hésiter, je qualifie de diaboliques de pareilles actions. Cependant, on sait qu’Ivan IV aimait surtout griller les gens à petit feu et qu’avec son propre bâton il entassait lui-même la braise. Pourtant, il n’était ni sauvage ni démoniaque ; c’était un homme d’un esprit subtil et étendu par rapport à la culture de son temps, d’ailleurs théologien, ferme sur les principes de l’orthodoxie. Pour ne pas aller si loin dans l’histoire, est-ce qu’un certain Bulgare Stamboulov et le Serbe Milan sont des Turcs – et non pas des représentants de ce qu’on appelle les nations chrétiennes ? Si votre christianisme n’est que cela, ce n’est qu’un simple aboiement de chiens, sans garantie pour aucun intérêt.

LA DAME. – On croirait que c’est le Prince qui juge ainsi.

L’HOMME POLITIQUE. – Quand il s’agit d’une vérité évidente, je suis prêt à faire chorus non seulement avec notre très honorable Prince, mais aussi avec l’ânesse de Balaam.

M. Z… – Cependant, Excellence, ce n’est pas pour traiter du christianisme ou des animaux bibliques que vous avez bien voulu occuper le rôle principal dans notre entretien d’aujourd’hui. Mes oreilles résonnent encore du cri du cœur que vous avez poussé hier : « Seulement, un peu moins de religion, pour l’amour de Dieu, un peu moins de religion ! » Je suppose qu’il ne vous déplairait pas de revenir au sujet de notre entretien et de me tirer d’incertitude sur le point suivant. Si, commue justement vous avez bien voulu le remarquer, nous ne devons pas détruire l’empire turc, mais le « civiliser » ; et si, d’un autre côté, comme vous l’avez de même résolument admis, les Allemands s’occuperont – et déjà s’occupent – beaucoup mieux que nous du progrès moral de la Turquie, alors, en quoi, à proprement parler, consiste, selon vous, le spécial problème de la politique russe dans la question d’Orient ?

L’HOMME POLITIQUE. – En quoi ? Il me semble évident qu’il ne consistera en rien de particulier. Selon vous, ce problème spécial, ce devrait être la Russie qui le poserait et qui le résoudrait séparément, et à l’encontre des aspirations de tous les autres peuples européens. Moi, je vous dis, à proprement parler, qu’une telle politique spéciale ne s’est jamais vue. Il y a eu chez nous quelques déviations de cette espèce, par exemple en 1850 et en 1870. Mais ces tristes déviations, la mauvaise politique dont j’ai parlé, ont amené avec elles leurs représailles, sous la forme d’insuccès plus ou moins gros. D’une façon générale, dans la question d’Orient on ne peut jamais distinguer une politique russe personnelle ou isolée. Son problème, depuis le seizième siècle et, s’il vous plait, jusqu’à la fin du dix-huitième, a consisté, de concert avec la Pologne et avec l’Autriche, à protéger le monde civilisé contre le péril, alors menaçant, d’une invasion turque. Puisque, dans cette œuvre de protection, il fallut (quoique sans alliances formelles) une action commune avec les Polonais, avec les Autrichiens et avec la République de Venise, alors évidemment, c’était une politique commune, et non une politique particulière. Eh bien ! au dix-neuvième siècle et d’autant plus au vingtième, qui arrive, elle conserve son ancien caractère commun, bien que, par nécessité absolue, le but et les moyens aient changé. Maintenant l’œuvre qui s’impose c’est, non pas de protéger l’Europe contre la barbarie turque, mais d’européaniser les Turcs eux-mêmes. Pour l’ancien programme, il fallait employer la force militaire ; et maintenant l’heure est aux procédés pacifiques. Mais dans le premier cas, comme dans le second, le problème est commun à tout le monde. Après avoir pratiqué la solidarité dans la protection militaire, les nations européennes demeurent solidaires pour travailler à l’œuvre civilisatrice.

LE GÉNÉRAL. – Cependant, l’ancienne solidarité militaire de l’Europe n’a pas empêché Richelieu et Louis XIV de conclure une alliance avec les Turcs contre les Habsbourgs.

L’HOMME POLITIQUE. – C’était la mauvaise politique des Bourbons, combinée avec leurs absurdités à l’intérieur. L’histoire a prononcé la condamnation nécessaire.

La DAME. – Vous appelez cela l’histoire ? Il me semble qu’auparavant on disait le régicide[16].

M. Z… – Précisément, nous rencontrons une abominable histoire.

L’HOMME POLITIQUE (à la Dame). – Ce n’est pas simplement une maxime, mais c’est un fait qu’aucune faute politique ne reste impunie. Libre à ceux qui aiment la mystique de la reconnaître ici. Moi je m’en abstiens. À mon âge et dans ma situation, la mystique, il me semble, produirait sur moi l’effet du champagne que j’absorbais chaque jour quand j’étais jeune. Maintenant, je suis au régime du lait caillé. Le champagne me rendrait malade ; et si je m’obstinais dans la méthode de l’ancien régime[17], j’en mourrais, comme les Bourbons.

LA DAME. – Avouez cependant qu’à la longue [18] votre politique de lait caillé devient ennuyeuse.

L’HOMME POLITIQUE (froissé). – Si je n’étais pas interrompu, j’aurais depuis longtemps épuisé le sujet et cédé la parole à un interlocuteur plus intéressant.

La DAME. – Voyons, ne vous offensez pas. Je plaisantais. Je trouve, au contraire, que vous avez beaucoup d’esprit… pour votre âge et pour votre situation.

L’HOMME POLITIQUE. – Je disais donc que, maintenant, nous sommes solidaires du reste de l’Europe en ce qui concerne la régénération morale de la Turquie ; et que chez nous il n’y a pas et ne peut y avoir à cet égard aucune politique particulière.

Malheureusement, je dois aussi faire une autre constatation. Par suite de notre esprit relativement arriéré au point de vue civil, industriel et commercial, la participation de la Russie à cette œuvre commune de civilisation de l’empire turc ne peut pas, actuellement, être très considérable. Le rôle de premier rang qui appartenait à notre patrie commue puissance militaire ne peut plus aujourd’hui être le nôtre. On ne le possède pas gratuitement ; il faut l’avoir mérité. Notre importance militaire, nous l’avions acquise, non par de présomptueuses paroles, mais par des expéditions et des batailles réelles. Ainsi, notre importance civilisatrice, nous devons la gagner par des travaux et des succès réels dans le domaine de la paix. Si les Turcs ont cédé à nos victoires militaires, alors, sur le terrain de la civilisation pacifique, ils céderont, certainement, à ceux qui, là encore, leur seront supérieurs. Qu’avons-nous donc à faire ? Aujourd’hui, on rencontrerait très difficilement, n’importe où, une dose d’imbécillité comme celle qui nous a conduits à opposer à la réelle prédominance des Allemands, prédominance acquise par leurs travaux, une croix imaginaire placée sur Sainte-Sophie.

LE GÉNÉRAL. – Voilà la question, en effet : il faudrait que cette croix ne fût pas imaginaire.

L’HOMME POLITIQUE. – Qui donc la matérialisera ? Trouvez un médium. En attendant, notre amour-propre national n’a qu’une ressource – selon la mesure raisonnable où ce sentiment est généralement admis – c’est de redoubler d’efforts pour, le plus vite possible, égaler les autres nations dans les choses où nous sommes en retard, et compenser le temps et les forces perdus à multiplier des comités slaves et autres bagatelles nuisibles. D’ailleurs, si, à l’heure présente, nous sommes faibles en Turquie, nous pouvons quand même jouer un rôle civilisateur de première importance en Asie centrale et dans l’Extrême-Orient. Selon les apparences, c’est là que l’histoire universelle transporte aujourd’hui son centre de gravité. Là, par sa situation géographique et encore pour d’autres raisons, la Russie peut faire plus que toutes les nations, excepté, naturellement, l’Angleterre. Donc, à cet égard, le succès de notre politique exige une durable et sincère entente avec les Anglais, afin que le concours civilisateur que nous leur donnerons ne dégénère jamais en animosité absurde et en indigne rivalité.

M. Z… – Par malheur, toujours, entre les individus et entre les peuples, ce changement se produit d’une manière pour ainsi dire fatale.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui, c’est vrai. D’un autre côté, toutefois, ni dans la vie des individus ni dans la vie des peuples, je n’ai rencontré un seul cas où l’hostilité et la jalousie entre collaborateurs d’une entreprise commune aient rendu l’un ou l’autre plus puissant, plus riche ou plus heureux. Cette expérience universelle, qui ne comporte aucune exception, compte aux yeux des gens intelligents ; et je pense qu’elle profitera enfin à un peuple intelligent comme le peuple russe. Nous opposer aux Anglais dans l’Extrême-Orient, ce serait le comble de la folie ; sans parler de l’inconvenance qu’il y a à soulever des querelles de famille devant des étrangers. Mais peut-être pensez-vous que nous sommes plus apparentés aux jaunes Chinois qu’aux compatriotes de Shakespeare et de Byron ?

M. Z… – Eh ! c’est une question épineuse.

L’HOMME POLITIQUE. – Alors, négligeons-la, pour le moment. Mais tournez votre attention du côté que voici. En observant les choses d’après mon point de vue, vous reconnaîtrez qu’à notre époque la politique de la Russie doit avoir seulement deux objectifs : d’abord, maintenir la paix, la paix européenne, puisque, au degré actuel du développement historique, toute guerre européenne serait une guerre civile absurde et criminelle ; – ensuite, entreprendre l’éducation des peuples barbares qui se trouvent dans la sphère de notre influence. Ces deux visées, outre leur valeur intrinsèque, doivent encore être appréciées pour l’étonnant et mutuel appui qu’elles se donnent, chacune posant les conditions d’existence de l’autre. En travaillant consciencieusement au progrès moral des États barbares, œuvre où toute l’Europe est intéressée, nous resserrons les liens de la solidarité entre nous et les autres nations européennes. C’est évident. Non moins évidente la conclusion que voici : à son tour, l’affermissement de cette concorde européenne fortifie notre action sur les peuples barbares, en leur enlevant l’idée même de la possibilité de la résistance. Vous pensez bien que, si le Jaune savait que l’Europe se tient derrière la Russie, nous ne rencontrerions jamais plus en Asie aucune opposition, n’est-ce pas ? En outre, si, au contraire, le Jaune s’apercevait que, loin de soutenir la Russie, l’Europe la contrecarre, il aurait l’idée d’attaquer notre frontière par les armes. Alors, nous devrions nous défendre sur deux fronts, dont l’étendue mesurerait dix mille verstes. Je ne crois pas à l’épouvantail d’une invasion mongole, parce que je n’admets pas la possibilité d’une guerre européenne ; mais, si cette guerre survenait, il faudrait craindre les Mongols.

LE GÉNÉRAL. – C’est entendu ; vous jugez invraisemblables la guerre européenne et l’invasion mongole ; mais je ne crois pas du tout à votre « solidarité des nations européennes » ni à une ère prochaine de paix universelle. Pareille chose n’est pas naturelle, ni vraisemblable. On a raison, le jour de Noël, de chanter dans les églises : « La paix sur la terre, la bienveillance parmi les hommes » ; mais cela veut dire que la terre sera en paix seulement quand la bienveillance régnera parmi les hommes. Eh bien ! où est-elle, la bienveillance ? L’avez-vous rencontrée ? Pour dire vrai, il n’y a qu’une nation européenne envers laquelle vous et moi nous nous sentions une bonne volonté sincère et réelle : la principauté de Monaco. Avec elle, chez nous, la paix est inviolable. Mais que, du fond de l’âme, nous considérions les Anglais et les Allemands comme nos frères et que leur avantage nous paraisse être notre avantage et leur satisfaction notre satisfaction, cette « solidarité », comme vous dites, avec les nations européennes ne se réalisera jamais chez nous, certainement.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment ! elle ne sera pas ? Mais elle existe déjà et elle a marqué sa place dans la nature des choses ! Nous vivons en solidarité avec les Européens pour cette simple raison que nous-mêmes sommes Européens. Depuis le dix-huitième siècle, c’est un fait accompli[19]. Ni la sauvagerie des masses populaires russes, ni les tristes chimères des slavophiles n’y changeront rien.

LE GÉNÉRAL. – Ainsi donc, les Européens sont solidaires entre eux ; les Français avec les Allemands, par exemple ; les Anglais avec ceux-ci et avec ceux-là ? Cependant le bruit court que même les Suédois auraient perdu leur solidarité avec les Norvégiens !

L’HOMME POLITIQUE. – Bel argument, en vérité ! Par malheur, il s’appuie tout entier sur une base détériorée : l’oubli de la réalité historique. Dites-moi, je vous prie, si, du temps d’Ivan III ou d’Ivan IV, Moscou était solidaire de Novgorod ? Nierez-vous cependant qu’aujourd’hui la solidarité existe entre les gouvernements de Moscou et de Novgorod, dans la communauté des intérêts publics ?

LE GÉNÉRAL. – Non ; je dis seulement ceci : avant de vous déclarer Européens, attendez le moment historique où les nations européennes seront assemblées d’une manière aussi forte que le sont nos provinces dans l’empire russe. Nous n’allons sans doute pas nous déchirer entre nous pour nous rendre solidaires des Européens, qui sont déjà à couteaux tirés.

L’HOMME POLITIQUE. – Bon ! déjà à couteaux tirés ! Soyez tranquille. Vous n’aurez pas à vous déchirer entre la Suède et la Norvège, ni même entre l’Allemagne et la France, parce qu’elles n’iront pas jusqu’à se déchirer entre elles. Dès maintenant, c’est certain. Chez nous, beaucoup de gens prennent pour la France un groupe insignifiant d’aventuriers bons à être enfermés dans une prison où ils pourront manifester leur nationalisme et prêcher la guerre contre l’Allemagne.

LA DAME. – Ce serait une très bonne affaire si l’on pouvait resserrer dans une prison toute l’animosité nationaliste. Mais je crois que vous vous trompez.

L’HOMME POLITIQUE. – Naturellement, j’ai dit cela cum grano salis. L’Europe, dans sa superficie visible, n’est pas encore assemblée au point de former un tout ; c’est incontestable. Mais je maintiens l’analogie que j’ai empruntée à l’histoire. Chez nous, par exemple, le séparatisme des provinces existait encore au seizième siècle, mais alors il agonisait ; et l’unité de l’État avait depuis longtemps cessé d’être un rêve, ayant pris déjà des formes réelles et déterminées. C’est ce qui se produit maintenant pour l’Europe, quoique – surtout parmi les masses ignorantes et les politiciens peu instruits – l’antagonisme national existe encore, incapable d’ailleurs de passer à n’importe quelle action importante. Il n’est pas de force à provoquer la guerre européenne, non ! Au sujet de la bienveillance, dont vous avez parlé, Général, je dois avouer que je ne la rencontre guère, non seulement dans les rapports entre nations, mais non plus au milieu de chaque nation, ni même au sein des familles isolées. Là où elle apparaît, elle se dément dès qu’il y a un os à ronger. Que faut-il en conclure ? Ce n’est pas une raison pour justifier la guerre civile ou le fratricide. Ainsi, sous le rapport international, peu importe que les Français et les Allemands n’aient pas de bienveillance les uns envers les autres, pourvu qu’ils n’en viennent pas aux coups. D’ailleurs, je suis sûr que cela n’arrivera pas.

M. Z… – On doit en effet y compter. Mais si nous considérons que l’Europe forme un tout, il ne s’ensuit pas que nous soyons des Européens. Vous le savez, une opinion existe chez nous, assez développée depuis une vingtaine d’années, et d’après laquelle l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble des peuples germano-romans, est un type constitué par la culture historique, et solidaire en soi, mais nous n’en ferions point partie et nous aurions notre type particulier, gréco-slave.

L’HOMME POLITIQUE. – J’ai entendu parler de cette variété de slavophilisme. Il m’est même arrivé de m’entretenir avec des personnes qui la représentent. Je vais vous dire ce que j’ai remarqué ; et cela, selon moi, tranche la question. En somme, tous ces messieurs qui bavardent contre l’Europe et contre notre européanisme ne peuvent absolument pas conserver le point de vue de notre indépendance gréco-slave. Tout de suite, ils se laissent entraîner dans la profession et dans la prédication de quelque confucianisme, bouddhisme, tibétisme, et de tout autre asiatisme indo-mongolique. Leur éloignement pour l’Europe est proportionnel à l’attraction que l’Asie exerce sur eux. De quoi s’agit-il, en réalité ? Admettons qu’ils aient raison au sujet de l’européanisme. Admettons que celui-ci soit une erreur extrême. Mais comment se fait-il qu’ils tombent, eux, fatalement, en sens opposé, dans l’autre extrême, c’est-à-dire dans l’asiatisme ? Ah ? Où donc s’est évaporé leur milieu gréco-slave orthodoxe ? Je vous le demande : où s’est-il évaporé ? Ah ? Il passait pour contenir en lui la chose essentielle. Ah ? Mettez le naturel à la porte : il rentre par la fenêtre. Le naturel, dans le cas présent, c’est qu’il n’y a pas du tout de type indépendant historique représentant la culture gréco-slave ; mais qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura la Russie comme grande frontière de l’Europe, du côté de l’Asie. Étant pays frontière, notre patrie, naturellement, ressent, beaucoup plus que les antres contrées européennes, l’influence de l’élément asiatique. Voilà en quoi consiste notre prétendue indépendance. Même Byzance n’avait pas une nature spéciale ; son originalité lui venait d’un mélange avec l’Asie. Voilà pourquoi, chez nous, dès l’origine, mais surtout depuis le temps de Baty[20], l’élément asiatique a pénétré notre nature, est devenu une seconde âme ; si bien que l’Allemagne pourrait dire de nous, en soupirant :

Zwei Seelen wohnen, ach ! in ihrer Brust
Die eine will sich von der andern trennen.

Nous ne pouvons pas du tout nous séparer de cette seconde âme, et nous ne le devrions pas – car nous lui avons quelque obligation. Mais pour qu’une telle dualité ne produise pas en nous le déchirement dont le Général a parlé, il faut décidément qu’une seule âme soit victorieuse et prédomine ; bien entendu l’âme la meilleure, la plus forte intellectuellement, la plus propre au plus grand progrès, la plus riche en intimes puissances. C’est ce que l’on vit sous le règne de Pierre le Grand. Notre parenté intellectuelle et morale avec l’Asie était assujettie, mais elle demeurait indestructible. Quelques esprits s’attachèrent à d’absurdes rêveries en vue de résoudre de nouveau la question historique qui avait été résolue sans retour. De là naquit le slavophilisme, théorie d’un type historique cultivé, indépendant, et tout le reste. En réalité, nous sommes d’irréductibles Européens, mais nous avons au fond de l’âme un sédiment asiatique. Même, selon moi, c’est, pour ainsi dire, une certitude grammaticale. D’après la grammaire, le mot russe est un adjectif. Eh bien ! à quel substantif se rapporte cet adjectif ?

LA DAME. – Au substantif homme, je pense ; un homme russe, des hommes russes.

L’HOMME POLITIQUE. – Non, cela est trop large et indéterminé. Ainsi, les Papous et les Esquimaux sont des hommes ; et pourtant je refuse de considérer comme propre à ma qualité d’homme ce que j’ai de commun avec les Papous et les Esquimaux.

LA DAME. – Néanmoins, il y a des choses très importantes qui sont communes à tous les gens : par exemple, l’amour.

L’HOMME POLITIQUE. – C’est encore plus large. Comment pourrais-je reconnaître l’amour pour mon essence spécifique puisque je sais qu’il est naturel aussi aux autres animaux et même à toute créature ?

M. Z… – En effet, l’affaire est compliquée. Je suis un homme doux ; ainsi, en amour, je me sens bien plus solidaire de n’importe quels pigeons blancs ou bleus que du noir Maure Othello, quoique lui aussi soit appelé un homme.

LE GÉNÉRAL. – À un certain âge, tout homme raisonnable est en solidarité avec les pigeons blancs[21].

LA DAME. – Qu’est-ce que c’est encore que cela ?

LE GÉNÉRAL. – Un calembour, non pour vous, mais pour nous et pour Son Excellence.

L’HOMME POLITIQUE. – Laissons cela, je vous en prie, laissons. Trêve de plaisanteries[22]. Nous ne sommes pas sur la scène du théâtre Michel. Je voulais dire que le vrai substantif auquel s’applique l’adjectif russe, c’est le mot européen. Nous sommes des Russes européens, comme sont Européens les Anglais, les Français, les Allemands. Si je me sens Européen, n’est-ce pas absurde de ma part de vouloir démontrer que je suis une espèce de Slavo-Russe ou de Gréco-Slave ? Je sais incontestablement que je suis Européen et, de même, que je suis Russe. Je puis, j’avouerai même que je dois, avoir de la compassion et des ménagements envers tous les hommes et aussi envers tous les animaux. Béni est l’homme qui a pitié des bêtes. Cependant je ne puis me reconnaître aucune solidarité – aucune parenté – avec des Zoulous ou avec des Chinois, mais seulement avec des nations et des individus qui ont créé et protégé toutes ces richesses de la civilisation supérieure, nourriture de mon esprit et source de mes meilleures jouissances. Avant tout, il fallait former et fortifier ces nations choisies et les mettre en état de résister aux éléments d’ordre inférieur. Donc la guerre était nécessaire. Donc la guerre était une chose sainte. Maintenant, les nations élues sont formées et consolidées ; elles n’ont plus rien à craindre, excepté les discordes intestines. Partout, maintenant, s’annonce l’ère de la paix et du pacifique développement de la civilisation européenne. Tous les peuples doivent devenir européens. L’idée d’Européen doit coïncider avec l’idée d’homme ; et l’idée de monde européen civilisé avec l’idée d’humanité. Tel est le sens de l’histoire. D’abord, les Européens furent seulement représentés par les Grecs ; puis, par les Romains ; ensuite apparurent tous les autres, en premier lieu ceux de l’Occident, puis, en Orient, les Européens russes ; là-bas, derrière l’Océan, les Européens d’Amérique ; maintenant, c’est le tour des Turcs, des Persans, des Indiens, des Japonais, même, peut-être, des Chinois. L’Européen, c’est une idée dont le contenu est défini et dont les dimensions vont s’élargissant. En outre, regardez cette diversité : chaque homme est tel homme et en même temps un autre homme. Si donc nous reconnaissons pour notre essence cette idée abstraite, nous devrions arriver à l’uniformité égalitaire et ne pas mettre la nation de Newton et de Shakespeare au-dessus des Papous quelconques. Mais cela serait on ne peut plus absurde et pratiquement funeste. Au contraire, si mon essence n’est pas l’homme en général, c’est-à-dire une forme vide munie de deux jambes, mais l’homme en tant que porteur de culture, l’Européen, alors il n’y n plus lieu de parler de l’absurde égalité. L’idée d’européen, ou, ce qui est la même chose, l’idée de culture contient en elle une ferme mesure pour déterminer la dignité comparée ou la valeur des diverses races, nations, individualités. Une saine politique doit absolument faire entrer en ligne de compte ces diversités d’appréciation. Si nous placions sur le même rang l’Autriche, comparativement cultivée, et les Herzégoviniens, demi-barbares, nous serions tout de suite engagés dans les absurdes et dangereuses aventures pour lesquelles soupirent les derniers Mohicans de notre slavophilisme. Il y a Européen et Européen[23]. Même après qu’aura sonné l’heure désirée, et, je l’espère, prochaine, où le monde civilisé se confondra réellement en étendue avec toute la population du globe terrestre et lorsque, ainsi, sera constituée une humanité unifiée et pacifique, là subsisteront les gradations naturelles consacrées par l’histoire et les nuances de culture qui doivent régler nos diverses relations avec des peuples divers. Et dans le triomphal et universel empire de la haute culture ce sera, pour toutes choses, comme dans le royaume des cieux : il y aura une gloire propre au soleil, une autre gloire propre à la lune, une autre gloire propre aux étoiles, car en gloire l’étoile diffère de l’étoile. N’est-ce pas ainsi, il me semble, dans le catéchisme ? Eh bien ! maintenant que le but, quoique prochain, n’est pas atteint encore, nous devons d’autant plus nous prémunir contre les erreurs d’un égalitarisme uniforme. À présent, les journaux se mettent à parler d’une contestation entre Anglais et Transvaaliens ; il paraît même que ces Africains menacent de la guerre les Anglais[24]. Déjà, je vois des journalistes et des politiciens divers, et peut-être va-t-on les voir dans tout le continent, prendre parti contre les Anglais et défendre à outrance ces misérables Africanders opprimés. Ce serait absolument la même chose que si le très honorable et bien méritant, très instruit et très connu Théodore Théodorovitch Martens[25] entrant pour ses affaires dans une boutique voisine avait été tout à coup malmené par un grossier et jeune commis, qui lui aurait dit : « La boutique nous appartient ; tu n’as rien à y faire ; va-t’en, sinon je t’étrangle ou je t’égorge », et s’était mis à lui serrer le cou. Certainement, on pourrait regretter que l’honorable Théodore Théodorovitch eût subi une aventure si absurde, mais, la chose étant arrivée, j’aurais seulement éprouvé de la satisfaction morale au cas où mon honorable ami, ayant administré une bonne quantité de horions au jeune querelleur délinquant, l’avait, par l’intermédiaire de la police, fait enfermer dans une maison de correction. Mais, au lieu de cela, certains messieurs décemment habillés s’avisent d’encourager et d’exciter le garçon : « C’est un brave ! Lui, si jeune, il a eu le courage d’attaquer ce grand monsieur. Rosse-le, mon cher ; nous ne te trahirons pas. » Quelle vilenie !

LA DAME. – D’abord, pas d’injures ; et puis, expliquez-moi ce que c’est que ce Transvaal. Quelle espèce de gens habitent là ?

M. Z… – Là habile un mélange d’Européens et de nègres. Ils ne sont ni blancs ni noirs, mais fauves[26].

LA DAME. – Un nouveau calembour, je suppose.

L’HOMME POLITIQUE. – Et pas des meilleurs.

M. Z… – Tels Boers, tels calembours. D’ailleurs, si celle couleur ne vous plaît pas, il y a là encore la république d’Orange.

L’HOMME POLITIQUE. – Pour parler sérieusement, ces Boers, somme toute, sont des Européens, mais de piètre catégorie. Éloignés de leur glorieuse métropole, ils ont, à un notable degré, perdu leur civilisation. Au milieu des sauvages, ils se sont eux-mêmes ensauvagés et endurcis. Les placer sur le même rang que les Anglais et aller jusqu’à leur souhaiter de l’emporter dans une lutte contre l’Angleterre, cela n’a pas de nom ! [27].

LA DAME. – Mais vos Européens sympathisaient avec les montagnards du Caucase, quand ceux-ci combattaient pour leur indépendance. Tout de même, la Russie est bien plus civilisée que les Circassiens.

L’HOMME POLITIQUE. – Pour ne pas m’étendre sur les motifs de la sympathie de l’Europe envers les barbares du Caucase, je dirai seulement ceci : nous devons nous assimiler le général esprit européen et non les occasionnelles sottises de tels on tels Européens. Assurément, de toute mon âme, je regrette que, pour dompter ces barbares qui s’en sont fait accroire, l’Angleterre se trouve, ainsi qu’on la voit, dans la nécessité d’employer un moyen réprouvé par la raison historique et suranné, comme la guerre. Est-elle vraiment inévitable, à cause de la sauvagerie de ces Zoulous, je voulais dira les Boers, – sauvagerie encouragée par l’aveugle jalousie du continent vis-à-vis des Anglais ? Alors, naturellement, je souhaite beaucoup que cette guerre soit vite terminée et aboutisse à l’entière défaite de ces insolents Africains, de manière que, désormais, il ne soit plus question de leur indépendance. Leur succès (possible par suite de l’éloignement de cette contrée) serait le triomphe de la barbarie sur la civilisation ; et pour moi, Russe, c’est-à-dire Européen, un jour de grand deuil national.

M. Z… (à voix basse, en se tournant vers le Général).– Les personnages constitués en dignité parlent bien ; tout à fait comme le Français qui disait : Ce sabre d’honneur est le plus beau jour de ma vie[28].

LA DAME (à l’homme politique). – Je ne suis pas de votre avis. Pourquoi ne pas avoir de la sympathie pour ces Boers ? Nous en avons bien pour Guillaume Tell.

L’HOMME POLITIQUE. – Ah ! s’ils s’étaient créé leur légende poétique ; s’ils avaient inspiré des artistes comme Schiller et Rossini ; s’ils avaient produit parmi eux un équivalent de Jean-Jacques Rousseau ou d’autres écrivains et des savants, – alors je parlerais d’eux d’une manière différente.

LA DAME. – Mais tout cela n’est venu qu’ensuite. À l’origine, les Suisses n’étaient que des pâtres… Et puis, les Américains, lorsque, pour conquérir leur indépendance, ils s’insurgèrent contre les Anglais, est-ce qu’ils s’étaient distingués par le moindre esprit de civilisation ? Non. Ils étaient, non pas des Boers, mais des Peaux-Rouges ; et ils pratiquaient le scalp, comme le raconte Mayne-Reid. Pourtant, Lafayette leur a témoigné sa sympathie. Il a eu raison, puisque maintenant les Américains ont rassemblé toutes les religions à Chicago et en ont fait une exposition ; ce que personne n’avait encore jamais vu. À Paris, on voulait faire la même chose pour toutes les religions à propos de l’Exposition future ; mais il n’en a rien été. Là, un certain abbé Charbonnel s’occupait beaucoup de cette entreprise. Il m’en a écrit plusieurs fois. Un homme sympathique. Mais les différentes confessions ont refusé leur concours. Même le grand rabbin a fait cette déclaration : « Pour la religion, nous avons la Bible, et l’Exposition n’a rien à y voir. » Le pauvre Charbonnel en a été désespéré au point de renier le Christ ; il a écrit aux journaux pour faire savoir qu’il se retirait de l’Église ; et aussi qu’il estimait beaucoup Renan. D’après ce qu’on m’a dit, la fin de son histoire n’a pas été brillante. Il aurait pris femme ou se serait mis à boire. Notre Nepluyev s’est, lui aussi, agité à propos de la même affaire ; mais il a fini par se désenchanter de toute religion. Cet idéaliste m’a écrit que, maintenant, toute sa foi se résume dans l’humanité. Mais comment faire pour représenter l’humanité toute seule à l’Exposition de Paris ? C’était une fantaisie, je pense. Pourtant, les Américains avaient très bien organisé leur affaire. Des ecclésiastiques des de toutes les religions ont répondu à leur appel. C’est un évêque catholique qui fut élu président. Il lut aux assistants le Notre Père, en anglais ; et les prêtres idolâtres, bouddhistes et chinois lui répondirent poliment « Oh ! oui ; très bien, Monsieur[29]. Nous ne souhaitons de mal à personne. Nous ne demandons qu’une chose : que vos missionnaires aillent où ils voudront, pourvu qu’ils restent loin de nous. Ce n’est pas notre faute, si vous n’observez pas votre religion, qui est si bonne pour vous. Mais, pour nous, notre religion est la meilleure de toutes. » Donc, l’affaire se termina fort bien. Pas de rixes ; et tout le monde s’émerveilla. Voilà de quoi ces Américains sont capables maintenant. Et qui sait si les Africanders d’aujourd’hui ne leur ressembleront pas plus tard ?

L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, tout est possible. De quelque gavroche peut sortir un grand savant. En attendant, rien n’empêche de lui appliquer, pour son profit personnel, une bonne rossée.

LA DAME. – Quelles expressions ! Décidément, vous vous encanaillez[30]. Vous rapportez tout cela de Monte-Carle. Qui est-ce que vous fréquentez -bas ? Les familles des croupiers, sans doute[31]. D’ailleurs, c’est votre affaire. Je vous demanderai seulement de contenir votre sagesse politique, afin de ne pas nous mettre en retard pour le dîner. Nous devrions avoir terminé l’entretien depuis longtemps.

L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Je voulais résumer, et renouer la fin au commencement du discours.

LA DAME. – J’ai de la méfiance. Vous n’aurez jamais fini. Il faut que je vous aide à expliquer votre pensée. Vous vouliez donc dire que les temps ont changé ; qu’autrefois il y avait Dieu et la guerre ; et que, maintenant, à la place de Dieu, il y a la culture et la paix. C’est cela, n’est-ce pas ?

L’HOMME POLITIQUE. – Permettez. C’est cela, approximativement.

LA DAME. – Très bien. Qu’est-ce que Dieu ? Je l’ignore et je ne puis l’expliquer, mais je le sens. Quant à ce qui est de votre culture, je n’en ai aucune impression. Expliquez-moi donc en deux mots ce que c’est.

L’HOMME POLITIQUE. – De quoi est formée la culture et ce qu’elle renferme, vous le savez comme nous : ce sont tous les trésors de la pensée et du génie créés par les esprits élus des peuples élus.

LA DAME. – Mais tout cela ne forme pas une seule chose ; au contraire, une extrême diversité. Là se trouvent Voltaire, et Bossuet, et la Madone, et Nana, et Alfred de Musset, et Philarète. Comment réunir toutes ces choses en un seul tas et mettre ce tas à la place de Dieu ?

L’HOMME POLITIQUE. – Je voulais dire qu’à propos de la culture, envisagée comme trésor historique, nous n’avons pas lieu de nous inquiéter. Grâce à Dieu, elle est constituée, elle existe. On peut, je l’admets, espérer qu’il y aura de nouveaux Shakespeare et de nouveaux Newton, mais cela n’appartient pas à notre domaine et ne nous offre pas d’intérêt pratique. Cependant, la culture présente un autre aspect, pratique, ou, si vous voulez, moral ; et c’est précisément ce que, dans la vie privée, nous nommons civilité ou politesse. Cela, pour un observateur superficiel, peut sembler peu important ; mais cela présente une importance énorme, unique, précisément parce que, seul, cela peut prendre un caractère universel et obligatoire. On n’a pas le droit d’exiger de personne ni supérieure vertu, ni esprit supérieur, ni génie, mais on peut et on doit exiger de tout le monde la politesse. Cela, c’est le minimum de bon sens et de moralité qui permet aux hommes de vivre comme des hommes. Assurément, la politesse n’est pas toute la culture, mais elle est l’indispensable condition de toute existence cultivée. C’est absolument comme pour la lecture et l’écriture, qui n’absorbent pas la formation intellectuelle, mais qui en sont la condition indispensable. La politesse est la culture à l’usage de tout le monde[32]. Nous voyons en effet qu’elle déborde les relations particulières entre gens d’une classe pour s’étendre aux relations sociales entre les différentes classes – et aux rapports politiques, ou internationaux. Nous nous rappelons encore comment, du temps de notre enfance, les gens de notre classe pouvaient être impolis avec les roturiers ; mais, maintenant, la politesse obligatoire et même coercitive a enjambé ces frontières des castes ; et la voici prête à enjamber les frontières internationales.

LA DAME. – Veuillez abréger. Donc, vous nous conduisez à cette conclusion : que la politique pacifique entre les États est la même chose que la politesse entre les individus.

L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, ce n’est pas pour rien qu’en français politesse[33] et politique[34] ont une parenté très étroite. Et remarquez que pour cela on ne fait appel à aucun sentiment, on n’exige rien de cette bienveillance que le Général a invoquée sans raison. Parce que je m’abstiens de me jeter sur tel ou tel individu et de lui déchirer la figure avec les dents, cela ne signifie pas que je ressente aucune bienveillance pour lui. Je puis, au contraire, nourrir dans mon âme les plus mauvais sentiments à son égard ; mais une telle querelle me répugne à moi, homme cultivé. En outre, ce qui est le principal, je me rends compte que rien n’en peut résulter sauf des vilenies. Au contraire, si je m’en abstiens et si je me conduis poliment vis-à-vis de cet homme, alors, je n’ai rien à perdre, mais beaucoup à gagner. Quelle que soit l’antipathie nationale qui existe entre deux peuples ayant acquis un certain degré de culture, jamais ils n’en arriveront aux voies de fait[35], c’est-à-dire à la guerre. Celle-ci, en effet, est très différente de l’aspect que lui donnent les poètes et les peintres. Tous ces cadavres, ces plaies nauséabondes, cet entassement d’une multitude d’hommes rudes et malpropres, cette interruption de l’ordre régulier de la vie, la destruction des édifices et des institutions utiles, des ponts, des chemins de fer, des télégraphes, telle est la guerre, dans la réalité. Toute cette laideur répugne directement à un peuple cultivé ; comme à nous et à vous répugnent des yeux crevés, des joues tuméfiées, un nez arraché. En outre, à un certain niveau de développement intellectuel, le peuple comprend combien il lui est utile d’être courtois vis-à-vis des autres nations et combien désavantageux de se déchirer avec elles. Assurément, il y a en cela beaucoup de degrés : le poing est plus cultivé que la dent ; le bâton est plus cultivé que le poing ; et le symbolique soufflet est encore plus cultivé. De même, les guerres peuvent être conduites d’une manière plus ou moins sauvage. En effet, les guerres européennes du dix-neuvième siècle ressemblent au duel réglementé entre deux hommes bien élevés, plutôt qu’elles ne ressemblent à une rixe entre deux ouvriers ivres. Mais ceci n’est qu’un degré intermédiaire. Remarquez que chez les peuples avancés le duel cesse d’être en usage. Tandis que la Russie retardataire a à pleurer ses deux meilleurs poètes, qui ont péri en duel, dans la France cultivée le duel n’est plus guère qu’un sacrifice non sanglant à une laide et défunte tradition. Quand on est mort, c’est qu’on n’est plus en vie[36], dirait M. de La Palisse. Certainement, vous et moi nous verrons le duel pour toujours enseveli dans les archives de l’histoire. À cet égard, un compromis ne peut être durable. La vraie culture exige la complète disparition des rixes entre individus et entre peuples. Quoi qu’il en soit, la politique pacifique est la mesure et le symptôme du progrès civilisateur. Aussi, malgré tout mon désir de plaire à notre très honorable Général, je maintiens quand même ma déclaration : que la propagande par écrits contre la guerre est un indice très consolant. Non seulement, cette propagande devance, mais encore elle hâte la solution définitive d’un problème qui a mûri. Avec toutes ses singularités et tous ses entraînements, elle est importante, par ce fait qu’elle accentue, dans la conscience générale, le trait essentiel, pour ainsi dire magistral, du progrès historique. L’arrangement pacifique, c’est-à-dire courtois, c’est-à-dire pour tous avantageux, de tous les rapports et de tous les conflits internationaux – telle est l’inébranlable règle de la saine politique dans l’humanité civilisée. – Eh bien ! (à M. Z…) avez-vous quelque chose à dire ?

M. Z… – Non. Simplement une remarque au sujet de ce que vous avez bien voulu noter tout à l’heure : que la politique pacifique est un symptôme de progrès. Cela m’a rappelé que dans Fumée, de Tourgueniev, un personnage dit, très exactement : « Le progrès est un symptôme. » Ne s’ensuivrait-il pas que la politique pacifique est le symptôme d’un symptôme ?

L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Mais qu’est-ce que cela fait ? Assurément, tout est relatif. Que voulez-vous dire au juste ?

M. Z… – Ceci, simplement : Si la politique pacifique est seulement l’ombre d’une ombre, y a-t-il lieu d’en parler avec une telle abondance ? Ne serait-il pas préférable de dire franchement à l’humanité ce que le Père Varsonophii disait à la dame pieuse : « Tu es vieille, tu es faible ; et jamais tu ne vaudras mieux. »

LA DAME. – Il est tard maintenant pour engager la discussion là-dessus. (À l’homme politique.) Voyez combien votre politique-politesse[37] s’est moquée de vous.

L’HOMME POLITIQUE. – Comment donc ?

LA DAME. – Puisque vous n’irez pas demain à Monte-Carle, ou à Nice, comme vous dites par euphémisme[38].

L’HOMME POLITIQUE. – Et pourquoi ?

LA DAME. – Parce que ces messieurs veulent vous réfuter. Ils n’en ont plus le temps par suite de votre prolixité[39] si grande. Les voilà obligés de renvoyer à demain leurs objections. Eh bien, quand des gens cultivés seront ici occupés à réfuter votre thèse, est-il possible qu’en ce moment-là vous vous trouviez à Monte-Carle, abandonné aux jouissances plus ou moins défendues, dans la compagnie de croupiers incultes et de leurs familles ? Ce serait le comble[40] de l’impolitesse. Alors, que deviendrait votre « obligatoire minimum de moralité » ?

L’HOMME POLITIQUE. – Puisque nous en sommes là, je puis retarder d’un jour ma course à Nice. J’écouterai avec curiosité ce que l’on peut dire contre mes axiomes.

LA DAME. – À la bonne heure ! Mais, maintenant, je pense que tout le monde a terriblement faim et que, n’était notre amour de la « culture », il y a longtemps que nous nous serions précipités dans la salle à manger.

L’HOMME POLITIQUE. – Il me semble, du reste, que la culture et l’art culinaire se marient très bien ensemble[41].

LA DAME. – Oh ! oh ! je me bouche les oreilles.

Là-dessus, en échangeant des bons mots douteux, tous nous nous hâtâmes de suivre la maîtresse de maison, qui nous conduisait vers le dîner.


  1. En français. (N. d. t.)
  2. Allusion à l’œuvre de GOGOL, le Journal d’un fou.
  3. En français. (N. d. t.)
  4. LERMONTOV, la Voile. (N. d. t.)
  5. POUCHKINE, la Grande route en hiver. (Id.)
  6. LERMONTOV, la Dispute du Kazbek et de l’Elbrous. (Id.)
  7. Ibid.
  8. En français. (N. d. t.)
  9. En français. (N. d. t.)
  10. En français. (N. d. t.)
  11. De pouschka, canon.
  12. En français. (N. d. t.)
  13. Kissel, espèce de gelée aigrelette. (N. d. t.)
  14. Ces mots, écrits par moi en octobre 1899, se sont trouvés, un mois plus tard, justifiés par la convention germano-turque relative aux affaires de l’Asie Mineure et du chemin de fer de Bagdad. (Note de l’auteur.)
  15. En français. (N. d. t.)
  16. En français. (N. d. t.)
  17. En français. (N. d. t.)
  18. En français. (N. d. t.)
  19. En français. (N. d. t.)
  20. Chef militaire tartare. (N. d. t.)
  21. Nom d’une secte nasse. (Note de l’auteur.)
  22. En français. (N. d. t.)
  23. En français. (N. d. t.)
  24. L’entretien avait lieu en avril (1898). (Note de l’auteur.)
  25. Le jurisconsulte russe Martens, mort depuis, faisait partie de la Conférence internationale de la Haye.
  26. Bouroui, brun ou fauve. (N. d. t.)
  27. En français. (N. d. t.)
  28. En français. (N. d. t.)
  29. En français. (N. d. t.)
  30. En français. (N. d. t.)
  31. En français. (N. d. t.)
  32. En français. (N. d. t.)
  33. En français. (N. d. t.)
  34. En français. (N. d. t.)
  35. En français. (N. d. t.)
  36. En français. (N. d. t.)
  37. En français. (N. d. t.)
  38. En français. (N. d. t.)
  39. En français. (N. d. t.)
  40. En français. (N. d. t.)
  41. En français. (N. d. t.)