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Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose/05

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Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 44 (p. 788-822).
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TROIS MINISTRES
DE L’EMPIRE ROMAIN
SOUS LES FILS DE THÉODOSE.

V.
ATTALE EMPEREUR DU SÉNAT. — LE SACRE DE ROME. — LA MORT D’ALARIC.

I

Arrivé sous les murs de Rome, où vint le rejoindre le gros de l’armée restée en Étrurie, Alaric signifia ses volontés au sénat par un message : il ordonnait que l’empereur Honorius fût déposé solennellement comme indigne de porter la pourpre, et qu’un autre fût élu à sa place ; autrement les Goths ne laisseraient pas pierre sur pierre de la ville qui se disait éternelle. À l’appui de sa sommation, il descendit avec un corps d’élite la rive droite du Tibre jusqu’au port situé près de l’embouchure du fleuve, et qui contenait les approvisionnemens de Rome. Construit par Auguste pour recevoir des diverses contrées du monde romain les flottes destinées à l’annone, ce port se composait de plusieurs bassins artificiels où pénétraient les eaux de la mer et de vastes édifices bâtis pour l’emmagasinement des marchandises. C’est là que s’entassaient, au fur et à mesure des arrivages, le blé, le lard, le vin et l’huile qui devaient servir à la consommation journalière du peuple romain, et des flottilles de barques halées par des mulets les faisaient remonter ensuite jusqu’à la ville. Cet établissement, ouvrage du premier empereur, avait été agrandi successivement par Claude, par Trajan, par Septime-Sévère. Une petite ville s’était formée alentour sous ce même nom de Port, et elle était, à l’époque dont nous parlons, assez peuplée et munie d’assez bonnes défenses pour résister à un coup de main. Alaric l’assiégea en règle et ne la prit qu’après quelques jours de tranchée. Il fit respecter les magasins, mais il écrivit au sénat que si une complète satisfaction ne lui était donnée sans délai, il les livrerait au pillage. Ce pillage, c’était la famine dans Rome. Cela fait, et le port occupé par une bonne garnison, il revint devant la ville attendre la réponse du sénat.

La brusque apparition d’Alaric n’avait pas laissé aux magistrats le temps de se pourvoir de vivres : les magasins intérieurs étaient à sec ; et la disette allait commencer. Le sénat essaya de parlementer ; mais à toutes les observations, à toutes les prières, Alaric ne répondait qu’un mot : « Délibérez. » Las de supplier vainement, le sénat délibéra et probablement aussi le peuple, qui craignait la faim et ne tenait guère à ses empereurs. Curieux renversement des choses de ce monde : un ennemi étranger venait rendre au peuple de Rome, sous la double pression d’un siège et de la famine, un droit politique dont les révolutions civiles l’avaient dépouillé, le droit d’élire ses maîtres ! Le résultat de la délibération ne fut point douteux et ne pouvait l’être. Pourquoi Rome se serait-elle sacrifiée pour un prince qui la sacrifiait ainsi de gaîté de cœur en rompant une convention par laquelle elle s’était sauvée elle-même à ses dépens ? C’était là le sentiment du peuple. Quant au sénat, dont la majorité haïssait la maison de Théodose, il ne voyait peut-être pas sans un secret plaisir l’occasion d’une vengeance que la nécessité semblait justifier, et plus d’un païen saluait déjà dans les calamités présentes l’aurore d’une délivrance prochaine. Un sénatus-consulte, rendu dans la forme là plus solennelle, prononça donc la déchéance de l’empereur Honorius et, conformément à la règle, il fut porté ensuite aux comices du peuple, qui l’approuvèrent. Le choix du nouvel auguste pouvait soulever des difficultés plus sérieuses : Alaric se hâta de les aplanir en recommandant à la désignation du sénat le préfet de la ville, Attale, comme un candidat digne, du rang suprême et qui lui serait personnellement agréable. L’Ionien devait cet honneur à certaines intelligences fort intimes que, depuis son retour de Ravenne, il avait entretenues avec les Goths par suite d’une circonstance dont j’ai à parler.

Il plut un jour à cet épicurien thaumaturge de se faire chrétien, et il donna la préférence à la communion arienne, qui ne le séparait point de son parti politique. Par un autre calcul qui dénotait chez lui plus de vues mondaines que de besoin d’une foi éclairée, il voulut être baptisé et probablement aussi-converti par l’évêque des Goths Sige-sar, que les Romains nommaient Sigesarius, le personnage ecclésiastique le plus éminent de sa nation. Le chef de cette église fourrée, comme on l’appelait, qui suivait l’armée d’Alaric en camp volant, eut le mérite insigne de convaincre un sénateur romain, mieux que cela, un sophiste grec dont l’esprit, nourri d’arguties, avait résisté à tous les enseignemens de Chrysostome et d’Augustin. Ce fut une grande gloire pour les docteurs barbares et surtout une préparation utile pour le néophyte, dont l’ambition déjà peut-être interrogeait l’avenir. La résolution d’Alaric trouva donc Attale disposer à tout, assez chrétien pour plaire aux Goths et pas assez pour offusquer les polythéistes. Croyant lui-même rencontrer un instrument docile à tous ses projets dans ce misérable Romain qui faisait si bon marché des convictions religieuses, il recommanda sa candidature au sénat comme celle qui concilierait toutes choses. Attale réunissait d’ailleurs, par l’éclat de sa race, par son opulence, par son mérite personnel, par son crédit, qui n’était pas moindre auprès du peuple qu’auprès des grands, toutes les conditions qui pouvaient le rendre acceptable comme empereur : son nom sortit donc des suffrages du sénat, et les comices du peuple y consultés sans doute à leur tour, confirmèrent le choix sans opposition.

Pendant ce temps, des délégués d’Alaric s’étaient tenus aux portes de la ville, attendant le résultat de l’élection. Ils furent alors introduits, et vinrent déclarer, au nom de leur maître, qu’ils reconnaissaient Priscus Flavius Attalus pour empereur du peuple romain ; Attale parut, et sous leurs yeux on couvrit ses épaules du manteau de pourpre et on attacha un diadème de perles autour de sa tête. Dans cet appareil, il prit place sur la chaise curule ornée d’or et de pierreries qui servait de trône aux augustes lorsqu’ils étaient à Rome, et procéda sans perte de temps à l’organisation de son gouvernement. Il fit d’abord la part des Goths ainsi qu’il convenait à leur candidat. Alaric fut nommé maître de l’une et l’autre milice, comme autrefois Stilicon ; son beau-frère, Ataülf eut la charge de comte des domestiques, qui mettait sous sa main l’élite des troupes romaines et la garde du prince. Vint ensuite le tour des partis romains, à qui Attale donna des représentans dans son conseil ; Jean eut la maîtrise des offices, Lampadius la préfecture du prétoire, Marcianus celle de la ville, et Tertullus fut désigné consul pour l’année suivante : tous ces hommes étaient païens déclarés ou chrétiens très douteux. Lampadius appartenait à cette dernière classe. Catholique entiché des plus folles superstitions, vivant avec des devins et des astrologues et consultant lui-même les astres, il n’en était pas moins l’ami de saint Augustin, qui avait composé pour sa conversion de savantes lettres sur le destin et sur la fausseté de l’astrologie : la présence de Lampadius dans ce ministère d’opposition au catholicisme fait voir combien était restée vaine la sollicitude du savant docteur. Quant à Tertullus, il ne cachait pas sa croyance. Il n’existait pas dans Rome de païen plus fanatique, plus, hardi, plus militant ; toujours prêt à outrer par défi ou par orgueil de dévot les pratiques superstitieuses auxquelles renonçaient la plupart des polythéistes même, très convaincus, il était pour le parti païen un danger tout aussi bien qu’un gage. Sa désignation surtout donna couleur au nouveau règne. Les fonctionnaires inférieurs furent choisis de la même façon que ces hauts personnages, et pour le même, but. Lorsque Attale eut ainsi constitué son gouvernement sous le contrôle des officiers goths, il partit de la curie pour aller passer la nuit au mont Palatin, dans ce palais des césars peuplé de si grandes images. Ce simulacre d’empereur, comme l’appelle un contemporain, reposa tranquille sous le toit qui avait abrité Auguste, Trajan et Marc-Aurèle.

Le sénat se réunissait le lendemain ; Attale y débita un long discours tout parsemé de ces fleurs de rhétorique ampoulée que l’éloquence latine empruntait alors aux sophistes grecs de l’Asie-Mineure et de la Syrie. Il parla du bonheur dont Rome allait jouir, de son antique grandeur qu’elle allait, recouvrer : l’empire d’Occident reconquerrait bientôt ses limites, mais ce n’était rien que la Bretagne réduite, les Barbares et les tyrans chassés de la Gaule et de l’Espagne ; il voulait ramener l’Orient sous les lois de l’Occident, et faire que Rome redevînt comme autrefois la seule tête de l’univers. Il dut s’étendre alors en paroles pompeuses sur Alaric et sur les Goths, sans lesquels cette entreprise de reconstituer le vieil empire romain ne pouvait avoir lieu, puisque Alaric en était l’âme et son peuple le bras. Au reste, le roi des Goths, devenu maître suprême des milices d’Occident sous l’empereur du sénat, ne tenait pas un autre langage, et il le tenait sincèrement. Tous étaient dans la même illusion d’alliance fraternelle et d’efforts communs dont Rome serait le but. Ces sentimens de coopération dévouée, à l’empire qu’Ataülf exprima plus tard sous le charme de son amour pour Placidie, Alaric, on n’en peut douter, les ressentait alors sous la séduction de la gloire. De ce thème de la grandeur nationale, qui ne touchait plus guère les Romains, Attale passa sans doute à un autre plus émouvant pour les générations contemporaines, celui de la liberté religieuse, ou, pour parler plus exactement, de la prééminence à rendre aux cultes actuellement proscrits sur le Catholicisme, qui les opprimait, et il fit entrevoir des projets qui remplirent les païens d’allégresse. « Celui-là ; se disaient-ils entre eux, rétablira les usages de nos pères, les fériés, les sacrifices ; les dieux vent revenir. »

Comme un gage donné aux polythéistes ; le nouvel empereur fit disparaître de ses médailles le labarum qui ornait depuis Constantin les monnaies impériales, et le remplaça par l’image de la Victoire, accompagnée de ces fières légendes : « Victoire des Romains ; rétablissement de la république, gloire de l’empire, Rome éternelle ; invincible. » En même temps qu’il caressait l’opinion païenne, le néophyte arien donnait à ses coreligionnaires l’espoir de voir l’église d’Arius dominer bientôt toutes les communions chrétiennes et accaparer les faveurs de l’état, comme au temps de Constance et de Valens. Tout ce monde mélangé, sans cohésion de doctrines, qui ne se tenait que par un seul lien, la haine du christianisme, se remuait et poussait des cris de triomphe ; la joie était grande surtout parmi les charlatans des superstitions en vogue, thaumaturges, devins, astrologues ou mathématiciens (ces mots étaient synonymes) ; leur tourbe, détestée des chrétiens plus encore que des vieux païens, rentra de toutes parts dans la ville : ce fut une vraie prise d’assaut. Eux et leurs adeptes proclamèrent comme l’ère de la félicité publique la révolution qui venait de s’accomplir, et ce mot est encore répété par les écrivains païens plus d’un siècle après. « Une seule famille, dit à ce sujet Zosime, celle des Anices, la plus riche des familles romaines, se tenait à l’écart et semblait voir sa disgrâce particulière dans le bonheur de tous. » Les Anices étaient chrétiens, et leur mécontentement se conçoit ; mais l’historien se trompe quand il signale cette illustre maison comme la seule qui murmurât contre l’établissement nouveau : d’autres maisons sénatoriales encore, quoique moins dessinées dans leur opposition, donnaient la main aux Anices et créaient au gouvernement d’Attale des embarras qui ne tardèrent pas à se manifester.

Attale, empereur à Rome, ne l’était pas en Italie son maître des milices se chargea de l’y faire reconnaître en commençant par l’Étrurie, que les Goths occupaient. Ce ne fut pas l’incident le moins bizarre de ce drame sans exemple dans l’histoire que de voir des officiers barbares ; revenus du siège de Rome, prêchant aux Italiens l’obéissance au sénat, et exposant en mauvais latin comment l’empereur de leur choix était beaucoup plus Romain que l’autre, et avec l’aide des Goths restaurerait l’empire dans sa prospérité passée : tout cela dit, colporté, imposé par des gens qui portaient sur leurs poitrines les peaux de brebis teintes en pourpré livrées par Rome éternelle pour sa rançon. Les Italiens acceptèrent tout ce qu’on voulut ; divisés par les mêmes partis que les habitans de Rome, ils supportaient en outre une occupation étrangère dont ils crurent accélérer la fin par une prompte soumission. Au milieu de cette confusion inexprimable, le gouvernement d’Attale semblait néanmoins prendre racine, et celui d’Honorius tomber en dissolution, quand surgit d’un point où on ne l’attendait, guère, un, dissentiment qui, grossissant par l’opiniâtreté des hommes, prit l’importance d’une scission dans ce gouvernement à peine formé : voici de quoi il s’agissait.

L’Afrique avait pour gouverneur, depuis le meurtre de Stilicon, Héraclianus, bourreau de l’infortuné, régent et bras droit d’Olympius ; en d’autres termes, la subsistance de Rome se trouvait à la discrétion du plus mortel ennemi du sénat, de l’adversaire le plus déclaré de la tolérance religieuse, et, pour tout dire enfin, d’un assassin. Qu’allait-il se passer quand les nouvelles de l’Italie seraient connues à Carthage, quand Heraclianus apprendrait en même temps, la déposition d’Honorius, l’élévation d’Attale à l’empire, et la promotion d’Alaric au grade de généralissime, des armées d’Occident, Alaric au nom duquel il avait tué Stilicon ? Cette question, qui, était dans toutes les bouches, recevait de toutes la même réponse : Héraclianus mettrait l’embargo sur les navires stationnés dans les ports d’Afrique, arrêterait le départ de la flotte annonaire et affamerait du même coup les Italiens et les Goths. Nul ne douta que ce ne fût là, son premier acte. En vue d’un pareil malheur, la plus simple prudence ordonnait qu’on mît sans perdre un instant la main sur l’Afrique, dont les dispositions, en les supposant mauvaises, seraient contenues par un nouveau gouverneur : Alaric, qui siégeait au conseil d’Attale comme généralissime romain, proposa d’envoyer sur-le-champ une division de ses Goths sous la conduite d’un officier nommé Druma, homme intelligent, alerte, capable de bien diriger un coup de main et de bien régler les choses après le succès. « Le soldat goth, disait-il, offre pour une entreprise de cette nature plus de sûreté que le soldat romain ; il n’est point accessible comme celui-ci à la séduction des partis qui divisent dans l’empire l’armée aussi bien que le peuple. Il ne connaît point Héraclianus, et ne balancera jamais entre Honorius et Attale. » Il affirmait que quinze cents hommes d’élite suffiraient à cette expédition, qui ne devait être qu’une surprise habilement et vivement conduite.

Tel fut l’avis d’Alaric : beaucoup de gens l’approuvèrent, soit dans le conseil, soit dans le sénat ; quelques-uns le combattirent. En toute autre circonstance et de la part de tout autre chef d’auxiliaires ou de fédérés, la proposition eût paru simple et naturelle ; ici elle soulevait des soupçons involontaires, et elle était effectivement grave et discutable. Si d’un côté l’entreprise semblait plus certaine avec des Barbares, qui du moins ne changeraient pas de drapeau, et si la réussite était non-seulement désirable, mais nécessaire au nouveau gouvernement, qu’un échec pouvait renverser en faisant de l’Afrique un point d’opposition, d’un autre côté l’emploi de Barbares pour cet objet présentait un danger que personne ne pouvait nier. C’était une idée traditionnelle chez les Romains que la perte de l’Afrique serait plus dommageable à l’empire d’Occident que l’occupation d’une partie de l’Italie par une armée étrangère, car l’Afrique alimentait Rome, et ; Rome subsistant l’empire pouvait toujours se relever. Que serait-ce si des Barbares maîtres de l’Afrique tenaient en même temps l’Italie ? La ruine du nom romain serait consommée.

Voilà sur quoi les opposans fondaient en secret leur refus et Attale tout le premier, qui rejeta nettement la proposition de son maître de milices. Pour trancher le débat au vif, il fit partir sur-le-champ, avec une petite flotte, un de ses affidés, Constantin, muni de pleins pouvoirs et accompagné d’une poignée de soldats romains. Il se flattait que la seule apparition de ce délégué, porteur d’une lettre de lui aux magistrats des villes d’Afrique, suffirait pour amener la province sous son obéissance et renverser Héraclianus. Quand on émettait des doutes à cet égard, il répondait avec mystère « qu’il était sûr du succès, car les devins avaient déclaré que l’Afrique se rendrait à lui sans combat. Cette raison eût dû suffire aux païens fanatiques, toutefois, animés par la haine, et préférant tout à la domination des catholiques, ils soutinrent le projet d’Alaric et blâmèrent aigrement Attale. Attale au fond n’était pas un mauvais citoyen : au moment d’exécuter ce qu’il avait toujours regardé comme un grand mal pour son pays, il avait reculé avec frayeur. Pour ceux qui le connaissaient bien, sa conduite récente, si indigne qu’elle fût, dénotait plus de vanité encore que de bassesse. Tout en se faisant l’instrument des projeté d’Alaric, il s’imaginait que c’était lui-même qui faisait d’Alaric un instrument de ses grands desseins sur le monde. Il poussait l’inanité de l’orgueil jusqu’à se regarder comme indispensable à la république, et croyait apporter à l’empire et aux Goths plus de profit qu’il n’en recevait : illusion que personne assurément ne partageait, mais qui résista chez Attale aux plus rudes épreuves. Alaric se conduisit dans toute cette affaire avec une apparente modération qui lui valut la faveur du sénat, et dans l’histoire les éloges des polythéistes. Son insistance eût pu donner fondement à des soupçons qu’il ne se dissimulait pas ; il garda le silence, et, se renfermant dans son rôle de fonctionnaire subordonné, laissa agir son empereur. L’expédition pacifique eut lieu sous la conduite de l’affidé d’Attale, Constantin, et elle alla, comme on le devine aisément, échouer contre la vigilance énergique d’Héraclianus.

Le roi goth s’aperçut alors, mais trop tard, que le césar de son choix n’était ni assez vil pour le servir aveuglément, ni assez intelligent pour diriger sans lui des intérêts qui leur étaient communs. Il en éprouva une profonde colère. Toutefois il ne manifesta au dehors ni surprise ni regret, par dédain, par fierté, et aussi, pour ne point discréditer un gouvernement qui commençait à peine de naître. C’était dans le secret de sa tente, au milieu des siens, que son humeur mécontente éclatait, et alors il se livrait aux emportemens les plus sauvages contre cet instrument récalcitrant qui osait se montrer moins bas qu’il ne l’avait jugé. On prétend qu’un jour, traitant les principaux des Goths dans son camp, il fit, dépouiller Attale du manteau impérial, et l’obligea de servir à table en habit d’esclave. Ce récit pourrait bien n’être qu’une fable ; mais il exprime du moins sous une vive image le mépris que devait, sentir ce peuple barbare pour l’empereur et le gouvernement que son épée avait faits.

On calcule que les débats dont nous venons de parler purent s’engager vers le milieu du mois de juillet 409 ; avant le commencement d’août, l’armée, d’Alaric était en mouvement. L’entreprise projetée contre Carthage se combinait dans son esprit avec une autre qui avait Ravenne pour objet ; en même temps qu’on forcerait dans son repaire d’Afrique le plus redoutable partisan d’Honorius, on irait également forcer le fils de Théodose dans son repaire de Ravenne, l’enlever ou le chasser de l’Italie. Ces deux actions simultanées devaient assurer par leur réussite l’existence, du gouvernement nouveau. La première, se trouvant fort compromise, sinon, manquée à l’avance, par la folle résolution d’Attale, Alaric sentit qu’il fallait précipiter la seconde avant que l’échec, qu’il prévoyait trop, ne vînt rendre confiance aux assiégés. En bon maître des milices romaines, il composa, son armée moitié de troupes barbares, moitié de troupes nationales ralliées au sénat ; il confia même à un officier romain nommé Valens le commandement général de sa cavalerie, puis il se mit en route vers l’Adriatique. Attale l’accompagnait comme le personnage qui donnait un caractère politique à l’expédition. Aucun obstacle ne retarda leur marche, pas même un semblant de résistance de la part des troupes d’Honorius dans les gorges de l’Apennin, et Alaric put installer bientôt son empereur sous ces mêmes murs d’Ariminum où il avait son quartier-général peu de mois auparavant. L’attitude de l’armée du sénat était fière et irritée, tandis que le plus grand abattement régnait à Ravenne, ou plutôt un abandon complet de soi-même. À l’audace puérile d’Honorius et de ses courtisans avait succédé une épouvante plus puérile encore. Le fils de Théodose tenait appareillée perpétuellement dans le port de Classe une petite flotte qui devait le conduire en Orient ; vingt fois par jour on le voyait changer de résolution ; il voulait fuir ; il partait, puis le regret de quitter le trône le ramenait dans son palais : les mêmes hésitations, les mêmes lâchetés se faisaient remarquer autour de lui. Ce qui plus que tout le reste avait frappé les imaginations dans l’armée et à la cour, c’était l’acte du sénat qui déposait Honorius et couvrait un autre césar de l’autorité d’un nom bien grand encore : on se demandait avec inquiétude quel était le prince légitime, et auquel des deux on devait obéir. Honorius lui-même s’en montrait effrayé. À force de trembler, il finit par se dire que sa cause était perdue, et qu’une seule ressource lui restait : s’accommoder avec les événemens en reconnaissant Attale, comme il avait reconnu cette année même le tyran Constantin. Ce n’était pas la première fois qu’on aurait vu le trône d’Occident partagé entre trois augustes, collègues et frères, et Honorius, tenant au milieu d’eux un rang à part, en vertu de son origine et de sa priorité, saurait aisément, avec l’appui de son neveu Théodose II, saisir quelque chance de reprendre ce qu’il concédait : telles furent ses réflexions. Les eunuques et les courtisans admirèrent la profonde sagesse du prince : ils avaient bien juré de ne lui jamais conseiller la paix, mais c’était la paix avec Alaric et non avec Attale ; ils ne violaient donc pas leur serment. La casuistique byzantine ne se laissait jamais prendre en défaut.

Conformément à cette résolution, une légation s’organisa pour aller porter dans Ariminuin à Attale les propositions du fils de Théodose. Elle était solennelle, et comme d’empereur à empereur. Les personnages principaux du gouvernement de Ravenne y figuraient, savoir le questeur impérial Potamius, le primicier des notaires Julianus, Valens, qui commandait en chef l’armée ravennate avec le titre de maître des milices, et enfin Jovius lui-même. À peine Attale eut-il pris possession d’Ariminum que l’ambassade fit annoncer son arrivée. Attale la reçût au milieu de ses conseillers et de ses ministres, le diadème au front, le manteau de pourpre aux épaules, comme un homme qui n’a pas besoin qu’on les lui apporte. Un des ambassadeurs exposa en termes fleuris l’objet de leur mission : « Honorius proposait de s’associer Attale ; si l’ouverture était agréée, il lui écrirait une lettre signée du nom de frère et de collègue, et lui donnerait l’investiture du manteau des augustes ; il se faisait fort très probablement d’obtenir de l’empereur d’Orient la déclaration d’unanimité nécessaire à la constitution légale du nouveau principat. » Attale laissa parler jusqu’au bout l’orateur, puis il prit la parole. « Voilà, dit-il avec un sang-froid insolent, voilà ce que m’offre votre maître ? Eh bien ! moi, je lui accorde la vie à la condition qu’il se rendra, comme relégué, dans une île ou dans tout autre lieu d’exil à son chois, et qu’il aura le pied ou la main coupé. » Un des officiers présens, opina pour une aggravation de peine. « Ce n’est pas assez, s’écria-t-il, et la mutilation serait insuffisante ; il en faut une autre plus complète qui, l’empêchant de rester homme, s’oppose à ce qu’il redevienne jamais empereur. » Cette atroce proposition demeura sans réplique. Jovius, renouant l’entretien avec Attale, fit observer qu’Honorius avait été traité assez durement déjà, puisqu’on l’avait dépouillé de l’empire. « On ne dépouille pas celui qui abdique, répondit aigrement le césar du sénat, et je ne souffrira pas qu’on tienne devant moi un pareil langage. » Les envoyés se turent, et Jovius partit pour Ravenne, promettant d’être bientôt de retour.

Alaric n’avait point assisté à la conférence (c’est du moins ce qu’on peut inférer du silence des historiens), mais il vit les ambassadeurs en particulier, et son infidèle ami Jovius sut, à force d’adresse, lui faire publier ses mécontentemens passés. Depuis qu’Attale, par sa dureté impolitique et le cynisme de son langage, semblait avoir rendu impossible tout arrangement amiable, le premier ministre d’Honorius avait changé de tactique et de but. Son but actuel était de détacher Alaric de l’ombre d’empereur qu’il s’était donné, pour le réconcilier avec son maître, le prince légitime. Il lui faisait sentir que la situation où l’avait porté son mérite, non moins que les événemens, aurait un tout autre éclat sous le fils du grand Théodose que sous le baladin misérable qu’il traînait à sa suite. Alaric, dont il caressait le rêve, l’écoutait sans manifester sa pensée, et, comparant l’esprit sagace de cet homme et sa dextérité avec l’inintelligence, d’Attale, il regrettait de n’avoir pas un tel conseiller à ses côtés. Dans ces secrets entretiens, Jovius ne négligea aucun moyen de perdre Attale, l’accusant non pas seulement d’incapacité, mais de perfidie, de noire ingratitude envers son protecteur. « Crois-moi bien, répétait-il au roi des Goths, cet homme-là se sert de toi, mais il te hait au fond de l’âme. Attends que son autorité se soit affermie grâce à toi et à ton peuple, et, tu le verras à l’œuvre. Sache qu’il vous fera périr sans miséricorde, toi et ta race, et qu’il n’aura pas de cesse que ta nation ne soit anéantie. » Ces graves accusations n’étaient point sans effet sur Alaric déjà irrité : il laissait dire Jovius, il le laissait agir près du fils de Théodose sans s’avancer ni s’engager à rien, et le préfet du prétoire de Ravenne, ne quittait plus Ariminum, où la faveur du roi barbare était pour lui une sauvegarde. Tout en négociant pour Honorius, il endormait par des propositions toujours rompues et reprises l’attention d’Attale, qui crut sans doute le corrompre en lui conférant le titre de patrice. Jovius l’accepta comme un honneur sans quitter le service d’Honorius. Cette comédie, en se prolongeant, créa une sorte d’armistice entre les parties belligérantes. Quelle que fût l’insistance d’Attale, Alaric trouvait des prétextes pour ne point combattre, et l’armée romaine se gardait bien de le provoquer.

L’atermoiement et l’inaction étaient, avec le mensonge, les forces vives de cette politique orientale transportée par le fils de Théodose en Occident : on en eût bientôt la preuve convaincante. Les choses marchaient suivant les désirs d’Alaric, et le dénoûment favorable paraissait approcher, quand les dispositions d’Honorius se refroidirent brusquement. On venait d’apprendre l’issue de l’entreprise d’Afrique ; elle était telle que les gens sensés l’avaient pu prévoir : l’envoyé d’Attale et sa troupe, ou pour mieux dire son cortège, après avoir débarqué sans opposition dans un lieu voisin de Carthage et s’être avancés à quelque distance de la côte, avaient été enveloppés par des forces supérieures et massacrés jusqu’au dernier : ils étaient tombés dans un piège. Héraclianus alors avait mis la main sur les flottes de l’annone et interdit toute relation de commerce entre l’Afrique et l’Italie. Le messager qui apportait ces nouvelles à l’empereur Honorius lui annonçait aussi le don d’une somme d’argent que lui faisait la province d’Afrique, et qu’Honorius reçut quelque temps après. Tout cela, comme on le pense bien, releva dans le cœur du prince la confiance si complètement abattue : suivant le mot d’un historien, il sembla sortir d’une léthargie. Sans rompre encore les négociations, il les rendit plus lentes et plus difficiles : le roi des Goths put sentir qu’il était joué.

D’autres affairés vinrent sur ces entrefaites détourner un peu son attention de celles-ci ; elles n’étaient pas moins graves. Les mêmes nouvelles qui avaient apporté tant de joie dans Ravenne causaient à Rome une émotion toute contraire. La peur d’une famine prochaine se répandit parmi les habitans, et le peuple ressent la disette dès qu’il la soupçonne. Des troubles éclatèrent dans plusieurs quartiers de la ville ; on accusa le sénat de trahison ou d’impéritie, et le nom d’Attale ne fut plus prononcé qu’à travers les malédictions et les menaces. Un jour, dans une représentation du grand cirque, pendant les acclamations d’usage faites au nom du prince, une voix s’écria : « Très clément césar, mets un prix à la chair humaine ! » Et des milliers de voix répétèrent en chœur ces odieuses paroles. Alarmés de l’exaltation croissante des esprits, les magistrats et le sénat lui-même engagèrent Attale à se rendre à Rome sans délai, s’il voulait prévenir de grands malheurs. Attale partit donc ; mais Alaric demeura dans les murs d’Ariminum, surveillant le blocus de Ravenne et observant surtout ce qui se passait autour du prince. Les orages s’accumulaient de tous les points de l’horizon sur ce malheureux empire d’Occident. Théodose II, pour empêcher l’esprit de révolte de passer des états de son oncle, dans les siens, venait de fermer ses frontières par une ligne de soldats, de telle sorte, que les Italiens ne pouvaient plus pénétrer sur les terres de l’empire oriental sans une autorisation du gouvernement de Ravenne, ou la signature d’Honorius.

Attale, à son arrivée, se vit en face de la même question qui agitait quelques mois auparavant avec tant de vivacité le sénat et Rome tout entière : elle se reproduisait avec l’aggravation, que lui donnaient les circonstances nouvelles. Il n’y avait en effet qu’un seul moyen d’empêcher la famine : c’était de conquérir l’Afrique ; il n’y en avait qu’un non plus de calmer cette populace en délire : c’était de préparer une expédition ou de faire voir au moins qu’on y songeait. La question fut mise d’urgence en délibération dans le sénat. Alaric consulté renouvelait son ancienne proposition d’envoyer à Carthage Druma avec une petite armée prise dans l’élite des guerriers goths ; le sénat, en plus grande majorité que la première fois, se rangeait à cet avis ; mais Attale le combattit encore, et avec d’autant plus de violence qu’il était presque seul. Une seconde opinion se fit jour, celle d’une expédition mixte où les troupes barbares et les troupes romaines se trouveraient en nombre égal : Attale la rejeta, comme l’autre. Tout entier à ses idées d’intervention pacifique et toujours convaincu, malgré l’événement, qu’il fallait se borner aux moyens de douceur mêlés d’un peu de corruption, il engagea le préfet du prétoire à se charger de ce rôle, mettant à sa disposition quelques navires et beaucoup d’argent. Non-seulement celui-ci déclina l’offre, mais en plein sénat, il motiva son refus dans des termes durs, jusqu’à l’insolence : « C’était là, disait-il, une offre dénuée de sens. Là où Constantin s’était fait tuer avec les siens, il n’irait pas se faire tuer aussi de gaîté de cœur et semer dans les mains d’Héraclianus l’argent de l’Italie. » Attale, à ces paroles, se leva tout bouillant de colère, et rompit la délibération avant le vote de l’assemblée. On ne sait trop ce qu’il fit lui-même ; il paraît cependant, d’après quelques mots des historiens, qu’il rencontra un homme assez complaisant ou assez fou pour tenter l’aventure, laquelle ne réussit pas mieux cette seconde fois, que la première.

Évidemment Attale ne montrait pas le fond de sa pensée, mais on y pouvait lire, et tout le monde y lut. Ce qui l’animait, c’était la défiance d’Alaric et des Goths portée jusqu’à la haine, et aussi le désir de se poser à la face du monde en homme indépendant et en maître. Le sénat, inquiet pour sa propre responsabilité, jeta feu et flamme ; le parti païen se crut trahi, et, en effet son triomphe tenait à l’existence du nouveau gouvernement, et l’existence du nouveau gouvernement à la possession de l’Afrique : qu’importait le moyen de la recouvrer ? Les gens passionnés n’y tenaient guère ; si les Barbares étaient plus sûrs que le soldat romain, il fallait s’en servir quand même. Cette obstination qu’Attale regardait comme héroïque et dont il se glorifiait vraisemblablement comme d’un acte de patriotisme, on la taxait dans les conciliabules païens de stupidité et de folie, et l’on mettait en parallèle avec l’outrecuidance irréfléchie de l’empereur la sagesse et la modération de son maître des milices : c’est ainsi, que s’exprimaient encore les écrivains polythéistes plus d’un siècle après. Par la plus étrange confusion d’idées, le roi des Goths devenait aux yeux de beaucoup d’Italiens le vrai représentant des intérêts de Rome ; toutefois cette popularité inattendue ne le consola point des ennuis que lui causait Attale : « il en désespéra, » nous dit l’histoire. Le contre-coup de ces dissentimens, ainsi qu’il était aisé de le prévoir, se fit bientôt sentir dans Ravenne, où les négociations furent interrompues ; Jovius, chassé de la cour, alla se réfugier dans le camp d’Alaric. En même temps on put remarquer parmi les troupes romaines, qui composaient avec les Goths l’armée du sénat, des signes d’incertitude et même de trahison. Le propre lieutenant d’Alaric, le Romain Valens, maître de la cavalerie, lia des intelligences secrètes avec Honorius ; Alaric le sut et le fit mettre à mort. Tout manquait à la fois au roi des Goths, jusqu’à la saison, qui ne permettait plus de tenter une attaque de vive force dans ces marais, au milieu de fleuves grossis par les pluies de l’automne et près de déborder : sous le poids de ces contre-temps réunis, il leva le siège pour regagner son cantonnement de Toscane par l’Emilie et la Ligurie. Chemin faisant, il obligea ces provinces à prêter serment au nouvel empereur, non assurément par affection pour Attale, mais par rancune contre Honorius. Bologne seule osa résister : le roi des Goths passa outre, dédaignant de perdre son temps et de risquer le sang des siens pour de si petits intérêts. Il rentra enfin dans ses quartiers d’hiver, mécontent de lui-même et surtout du gouvernement auquel il avait attaché le succès de ses pins chères espérances.

L’année 410 se présenta sous des auspices tout à fait extraordinaires. Elle ne fut point inaugurée à Ravenne, où l’empereur Honorius, dans son désarroi, avait oublié de nommer un consul, et ce fut le consul d’Attale, Tertullus, qui l’ouvrit à Rome et l’intitula de son nom. Ce zélé païen en prit occasion pour montrer à ses contemporains ce qu’était un consul des vieux temps et jeter un double défi aux chrétiens et aux polythéistes sensés, que les fanatiques accusaient de tiédeur. Il chercha ce ! qu’auraient pu faire à sa place les Tertullus d’autrefois, en supposant qu’il en descendît, et s’y conforma de point en point. Avec un sérieux que ne possédaient même plus les aruspices de l’ancienne Rome ; à l’époque de ses lumières et de sa plus grande puissance, il regarda les poulets manger, traça des cercles dans le ciel avec le bâton augural, et consulta le vol des oiseaux. S’il ne riait pas, il prêta beaucoup à rire aux dépens du culte qu’il prétendait relever. Son langage était à la hauteur de ses actes. On rapporte qu’il commença par ces mots sa harangue au sénat : « Pères conscrits, je vous parlerai ici comme consul et pontife consul, je le suis ; pontife, je compte bientôt l’être. » Il semblait annoncer ainsi le rétablissement du pontificat suprême aboli par les empereurs chrétiens, et laissait entrevoir toute une série de réactions d’autant plus inquiétantes qu’il les cachait. Les païens opiniâtres applaudirent ; les chrétiens tremblèrent, non-seulement à cause des persécutions que cette ardeur passionnée leur présageait, mais à cause des malheurs que les actes en eux-mêmes pouvaient attirer sur la ville, par l’indignation du vrai Dieu. Accomplis au nom de peuple par les magistrats, ils rendaient le peuple tout entier responsable des conséquences surhumaines qu’ils entraînaient. C’était là une opinion généralement reçue parmi les chrétiens, qui crurent voir déjà la colère divine frapper Rome sacrilège, comme autrefois Sodome et Ninive. « Quels maux ne nous réserve pas une telle année ! se disaient-ils les uns aux autres. Encore si les auteurs du crime étaient seuls punis ! mais leurs abominations, commises au nom de tous, nous enveloppent tous dans le châtiment. » Au reste, les extravagances de Tertullus et de ses adeptes ne plaisaient guère plus aux ariens qu’aux catholiques malgré le lien politique qui rattachait ceux-là aux païens, et l’évêque Sige-sar dut en gémir avec ses Goths. Las de tant de sottises qui compromettaient de plus en plus sa cause, Alaric regrettait Honorius et cet accord presque conclu, puis fatalement brisé. Avec la patience du Barbare qui sait attendre et poursuivre imperturbablement un but, il épiait l’occasion de renouer, oubliant l’échec de la veille ou plutôt feignant de l’avoir oublié.

Elle se présenta plus belle qu’il n’eût osé l’espérer ; L’hiver n’avait apporté au fils de Théodose que des déceptions et dès embarras imprévus. Honorius, harcelé de besoins, avait trop compté sur l’argent de l’Afrique et sans doute aussi sur ses secours en hommes, et il apprit qu’Héraclianus, loin de l’aider, travaillait à se rendre indépendant dans sa province. Le nouvel auguste des Gaules, Constantin, était bien descendu en Ligurie avec quelques troupes ; mais à Vérone il avait rebroussé chemin subitement, effrayé des bruits qui couraient sur la situation de Ravenne. Cette ville en effet avait été le théâtre d’une révolte des généraux contre les eunuques : le grand-chambellan Eusébius ayant insulté le comté Allowig, commandant des domestiques, celui-ci, qui était un Barbare d’une force prodigieuse, l’avait saisi à la gorge sous les yeux du prince et assommé à coups de bâton. L’arrivée de six mille hommes envoyés par l’empereur d’Orient ne suffit pas pour rassurer Honorius, retombé dans ses anciennes frayeurs. Alaric le trouva donc tout disposé à rouvrir les conférences lorsqu’il revint avec son armée occuper Ariminum vers le commencement du mois de mars. Le roi goth amenait avec lui deux gages dont il pouvait se servir, en sens contraire, son empereur Attale et la jeune Placidie, qu’il s’était fait livrer par les Romains, et qui était traitée dans son camp plutôt en reine qu’en captive : Attale était un otage pour la guerre, Placidie pour la paix.

Les négociations, vivement reprises, parurent toucher enfin au dénoûment. Tout l’annonçait favorable : Placidie se voyait prochainement rendue à sa famille, et Alaric pouvait se dire déjà dans son cœur le second Stilicon d’Honorius, quand on fit observer de la part de cet empereur au maître des milices d’Attale qu’il n’avait encore fourni aucune preuve décisive de la sincérité de ses intentions, et que, tant qu’il garderait près de lui son empereur de théâtre, ainsi qu’on l’appelait, le prince légitime pouvait justement suspecter sa bonne foi. L’observation était fondée ; Alaric en sentit la force. Quelle preuve plus éclatante donner à la face du monde que d’enlever à ce mannequin la puissance dont il l’avait revêtu ? Il fit venir Attale en costume impérial dans un lieu nommé Alpe, voisin du port de Ravenne, et là, sous les yeux d’Honorius et des soldats romains, sous les yeux de sa propre armée, il lui arracha des épaules le manteau de pourpre, du front le diadème de perles, et lui signifia qu’il rentrait dans la condition privée. Par grâce singulière, il lui permit de rester avec son fils dans le camp des Goths, leur vie n’étant plus en sûreté ailleurs. Ainsi Honorius triomphait : son rival n’existait plus même de nom, et le gouvernement du sénat était mis en poudre par la main qui l’avait créé ; il ne manquait plus pour confirmer l’accord que la double signature du traité et l’échange des sermens.

Un jour qu’Alaric, dans l’attente, parcourait la plaine à peu de distance de son camp, une troupe de brigands barbares fondit sur lui à l’improviste, tua ou dispersa son escorte, porta le désordre dans ses avant-postes, et faillit l’enlever lui-même : c’est du moins ce qu’on peut inférer des termes assez obscurs employés par les historiens. Ces brigands étaient de la bande de Sarus, cet ancien général de Stilicon, ennemi personnel du roi des Goths et son compatriote. Après le meurtre du régent, Sarus avait quitté le service romain, et se jetant dans l’Apennin avec trois cents Barbares déterminés, il y faisait pour son compte une guerre de pillage. À la nouvelle qu’un accommodement se concluait entre Honorius et son ennemi, il offrit de faire lui-même sa paix, si l’empereur lui accordait ce titre de maître des milices qu’il allait livrer à son rival. La réputation militaire de Sarus était grande et méritée dans les degrés inférieurs du commandement. Homme d’exécution et de coup de main, il avait servi utilement Théodose, et tout récemment encore c’était lui qui, par une charge bien dirigée, avait assuré la défaite de Radagaise à Fésules. Honorius prêta donc l’oreille à ses propositions ; il le reçut clandestinement à Ravenne, où ils eurent ensemble un long entretien. Voilà ce qui avait précédé le guet-apens tendu par Sarus au roi des Goths. Informé bientôt de ces circonstances, Alaric comprit que tout était convenu entre Honorius et le chef de bandes, et que sa tête devait servir de gage à la réconciliation. Il n’éclata point en accusations ni en reproches sur la foi publique violée, mais il jura qu’il irait prendre et brûler Rome. Des ordres aussitôt donnés pour ie départ de l’armée furent promptement exécutés ; lui-même, dans son impatience, eût voulu devancer la marche de ses troupes. La route qu’il allait suivre était précisément celle qu’avait parcourue, quatre cents ans auparavant, le premier césar marchant aussi à la conquête de Rome et rêvant la domination de l’univers : comme lui, le roi barbare, généralissime d’Occident au nom du sénat, partit d’Ariminum ; comme lui, il passa le Rubicon, et cette fois encore le sort en fut jeté.


II

En approchant de Rome, Alaric trouva la campagne couverte de fugitifs qui désertaient la ville, de chrétiens surtout qui pouvaient redouter quelque soulèvement populaire et se trouvaient d’ailleurs sans chef, puisque Innocent était resté à Ravenne, échappant à l’embrasement de Rome, comme le juste Loth à celui de Sodome : c’est un écrivain chrétien du temps qui nous fournit la comparaison. Le roi des Goths ne fit à son arrivée aucune proposition, ne donna aucune explication aux Romains : il somma le peuple et le sénat de se rendre à merci, et pour bien caractériser la guerre qu’il apportait cette fois, il fit comparaître devant son armée le malheureux Attale vêtu des insignes d’empereur, les lui arracha de nouveau et le chassa de sa présence. En cassant ainsi son empereur en face de Rome et presque sous les yeux du sénat, il abdiquait lui-même la maîtrise qu’il tenait de ce faux césar ; il déclarait hautement qu’il n’était plus Romain, qu’il ne voulait plus l’être, et rentrait vis-à-vis de l’empire dans la liberté du Barbare. Tels, furent les préliminaires de ce troisième et dernier siège.

Le sénat de son côté comprit que la barbarie, avec ses concupiscences et ses impitoyables instincts, était rentrée dans le cœur de cet homme mortellement offensé, et qu’il ne s’agissait plus de traiter, mais de combattre à outrance ou de périr. Il arrêta donc avec résolution toutes les mesures nécessaires à la défense sans se leurrer d’aucune assistance du dehors. Les habitans sentirent, comme leurs magistrats, qu’ils n’avaient plus d’espoir qu’en eux-mêmes. Ancien membre du gouvernement d’Attale, Alaric pouvait connaître, à quelques boisseaux près, l’approvisionnement existant dans les magasins de la ville ; il commença par barrer le Tibre et laissa agir la famine concurremment avec les attaques de vive force. Un grand nombre de soldats romains qui avaient quitté le camp des Goths après la rupture d’Honorius et d’Alaric étaient venus grossir la population urbaine ; mais tout en fournissant à la résistance armée un noyau solide ils avaient multiplié les bouches à nourrir et accru le danger de la disette. Les magistrats furent obligés de restreindre les distributions, qui allèrent décroissant à mesure qu’on exigeait des habitans plus de travail et de veilles. Cette population, ordinairement insouciante et lâche, reprit pourtant courage en face de périls inévitables, elle souffrait et obéissait avec une sorte d’héroïsme. Les premiers mois du siège présentèrent une suite d’assauts repoussés au milieu des besoins les plus extrêmes. On voyait des hommes défaillans, ou plutôt des spectres dont la main semblait soutenir à peine le poids des armes, retrouver la vie devant l’ennemi, le repousser loin des portes et aller brûler ses machines jusque sous ses tentes. Alaric, étonné et presque effrayé ; réduisit ses opérations au blocus, laissant le premier rôle à son terrible auxiliaire, la faim.

L’histoire nous dit que le siège fut long, et si nous en ignorons les péripéties extérieures, nous connaissons du moins celles du fléau qui dévorait au dedans les assiégés. Après avoir consommé tout ce qui se pouvait manger, ces malheureux eurent recours aux viandes les plus impures, puis à la chair humaine. « On s’entredéchira pour se nourrir, » nous dit un contemporain avec un sang-froid horrible. Une mère mangea l’enfant qu’elle allaitait. La dernière populace, celle qui ne savait même pas finir sous les traits de l’ennemi, s’éteignait dans un abattement stupide : elle ne se révoltait pas, elle périssait. Il n’y avait point de tombeaux pour les morts. Les cadavres, encore chauds, étaient jetés dans les rues ou empilés dans les recoins des places, qu’ils empestaient, et les maladies contagieuses vinrent aider aux ravages de la famine. Au milieu de cette agonie de la reine des nations arriva la nuit du 24 août 410, la plus néfaste de toutes. Le quartier-général d’Alaric était placé sur la voie Salaria, non loin de la porte de ce nom, ayant à droite les jardins de Salluste compris dans l’enceinte des murailles, à gauche l’ancien camp des prétoriens resté en dehors. Vers la moitié de la nuit, quand les habitans étaient plongés dans le sommeil, la porte Salaria s’ouvrit en cachette, et Alaric, aux aguets, y précipita ses troupes : la trahison lui livrait la ville.

Unanimes sur le fait de trahison, les historiens ne le sont ni sur les auteurs ni sur les causes de celle qui termina si inopinément le siège de Rome. Moins d’un siècle après, c’était déjà une question controversée. Une tradition, sortie probablement des chants populaires des Goths, en faisait honneur aux ruses d’Alaric : elle disait que ce roi, ennuyé de la longueur du siège, et feignant d’y renoncer, avait envoyé, pour adieu aux sénateurs ses anciens amis, trois cents jeunes Goths, braves et hardis, sous le costume d’esclaves. Ces jeunes gens, à un jour convenu, devaient égorger leurs maîtres ; ils l’avaient fait pendant que ceux-ci dormaient, et, s’emparant de la porte Salaria après en avoir tué les gardiens, ils avaient introduit Alaric et son armée, revenus sur leurs pas. Ceci, d’après la tradition, se serait passé en plein jour, à midi, dans le moment où les Romains faisaient la sieste. Trop d’invraisemblances sont accumulées dans ce récit pour que l’histoire s’y arrête un seul instant ; mais il en est un autre plus digne d’examen et que nous a transmis un écrivain chrétien, l’historien de Bélisaire et de Narsès, d’après des bruits accrédités de son temps. Suivant lui, une noble matrone, Proba Faltonia, épouse et mère de sénateurs, voyant les habitans de cette ville immense se consumer dans les angoisses de la guerre et de la faim, sans aucun espoir de salut, avait imaginé de les livrer à l’ennemi par compassion, comme on tue un agonisant sur le champ de bataille pour mettre un terme à sa souffrance. Armant donc ses nombreux esclaves, elle les avait envoyés, à la faveur de la nuit, occuper de force la porte Salaria ; un signal avait averti Alaric, vraisemblablement prévenu d’avance, et les Goths avaient fait irruption dans la ville. Telle est la version de Procope, qui la donne froidement sans ajouter aucun commentaire au fait. Proba Faltonia était chrétienne ; elle appartenait à l’illustre maison des Anices, la plus riche de Rome, la plus fervente dans ses sentimens catholiques, la plus opposée au gouvernement du sénat. Proba habitait avec sa petite-fille Démétriade, encore adolescente, le splendide palais de sa famille. Ses trois fils successivement (et il ne lui en restait plus que deux) avaient porté la robe palmée des consuls à un âge où les jeunes Romains attendaient encore leurs premiers honneurs. Aucune maison patricienne n’était donc comparable à celle-là pour le triple éclat de la naissance de la fortune et des dignités. Si Proba Faltonia fut vraiment coupable de l’acte que l’histoire lui impute, la suite montra qu’elle n’en voulait tirer pour elle-même aucun profit, et qu’Alaric ne lui sut point gré d’une trahison, dont le mobile n’était ni l’intérêt des Goths ni sa personne, mais une étrange folie de charité, et plus probablement, on peut le supposer, la passion religieuse et l’esprit de parti.

Les Goths firent leur entrée au son des trompettes et au bruit des chants sauvages qui d’ordinaire signalaient leur approche. Tout en marchant, ils mettaient le feu aux maisons, et les jardins de Salluste, cette merveille des arts, disparurent bientôt sous des monceaux de cendres. Réveillés en sursaut par le tumulte, les habitans comprirent, à la lueur croissante de l’incendie, que la ville était au pouvoir de l’ennemi. Au moment de franchir la porte Salaria, Alaric, à ce qu’il paraît, ressentit en lui-même une terreur secrète. En proie à un de ces mouvemens intérieurs par lesquels l’homme demi-civilisé et chrétien combattait chez lui le barbare, il se dit que Rome, qu’il allait saccager, n’était pas seulement la métropole du monde, mais aussi la ville des apôtres, qu’il fallait donc compter avec le ciel, et il envoya l’ordre à toutes les divisions de son armée de respecter les basiliques de Saint-Pierre et Saint-Paul avec ce qu’elles renfermeraient de peuple et de richesses. Hors ces deux asiles, il abandonnait tout à la rapacité du soldat, lui recommandant toutefois d’épargner le sang. « Je fais la guerre aux hommes, je ne la fais pas aux apôtres, » répéta-t-il aux chefs qui l’entouraient, comme s’il eût voulu par ces paroles justifier son ordre et en prouver la nécessité. Les deux refuges qu’il indiquait étaient d’ailleurs situés à l’extrémité opposée de la ville, en-deçà et au-delà du Tibre : la basilique de Saint-Pierre sur le Vatican, celle de Saint-Paul dans les terrains marécageux voisins de la porte d’Ostie.

Cependant la flamme, poussée par un vent d’orage, gagnait de proche en proche, plus rapide que la marche de l’ennemi, et dévorait indistinctement les demeures des pauvres et celles des riches, les ergastules d’esclaves et les palais, les églises et les temples. Il s’élevait des flots de maisons que l’embrasement atteignait ou menaçait comme un concert de clameurs sinistres et de lamentations qui couvraient le bruit de la bataille. Les habitans se précipitaient dehors pêle-mêle, hommes, femmes, enfans, esclaves et maîtres, s’appelant par leurs noms, s’entraînant, se heurtant les uns les autres, et ceux qui échappaient aux flammes rencontraient dans la rue l’épée des Goths. Au plus fort de l’incendie, l’orage qui s’annonçait éclata avec une violence inouïe, couvrant de sa voix tous les autres bruits ; la foudre à coups répétés sillonnait l’obscurité de la nuit : on eût dit que la main du ciel se joignait à celle des hommes pour anéantir cette ville infortunée. Plusieurs grands édifices fuient frappés, particulièrement des temples et des monumens : consacrés aux dieux, ce qui remplit d’une horreur superstitieuse le cœur des païens. le Forum fut foudroyé, et les statues qui le décoraient arrachées de leurs bases et semées sur la place. Cette double destruction laissa partout des marques, et durant les jours qui suivirent, quand le feu cessa de brûler, les maisons calcinées croulaient encore. Les yeux alors n’apercevaient plus au loin que poutres d’airain branlant dans les murs, toits entr’ouverts, frontons brisés, colonnes couchées à terre, simulacres noircis ou fondus. Saint Jérôme, dans son âpre et dur langage, nous peint en quelques mots l’effet de ce grand désastre, où les colères du ciel et de la terre semblaient s’être conjurées pour envelopper du même linceul la ville et ses habitans. « Par un seul embrasement, nous dit-il, Rome fut ensevelie tout entière sous sa cendre. »

Où le feu ne sévissait pas, le meurtre, le viol, le pillage s’avançaient comme un troisième fléau d’un quartier à l’autre. Aucune femme ne fut à l’abri des outrages ; rien ne les garantissait, ni le rang, ni l’âge, ni la religion : plusieurs vierges, consacrées par l’église furent victimes des dernières violences. Aux entraînemens de la débauche se joignaient, dans l’âme féroce des Goths, une cruauté naturelle, l’habitude du sang, le goût des tortures, surtout la passion de l’argent, et les palais dorés des patriciens devinrent le théâtre des plus lamentables, tragédies. Une veuve de naissance illustre, amie de saint Jérôme et son élève dans l’exégèse des livres sacrés, où elle avait acquis un certain renom, Marcella, habitait sur le mont Aventin la demeure de ses ancêtres, en compagnie d’une jeune fille vouée comme elle à la profession religieuse et qu’elle avait adoptée. Cette jeune fille s’appelait Principia. Avec des apparences de richesse au dehors, la maison de Marcella était simple au dedans ; le luxe, l’aisance même en étaient bannis, car la veuve avait distribué tout son bien aux pauvres ; elle et sa compagne ne portaient même que des habits de bure. Surprises par la brusque irruption de l’ennemi, elles n’avaient pu ni fuir ni se cacher, et elles étaient seules lorsqu’une troupe de Barbares tout souillés de sang pénétra jusqu’à leur appartement secret. Ces hommes voulaient de l’argent ; ils demandaient avec instance et menace des trésors que Marcella ne pouvait leur livrer. Elle eut bau leur montrer les vêtemens misérables qui les couvraient toutes deux, elle eut beau leur expliquer les motifs de son indigence, ils la frappaient à coups de bâton pendant qu’elle parlait : de guerre lasse, ils la mirent nue et la flagellèrent si cruellement qu’elle défaillit. Au milieu de ses souffrances, elle ne faisait entendre qu’un cri : « Grâce pour Principia ! — » Elles furent enfin transportées dans l’église de Saint-Paul, qui était à la fois un hôpital et un lieu de refuge ; Marcella expira quelques jours après. Ainsi périrent beaucoup de femmes chrétiennes sous les outrages de ces Barbares qui étaient chrétiens, et dont elles avaient peut-être souhaité le triomphe. Proba Faltonia elle-même, cet auteur présumé de la perte de Rome, vit prendre d’assaut le palais des Anices. Luttant contre des soldats ivres de lubricité et de vin, elle cachait dans son sein et enveloppait de son manteau sa petite-fille Démétriade, que ces hommes voulaient lui ravir ; elle la racheta au prix de son or et de ses bijoux. On les traîna ensuite dans un des lieux où les Goths déposaient les riches captives pour que leurs familles les rachetassent une seconde fois.

Une femme chrétienne donna dans ces affreux momens un exemple d’héroïsme resté célèbre. Ce n’est pas assurément que les matrones qui professaient la foi nouvelle eussent sur les autres le privilège de la pudeur et de l’énergie, mais les écrivains ecclésiastiques sont les seuls qui nous donnent des détails circonstanciés sur le siège de Rome, les récits païens ayant péri presque entièrement par le fait des hommes et du temps. Cette femme, nous dit l’histoire, était d’une merveilleuse beauté ; elle tomba aux mains d’un jeune soldat goth qui voulut la posséder, et une lutte odieuse commença entre le Barbare et elle. Animée d’une force surnaturelle, elle résistait et le repoussait. Dans sa colère, il fit mine de la tuer, et comme elle le défiait encore, il lui passa son épée sur le côté de manière à lui en faire sentir le fil sans la blesser profondément. Le sang jaillit néanmoins, et le corps de la jeune femme en fût comme inondé ; mais la douleur ne lui arracha pas un cri, pas un signe de frayeur. Se jetant au contraire, la tête haute, au-devant du fer : « Frappe mieux, dit-elle à son assassin ; je préfère mourir plutôt que de reporter à mon mari un corps souillé par l’infamie. » L’histoire raconte que le soldat, ému de pitié, la conduisit lui-même à la basilique de Saint-Pierre, où il la remit au gardien de l’asile, payant en outre six pièces d’or pour sa nourriture, jusqu’à ce que la courageuse Romaine eût retrouvé son époux.

C’étaient là des faits malheureusement communs à tous les sacs de villes, mais il y en eut un que celui-ci put revendiquer comme sien, parce qu’il caractérisait d’une façon éclatante certaine disposition d’âme qu’apportaient au milieu du désordre les vainqueurs et les vaincus. L’ardeur du pillage avait entraîné un officier goth dans un quartier retiré, probablement pauvre et dont l’isolement promettait aux habitans quelque sécurité. Il y remarqua une maison d’assez belle apparence, que l’histoire qualifie d’ecclésiastique, soit qu’elle, appartînt en propre à l’église romaine, soit que cette église y eût placé à demeure des veuves ou filles attachées à son service. Le Goth y entra et la trouva à peu près déserte : son gardien était une vieille femme vêtue du costume des vierges, qui accueillit l’étranger avec dignité et calme. À la sommation ordinaire : « apporte-moi tout ce que tu as d’or et d’argent, » la femme s’approcha d’une cachette dont elle ouvrit la porte, et elle en tira des objets précieux qu’elle étala successivement devant le Barbare : c’étaient des ornemens d’or et d’argent enrichis de pierreries et du plus beau travail, principalement des vases ciselés dont le Goth contempla longtemps l’éclat et la forme inusitée. Il les soulevait avec la main, comme pour en estimer le poids, et demandait, émerveillé, à quoi servaient de si belles choses. « C’est le trésor de l’apôtre Pierre, dont je suis dépositaire, répondit la vierge d’un ton ferme et imposant ; ces vases sont ceux qu’on emploie aux mystères dans sa basilique. Prends-les si tu veux, cela te regarde, et tu sais à qui tu en rendras compte : pour moi, je les abandonne à ta discrétion, car je n’ai pas la force de le défendre. »

Ému de ce qu’il entendait, l’officier goth s’arrêta respectueusement devant ce trésor qui tout à l’heure enflammait sa cupidité ; il envoya prévenir Alaric, s’enquérant de ce qu’il devait faire : Alaric, effrayé à son tour, ordonna que le tout fût réintégré dans la basilique de Saint-Pierre, sans que personne osât en détourner la moindre parcelle. Il recommanda aussi que le transport se fît avec toute la vénération et la pompe convenables. L’officier eut bientôt réuni des soldats de sa nation et des Romains esclaves ou libres pris dans le voisinage ; des chrétiens se joignirent volontairement à cette troupe, et il se forma comme une procession qui s’achemina lentement vers le sanctuaire de l’apôtre. Les uns portaient, au-dessus de leur tête les divers meubles du trésor, les autres formaient le cortège, et des files de soldats barbares les environnaient ou les précédaient l’épée au poing. L’histoire ajoute qu’ils traversèrent ainsi plus de la moitié de la ville. Un nombre infini de curieux, attirés par l’étrangeté du spectacle, se rallièrent de proche en proche au cortège ; on entonna des psaumes et des hymnes où la voix des Goths se mêlait à celle des Romains par une harmonie bizarre, chacun chantant dans sa langue, les Romains d’après la version latine usitée en Italie, les Goths d’après celle d’Ulfila, Ce fut une diversion bien inattendue aux horreurs du siège. Comme ceux qui faisaient partie de la procession n’étaient ni rudoyés ni volés, des polythéistes s’y glissèrent pour sauver leur vie ou leur argent, et les chrétiens le leur reprochèrent amèrement plus tard. Il paraît qu’à l’entrée de la basilique de Saint-Pierre, comme à celle des autres églises transformées en asiles, il fallait déclarer sa religion aux gardiens sous peine d’exclusion ; beaucoup de païens firent alors des professions de foi, ou simulèrent par leur attitude une croyance qu’ils se hâtèrent de renier quand le péril fut passé.

Il s’établit ainsi un courant qui, pendant plusieurs heures, entraîna la foule vers le pont Milvius et vers les collines du Vatican : la basilique de Saint-Pierre et ses dépendances en furent bientôt encombrées. Construite moitié sur l’emplacement d’un ancien cimetière chrétien et moitié sur les ruines du cirque de Néron, cette basilique passait pour la plus vaste comme aussi pour la plus magnifique de toutes celles que, depuis Constantin, avait vue s’élever la ville éternelle. L’édifice, présentait dans son architecture le dessin d’une croix latine, se divisait intérieurement en cinq nefs séparées les unes des autres par des rangées de hautes colonnes en porphyre et en marbre blanc, au nombre de plus de cent. La Confession de Saint-Pierre, chapelle souterraine où reposait le corps de l’apôtre, était placée au-dessous de l’autel et communiquait avec le pavé de la basilique par un escalier et un soupirail grillé dont un gardien particulier tenait les clés. En avant de l’église se développait un atrium rectangulaire flanqué sur ses quatre faces de portiques couverts et décoré sur sa muraille de mosaïques ou de peintures. Aux parois extérieures de l’atrium et de la basilique s’adossaient des oratoires sous l’invocation de divers saints ou saintes, et un grand baptistère d’où jaillissait une fontaine recueillie plus loin dans un bassin de marbré, ombragé de quelques oliviers. Le tout était renfermé dans un vaste enclos où l’on pénétrait par trois portes de bronze, vis-à-vis de l’entrée principale de la basilique. Tel était le premier refuge où courut s’abriter une partie de la population chrétienne de Rome. Un second courant, presque égal à l’autre par son intensité, se dirigeait vers le pont d’Adrien et la basilique de Saint-Paul, qui se trouva bientôt remplie comme la première. Cette grande église, moins spacieuse pourtant que celle de Saint-Pierre, mais aussi riche peut-être, avait été bâtie par Constantin en-deçà du Tibre, dans les terrains bas que traversait la route d’Ostie. Ces deux citadelles du Christianisme occupaient ainsi à courte distance les deux rives du fleuve, qui conduisait de l’une à l’autre et les unissait en les séparant. Elles offrirent alors par leur quiétude l’image de deux îles paisibles au milieu d’une mer en courroux. Là, nous dit un auteur du temps, s’arrêtait l’effort d’un ennemi altéré de vengeance ; là venaient s’éteindre et les fureurs de la lubricité et la soif du sang. Quelques tombeaux de martyrs fournirent encore çà et là de pareilles sauvegardes à la population romaine ; mais qu’était-ce que tous ces refuges réunis en face d’une, population qui couvrait un espace de plus de 60,000 milles ? Encore faut-il ajouter qu’ils appartenaient de droit aux seuls chrétiens.

Ailleurs sévissait la barbarie, dans ce qu’elle avait de plus hideux. Non-seulement on pillait, mais on tuait, on massacrait partout, hors de la ville comme au dedans. Le nombre des morts fut si grand, qu’on ne songeait pas même les enlever. Ces riches familles du patriciat, dont l’histoire nous peint sous de si vives couleurs l’extrême mollesse et le luxe, eurent le privilège des plus abominables traitemens. « Le feu, l’épée, les chaînes, se partagèrent, suivant le mot énergique d’un contemporain, la destinée des superbes dominateurs du monde, » Les distinctions de la naissance et du rang. n’étaient qu’un aiguillon de plus à la brutalité des vainqueurs ; beaucoup de sénateurs périrent dans les tortures ; on sait quel supplice était réservé trop souvent à leurs femmes et à leurs filles, même chrétiennes. Voilà le tableau de cette première chute de Rome, tel qu’on peut le recomposer à l’aide de faits disséminés dans les écrits du temps. Cette catastrophe, à laquelle personne n’avait sérieusement songé (tant l’éternité de la ville de Romulus était devenue une croyance religieuse), sembla ébranler l’univers entier. On crut que la société humaine allait crouler avec cette fière cité, qui en avait été pendant six siècles la lumière et la tête. « Rome, s’écriait saint Jérôme, est devenue le tombeau des nations dont elle a été la mère. » Les villes de l’Orient et de l’Occident portèrent pour ainsi dire le deuil de ses funérailles ; les peuples barbares eux-mêmes furent frappés de stupeur, comme si le sort leur eût enlevé plutôt, un guide qu’une ennemie. Dans l’intérieur de l’empire, les parais désarmèrent un instant, sous une même impression de surprise, de pitié, de douleur. Augustin pleura. « Je ne pouvais, assure-t-il, me consoler. » Jérôme, au fond de son ermitage de Bethléem, sentit sa langue se dessécher dans sa bouche et le style échapper de ses mains ; il rejeta loin de lui son travail commencé. « Je me tus, (nous dit-il lui-même, car je compris que c’était le temps des larmes. »

Le sac de Rome dura trois jours et trois nuits, puis Alaric donna à son armée, le signal du départ. Les bagages des Goths étaient pleins d’un butin immense dont il est souvent mention dans l’histoire ; le chef, pour sa part, obtint les objets les plus rares, qui composèrent après lui le trésor des rois wisigoths. Entre autres choses curieuses, on signal un vase resplendissant, de pierreries, dépouille lui-même d’une autre ville fameuse, et rapporté de Jérusalem par l’empereur Titus. Le chrétien scrupuleux qui avait respecté le trésor de l’apôtre Pierre fit bon marché de celui du roi Salomon. Alaric emmena avec lui, comme une conquête non moins précieuse, la jeune sœur d’Honorius, Placidie, dont il se faisait accompagner depuis quelque temps, non que cette merveilleuse beauté eût touché son cœur comme elle toucha plus tard celui d’Ataülf : il la gardait comme un otage réservé pour des événemens imprévus. Un autre otage le suivit volontairement, Attale, ce vil Romain qui ne pouvait plus avoir de patrie que le camp ennemi. Pendant que ces choses se passaient à Rome ou autour de Rome, Honorius concluait avec Sarus un arrangement qui livrait à ce chef de bandes la maîtrise des milices d’Occident, refusée au roi des Goths. Sarus maintenant dominait en tyran la cour de Ravenne : il se vantait dans son orgueil grotesque d’avoir fait fuir Alaric et le peuple des Goths devant deux cents hommes à peine armés, et les flatteurs applaudissaient à ce mensonge. Sous l’épée de ce grand général, le fils de Théodose pouvait désormais dormir à l’aise et se reposer de ses terreurs passées : aussi reprit-il avec bonheur des amusemens naguère interrompus. Jamais sa volière ne fut mieux garnie, ses oiseaux plus régulièrement nourris. On raconte qu’un matin l’eunuque chargé de ce service impérial, et qui avait accès à toute heure près du maître, l’aborda le visage décomposé en annonçant que Rome était perdue. « Comment cela se peut-il ? s’écria l’empereur hors de lui ; tout à l’heure encore je lui donnais à manger dans ma main ! » Il voulait parler de sa poule favorite, oiseau d’une grandeur et d’une beauté singulières, à laquelle, par honneur, il avait donné le nom de la reine du monde. L’eunuque s’expliqua, et l’empereur parut se consoler. Il est difficile de prendre au sérieux cette anecdote, quoiqu’elle nous soit donnée par un historien grave qui vivait un siècle après et quoique tous les historiens depuis lors l’aient répétée à l’envi. Elle sert du moins à nous faire comprendre le mépris profond des contemporains pour Honorius, mépris que l’histoire a confirmé.


III

Alaric quitta Rome l’âme plus troublée qu’il n’y était entré. Il fuyait, dit-on, devant des ennemis imaginaires qu’il croyait arrivés d’Orient. Les Goths traînaient à leur suite toute une armée de captifs, femmes, enfans, laïques, ecclésiastiques, qu’ils grossirent, chemin faisant, de toutes les personnes bonnes à rançonner. En traversant la Campanie, ils pillèrent la ville de Nole, dont ils enlevèrent l’évêque ; le célèbre Paulin, disciple d’Ausone, patricien converti au christianisme et resté poète sous le pallium épiscopal. Paulin, riche autrefois, devenu indigent par charité, semblait une excellente proie pour les Goths : ils le chargèrent de chaînes, le menacèrent, le tourmentèrent de toute façon pour avoir ses trésors, mais vainement ; car, suivant le mot touchant d’un de ses biographes, « il les avait placés dans le sein des pauvres. » De guerre lasse, ils le renvoyèrent comme une bouche inutile. La Lucanie et les Calabres eurent le même sort que la Campanie, elles furent mises à feu et à sang. L’incendie de Rhegium, qu’on put apercevoir des côtes de la Sicile, apprit aux habitans de Messine le péril qui les menaçait. Alaric en effet voulait passer dans cette île, vierge encore de toute déprédation barbare, gagner de là l’Afrique, et continuer depuis Carthage la guerre contre Rome en l’affamant. Dans cette idée, il fit réunir et appareiller, en face de Messine tout ce que les ports de la Grande-Grèce contenaient de navires et de grosses barques. Il comptait, au moyen de voyages réitérés d’une rive à l’autre du détroit, transporter en Sicile sans beaucoup de peine son armée, ses bagages et ses captifs ; mais au moment où cette flotte improvisée prenait la mer, elle fut assaillie par une soudaine et violente tempête qui dispersa les navires, en engloutit un grand nombre et jeta le reste à la côte. Le roi goth, placé sur une hauteur pour surveiller le passage, put à loisir contempler son désastre : l’armée qui avait pris Rome n’était plus.

Quoique ce malheur fût le résultat du hasard ou de l’imprévoyance, on ne manqua pas d’y chercher une cause surnaturelle, suivant le procédé ordinaire des esprits de ce temps. Pour les chrétiens, l’explication fut très simple et ne laissa point de réplique : « Dieu, après s’être servi d’Alaric afin d’humilier et de châtier Rome, le brisait, comme le potier un vase de rebut ; maintenant que l’œuvre était accomplie, et il ne se souvenait plus que des crimes par lesquels les Goths, instrumens de sa vengeance, avaient puni le crime des Romains. » Tout s’enchaîne dans la doctrine des causes finales, et la première hypothèse admise, il était difficile de se refuser à la seconde. Quant aux païens, ce fut autre chose : ils revendiquèrent pour une de leurs divinités l’honneur d’avoir sauvé la Sicile. Il existait alors près de Messine, entre la rive du détroit et les derniers escarpemens de l’Etna, une vieille statue consacrée jadis par les Siciliens aux puissances de la mer et du feu. Un de ses pieds posait sur un réchaud perpétuellement allumé, symbole du feu éternel, âme de la nature ; l’autre plongeait dans un bassin d’eau courante, image de l’éternité de l’Océan, père de l’univers. Des conjurations magiques redoutables avaient armé le simulacre de la double vertu d’arrêter dans leur marche dévastatrice les laves de l’Etna, et de couvrir la côte contre le débarquement des Barbares. C’était cette statue enchantée qui, au dire des païens, avait suscité la tempête où venait de périr la flotte d’Alaric. Et qu’on ne pense pas que ces folles croyances n’eussent cours que dans les basfonds de la société païenne, ignorans et crédules des personnages du plus haut rang, des intelligences éclairées, ne craignaient pas de les préconiser et de les soutenir. L’historien Olympiodore nous raconte le fait avec une fermeté de conviction qui a droit de nous surprendre chez un homme d’états mêlé aux affaires de son temps, honoré de quelques ambassades par le gouvernement d’Occident. Il ajoute que six ou sept ans après l’événement dont nous parlons, la Sicile ayant reçu pour son malheur, un gouverneur chrétien, le simulacre fut mis en pièces, et qu’alors les Barbares arrivèrent sans opposition sur une terre qui avait perdu sa sauvegarde. De pareils contes, présentés et acceptés sérieusement comme des vérités, font juger mieux que toute autre chose de la décadence morale où était tombé le polythéisme. Les persécutions contre le culte, la dernière surtout, avaient eu cette double conséquence de jeter ses partisans dans une vague religiosité qui n’était plus qu’un manteau politique ou de les poussée par l’opiniâtreté de la lutte aux défis les plus extravagans contre l’évidence et le bon sens.

Le désastre de Rhegium causa au roi des Goths un profond désespoir. Son âme, que nous avons montrée accessible aux terreurs religieuses, qu’elles vinssent du christianisme ou du paganisme, en ressentit peut-être alors une double atteinte. Ne sachant que résoudre, il alla se cacher dans une vallée des Abruzzes, près de la ville de Consentia, aujourd’hui Cosenza : il y délibéra tristement, nous disent les historiens sur sa fortune présente et sur l’avenir qu’elle pronostiquait au peuple des Goths. Le bonheur semblait l’avoir abandonné depuis le jour où, cédant aux entraînemens de la colère, il avait saccagé Rome. En attentant à l’inviolabilité de la ville éternelle, dont il détruisait le prestige, il avait tranché du même coup les espérances de son ambition, et maintenant, humilié dans son orgueil, amoindri dans sa force, bloqué dans une gorge de l’Apennin, entre des élémens furieux et l’Italie prête à se soulever, il avait mis contre lui le ciel et les hommes. Il ne lui restait pas même la ressource d’aller mener en Afrique la vie de ravageur barbare, puisque la mer le repoussait. Au milieu de ces sombres pensées, il fut saisi d’un mal subit et grave, dont le chagrin précipita la marche. À peine eut-il le temps de régler sa succession ; au bout de peu de jours, il était mort. Les Goths, qui le pleurèrent comme un grand homme et un grand roi, voulurent honorer sa mémoire par une sépulture digne d’eux et de lui. De peur que des mains romaines excitées par la cupidité ou la haine, ne violassent les restes du violateur de Rome, ils creusèrent sa fosse près de Consentia, dans le lit d’une petite rivière appelée le Barentin, qu’ils rendirent ensuite à son cours naturel, et celui qui avait traversé le monde avec la violence et le fracas d’un torrent entendit gronder éternellement sur sa tête les eaux déchaînées de l’Apennin. Une partie du trésor royal avait été déposée près de lui, dans la fosse ; afin d’assurer le secret du lieu, les Goths égorgèrent les captifs qu’ils avaient employés à la creuser. Les derniers désirs d’Alaric, ceux qui lui donnaient pour successeur Ataülf, son beau-frère et son second dans le sac de Rome, reçurent leur accomplissement ; puis cette nation errante, privée du chef qui avait été durant quinze ans son âme et sa pensée, se remit en marche, sous un chef nouveau, vers des destinées inconnues.

Ainsi finit Alaric, le ravisseur de la ville [1], comme l’appela la postérité. Son nom sans doute resta illustre, mais les nations germaniques ne le célébrèrent point par un de ces poèmes populaires qui ont immortalisé parmi elles les noms d’Athanaric, de Théodore, de Totila et même celui d’Attila, qui n’était point Germain. Les Barbares virent peut-être un Romain dans ce généralissime d’Attale, tandis que les Romains y voyaient un Barbare, et en effet l’histoire dira qu’Alaric ne fut complètement ni l’un ni l’autre. Dans ses aspirations vers la romanité, il ne ressentit jamais ces élans de grandeur morale qui enflammaient le cœur de Stilicon ; il se fit Romain par ambition, non par sentiment. Comme Barbare, il fut inférieur à ceux que les Germains considérèrent comme leurs héros : à Théodoric, qui fonda en Italie une royauté gothique ; à Totila, qui se battit pour la conserver, et mourut en la défendant. Alaric se servit de son peuple, dans une vue personnelle, sans ménagement pour l’orgueil national, sans prévoyance et sans grand souci des intérêts barbares. Rome eût compté les Goths parmi ses sujets, si elle eût voulu sérieusement satisfaire la soif d’honneurs romains qui dévorait leur roi. Les héros de l’épopée germanique furent au contraire, des créateurs ou des défenseurs de royaumes : construits avec les débris de l’empire.

Tel fut, pour les vainqueurs, le dernier acte de cette grande tragédie du siège de Rome ; , voyons ce qu’il fut pour les vaincus. Un double, mouvement d’immigration et d’émigration se manifesta dans la ville aussitôt après le départ d’Alaric. Les gens qui entraient étaient des habitans pauvres de la campagne et des villes environnantes, qui venaient prendre part aux distributions, s’établir dans les maisons abandonnées et glaner encore là où avaient moissonné les Goths. Ils accoururent en si grand nombre que, dans un seul jour, dit-on, la population urbaine se trouva augmentée de quatorze mille âmes. Ces nouveau-venus et les misérables de l’ancienne population réclamèrent les jeux du cirque, qu’il fallut célébrer sur des ruines. Les émigrans appartenaient au contraire à la classe des riches, qui pouvaient craindre les dispositions d’Ataülf, aux chrétiens surtout, pour qui les vengeances de la populace païenne n’étaient pas moins à redouter qu’un retour offensif des Goths. Les uns allèrent demander leur salut aux îles de la mer de Toscane, qui se peuplèrent devant les bandes d’Alaric, comme plus tard les écueils de l’Adriatique devant celles d’Attila ; les autres cherchèrent leur sûreté plus loin. Quelques années suffirent pour que, dans les parages voisins de l’Étrurie, l’aspect des lieux fût complètement transformé. Sur les pentes ombreuses d’Igilium, aujourd’hui Giglio, on vit des habitations faites à la hâte chasser devant elles les grands bois de futaies, et les rochers de Gorgone et de Capraria se couvrirent de monastères. Cette mer n’était qu’un étroit fossé entre les émigrans et le danger qu’ils fuyaient : beaucoup en voulurent un plus large, ils passèrent en Afrique, soit avec l’intention d’y rester, soit pour gagner ensuite l’Égypte et les contrées de l’Orient ; mais le trajet était difficile et coûteux. Les patrons de navires, mettaient leurs services à très haut prix, et bien souvent les mauvais traitemens et la misère ressaisissaient en route les infortunés fugitifs.

On eût pu croire que leur présence éveillerait jusque dans les provinces les plus éloignées la commisération et le respect ; il n’en fut pas ainsi : la grandeur même de leur infortune se tourna contre eux, et l’ancienne opulence de Rome pesa d’un poids fatal sur leurs calamités présentes. Si ruinés qu’ils fussent, on les supposait toujours riches. Des gouverneurs abominables les rançonnèrent au passage, et des populations cupides tentèrent de leur arracher violemment ce qu’ils avaient sauvé, avec moins de peine peut-être, des mains des Goths. Ils n’étaient, aux yeux de ceux vers qui le flot de l’émigration les poussait, que les épaves d’un grand naufrage, vouées au premier occupant. En Afrique, si près de l’Italie, leur sort fut plus cruel que partout ailleurs, et l’histoire nous dénonce comme l’auteur d’exactions et de crimes dont l’audace dépasse toute croyance ce même Héraclianus, qui était devenu le chef du parti catholique depuis la chute d’Olympius. Un père de l’église étranger aux discordes de l’Occident disait de lui, à propos de ces mêmes persécutions : « Charybde et Scylla sont des monstres démens en comparaison d’Héraclianus ; deux soifs dévorent perpétuellement cet homme : la soif du vin et la soif de l’or. » Si la première était trop souvent satisfaite, l’autre en revanche ne l’était jamais. Cet étrange magistrat avait fait venir de Syrie des marchands d’esclaves qui se tenaient à l’ancre dans les ports d’Afrique, attendant ses commandes, et il leur vendait les femmes et les filles émigrées qui ne trouvaient pas assez d’argents pour le payer. Il en fit partir plusieurs cargaisons, et quelques-uns des plus grands noms de Rome, traînés sur les marchés de l’Euphrate ou de l’Oronte, allèrent servir dans les gynécées de l’Orient ou se souiller dans le lit d’un maître. Encore si ce misérable avait été aveuglé par la haine ou le fanatisme religieux, s’il avait poursuivi le sénat dans les filles et les femmes des patriciens, et le paganisme dans celles qui avaient des pénates domestiques à emporter ! Mais non, il ne distinguait point ; qui n’avait point d’or ou qui n’en avait pas assez était à ses yeux pire qu’un apostat ou un païens.

Une affreuse destinée amena sous sa main la plus noble des matrones chrétiennes, Proba Faltonia. Après s’être rachetée deux fois de la captivité des Goths, la fille des Anices avait pu gagner l’un des ports de la côte, et à force d’argent elle avait décidé le patron d’une barque à la conduire à Carthage avec sa famille, composée de ses deux fils survivans, de sa bru Juliana et de la jeune Démétriade, cette fille de Juliana dont nous avons déjà parlé. La traversée fut rude, et les fugitifs n’échappèrent aux dangers de la mer que pour tomber dans les prisons du tyran. Proba eût pu faire appela Augustin, le recours des Romains en Afrique ; mais, si elle le fit, la voix d’Augustin fut méconnue comme tout le reste. Cependant Démétriade et sa mère étaient menacées de passer aux mains des marchands syriens, si elles n’acquittaient une somme énorme pour leur bienvenue. Un des fils de Proba, celui qu’elle aimait le plus tendrement, tomba malade et mourut, victime peut-être de l’insalubrité de sa prison. Dans cette extrémité, Proba ne balança plus, elle se dépouilla de tout ce qu’elle avait emporté de Rome : elle se racheta une troisième fois, sauf à mourir de faim le lendemain, mais à mourir du moins libre et sans honte. Elle recouvra plus tard une partie de ses immenses domaines après la pacification de l’Italie. Quand on trouve dans l’histoire de pareils crimes, on est tenté de réprouver, non pas seulement les coupables, mais la société au sein de laquelle ils pouvaient vivre et prospérer. Disons pourtant, à la décharge de cette société, que l’homme qui déshonorait ainsi le nom romain était en train de le renier, que son dessein était dès lors de rompre avec Rome et l’Italie et de se constituer en Afrique, sur le théâtre de ses pillages, un pouvoir indépendant, ou, comme on disait, une tyrannie, en opposition aux deux gouvernemens d’Honorius et du sénat. Les Anices demeurèrent à Carthage, retenus par les consolations et l’enseignement d’Augustin. Démétriade prit le voile des vierges, que l’évêque de Carthage, Aurélius, attacha lui-même sur son front ; Proba voulut retourner à Rome et y mourir près du tombeau de son mari.

Cette sombre fatalité, attachée aux pas de la fière patricienne que la voix publique accusait d’avoir livré sa patrie, dut rappeler aux païens le parricide Oreste poursuivi par les furies. Les chrétiens, de leur côté, purent appliquer à cette destinée agitée sans paix ni trêve la métaphore hardie d’un de leurs prophètes : « que vous servira d’avoir échappé à la dent du lion, si vous rencontrez un ours sur votre route, et si, rentré dans votre maison et appuyant la main contre votre mur, vous y trouvez une vipère qui vous mord ? » — D’autres familles chrétiennes, moins vouées au malheur que celle des Anices, atteignirent les plages de l’Égypte et la Palestine, où Jérôme les recueillit. Elles avaient mendié le long du chemin. Le solitaire leur donna du pain et un toit dans le monastère élevé par ses soins près de la grotte du Sauveur, à Bethléem. Là se trouvèrent bientôt réunis, dans deux couvens séparés, des hommes distingués ou savans et d’illustres dames, de qui le fondateur pouvait dire, en les montrant avec orgueil : « Rome est ici. » Il apprit de leur bouche la plupart des détails que nous avons transcrits plus haut sur les événemens du siège et la dispersion qui le suivit. Sous leur dictée aussi, il écrivit ces pages indignées qui porteront à la dernière postérité le nom et la condamnation de l’infâme Héraclianus.

Le passage d’Alaric avait laissé dans Rome bouleversée encore plus de désordre moral que de ruines. Quand les esprits se furent rassurés sur la crainte d’un retour des Goths, la guerre religieuse, animée, implacable, vint s’asseoir sur ces débris fumans. Jamais en effet la question des deux religions ne s’était posée si nettement en face des hommes de ce siècle, habitués à juger de la vérité d’une croyance d’après son utilité matérielle, et le polythéisme semblait avoir raison. Rome n’était plus ; son prestige était évanoui, son éternité tant proclamée avait reçu un irréparable échec. « Rome a péri dans les temps chrétiens, » entendait-on dire de toutes parts, et ce cri était mêlé de malédictions contre les chrétiens, de blasphèmes contre leur Dieu. Ce n’était pas tout : les chrétiens, au fond, n’avaient guère été plus ménagés que les païens. À l’exception de ceux qui s’étaient réfugiés dans les basiliques, leur sort avait été pareil : ils avaient vu leurs biens pillés, leurs femmes insultées ; bien plus, des églises avaient été réduites en cendres, des vierges violées, des prêtres traînés en captivité : les consciences d’un grand nombre étaient troublées jusqu’à la révolte. Beaucoup se demandaient si le Christ, qui confondait le fidèle avec l’infidèle, était injuste ou impuissant comme les divinités de pierre et de bois. L’incrédulité avait beau jeu au milieu de ces mécomptes d’une foi mal éclairée, et les épicuriens, qui pullulaient toujours aux époques de calamités publiques, pouvaient réciter triomphalement aux païens et aux chrétiens déçus les vers de Lucrèce sur les dieux.

Il y avait danger réel pour le christianisme, dont les théories si absolues, si impératives, recevaient un apparent démenti dans la catastrophe qu’on l’accusait d’avoir amenée. L’église le sentit, et les docteurs travaillèrent de toutes parts à raffermir l’ordre moral ébranlé. On prêcha, on écrivit ; la prise de Rome fut le sujet de tous les sermons dans les provinces comme en Italie. Nous en avons plusieurs de saint Augustin ; mais le savant évêque ne se contenta pas de réconforter par ses discours l’église africaine : il composa pour la chrétienté tout entière un livre explicatif des derniers événemens sous le point de vue religieux, le livre si connu de la Cité de Dieu, dans lequel il établit dogmatiquement ce qu’on pourrait appeler la formule chrétienne de la chute de Rome. Aucun de ses ouvrages ne contient, avec une logique plus serrée, une plus grande profondeur de science : ce fut un point d’appui que le christianisme saisit pour se rasseoir. L’église le suivit dans cette voie, où l’histoire et la théologie, marchant côte à côte, se secondèrent l’une l’autre. Paul Orose écrivit sous les yeux du maître une histoire romaine, composée sur son plan et destinée à mettre les faits « du passé comme ceux du présent d’accord avec la doctrine. Toutes les branches des connaissances humaines furent en quelque sorte remaniées dans une même conception systématique, et il n’est guère d’ouvrage chrétien composé en Occident durant ce siècle et le suivant qui ne rappelle l’esprit et les conclusions de la Cité de Dieu.

La doctrine est celle-ci : je la prends non-seulement dans saint Augustin, mais dans les auteurs qui développent ou commentent ses idées.


« Alaric a été l’envoyé de Dieu, chargé de châtier Rome idolâtre ; il est venu faire la guerre aux idoles et abolir leur culte ; les Goths sont des libérateurs et des vengeurs du christianisme.

« On n’entend de toutes parts que ceci : « Rome a péri dans les temps chrétiens ; elle a péri au milieu des sacrifices des chrétiens. » Mais Troie, dont elle est issue, n’a-t-elle pas péri comme elle dans les flammes, au milieu des sacrifices des païens ? Rome a été incendiée dans les temps chrétiens ; mais elle l’a été plusieurs fois dans les temps païens : les Gaulois l’ont brûlée et ont campé un an sur ses cendres ; le hasard l’a fait brûler en l’an 700 de sa fondation, et Néron y a mis le feu pour son plaisir ; la religion chrétienne est-elle aussi responsable de ces catastrophes ?

« Quelle chose d’ailleurs a brûlé ? Des pierres, du bois, des maisons, de grandes murailles : les hommes avaient placé avec ordre des pierres sur des pierres, d’autres hommes les ont bouleversées. C’était là une Rome passagère, périssable comme toute œuvre humaine. La vraie Rome est dans la société des Romains ; celle-là vit encore et continuera de vivre, si les Romains ne blasphèment pas le Dieu vivant, s’ils ne mettent pas leur confiance dans des dieux de bois et de pierre.

« On se répand en lamentations sur les cruautés des Goths ; mais Alaric a été le plus doux des vainqueurs, par la raison qu’il était chrétien. Il a respecté les églises, il a épargné les Romains réfugiés près des tombeaux des martyrs : où cela s’était-il vu auparavant ? — Il a tué en dehors des basiliques, mais il a tué des idolâtres : c’était leur lot. »


On voit comme les faits de l’histoire étaient pliés aux besoins de la doctrine : Alaric entrant dans Rome pour y faire la guerre aux idoles, les Goths devenus des missionnaires du Dieu des chrétiens, et la population romaine divisée en deux classes, l’une vouée à la destruction, l’autre préservée par un arrêt du ciel, voilà ce qu’il était étrange de soutenir au lendemain du sac de la ville, mais ce qui laissait planer l’épouvante en montrant aux païens l’extermination plutôt suspendue qu’arrêtée sur leurs têtes.

Ces argumens étaient destinés aux polythéistes. Il y en avait pour les tièdes du christianisme, pour les consciences faibles dont les événemens récens faisaient chanceler la foi.


« Il en est parmi nous qui disent : « Le corps de saint Pierre, celui de saint Paul, celui de saint Laurent et de tant d’autres martyrs sont enterrés à Rome, et cependant Rome est misérable, Rome est saccagée ! » — Qui dit cela ? Un chrétien ? Mais si tu es chrétien, réponds-toi à toi-même que le Seigneur l’a voulu. Tu n’as pas été appelé pour occuper la terre, mais pour gagner le ciel.

« Plusieurs des nôtres se sont trouvés confondus dans le désastre sans doute, mais ils savaient dire : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, » et si dans leurs tribulations ils n’ont pas blasphémé, ils sont sortis du fourneau comme des vases complets ; ils sont pleins de la bénédiction du Seigneur. Quant à ces blasphémateurs qui ne convoitent que les choses terrestres, après avoir perdu ces choses, que leur restera-t-il ? Rien au dehors, rien au dedans ; leurs mains seront vides, et leurs consciences plus vides encore.

« Vous vous plaignez de vos amertumes et de vos tribulations, et vous dites : « Voilà que tout périt sous le règne du christianisme ! » Pourquoi crier ainsi ? Dieu n’a pas promis que tout cela ne périrait pas, l’Éternel a promis des choses éternelles. Le bénir pour le bien, le blasphémer pour le mal, c’est prendre le dard du scorpion. — Si la cité qui nous a engendrés charnellement ne subsiste plus, celle qui nous a engendrés spirituellement reste encore. Celle-là seule existe pour des chrétiens.

« N’est-ce pas en considération de Jésus-Christ que les Barbares ont épargné ces Romains si contraires maintenant au nom de Jésus-Christ ? — On les a vus choisir les plus grandes églises pour mettre plus de monde à couvert. — Romulus n’avait fondé qu’un asile ; Alaric en a fondé deux, d’où la population romaine est sortie renouvelée comme de deux sources salutaires. — Les Goths ont épargné un si grand nombre de citoyens que c’est merveille vraiment qu’ils en aient tué quelques-uns !

« Mais les femmes chrétiennes, les vierges même outragées ! Dieu n’a donc point eu souci des siens ? La chasteté de ses épouses est devenue le jouet des Barbares ! — Ces femmes sont restées pures malgré les attentats des hommes, et celles qui ont subi la violence n’ont point fait comme Lucrèce ; elles n’ont point ajouté au malheur qui les frappait le crime du suicide. »


On voit que la doctrine ne reculait pas devant les explications les plus délicates. La réponse était à chaque objection, et si les argumens pris en particulier se contredisaient souvent les uns les autres, l’ensemble n’en était pas moins d’une grandeur et d’une fermeté imposantes.

Augustin, à qui appartient ce plan de défense, ne touche qu’avec réserve et souvent avec charité aux terribles questions qui se soulèvent devant lui. On retrouve par intervalle dans ses pages dogmatiques, malgré la rigidité du système, le même homme à qui la prise de Rome arracha des larmes ; mais ses disciples n’imitent guère sa modération, et le livre de Paul Orose par exemple présente la même doctrine avec une dureté parfois révoltante : il verse comme à plaisir sur les victimes l’ironie et l’insulte. Il nous peint le sac de Rome comme un crible où fut vannée par la main d’Alaric la population de cette ville rebelle : « dans les églises, le bon grain sorti des greniers du Dieu vivant ; hors des églises, la paille et le fumier immonde, condamné d’avance, pour son incrédulité ou sa désobéissance, à l’extermination et à l’incendie. » L’altération des faits se joint souvent à l’insulte : « ces mêmes sénateurs que Sylla s’amusait à égorger et à proscrire, Alaric les a épargnés ; il n’en est mort qu’un seul, et encore celui-là, cherchant à se cacher, n’avait point été reconnu. » Ce fait, peu croyable d’abord, est formellement combattu par des témoignages contemporains. « Il suffisait de faire le signe de la croix ou de prononcer le nom de Jésus-Christ dans les rues ou dans les maisons pour être respecté des Barbares. » Mais ces vierges outragées dans des demeures ecclésiastiques, mais Marcella, Proba, Démétriade et tant d’autres chrétiennes n’avaient donc pas invoqué le nom qui pouvait les sauver ? Ces mensonges hardis furent admis plus tard comme des faits incontestables, parce qu’ils semblaient miraculeux. L’histoire du siège de Rome fut rédigée sur ce patron dans tous les livres chrétiens, lors même que le besoin de la défense religieuse cessa d’exister, et les modernes y ont puisé pour la plupart leurs inspirations et leurs jugemens.

Cet exposé m’était nécessaire pour compléter ce qui précède : c’est l’histoire des idées à côté de celle des faits. Je ne sache pas de tableau plus curieux ni d’enseignement plus utile que de pareils parallèles entre la réalité des événemens et le jugement qu’en ont pu porter de grands partis contemporains au point de vue de leur croyance ou de leurs intérêts. En parcourant les pages de cette polémique ardente et parfois cruelle sous laquelle on croit voir palpiter de si profondes douleurs, on éprouve soi-même un saisissement involontaire. Cet ensemble, ce talent, cette puissance morale vous imposent ; mais la négation de la patrie, de la pitié, de la plus sainte des libertés humaines, celle de choisir sa foi, l’insulte, la menace jetées pour consolation sur des ruines à des gens qui meurent ou qui ont perdu leur raison de vivre, l’apothéose d’affreux Barbares dont on fait les exécuteurs d’un Dieu de justice, tout cela lu froidement, à la distance de près de quinze cents ans, inquiète et trouble l’âme. On ferme le livre avec effroi. On se prend à en condamner les auteurs, si grand que soit leur génie, si vénérés que soient leurs noms, si respectable qu’ait été leur but, et l’on est tenté de se dire que nous sommes meilleurs.

Le sommes-nous en effet ? Le XIXe siècle, dans son fier éclectisme, s’est-il montré exempt des passions qu’il peut reprocher au Ve ? N’avons-nous pas eu comme lui nos jugemens iniques, nos appréciations cruelles sur des catastrophes lamentables ? Hélas ! oui. Nous aussi, nous avons vu la patrie, la gloire, l’indépendance nationale, ce qui fait la vie d’un grand peuple renié, foulé aux pieds, au profit de systèmes politiques, d’affections de familles ou d’intérêts de partis. Des étrangers mêlés à nos discordes ont été salués d’amis et de libérateurs, quand ils arrivaient les mains rouges du sang de nos frères, ou noires de l’embrasement de nos villes. Ils avaient égorgé nos soldats, brisé notre drapeau, insulté nos femmes et nos filles, amoindri et humilié la France, et nous avons proclamé jusqu’à la tribune nationale qu’ils étaient plus Français que nous. À chaque siècle donc ses passions et ses égaremens, sa part enfin dans l’humaine naturel Soyons indulgens pour les autres, et nous le serons en les étudiant dans nous-mêmes. On a dit avec raison que l’histoire était la maîtresse de la vie des peuples, et que le passé éclairait le présent ; mais le présent aussi tient un flambeau dont la lueur, projetée en arrière, éclaire à son tour le passé.


AMEDEE THIERRY.

  1. Raptor urbis.