Trois Troupiers/Jack le Noir

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 111-144).


JACK LE NOIR


Derrière Tim O’Hara
Venait la compagnie,
Toute la rue Saint-Patrick
Était sur ses portes.

Robert Buchanan.


Tout comme ils mettent en commun leur argent, leur tabac et leur liquide, comme ils se soutiennent l’un l’autre à la caserne ou au camp, et comme ils se réjouissent ensemble de la joie de l’un d’eux, les Trois Mousquetaires partagent aussi leurs chagrins. L’incorrigible langue d’Ortheris l’a-t-elle fait mettre pour quelque temps à la salle de police, ou Learoyd a-t-il passé sa rage sur son paquetage et son équipement, ou Mulvaney, s’étant livré à la boisson, a-t-il sous cette influence répliqué à son capitaine, vous pouvez lire le malheur du troisième sur les visages des deux épargnés. Et le reste du régiment sait qu’il ne ferait pas bon d’épiloguer ou de plaisanter. Le plus souvent tous trois évitent la salle des rapports et la « boîte » qui s’ensuit, préférant les laisser l’une et l’autre aux jeunes poulains qui n’ont pas encore jeté leur gourme ; mais il y a des circonstances…

Pour en citer une, Ortheris était installé sur le pont-levis de la porte principale du fort Amara, les mains dans ses poches et à la bouche sa pipe fourneau sens dessus dessous. Learoyd, étendu de tout son long sur l’herbe du glacis, agitait ses talons en l’air, quand je débouchai du coin et demandai après Mulvaney.

Ortheris cracha dans le fossé et hocha la tête.

— Ce n’est pas le moment de le voir à présent, dit-il ; c’est un sacré chameau. Écoutez.

J’entendis sur les dalles de la véranda en face des cachots, qui sont contigus à la salle de garde, un pas cadencé que j’aurais reconnu dans le bruit d’une armée en marche. Il y avait vingt pas crescendo, et puis vingt diminuendo.

— C’est lui, dit Ortheris. Mon Dieu, c’est, lui ! Tout cela à cause d’un sacré bouton dans lequel on ne pouvait soi-disant pas se mirer et d’une engueulade qui aurait fait répliquer un n. d. D. d’archange.

Mulvaney faisait la pelote — c’est-à-dire qu’il était astreint à marcher de long en large durant un certain nombre d’heures en tenue de campagne — avec capote, baïonnette au canon, cartouchières garnies, sac chargé. Et cela pour, le motif : « S’est présenté sale à la revue ! » Je faillis tomber dans le fossé du fort, d’étonnement et de rage, car jamais homme plus soigné que Mulvaney n’a monté la garde, et il songerait autant à se mettre en rang malpropre qu’à y aller sans pantalon.

— Qui est le sergent qui l’a puni ? demandai-je.

— Mullins, comme juste, répondit Ortheris. Il n’y en a pas d’autre qui le flanquerait au clou ainsi. Mais Mullins n’est pas un homme. C’est un sale petit porc de grincheux, voilà ce qu’il est.

— Qu’a dit Mulvaney ? Ce n’est pas son genre d’accepter ça tranquillement.

— Ce qu’il a dit ! Ç’aurait mieux valu pour lui de se taire. Seigneur, comme nous avons ri ! « Sergent, qu’il dit, vous dites que je suis sale. Eh bien, qu’il dit, si votre femme vous laisse un jour vous moucher le nez tout seul, alors vous saurez peut-être ce que c’est que d’être sale. Vous manquez d’éducation, sergent », qu’il dit. Et alors nous l’avons fait taire. Mais après la revue, il fut appelé à la salle des rapports et Mullins jurait à se rendre apoplectique que Mulvaney l’avait traité de cochon et de Dieu sait tout quoi. Vous connaissez Mullins. Il se fera casser la figure un de ces jours. Il est par trop sacré menteur pour l’usage courant. « Trois heures de sac et d’équipement, que dit le colonel à Mulvaney ; pas pour avoir été sale à la revue, mais pour avoir dit quelque chose à Mullins, quoique je ne croie pas, qu’il dit, que vous avez dit ce qu’il dit que vous avez dit. » Et Mulvaney s’éloigna sans rien dire. Vous savez qu’il ne réplique jamais au colonel, crainte d’écoper d’une nouvelle punition.

Mullins, un sergent tout jeune et tout ce qu’il y a de plus marié, dont les façons provenaient en partie d’un vice inné et en partie d’un enseignement primaire mal assimilé, arriva sur le pont-levis et demanda fort rudement à Ortheris ce qu’il faisait là.

— Moi ? répondit Ortheris. Comment ! Mais j’attends ma nomination d’officier. Vous ne l’avez pas encore vue venir ?

Mullins devint pourpre et passa. On entendit un léger ricanement s’élever du glacis où reposait Learoyd.

— C’est lui qui attend d’avoir sa nomination un de ces jours, m’expliqua Ortheris. Dieu protège le mess qui devra se nourrir sur la même cagnotte que lui ! Quelle heure avez-vous, monsieur ? Quatre heures ! Mulvaney va avoir fini dans une demi-heure. Vous ne désirez pas acheter un chien, par hasard, monsieur ? Un chiot de toute confiance… moitié rampur par le limier du colonel.

— Ortheris, répondis-je sévèrement ; — car je devinais son intention, voulez-vous dire que…

— Je ne voulais toujours pas vous soutirer de l’argent, répliqua Ortheris. Je vous aurais vendu le chien bon marché ; seulement… seulement… je sais que Mulvaney aura besoin de prendre quelque chose après que nous l’aurons emmené un bout, et je n’ai pas le sou, ni lui non plus. Je préférerais vous vendre ce chien, monsieur. Pour sûr !

Une ombre s’allongea sur le pont, et Ortheris commença de s’élever en l’air, soulevé par une énorme poigne qui le tenait au collet.

— Tout mais pas de la galette, dit tranquillement Learoyd en tenant le Londonien par-dessus le fossé. Tout mais pas de la galette, Ortheris mon gars ! Moi, j’ai une roupie huit annas à moi.

Il exhiba les deux pièces, et replaça Ortheris sur le parapet du pont.

— Fort bien, dis-je, mais où comptez-vous aller ?

— Le faire marcher un bout quand il arrivera… deux ou trois milles ou plus, dit Ortheris.

Les pas s’arrêtèrent dans la véranda de la prison. J’entendis le coup sourd d’un sac tombant sur un bat-flanc, suivi d’un cliquetis d’armes. Dix minutes plus tard, Mulvaney, dans une tenue impeccable, les lèvres serrées et la mine sombre comme la tempête, s’avançait au soleil sur le pont-levis. Learoyd et Ortheris bondirent d’auprès de moi et l’encadrèrent, tous deux penchés vers lui à l’instar de chevaux sur un timon. En un instant ils eurent disparu dans le chemin creux qui mène aux casernes ; et je demeurai seul. Mulvaney n’avait pas jugé utile de me reconnaître : je sus par là que son malheur devait lui peser lourdement.

J’escaladai l’un des bastions et suivis des yeux les silhouettes des Trois Mousquetaires qui se minusculisaient au loin dans la plaine. Tête basse, ils marchaient aussi vite qu’ils pouvaient mettre un pied devant l’autre. Ils contournèrent l’esplanade par une vaste circonférence, longèrent le champ d’exercices de la cavalerie et s’enfoncèrent dans la ceinture d’arbres qui borde les terrains bas au long de la rivière.

Je les suivis au petit trot et les réaperçus, poudreux et suants, mais soutenant toujours leur allure vive et balancée, sur la berge de la rivière. Ils foncèrent à travers la forêt domaniale et se dirigèrent vers le pont de bateaux, où ils s’établirent enfin sur l’avant de l’un des pontons. Je poussai mon cheval discrètement jusqu’au moment où je vis trois petits nuages de fumée blanche s’élever et s’évanouir dans l’air limpide du soir. Je compris alors que la paix était revenue. Quand j’arrivai à la tête du pont ils me firent signe de les rejoindre, à grands gestes de bienvenue.

— Attachez votre cheval, me cria Ortheris, et venez, monsieur. Nous allons tous nous mettre à l’aise dans ce sacré bateau.

De la tête de pont à la maison forestière il n’y a qu’un pas. Le garde était là, et il m’envoya un homme pour tenir mon cheval. Le sahib désirait-il autre chose ?… un verre de whisky… ou de la bière ? Ritchie sahib en avait laissé une demi-douzaine de bouteilles, mais comme le sahib était un ami de Ritchie sahib, et que lui, le garde, n’était qu’un pauvre homme…

Je fis ma commande tranquillement et m’en retournai au pont. Mulvaney avait ôté ses bottes et se trempait les pieds dans l’eau ; Learoyd s’était allongé à plat dos sur le ponton ; et Ortheris faisait semblant de ramer avec une perche de bambou.

— Je suis un vieil, idiot, dit pensivement Mulvaney, de vous avoir entraînés tous deux jusqu’ici parce que j’avais le cafard… et que je boudais comme un gosse. Moi qui étais déjà soldat quand Mullins, que le diable emporte, était encore à brailler en nourrice moyennant cinq shillings par semaine… qui n’étaient même pas payés ! Les gars, c’est par simple vice que je vous ai emmenés à huit kilomètres ! Pouah !

— Qu’est-ce que ça fait pourvu que tu t’amuses ? dit Ortheris, en se remettant à manœuvrer son bambou. Aussi bien ici qu’ailleurs.

Learoyd éleva en l’air une roupie et une pièce de huit annas, et hocha tristement la tête.

— À huit kilomètres de la cantine, et tout cela à cause de la n. d. D. de fierté de Mulvaney.

— Je le sais, dit piteusement Mulvaney. Mais aussi pourquoi es-tu venu avec moi ? Il est vrai je serais mortellement triste si tu n’étais pas venu… à chaque fois… bien que je sois assez grand pour savoir mieux me conduire. Mais je vais faire pénitence. Je vais boire un coup d’eau.

Ortheris poussa un cri aigu. Le garde de la maison forestière, muni d’un panier, et arrêté contre le parapet, cherchait un moyen de descendre jusqu’au ponton.

— J’aurais dû savoir que vous trouveriez du liquide dans un sacré n. d. D. de désert, monsieur, me dit aimablement Ortheris.

Puis, s’adressant au garde :

— Doucement avec ces bouteilles. Elles valent leur pesant d’or. Jack, toi qui as le bras long, grouille-toi, bougre, et amène-les en bas.

À la même minute Learoyd déposa le panier sur le ponton, et les Trois Mousquetaires se rassemblèrent autour de lui, la bouche sèche. Ils burent à ma santé en bonne et due forme, après quoi le tabac leur fut plus doux que jamais. Ils absorbèrent toute la bière, et se campèrent en des poses pittoresques pour admirer le soleil couchant. Personne ne parla plus pendant une minute.

Mulvaney laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et nous le crûmes endormi.

— Pourquoi diable êtes-vous venus si loin ? chuchotai-je à Ortheris.

— Pour le faire marcher un bout, comme juste. Quand il a été puni nous le faisons toujours marcher un bout. À ces moments-là il n’est plus en état qu’on lui adresse la parole… non plus que d’être laissé seul. Aussi nous l’emmenons jusqu’à ce qu’il le soit redevenu.

Mulvaney releva la tête et regarda fixement droit dans le soleil couchant.

— J’avais mon flingot, dit-il rêveusement, et aussi ma baïonnette, et Mullins a débouché du coin, et il m’a regardé dans la figure et m’a fait une grimace de mépris. « C’est vous qui ne pouvez plus vous moucher », qu’il m’a dit. Maintenant j’ignore quels dangers a pu courir Mullins, mais, sainte Mère de Dieu, il a été plus près de sa mort à cette minute-là que je ne l’ai jamais été de la mienne… et ce n’était pas de l’épaisseur d’un cheveu !

— Oui, dit posément Ortheris, tu aurais belle mine avec tous tes boutons arrachés, et la clique en face de toi, marchant en rond sur un rythme lent. Nous sommes tous deux du premier rang, Jack et moi, quand le régiment forme le carré. Crénom, tu aurais belle mine. « Le Seigneur nous l’a donné, le Seigneur nous l’a repris… Doucement ! ne cognez pas le cercueil… Que béni soit le nom du Seigneur », nasilla-t-il en une parodie évocatrice.

— Mullins ! qu’est-ce que c’est que Mullins ? dit Learoyd avec lenteur. J’en mènerais toute une compagnie, de Mullins… les mains derrière le dos. Ainsi donc, Mulvaney, ne fais pas l’idiot.

— Vous n’avez pas été punis pour ce que vous n’aviez pas fait, vous, et tournés en dérision ensuite. C’est pour moins que cela que les Tyrone prétendaient envoyer O’Hara en enfer, au lieu de le laisser y aller à son propre choix, quand Rafferty a tiré sur lui, riposta Mulvaney.

— Et qui est-ce qui a empêché les Tyrone de le faire ? lui demandai-je.

— Ce vieil idiot qui regrette de n’avoir pas cinglé ce porc de Mullins.

Sa tête retomba de nouveau. Quand il l’eut relevée, il se secoua et posa ses mains sur les épaules de ses deux compagnons.

— Vous m’avez délivré du démon, avec ce bout de marche, les gars, dit-il.

Ortheris fit jaillir le culot brasillant de sa pipe sur le dos de son poing velu ; et comme Mulvaney poussait un juron :

— On dit que l’enfer est plus chaud que ça, dit-il. Sois-en averti. Regarde là-bas (et il désigna un temple en ruines de l’autre côté de la rivière). Moi et toi et lui (il m’indiqua d’un hochement de tête) nous étions là ce jour où j’ai fait une sacrée exhibition de moi-même. Vous et lui m’avez empêché de continuer… et j’étais simplement désireux de déserter. Tu fais une exhibition de toi-même bougrement plus grosse à présent.

— Ne vous occupez pas de lui, Mulvaney, dis-je ; Dinah Shadd s’opposera encore un bout de temps à ce que vous vous fassiez pendre, et vous n’avez pas non plus l’intention d’essayer. Écoutons l’histoire des Tyrone et d’O’Hara. Rafferty l’a tué pour avoir batifolé avec sa femme. Qu’est-ce qui s’est passé avant ça ?

— Il n’est de pire idiot qu’un vieil idiot. Vous savez que quand je raconte vous pouvez faire de moi tout ce que vous voulez. Ai-je dit que je prétendais arracher le foie à Mullins ? Je nie l’accusation, de crainte que notre Ortheris ne me dénonce… Attrape ! Vous voudriez me voir me jeter à l’eau, hein ? Tranquillise-toi, mon petit homme. En tout cas Mullins ne vaut pas l’ennui d’une parade de supplément, et je veux le traiter par un mépris injurieux. Les Tyrone et O’Hara ! O’Hara et les Tyrone, vingt dieux ! C’est dur de se remettre les jours d’autrefois dans la bouche, mais même quand on les a toujours dans la tête.

Suivit un silence prolongé.

— O’Hara était un diable. Bien que cette fois-là je l’aie sauvé pour l’honneur du régiment, je le dis aujourd’hui. C’était une rosse… ce grand type hardi, à cheveux noirs, était une rosse !

— En quel sens ? demanda Ortheris.

— Les femmes.

— Alors j’en connais un autre.

— Pas plus que de raison, si c’est moi que tu veux dire, espèce d’échalas tortu. J’ai été jeune, et pourquoi n’aurais-je pas pris ce qui s’offrait ? Ai-je jamais, quand j’étais caporal, employé le prestige de mon grade… des galons de laine et qu’on m’a repris, chose d’autant plus triste que c’est ma faute à moi… pour avancer une basse intrigue, comme l’a fait O’Hara ? Ai-je, quand j’étais caporal, pris en grippe quelqu’un pour lui faire continuellement une vie de chien ? Ai-je menti, comme mentait O’Hara, si bien que les bleus du Tyrone devenaient pâles, craignant que Dieu dans sa colère ne les tuât tous en un tas, comme il a tué la femme de Devizes ? Non ! J’ai commis mes péchés, mais m’en suis confessé, et le Père Victor sait tout ce que j’ai fait de mal. O’Hara, lui, fut emporté par la mort sur le seuil de Rafferty, avant de pouvoir parler, et personne ne sait tout ce qu’il a fait de mal. Mais voici quelque chose que je sais !

« Dans l’ancien temps le Tyrone était recruté au hasard. Un détachement de Connemara… un de Portsmouth… un de Kerry, et c’en était un sacrement mauvais que ce détachement-là !… ici, là et partout… mais le plus gros d’entre eux étaient Irlandais… des Irlandais Noirs. Or il y a Irlandais et Irlandais ; Les bons sont aussi bons que les meilleurs, les mauvais sont plus mauvais que les pires. C’est comme ça. Ils tiennent ensemble par coteries aussi étroitement que des larrons, et personne ne sait ce qu’ils vont faire jusqu’à ce que l’un se fasse délateur et qu’on disperse la bande. Mais dès le lendemain ils recommencent à se rencontrer dans des coins et des renfoncements, et à jurer des serments terribles, et à frapper quelqu’un dans le dos et à s’enfuir, et puis à chercher aux annonces des journaux le prix de la dénonciation… pour voir si ça vaut le coup. Ceux-là sont les Irlandais Noirs, et c’est eux qui jettent le discrédit sur le nom de l’Irlande, et c’est eux que je voudrais tuer… et j’en ai presque tué un une fois.

« Mais reprenons. Ma chambrée — c’était avant que je sois marié — comprenait douze types du rebut de la terre… la fleur du ruisseau… des hommes abjects qui ne voulaient ni rire ni parler ni s’enivrer comme le doit un homme. Ils essayèrent sur moi quelques-uns de leurs sales tours, mais je traçai une ligne autour de mon lit, et l’individu qui la franchit s’en alla à l’hôpital pour trois jours pleins.

« O Hara — il était mon sergent-major — avait pris en grippe la chambrée, et nous ne pouvions rien faire qui lui plût. J’étais alors plus jeune que maintenant, et j’encaissais ce que me valait en fait d’engueulades et de punitions la langue que j’ai dans la bouche. Mais c’était différent avec les autres, et je serais embarrassé de dire pourquoi, si ce n’est que certains hommes sont nés vils et recourent au meurtre crapuleux alors qu’un coup de poing serait plus que suffisant. Au bout de quelque temps, ils changèrent de ton avec moi et devinrent éperdument camarades… à eux douze, tout en maudissant O’Hara en chœur.

« — Eah, que je dis, O’Hara est un diable et je ne suis pas pour le nier, mais c’est-il le seul au monde ? Laissez-le aller. Il finira par se lasser de trouver notre paquetage mal fait et nos cuirs mal astiqués.

« — Nous ne voulons pas le laisser aller, qu’ils disent.

« — Alors empêchez-le, que je dis, mais ça ne vous rapportera fichtre pas grand’chose pour vos peines.

« — Est-ce qu’il se gêne beaucoup avec la femme de Slimmy ? que dit un autre.

« — Elle est commune à tout le régiment, que je dis. Qu’est-ce qui te rend si délicat tout d’un coup ?

« — N’a-t-il pas pris en grippe notre chambrée ? Pouvons-nous faire quelque chose sans qu’il nous attrape aussitôt ? que dit un autre.

« — C’est vrai, que je dis.

« — Vas-tu pas nous aider à rien faire ? que dit un autre ; un costaud hardi comme toi ?

« — S’il porte la main sur moi je lui casserai la tête qu’il a sur les épaules, que je dis. S’il prétend que je suis sale, je lui donnerai un démenti, et je ne me gênerais pas pour le fourrer dans les auges de l’artillerie, n’était que je tâche d’avoir mes galons.

« — Est-ce là tout ce que tu veux faire ? que dit un autre. N’as-tu pas plus de culot que ça, espèce de veau qui n’a pas de sang dans les veines ?

« — Je n’ai peut-être pas de sang dans les veines, que je dis, en retournant à mon lit et en traçant ma ligne tout autour ; mais vous savez que celui qui dépassera cette marque aura encore moins de sang que moi. Personne ne m’en donne le démenti, que je dis. Comprenez, je ne veux pas avoir part avec vous dans rien de ce que vous faites, et je ne lèverai pas le poing sur mon supérieur. Y en a-t-il un qui s’avance ? que je dis.

« Je leur donnai tout le temps voulu, mais ils ne bronchèrent pas et ils restèrent à un bout de la chambre à bougonner et à ricaner entre eux. Assez content de moi je pris mon képi et m’en allai à la cantine, où je m’enivrai fort indignement à ne plus tenir debout. Mais je gardais toute ma tête.

« — Houligan, que je dis à un homme de la compagnie E qui était en quelque sorte un ami pour moi, je suis plein de la ceinture en bas. Donne-moi l’appui de ton épaule pour conserver mon ordre de marche en traversant le terrain et mène-moi jusque dans les hautes herbes. Je vais cuver ça là-bas, que je lui dis.

« Et Houligan — il est mort à cette heure, mais de son vivant c’était un brave — marcha à mon côté, me remettant dans la bonne direction quand je m’en écartais. Nous arrivons enfin dans les hautes herbes, et, ma parole, le ciel et la terre roulaient positivement sous moi. J’allai à l’endroit où l’herbe était la plus épaisse, et j’y cuvai ma boisson avec une conscience tranquille. Ma réputation ayant été sans tache depuis une bonne moitié d’année, je ne tenais pas à figurer trop souvent sur le livre des punitions.

« Quand je me réveillai, l’ivresse achevait de se dissiper en moi, et je me sentais la bouche comme si une chatte avait fait ses petits dedans. De ce temps-là je n’avais pas appris à supporter la boisson avec aisance. Cela va un peu mieux à présent.

« — Je vais me faire verser un seau d’eau sur la tête par Houligan, que je me dis.

« Et je m’apprêtais à me relever quand j’entendis quelqu’un dire :

« — Mulvaney peut bien en prendre la responsabilité puisque ce n’est qu’un chien de renégat.

« Ma tête résonnait comme un gong de salle de garde.

« — Oh ! oh ! que je me dis. Quelle est donc la responsabilité que doit prendre ce jeune homme pour faire plaisir à Tim Vulmea ?

« Car c’était Tim Vulmea qui avait parlé ;

« Je me mis sur le ventre et, rampant dans l’herbe, me rapprochai peu à peu de l’endroit où se tenait la conversation. J’aperçus les douze types de ma chambrée assis par terre en un petit cercle : l’herbe sèche ondulait par-dessus leurs têtes et le noir péché du meurtre ensinistrait leurs cœurs. Pour mieux les voir, j’écartai les tiges.

« — Qu’est-ce que c’est que ça ? que dit un homme au bruit, en se dressant d’un bond.

« — Un chien, que dit Vulmea. Tu es neuf à ce métier ! Comme je vous le disais, Mulvaney encourra la responsabilité… si on en vient à l’épreuve.

« — C’est dur de jurer la mort d’un homme, que dit un jeune homme.

« — Je te revaudrai ça, toi, que je pense. Mais, compagnons, que diable êtes-vous en train de mitonner contre moi ?

« — C’est aussi simple que d’avaler son quart, que dit Vulmea. À sept heures ou environ, O’Hara passera au quartier des ménages, pour aller faire visite à la femme de Slimmy, le porc ! L’un de nous avertira la chambrée, et nous nous mettrons à faire un train du diable… à rire et à blaguer et à jeter nos bottes de tous côtés. Alors O’Hara viendra nous donner l’ordre de nous tenir tranquilles, d’autant plus, entre parenthèses, que la lampe de chambrée aura reçu un coup de pied dans la bagarre. Il se dirigera droit vers la porte du fond là où se trouve la lampe dans la véranda, si bien qu’en s’arrêtant il se détachera en plein sur la lumière. Il ne pourra rien distinguer dans l’obscurité. L’un de nous fera feu, quasi à bout portant, et honte à celui qui le manquerait. Ce sera le flingot de Mulvaney, celui qui est à la tête du râtelier… une vache de fusil à longue crosse et à l’œil de travers, il n’y a pas à s’y tromper, même dans l’obscurité.

« Ce brigand-là injuriait mon vieux flingot par jalousie… j’en étais convaincu… et cela me rendit plus furieux que tout le reste.

« Mais Vulmea continue :

« — O’Hara tombera, et avant que la lampe soit rallumée, il y en aura cinq ou six d’entre nous sur la poitrine de Mulvaney, criant à l’assassin et à la violence. Le lit de Mulvaney est près de la porte du fond, et avant de le renverser on aura placé sous lui le fusil fumant. Nous savons, comme tout le régiment, que Mulvaney a répondu insolemment à O’Hara plus que n’importe lequel de nous. Y aura-t-il aucun doute en conseil de guerre ? Est-ce que douze braves militaires iraient jurer la mort d’un bon garçon tranquille et d’humeur douce comme l’est Mulvaney… avec sa ligne à la craie autour de son lit, et qui nous menace de mort si nous la dépassons, comme nous pouvons l’attester en toute vérité ?

« — Sainte Marie Mère de Grâce ! que je pense en moi-même, voilà ce qui s’appelle avoir le bras fougueux et des poings pour s’en servir ! Oh ! les ignobles capons !

« Je suais à grosses gouttes, car j’étais hébété par la boisson et n’avais pas tous mes esprits à moi. Je restai immobile et les entendis s’exciter à jurer ma mort en se faisant des contes et rappelant toutes les fois où j’avais mis ma marque de fabrique sur l’un ou l’autre, et ma parole, je les avais presque tous honorés de cette distinction. Toujours en combat loyal d’ailleurs, car jamais je ne levais la main sur eux, sauf quand ils m’y provoquaient.

« — C’est très bien, que dit l’un d’eux, mais qui va se charger de tirer ?

« — Qu’importe ? que dit Vulmea. C’est Mulvaney qui aura tiré… devant le conseil de guerre.

« — Entendu, que dit l’homme, c’est Mulvaney. Mais à qui sera le doigt qui va presser la détente… dans la chambrée ?

« — Qui s’en charge ? que dit Vulmea, en regardant autour de lui.

« Mais du diable si quelqu’un lui répondit.

« Ils commencèrent à discuter. À la fin, Kiss, grand joueur de « cinq-pille », leur dit :

« — Consultez les cartes !

« Et ouvrant sa tunique il en tire un jeu graisseux. Tous adoptèrent la proposition.

« — À toi de faire ! que dit Vulmea, en lâchant un juron retentissant, et que la noire malédiction de Shielygh retombe sur celui qui ne fera pas son devoir comme l’auront dit les cartes. Amen.

« — C’est Jack le Noir qui décide, que dit Kiss, en distribuant.

« Jack le Noir, monsieur, je dois vous l’expliquer, c’est l’as de pique, lequel de temps immémorial a été intimement associé aux idées de bataille, meurtre et mort subite.

« Kiss donna une première fois, et le présage ne se montra pas : à force d’inquiétude les hommes devinrent blancs. Kiss donna une seconde fois : et ils avaient sur les joues une teinte grisâtre comme une pellicule d’œuf. Kiss donna une troisième fois : ils étaient bleus.

« — Tu ne l’as pas perdu ? que dit Vulmea, en essuyant sa sueur ; finissons-en vite !

« — Oui, vite, que dit Kiss, en lui jetant une carte.

« Elle tomba sur son genou, la figure en dessus… c’était Jack le Noir !

« Alors ils éclatèrent tous de rire.

« — Trois sous d’amende, que dit l’un d’eux ; et c’est sacrément bon marché à ce prix-là !

« Mais je pus voir qu’ils se reculaient tous un peu de Vulmea tandis qu’il restait à tripoter sa carte. Pendant un moment Vulmea ne dit mot, mais il se léchait les babines… à l’instar des chats. Puis il releva la tête et fit jurer aux hommes, par tous les serments connus, de le défendre non seulement dans la chambrée mais au conseil de guerre qui devait me condamner, moi ! Il en désigna cinq des plus forts pour m’étendre sur mon lit quand le coup serait tiré, il en désigna un autre pour éteindre la lumière, et encore un autre pour charger mon fusil. Il ne voulait pas le faire lui-même ; et cela me parut bizarre, car c’était peu de chose relativement.

« Puis ils jurèrent de nouveau qu’ils ne se trahiraient pas l’un l’autre, et ils sortirent de l’herbe, deux par deux, de divers côtés. S’ils ne me découvrirent pas, je le dois à la Providence. J’en étais malade de peur au creux de l’estomac… malade, mais malade ! Après qu’ils furent tous partis, je retournai à la cantine et commandai un quart pour me donner une idée. Vulmea était là, buvant sec, et poli avec moi plus que de raison.

« — Qu’est-ce que je vais faire ?… qu’est-ce que je vais faire ? que je pensai en moi-même une fois Vulmea parti.

« Voilà le sergent armurier qui entre, raide et cassant, fâché avec tout le monde : les martini-henri venaient d’être introduits au régiment dans ce temps-là, et nous avions coutume de faire du vilain avec les mécanismes. Il m’a fallu longtemps pour perdre l’habitude de vouloir ramener en arrière et rabattre de côté le viseur après avoir tiré… comme s’il s’agissait d’un snider.

« — Pour quelles espèces de tailleurs me faut-il donc travailler ? que dit le sergent armurier. Voilà Hogan couché pour huit jours avec son nez raplati comme la table, et chaque compagnie qui m’envoie ses armes réduites en petits morceaux.

« — Qu’est-il arrivé de mal à Hogan, sergent ? que je dis.

« — De mal ? que dit le sergent armurier. Je lui ai montré, comme si j’étais sa mère, la façon de démonter un ’tini, et il le démonte vite et proprement. Je lui dis de le remonter et de tirer une cartouche à blanc dans la fosse de tir pour voir s’il restait de la poussière dans la rainure. Il le fait, mais il oublie de remettre la clavette de culasse mobile, et comme de juste en tirant il reçoit la culasse qui s’échappe net. Heureux pour lui que ce n’était qu’à blanc… à pleine charge il avait l’œil emporté.

« Je pris un air à peu près aussi malin qu’une tête de cabillaud bouilli.

« — Comment ça, sergent ? que je dis.

« — Comme ceci, maladroit, et tâchez de ne pas le faire, qu’il dit.

« Là-dessus il me montre un modèle en coupe… la culasse fixe ouverte pour laisser voir l’intérieur… et il avait tant de plaisir à grogner qu’il me démontra deux fois de suite comment Hogan avait fait.

« — Et cela vient de ne pas connaître l’arme dont vous êtes pourvu, qu’il dit.

« — Merci, sergent, que je dis ; quand j’aurai encore besoin de renseignements, je reviendrai vous trouver.

« — Vous ne reviendrez pas, qu’il dit. Méfiez-vous de ne pas abîmer la clavette de culasse mobile avec votre baguette de nettoyage, ou sinon vous aurez des ennuis.

« Je m’en allai dehors, et j’aurais dansé de joie tant ça me paraissait beau.

« — Ils vont charger mon fusil, grand bien leur fasse, tandis que je ne suis pas là, que je pense, et je m’en retourne à la cantine pour leur donner toute latitude.

« La cantine se remplissait d’hommes ayant fini leur journée. Je fis semblant d’être fort pris de boisson, et un par un, tous ceux de ma chambrée arrivèrent, y compris Vulmea. Je m’en allai, marchant comme un homme ivre, mais je n’étais pas aussi ivre qu’on aurait pu le croire. Sûr et certain, une cartouche avait disparu de ma giberne et se trouvait en place dans mon fusil. La chambrée était vide. Brûlant de rage contre eux tous, j’arrachai la balle avec mes dents aussi vite que je pus, puis je pris ma botte et tapant sur la baguette fis sauter la clavette de culasse mobile. Ah ! quel bruit suave quand j’entendis cette clavette rouler sur le carreau ! Je la mis dans ma poche et, ramenant en arrière la culasse mobile, fourrai un peu de poussière dans les trous de la plaque.

« — Ça te fera ton affaire, Vulmea, que je dis, m’installant à mon aise sur mon lit. Tu peux venir t’asseoir sur ma poitrine et toute la chambrée avec toi, je vous serrerai sur mon sein comme les plus grands diables qui aient jamais trompé autrui.

« Je n’avais aucune pitié pour Vulmea. Son œil ou sa vie… peu m’importait !

« Ils rentrèrent au crépuscule, tous les douze, et ils avaient tous bu. Je simulais de dormir sur mon lit. Un homme s’en alla faire le guet dans la véranda. Quand il siffla ils commencèrent à hurler dans la chambrée et à se démener en forcenés. Mais je ne souhaite plus entendre personne rire comme eux… car ils blaguaient, même ! On eût dit des chacals fous.

« — Assez de boucan, nom d’un tonnerre ! que dit O’Hara dans l’ombre.

« Et pan ! voilà la lampe de la chambrée qui dégringole. J’entendis O’Hara accourir et les hommes respirer fortement, debout alentour de mon lit. Je vis O’Hara dans la lumière de la lampe de la véranda, et puis j’entendis le claquement de mon flingot. Il cria fort, le pauvre chéri, car on l’avait brutalisé. À la même minute, cinq hommes me tenaient sous eux.

« — Allez doucement, que je leur dis. Qu’est-ce qui se passe ?

« Alors Vulmea, tombé sur le carreau, poussa un hurlement qu’on pouvait entendre d’un bout de la garnison à l’autre.

« — Je suis mort, je suis massacré, je suis aveugle ! qu’il disait. Que les saints aient pitié de mon âme pécheresse ! Allez chercher le Père Constant ! Oh ! allez chercher le Père Constant, afin que je m’en aille purifié !

« Je compris par là qu’il n’était pas aussi mort que j’aurais pu le souhaiter.

« D’une main aussi ferme qu’un socle, O’Hara vous empoigne la lampe de la véranda.

« — Quel damné tour de salauds avez-vous joué là ? qu’il dit.

« Et il dirige la lumière sur Tim Vulmea qui nageait dans le sang de la tête aux pieds. La culasse mobile s’était échappée sous une pleine charge de poudre — j’avais eu bien soin de mordre dans la douille pour la refermer après avoir enlevé la balle, afin qu’il y eût une résistance pour donner plus de force au recul — et elle avait déchiré la figure de Tim depuis la lèvre jusqu’au coin de l’œil droit, mis la paupière en lambeaux, et continué en travers du front jusqu’aux cheveux. Cela faisait plutôt un sillon de charrue, si vous me comprenez, qu’une coupure nette ; et jamais je n’ai vu personne saigner comme Vulmea. La boisson et la mangeaille qu’il avait absorbées faisaient jaillir le sang avec force. À la minute où les hommes assis sur ma poitrine entendirent O’Hara parler, ils s’encoururent chacun à son lit, et s’écrièrent très poliment :

« — Qu’est-ce qu’il y a, sergent ?

« — Qu’est-ce qu’il y a ? que dit O’Hara, en secouant Tim. Vous le savez bel et bien, ce qu’il y a, tas de capons de chiens rampants. Allez chercher un doolie[1], et emportez ce brigand de pleurnicheur. On entendra parler de ceci plus que vous ne le désirez tous.

« Vulmea restait assis par terre à se bercer la tête dans sa main et à geindre pour réclamer le Père Constant.

« — Finissez ! que lui dit O’Hara, en le relevant de force par les cheveux. Vous n’êtes pas tellement mort que vous ne puissiez faire quinze ans pour avoir essayé de m’envoyer une balle.

« — Ce n’est pas sur vous que j’ai tiré, que dit Vulmea. C’est sur moi : je voulais me suicider.

« — C’est bizarre, que dit O’Hara, car vous avez noirci de poudre le devant de ma tunique. (Il ramassa le flingot encore chaud et se mit à rire.) Je vais vous faire une vie d’enfer, qu’il dit, pour tentative d’assassinat et pour avoir mal tenu votre flingot. Vous serez d’abord pendu et puis mis aux arrêts pour quinze jours. Ce flingot est fichu, qu’il dit.

« — Comment, mais c’est mon flingot ! que je dis, en m’approchant pour voir. Vulmea, espèce de démon, qu’est-ce que tu as fait avec ?… Réponds.

« — Laisse-moi tranquille, que dit Vulmea. Je me meurs !

« — J’attendrai que tu ailles mieux, que je dis, et alors nous en recauserons sérieusement.

« O’Hara mit Tim sur le doolie, sans trop de ménagements, mais tous les gars restèrent au pied de leurs lits, ce qui n’était pas signe d’innocence. Je cherchai partout ma culasse mobile, mais sans parvenir à la trouver. Je ne l’ai jamais retrouvée.

« — Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? que dit O’Hara en balançant à bout de bras la lampe de la véranda et regardant parmi la chambrée.

« Je n’avais pour O’Hara que haine et mépris, et je n’ai pas changé de sentiments, tout mort qu’il soit, mais malgré tout, je dois dire qu’il était brave. Il est en train de rôtir en purgatoire, mais je voudrais qu’il pût m’entendre : tandis qu’il restait à examiner la chambrée et que les gars frissonnaient sous son regard, j’ai vu qu’il était brave et il m’a plu alors.

« — Qu’est-ce que je vais faire ? que répète O’Hara.

« Et nous entendîmes dans la véranda une voix de femme douce et basse. C’était la femme de Slimmy : accourue au coup de feu, elle s’était assise sur un banc, quasi hors d’état de marcher.

« — Ô Denny !… mon petit Denny, qu’elle dit, est-ce qu’ils t’ont tué ?

« O’Hara examina de nouveau la chambrée et montra les dents jusqu’aux gencives. Puis il cracha sur le carreau.

« — Vous ne valez pas ça, qu’il dit. Rallumez-moi cette lampe, tas de chiens.

« Et là-dessus il s’éloigna. Je le vis sortir avec la femme de Slimmy : elle essayait avec son mouchoir d’enlever les taches de poudre sur le devant de sa tunique.

« — Tu es un homme brave, que je pensais, un homme brave et elle une mauvaise femme.

« Durant un moment personne ne dit mot. Ils étaient tous trop honteux pour parler.

« — Que pensez-vous qu’il va faire ? que dit enfin l’un d’eux. Il sait que nous en sommes tous.

« — Tu crois ? que je dis, de mon lit. Le type qui viendra me dire ça en face en attrapera. Je ne sais pas, que je dis, quelle diablerie souterraine vous avez combinée, mais d’après ce que j’ai vu je sais que vous êtes incapables de commettre un assassinat avec le flingot d’un autre… tant vous êtes capons et froussards. Je m’en vais dormir, que je dis, et vous pouvez me faire sauter la cervelle pendant que je dors.

« Mais je restai un bon moment sans dormir. Ça vous étonne ?

« Le lendemain matin on savait les nouvelles dans tout le régiment, et les hommes en racontaient de toutes les couleurs. O’Hara ne déclarait-il pas bel et bien que Vulmea s’était blessé dans la caserne en manipulant maladroitement son fusil à seule fin de se rendre compte du mécanisme. Et sur mon âme il eut l’audace de dire qu’il se trouvait justement là, et qu’il pouvait certifier que c’était un accident. Vous auriez pu renverser les types de ma chambrée avec une paille quand ils entendirent ça. Ils avaient eu de la chance que les gars étaient toujours à essayer de voir comment le nouveau flingot était fait : beaucoup même s’avisaient de faciliter la détente en fourrant des brins d’herbe ou autre chose dans la partie de la platine qui se voyait auprès de la gâchette. Elle n’était pas enfermée, dans les premiers modèles de ’tinis, et j’ai moi-même facilité la détente du mien à plusieurs reprises. Pour moi, une détente douce cela vaut dix points à la cible.

« — Je n’aurai pas cette niaiserie ! que dit le colonel. Je vais serrer la vis à Vulmea ! qu’il dit.

« Mais quand il le vit à l’hôpital tout enveloppé de pansements et gémissant, il changea d’avis :

« — Faites-en un convalescent avant terme, qu’il dit au docteur.

« Et il en fut fait ainsi de Vulmea, pour l’exemple. Avec ses gros pansements sanglants et sa figure toute froncée par en haut d’un côté, il fit plus que n’importe quelle punition pour empêcher les gars de tripoter l’intérieur de leurs flingots.

« O’Hara ne nous donna aucun motif de son mensonge, et les types de ma chambrée étaient trop heureux pour s’en informer, bien qu’il fît peser sur eux une rancune plus lourde que jamais. Un jour, cependant, il me prit à part très poliment, car il savait l’être quand il voulait.

« — Vous êtes un bon soldat, mais vous êtes un n. d. D. d’insolent, qu’il dit.

« — Pas de gros mots, sergent, que je dis, ou sinon je pourrais bien être insolent de nouveau.

« — Ça ne vous ressemble pas, qu’il dit, de laisser votre flingot dans le râtelier sans la clavette de culasse, car quand Vulmea a tiré, la clavette de culasse n’y était pas. J’aurais dû en trouver la cassure dans l’orifice des trous, qu’il dit.

« — Sergent, que je dis, le prix que votre vie aurait valu si la clavette de culasse avait été en place, sur mon âme ; ce serait tout juste celui de ma vie à moi si je vous disais qu’elle y était ou non. Soyez heureux que la balle n’y était pas, que je dis.

« — C’est vrai, qu’il dit, en se tirant la moustache ; mais vous avez beau être un rouspéteur, je ne crois pas que vous étiez du complot.

« — Sergent, que je dis, je serais capable d’ôter la vie à un homme en dix minutes à coups de poing si cet homme m’avait déplu ; car je suis un bon soldat, et je veux qu’on me traite comme tel, et tant que mes poings m’appartiendront ils seront assez forts pour toute besogne que j’ai à faire. Ils ne me sautent pas en arrière dans la figure ! que je dis, en le regardant entre les deux yeux.

« — Vous êtes un bon, qu’il dit, en me regardant aussi entre les deux yeux. (Et vrai, il avait l’air d’un fameux gaillard.) Vous êtes un bon, qu’il dit, et je souhaiterais, pour le simple agrément de la chose, de n’être pas sergent ou que vous ne soyez pas simple soldat ; et je vous prie de croire que je ne suis pas un capon quand je dis ça.

« — Je ne crois pas que vous en soyez un, que je dis. Je vous ai vu quand Vulmea a manié maladroitement son fusil. Mais, sergent, que je dis, acceptez que je vous donne un conseil à présent, parlant d’homme à homme, sans tenir compte des galons, bien que j’aie quelque droit de parler, vu ce que je suis par nature. Il ne vous est rien arrivé cette fois-ci, et vous aurez peut-être la même chance la prochaine fois, mais à la longue, aussi sûr que la femme de Slimmy est venue dans la véranda, je vous garantis qu’il vous arrivera malheur… et salement. Songez-y, sergent, que je dis : ça en vaut la peine.

« — Vous avez de l’audace, qu’il dit en respirant fort. Beaucoup d’audace. Mais j’en ai aussi. Allez votre chemin, soldat Mulvaney, et je suivrai le mien.

« Nous n’en dîmes pas davantage sur ce sujet ni alors ni plus tard, mais l’un après l’autre, il détacha les douze types de ma chambrée dans d’autres chambrées et les dispersa parmi les compagnies, car ils n’étaient pas d’une race faite pour les loger ensemble, et les officiers de compagnie le voyaient. Ils m’auraient tué dans la nuit, s’ils avaient su ce que je savais ; mais ils l’ignoraient.

« Et à la fin, comme je vous l’ai dit, O’Hara fut tué par Rafferty pour avoir blagué avec sa femme. Il alla son chemin trop bien… Eah, trop bien ! Droit à son but, sans regarder à droite ni à gauche il y alla, et puisse le Seigneur avoir pitié de son âme. Amen !

— Écoutez ! écoutez ! dit Ortheris, en indiquant la morale d’un geste de sa pipe. Et en voici aussi un qui a failli faire comme ce sacré Vulmea, le tout à cause de Mullins et d’un sacré bouton ! Mullins n’a jamais poursuivi une femme de sa vie. Mme Mullins, elle l’a vu un jour…

— Ortheris, m’empressai-je de dire, car les romans du soldat Ortheris sont trop osés pour être publiés, regardez au soleil. Il est six heures et un quart.

— Seigneur ! Trois quarts d’heure pour faire neuf kilomètres ! Il nous faudra courir comme des dératés !

Les Trois Mousquetaires regrimpèrent sur le pont et s’en furent hâtivement rejoindre la route de la garnison. Quand je les rattrapai, je leur offris deux étriers et la queue de mon cheval, qu’ils acceptèrent avec enthousiasme. Ortheris se tint à la queue, et dans cet équipage nous filâmes bon train parmi les ombres d’une route peu fréquentée.

À l’entrée de la caserne nous entendîmes un roulement de voiture. C’était la barouche du colonel, dans laquelle se trouvaient la femme et la fille dudit colonel. Je perçus un ricanement étouffé, et ma bête bondit en avant d’un pas plus léger.

Les Trois Mousquetaires s’étaient résorbés dans la nuit.



  1. Civière.