Trois Troupiers/La grande bordée de la classe

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 145-163).


LA GRANDE BORDÉE
DE LA CLASSE


Nous rentrons au pays, nous rentrons au pays,
Notre bateau est au rivage :
Emballe ton sac au dos,
Car nous ne reviendrons plus jamais.
Oh, ne te chagrine pas pour moi,
Ma bien-aimée Mary-Anne,
Car je t’épouserai quand même avec mes quatre sous,
Puisque je suis de la cla…asse !

Chanson de chambrée.


C’est terrible, ce qui est arrivé ! Mon ami le soldat Mulvaney, qui était retourné au pays sur le Serapis, son congé terminé, il n’y a pas très longtemps, est revenu dans l’Inde en qualité de civil ! C’est uniquement de la faute de Dinah Shadd. Elle ne pouvait supporter le misérable petit appartement, et son domestique Abdullah lui manquait plus qu’on ne saurait le dire. Le fait est que les Mulvaney étaient restés par ici trop longtemps, et qu’ils avaient perdu le contact de l’Angleterre.

Mulvaney connaissait un entrepreneur sur une de ces nouvelles lignes de l’Inde centrale, et il lui écrivit pour avoir du travail. L’entrepreneur répondit à Mulvaney que si celui-ci pouvait se payer le voyage il lui donnerait, en souvenir d’amitié, une équipe de coolies à commander. Le salaire était de soixante-quinze roupies par mois. Dinah Shadd dit à Térence que s’il n’acceptait pas elle lui ferait « une fameuse vie de purgatoire ». En conséquence, les Mulvaney s’en revinrent comme civils, ce qui était une grande et terrible déchéance ; mais Mulvaney s’efforçait de la déguiser, en disant qu’il était « colonel sur la ligne du chemin de fer, et personnage d’importance ».

Il m’écrivit, sur une formule de commande d’outils, pour m’inviter à aller lui faire visite, et je me rendis à son bungalow[1], une drôle de petite maisonnette, sur le bord de la voie. Dinah Shadd avait semé partout des pois, et la nature avait répandu toutes sortes de choses vertes alentour du lieu. Je ne vis en Mulvaney d’autre changement que celui du costume, lequel était déplorable, mais sans remède. Il m’apparut debout sur son wagonnet, haranguant les hommes d’équipe, et il tenait les épaules aussi cambrées que jadis, et son gros menton épais était toujours aussi bien rasé.

— Je suis un civil à présent, me dit Mulvaney. Sauriez-vous dire que j’ai jamais été un guerrier ? Ne me répondez pas, monsieur, car vous êtes en train d’hésiter entre un compliment et un mensonge. On ne peut plus tenir Dinah Shadd depuis qu’elle a une maison à elle. Entrez à l’intérieur, vous irez dans le salon boire du thé dans de la porcelaine, et puis nous boirons comme des chrétiens sous cet arbre-ci. Et vous, les nègres, trottez-vous ! Ce sahib est venu pour me voir, et c’est plus qu’il n’en fera jamais pour vous, si vous ne filez pas. Allez-vous-en, et continuez de remuer la terre, vivement, jusqu’au coucher du soleil.

Quand nous fûmes tous trois confortablement installés sous le gros sisham devant le bungalow, et que le premier feu des questions et réponses au sujet des soldats Ortheris et Learoyd et des temps et lieux d’autrefois se fut apaisé, Mulvaney me dit, méditatif :

— Oui, c’est superbe qu’il n’y ait pas de revue demain, et pas de crétin de caporal pour vous en dire de son cru. Et malgré tout, je ne sais pas. Il est dur d’être quelque chose qu’on n’a jamais été et qu’on n’a jamais eu l’intention d’être, et d’avoir tout son passé enfermé avec ses papiers. Mais bah ! je deviens gâteux, et c’est la volonté de Dieu qu’un homme ne doit pas servir sa reine à temps et à perpétuité.

Il se servit un nouveau coup de grog, et lâcha un énorme soupir.

— Laissez pousser votre barbe, Mulvaney, lui dis-je, et alors vous ne serez plus troublé par ces idées. Vous serez un civil véritable.

Dinah Shadd m’avait confié dans le salon son désir d’amener Mulvaney à laisser pousser sa barbe. « Ça donne l’air tellement civil », me dit cette pauvre Dinah qui détestait de voir son mari regretter son ancienne existence.

— Dinah Shadd, tu es une honte pour un honnête homme tout rasé, dit Mulvaney, sans me répondre directement. Laisse pousser ta barbe sur ton menton à toi, ma chérie, et ne t’occupe pas de mon rasoir. Il n’y a plus que lui pour me garder du déshonneur. Si je ne me rasais plus je serais tourmenté par une soif abominable ; car rien ne dessèche le gosier autant qu’une grande barbiche de chèvre qui vous pendille sous le menton. Tu voudrais donc que je boive tout le temps, Dinah Shadd ? À ce propos-là, tu me laisses à sec maintenant. Fais-moi voir un peu ce whisky.

On lui passa le whisky et il le rendit, mais Dinah Shadd, qui venait de se montrer tout aussi empressée que son mari à me demander des nouvelles des anciens amis, me navra en me disant :

— J’ai honte pour vous, monsieur, que vous soyez venu jusqu’ici (et pourtant les saints savent que vous êtes aussi bienvenu que le jour quand vous venez !) et que vous mettiez la cervelle à l’envers à Térence avec vos bêtises au sujet… au sujet de ce qu’il vaut beaucoup mieux oublier. Il est civil à présent, et vous n’avez jamais été autre chose. Ne pouvez-vous pas laisser l’armée tranquille ? Cela ne vaut rien pour Térence.

Je cherchai un asile auprès de Mulvaney, car Dinah Shadd avait son petit caractère à elle.

— Ça va… ça va, dit Mulvaney. C’est seulement une fois par hasard que je peux parler de l’ancien temps.

Puis, s’adressant à moi :

— Vous dites que Baguettes-de-Tambour se porte bien, et sa dame aussi. Je ne me suis jamais rendu compte à quel point j’aimais ce garçon avant d’être éloigné de lui et de l’Asie. (On avait surnommé Baguettes-de-Tambour le colonel commandant l’ancien régiment de Mulvaney.) Allez-vous le revoir ? Oui ? Bien. Alors dites-lui (et les yeux de Mulvaney se mirent à clignoter), dites-lui que le soldat…

— Non, Térence, que monsieur, interrompit Dinah Shadd.

— Que le diable et tous ses anges et le firmament céleste emportent ton « monsieur » et le péché de m’avoir fait jurer à cause de toi, Dinah Shadd ! Soldat, je vous répète. Que le soldat Mulvaney lui présente ses meilleurs respects, et que sans moi les derniers hommes de la classe seraient encore à se flanquer des peignées sur le chemin de la mer.

Il se carra dans son fauteuil, ricana, et se tut.

— Madame Mulvaney, dis-je, veuillez emporter le whisky et ne lui en donnez plus tant qu’il n’aura pas raconté l’histoire.

Dinah Shadd escamota subtilement la bouteille, tout en disant :

— Ce n’est pas une histoire dont il y ait de quoi être fier.

Pris ainsi entre deux feux, Mulvaney s’exécuta :

— C’était jeudi dernier. Je me baladais sur le talus avec les équipes (j’ai appris aux croquants à se mettre au pas et à cesser de brailler) quand un piqueur accourt vers moi, avec à peu près cinq centimètres de pan de chemise noués autour de son cou, et dans le regard une expression de détresse.

« — Sahib, qu’il me dit, il y a un régiment et demi de soldats là-haut à la bifurcation, qui font les quatre cents coups à tout et à chacun ! Ils ont voulu me pendre avec ma chemise, qu’il dit, et ce ne sera plus que meurtre et pillage et violence dans le pays avant la tombée de la nuit ! Ils disent qu’ils sont venus jusqu’ici pour nous faire grouiller. Qu’allons-nous faire de nos femmes ?

« — Amenez mon wagonnet, que je dis ; j’en ai le cœur qui languit dans ma poitrine, du désir de jeter un coup d’œil sur quelqu’un portant l’uniforme de la reine. Amenez mon wagonnet, et que six hommes des plus gaillards me véhiculent en vitesse.

— Et il a mis son habit des dimanches ! fit Dinah Shadd d’un ton de reproche.

— C’était pour honorer la Veuve. Je ne pouvais faire moins, Dinah Shadd. Mais avec tes digressions tu interromps le cours de mon récit. As-tu jamais songé à ce dont j’aurais l’air si je me rasais non seulement le menton mais aussi le crâne ? Note ça dans ta mémoire, ma petite Dinah.

« Je remontai la voie dans mon wagonnet l’espace de six milles, à seule fin de jeter un coup d’œil sur ce détachement ! Je savais, moi, que c’étaient des hommes libérés qu’on renvoyait au pays, car il n’y a pas de régiment par ici, ce qui est bien regrettable.

— Remercions-en la sainte Vierge ! murmura Dinah Shadd.

Mais Mulvaney ne l’entendit pas.

— Je me dépêchai tant que je pus. Arrivé à un quart de lieue environ du camp de repos, j’entends le chahut que faisaient les hommes, et, sur mon âme, je reconnais la voix de Peg Barney, qui mugissait comme un bison qui a la colique. Vous vous souvenez de Peg Barney, qui était de la compagnie D, un gringalet roux et poilu avec une cicatrice sur la mâchoire ? Peg Barney, qui l’an dernier a déblayé la réunion anniversaire des Voltigeurs Bleus à coups de balai de cuisine ?

« Je compris alors que c’était la classe de mon vieux régiment ; et j’en eus bien du chagrin pour le gars qui l’avait sous ses ordres. Nous avons toujours été une collection pas commode. Vous ai-je jamais raconté comment Horker Kelley est allé au bloc, nu comme Phébus Apollon, emportant sous son bras les chemises du caporal et de l’escouade ? Et lui, encore, c’était un homme doux ! Mais je divague. C’est une honte aussi bien pour les régiments que pour l’armée d’envoyer des petits gamins d’officiers pour conduire un détachement de robustes gars affolés par la boisson et par la joie de quitter l’Inde, et sans qu’on puisse jamais donner une punition en cours de route, depuis la garnison jusque sur le quai ! Ça, c’est absurde. Tant que je fais mon temps, je suis sous le coup du code militaire, et à cause de lui on peut me flanquer au clou. Mais quand j’ai fini mon temps, je suis de la réserve, et le code militaire n’a plus de prise sur moi. Un officier ne peut rien faire à un homme libéré, si ce n’est le consigner à la caserne. C’est un règlement sage, car un homme libéré n’a plus la moindre caserne, puisqu’il est en route tout le temps. C’est un règlement de Salomon que celui-là. Je voudrais bien connaître l’individu qui l’a fabriqué. Il est plus facile d’amener des poulains depuis la foire aux chevaux de Kibberen jusqu’à Galloway que de mener un mauvais détachement de libérés sur une distance de dix milles. D’où ce règlement, de crainte que les hommes ne soient molestés par leur petit gamin d’officier. Enfin n’importe. À mesure que mon wagonnet approchait du camp de repos, le sabbat devenait plus farouche, et plus sonore la voix de Peg Barney. « Va bien que je suis ici, que je me dis en moi-même, car à lui tout seul Peg donne du fil à retordre à deux ou trois. » Il était, je le savais bien, plein comme une bourrique.

« Vrai, il était beau à voir, ce camp de repos ! Les cordes des tentes étaient toutes de guingois, et les piquets avaient l’air aussi ivres que les hommes : cinquante qu’ils étaient… les balayures, les rinçures, et les vidures du diable de mon vieux régiment. Je vous le garantis, monsieur, de votre vie entière vous n’avez jamais vu des gens plus saouls qu’eux. Comment un détachement de libérés fait-il pour s’enivrer ? Comment une grenouille fait-elle pour devenir grosse ? Ils absorbent par les pores de leur peau.

« J’avise Peg Barney assis par terre en chemise, un pied chaussé et l’autre nu, qui cognait avec sa botte sur la tête d’un piquet et chantait à réveiller les morts. Mais ce n’était pas une chanson convenable qu’il chantait. C’était la messe du diable.

« — Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je.

« — Quand un mauvais gars quitte l’armée, il chante la messe du diable pour célébrer son bon débarras ; et cela signifie qu’il blasphème tout le monde depuis le général en chef jusqu’au caporal de chambrée, pis qu’on ne l’a jamais entendu de sa vie. Il y a des hommes qui savent jurer à faire roussir le gazon vert. Avez-vous jamais entendu la Malédiction dans une loge orangiste ? La messe du diable est dix fois pire, et Peg Barney la chantait, tout en cognant avec sa botte sur la tête du piquet pour chaque personne qu’il maudissait. Il avait une voix formidablement puissante, ce Peg Barney, et c’était un rude jureur, même à l’état de sang-froid. Je m’arrêtai devant lui, et ce n’était pas seulement par la vue que je pouvais constater que Peg Barney était plein comme un œuf.

« — Bonjour, Peg, que je lui dis, profitant de ce qu’il reprenait haleine après avoir maudit l’adjudant-général. J’ai mis mon habit des dimanches pour venir te voir, Peg Barney, que je lui dis.

« — Alors, enlève-le donc, que dit Peg Barney en brandissant sa botte ; enlève-le et danse, espèce de sale pékin !

« Là-dessus il commence à maudire le vieux Baguettes-de-Tambour, et il était si plein qu’il en oubliait le major de brigade et le juge-avocat-général.

« — Tu ne me reconnais pas, Peg ? que je dis.

« Mais je sentais mon sang s’échauffer en moi, d’être traité de pékin.

— Et dire que c’est un homme convenable et marié ! se lamenta Dinah Shadd.

— Non, je ne te reconnais pas, que me dit Peg, mais ivre ou non je t’arracherai la peau du dos avec une pelle quand j’aurai fini de chanter.

« — Comment peux-tu dire ça, Peg Barney, que je dis. C’est clair comme du jus de boudin que tu m’as oublié. Je vais t’aider à réveiller tes souvenirs.

« Là-dessus j’étale Peg Barney, botte et tout, et j’entre dans le camp. Quel hideux spectacle !

« — Où est l’officier chef de ce détachement ? que je dis à Scrub Greene, le plus abject petit ver de terre qu’on ait jamais vu marcher sur deux pieds.

« — Il n’y a pas d’officier ici, espèce de vieux cuistot, que dit Scrub ; nous sommes en république, crénom !

« — Ah, vous y êtes ? que je dis ; alors moi je suis le dictateur O’Connell, et voilà pour t’apprendre la politesse et à fermer ta boîte à ordures.

« Là-dessus j’étale Scrub Greene et je m’en vais à la tente de l’officier. C’était un nouveau petit gamin… un que je n’avais pas encore vu. Il était assis dans sa tente, faisant semblant d’ignorer le raffut.

« Je le saluai… mais il s’en était fallu d’un cheveu que je lui donne une poignée de main en entrant. Ce fut l’épée suspendue au mât de la tente qui m’en empêcha.

« — Je ne peux pas vous aider, monsieur ? que je lui dis. C’est un turbin d’homme fait qu’on vous a donné là, et vous aurez besoin d’aide avant le coucher du soleil.

« Il avait du cœur au ventre, ce petit ; et c’était un vrai gentleman.

« — Asseyez-vous, qu’il dit.

« — Pas devant mon chef, que je dis.

« Et je lui expose mes états de service.

« — J’ai entendu parler de vous, qu’il dit. Vous avez pris la ville de Lungtungpen tout nu.

« Vrai, que je pense, voilà bien l’honneur et la gloire » ; car c’est le lieutenant Brazenose qui a fait ce coup-là.

« — Je suis à votre disposition, monsieur, que je dis, si je puis vous servir à quelque chose. On n’aurait jamais dû vous envoyer avec la classe. Sauf votre respect, que je dis, il n’y a que le lieutenant Hackerston de mon vieux régiment qui soit capable de mener une classe libérée.

« — Je n’ai jamais encore eu sous mes ordres des hommes comme ceux-ci, qu’il dit, en jouant avec les plumes sur la table ; et je vois que d’après les règlements…

« — Fermez les yeux sur les règlements, monsieur, que je dis, tant que les troupiers ne seront pas en mer. D’après les règlements vous devez les tenir pour la nuit, ou bien ils vont courir sus à mes coolies et mettre le tremblement dans la moitié du pays. Êtes-vous sûr de vos sous-offs, monsieur ?

« — Oui, qu’il dit.

« — Bon, que je dis, ça va barder avant la nuit. Et vous êtes en marche, monsieur ?

« — Jusqu’à la prochaine gare, qu’il dit.

« — Encore mieux, que je dis ; ça va barder dur.

« — On ne peut pas être trop sévère pour une classe libérée, qu’il dit : le grand point est de les mettre à bord.

« — Parole, vous savez déjà la moitié de votre leçon, monsieur, que je dis, mais si vous vous attachez aux règlements vous ne les mettrez jamais à bord, jamais. Ou il ne leur restera plus un lambeau d’équipement à eux tous quand vous y arriverez.

« C’était un brave petit gamin d’officier. Afin de lui remonter le moral, je lui racontai ce que j’avais vu une fois dans une classe libérée, en Égypte.

— Qu’est-ce que c’était, Mulvaney ? interrompis-je.

— Cinquante-sept hommes assis sur la berge d’un canal, à rire d’un pauvre petit officier fait comme un torchon qu’ils avaient forcé à entrer dans le jus et à tirer les effets des bateaux pour leurs Altesses souveraines. Cela rendit mon gamin d’officier fou d’indignation.

« — Vous emballez pas, monsieur, que je dis. Vous n’avez pas encore pris en main votre détachement depuis votre départ de la garnison. Attendez la nuit et ce sera pour vous le moment d’agir. Avec votre permission, monsieur, je vais visiter le camp et parler à mes anciens camarades. Ce n’est pas la peine d’essayer d’arrêter la diablerie à présent.

« Là-dessus je m’en vais parmi le camp et me présente à chaque homme assez de sang-froid pour se souvenir de moi. J’étais quelqu’un dans l’ancien temps, et les gars étaient tous heureux de me voir… à l’exception de Peg Barney, qui avait l’œil comme une tomate depuis cinq jours sur le marché et le nez à l’avenant. Ils arrivèrent de tous côtés pour me serrer la main, et je leur dis que j’étais dans une entreprise particulière, avec un revenu à moi, et un salon qui faisait concurrence à celui de la reine, et avec mes mensonges et mes histoires et toutes mes bêtises je les tins tranquilles de façon ou d’autre, en parcourant le camp. Mais ça allait mal, même alors que j’étais l’ange de la paix.

« Je parlai à mes anciens sous-offs — eux étaient de sang-froid — et à nous tous ensemble nous vînmes à bout de faire rentrer en temps voulu les hommes de la classe dans leurs tentes. Puis le petit gamin d’officier fait sa ronde, aussi honnête et poli que possible.

« — Mauvais gîte, les gars, qu’il dit, mais vous ne pouvez vous attendre à être logés aussi bien qu’à la caserne. Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. J’ai fermé les yeux aujourd’hui sur beaucoup de vilains tours, mais maintenant je ne veux plus de ça, il faut que ça finisse.

« — Et nous non plus. Viens boire un coup, mon fiston, que lui dit Peg Barney, titubant sur place.

« Mon petit gamin d’officier se contint.

« — Tu es un porc maussade, dis donc, toi, que dit Peg Barney.

« Je vous ai dit que mon petit officier avait du cœur au ventre. Il envoie un droit à Peg Barney tout juste sur l’œil que j’avais poché à notre première rencontre. Peg alla rouler en travers de la tente.

« — Flanquez-le aux piquets, monsieur, que je dis tout bas.

« — Flanquez-le aux piquets ! que dit tout haut mon petit officier, tout comme si on était à la revue de bataillon et qu’il recevait le mot d’ordre du sergent.

« Les sous-offs vous empoignent mon Peg Barney — il hurlait entre leurs mains, le bougre — et en trois minutes il était amarré dehors… le menton par en bas, serré à bloc… sur son ventre, un piquet de tente à chaque bras et à chaque jambe, jurant à faire pâlir un nègre.

« Je prends un piquet et je l’enfonce dans son vilain mufle.

« — Mords là-dessus, Peg Barney, que je dis. Il va geler, cette nuit, et tu auras besoin de distraction jusqu’au matin. N’étaient les règlements, c’est sur une balle que tu mordrais maintenant dans la prison[2], Peg Barney, que je dis.

« Tout le détachement était sorti des tentes, pour venir voir mettre Barney aux piquets.

« — C’est contraire aux règlements ! Il l’a frappé ! piaille Scrub Greene, qui a toujours été un raisonneur.

« Et quelques-uns des hommes font chorus avec lui.

« — Mettez cet homme aux piquets ! dit mon petit officier sans perdre son calme.

« Et les sous-offs arrivent et mettent aux piquets Scrub Greene aux côtés de Peg Barney.

« Je voyais que le détachement se rassemblait. Les hommes restaient là sans savoir que faire.

« — Allez à vos tentes ! que dit mon petit officier. Sergent, mettez une sentinelle auprès de ces deux hommes.

« Les hommes rentrèrent dans leurs tentes comme des chacals, et le reste de la nuit se passa sans aucun bruit. On n’entendait que le pas de la sentinelle auprès des deux lascars, et Scrub Greene qui pleurait à chaudes larmes comme un gosse.

« La nuit était glacée, et, vrai, ça calma Peg Barney.

« Juste avant le réveil, voilà mon petit officier qui sort et qui dit :

« — Détachez-moi ces hommes et renvoyez-les à leurs tentes !

« Scrub Greene s’en alla sans dire un mot, mais Peg Barney, raide de froid, se tint comme un mouton, essayant de faire comprendre à son chef qu’il regrettait d’avoir fait l’imbécile.

« Quand le détachement se remit en marche, plus personne ne pipait, et je n’entendis pas l’ombre d’un mot au sujet de l’ « illégalité ».

« Je m’approchai du vieux sergent-major et lui dis :

« — Je peux mourir heureux, que je lui dis. J’ai vu un brave aujourd’hui !

« — C’est un brave, que dit le vieux Hother. Le détachement est raide comme un hareng. Ils vont tous descendre jusqu’à la mer comme des agneaux. Ce petit gars a autant de cœur au ventre que toute une garnison de généraux.

« — Amen, que je dis, et que la bonne chance l’accompagne partout où il ira, sur terre et sur mer. Vous me ferez savoir comment le détachement s’en est tiré.

« Et savez-vous comment ils s’en sont tirés ? Ce petit gars, je l’appris par une lettre de Bombay, vous les asticota jusqu’au quai, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils avaient leur esprit à eux. Depuis le moment où je les perdis de vue jusqu’à celui où ils furent dans l’entrepont, pas un seul d’entre eux ne fut plus ivre qu’il n’est honnête. Et, par le sacro-saint code militaire, en arrivant à bord ils l’acclamèrent à en perdre la voix, et cela, notez, ce n’est pas arrivé de mémoire d’homme à un détachement de la classe. Faites attention à ce petit gars d’officier. Il a du cœur au ventre. Ce n’est pas le premier gamin venu qui aurait envoyé les règlements au diable et étalé Peg Barney sur un signe d’une vieille carcasse abîmée et délabrée comme moi. Je serais fier de servir sous ses…

— Térence, tu es un civil, glissa Dinah Shadd, en manière d’avertissement.

— Je le suis… c’est entendu. Est-il vraisemblable que je puisse l’oublier ? Mais quand même c’était un fameux petit gars, et je ne suis qu’un remueur de glaise avec une tête sur mes épaules. Le whisky est dans le coffre à côté de vous, monsieur. Si vous le voulez bien, nous allons boire à la santé de mon vieux régiment… trois doigts… debout !

Et nous bûmes.



  1. Bungalow : maison à l’européenne, dans l’Inde.
  2. In the thriangles. Dans le local où l’on donne le fouet aux prisonniers.