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Trois parmi les autres/06

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Éditions du Rocher (p. 55-73).

VI

La première journée passa très vite, avec ses heures fraîches, ses heures chaudes, ses chants de coq, ses bruits d’eau.

Les trois amies balayaient, nettoyaient, chassaient des mites. L’odeur de poussière et de plâtre moisi qui rampe comme une larve dans les maisons inhabitées cédait à l’encaustique et aux courants d’air. Un torchon noué autour de la tête, les jeunes filles s’amusaient beaucoup. Cela leur semblait un jeu de reprendre volontairement les vieilles servitudes féminines pour entretenir ce qu’elles appelaient déjà « leur domaine ».

C’était aussi une satisfaction de voir la tête déconfite de la mère Garrottin, aux aguets derrière ses vitres. Antoinette avait trouvé dans le village une femme sourde et un peu idiote qui consentait à faire leur vaisselle. Ce cauchemar écarté, tout devenait plaisant.

Vint l’heure délicate, expressive entre toutes, où le soleil, en disparaissant, laisse voir la clarté du ciel et le relief de la terre, où les plantes recolorées rayonnent d’un intense plaisir de vivre avant leur effacement dans la nuit, où l’air transparent et sonore transporte loin la voix des cloches. Dans les âmes les plus endurcies, l’enfant endormi s’éveille avec une petite fièvre, désir ou crainte, réclame les fées, le cinéma, la volupté, la prière.

Elles sortirent toutes les trois pour aller chercher le lait à la ferme. Dans le village, Antoinette échangeait des bonjours, serrait des mains, répondait aux exclamations prévues. On regardait les deux sœurs avec une curiosité un peu ironique à cause de leur beauté, de leurs robes claires, de leurs petits souliers.

Comme elles suivaient la route caillouteuse, la pétarade et le chant montant d’un moteur qui gravit une côte vinrent frapper Suzon au cœur. Si c’était l’auto bleue ? Pendant quelques secondes, elle en fut certaine, tant l’éventualité lui paraissait naturelle. Elle disposait du hasard comme Aladin du génie de la lampe. Les échecs n’entamaient pas sa confiance : quand le génie n’obéissait pas à ses ordres, c’est qu’il était occupé ailleurs — partie remise.

Une forte motocyclette les dépassa, montée par un grand diable vêtu d’un imperméable, botté de cuir, dont on voyait seulement la barbe noire et deux yeux bleus très clairs sous un petit chapeau de toile beige, semblable à la coiffure des chasseurs de canards.

La motocyclette prit le virage de gauche qui montait vers l’église, stoppa devant la porte de la cure. Un tumulte d’aboiements et de joyeux sanglots s’éleva de l’autre côté du mur.

— La paix ! dit le motocycliste d’une voix puissante, avec l’accent du terroir bourguignon.

Il s’était baissé, cueillait sous son imperméable trois ou quatre pinces de blanchisseuse. Le bas d’une soutane retomba, recouvrit les bottes. Les jeunes filles le regardaient de loin avec un peu d’étonnement.

La porte à peine ouverte, trois chiens bondirent sur l’arrivant.

— Ça, c’est drôle ! s’écria Suzon et elle s’arrêta court.

Un bouledogue blanc, semblable à Siki, moins le collier de crin, dressait son torse de crapaud contre les jambes du maître en frétillant de l’arrière-train.

Plus véhéments, une chienne épagneule et un berger belge aux oreilles pointées sautaient de toute leur force, retombaient, sautaient encore jusqu’à la barbe noire.

— Assez ! tonna le maître. Coucher, Paillasse ! À bas, Rigoletto ! À bas, Tosca ! Coucher ! Coucher !

Il leva la main. Les chiens rampaient en gémissant. L’épagneule, la tête à ras de terre, levait sur son maître un regard d’esclave amoureuse.

— Oui, ma Tosca, dit l’homme en caressant sa tête bouclée. Oui, ma Totoche, c’est moi. Sages, sages, mes amis…

La porte de la cure se referma sur le groupe tumultueux.

— Qu’est-ce qui est drôle ? demanda Antoinette à Suzon.

— Ce curé. Tu ne trouves pas que c’est un drôle de curé ?

D’avoir vu ce chien pareil à Siki, cela lui donnait une petite chaleur agréable, comme si la chose indéfinie qu’elle attendait avait fait un pas au-devant d’elle. Le secret renforçait son plaisir, Elle dédia un regard de gratitude au coteau bleu de vignes, au ciel lointain, tout doré.

Annonciade s’extasiait sur la beauté des yeux de l’épagneule. Elle aimait les chiens à en déraisonner.

— Avoir une bête comme ça, disait-elle, c’est le bonheur !

— Avez-vous entendu, remarqua Suzon, comme il parlait à sa chienne ? Tout à fait comme à une femme…

L’entrée des jeunes filles dans la cour de la ferme provoqua une grande panique de volailles. Sur le toit brun, les pintades menaient un vacarme hystérique. Les pigeons rentraient au gîte en froissant l’air. Tant de bruits d’ailes, les reflets métalliques du plumage des canards, le bleu moisi et l’écarlate des dindons, environnaient cette grande maison flanquée d’une tour d’une abondance royale.

Royale était la fermière, qui possédait maison de ville et maison des champs et traitait les chanoines à sa table. Un bourrelet de cheveux châtains la coiffait comme feu l’impératrice de Russie et sa haute, robuste carcasse eût avantageusement figuré à un sacre. Elle n’avait pas son pareil pour délivrer une vache, faisait manœuvrer ses fils et ses valets d’un seul regard de ses yeux bleus inexorables et parlait toujours d’un ton doux en arrondissant la bouche le plus possible pour flûter les sons.

Elle fit mine de ne pas voir la timbale que Suzon balançait au bout de son bras et s’avança de trois pas à la rencontre des jeunes filles avec une dignité affable, indiquant par là qu’elle interprétait leur visite comme la démarche de pure politesse qui lui était due.

Antoinette comprit l’indication, présenta ses amies dans les formes. Elles firent salon dans une pièce basse, terriblement astiquée, décorée d’almanachs et qui sentait un peu la colle. Mme Poyet, d’une main ferme et mesurée, leur versait de la liqueur de prunelle.

Après révocation rituelle des souvenirs, les : « Comment va monsieur votre père ? » et les : « Nous n’avons pas oublié votre chère maman, » qu’il lui fallut subir avec reconnaissance, Antoinette orienta la conversation vers les sujets neufs :

— Je crois bien que nous avons rencontré M. le curé en venant vous voir.

Un sourire détendit la bouche serrée de Mme Poyet tandis que ses yeux restaient durs.

— Je serais étonnée, insinua-t-elle finement, que vous l’eussiez rencontré à pied.

— En effet, madame Poyet, en effet. M. le curé était à motocyclette. Il avait un cache-poussière beige, un chapeau de même couleur, une grande barbe noire et des bottes.

— Alors, c’est bien lui, dit Mme Poyet en riant à petits coups d’un air indulgent. Mon Dieu, mon Dieu, qu’il est original…

— Il a plutôt l’air d’un chasseur que d’un curé, remarqua Suzon.

Mme Poyet flûta sa phrase au ralenti pour souligner l’inconvenance de cette remarque un peu brutale :

— M. le curé est un grand chasseur, mademoiselle. Cela est permis. À quoi s’occuperait, dans ce pauvre village, un homme jeune et qui a fait la guerre…

— Qu’il a de beaux chiens ! s’écria Annonciade. L’épagneule surtout…

— La Tosca, parfaitement. Tosca, Paillasse et Rigoletto. M. le curé est un grand amateur de musique d’opéra. Oh ! de musique sacrée également. Il a un baryton de toute beauté, qui manque seulement un peu de discipline. C’est un entraîneur de premier ordre pour notre chorale des Vaillantes. Pendant le mois de Marie elles ont fort bien chanté l’Ave Maris Stella. Mais je préfère encore entendre M. le curé en solo. C’est un vrai régal.

— Gagny est vraiment favorisé, à ce que je vois. Monseigneur vous a gâtés en vous envoyant M. l’abbé… quel nom ?

— M. l’abbé Graslin. Mais oui, certes, en un sens, Monseigneur a fait un heureux choix. M. le curé a certainement de grandes qualités. De trop grandes qualités, dirai-je peut-être, pour un petit village…

— Ne les apprécierait-on pas à leur valeur ?

— Mon Dieu, il est certain qu’on les apprécie. Mais pour reprendre votre expression, mademoiselle Antoinette, je ne sais si on les apprécie tout à fait à leur valeur. Il faudrait que M. le curé fût entouré d’esprits sensibles à la beauté du culte, comme vous et moi. Au lieu qu’ici… En un mot, comme me disait récemment M. le chanoine de Montrichet : « Nos bonnes gens aimeraient mieux qu’il fût un peu moins liturgique et un peu plus eucharistique… »

Le regard de Mme Poyet fit le tour des trois visages, comme le rayon d’un phare bleu :

« Je n’ai pas besoin de vous demander de ne pas répéter le mot de M. le chanoine de Montrichet. Que cela reste entre nous, n’est-ce pas ? Mais vous verrez, M. Mle curé est un homme charmant, je suis sûre qu’il vous plaira… Allez donc lui rendre visite de ma part. Il vous montrera ses petits chiens.

— Il a des petits chiens ? s’écria Annonciade. Oh ! qu’ils doivent être amours !

— Les petits chiens de Tosca, mais oui, mademoiselle. M. le curé fait de l’élevage pour augmenter ses revenus. Ces pauvres prêtres ont si peu de ressources dans nos campagnes…

Comme les jeunes filles prenaient congé, Mme Poyet remarqua négligemment :

— La mère Garrottin n’est pas venue chercher votre lait aujourd’hui.

— Elle a sans doute oublié, répondit Antoinette. Pour plus de sûreté, nous le prendrons nous-mêmes tous les soirs.

— Eh bien, voulez-vous l’emporter tout de suite ? Je vais vous prêter un récipient…

— Justement, je crois que nous avons une timbale.

— Alors c’est parfait, flûta Mme Poyet. La servante va vous la remplir. Bonsoir, mesdemoiselles, au plaisir de votre prochaine visite…

— Qu’est-ce que c’est que cette comédie de la timbale ? souffla Suzon en sortant.

Antoinette lui fit la psychologie de la souveraine villageoise.

— Quel numéro ! conclut la gamine.

Annonciade renforça :

— Un vrai numéro…

— On va voir les petits chiens ?

— Allons d’abord poser la timbale. Si elle a paru déplacée chez la fermière, qu’est-ce que ça serait chez le curé !

Au moment de sonner à la porte de la cure, Suzon fit signe d’attendre et se prit les côtes à deux mains en donnant tous les signes d’un fou rire irrésistible.

— Ça va, dit Annonciade avec impatience. Ne fais pas la dinde…

- Je t’ assure que je n’en peux plus, haleta Suzon.

Mais comme Antoinette avait sonné et qu’un pas approchait, elle se calma instantanément. L’abbé Graslin leur parut encore plus grand que tout à l’heure. De la ceinture de sa soutane à ses pieds, il y avait une distance invraisemblable. Malgré le noir espagnol de sa barbe et de ses cheveux taillés en brosse, il avait les yeux clairs d’un homme du Nord, bleus comme la fleur de chicorée, et le nez court, retroussé et charnu du bout d’un mousquetaire de Jordaens. Sa bouche, mangée par la barbe, paraissait trop mince pour son visage, mais il avait une expression franche et gaie, un air de brutalité candide. La Bourgogne, qui avait coloré son nez et les fibrilles rouges de ses pommettes, chantait dans son accent.

Le curé mousquetaire accueillit ses trois visiteuses aux bras nus avec un naturel qui déconcerta Suzon. Elle tourna toutes ses grâces vers Rigoletto, le bouledogue à l’émouvante ressemblance, tandis qu’Annonciade, à quatre pattes, marmottait mille folies et frottait le ventre rose et mouillé de pisse des petits chiens de Tosca.

— Monsieur le curé, demanda Antoinette qui contemplait ce tableau, nous feriez-vous la faveur de nous vendre un de vos petits chiens ?

— Ah ! vous n’avez pas de chance, mademoiselle. Je viens tout à l’heure de promettre le dernier aux MM. Dornain.

— Les Dornain ? Ils sont toujours à Frangy ?

— Oui… Vous les connaissez ?

— Je les ai beaucoup connus autrefois, mais nous nous sommes perdus de vue.

— M. Bertrand m’a acheté l’année dernière le frère de mon bouledogue.

— Le frère de Rigoletto ? demanda Suzanne d’un ton détaché. Est-il aussi blanc que lui ?

— Blanc comme un champignon. Ils l’ont appelé Siki. C’est vrai qu’il a l’air d’un boxeur nègre qui serait devenu blanc, comme dit Bertrand Dornain. Ah ! c’était une belle portée. J’ai vendu la mère à M. le comte de Saint-Albin. Celui-là, je le garde pour les saillies, il est tellement racé…

— Le comte ? demanda Suzanne, qui s’attira un regard foudroyant de sa sœur.

— Non, le chien, répliqua le curé-mousquetaire en riant à belles dents.

Suzon lui fit écho. Elle était saisie d’une folie de gaieté et de bravade. Bertrand Dornain ! Le frère de Rigoletto ! Et les autres qui ne savaient rien ! C’était trop beau.

— Alors, monsieur le curé, vous n’avez rien pour nous ? Pas le plus petit marmot de chien ?

Le curé parut réfléchir.

— Vous tenez absolument à la race ?

— Est-ce que tu tiens à la race, Annonciade ?

— Mais, dit Annonciade, je ne sais pas… Ce n’est pas pour moi que tu veux ?…

— Mais si, c’est pour toi. Tu seras la mère, Suzon la tante et moi la marraine.

-— Mâtin ! s’écria l’abbé Graslin, voilà un gosse qui ne manquera pas de nourrices. Écoutez : si vous voulez faire une adoption, je m’en vais vous donner le bâtard de Tracy.

Le bâtard de Tracy était enfermé dans la remise, à l’abri des entreprises de Rigoletto, qui ne pouvait le souffrir. Il jouait innocemment à déchirer sa corbeille, pour se faire les dents. C’était un chiot de trois mois environ, tacheté comme un braque, avec le corps et les pattes d’un basset.

L’abbé Graslin expliqua que la mère de ce chien, une bleue d’Auvergne de toute beauté, appartenait à M. de Tracy, un châtelain du voisinage. Elle avait rapporté d’une escapade vulgaire cette portée de bâtards. M. de Tracy, qui était absent lorsqu’elle mit bas, entra dans une telle fureur en voyant la portée qu’il fusilla sa chienne et fit noyer les chiots à la rivière.

— Quelle brute 1 cria Annonciade, dressée sur ses petits pieds comme une bergeronnette en furie.

— Ah ! mademoiselle, dit le curé, il faut comprendre la mentalité d’un cynophile. Une chienne qui a été couverte par un salaud de chien sans pedigree est perdue pour la reproduction. On risque toujours d’avoir des bâtards par la suite. C’est une perfection gâchée.

— Qu’est-ce que ça fait ? s’écria la petite en serrant le chiot contre elle. Mon coco, lui murmurait-elle à l’oreille, mon trésor, il a tué ta mère, cette brute d’homme. Mais tu seras vengé, tu verras, ça lui portera malheur, bien sûr, oui, ma beauté…

— Beauté n’est pas le mot, dit le curé en riant. Au point de vue race, il est affreux.

— Je me fiche de votre race et de vos cynophiles, répliqua Annonciade avec un regard noir.

« Tiens ! Tiens ! pensa Antoinette enchantée. Quand elle aura des petits, la brebis saura mordre. Les MM. de Tracy peuvent y venir ! »

Elle-même, qui ne disait mot et conservait son air calme, se délectait à imaginer qu’elle avait M. de Tracy en face d’elle et lui crachait à la figure : « Voilà pour la chienne ! »

Le curé riait de plus belle :

— Vous vous entendriez bien avec Mme de Tracy, mademoiselle.

— (Ah ! il y a une Mme de Tracy ? Encore une qui doit avoir la vie drôle !)

— …C’est elle qui a sauvé cette malheureuse bête, je ne sais trop pourquoi, et qui m’a prié de m’en charger, sans rien dire à son mari.

— (Naturellement… Pauvre femme ! Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire pour l’aider à se venger ?)

— Je ne pouvais pas lui refuser ça, vous comprenez. Je déjeune tous les dimanches au château et Mme de Tracy fait de ces rillettes de sanglier… Mais ce chien m’embarrassait plutôt. Si vous voulez vous en charger…

— (Sanglier… Ah ! elle fait des rillettes de sanglier ? C’est bien fait. Sale bête !)

Une pénombre où l’image de M. de Tracy se confond avec celle du sanglier. Un carnage indistinct qui exhale une joie sombre. Antoinette, satisfaite inconsciemment, parle avec son plus joli sourire :

— Monsieur le curé, je crois que l’adoption est décidée à l’unanimité. Nous vous remercions infiniment.

— Comment va-t-on l’appeler ? demande Annonciade rayonnante.

— Moïse de Tracy.

L’ombre énorme de la suspension dormait, collée au plafond blanc. À côté, immobiles aussi, mais beaucoup plus noires, trois mouches.

La lumière calme tombait en nappe jaune sur les trois rieuses. Elles riaient tant qu’elles n’en pouvaient plus dîner. Par intervalles, elles reprenaient leur souffle avec de grands soupirs et l’on entendait, par la porte ouverte, le vent du soir haler sa barque invisible à travers les arbres.

Le petit chien, excité par son succès, s’acharnait à galoper de travers dans la salle à manger, entraînant avec lui, à pleines dents, le tapis de table dont il faisait semblant d’avoir peur. Puis il s’asseyait sur son derrière et penchait la tête d’un air farce, une oreille plus haute que l’autre.

— Quel amour ! répétait Annonciade sans se lasser.

Et Suzon reprenait :

— Non 1 Quand je pense à ce curé… Le chien, le curé. Plus rien d’autre n’existait. Antoinette essaya pendant quelques instants de se représenter qu’on se battait en Chine. Cela lui donna un tel vertige qu’elle rentra vite dans leur univers : le chien, le curé.

— Comment se fait-il qu’il ait le droit de porter la barbe ? Est-ce que l’évêque le lui a permis ?

— En tout cas, ça lui va rudement bien. On ne l’imagine pas sans sa barbe.

— Oh ! non, il ressemblerait à tout le monde. Pour un type, c’est un type.

— Tu sais, quand il a dit à Moïse : Ben, mon vieux colon, tu n’es pas à plaindre. Te voilà entre les mains des Trois Grâces…

Et Suzon imitait l’accent bourguignon de l’abbé Graslin : « Entrrre les mains des Trrrois Grrrâces ».

— Et quand il nous a fait les honneurs de son échauguette !

— Oh ! oui, son échauguette ! Quel numéro !

Ce que l’abbé appelait son échauguette était une salle en surplomb, éclairée par une baie vitrée et dont il avait fait un cabinet de travail-salon de musique.

— Tu as vu ? Il y avait la Bonne Chanson à côté du piano, mais sur le pupitre la partition d’HérodiadeLa Bonne Chanson, c’est à l’usage de la chorale des Vaillantes, probablement…

— Moi, dit Annonciade, il me plaît, ce curé. Tous les curés devraient être comme ça. Ils comprendraient bien mieux la vie.

— Où j’avais envie de me tordre, reprend Suzon, c’est quand il a parlé de ses chiens, de ses saillies et tout le bataclan… Ce que c’était roulant ! Je n’en pouvais plus…

Antoinette sent une petite colère lui chauffer les joues. Elle n’avait jamais pu supporter la sournoiserie ricanante des adolescentes bien informées. Au lycée, déjà, elle serrait les poings lorsqu’elle surprenait les échanges de regards et de coups de coude qui soulignaient les allusions les plus lointaines, dans la classe des quatorze à quinze ans. Par exemple, quand on lisait Esther :

C’est Aman.
C’est lui-même et j’en frémis, ma sœur…

Son agacement se traduisit par une sécheresse involontaire :

— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là dedans. J’ai remarqué en effet que tu as pris un air assez imbécile, à ce moment-là. Ce n’est vraiment pas la peine d’être une fille intelligente pour se conduire comme un collégien.

— C’est vrai, je voulais justement te le dire, appuie Annonciade. Tu avais l’air de pouffer, c’était parfaitement ridicule. Heureusement que le curé n’a rien vu.

Suzon les regarde l’une après l’autre d’un air de défi. Elle a rougi et sa bouche tremble :

— Heureusement que le curé n’a rien vu, répète-t-elle en se moquant. Le curé par-ci, le curé par-là ! Il vous occupe joliment, le beau curé. Est-ce que vous avez l’intention de vous le partager ?

— Par exemple ! souffle Annonciade, suffoquée. C’est dégoûtant ce que tu dis là, tu sais.

La petite hausse les épaules. Antoinette, pleine d’angoisse, mesure la fragilité de leur paix à trois. Les paroles de Suzon viennent d’empoisonner l’atmosphère. Est-ce que, même dans cette retraite, il leur faudra lutter contre les forces troubles ?… Une lassitude qui vient de loin altère sa voix lorsqu’elle supplie :

— Ne vous disputez pas. Nous ne sommes pas ici pour ça. Ou alors, zut, moi je reprends le train… D’ailleurs c’est de ma faute. Suzon, il ne faut pas m’en vouloir. J’oublie toujours que tu es plus jeune que nous. À notre âge, deux ou trois ans, ça compte. On ne voit plus les choses de la même façon, tu comprends ?

Elle regarde Suzon avec une intensité désespérée, comme si elle voulait l’exorciser de la puissance dangereuse qui a modelé la pâte blanche de ce visage où flambe une bouche couleur de géranium, électrisé le buisson d’or de cette chevelure si drue. Les yeux glissants se laissent prendre une seconde et fuient. Un sourire humble demande pardon avec l’air des petites filles qui sont heureuses d’être grondées :

— C’est moi qui suis idiote. Tu as raison. Je suis une gosse mal élevée. Et toi, tu es tellement plus intelligente que moi, tellement supérieure… Chaque fois que je ferai quelque chose qui ne sera pas de ton goût, il faudra me reprendre, tu veux bien ?

— (Ça ne va pas du tout, pense Antoinette, désolée. Qu’est-ce que c’est que ces airs rampants, maintenant ?)

Là-dessus, Annonciade pousse un cri, se précipite sur Moïse de Tracy, le saisit par la peau du cou et l’emporte, tout dégoulinant et tremblotant et qui contemple son propre désastre avec des yeux magnifiquement tristes, à la Chariot. Et le trio s’esclaffe, rasséréné.

Annonciade regardait tour à tour la corbeille où le petit chien était couché en rond, une virgule de queue débordant de l’osier et la veilleuse qui brûlait silencieusement à côté de son lit. Elle n’avait plus peur du tout. Grâce à ces deux talismans, les maléfices de la nuit étaient conjurés. Elle était si heureuse qu’elle ne voulait pas s’endormir.

Une fois qu’on eut installé Moïse pour la nuit, Antoinette avait apporté cette veilleuse retrouvée au fond d’un placard en disant d’un ton blagueur : « Voilà pour la jeune mère. »

— C’est curieux, pense Annonciade, on dirait qu’elle devine tout. Il n’y en a pas deux comme elle. Je ne la quitterai jamais. Mais si je me marie… Non, c’est vrai, je ne veux pas me marier. Ah ! non, merci…

« Tout de même, si je me mariais… Elle habiterait avec nous. Mais 1’ « autre » ne voudrait pas. Un homme n’en veut que pour lui, naturellement. Et puis, au fond, ça ne serait pas possible… Quoique au fond… Je ne serai jamais jalouse d’Antoinette, je n’en aurais même pas l’idée. Elle est si nette, si loyale. Je ne peux pas l’imaginer faisant des avances à un homme. D’ailleurs, l’amour la dégoûte. Comme moi… Si Moïse dérange sa couverture la nuit, il aura froid. Je n’aurais pas dû ouvrir la fenêtre. Est-ce qu’il faut la fermer ? Il est bien couvert… Tant pis, j’ai la flème. On est bien dans un lit. Je me demande qui a inventé les lits. Dire que je mourrai un jour, dans un lit… Quel effet cela peut-il faire ? Mon Dieu ! quelle horreur… D’ici là, on trouvera peut-être le moyen de ne plus mourir… Si j’étais sûre que Dieu existe… Non, il ne peut pas exister. Mais Antoinette dit toujours : « Il ne peut pas ne pas exister. » Moi, par moments, je suis sûre qu’il existe et par moments je sens qu’il n’existe pas. C’est affolant ! Les morts… Ah ! non, n’y pensons plus.

« Le curé, est-ce qu’il croit ? Je voudrais bien savoir. Tous les curés ne sont pas forcément croyants. Il y a une statue de la Sainte Vierge dans son échauguette. Son échauguette ! Quel type, ce curé ! Il est vraiment roulant. La Sainte Vierge, ça, c’est de la blague. Dire que j’y ai cru longtemps… Elle m’en a joué un tour… »

Elle s’absorbe dans une rancune confuse et un peu engourdie. Un jour — elle avait huit ans — elle avait donné un rendez-vous à la Sainte Vierge dans la salle de musique du lycée. Elle pensait que la Sainte Vierge serait là moins dépaysée qu’ailleurs, car il y avait au mur le bas-relief des Enfants chanteurs de Lucca della Robbia tout prêts à chanter ses louanges de leurs belles bouches angéliques.

« Chère Sainte Vierge, vous savez que j’ai dix minutes de récréation après l’heure d’arithmétique et qu’à ce moment la maîtresse de solfège n’est pas encore arrivée. Venez donc, je vous en prie, et vous me direz ce qu’il faut faire pour devenir une sainte et rendre tout le monde heureux. »

Elle avait attendu, agenouillée à côté du piano, les mains jointes. Elle se demandait si la Sainte Vierge descendrait par le plafond ou par la fenêtre, ou si elle n’apparaîtrait pas plutôt en l’air, inopinément, comme le chat de Chester dans Alice au pays des merveilles. Elle s’appliquait à la ferveur. Au bout d’un moment, il lui sembla que le miracle allait se produire, car des points lumineux dansaient devant ses yeux et ses oreilles bourdonnaient. Même, elle entendait derrière elle des bruits bizarres, comme les sifflements d’une nichée de rats. C’était la classe de solfège, dix petites filles arrivées sans bruit, l’ayant vue de la porte et qui se pinçaient le nez pour étouffer leur fou rire. Annonciade les aperçut seulement lorsqu’elle se releva, le cœur triste, car la cloche sonnait la fin de la récréation et les Enfants chanteurs continuaient de chanter en vain depuis des centaines d’années plus dix minutes. L’éclat de rire qui la salua lui avait collé au tympan pour toute sa vie.

Il la tire en sursaut de son engourdissement, au moment où elle allait s’endormir :

— De la blague ! De la blague ! Imbécile que j’étais ! Comment des gens intelligents peuvent-ils croire à ça ? Bossuet, est-ce qu’il croyait à la Sainte Vierge ? Je me demande… S’il y croyait, c’est peut-être qu’il y a tout de même quelque chose… Comment savoir ? Le curé n’a pas l’air bête, mais je ne crois pas qu’il soit intelligent pour les choses de la religion. Est-ce qu’il va voir des femmes ? C’est bien possible. Pourquoi pas ? Mais c’est un péché et s’il est croyant… Ah ! c’est embêtant de ne jamais savoir la vérité. Il doit se mettre en civil. Dire que les hommes ne peuvent se passer de… Dégoûtant… Pourquoi sont-ils faits comme ça ? Mais c’est peut-être moi qui suis drôle après tout. Il y a des femmes qui aiment ça. Suzon doit avoir du tempérament. Elle a des yeux… De qui peut-elle tenir ? Je ne crois pas que maman… Est-ce qu’elle a été amoureuse de papa ? C’est extraordinaire, quand on y pense. Papa n’est pas beau. Quand on voit les gens, on ne comprend pas qu’ils puissent être amoureux les uns des autres. Si je suis amoureuse un jour, peut-être que je comprendrai. Mais non, je ne comprendrai rien du tout, on ne réfléchit pas dans ces moments-là. Si c’était comme la musique, au moins… Quand je joue du Chopin, j’ai envie d’être amoureuse de quelqu’un — mais de quelqu’un qui ne soit pas en vrai… J’espère que je serai amoureuse de mon mari. Dire qu’il existe quelque part et que je ne le connais pas. Qu’est-ce qu’il peut faire en ce moment ? Non, j’aime mieux ne pas savoir. En somme un mari c’est un étranger. Affreux, quand on y pense… Il me semble que Moïse a bougé. S’il bouge encore, j’ouvrirai les yeux. Il neige des flocons de feu. Lentement… Lentement… Antoinette et moi, nous épouserons les deux frères. Frères, sœurs. Sœurs ou belles-sœurs ? Quelle drôle de queue a Moïse… Puissant et solitaire… Du sommeil de la terre… Du sommeil de la terre… »

Avant de sombrer, elle perçut encore une note prolongée, qui traversait l’air nocturne : à la fenêtre de son échauguette, le curé barbu jouait du cor de chasse.