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Trois parmi les autres/07

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Éditions du Rocher (p. 74-81).

VII

Les journées s’envolaient comme des abeilles ivres. Chaque matin rapportait cette atmosphère légère, joyeuse, à la fois impatiente et comblée qui rend si belles les veilles de fêtes. D’un commun accord, on avait masqué les horloges pour oublier le temps. Cependant, la vie des trois jeunes filles, dans la maison sans heure, eût semblé monotone à quiconque. Elles ne sortaient que pour aller chercher leur lait à la ferme ou rendre visite au curé qui les accueillait par ces mots, toujours les mêmes, source de gaieté inépuisable :

— Voilà les Trrois Grrââces. En avant la musique !

Une des jeunes filles se mettait au piano et l’abbé Graslin pendant une heure, deux heures, davantage si l’on voulait, chantait à perdre haleine, d’une voix inculte mais juste et bien timbrée. Il chantait l’Ave Maria de Gounod, les Trois Grenadiers, l’Anneau d’argent, l’air de Méphisto dans Faust :

Ha ! ha ! ha ! ha !
Ha ! ha ! ha ! ha !

Il chantait aussi d’un accent léger et tendre :

Paresseuses filles, qui dor-or-mez encore…

Ou encore une chanson d’un auteur inconnu qui racontait l’histoire d’un voyageur dévoré par les loups, une nuit d’hiver. Le curé scandait de sa plus belle basse le refrain de l’aubergiste :

Ah ! monsieur, prenez garde aux loups,
Prenez garde aux loups,
Prenez garde aux loups,
Ne partez pas, restez chez nous !
Prenez garde aux loups !

Suzon ne se lassait pas de lui redemander ce « prenez garde aux loups ». Le plaisir qu’elle prenait à l’entendre venait de l’analogie du refrain avec les vieilles chansôns malignes où l’on met en garde la bergère contre le loup symbolique.

Parfois, le chanteur en soutane jetait à ses visiteuses un bref regard amusé et vite reportait les yeux sur sa partition. Il sentait ce que la situation avait de piquant mais faisait mine de l’ignorer. La compagnie de ces trois filles charmantes réjouissait sa virilité rude et saine, point du tout mortifiée par la prêtrise. Mais surtout, ce que leur présence chez lui pouvait avoir d’insolite lui plaisait comme un trait de bravoure. C’était, dans l’ordre moral, une détente comparable à celle que lui apportaient, dans l’ordre physique, ses courses à motocyclette et ses chasses forcenées en compagnie de Tosca. Tout cela jeté en pâture comme un défi à la réprobation sournoise des gens de la campagne qu’effarouchait ce curé surgi des camps et chanteur d’opéra.

Peu à peu il s’établit entre lui et les jeunes filles une complicité gamine. Tous les quatre étaient ligués contre les préjugés du village. Ils sortaient souvent ensemble pour promener les chiens. En chemin, on ramassait des prunes tombées dans l’herbe : « Si c’est un péché, je le prends sur moi, » disait le curé, et de rire.

Plus loin, devant un néflier : « Savez-vous comment on appelle les nèfles ici ? des culs-de-singe. »

Suzon pensait qu’il y avait loin de ce mousquetaire sacerdotal, d’une étoffe si fruste et si candide, à son cher abbé de Choisy. Elle regrettait un peu qu’il n’y eût pas moyen d’établir entre eux un lien quelconque. Cependant, par des manœuvres subtiles, elle arrivait à ce que l’abbé Graslin la distinguât des autres. Exagérant sa gaminerie, jetant çà et là une remarque naïvement drôle, elle cachait sous le masque de l’enfance son charme féminin. L’abbé, sans défiance, l’appela bientôt sa petite Suzon. II s’extasiait : « Ce qu’elle est rigolotte ! ah, cette petite Suzon ! » Le soir où Antoinette constata, comme elles rentraient chez elles : « Il n’y a pas à dire, Suzon est la chouchoute du curé, » la jeune fille haussa les épaules, et laissa descendre ses paupières sur un secret triomphe.

Vers la fin de juillet, l’abbé Graslin dut s’absenter pour quelques jours. Suzon réclama la faveur de s’occuper des chiens qui restaient enfermés dans le jardin de la cure. Le matin où elle descendit la côte pierreuse de Gagny, entourée des bêtes bondissantes, elle éprouvait au creux des genoux un prodigieux fourmillement de plaisir.

Seule ! Annonciade repassait ses blouses, Antoinette faisait un pâté de lapin : rien au monde n’aurait pu les distraire de ces occupations sacrées.

Ce qui enchantait la petite, c’était moins encore sa liberté présente que le concours de circonstances qui la lui avait procurée : elle y voyait l’effet d’une mystérieuse volonté. Le hasard, une fois de plus, se montrait ce serviteur docile et plein d’initiative dont elle attendait chaque jour les surprises en frémissant.

— Rigoletto, hop ! Rigoletto ! Où est Siki ? Où est-il, Siki ? On va le voir, hein ? on va voir son petit frangin ? son petit frangin de Frangy ?

Elle se mit à chanter à tue-tête :

Frangin, Frangy
Frangy, Frangin,
Le Frangin
de Riri,
Le Frangin
de Siki,

Frangin, Frangy, Frangin, Frangy !

puis s’interrompit avec un éclat de rire :

— J’ai l’air d’une folle !

Il avait plu la nuit et une partie de la matinée. À présent, les nuages s’élevaient, chassés par le vent d’est qui lançait sa chevauchée aérienne à toute allure sur les collines mouillées. La jeune fille riait de sentir contre ses flancs l’effort vain de Centaure ailé et respirait à pleins poumons le fumet de terre et d’arbres, le goût de mort et de germination qui roulait dans l’air comme un torrent. Une déchirure des nuées laissait luire très haut une flaque de ciel bleu, comme un puits paradoxal dont on aurait vu le fond en levant la tête.

La route morne fuit sous les peupliers, beurrée d’une boue jaunâtre, si grasse qu’on la croirait organique. Suzon patauge et n’y prend garde. Les haies d’épines qui bordent les champs encadrent de leur marge touffue et sèche des étendues d’herbe rase étoilées d’ombelles couleur de poussière où tremblent des gouttes. Un jeune regard déchiffre avec allégresse ce terne grimoire battu de pluie : Suzon est persuadée que sa destinée exceptionnelle, constellée d’aventures et de joies, est inscrite dans toutes les lignes du paysage.

Elle franchit le canal. Les chiens l’ont déjà précédée sur le chemin qui monte vers Frangy, Rigoletto, au galop déhanché, menant le train. Le génie-esclave, le hasard, a pris la figure d’un bouledogue blanc qui court devant sa maîtresse. Avec un merveilleux battement de cœur elle suit de l’œil son tronçon de queue et ses pattes de derrière qui griffent la boue molle, d’un mouvement régulier de bielle.

Lorsqu’elle vit pointer dans les arbres un toit d’ardoises, Suzon appela les chiens à pleine voix :

— Rigoletto, veux-tu venir ! Ici, Paillasse ! Ici, Toscal ! (en mettant l’accent sur Tos, à l’italienne).

Puis quand elle eut rassemblé autour d’elle trois museaux levés, trois souffles impatients :

— Allez ! ordonna-t-elle d’un ton contenu. Allez chercher Siki ! cherchez Siki, cherchez !

Cet exercice répété deux ou trois fois mit les bêtes dans un état frénétique. Elles allèrent se jeter d’un élan contre la grille du château de Frangy tandis que Suzon, très droite, autoritaire, amazonienne, faisait claquer son fouet en répétant :

— Ici Paillasse ! Ici Tosca ! Rigoletto, qu’estce que c’est que ces manières ?

Dans le château rien ne bougea. Suzon voyait de tout près sa façade grise flanquée d’une tour à une seule extrémité, son perron bas et le beau cèdre qui protégeait de ses ramures exotiques des allées de buis taillé, mélancoliques et nettes. Un foulard de soie rouge et beige faisait sur le gravier un petit tas mou et une tache vive. Les chiens le prenaient à témoin de leur délire. En vain.

Dès qu’elle eut senti l’inutilité de sa mise en scène, Suzon se jugea ridicule. Elle distribua quelques tapes sèches à droite et à gauche pour rétablir l’ordre et reprit sa route avec la désolante impression qu’elle se promenait maintenant sans but sur un chemin aussi vide que le ciel.

Rigoletto, toujours en tête, disparut à un tournant. Sa voix brève et hargneuse s’éleva toute proche, essayant un discours éloquent avec quelques sons filés. Les deux autres prirent le galop.

— Mais ce sont les chiens de l’abbé Graslin ! dit quelqu’un qu’on ne voyait pas encore. Un homme.

Suzon, le cœur laminé par une émotion foudroyante, presse le pas, se trouve en face d’un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans aux cheveux châtains et frisés, vêtu d’une salopette de mécanicien toute maculée. Un autre, plus grand, se penchait sur le moteur d’un tracteur agricole arrêté devant un hangar. Il se retourna. Ce n’était pas le jeune homme de la pharmacie.

Les chiens frétillaient de l’un à l’autre. Le garçon aux cheveux châtains regarda Suzon d’un air perplexe et curieux. Il avait des yeux clairs, à fleur de tête, baignés d’eau, des yeux de perpétuel enrhumé, un long nez droit et fort. Suzon trouva qu’il ressemblait à un bélier distingué. (« L’autre a une tête intéressante, mais il n’est pas sympathique. »)

L’autre, penché sur son moteur, l’avait à peine regardée.

— André, dit une voix qui semblait venir du ventre du tracteur, veux-tu me passer la clé anglaise ?

Suzon reconnut le timbre de cette voix, bien qu’elle n’eût plus cet accent joueur ni cette légère mollesse si séduisante qui laissait traîner les finales.

Elle regardait de toute son âme deux jambes de toile bleue pleines de cambouis et de boue, qui sortaient de dessous le tracteur.

— Tu vois quelque chose ? demanda le garçon qui avait une tête intéressante.

— Quelle ch...ie ! grommela la voix séduisante, pour toute réponse.

Suzon pensa qu’il était temps de s’en aller.

Mais Rigoletto, avec des gémissements d’allégresse, tentait de se couler entre la machine et le corps allongé. La voix gronda :

— Veux-tu me f… le camp ! Robert, tire-moi ce chien de là, il m’empoisonne ! Suzon, devançant Robert, saisit le bouledogue par la peau du dos en criant avec une colère qui n’était pas feinte :

— Rigoletto 1 sale bête, veux-tu rester tranquille ! Elle le claqua de toutes ses forces. Rigoletto, le flanc incurvé craintivement, la regardait avec ces yeux émouvants des bêtes et des enfants qui ne comprennent pas pourquoi on les châtie.

Il s’était fait sous la machine un silence inquiet. Suzon rassembla ses chiens et partit d’un long pas souple, le menton levé. Du coin de l’œil elle voyait le regard dont André la suivait, Robert accroupi, lui tournant le dos, et les jambes de toile bleue allongées dans la boue.

Passé le tournant, elle s’arrêta, tendit l’oreille. Un bourdonnement de voix lui parvint. Elle distingua le mot « magnéto », haussa les épaules, reprit sa marche.

— Brutes ! siffla-t-elle à mi-voix, les dents et le gosier serrés.

Après le déjeuner, Suzon fut prise d’une fringale de travail, s’enferma avec ses cahiers dans une chambre du fond qui sentait le moisi pour ne plus entendre le tambourin de la chaleur qui recommençait de vibrer, lointain et proche, sur le jardin lavé.