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Tusculanes/2

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Deuxième Tusculane
Traduction par Nisard.
(p. 661-678).
LIVRE SECOND.

DE LA DOULEUR.
Qu’on doit la supporter.

I. Pyrrhus, dans Ennius, dit qu’il a besoin de philosopher, mais seulement un peu, et sans vouloir s’y livrer tout entier. Pour moi, Brutus, je crois en avoir besoin aussi. Que pourrais-je faire de mieux, surtout dans un temps où je n’ai rien à faire ? Mais je ne veux pas, a l’exemple de Pyrrhus, me prescrire des bornes. Car, à moins que d’avoir embrassé toute la philosophie, ou presque toute, il est difficile d’en avoir quelques points détachés : et l’on ne peut d’ailleurs, ni faire un choix, sans connaître ce qu’on rejette ; ni posséder une partie de cette science, sans se sentir pour le reste une égale curiosité. À l’égard d’un homme occupé, et d’un guerrier, tel qu’était alors Pyrrhus, j’avoue que ce peu même qu’il sait, ne laisse pas de lui être souvent d’un faraud secours ; et qu’il en retire des avantages, non pas tels que les produirait une parfaite connaissance de la philosophie, mais qui suffisent pour le délivrer, au moins en partie, des maux que la cupidité, que le chagrin, que la crainte seraient capables de lui causer. Par exemple, depuis notre dernière conférence de Tusculum, la mort m’a paru ne mériter qu’un grand mépris : et ce mépris ne contribue pas peu à nous tranquilliser l’âme. Car de craindre une chose inévitable, c’est ne pouvoir de sa vie compter sur un moment de repos. Au lieu qu’en regardant la mort, non-seulement comme nécessaire, mais comme une chose qui d’elle-même n’a rien de terrible, on se ménage par là une puissante ressource pour vivre heureux. Je n’ignore cependant pas que bien des gens prendront à tâche de me contredire..Mais pour n’en pas courir les risques, je n’avais qu’un moyen ; ne point écrire du tout. Par mes Oraisons même, où je me proposais de plaire à la multitude, parce qu’en effet l’Éloquence, qui est un art populaire, a pour but l’approbation des auditeurs, j’ai éprouvé combien les jugements du public étaient partagés. Il se trouvait de ces esprits, qui sont disposés à ne louer que ce qu’ils croient pouvoir imiter ; et qui prennent les bornes de leurs talents pour les bornes de l’art. Je les accablais par une profusion de pensées, et d’expressions. Ils eussent mieux aimé, disaient-ils, un style décharné et affamé, que tant de fécondité et d’abondance. Voilà d’où sortit cette secte de prétendus Attiques, qui ne savaient pas eux-mêmes ce que c’est qu’atticisme, et qui, ayant été presque siffles en plein ban-eau, ont pris enfin le parti de se taire. Que n’ai-je donc pas à craindre, lorsque je m’engage dans un genre d’écrire, ou le peuple, sur qui j’avais a compter pour le succès de mes Oraisons, ne peut m’être bon à rien ? Car il ne faut a la philosophie, qu’un petit nombre de juges ; et c’est à dessein qu’elle fuit la multitude, à qui elle est tellement suspecte, tellement odieuse, que si quelqu’un veut la bjûmcr en général, et sans restriction, il aura sûrement le peuple pour approbateur ; et qu’en particulier, si l’on veut attaquer la secte à laquelle je me suis principalement attaché, on y sera encore aidé par les partisans de toutes les autres sectes. J’ai répondu dans mon Hortensius à ceux qui se déclarent contre toute philosophie en général.

II. Et je crois n’avoir point mal développé dans mes quatre livres Académiques, ce qu’il y avait à dire pour la défense de l’Académie. Mais enfin, bien loin de trouver étrange qu’on écrive contre moi, c’est au contraire ce que je souhaite passionnément. Jamais la philosophie n’aurait été si fort en honneur parmi les Grecs, sans l’éclat que lui attiraient les disputes et les altercations de leurs savants. Ainsi j’exhorte tous ceux qui en sont capables, à enlever jusqu’à cette sorte de mérite à la Grèce, ou présentement tout languit. Qu’ils transportent ici la Philosophie, comme nos ancêtres ont travaillé à y transporter les autres arts, qui leur paraissaient utiles : et comme nous avons vu l’éloquence, dont les commencements furent si faibles parmi nous, y arriver à un si haut point de perfection, que déjà, selon le cours naturel de presque toutes choses, elle décline, et va bientôt, ce me semble, retomber dans le néant. Pour hâter donc les progrès de la philosophie, qui commence seulement à naître dans Rome, donnons toute liberté de nous attaquer, et de nous réfuter. C’est à quoi ne peuvent se résoudre qu’avec peine ceux (jui ont épousé des dogmes dont ils ne peuvent se départir ; et qui, par l’enchaînement de leurs principes, sont dans la nécessité d’admettre des conséquences que sans cela ils rejetteraient. Mais nous, académiciens, qui nous en tenons aux probabilités, et qui, le vraisemblable étant trouvé, ne pouvons étendre nos vues au delà, nous sommes disposés, et à réfuter les autres sans opiniâtreté, et à souffrir sans émotion que les autres nous réfutent. Que si nos Romains prennent du goût pour la philosophie, nous n’aurons plus besoin des bibliothèques grecques, où l’on est accablé d’une infinité de volumes, parce que cette nation a produit une infinité d’auteurs, qui, pour la plupart, se copient les uns les autres : et il en arrivera de même à nos écrivains, si nous en avons beaucoup qui se tournent de ce côté-là. Portons-y le plus que nous pourrons ceux qui ont fonds de belle littérature, et qui sont en état d’écrire élégamment, solidement, méthodiquement.

III. Car nous avons déjà une espèce de gens, qui veulent qu’on leur donne le nom de philosophes, et dont les ouvrages latins ne sont pas, dit-on, en petite quantité. J’aurais tort de les mépriser, n’ayant rien lu de leur façon. Puisqu’eux-mêmes ils se donnent pour écrire sans ordre, sans méthode, sans élégance, sans ornement, je laisse là une lecture qui ne me promet point de plaisir. Quant à leur doctrine, pour peu que l’on ne soit pas tout à fait ignorant, on sait en quoi elle consiste. Ainsi du moment qu’ils ne s’étudient point à plaire, je ne vois pas pourquoi, hors de leur parti, ils auraient des lecteurs. Platon, les autres disciples de Socrate, et leurs successeurs, sont lus de tout le monde : même de ceux qui n’approuvent pas, ou qui du moins n’épousent pas leurs opinions..Mais ni Épicure ni Métrodore ne sont guère qu’entre les mains de leurs sectateurs : et ceux de nos auteurs latins, qui marchent sur leurs traces, n’ont de même pour lecteurs que ceux qui pensent comme eux. Pour moi, sur quelque sujet qu’on écrive, je crois que ce doit être de manière à se faire lire par tous ceux qui ont du goût : et si je n’y réussis point, ce n’est pas qu’il me semble qu’on puisse s’en dispenser. Aussi ai-je toujours aimé la méthode des Péripatéticiens et des Académiciens, qui est de traiter le pour et le contre sur chaque matière ; non-seulement, parce que c’est l’unique moyen de voir où se trouve la vraisemblance, mais encore parce qu’il n’y a rien de si propre à nous exercer dans l’art de la parole. Aristote suivit cette méthode le premier, et ses disciples l’ont retenue. Philon, qui a vécu de nos jours, et que j’ai beaucoup entendu, nous enseignait la rhétorique dans un temps, la philosophie dans un autre. J’ai fait, à la prière de mes amis, un semblable partage du loisir que j’ai dans ma maison de Tusculum. Aujourd’hui, comme hier, nous avons donné la matinée à l’art oratoire ; et nous sommes descendus après midi dans l’Académie, où, en nous promenant, nous avons philosophé.

Voici donc, non pas un simple récit de notre conférence, mais notre conférence même, rendue presque mot pour mot. Tel en a été le début. L’a. On ne saurait dire combien j’eus hier de plaisir à vous entendre, ou plutôt combien j’y ai gagné. Il est vrai, et je puis m’en répondre à moi-même, que jamais la vie ne m’avait paru être d’un certain prix. Mais pourtant lorsqu’il m’arrivait de songer qu’un jour mes yeux se fermeraient à la lumière, et que je perdrais tous les agréments de la vie, cette idée de temps en temps m’effrayait un peu, et m’attristait. Vous m’avez si bien guéri, qu’à l’heure qu’il est, croyez-moi, la mort me parait la chose du monde qui mérite le moins qu’on s’en occupe. C. Il n’y a rien là d’étonnant ; c’est l’effet de la philosophie. Elle guérit les maladies de l’âme, dissipe les vaines inquiétudes, nous affranchit des passions, nous délivre de la peur. Mais sa vertu n’opère pas également sur toute sorte d’esprits. Il faut que la nature y ait mis certaines dispositions. Car non —seulement la Fortune, comme dit le proverbe, aide ceux qui ont du cœur ; mais cela est bien plus vrai encore de la raison. H lui faut des âmes courageuses, si l’on veut que leur force naturelle soit aidée et soutenue par ces préceptes. Vous êtes né avec des sentiments élevés, sublimes, qui ne vous inspirent que du mépris pour les choses humaines : et de là vient que mon discours contre la mort s’est aisément imprimé dans une âme forte. Mais sur combien peu de gens ces sortes de réflexions agissent-elles, parmi ceux mêmes qui les ont mises au jour, approfondies dans leurs disputes, étalées dans leurs écrits ? Trouve-t-on beaucoup de philosophes, dont les mœurs, dont la façon de penser, dont la conduite soit conforme à la raison : qui fassent de leur art, non une ostentation de savoir, mais une règle de vie : qui s’obéissent à eux-mêmes, et qui mettent leurs propres maximes en pratique ? On en voit quelques-uns si pleins de leur prétendu mérite, qu’il leur serait plus avantageux de n’avoir rien appris ; d’autres, avides d’argent ; d’autres, de gloire ; plusieurs, esclaves de leurs plaisirs. Il y a, entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font, un étrange contraste. Rien, à mon avis, de plus honteux. En effet, qu’un grammairien parle mal, qu’un musicien chante mal, ce leur sera une honte d’autant plus grande, qu’ils pèchent contre leur art. Un philosophe donc, lorsqu’il vit mal, est d’autant plus méprisable, que l’art ou il se donne pour maître, c’est l’art de bien vivre.

V. L’a. Mais, si cela est, n’y a-t-il pas à craindre que les louanges, dont vous comblez la philosophie, ne soient bien mal fondées ? Car, puisque ses plus habiles maîtres ne sont pas toujours d’honnêtes gens, ne s’ensuit-il pas de là qu’elle n’est bonne a rien ? C. On aurait tort de conclure ainsi. Car, de même que tous les champs, quoique cultivés, ne rapportent pas, et qu’il n’est point vrai, comme l’a dit un de nos poètes,

Que de soi le bon grain, sans besoin d’aliment,
Dans un champ, même ingrat, sait croître heureusement ;

de même, tous les esprits, quoique cultivés, ne fructifient point. Et, pour continuer ma comparaison, je dis qu’il en est d’une âme heureusement née, comme d’une bonne terre ; qu’avec leur bonté naturelle, l’une et l’autre ont encore besoin de culture, si l’on veut qu’elles rapportent. Or la culture de l’âme, c’est la philosophie. Elle déracine les vices, elle prépare l’âme à recevoir de nouvelles semences, elle les y jette, les y fait germer ; et avec le temps il s’y trouve abondance de fruits. Remettons-nous donc à philosopher, comme nous faisions hier ; et, si bon vous semble, proposez-moi le sujet. L’a. Je trouve que la douleur est de tous les maux le plus grand. C. Plus grand même que le déshonneur ? L’a. Je n’ose dire cela : et j’ai honte de me voir sitôt obligé à rétracter ma proposition. C. Y persister serait bien plus honteux. Qu’y aurait-il de moins digne de vous, que de croire qu’il y ait quelque chose de pis que l’ignominie, le crime, l’infamie ?

Plutôt que de s’en voir souillé, quelles douleurs, quels tourments ne doit-on pas souffrir, braver, affronter ? L’a. Oui, c’est ainsi que je pense. Mais la douleur, pour n’être pas le plus grand des maux, ne laisse pas d’en être un. C. Voyez-vous comme déjà un petit mot d’avis ^ous a bien fait rabattre de l’idée que vous en aviez ? L’a. Il est vrai ; mais il me faut encore quelque chose de plus. C. J’y ferai mes efforts : mais l’entreprise n’est pas petite, et j’ai besoin de trouver un esprit docile. L’a. Vous serez coûtent de moi. Partout où la raison me conduira, je la suivrai, comme je fis hier.

VI. C. Premièrement donc, parlons des philosophes qui ont marqué ici de la faiblesse. Il y en a eu plusieurs, et de sectes différentes. À la tête de tous, soit pour l’ancienneté, soit pour l’autorité, est Aristippe, disciple de Socrate. Il a bien osé dire que la douleur était le souverain mal. Épicure s’est aisément prêté à cette opinion lâche et féminine. Après lui, est venu Hiéronyme le Rhodien, qui a dit que le souverain bien était de vivre sans douleur : tant il a cru la douleur un grand mal. Tous les autres, excepté Zénon, Ariston, et Pyrrhon, disent comme vous, qu’effectivement la douleur est un mal, mais qu’il y en a de plus grands. Ainsi cette opinion, que la douleur est le plus grand des maux, quoique la nature elle-même, quoique toute âme généreuse la désavoue, et qu’il n’ait fallu, pour vous la faire rejeter, que vous mettre la douleur en parallèle avec le déshonneur, est cependant une opinion enseignée depuis tant de siècles, et par des philosophes, les précepteurs du genre humain ! Avec de telles maximes, qui ne croira que ni la vertu, ni la gloire, ne méritent d’être achetées au prix de quelque douleur corporelle ? Ou plutôt, à quelle infamie se refusera-t-on, pour éviter ce qu’on croit le souverain mal ? Mais, d’ailleurs, sur ce principe, quel homme ne serait à plaindre ? Car, ou l’on souffre actuellement de vives douleurs, ou l’on a toujours à craindre qu’il n’en survienne. Personne donc dans aucun temps ne peut être heureux. Un homme parfaitement heureux selon Métrodore, c’est celui qui se porte bien, et qui a certitude qu’il se portera toujours bien. Mais cette certitude, quelqu’un peut-il l’avoir ?

VII. Quant à Épicure, je crois qu’il a voulu plaisanter. Qu’un sage soit au milieu des flammes, ou sur la roue, dit-il quelque part ; et peut-être vous attendez-vous qu’il ajoute : il le prendra en patience, ne succombera point à ses douleurs. Par Hercule, ce serait beaucoup, et l’on ne demanderait rien de plus à cet Hercule même, par qui je viens de jurer. Mais pour Epicure, ce grand ennemi de la mollesse, cet homme si austère, ce n’est point assez. Jusque dans le taureau de Phalaris, un sage dira : Que ceci est agréable ! que j’en suis peu ému ! Agréable ! Trouver cela indifférent, ce serait donc trop peu ? Mais ceux mêmes qui nient que la douleur soit un mal, ne vont point jusqu’à dire que, d’être à la torture, ce soit quelque chose d’agréable. Ils disent que cela est fâcheux ; que cela est sensible ; que la nature y répugne ; mais non pas que ce soit un mal. Et lui, dans la persuasion où il est que la douleur n’est pas seulement un mal, mais le plus grand des maux, il ne laisse pas de vouloir qu’un sage la trouve agréable. Je n’en exige pas tant de vous. Laissons ce voluptueux tenir, dans le taureau de Phalaris, le langage qu’il tiendrait dans un lit mollet. Pour moi, je ne crois point la sagesse capable d’un si grand effort. C’est remplir son devoir, que de marquer du courage en pareil cas. Mais de la joie, n’allons pas si loin. Car la douleur est assurément quelque chose d’incommode, d’affligeant, de triste, d’odieux à la nature, de pénible à souffrir, à endurer. Jugez-en par Philoctète. On peut bien lui pardonner de gémir, puisqu’il avait eu devant les yeux l’exemple d’Hercule même, qui, dans l’excès de ses douleurs, poussait de hauts cris sur le mot Œta. Philoctète donc, héritier des flèches d’Hercule, ne trouve pas ce présent d’une grande ressource,

Quand le poison malin, qui pénètre mes veines,
Me livre sans relâche à de cruelles peines,

dit-il ; et appelant au secours, désirant la mort, il ajoute :

Qui de vous à mes cris se laissera toucher ?
Qui, me précipitant du haut de ce rocher,
Me fera dans les flots éteindre ce bitume,
Ce venin, dont le feu jusqu’aux os me consume ?

Puisque la douleur arrache de semblables cris, il est difficile de ne pas dire qu’elle est un mal, et un grand mal.

VIII. Voyons Hercule lui-même, qui, dans un temps ou la mort le conduisait a l’immortalité, fut vaincu par la douleur. Quand Déjanire lui eut fait mettre cette robe teinte du sang d’un Centaure, et qu’il en sentit l’impression au dedans de ses entrailles, a quelles plaintes ne se laissait-il pas aller, si l’on en croit Sophocle ?


Oui, les plus durs combats, les assauts les plus forts,
Les plus cruels travaux de l’esprit et du corps,
De Junon contre moi la fureur irritée,
Les ordres foudroyants du barbare Eurysthée,
Tous ces maux ont été moins funestes pour moi,
Que n’est d’une robe empestée
Le fatal et sinistre envoi.
Il en sort un poison, une brûlante cire,
Qui s’attache à mon corps, le suce, le déchire.
Mais, ù destin trop outrageant !
Ksl-te pour mon honneur, à l’inhumaine lance
Ou d’un centaure, ou d’un géant,
Que je puis imputer l’excès de ma souffrance ?
Sont-ce tous les Grecs assemblés.
Qui me font k leur tour éprouver leur vengeance ?
Sunt-ce ces peuples reculés,
Où par des efforts trop zélés
J’ai tâché de porter les mœurs et la science ?
Ma défaite, opprobre éternel !
De la main d’une femme est le perfide ouvrage.
O mon fils, mon vrai fils ! si l’amour paternel
Aujourd’hui sur le maternel
Dans ton cœur, comme il doit, remporte l’avantage ;
Va, cours, j’attends ici ta niére à mes genoux.
Que ton bras l’abandonne à mon juste courroux.
Ose te taire oir digne fils de ton père.
Au seul récit de mes douleurs.
Un jour le monde entier, du tribut de ses pleurs
Honorera notre misère.
Quelle horreur, dira-t-on, a contraint de gémir,
Ainsi qu’une femme timide,

Le fier, le magnanime Alcide,
Que nul affreux danger ne fit jamais frémir ?
IX. Témoin du tourment qui me tue,
Viens, approche, mon fils : sur mon corps déchiré,
Vois l’effet du venin dont je suis dévoré.
Voyez tous, par quels maux ma constance abattue
Cède au funeste sort ([ue l’on m’a préparé.
Et toi, père des Dieux, lançant sur moi ta foudre,
Achève, par pitié, de me réduire en poudre.
Ah ! je sens de mon mal, de mon feu dévorant,
Que dans cet instant même un accès me reprend.
Quelle cuisante ardeur ! quelles pointes aiguës !
Ohl qu’Hercule aujourd’hui d’Hercule est différent !
Mes forces, ma vigueur, qu’étes-vous devenues’
Est-ce par vous que j’ai dompté
Le lion, terreur de Némée,
Que j’ai défait Nessus, monstre si redouté ?
Abattu l’hydre enfin, tant de fois ranimée ?
lisl-ce par vous que j’ai tiré
Des portes de l’enfer le chien à triple tête ?
Que j’ai d’Erymanthe atterré
A mes pieds l’effroyable bête ?
Que j’ai percé le liane du dragon furieux,
Qui dis lilles d’Hesper gardait l’or précieux ?
Hélas ! à quoi me sert qu’on chante
Mon nom si grand, si glorieux ?
Ilfclas ! à quoi me sert qu’on vante
Mon bras toujours victorieux ?


Pouvons-nous après cela mépriser la douleur, nous, dis-je, quand nous voyons Hercule même souffrir avec si peu de fermeté ?

X. Autre exemple, tiré d’Eschyle, non-seulement poète, mais, à ce qu’on dit, pythagoricien. Quels sentiments met-il dans la bouche de Prométhée, souffrant pour son larcin de Lemnos ?

Quand à l’insu des Dieux, sa téméraire main
Par un art pour lui trop funeste ;
Dans la boutique de Vulcain
Sut dérober le feu céleste,
Dont il fit part au genre humain,

Jupiter, pour l’en punir, l’attacha sur le mont Caucase ; et c’est dans cette situation, que Prométhée tient ce discours.

Titans, race du ciel, à ce triste rocher
Venez contempler votre frère.
Qu’ici de Jupiter attache la colère ;
Ainsi que l’on voit un nocher.
De nuit, dans la peur de l’orage,
Attacher sa barque au rivage.
Trop ingénieux pour mon mal,
Vulcain, par l’ordre de son père,
Est venu me clouer sur ce mont infernal,
Où de trois en trois jours une aigle meurtrière,
Avide de mou sang, vient d’un bec inhumain
Me déchirer le cœur pour repaître sa faim,
El ne donne à ce cœur le loisir de renaître,
Que pour recommencer toujours à s’en repaître.
Je voudrais écarter en vain
L’impitoyable oiseau, ministre de mes peines :
Mes bras sont arrêtes par d’invisibles chaînes.
Tel est de Jupiter le décret souverain.
En proie à la douleur, pour la mort je soupire ;
Mais n’obtenant pas même un instant de sommeil.
Je sens fondre mon corps goutte à goutte au soleil,
Et n’expirant jamais, à tout moment j’expire.

XI. On ne saurait donc, ce semble, ne pas croire misérable un homme réduit à cette extrémité : ni, par conséquent, ne pas regarder la douleur comme un mal. L’a. Jusqu’ici vous plaidez ma cause. J’y reviendrai dans un moment. Mais en attendant, voilà des vers que je ne connais point : dites-m’en, je vous prie, l’auteur. C. Je vous le dirai. Vous n’avez pas tort de ne les pas connaître. J’ai, comme vous voyez, un grand loisir. L’a. Hé bien ? C. Quand vous étiez à Athènes, vous alliez souvent, je crois, aux écoles des philosophes. L’a. Oui, et avec plaisir. C. Quoique pas un alors ne se piquât d’éloquence, vous aurez remarqué, sans doute, que leurs discours étaient mêlés de vers. L’a. Particulièrement ceux de Denys le stoïcien. C. Oui, mais sans choix, et sans grâce ; ou eût dit qu’il récitait une leçon : au lieu que notre Philon choisissait de beaux vers, les plaçait bien, et en faisait sentir la cadence. Ainsi, depuis que j’ai pris goût aux conférences philosophiques, non-seulement je fais grand usage de nos poètes, mais, à leur défaut, j’ai traduit exprès divers passages des Grecs, afin que ces sortes d’entretiens ne fussent dépourvus, en notre langue, d’aucun des ornements dont ils étaient susceptibles. Remarquez-vous, au reste, combien les poètes sont pernicieux ? Voilà les plus grands courages qu’il y eût jamais, et ils nous les donnent pour des lâches, qui se lamentaient de la manière la plus faible. Par là ils nous amollissent l’âme. Tel est cependant le charme des vers, que non-seulement on les lit, mais on les retient. Aux mauvais principes de l’éducation domestique, et à la délicatesse d’une vie oisive, ajoutez le commerce des poètes, et il n’y aura vertu qui n’en soit énervée. Platon avait donc bien raison (Je ne vouloir point d’eux dans sa République, bâtie sur le plan qu’il jugeait le plus convenable aux mœurs, et au bon ordre. Pour nous, qui nous formons d’après les Grecs, dès l’enfance nous étudions les poètes ; et c’est un genre d’érudition, dont les personnes bien nées se font honneur.

XII. Mais pourquoi nous mettre ici en colère contre les poètes, puisque des philosophes même, qui sont chargés d’enseigner la vertu, ont prétendu que la douleur était le souverain mal ?.Vous qui d’abord étiez de ce sentiment, vous l’avez, tout jeune que vous êtes, abandonné, du moment que je vous ai mis la douleur en parallèle avec l’ignominie. Mais que je tienne le même discours a Kpieure : il répondra qu’une douleur médiocre l’emporte sur l’ignominie la plus marquée ; parce que l’ignominie, à son avis, n’est point d’elle-même un mal, à moins qu’elle n’occasionne de la douleur. Hé ! quelle douleur éprouve-t-il donc, je vous prie, pour avoir avancé une semblable proposition, qui est, selon moi, la plus grande ignominie dont un philosophe puisse jamais être couvert ? Vous m’avez dit qu’en matière de maux, l’ignominie est pire que la douleur. Je n’en veux pas davantage. Avec ce seul principe, vous comprendrez jusqu’à quel point il faut braver la douleur : et il s’agit bien plus ici de nous armer contre elle, que d’examiner si c’est un mal, ou non. Parmi les Stoïciens, on a recours à de petites subtilités, pour prouver que ce n’est pas un mal : comme s’il était question du mot, et non de la chose. Zénon, pourquoi me tromper ? Vous m’assurez que ce qui me paraît horrible, n’est point un mal : et moi, curieux de savoir par quelle raison, je vous le demande. « Parce que rien, dites-vous, n’est un mal, que ce qui déshonore, que ce qui est un crime. " Réponse pitoyable, et qui ne fuit pas que je ne souffre point. Je sais que la douleur n’est pas un crime : cessez de vouloir me l’apprendre : mais prouvez-moi qu’il m’est indifférent, ou de souffrir, ou de ne souffrir pas. « Très-indifférent, ajoute Zénon, par rapport à la vraie félicité, qui consiste uniquement dans la vertu. Mais ou fera bien cependant d’écarter la douleur. — Pourquoi ? — Parce que c’est une chose triste, dure, fâcheuse, contre nature, difficile à supporter.

XIII. Amas de paroles, pour ne signifier que ce qu’en un seul mot nous nommons un mal. Appeler la douleur une chose triste, contre nature, à peine supportable, c’est me la définir, et dire vrai : mais ce n’est pas m’en délivrer. Toutes ces grandes et orgueilleuses maximes, « Qu’il n’y a de vrai bien, que ce qui est honnête ; de vrai mal, que ce qui est honteux, » échouent ici : et c’est supposer, non ce qui est réellement, mais ce qu’on voudrait qui fût. Je trouve bien plus raisonnable d’avouer, Qu’il faut mettre au rang des maux tout ce qu’abhorre la nature ; et au rang des biens tout ce qu’elle désire. » Partons de la, et mettant à part toute dispute de mots, reconnaissons qu’entre cette espèce de bien, qui est le digne objet des Stoïciens, et que nous appelons l’honnête, le juste, le convenable, ou, en un mot, la vertu : reconnaissons, dis-je, qu’entre cette espèce de bien, et les biens qui regardent le corps, ou qui dépendent de la fortune, il y a cette différence, que les derniers, au prix de l’autre, doivent paraître infiniment petits ; et si petits, que tous les maux du corps, fussent-ils confondus ensemble, ne seraient pas équivalents à cette autre espèce de mal, qui résulte d’une action honteuse. Puisque l’ignominie est donc, et de votre aveu, quelque chose de pis que la douleur, il s’ensuit que la douleur n’est à compter pour rien. Car tant que vous regarderez comme honteux pour un homme, de gémir, de crier, de se lamenter, de se laisser accabler par la douleur : il ne faudra que vous respecter vous-même, que consulter l’honneur, la bienséance ; et sûrement a l’aide de vos réflexions, la vertu sera victorieuse de la douleur. Ou la vertu n’est rien de réel, ou la douleur ne mérite que du mépris, admettez-vous la prudence, sans quoi nulle idée de vertu ne subsiste ? Hé quoi ! vous conseillera-t-elle des faiblesses, qui ne peuvent être bonnes à rien" ? Quoi ! la modération vous permettra-t-elle des emportements ? Quoi ! la justice sera-t-elle bien observée par un homme, qui, plutôt que de souffrir, aimera mieux révéler un secret, trahir ses confidents, renoncer à ses devoirs ? Quant à la force, et à ses compagnes la grandeur d’âme, la gravité, la patience, le mépris des choses humaines ; que deviendront-elles ? Pendant que vous êtes consterné, et que tout retentit de vos cris plaintifs, dira-t-on de vous, « Ô l’homme courageux ! » Pas même, que vous soyez un homme. Vous n’avez point de courage, si vous ne faites taire la douleur.

XIV. Or savez-vous qu’il n’en est pas des vertus, comme de vos bijoux ? Que vous en perdiez un, les autres vous restent. Mais si vous perdez une seule des vertus, ou, pour parler plus juste, (car la vertu est inamissible) si vous avouez qu’il vous en manque une seule, sachez qu’elles vous manquent toutes. Vous regarderez-vous donc, ou plutôt, afin que ceci ne tombe pas sur vous personnellement, regarderez-vous ce Prométhée, ou ce Philoctète dont nous parlions, comme des personnages courageux, magnanimes, patients, graves, pleins de mépris pour les choses humaines ? Un tel éloge ne convient pas à un homme, qui, couché dans une caverne,

Par ses cris redoublés, par ses gémissements,
Répandait dans les airs l’horreur de ses tourments.

Je ne nie pas que la douleur ne soit douleur. À quoi, sans cela, nous servirait le courage ? Mais je dis que la patience, si c’est quelque chose de réel, doit nous mettre au-dessus de la douleur. Ou si c’est quelque chose d’imaginaire, à quel propos vanter la philosophie, et nous glorifier d’être ses disciples ? Voilà que la douleur vous pique ? hé bien, je veux qu’elle vous déchire. Prêtez le flanc, si vous êtes sans défense. Mais si vous êtes revêtu d’une lionne armure, c’est-à-dire, si vous avez du courage, résistez. Autrement le courage vous abandonnera : et avec lui, votre honneur, dont il était le gardien. Par les loix de Lycurgue, et par celles que Jupiter a données aux Crétois, ou que Minos a reçues de ce Dieu, comme le disent les poëtes, il est ordonné qu’on endurcisse la jeunesse au travail, en l’exerçant à la chasse et à la course, en lui faisant souffrir la faim, la soif, le chaud, le froid. A Sparte on fouette les enfants au pied de l’autel, jusqu’à effusion de sang : quelquefois même, à ce qu’on m’a dit sur les licu<, il y en a qui expirent sous les coups : et cela, sans que pas un d’eux ait jamais laissé échapper, je ne dis pas un cri, mais un simple gémissement. Voilà ce que des enfants peuvent : et des hommes ne le pourront pas ? Voilà ce que fait la coutume : et la raison n’en aura pas la force ?

XV. Travail et Douleur ne sont pas précisément la même chose, quoiqu’ils se ressemblent assez. Travail signifie fonction pénible, soit de l’esprit, soit du corps : Douleur, mouvement incommode, qui se fait dans le corps, et qui est contraire au sens. Quand on coupait les varices à Marius, c’était douleur : quand il conduisait des troupes par un grand chaud, c’était travail. Mais l’un approche de l’autre, eu- l’habitude au travail nous donne de la facilité à supporter la douleur. Et c’est dans cette vue que ceux qui formèrent les républiques de la Grèce, voulurent qu’il y eût de violents exercices pour les jeunes gens. On y oblige a Sparte les femmes même, qui partout ailleurs sont élevées avec une extrême délicatesse, et, pour ainsi dire, a l’ombre.

Mais à Sparte on les voit, dès l’avril de leurs ans,
Braver les injures du temps,
Et chercher dans les jeux une noble poussière.
On leur voit dédaigner la laine, le fuseau,
Et faire leur art le plus beau De la lutte et de la carrière.

Quelquefois, dans ces rudes exercices, la douleur accompagne le travail. On s’y entre-choque, on s’y frappe ; on s’y terrasse, on y fait des chutes : et par le travail même il se forme une espèce de calus, qui fait qu’on ne sent point la douleur.

XVI. Parlerai-je de nos armées ? Quel travail pour un soldat, lorsqu’il marche, de porter des vivres pour plus de quinze jours ; et de porter outre cela son bagage et un pieu ? À l’égard du casque, du bouclier, et de l’épée, il ne les compte non plus pour un fardeau, que ses épaules, ses bras, ses mains. Un langage usité parmi les soldats, c’est que leurs armes sont leurs membres : et eu effet, si l’occasion se présente, ils mettent bas le reste de leur fardeau, et se servent aussi lestement de leurs armes, que si elles faisaient partie de leurs corps. Quel travail que celui de nos légions, dans leurs divers exercices ! Or c’est précisément de là que leur vient cette intrépidité qui brave les coups. Amenez-moi un soldat, qui ait dans l’âme le même degré de valeur, mais qui n’ait point passé par les mêmes exercices ; on le prendra pour une femme. Aussi l’avons-nous bien éprouvé, qu’entre nouvelles et vieilles troupes, il y a une différence infinie. Ordinairement le nouveau soldat est d’un âge plus vigoureux : mais d’être fait à la fatigue, et d’aller aux coups tête baissée, c’est ce qui ne s’apprend cjue par l’habitude. Vous verrez, lorsqu’après une bataille on emporte les blessés, vous verrez le nouveau soldat pleurer honteusement pour une légère blessure, pendant que l’ancien, dont le courage est relevé par l’expérience, demande seulement un médecin qui lui bande sa plaie. Témoin Eurypyle, qui parle ainsi.

Patrocle, à mon secours : sans vous ma mort est sûre.
Arrêtez, s’il se peut, le sang de ma blessure.
Les enfants d’Esculape ailleurs sont dispersés,
Et ne peuvent suffire au nombre des blessés.

XVII. Voilà bien le caractère d’un vieux guerrier, à qui la douleur ne coupe point la parole. Remarquez comme Eurypyle, loin de le prendre sur un ton pleureux, ajoute lui-même pour quelle raison il doit patiemment souffrir sa disgrâce.

Quiconque au sein d’un autre a cru porter la mort,
A dû craindre pour lui l’effet d’un même sort,

dit-il : et moi là-dessus, je m’imagine que Patrocle va l’emmener, le mettre an lit, bander sa plaie. Oui, si Patrocle était un homme ordinaire. Mais il lui demande des nouvelles de l’action.

Après ce grand combat, seigneur, apprenez-moi
Quel aujourd’hui des Grecs est l’espoir, ou l’effroi.

Au lieu donc de songer à sa blessure, le malade reprend :

Hector, à qui les Dieu prêtaient leur assistance,
Voyant de nos guerriers mollir la résistance,

et le reste : car il en vient au détail, malgré sa douleur ; emporté par cette intempérance de gloire, dont un brave ne peut se défendre. Un homme éclairé, un philosophe ne pourra-t-il donc pas aussi bien qu’un vieux guerrier, montrer de la patience dans ses douleurs ? Oui sans doute il le pourra, et incomparablement mieux. Mais nous n’en sommes pas encore aux secours qui se tirent de sa raison : il s’agit présentement de ceux qui naissent de l’habitude. Une petite femme décrépite jeûnera sans peine deux et trois jours. Retranchez la nourriture à un athlète pendant vingt-quatre heures, il se croira mort, et appellera Jupiter à son aide, ce Jupiter l’Olympien, à qui ses travaux sont consacrés. Telle est la force de l’habitude. Passer les nuits au milieu des neiges, et brûler toute la journée au soleil, c’est l’ordinaire des chasseurs. On n’entend pas même gémir ces athlètes, qui se meurtrissent à coups de cestes. Que dis-je ? Une victoire remportée aux jeux Olympiques est à leurs yeux ce qu’a été autrefois le consulat dans Home. Mais les gladiateurs, des scélérats, des barbares, jusqu’où ne poussent-ils point la constance ? Pour peu qu’ils sachent bien leur métier, n’aiment-ils pas mieux recevoir un coup, que de l’esquiver contre les règles ? On voit que ce qui les occupe davantage, c’est le soin de plaire, et à leur maître, et aux spectateurs. Tout couverts de blessures, ils envoient demander à leur maître s’il est content : que s’il ne l’est pas, ils sont prêts à tendre la gorge. Jamais le moindre d’entre eux a-t-il, ou gémi, ou changé de visage ? Quel art dans leur chute même, pour en dérober la honte aux yeux du public ? Renversés enfin aux pieds de leur adversaire, s’il leur présente le glaive, tournent-ils la tête ? Voilà ce que l’exercice, la réflexion et l’habitude ont de pouvoir. Quoi donc,

Un Samnite, un coquin, le dernier des mortels,

pourra s’élever à ce degré de courage ? et il y aura dans le cœur d’un homme né pour la gloire, un endroit si faible, que ni raison ni réflexion ne puissent le fortifier ? Quelques personnes traitent d’inhumanité le spectacle des gladiateurs : et je ne sais si, tel qu’il est aujourd’hui, on ne doit pas effectivement le regarder ainsi. Mais lorsque des criminels étaient seuls employés à ces sortes de combats, il ne pouvait y avoir, du moins pour les yeux, une école ou l’on apprit mieux à mépriser la douleur et la mort.

XVIII. J’ai parlé de l’exercice, de la coutume, et des ressources que l’esprit trouve en lui-même. Voyons ce qu’y ajoute le raisonnement : à moins que vous n’ayez quelque objection à me faire. L’a. Que je vous interrompe, moi ? J’en serais bien fâché : tant votre discours me semble persuasif. C. Rechercher si la douleur est un mal, ou non, c’est l’affaire des Stoïciens, qui veulent nous prouver la négative par de petits arguments entortillés, où il n’y a rien de palpable. Pour moi, sans entrer dans cette question, je ne pense pas que la douleur soit tout ce qu’on la croit : il me parait que l’on a là-dessus des idées fausses, outrées : et je soutiens qu’il est possible à qui le voudra, de supporter quelque douleur que ce soit. Par où commencer à le prouver ? Vous rappellerai-je d’abord en peu de mots, pour amener la suite de mon discours, le principe que j’ai déjà établi ? Qu’il est d’un homme courageux, magnanime, patient, supérieur a tout événement humain, de supporter constamment la douleur ; que telle est l’opinion, je ne dis pas seulement des savants, mais des ignorants ; et que personne au monde n’a jamais douté qu’un homme qui souffrait de la sorte, ne méritât d’être loué. Puisqu’on attache donc tant de gloire à la patience, qu’elle fait essentiellement le caractère d’une âme forte ; n’est-il pas honteux, ou que l’on craigne de se trouver dans l’occasion de la pratiquer, ou que l’on en manque, l’occasion étant venue ? Remarquez même, qu’entre toutes les perfections de l’àme il n’y a proprement que le courage, à qui le nom de vertu appartienne, si l’on s’en rapporte à l’étymologie. Or c’est par le mépris de la mort, et de la douleur, que le courage doit principalement se montrer. Voulons-nous être vertueux ? ou, pour mieux dire, voulons-nous être hommes, Qu’à l’égard de ces deux objets, notre courage opère donc.

XIX. Mais, me direz-vous, comment ? Vous avez raison de m’en demander le secret, puisque la philosophie fait profession de l’enseigner. Voici d’abord ce que vous en apprendrez d’Épicure, le meilleur homme du monde, et qui vous dira tout ce qu’il fait de mieux. Regardez, dit-il, /a douleur comme rien. Hé ! qui parle ainsi ? Un homme persuadé que la douleur est le plus grand des maux. J’y trouve quelque contradiction. Mais écoutons. Une douleur extrême, continue-t-il, est nécessairement courte. Répétez un peu, car je n’entends pas bien ici ce que c’est, ni qu’extrême, ni que court. J’appelle extrême, ce qu’il y a de plus violent ; court, ce qui dure très-jieit. Or je méprise une douleur violente, dont un court espace de temps me délivrera, presque avant qu’elle soit venue. Mais si c’est une douleur comparable à celle de Philoctète ? Elle me parait bien vive, mais non pas extrême, car il ne souffre que d’un pied. Les yeux, la tête, les côtés, les poumons, tout le reste se porte bien. Ainsi sa douleur n’est pas extrême, à beaucoup près. Et dans une douleur de longue durée, conclut Épicure, il y a moins de peine que de plaisir,.le n’ose dire qu’un si grand homme n’a su ce qu’il disait : mais ce que j’en pense, c’est qu’il se moquait de nous. Une douleur peut très-bien, ce me semble, être des plus violentes, et n’être pas courte. Je l’appellerai extrême, quand même il y en aurait une autre, dont la violence irait à dix atomes de plus. Quantité d’honnêtes gens, que je pourrais nommer, sont depuis plusieurs années horriblement tourmentés de la goutte. Mais telle a été l’adresse d’Épicure, qu’il n’a fixé ni grandeur, ni durée : en sorte qu’on ne sait, ni ce que c’est qu’extrême à l’égard de la douleur, ni ce que c’est que court à l’égard du temps. Ainsi laissons ce diseur de riens : et quoique lui-même tourmenté de la colique et de la strangurie tout à la fois, il ait donné quelques signes de courage ; avouons qu’un homme persuadé que la douleur est de tous les maux le plus grand, n’est pas propre à nous enseigner l’art de In supporter. Adressons-nous donc ailleurs, et donnons la préférence, il est juste, à ceux qui comptent l’honnête pour le souverain bien, et le honteux pour le souverain mal. Vous n’oserez en leur présence vous plaindre, vous agiter : car la vertu elle-même vous parlant par leur bouche,

XX. Quoi ! dirait-elle, vous aurez vu les enfants à Sparte, les jeunes gens à Olympie, les barbares dans l’arène, recevoir en silence les coups les plus douloureux ; et vous à la moindre piqûre, vous crierez comme une femme ? Vous n’aurez ni fermeté ni patience’? Je ne puis, direz-vous : la nature s’y oppose. Mais des enfants même le peuvent, une infinité de gens le font, les uns animés par l’honneur, les autres contenus par la honte, ou par la crainte : et ce qui se pratique si communément, vous le croirez opposé à la nature ? Il l’est si peu, que non-seulement la nature vous le permet, mais elle vous le demande ; car il n’y a rien à quoi elle se porte avec plus d’ardeur, qu’à ce qui est honnête et louable. Rien, qui réponde si parfaitement à ses vœux, que ce qui est un écoulement de la vertu, ou la vertu même : et si je ne l’appelais pas le souverain bien, ce serait pour l’appeler le bien unique. Rien, au contraire, qui soit plus odieux, plus méprisable, plus indigne de l’homme, que ce qui est honteux. Vous qui pensez ainsi, puisque dès l’entrée de ce discours vous avez reconnu que l’ignominie l’emportait sur la douleur, vous n’avez donc plus qu’a vous commander à vous-même. J’avoue que c’est une manière de parler singulière, et qui suppose qu’on soit deux, l’un pour commander, l’autre pour obéir. Mais elle n’est plus sans fondement.

XXI. Car notre âme se divise en deux parties, l’une raisonnable, l’autre privée de raison. Ainsi, lorsqu’on nous ordonne de nous commander à nous-mêmes, c’est nous dire que nous fassions prendre le dessus à la partie raisonnable, sur celle qui ne l’est pas. Toutes les âmes renferment, en effet, je ne sais quoi de mou, de lâche, de bas, d’énervé, de languissant : et s’il n’y avait que cela dans l’homme, rien ne serait plus hideux que l’homme. Mais en même temps il s’y trouve bien a propos cette maîtresse, cette reine absolue, la raison, qui, par les efforts (qu’elle a d’elle-même le pouvoir de faire, se perfectionne, et devient la suprême vertu. Or il faut, pour être vraiment homme, lui donner pleine autorité sur cette autre partie de l’âme, dont le devoir est d’obéir. Mais, direz-vous, de quelle manière commandera-t-elle ? Ou comme un maître à son esclave, on comme un capitaine à son soldat, ou comme un père à son fils. Quand cette portion de l’âme, qui a la faiblesse en partage, se livre avec une mollesse efféminée aux pleurs et aux gémissements, c’est aux amis et aux parents du malade de veiller sur lui, tellement qu’ils le tiennent, pour ainsi dire, enchaîné. On voit bien des gens, sur qui la raison ne gagne rien, et que la honte maîtrise. À ceux-là il faut un traitement d’esclaves, les garrotter en quelque sorte, et les garder comme en prison. Pour d’autres, qui sont plus fermes, mais qui ne le sont pas encore autant qu’il le faudrait, on s’y prend avec eux, comme on ferait avec de braves soldats ; on leur fait sentir par une simple remontrance, a quoi riionneiir les engage. Ulysse blessé, par exemple, n’avait donné qu’une légère marque d’impatience, lorsqu’il avait dit à ceux qui le portaient :

 Amis, ne me secouez, pas.
Vous irritez mon mal. Lentement : pas à pas.

Pacuve a rectifié ici Sophocle, qui nous représente le plus sage des Grecs se lamentant pitoyablement. Mais, quoique Ulysse n’eut laisse voir qu’une sensibilité bien pardonnable, cependant, surpris de la voir dans un si grand personnage, ceux qui le portaient osent lui parler ainsi :

Un si fameux guerrier, Ulysse est abattu !
Une blessure peut étonner sa vertu ?

Pacuve sachant que l’habitude est une excellente maîtresse dans l’art de souffrir, lui remet devant les yeux sa profession de guerrier. Rien d’outré non plus dans les vers suivants, u l’état ou il est :

Tenez-moi, serrez-moi, ne m’abandonnez pas.
Qu’on lève l’appareil. Ah ! quel tourment ! Hélas !

Il se laisse ensuite tomber, et ne dit plus que ces paroles :

 Laissez-moi. De vos mains le poids insupportable
Ne sert qu’à redoubler la douleur qui m’accable.

Remarquez, je vous prie, comme sa douleur s’est condamnée au silence : non celle du corps, puisqu’elle agit toujours ; mais celle de l’âme, qui s’est corrigée. Jusque-là même, qu’à la fin de la tragédie, il fait aux autres cette leçon,

 Pour ressource une femme a les cris el les pleurs,
Mais l’homme, sans gémir, sait plaindre ses malheurs.

Ainsi, dans Ulysse, la partie faible de l’âme s’est soumise à la raison : de même qu’un soldat qui a de l’honneur, obéit aux ordres d’un sévère capitaine.

XXII. Venons au sage. On n’en a point encore vu de parfait : mais les philosophies nous donnent l’idée de ce qu’il doit être, supposé qu’il y en ait jamais quelqu’un. Un sage donc, ou plutôt sa raison, parvenue au plus haut degré de perfection, saura commander à la partie inférieure, comme un bon père à de bons enfants. Tout ce qu’il voudra, il l’obtiendra d’un coup d’œil, sans peine, sans chagrin. Pour faire tête à la douleur, comme à un ennemi, il réveillera son courage, rassemblera ses forces, prendra ses armes. Quelles armes ? Un généreux effort, une ferme résolution, et un entretien avec soi-même, ou l’on se dit : Prends bien garde, ne fais rien de honteux, rien de lâche, rien d’efféminé. On se proposera de grands exemples. Zénon d’Elée, qui, ayant trempé dans une conspiration, aima mieux souffrir toutes sortes de tortures, que de nommer ses complices au tyran. Anaxarque, disciple de Démocrite, qui, se voyant dans l’île de Cypre au pouvoir du roi Nicocréon, ne lui montra, ni effroi, ni répugnance pour aucun genre de supplices Un homme sans lettres, un barbare né au pied du mont Caucase, l’indien Calanus, qui de son propre mouvement se lit brûler vif. Mais nous, que nous souffrions partout le corps, on même rien qu’à un pied, à une dent, nous ne savons plus où nous en sommes. Par la douleur, comme par le plaisir, nos âmes sont amollies : elles se liquéfient, si j’ose ainsi parler : et nous devenons efféminés à un tel point, qu’il ne faut qu’une piqûre d’abeille pour nous arracher des cris Quand Marins, homme rustique, mais vraiment homme, souffrit l’opération, dont j’ai parlé, il ne vouhft point qu’on le liât : et il est, dit-on, le premier qui l’ait hasardée sans cette précaution. Pourquoi d’autres depuis n’en ont-ils pas fait difficulté ? parce que l’exemple les avait enhardis. Ainsi l’opinion, comme vous voyez, a plus de part dans nos souffrances, que la réalité. Une preuve cependant que la douleur de Marins fut aiguë, c’est qu’il ne donna point son autre jambe. Pour une première opération, le courage l’avait emporté : mais ensuite la sensibilité usa de ses droits. Tout consiste donc à savoir vous commander : et je vous ai expliqué ce que c’était que cette espèce de commandement. Penser a quoi la patience, à quoi la force, à quoi la grandeur d’âme nous obligent, non-seulement c’est nous rendre l’esprit plus tranquille, mais c’est affaiblir en quelque sorte la douleur.

XXIII. Car, comme dans une bataille il arrive qu’un poltron, qui, à la vue de l’ennemi, aura jeté son bouclier, et fui de toutes ses forces, trouve dans sa fuite même, l’occasion de sa mort ; et qu’au contraire le soldat intrépide qui n’aura point quitté son poste, sort de là sain et sauf ; de même un malade qui s’écoute, tombe dans l’anéantissement, tandis que ceux qui entreprennent de résister à la douleur, ne manquent guère d’en triompher. À certains égards, il en est de l’âme comme du corps. Que le corps s’évertue, il portera aisément une charge, sous laquelle, s’il vient à mollir, il succombe. Que l’âme se roidisse pareillement, elle rendra son fardeau léger. Qu’elle se relâche, elle demeure aeeablie dessous. Parlons vrai, il n’est aucun de nos devoirs qui n’exige qu’on ait la force de prendre sur soi. Rien sans cela ne peut répondre de notre fidélité à les remplir. Un homme qui souffre, doit surtout marquer du courage, et ne se rien permettre qui sente la bassesse d’un esclave, ou la délicatesse d’une femme. Qu’il se garde bien d’imiter les doléances de IMiiloetete. Quelquefois, mais rarement, il sera permis à un homme de ^émir ; pas même à une femme de hurler : espèce de lamentation, dont les douze Tables ont défendu l’usage dans les funérailles. Que si Ton permet quelquefois a un homme courageux de gémir, c’est dans le cas seulement ou ce lui serait un moyen d’acquérir de nouvelles forces : à l’exemple des athlètes, qui poussent de grands cris en se battant à coups de ccstes ; non ([ue la douleur ou la crainte leur arrache ces sortes de gémissements ; mais c’est qu’en poussant un cri, tous les nerfs se tendent, et le coup est porté avec plus de vigueur.

XXIV. Pour crier, on ne se contente pas de faire jouer les organes destinés à la parole, tels que les eûtes, le gosier, la langue : mais tout le corps agit J’ai vu Antoine frapper la terre de son genou, par la véhémence avec laquelle il plaidait dans une certaine occasion. Plus l’arc est bandé, plus la flèche est impétueusement dardée. Ainsi, lorsqu’un cri peut servir à réveiller, à redoubler les forces de l’âme, on ne le défend pas a un malade. Mais pousser des cris accompagnés de pleurs, c’est ne pas mériter le nom d’homme. Quand il nous en reviendrait quelque soulagement, encore faudrait-il voir si l’honneur ne s’y opposerait pas. Mais pourquoi nous avilir eu pure perte ? Qu’y a-t-il, en effet, de plus honteux pour un homme, que de pleurer comme une femme ? Je viens de vous donner, touchant la douleur, une leçon importante, qui est d’appeler les forces de l’âme au secours. On en a besoin dans toute sorte d’occasions. Que la colère s’allume en nous, que la volupté nous attaque, il faut recourir aux mêmes armes, se réfugier dans le même fort. Mais pour ne point nous écarter, ne parlons que de la douleur. Pour souffrir donc paisiblement, il est bon d’avoir toujours ce principe devant les yeux, que c’est là ce que l’honneur exige de nous. J’ai déjà dit, mais on ne peut trop le répéter, que l’honneur a naturellement pour nous de puissants attraits, et si puissants, qu’il la première lueur, au travers de laquelle il se fera entrevoir, on trouve doux et léger tout ce qui peut y conduire. Poussés, entraînés par ces désirs violents, dont la gloire embrase nos cœurs, nous allons la chercher dans les combats. Un homme courageux, lorsqu’il est blessé dans la mêlée, ne le sent point : ou s’il le sent, plutôt mourir que de faire une brèche à son honneur. Quand les Décies se jetèrent à corps perdu dans l’armée ennemie, ils voyaient luire des épées prêtes à les percer : mais l’idée d’une noble, d’une glorieuse mort leur faisait mépriser les coups. Pensez-vous qu’Epaminondas, au moment qu’il vit sa vie s’écouler avec son sang, ait gémi ? Il avait trouvé sa patrie accablée sous le joug des Lacédémoniens : en mourant il la laissait leur maîtresse, et c’était son ouvrage. Point de souffrance qui ne soit adoucie par de tels lénitifs.

XXV. Mais hors des batailles, me direz-vous, et chez soi, dans un lit, quels motifs de consolation ? Vous me ramenez aux philosophes. gens qui ne vont guère aux coups. Un d'eux, homme frivole, qui avait appris la constance sous Zénon, fut endoctriné tout autrement par la douleur. Je parle de Denys d'Héraclée. Tourmenté d'un mal de reins, il hurlait, et il criait de toutes ses forces que ce qu'il avait cru de la douleur était bien faux. Arriva Cléanthe son condisciple, qui lui demanda par quelle raison II changeait de sentiment. « Parce que, dit-il, un bon argument, pour prouver que la douleur est un mal, c'est de ne pouvoir la supporter, après qu'on a si longtemps étudié la philosophie. Je l'ai étudiée plusieurs années, et je ne puis supporter ]a douleur ; c'est donc un mal. » À ces mots Cléanthe frappa du pied contre terre, et cita, dit-on, cet endroit des Epigones ;

Quoi, d'Antiphiaraüs aux enfers descendu,
Cet insolent propos sera-t-il entendu ?

Par là Cléanthe désignait Zénon, dont il était fâché de voir le disciple dégénérer. On n'en dira pas autant de Posidonius. Je l'ai fort connu, et voici ce que Pompée nous en a souvent raconté. Qu'à son retour de Syrie, passant par Rhodes, il eut dessein d'aller entendre un philosophe de cette réputation : que, comme il apprit que la goutte le retenait chez lui, il voulut au moins lui rendre visite : et qu'après lui avoir fait toutes sortes de civilités, il lui témoigna quelle peine il ressentait de ne pouvoir l'entendre. « Vous le pouvez, reprit Posidonius, et il ne sera pas dit qu'une douleur corporelle soit cause qu'un si grand homme ail inutilement pris la peine de se rendre chez moi. » Pompée nous disait qu'ensuite ce philosophe, dans son lit, discourut gravement, éloquemment, sur ce principe même, « Qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête : et qu'à diverses reprises, dans les moments ou la douleur s'élançait avec plus de force, « Douleur, s'écriait-il, tu as beau faire ; quelque importune que tu sois, jamais je n'avouerai que tu sois un mal. » On supporte aisément tous les travaux qui font honneur.

XXVI. Voit-on que la douleur effraye les athlètes, dans les pays ou les jeux gymniques sont estimés ? Ailleurs, ou c'est un mérite de chasser et de monter à cheval, fait-elle peur à ceux qui veulent se distinguer par là ? Que dirai-Je de nos brigues ? À quoi nos ambitieux ne s'exposent-ils point ? Par quels brasiers ne traversaient-ils pas autrefois, pour chercher à s'assurer tous les suffrages ? Aussi Xénophon, disciple de Socnite, dit-il très-bien, que « les mêmes travaux ne sont pas également pénibles pour le général et pour le soldat, parce qu'à l'égard des généraux, la peine est adoucie par la gloire : » et cette maxime était plus souvent citée que toute autre pru' Scipion l'Africain, qui avait toujours Xénophon entre les mains. Tout incapable qu'est le vulgaire de voir en quoi consiste l'honnête, il ne laisse pas d'y être sensible, et comme il règle ses idées sur ce qu'il entend dire le plus communément, il croit que l'honnête, c'est ce qui est loué par le plus grand nombre. Pour vous, quand même vous seriez exposé à la vue du public, je ne voudrais pas que sa manière de penser vous fit la loi. Tenez-vous-en à vos lumières. Quand elles seront justes, et que vous chercherez à vous plaire, non-seulement vous serez victorieux de vous-même, comme je vous l'ordonnais tout a l'heure, mais il n'y aura ni homme, ni quoi que ce puisse être dans le monde, qui vous maîtrise. Regardez donc une âme qui s’est agrandie, qui s’est élevée jusqu’au plus haut, point, et dont la supériorité brille surtout dans le mépris de la douleur, regardez-la comme l’objet le plus digne d’admiration. Je l’en croirai bien plus digne encore, si, loin des spectateurs, et ne mendiant point d’applaudissements, elle ne veut que se plaire a elle-même. Rien de si louable que ce qui se fait sans ostentation, et sans témoins : non que les yeux du public soient à éviter, car les belles actions demandent à être connues : mais enfin, le plus grand théâtre qu’il y ait pour la vertu, c’est la conscience.

XXVII. Ressouvenons-nous surtout, que notre patience, soutenue, comme je l’ai dit tant de fois, par de continuels efforts de l’âme, doit être la même dans toutes les occasions qu’elle peut avoir de s’exercer. Car souvent il arrive qu’on a montré de la fermeté, ou en attaquant l’ennemi, pour se faire un nom, ou simplement pour se défendre ; mais que dans une maladie, ces gens-là.succombent. Ils avaient dû leur fermeté, non à la raison et à la sagesse ; mais a l’ardeur, et à la gloire qui les guidaient. Ainsi les barbares savent, le fer a la main, se battre à outrance ; et malades, ils ne savent pas être hommes. Au contraire, les Grecs, nation peu brave, mais aussi sensée qu’il y en ait, n’osent regarder l’ennemi en face : et malades, ils ont de la patience et du courage. Une bataille transporte de joie les Cimbres, et les Celtibériens : une maladie les consterne. Pour avoir une conduite uniforme, il fauchait partir d’un principe. Mais du moins, puisqu’on voit des hommes, à qui la passion ou le préjugé fait braver la douleur, concluez de là, ou qu’elle n’est pas un mal, ou que si l’on veut l’appeler un mal, parce qu’elle n’accommode pas la nature, c’est un mal si petit, qu’il disparaît à l’aspect de la vertu, jour et nuit, je vous en prie, occupez-vous de ces réflexions. Il y a bien d’autres conséquences à en tirer. Car, si nous faisons de l’honneur notre unique loi, dès lors nous mépriserons, non-seulement les traits de la douleur, mais les foudres mêmes de la fortune : surtout puisque notre conférence d’hier nous montre un refuge, qui ne peut nous manquer. Un passager, poursuivi par des pirates, serait bientôt rassuré, si un Dieu lui disait : « Jette-toi dans la mer ; un dauphin, comme celui d’Arion, est alerte pour te recevoir ; ou les chevaux de Neptune, qui firent, dit-on, rouler sur l’onde le char de Pélops, accourront pour te porter ou tu voudras. » Vous avez une ressource non moins certaine, si vos douleurs en viennent à un tel excès que vous ne puissiez les supporter. Voilà, à peu près, ce que j’ai cru devoir vous dire, quant à présent. Mais peut-être persistez-vous dans votre opinion ? L’a. Point du tout : me voilà en deux jours délivré, ou du moins je m’en flatte, de mes deux plus grandes frayeurs. G. À demain donc. Rhétorique d’abord, puisque nous en sommes convenus ; et philosophie ensuite, car vous ne m’en quittez pas. L’a. Je vous demande l’un, avant midi ; et l’autre à cette même heure. C. Volontiers. Je me prêterai à de si louables désirs.