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Tusculanes/1

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Première Tusculane
Traduction par Nisard.
(p. 629-661).
TUSCULANES.
LIVRE PREMIER.

DE LA MORT.
Qu’elle est à mépriser.

Quand j’ai vu enfin, qu’il n’y avait presque plus rien à faire pour moi, ni au barreau, ni au sénat, j’ai suivi vos conseils, Brutus, et me suis remis à une sorte d’étude, dont le goût m’était toujours resté, mais que d’autres soins avaient souvent ralentie, ou même interrompue longtemps. Par cette étude, j’entends la philosophie, qui est l’étude même de la sagesse, et qui renferme toutes les connaissances, tous les préceptes nécessaires à l’homme pour bien vivre. J’ai donc jugé à propos de traiter en notre langue ces importantes matières : non pas que la Grèce n’ait à nous offrir, et livres et docteurs, qui pourraient nous les enseigner : mais il m’a toujours paru, ou que nos Romains ne devaient rien qu’à leurs propres lumières, supérieures à celles des Grecs ; ou que s’ils avaient trouvé quelque chose à emprunter d’eux, ils l’avaient perfectionné. Il y a dans nos coutumes et dans nos mœurs, il y a dans la conduite de nos affaires domestiques, plus d’ordre, plus de dignité. Pour le gouvernement de l’État, nos ancêtres nous ont certainement laissé de meilleures lois. Parlerai-je de notre milice, toujours recommandable par la valeur, et plus encore par la bonne discipline ? Tout ce qui pouvait, en un mot, nous venir de la nature, sans le secours de l’étude, nous l’avons eu, mais à un tel point, que ni la Grèce, ni quelque nation que ce puisse être, ne doit se comparer avec nous. Ou trouver, en effet, ce fonds d’honneur, cette fermeté, cette grandeur d’âme, cette probité, cette bonne foi, et pour tout dire enfin, cette vertu sans restriction, au même degré qu’on l’a vue dans nos pères ? J’avoue qu’en tout genre d’érudition les Grecs nous surpassaient. Victoire aisée, puisqu’on ne la leur disputait pas. Leurs premiers savants, ce furent des poètes, et qui sont très-anciens : car Homère et Hésiode florissaient avant la fondation de Rome, Archiloque, sous le règne de Romulus : au lieu que nous autres Romains nous n’avons su que fort tard ce que c’était que vers. La première pièce de théâtre, qui ait été jouée à Rome, le fut sous le consulat de Claudius et de Tuditanus, vers l’an de Rome cinq cent dix. Ennius naquit l’année suivante ; il a précédé Plaute et Névius.

II. Ainsi c’est bien tard que les poëtes ont été, ou connus, ou soufferts parmi nous. À la vérité, c’était anciennement la coutume dans les festins, comme Caton le dit dans ses Origines, que les convives chantassent, au son de la flûte, les louanges des grands hommes. Mais ce qui fait bien voir qu’alors les poètes étaient peu estimés, c’est que Caton lui-même, dans une de ses oraisons, reproche à un consul de son temps, comme quelque chose de honteux, d’avoir mené des poètes avec lui dans la province ou il commandait. Il y avait mené Kniiius. Moins la poésie était honorée alors, moins on s’y attachait. Cependant, parmi ceux qui la cultivèrent, nous avons eu de beaux génies, qui ne demeurèrent pas fort au-dessous des Grecs. Si l’on eût fait à l’illustre Fabius un mérite de ce qu’il savait peindre, combien n’aurions-nous pas eu de Polycletes et de Parrhasius ? C’est la gloire qui nourrit les arts : le goût du travail sans elle ne nous vient point : et tout métier auquel on attachera du mépris, sera toujours négligé. Savoir chanter, et jouer des instruments, était de toutes les perfections la plus vantée chez les Grecs. Aussi dit-on qu’Épaminondas, qui selon moi a été le premier homme de la Grèce, jouait parfaitement du luth. Thémistocle, qui était de quelques années plus ancien, passa pour un homme mal élevé, sur ce qu’étant invité à prendre une lyre dans un festin, il avoua qu’il n’en savait pas jouer. De là vient que les Grecs ont eu quantité de célèbres musiciens. Ils se piquaient tous de savoir ce qu’ils n’auraient pu ignorer sans honte. Par la même raison, comme ils faisaient un grand cas des mathématiques, ils y ont excellé : au lieu que chez nous on a cru que de savoir compter et mesurer, c’était assez.

III. Au contraire, nous avons de bonne heure aspiré à être orateurs. Ce fut d’abord sans y chercher d’art ; on se contentait d’un talent heureux ; l’art vint ensuite au secours. Il y avait effectivement du savoir dans Galba, dans Scipion l’Africain, dans Lélius. Avant eux, Caton avait été homme d’étude. Lépidus, Carbon, les Gracques sont venus depuis : et à descendre jusqu’au temps ou nous sommes, le nombre et le mérite de nos orateurs est tel, que la Grèce, ou ne l’emporte nullement sur nous, ou l’emporte de peu. Pour la philosophie, elle a été jusqu’à présent négligée ; et dans notre langue nous n’avons point d’auteurs, qui lui aient donné une sorte d’éclat. C’est à quoi j’ai dessein de m’appliquer, afin que si nos Romains ont autrefois retiré quelque fruit de mes occupations, ils en retirent encore, s’il est possible, de mon loisir. J’embrasse d’autant plus volontiers ce nouveau travail, que déjà certains philosophes, dont je veux croire les intentions bonnes, mais dont le savoir ne va pas loin, ont témérairement répandu, à ce qu’on dit, plusieurs ouvrages de leur façon. Or il se peut faire qu’on pense bien, et qu’on ne sache pas s’expliquer avec élégance. Mais en ce cas, c’est abuser tout à fait de son loisir, et écrire en pure perte, que de mettre ses pensées sur le papier, sans avoir l’art de les arranger, et de leur donner un tour agréable, qui attire son lecteur. Aussi les auteurs dont je parle n’ont-ils de cours que dans leur parti : et s’ils trouvent à se faire lire, c’est seulement de ceux qui veulent qu’on leur permette à eux-mêmes d’écrire dans ce goùt-là. Après avoir doue tâché de porter l’art oratoire à un plus haut point qu’il n’avait été parmi nous, je m’étudierai avec plus de soin encore à bien mettre en sou jour la philosophie, qui est la source d’où Je tirais ce que je puis avoir eu d’éloquence.

IV. Aristote, ce rare génie, et dont les connaissances étaient si vastes, jaloux de la gloire que s’acquérait Isocrate le Rhéteur, entreprit à son exemple d’enseigner l’art de la parole, et voulut allier l’éloquence avec la sagesse. Je veux de même, sans oublier mon ancien caractère d’orateur, ine jeter sur des matières de philosophie. Je les trouve plus grandes, plus abondantes que celles du barreau : et mon sentiment fut toujours que ces questions sublimes, pour ne rien perdre de leur beauté, avaient besoin d’être traitées amplement et avec toutes les grâces qui dépendent du langage. J’ai essayé si j’y réussirais, et cela est allé déjà si loin, que j’ai même osé tenir des conférences philosophiques, à la manière des Grecs. Dernièrement, après que vous fûtes parti de Tusculum, j’y éprouvai mes forces en présence d’un grand nombre d’amis. C’est ainsi que ces déclamations d’autrefois, ou j’avais pour but de me former au barreau, et dont j’ai continué l’usage plus longtemps que personne, sont aujourd’hui remplacées par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer la thèse, sur laquelle on voulait m’entendre : je discourais là-dessus, assis, ou debout : et comme nous avons eu de ces sortes d’entretiens durant cinq jours, je les ai rédigés en autant de livres. Voici comme nous faisions. D’abord celui qui voulait m’entendre, disait son sentiment, et moi ensuite je l’attaquais. Vous savez que cette méthode est celle de Socrate, et qu’il la regardait comme le plus sûr moyen de parvenir à démêler ou est le vraisemblable. Mais pour vous mettre mieux au fait de nos conférences, je n’en ferai pas un simple récit ; je les rendrai comme si elles se tenaient actuellement. Commençons.

V. L’auditeur. Je trouve que la mort est un mal. Cicéron. Pour les morts, ou pour ceux qui ont à mourir ? L’a. Pour les uns, et pour les autres. C. Puisque c’est un mal, c’est donc une chose qui rend misérables ceux qu’elle regarde. L’a. Oui sans doute. C. Ainsi, et ceux qui sont déjà morts, et ceux qui doivent mourir, sont misérables. L’a. Je le crois. C. Personne donc, qui ne soit misérable. L’a. Personne du tout. C. Donc, pour raisonner conséquemment, tout ce qu’il y a d’hommes, nés ou à naître, non-seulement sont misérables, mais le seront toujours. Car n’y eût-il de mal que pour ceux qui ont à mourir, cela regarderait tous les vivants, puisque sans exception ils sont tous mortels. Avec leur vie, cependant, leur misère finirait. Mais d’ajouter que les morts eux-mêmes sont misérables, c’est vouloir que nous soyons nés pour une misère sans bornes : que ceux qui moururent il y a cent mille ans, et que tous les hommes, en un mot, soient misérables. L’a. Aussi est-ce bien mon avis. C. Dites-moi, je vous prie, n’est-ce point que l’image des enfers vous effraye ? Un Cerbère à trois têtes ; les flots bruyants du Cocyte ; le passage de l’Achéron ; un Tantale mourant de soif, et qui a de l’eau jusqu’au menton, sans qu’il puisse y tremper ses lèvres ;

Ce rocher que Sisyphe épuisé, hors d’haleine,
Perd à rouler toujours ses efforts et sa peine ;

des juges inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d’un nombre infini d’auditeurs, vous serez oblige de plaider vous-même votre cause, sans qu’il vous soit permis d’en charger, ou Crassus, ou Antoine, ou, puisque ces Juges sont Grecs, Démosthène. Voici peut-être l’objet de votre peur : et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.

VI. L’a. Pensez-vous que j’extravague jusqu’à donner là-dedans ? C. Vous n’y ajoutez pas foi ? L’a. Pas le moins du monde. C. Vous avez, en vérité, faraud tort de l’avouer. L’a. Pourquoi, je vous prie ? C. Parce que, si j’avais eu à vous réfuter sur ce point, j’allais m’ouvrir une belle carrière. L’a. Qui ne serait éloquent sur un tel sujet ? où est l’embarras de prouver que ces tourments des enfers ne sont que pures imaginations de poètes et de peintres ? C. Tout est plein, cependant, de traités philosophiques, ou l’on se propose de le prouver. L’a. Peine perdue : car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir peur ? C. Mais, s’il n’y a point de misérables dans les enfers, personne n’y est donc. L’a. Je n’y crois personne. C. Ou donc sont-ils ces morts que vous croyez misérables ? Quel lieu habitent-ils ? Car enfin, s’ils existent, ils ne sauraient ne pas être dans quelque lieu. L’a. Je crois qu’ils ne sont nulle part. C. Vous croyez qu’ils n’existent donc point ? L’a. Oui, et c’est justement parce qu’ils n’existent point, que je les trouve misérables, C. Je vous pardonnerais encore plutôt de croire un Cerbère, que de parler si peu conséquemment. L’a. Hé comment ? C. Vous dites du même homme, qu’il est, et qu’il n’est pas. Y songez-vous ? Quand vous dites qu’un mort est misérable, c’est dire d’un homme qui n’existe pas, qu’il existe. L’a. Je ne suis pas si peu sensé que de tenir ce langage. C. Que dites-vous donc ? L’a. Je dis, par exemple, que Crassus est à plaindre d’avoir perdu de si grandes richesses en mourant : que Pompée est à plaindre d’avoir perdu tant de gloire, tant d’honneurs : qu’enfin tous ceux qui ont perdu le jour sont à plaindre de l’avoir perdu. C. Vous y revenez toujours. Cai’, pour être a plaindre, il faut exister. Or, tout à l’heure vous disiez que les morts n’existaient plus. Donc, s’ils n’existent plus, ils ne sauraient être quelque chose, et par conséquent ils ne sauraient être misérables. L’a. Je ne m’explique pas bien, apparemment. J’ai prétendu dire que de n’être plus après que l’on a été, c’est de tous les maux le plus grand. C. Pourquoi plus grand que de n’avoir absolument point été ? Il s’ensuivrait de voire raisonnement, que ceux qui ne sont pas nés encore, sont di’-ja misérables : et cela, parée qu’ils ne sont point. Car, s’il est vrai qu’après notre mort nous souffrirons de n’être plus, il faut qu’avant notre naissance nous ayons souffert de n’être pas. Je n’ai, pour moi, nulle idée d’avoir eu des maux avant ma naissance : peut-être vous souvenez-vous des vôtres ; je vous prie de m’en faire le récit.

VII. L’a. Vous le prenez sur un ton de plaisanterie, comme si j’avais parlé des hommes qui sont à naître, et non pas de ceux qui sont morts. C. Mais ceux qui sont morts, vous dites donc qu’ils sont ? L’a..u contraire, je dis qu’ils sont misérables de n’être pas, après qu’ils ont été. C. Vous ne sentez pas que cela implique contradiction ? Qu’y a-t-il, en effet, de plus contradictoire, que de n’être point du tout, et d’être, ou misérable, ou tout ce qu’il vous plaira ? Quand, au sortir de la porte Capéne, vous voyez les tombeaux de Galatinus, des Seipions, des Servilius, des Métellus, jugez-vous que ces gens-là soient misérables ? L’a. Puisque vous me chicanez sur ce mot, sont, je le supprimerai : et au lieu de vous dire que les morts sont misérables, je dirai que c’est pour eux un mal de n’être plus. C. Quand vous dites eux, vous supposez des gens qui existent. Ainsi vous retombez toujours dans le même inconvénient ; et quelque tour que vous preniez pour dire, Crassus qui n’est plus, est misérable, vous joindrez ensemble deux choses incompatibles, parce que l’un des termes, est, affirme ce que nie l’autre, qui n’est plus. L’a. Hé bien, puisque vous me forcez d’avouer que ceux-là ne sont pas misérables, qui ne sont point du tout, je reconnais que les morts ne sont pas misérables. Mais pour nous qui vivons, n’est-ce pas un mal que la nécessité de mourir ? Quel plaisir est-on capable de goûter, lorsqu’on a jour et nuit à penser que la mort approche ?

VIII. C. Remarquez-vous que voilà de retranché déjà une bonne partie de la misère humaine ? L’a. Voyons comment. G. Parce que si la mort avait des suites fâcheuses, rien ne bornerait nos maux ; ils seraient infinis, ftlais de la manière dont nous l’entendons présentement, je vois qu’il y a un terme où j’arriverai, et au delà duquel je n’aurai plus à craindre. Vous entrez, à ce qu’il me paraît, dans la pensée d’Épicharme, qui était, comme la plupart des Siciliens, homme de beaucoup d’esprit. L’a. Que dit-il ? Je n’en sais rien. C. Je vous le rendrai, si je puis, en latin ; car vous savez que ma coutume n’est pas de mettre du grec dans mon latin, non plus que du latin dans mon grec. L’a. Vous avez raison : mais cette pensée d’Épicharme, dites-la moi. C.

Mourir peut être un mal : mais être mort n’est rien.

L’a. Je me remets à présent le vers grec. Mais après m’avoir fait avouer que les morts ne sont pas misérables, prouvez-moi, s’il vous est possible, que la nécessité de mourir ne soit pas un mal. Très-aisément, et j’ai encore de plus grands projets. L’a. Très-aisément, dites-vous ? C. Oui, parce que la mort n’étant suivie d’aucun mal, la mort elle-même n’en est pas un : car vous convenez que dans le moment précis, qui lui succède immédiatement, il n’y a plus rien à craindre : et par conséquent mourir n’est autre chose que parvenir au terme, où, de votre aveu, finissent tous nos maux. L’a. Je vous en prie, mettez ceci dans un plus grand jour. Avec des raisonnements trop serres on me fait dire oui, avant que je sois persuadé. Mais quels sont ces grands projets, dont vous me parliez ? C. Je veux essayer de vous convaincre, non-seulement que la mort n’est point un mal ; mais que même c’est un bien. L’a. Je n’en demandais pas tant. Je meurs d’envie cependant de voir comment vous le prouverez. Si vous n’en venez pas à bout, du moins il en résultera que la mort n’est point un mal. Au reste, je ne vous interromprai point. Un discours suivi me fera plus de plaisir. C. Et si j’ai à vous interroger, ne me répondrez-vous pas ? L’a. Il y aurait une sotte fierté à ne pas répondre : mais, autant qu’il se pourra, passez-vous de me faire des questions.

IX. Vous serez obéi. Je vais débrouiller cette matière tout de mon mieux. Mais en m’écoutant, ne croyez pus entendre Apollon sur son trépied, et ne prenez pas ce que je vous dirai pour des dogmes indubitables. Je ne suis qu’un homme ordinaire, je cherche à découvrir la vraisemblance ; mes lumières ne sauraient aller plus loin. Pour le vrai et l’évident, je le laisse à ceux qui présument qu’il est à la portée de leur intelligence, et qui se donnent pour des sages de profession. L’a. À la bonne heure : me voilà prêt à vous écouter. C. Premièrement donc, voyons ce que c’est que la mort, qui parait une chose si connue. Il y en a qui pensent que c’est la séparation de l’âme avec le corps. D’autres, qu’il ne se fait point de séparation, mais que l’âme et le corps périssent en même temps, et que l’âme s’éteint dans le corps. Parmi ceux qui tiennent que l’âme se sépare, les uns croient qu’elle se dissipe incontinent : d’autres, qu’elle subsiste encore longtemps après : et d’autres, qu’elle subsiste toujours. Mais cette âme, qu’est-ce que c’est ? Où se tient-elle ? Quelle est son origine ? Autant de questions, sur quoi l’on est peu d’accord. Selon quelques-uns, l’âme n’est autre chose que le cœur même. Empédocle voulait que ce fut le sang répandu dans le cœur. D’autres prétendent que c’est une certaine partie du cerveau. D’autres, que ni le cœur ni le cerveau ne sont l’âme elle-même, mais seulement le siége de l’âme. D’autres, que l’âme c’est de l’air. Zénon le stoïcien, que c’est du feu.

X. Voilà d’abord les opinions communes, cœur, sang, cerveau, air, et feu. En voici de particulières, et dans lesquelles peu de gens ont donné. Aristoxène, musicien et philosophe tout ensemble, dit que comme dans le chant, et dans les instruments, la proportion des accords fait l’harmonie : de même toutes les parties du corps sont tellement disposées, que du rapport qu’elles ont les unes avec les autres, l’âme en résulte. Il a pris cette idée de l’art qu’il professait. Mais elle ne vient pourtant pas de lui ; car Platon en avait parlé longtemps auparavant, et fort au long. Xénocrate, selon les anciens principes de Pythagore qui attribuait aux nombres une prodigieuse vertu, a soutenu que l’âme n’avait point de figure, que ce n’était pas une espèce de corps, mais que c’était seulement un nombre. Platon, son maître, divise l’âme en trois parties, dont la principale, savoir la raison, se tient dans la tête, comme dans un lieu éminent ; d’où elle doit commander aux deux autres, qui sont la colère et la concupiscence, toutes deux logées a part ; la colère dans la poitrine, la concupiscence au-dessous. On a de Dicéarque un dialogue en trois livres, où il rapporte ce qui fut dit entre de savants hommes à Corinthe. Dans le premier livre, il introduit divers interlocuteurs ; dans les deux autres, un certain vieillard de Phthie, nommé Phèrécrate, qu’il fait descendre de Deucalion et qui tient ce discours : Que l’âme n’est absolument rien : que c’est un mot vide de sens : qu’il n’y a d’âme, ni dans l’homme, ni dans la bête : que le principe qui nous fait agir, qui nous fait sentir, est répandu également dans tous les corps vivants : que l’âme n’étant rien, elle ne saurait donc être séparée du corps : et qu’enfin il n’y a d’existant que la matière, qui est une, simple, et dont les parties sont naturellement arrangées de telle sorte qu’elle a vie et sentiment. Aristote, qui, du côté de l’esprit, et par les recherches qu’il a faites, est infiniment au-dessus de tous les autres philosophes (j’excepte toujours Platon), ayant d’abord posé pour principe de toutes choses les quatre éléments que tout le monde connaît, il en imagine un cinquième, d’où l’âme tire son origine. Il ne croit pas que penser, que prévoir, apprendre, enseigner, inventer, se souvenir, aimer, haïr, désirer, craindre, s’affliger, se réjouir, et autres opérations semblables, puissent être l’effet des quatre éléments ordinaires. Il a donc recours à un cinquième principe, qui n’a pas de nom ; et il donne à l’âme un nom particulier, qui signifie a peu près mouvement sans discontinuation et sans fin.

XI. Telles sont, autant que je me les rappelle, les diverses opinions, qui ont été avancées sur ce sujet. Je passe à dessein celle d’un grand homme, Démocrite, qui prétend que l’âme se forme par je ne sais quel concours fortuit de corpuscules unis et ronds : car, selon lui, il n’est rien que les atomes ne fassent. Or de toutes ces opinions, il n’y a qu’un Dieu qui puisse savoir quelle est la vraie. Pour nous autres hommes, nous ne sommes pas peu embarrassés à démêler la plus vraisemblable. Voulez-vous que je m’arrête à en faire l’examen, ou que j’en revienne à notre proposition ? L’a. Je voudrais fort l’un et l’autre, mais il est difficile d’embrasser tout cela ensemble. Si vous pouvez, sans entrer dans cette discussion, me guérir de la crainte que j’ai de la mort, n’allons pas plus loin. Ou, s’il faut auparavant savoir à quoi s’en tenir sur l’essence de l’âme, voyons-le présentement. Une autre fois le reste viendra. C. Je vois lequel vous plairait davantage, et ce m’est aussi le plus commode : car de toutes les opinions que j’ai rapportées, quelle que soit la véritable, il s’ensuivra toujours que la mort, ou n’est point un mal, ou plutôt est un bien. Prenons effectivement que l’âme soit ou le cœur, ou le sang, ou le cerveau. Tout cela étant partie du corps, périra certainement 627

avec’le reste du corps. Que l’âme soit d’air, cet air se dissipera. Qu’elle soit de feu, ce feu s’éteindra. Que ce soit l’harmonie d’Aristoxène, cette harmonie sera déconcertée. Pour Dicéarque, puisqu’il n’admet point d’âme, il est inutile que j’en parie. Apres la mort, selon toutes ces opinions, il n’y a plus rien qui nous touche, car le sentiment se perd avec la vie. Or, du moment qu’on ne sent plus, il n’y a plus de risque r. courir. Quant aux autres opinions, elles n’ont rien qui ne flatte vos espérances : supposé qu’il vous soit doux de croire qu’un jour votre cime peut aller dans le ciel, comme dans sa véritable patrie. L’a. Oui sans doute, j’aime a le croire, et je souhaite ne point me tromper : mais cette opinion fût-elle fausse, je saurais gré à qui me la persuaderait. C. Pour cela qu’avez-vous besoin de moi ? Puis-je surpasser l’éloquence de Platon ? Voyez ce qu’il a écrit de l’âme, pesez-le bien, vous n’aurez rien de plus à désirer. L’a. Je l’ai lu, et plus d’une fois. Pendant que je suis à ma lecture, je sens, à la vérité, qu’elle me persuade. Mais du moment que j’ai quitté le livre, et que je rêve en moi-même à l’immortalité de l’âme, il m’arrive, je ne sais comment, de retomber dans mes doutes. C. Voyons. Avouez-vous que les âmes, ou subsistent après la mort, ou périssent à l’instant de la mort ? L’a. Assurément, l’un des deux. C. Et si elles subsistent ? L’a. J’avoue qu’elles seront heureuses. C. Et si elles périssent ? L’a. Qu’elles n’auront point à souffrir, puisqu’elles n’existeront point. À l’égard de ce dernier article, vous m’avez mis, il y a un moment, dans la nécessité d’en convenir. C. Par ou donc trouvez-vous que la mort puisse être un mal, puisque, si les âmes sont immortelles, a la mort nous devenons heureux, et si elles périssent, nous ne serons plus capables de souffrir, ayant perdu tout sentiment ?

XII. L’a. Je vous en supplie, commencez par me démontrer, s’il vous est possible, que l’âme est immortelle ; et comme peut-être vous n’y réussirez point (car la chose n’est pas aisée), ensuite vous me ferez voir, du moins, que la mort n’a rien de fâcheux. Je la trouve à craindre, non pas quand elle m’aura privé de sentiment, mais parce qu’elle doit m’en priver. C. Pour appuyer l’opinion, dont vous demandez à être convaincu, j’ai a vous alléguer de fortes autorités ; espèce de preuve qui dans toutes sortes de contestations est ordinairement d’un grand poids. Je vous citerai d’abord toute l’antiquité, l’ius elle touchait de près à l’origine des choses, et aux premières productions des Dieux, plus la vérité, peut-être, lui.était connue. Or, la croyance générale des anciens était, que la mort n’éteignait pas tout sentiment, et que l’homme nu sortir de cette vie n’était pas anéanti. Quantité de preuves, mais surtout le droit pontifical, et les cérémonies sépulcrales, ne permettent pas d’en douter. Jamais des personnages d’un si grand sens n’auraient révéré si religieusement les sépulcres, ni condamné à de si grièves peines ceux qui les violent, s’ils n’avaient été bien persuadés que la mort n’est pas un anéantissement, mais que c’est une sorte de transmigration, un changement de vie, qui envoie au ciel et hommes et femmes d’un rare mérite : tandis que les âmes vulgaires sont retenues ici-bas, mais sans êtres anéanties. Plein de ces idées, qui étaient celles de nos pères, et conformément au bruit de la renommée, Ennius a dit :

Romalus est au ciel, il vit avec les dieux.

Hercule fut pareillement reconnu pour un très-grand et très-puissant dieu, d’abord dans la Grèce, ensuite parmi nous, et Jusqu’aux extrémités de l’Océan. On a, sur ce principe, déilié Bacchus, fils de Sémélé, et les deux célèbres Tyndarides, qui daignèrent, a ee qu’on d ; t, non-seulement nous rendre victorieux dans un combat, mais eu apporter eux-mêmes la nouvelle à Rome. Ino, fille de Cadmus, ne doit-elle pas aussi sa divinité à ce préjugé ? En un mot, et pour éviter un plus long détail, n’est-ce pas les hommes qui ont peuplé le ciel’?

XIII. Si je fouillais dans l’antiquité, et que je prisse à tâche d’approfondir les histoires des Grecs, nous trouverions que ceux même d’entre les Dieux, à qui l’on donne le premier rang, ont vécu sur la terre, avant que d’aller au ciel. Informez-vous quels sont ceux de ces Dieux, dont les tombeaux se montrent en Grèce. Puisque vous êtes initié aux mystères, rappelez-vous en les traditions. Vous tirerez de là vos conséquences. Car, dans cette antiquité si reculée, la physique n’était pas connue : elle ne l’a été que longtemps après : en sorte que les hommes bornaient alors leurs notions à ce que la nature leur mettait devant les yeux : ils ne remontaient point des effets aux causes : et c’est ainsi que sur de certaines visions, la plupart nocturnes, souvent ils se déterminaient a croire que les morts étaient vivants. Appliquons ici ce qu’on regarde comme une très-forte preuve de l’existence des Dieux, qu’il n’y a point de peuple assez barbare, point d’homme assez farouche, pour n’en avoir pas l’esprit imbu. Plusieurs peut pies, à la vérité, n’ont pas une idée juste des-Dieux ; ils se laissent tromper à des coutumes erronées ; mais enfin ils s’entendent tous à croire qu’il existe une puissance divine. Et ce n’est point une croyance qui ait été concertée ; les hommes ne se sont point donné le mot pour l’établir ; leurs lois n’y ont point de part. Or, dans quelque matière que ce soit, le consentement de toutes les nations doit se prendre pour loi de la nature. Tous les hommes donc ne pleurent-ils pas la mort de leurs proches ; et cela, parce qu’ils les croient privés des douceurs de la vie ? Détruisez cette opinion, il n’y aura plus de deuil. Car le deuil que nous prenons, ce n’est pas pour témoigner la perte que nous faisons personnellement. On peut s’en affliger, s’en désoler au fond du cœur, mais ces pompes funèbres, ces lugubres appareils ont pour motif la persuasion où nous sommes, que la personne à qui nous étions tendrement attachés, est privée des douceurs de la vie. C’est un sentiment naturel, et qu’on ne peut attribuer, ni à la réflexion, ni à l’étude.

XIV. Par où encore on voit que la nature elle-même décide tacitement pour notre immortalité, c’est par cette ardeur avec laquelle tous les hommes travaillent pour un avenir, qui ne sera qu’après leur mort. « Nous plantons des arbres qui ne porteront que dans un autre siècle, » dit Cécilius dans les Synéphèbes. Pourquoi en planter, si les siècles qui nous suivront ne nous touchaient en rien ? Et de même qu’un homme qui cultive avec soin la terre, plante des arbres sans espérer d’y voir jamais de fruit : un grand personnage ne plante-t-il pas, si j’ose ainsi dire, des lois, des coutumes, des républiques ? Pourquoi cette passion d’avoir des enfants, ou d’en adopter, et de perpétuer son nom ? Pourquoi cette attention a faire des testaments ? Pourquoi vouloir de magnifiques tombeaux, avec leurs inscriptions, si ce n’est parce que l’idée de l’avenir nous occupe ? On est bien fondé ( n’en convenez-vous pas ?) à croire qu’il faut, pour juger de la nature, la chercher dans les êtres les plus parfaits de chaque espèce. Or, entre les hommes, les plus parfaits ne sont-ce pas ceux qui se croient nés pour assister, pour défendre, pour sauver les autres hommes ? Hercule est au rang des Dieux : il n’y fût jamais arrivé, si, pendant qu’il était sur la terre, il n’eût pris cette route. Je vous cite là un exemple ancien, et que la religion de tous les peuples a consacré.

XV. Mais tant de grands hommes qui ont répandu leur sang pour notre république, pensaient-ils autrement ? Pensaient-ils, dis-je, que le même jour qui terminerait leur vie, terminait aussi leur gloire ? Jamais, sans une ferme espérance de l’immortalité, personne n’affronterait la mort pour sa patrie. Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Épaminondas le pouvait, et sans chercher des exemples dans l’antiquité, ou parmi les étrangers, moi-même je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je ne sais quel pressentiment des siècles futurs : et c’est dans les esprits les plus sublimes, c’est dans les âmes les plus élevées, qu’il est le plus vif, et qu’il éclate davantage. Ôtez ce pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les travaux et dans les dangers ? Je parle de grands. Et que cherchent aussi les poètes, qu’à éterniser leur mémoire ? Témoin celui qui dit :

Ici sur Ennius, Romains, jetez, les yeux,
Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.

Tout ce qu’Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c’est que les enfants fassent vivre la sienne.

Qu’on ne me rende point de funèbres hommages,
Je deviens immortel par mes doctes ouvrages,

dit-il encore. Mais à quoi bon parier des poëtes ? il n’est pas jusqu’aux artisans, qui n’aspirent a l’iraniortalité. Phidias n’ayant pas la liberté d’écrire son nom sur le bouclier de Minerve, y urava son portrait. Kl nos philosophes, dans les livres même qu’il ; composent sur le mépris de la gloire, n’y mettent-ils pas leur nom ? Puis donc que le consentement de tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en quelque lieu que ce soit, conviennent qu’après notre mort, il y a quelipie chose qui nous intéresse, nous devons aussi nous rendre a cette opinion : et d’autant plus qu’entre les hommes, ceux qui ont le plus d’esprit, le plus de vertu, n qui par conséquent savent le mieux où tend la nature, sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter l’estime de la postérité.

XVI. Mais comme l’impression de la nature se borne à nous apprendre l’existence des Dieux, et qu’ensuite, pour découvrir ce qu’ils sont, nous avons besoin de raisonner : aussi le consentement du tous les peuples ne va ([u’à nous enseigner l’immortalité des âmes, mais nous ne saurions qu’à l’aide du raisonnement découvrir ce qu’elles sont, et où elles résident. Tarée qu’on l’ignorait, on a imaginé des enfers, avec tous ces objets formidables, que vous paraissiez tout à l’heure mépriser si justement. On se persuadait que les cadavres ayant été inhumés, les morts allaient pour toujours vivre sous la terre. C’est ce qui donna lieu à ces grossières erreurs, que les poètes ont bien fortifiées. Une assemblée nombreuse, toute pleine de femmes et d’enfants, ne tient point contre la peur, lorsqu’au théâtre on fait ronfler ces grands vers :

À travers les horreurs ih : la nuit infernale,
J’arrive en ce séjour, par un affreux dédale
De rocs entrecoupés, d’antres fuligineux.
De profondes forêts et de monts caverneux.

On avait même poussé l’erreur jusqu’à un excès dont il me semble qu’on est revenu aujourd’hui. Car nos anciens croyaient qu’un mort, dont le cadavre avait été brûlé, ne laissait pas de faire dans les enfers ce qu’absolument on ne peut faire qu’avec un corps. Ils ne pouvaient pas comprendre une âme subsistante par elle-même, ils lui donnaient une forme, une figure. I-^t de la toutes ces histoires de morts dans Homère. De la cette Nécromancie de mon ami Appius. De là, dans mon voisinage, ce lac d’Averne

Où l’art qui commande aux morts.
Va, de leurs demeures sombres,
Évoquer les pâles Ombres,
Vaines images des corps.

Images, qui, à ce qu’on croyait, ne laissaient pas de parler : comme s’il était possible d’articuler sans langue, sans palais, sans gosier, et sans poumons. Autrefois on ne pouvait rien voir mentalement ; on ne connaissait que le témoignage des yeux. Il n’appartient en effet qu’à un esprit sublime, de se dégager des sens, et de se rendre indépendant du préjugé. Les siècles antérieurs à Phérécyde n’ont pas été, apparemment, sans quelques esprits de ce caractère, qui auront bien compris que l’âme était immortelle. IMais de tous ceux dont il nous reste des écrits, Phéréeyde est le premier qui l’ait soutenu. Il est ancien, sans doute : car il vivait sous celui de nos rois qui portait même nom que moi. Pythagore, disciple de Phérécyde, appuya fort cette opinion. Il arriva eu Italie sous le règne de Tarquin le Superbe ; et ayant ouvert une école dans la grande Grèce, il s’y acquit tant déconsidération, que durant plusieurs siècles après lui, à moins que d’être pythagoricien, on ne passait point pour savant.

XVII. Mais hors des cas où les nombres et les figures pouvaient servir d’explication, les anciens pythagoriciens ne rendaient presque jamais raison de ce qu’ils avançaient. Platon étant, dit-on, venu en Italie pour les voir, et y ayant connu, entre autres, Archytas et Timée, qui lui apprirent tous les secrets de leur secte : non-seulement il embrassa l’opinion de Pythagore touchant l’immortalité de l’âme, mais le premier de tous il entreprit de la démontrer. Passons sa démonstration, si vous le jugez à propos, et renonçons une bonne fois a tout espoir d’immortalité. L’a. Hé quoi, au moment que mon attente est la plus vive, vous m’abandonneriez ? Je sais combien vous estimez Platon, je le trouve admirable dans votre bouche, et j’aime mieux me tromper avec lui, que de raisonner juste avec d’autres. G. Je vous en loue : et moi de mon côté je veux bien aussi m’égarer iwec un tel guide. Pour entrer donc en matière, admettons d’abord un fait, qui pour nous-mêmes, quoique nous doutions presque de tout, n’est pas douteux, car les mathématiciens le prouvent. Que la terre n’est, à l’égard de l’uni vers entier, que comme un point, qui, étant placé au milieu, en l’ait le centre. Que les quatre éléments, principes de toutes choses, sont de telle nature qu’ils ont chacun leur détermination. Que les parties terrestres et les aqueuses tombant d’elles-mêmes sur la terre et dans la mer, occupent par conséquent le centre du monde. Qu’au contraire les deux autres éléments, savoir le feu et l’air, montent en droite ligne à la région céleste ; soit que leur nature particulière les porte en haut ; soit qu’étant plus légers, ils soient repoussés par les deux autres éléments, qui ont plus de poids. Or, cela supposé, il est clair qu’au sortir du corps, l’âme tend au ciel, soit qu’elle soit d’air, soit qu’elle soit de feu. Et si l’âme est un certain nombre, opinion plus subtile que elaii-e ; ou si c’est un cinquième élément, dont on ne saurait dire le nom, ni comprendre la nature ; a plus forte raison s’éloignerat-elle de la terre, puisqu’elle sera un être moins grossier encore et plus simple que l’air et le feu. Reconnaissons, au reste, qu’elle doit son essence à quelqu’un de ces principes, plutôt que de croire qu’un esprit aussi vif que celui de l’homme, soit lourdement plongé dans le cœur ou dans le cerveau ; ou, comme le veut Empédocle, dans le sang.

XVIII. Je ne parle, ni de Dicéarque, ni d’Aristoxène son contemporain, et son condisciple. Ils avaient du savoir : mais l’un, apparemment, puisqu’il ne s’aperçoit pas qu’il ait une âme, n’a donc jamais éprouvé qu’il fût sensible : et pour ce qui est de l’autre, sa musique le charme a un tel point, qu’il voudrait que l’àme fût musique aussi. On peut bien comprendre que différents tons, qui se succèdent les uns aux autres, et qui sont variés avec art, forment des accords harmonieux : mais que les diverses parties d’un corps inanimé forment une sorte d’harmonie, parce qu’elles sont placées et figurées d’une telle façon, c’est ce que je ne conçois pas. Aristoxène donc, tout docte qu’il est d’ailleurs, ferait mieux de laisser parler sur ces matières Aristote son maître. Qu’il montre à chanter : voilà ce qui lui convient à lui ; car le proverbe des Grecs, Que chacun fasse le métier qu’il entend, est bien sensé. Quant à Démocrite, pure folie que cette rencontre fortuite d’atomes unis et ronds, d’où il fait procéder le principe de la respiration et de la chaleur. Pour en revenir donc aux quatre éléments connus, il faut, si l’âme en est formée, comme l’a cru Panétius, qu’elle soit un air enflammé. D’où il s’ensuit qu’elle doit gagner la région supérieure, car ni l’air ni le feu ne peuvent descendre, ils montent toujours. Ainsi, supposé qu’enfin ils se dissipent, c’est loin de la terre : et supposé qu’ils ne se dissipent pas, mais qu’ils se conservent en leur entier, dès lors ils tendent encore plus nécessairement en haut, < et percent cet air impur et grossier qui touche la terre. Car il y a dans notre âme une tout autre chaleur, que dans cet air épais. On le voit bien, puisque nos corps, qui sont composés déterre, empruntent de l’âme tout ce qu’ils ont de chaleur.

XIX. Ajoutons que l’âme étant d’une légèreté sans égale, il lui est bien facile de fendre cet air grossier, et de s’élever au-dessus. Rien n’approche de sa vélocité. Si donc elle demeure incorruptible, et sans altération, il faut que montant toujours, elle pénètre au travers de cet espace ou se forment les nuées, les pluies, les vents ; et qui, à cause des exhalaisons terrestres, est humide et ténébreux. Quand elle l’a traversé, et qu’elle se trouve ou règne un air subtil avec une chaleur tempérée, ce qui est conforme à sa nature, la elle se range avec les astres, et ne fait plus d’efforts pour monter plus haut. VMv. s’y tient immobile, et toujours dans l’équilibre. C’est là, enfin, sa demeure naturelle, ou elle n’a plus besoin de rien, parce que les mêmes choses qui servent d’aliment aux astres, lui en servent aussi. Qu’est-ce qui enflamme nos passions ? Ce sont les sens. L’envie nous dévore à la vue des personnes qui ont ce que nous voudrions avoir. Quand donc nous aurons quitté nos corps, nous serons certainement heureux, sans passions, sans envie. Aujourd’hui, dans nos moments de loisir, nous aimons à voir, à étudier quelque chose de curieux ; et nous pourrons alors nous satisfaire bien plus librement. Alors nous méditerons, nous contemplerons, nous nous livrerons à ce désir insatiable de voir la vérité. Plus la région ou nous serons parvenus, nous mettra à portée de connaître le ciel, plus nous sentirons croître en nous le désir de le connaître. Ce fut, dit Théophraste, la beauté des objets célestes, qui fit naître dans l’esprit des hommes la philosophie, que nous tenons de nos ancêtres. Si ces découvertes ont de grands charmes, ce doit être, surtout, pour ceux qui dès cette vie cherchaient à les faire, malgré les ténèbres dont nous sommes environnés.

XX. On se fait une joie d’avoir vu l’embouchure du Pont-Euxin, et le détroit que passa l’Argo, ce fameux navire, ainsi nommé à cause

Des vaillants Argiens, qui sur ses bords reçus
Allaient dérober l’or du Bélier de Phryxus.

On se sait gré d’avoir vu cet autre détroit,

                          où Neptune en furie
Des liens de l’Europe affranchit la Libye.

Que sera-ce donc, et quel spectacle, quand d'un coup d'œil on découvrira toute la terre ; quand on pourra en voir la position, la forme, l'étendue ; ici les régions habitées, ailleurs celles que trop de chaud ou trop de froid rend désertes ? Aujourd'hui, les choses mêmes que nous voyons, nous ne les voyons pas de nos yeux. Car le sentiment n'est pas dans le corps : mais, selon les physiciens, et selon les médecins eux-mêmes, qui ont examiné ceci de plus près, il y a comme des conduits qui vont du siége de l'âme aux yeux, aux oreilles, aux narines. Tellement qu'il suffit d'une maladie, ou d'une distraction un peu forte, pour ne voir ni n'entendre, quoique les yeux soient ouverts, et les oreilles bien disposées. Preuve que ce qui voit, et ce qui entend, c'est l'âme ; et que les parties du corps qui servent à la vue et à l'ouïe, ne sont, pour ainsi dire, que des fenêtres, par ou l'àme reçoit les objets. Encore ne les reçoit-elle pas, si elle n'y est attentive. De plus, la même unie reunit des perceptions très différentes, la couleur, la saveur, la chaleur, l'odeur, le son : et pour cela il faut que ses cinq messagers lui rapporte tout, et qu'elle soit elle seule juge de tout. Or, quand elle sera arrivée ou naturellement elle tend, là elle sera bien plus en état de Juger. Car présentement, quoique ses organes soient pratiqués avec un art merveilleux, ils ne laissent pas d'être bouchés en quelque sorte par les parties terrestres et grossières, qui servent à les former. Mais quand elle sera séparée du corps, il n'y aura plus d'obstacle qui l'empêche de voir les choses absolument comme elles sont.

XXI. Que n'aurais-je pas à dire, si je m'étendais ici sur la variété, sur l'immensité des spectacles réservés à l'àme dans sa demeure céleste ! Toutes les fois que j'y pense, j'admire l'effronterie de certains philosophes, qui s'applaudissent d'avoir étudié la physique, et qui, transportés de reconnaissance pour leur chef, le révèrent comme un dieu. À les entendre, il les a délivrés d'une erreur sans borne, et d'une frayeur sans relâche, insupportables tyrans. Mais cette erreur, mais cette frayeur, sur quoi fondées ? Où est la vieille assez imbécile pour craindre

Ces gouffres ténébreux , ces lieux paies et sombres,
Effroyable séjour de la Mort et des Ombres ?

Il y avait donc là de quoi vous faire peur, sans le secours de la physique ? Tirer vanité de ne pas craindre ces sortes d'objets, et d'en avoir reconnu lo faux, quelle honte pour un philosophe 1 Voila (les gens à qui la nature aait donne un esprit bien pénétrant, puisque, si l'étude n'était vciiue à leur aide, ils allaient croire tout cela ! Un point capital, selon eux, c'est d'avoir été conduits par leurs principes à croire qu'à l'iKure de la mort ils seront anéantis. Soit. (Jue trouve-t-on dans l'anéantissement, ou d'agréable, ou de glorieux ? Au fond, je ne vois rien qui démontre que l’opinion de Pythagore et de Platon ne soit pas véritable. Quand même Platon n’en apporterait point de preuves, il m’ébranlerait par son autorité toute seule, tant Je suis prévenu en sa faveur. Mais à cette quantité de preuves qu’il entasse, on juge qu’il avait intention de convaincre ses lecteurs, et qu’il était convaincu tout le premier.

XXII. À l’égard de ces autres philosophes, qui condamnent les âmes, connue des criminelles, a perdre la vie, ils ne se fondent, au contraire, qu(î sur une seule raison. Ce qui leur rend incroyable, disent-ils, l’immortalité des âmes, c’est qu’ils ne sauraient comprendre une Ame sans corps. Mais ont-ils une idée plus claire de ce qu’est l’âme dans le corps, de sa forme, de son étendue, du lieu où elle réside ? Quand il serait possible de voir dans un homme plein de vie, toutes les parties qui le composent au dedans, y verrait-on l’âme ? À force d’être déliée, elle se dérobe aux yeux les plus perçants. C’est la réflexion que doivent faire ceux qui disent ne pouvoir comprendre une âme incorporelle. Comprennent-ils mieux une âme unie au corps ? Pour moi, quand j’examine ce que c’est que l’àme, je trouve infiniment plus de peine à me la figurer dans un corps, où elle est comme dans une maison étrangère, qu’à me la figurer dans le ciel, qui est son véritable séjour. Si l’on ne peut comprendre que ce qui tombe sous les sens, on ne se formera donc nulle idée, ni de Dieu lui-même, ni de l’àme délivrée du corps, et dès là divine. La difficulté de concevoir ce qu’elle est, lors même qu’elle est unie au corps, fit que Dicéarque et Aristoxène prirent le parti de nier que ce fût quelque chose de réel. Et véritablement il n’y a rien de si grand, que de voir avec les yeux de l’âme, l’âme elle-même. Aussi est-ce là le sens de l’oracle, qui veut que chacun sa connaisse. Sans doute qu’Apollon n’a point prétendu par là nous dire de connaître notre corps, notre taille, notre figure. Car qui dit nous, ne dit pas notre corps ; et quand je parle à vous, ce n’est pas à votre corps que je parle. Quand donc l’oracle nous dit : Connais-toi, il entend, Connais ton âme. Votre corps n’est, pour ainsi dire, que le vaisseau, que le domicile de votre àrae.’l'ont ce que vous faites, c’est votre âme qui le fait. Admirable précepte, que celui de connaître son âme ! On a bien jugé qu’il n’y avait qu’un homme d’un esprit supérieur, qui pût en avoir conçu l’idée : et c’est ce qui fait qu’on l’a attribué à un Dieu. Mais l’âme elle-même ne connut-elle point sa nature ; dites-moi, ne sait-elle pas du moins qu’elle existe, et qu’elle se meut ? Or, son mouvement, selon Platon, démontre son immortalité. En voici la preuve, telle que Socrate l’expose dans le Phèdre de Platon, et que moi je l’ai rapportée dans mon sixième livre de la Republique.

XXIII. « Un être qui se meut toujours, existera toujours. Mais celui qui donne le mouvement à un autre, et qui le reçoit lui-même d’un autre, cesse nécessairement d’exister, lorsqu’il perd son mouvement. Il n’y a donc que l’être mû par sa propre vertu, qui ne perde jamais son mouvement, parce qu’il ne se manque jamais a lui-même. Et de plus il est pour toutes les autres choses qui ont du mouvement, la source et le principe du mouvement qu’elles ont. Or, qui dit principe, dit ee qui n’a point d’origine. Car c’est du principe que tout vient, et le principe ne saurait venir de nulle autre chose. Il ne serait pas principe, s’il les veux de l’âme, l’àme elle-même. Aussi est-ce’venait d’ailleurs. Et n’ayant point d’origine, il n’aura par conséquent point de fin. Car il ne pourrait, étant détruit, ni être lui-même reproduit par un autre principe, ni en produire un autre, puisqu’un principe ne suppose rien d’antérieur. Ainsi le principe du mouvement est dans l’être mû par sa propre vertu. Principe qui ne saurait être ni produit ni détruit. Autrement il faut que le ciel et la terre soient bouleversés, et qu’ils tombent dans un éternel repos, sans pouvoir jamais recouvrer une force, qui, comme auparavant, les fasse mouvoir. Il est donc évident, que ce qui se meut par sa prcipre vertu, existera toujours. Et peut-on nier que la faculté de se mouvoir ainsi ne soit un attribut de l’àme ? Car tout ce qui n’est mû que par une cause étrangère, est inanimé. Mais ce qui est animé, est niù par sa propre vertu, par son action intérieure. Telle est la nature de l’âme, telle est sa propriété. Donc l’âme étant, de tout ce qui existe, la seule chose qui se meuve toujours elle-même, concluons de là qu’elle n’est point née, et qu’elle ne mourra jamais. » Que tout ce bas peuple de philosophes (c’est ainsi que je traite quiconque est contraire à Platon, à Socrate, et à leur école) que tous ces autres philosophes, dis-je, se réunissent : et non-seulement ils ne développeront jamais un raisonnement avec tant d’art, mais ils ne viendront pas même à bout de bien prendre le m de celui-ci. L’âme sent qu’elle se meut : elle sent que ce n’est pas dépendamment d’une cause étrangère, mais que c’est par elle-même, et par sa propre vertu ; il ne peut jamais arriver qu’elle se manque à elle-même, la voilà donc immortelle. Auriez-vous quelque objection à me faire la-contre ? L’a. J’ai été très-aise qu’il ne s’en soit présenté aucune à mon esprit, tant j’ai de goût pour cette opinion.

XXIV. C. Trouverez-vous moins de force dans les preuves suivantes ? Je les tire des propriétés divines, dont l’àme est revêtue ; propriétés qui me paraissent n’avoir pu être produites, ni par conséquent pouvoir finir. Car je comprends bien, par exemple, de quoi et comment ont ete produits le sang, la bile, la pituite, les os, les nerfs, les veines, et généralement tout notre corps, tel qu’il est. L’âme elle-même, si ce n’était autre chose dans nous que le principe de la vie, me paraîtrait un effet purement naturel, comme ce qui fait vivre à leur manière la vigne et l’arbre. Et si l’âme humaine n’avait en partage que l’instinct de se porter à ce qui lui convient, et de fuir ce qui ne lui convient pas, elle n’aurait rien de plus que les bêtes. Mais ses propriétés sont, premièrement, une mémoire capable de renfermer en elle-même une infinité de choses. Et cette mémoire, Platon veut que ce soit la réminiscence de ce qu’on a su dans une autre vie. Il fait parler dans le Menon un jeune enfant que Socrate interroge sur les dimensions du quarré : l’enfant répond comme son âge le permet : et les questions étant toujours a sa portée, il va de réponse en réponse si avant, qu’entin il semble avoir étudié la géométrie. De là Socrate conclut qu’apprendre, c’est seulement se ressouvenu’. Il s’en explique encore plus expressément dans le discours qu’il fit le jour même de sa mort. Un homme, dit-il, qui paraît n’avoir jamais acquis de lumières sur rien, et qui cependant répond juste à une question, fait bien voir que la matière sur laquelle ou l’interroge, ne lui est pas nouvelle ; et que dans le moment qu'il répond, il ne fait que repasser sur ce qui était déjà dans son esprit. Il ne serait effectivement pas possible, ajoute Socrate, que des notre enfance nous eussions tant de notions si étendues, et qui sont comme imprimées en nous-mêmes, si nos iimes n'avaient pas eu de connaissances universelles, avant que d'entrer dans nos corps. D'ailleurs, suivant la doctrine constante de Platon, il n'y a de réel que ce qui est immuable, comme le sont les idées. Rien de ce qui est produit, et périssable, n'existe réellement. L'âme enfermée dans le corps n'a donc pu se former ces idées : elle les apporte avec elle en venant au monde. Dès là ne soyons plus surpris que tant de choses lui soient connues. Il est vrai que tout en arrivant dans une demeure si sombre et si étrange pour elle, d'abord elle ne démêle pas bien les objets : mais quand elle s'est recueillie, 'et qu'elle se reconnaît, alors elle fait l'application de ses idées. Apprendre n'est donc que se ressouvenir. Quoi qu'il en soit, je n'admire rien tant que la mémoire. Car enfin, quelle est sa nature, son origine ? Je ne parle pas d'une mémoire prodigieuse, telle que l'a été celle de Simonide, de Théodecte, de Cynéas, de Charmidès, de Métrodore, d'Hortensius. Je parle d'une mémoire commune, telle que l'ont tous les honmies, et particulièrement ceux qui cultivent des sciences de quelque étendue. À peine croirait-on de combien d'objets ils la chargent, sans qu'elle succombe.

XXV. Quelle est donc la nature de la mémoire ? D'où procède sa vertu ? Ce n'est certainement ni du cœur, ni du cerveau, ni du sang, ni des atomes. Je ne sais si notre âme est de feu, ou d'air ; et je ne rougis point, comme d'autres, d'avouer que j'ignore ce qu'en effet j'ignore. Mais qu'elle soit divine, j'en jurerais, si dans une matière obscure, je pouvais parler affirmativement. Car la mémoire, je vous le demande, vous parait-elle n'être qu'un assemblage de parties terrestres, qu'un amas d'air grossier et nébuleux ? Si vous tie savez ee qu'elle est, du moins vous voyez de quoi elle est capable. Hé bien, dirons-nous qu'il y a dans notre âme une espèce de réservoir, ou les choses que nous confions à notre mémoire, se versent comme dans un vase. Proposition absurde : car peut-on se figurer que l'àme soit d'une forme à loger un réservoir si profond ? Dirons-nous que l'on grave dans l'âme comme sur la cire, et qu'ainsi le souvenir est l'empreinte, la trace de ce qui a été gravé dans l'âme ? Mais des paroles et des idées peuvent-elles laisser des traces ? Et quel espace ne faudrait-il pas pour tant de traces différentes ? Qu'est-ce que cette autre faculté, qui cherche à découvrir ce qu'il y a de caché, et qui se nomme intelligence, génie ? Jugez-vous qu'il ne fût entré que du terrestre et du corruptible dans la composition de cet horanie, qui le premier imposa un nom à chaque chose ? Pythagore trouvait à cela une sagesse infmie. Regardez-vous comme pétri de limon, ou celui qui a rassemblé les hommes, et leur a inspiré de vivre en société ? Ou celui qui dans un petit nombre de caractères, a renfermé tous les sous que la voix forme, et dont la diversité paraissait inépuisable ?

Ou celui qui a observé comment se meuvent les planètes, et qu’elles sont tantôt rétrogrades, tantôt stationnaires ? Tous étaient de grands hommes : ainsi que d’autres encore plus anciens, qui enseignèrent à se nourrir de blé, à se vêtir, à se faire des habitations, à se procurer les besoins de la vie, à se précautionner contre les bêtes féroces. C’est par eux que nous fumes apprivoisés et civilisés. Des arts nécessaires, on passa ensuite aux beaux-arts. On trouva, pour charmer l’oreille, les règles de l’harmonie. On étudia les étoiles, tant celles qui sont fixes, que celles qu’on appelle errantes, quoiqu’elles ne le soient pas. Quiconque découvrit les diverses révolutions des astres, il fil voir par là que son esprit tenait de celui qui les a formés dans le ciel. Faire, comme Archimède, une sphère qui représente le cours de la lune, du soleil, des cinq planètes ; et par un seul mouvement orbiculaire, réiçler divers mouvements, les uns plus lents, les autres plus vîtes ; c’est avoir exécuté le plan de ce Dieu, par qui Platon dans le Timée fait construire le monde. Autant que les révolutions célestes sont l’ouvrage d’un Dieu, autant la sphère d’Archimède est l’ouvrage d’un esprit divin.

XXVI. Je trouve même qu’il y a du divin dans d’autres arts plus connus, et qui ont quelque chose de plus brillant. Un poète ne produira pas des vers nobles et sublimes, si je ne sais quelle ardeur céleste ne lui échauffe l’esprit. Sans un pareil secours, l’éloquence ne joindra pas à l’harmonie du style la richesse des pensées. Pour la philosophie, mère de tous les arts, n’est-ce pas, comme l’a dit Platon, un présent, ou, comme je l’appelle, une invention des Dieux ? C’est d’elle que nous avons appris, et à leur rendre d’abord un culte ; et à reconnaître ensuite des principes de justice, qui soient le lien de la société civile ; et à nous régler enfin nous-mêmes sur les sentiments qu’inspirent la modération et la magnanimité. C’est aussi par elle que les yeux de notre esprit ont été ouverts, en sorte que nous voyons tout ce qui est au ciel, tout ce qui est sur la terre, l’origine, les progrès, la fin de tout C8 qui existe. Une âme donc, douée de si rares facultés, me paraît certainement divine. Car, après tout, qu’est-ce que la mémoire, qu’est-ce que l’intelligence, si ce n’est tout ce qu’on peut imaginer de plus grand, même dans les Dieux ? Apparemment leur félicité ne consiste, ni à se repaître d’ambroisie, ni à boire du nectar versé à pleine coupe par la jeunesse ; et il n’est point vrai que Ganymède ait été ravi par les Dieux à cause de sa beauté, pour servir d’échanson à Jupiter. Le motif n’était pas suffisant pour l’aine a Laomédon une injure si cruelle. Homère, auteur de toutes ces fictions, donnait aux Dieux les faiblesses des hommes. Que ne donnait-il plutôt aux hommes les perfections des Dieux’? Kt quelles sont-elles ? Immortalité, sagesse, intelligence, mémoire. Puisque notre âme rassemble ces perfections, elle est par conséquent divine, comme je le dis : ou même c’est un Dieu, comme Euripide a osé le dire. En effet, si la nature divine est air ou feu, notre âme sera pareillement l’un ou l’autre. Et comme il n’entre ni terre ni eau dans ce qui fait la nature divine, aussi n’en doit-on point supposer dans ce qui fait notre âme. Que s’il y a un cinquième élément, selon qu’Aristote l’a dit le premier, il sera commun, et à la nature divine, et à l’âme humaine.

XXVII. C’est ce dernier sentiment que j’ai suivi dans ma Consolation, ou je m’explique en ces termes : « On ne peut absolument trouver sur la terre l’origine des âmes. Car il n’y a rien dans les âmes, qui soit mixte et composé ; rien qui paraisse venir de la terre, de l’eau, de l’air, ou du feu. Tous ces éléments n’ont rien qui fasse la mémoire, l’intelligence, la réflexion ; qui puisse rappeler le passé, prévoir l’avenir, embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d’où l’homme reçoit ces divines qualités, à moins que de remonter à un Dieu. Et par conséquent l’âme est d’une nature singulière, qui n’a rien de commun avec les éléments que nous connaissons. Quelle que soit donc la nature d’un être, qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est divin, et dès-là immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que sous cette idée d’un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un mouvement éternel.

XXVIII. Tel, et de ce même genre, est l’esprit humain. Mais enfin, où est-il, me direz-vous, et quelle forme a-t-il ? Pourriez-vous bien, vous répondrai-je, m’apprendre où est le vôtre, et quelle est sa forme ? Quoi ! parce que mon intelligence ne s’étend pas jusqu’où je souhaiterais, vous ne voudrez pas que du moins elle s’étende jusqu’où elle peut ? Si notre âme ne se voit pas, elle a cela de commun avec l’œil, qui sans se voir lui-même, voit les autres objets. Elle ne voit pas comment elle est faite : aussi lui importe-t-il peu de le voir : et d’ailleurs, peut-être le voit-elle. Quoi qu’il en soit, elle voit au moins de quoi elle est capable ; elle connaît qu’elle a de l’intelligence et de la mémoire ; elle sent qu’elle se meut avec rapidité, par sa propre vertu. Or, c’est la ce qu’il y a dans l’âme de grand, de divin, d’éternel. Mais à l’égard de sa figure et de sa demeure, ce sont choses qui ne méritent seulement pas d’être mises en question. Quand, par exemple, nous regardons la beauté et la splendeur du ciel ; la célérité avec laquelle il roule, qui est si grande qu’on ne saurait la concevoir ; la vicissitude des jours et des nuits ; le changement des quatre saisons, qui servent à mûrir les fruits, et a rendre les corps plus sains ; le soleil qui est le modérateur et le chef de tous les mouvements célestes ; la lune, dont le croissant et le décours semblent faits pour nous marquer les Fastes ; les planètes, qui, avec des mouvements inégaux, fournissent également la même carrière, sur un même cercle divisé en douze parties ; cette prodigieuse quantité d’étoiles, qui durant la nuit décorent le ciel de toutes parts ; quand nous jetons ensuite les yeux sur le globe de la terre, élevé au-dessus de la mer, placé dans le centre du monde et divisé en cinq parties, deux desquelles sont cultivées, la septentrionale que nous habitons ; l’australe où sont nos antipodes, qui nous est inconnue ; et les trois autres parties incultes, parce que le froid ou le chaud y domine avec excès ; quand nous observons que dans la partie où nous sommes, on voit toujours au temps marqué,

Une clarté plus pure
Embellir la nature ;
Les arbres reverdir ;

Les fontaines bondir ;
L’herbe tendre renaître ;
Le pampre reparaître ;
Les présents de Cérès emplir nos magasins,
Et les tributs de Flore enrichir nos jardins ;

quand nous voyons que la terre est peuplée d’animaux, les uns pour nous nourrir, les autres pour nous vêtir ; ceux-ci pour traîner nos fardeaux, ceux-là pour labourer nos champs ; que l’homme y est comme pour contempler le ciel, et pour honorer les Dieux ; que toutes les campagnes, toutes les mers obéissent à ces besoins ;

XXIX. Pouvons-nous à la vue de ce spectacle, douter qu’il y ait un être, ou qui ait formé le monde, supposé que, suivant l’opinion de Platon, il ait été formé ; ou qui le conduise et le gouverne, supposé que, suivant le sentiment d’Aristote, il soit de toute éternité ? Or de même qu’aux ouvrages d’un Dieu, vous jugez de sou existence, quoiqu’il ne vous tombe pas sous les sens : de même, quoique votre cime ne soit pas visible, cependant la mémoire, l’intelligence, la vivacité, toutes les perfections qui l’accompagnent, doivent vous persuader qu’elle est divine. Mais, encore une fois, ou réside-t-elle ? Je la crois dans la tête, et j’ai des raisons pour la croire là. Mais enfin, quelque part qu’elle soit, il est certain qu’elle est dans vous. Qu’elle est sa nature ? Je lui crois une nature particulière et qui n’est que pour elle. Mais faites-la de feu ou d’air, peu importe ; pourvu seulement que, comme vous connaissez Dieu, quoique vous ignoriez et sa demeure et sa figure, vous tombiez d’accord que oUs devez aussi connaître votre âme, quoique vous ignoriez et où elle réside, et comment elle est faite. Cependant, à moins que d’être d’une crasse ignorance en physique, on ne peut douter que l’âme ne soit une substance très-simple, qui n’admet point de mélange, point de composition. Il suit de là que lame est indivisible, et par conséquent immortelle. Car la mort n’est autre chose qu’une séparation, qu’une désunion des parties, qui auparavant étaient liées ensemble. Pénétré de ces principes, Socrate, au point d’être condamné à mort, ne daigna, ni faire plaider sa cause, ni se montrer devant les juges en posture de suppliant. Il conserva une fierté, qui venait, non d’orgueil, mais de grandeur d’âme. Le jour même de sa mort, il discourut longtemps sur le sujet que nous traitons. Peu de jours auparavant, maître de s’évader de sa prison, il ne l’avait point voulu. Et dans le temps qu’on allait lui apporter le breuvage mortel, il parla, nou eu homme à qui l’on arrache la vie, mais en homme qui monte au ciel.

XXX. « Deux chemins, disait-il, s’offrent aux âmes, lorsqu’elles sortent des corps. Celles qui, dominées et aveuglées par les passions humaines, ont à se reprocher, ou des habitudes criminelles, ou des injustices irréparables, prennent un chemin tout opposé à celui qui mène au séjour des Dieux. Pour celles qui ont, au contraire, conservé leur innocence et leur pureté ; qui se sont sauvées, tant qu’elles ont pu, de la contagion des sens ; et qui, dans des corps humains, ont imité la vie des Dieux, le chemin du ciel, d’où elles sont venues, leur est ouvert. On a consacré les cygnes à Apollon, parce qu’ils semblent tenir de lui l’art de connaître l’avenir ; et c’est par un effet de cet art, que, prévoyant de quels avantages la mort est suivie, ils meurent avec volupté, et tout en chantant. Ainsi doivent faire, ajoutait Socrate, tous les hommes savants et vertueux. Personne n’y trouverait la moindre difficulté, s’il ne nous arrivait, quand nous voulons trop approfondir la nature de l’âme, ce qui arrive quand on regarde trop fixement le soleil couchant. On en vient à ne voir plus. Et de même, quand notre âme se regarde, son Intelligence vient quelquefois à s’émousser ; en sorte que nos pensées se brouillent. On ne sait plus à quoi se fixer, on retombe d’un doute dans un autre, et nos raisonnements ont aussi peu de consistance, qu’un navire battu par les flots. » Mais ce que je dis là de Socrate, est ancien, et tiré des Grecs. Parmi nous, Caton est mort dans une telle situation d’esprit, que c’était pour lui une joie d’avoir trouvé l’occasion de quitter la vie. Car on ne doit point la quitter sans l’ordre exprès de ce Dieu, qui a sur nous un pouvoir souverain. Mais, quand lui-même il nous en fait naître un juste sujet, comme autrefois à Socrate, comme à Caton, et souvent à bien d’autres, un homme sage doit, en vérité, sortir bien content de ces ténèbres, pour gagner le séjour de la lumière. Il ne brisera pas les chaînes qui le captivent sur la terre ; car les lois s’y opposent ; mais lorsqu’un Dieu l’appellera, c’est comme si le magistrat, ou quelque autre puissance légitime, lui ouvrait les portes d’une prison. Toute la vie des philosophes, dit encore Socrate, est une continuelle méditation de la mort.

XXXI. Car enfin, que faisons-nous, en nous éloignant des voluptés sensuelles, de tout emploi public, de toute sorte d’embarras, et même du soin de nos affaires domestiques, qui ont pour objet l’entretien de notre corps ? Que faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même, que le forcer à être à lui-même, et qie l’éloigner de son corps, tout autant que cela.se peut’/ Or, détacher l’esprit du corps, n’est-ce pas apprendre à mourir ? Pensons-y donc sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps, accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen, et notre vie tiendra déjà d’une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre essor, quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours été sous le joug des sens, auront peine à s’élever de dessus la terre, lors même qu’elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d’elles comme de ces prisonniers, qui ont été plusieurs années dans les fers ; ce n’est pas sans peine qu’ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre terme, nous vivrons enfin. Car notre vie d’à-présent, c’est une mort : et si j’en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé. L’a. Vous l’avez déplorée assez dans votre Consolation. Je ne lis point cet ouvrage, que je n’aie envie de me voir a la fin de mes jours : et cette envie, par tout ce que je viens d’entendre, augmente fort. C. Vos jours finiront, et de force, ou de gré, finiront bien vite, car le temps vole. Or, non-seulement la mort n’est point un mal, comme d’abord vous le pensiez : mais peut-être n’y a-t-il que des maux pour l’homme, à la mort près, qui est son unique bien, puisqu’elle doit ou nous rendre Dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les Dieux. L’a. Qu’importe lequel ? Car il y a des gens qui n’admettent ni l’un ni l’autre. C. Vous ne m’échapperez d’aujourd’hui, que je n’aie dissipé absolument tout ce qui peut vous faire craindre la mort. L’a. Par où la craindrais-je, après ce que vous venez de m’apprendre ? C. Par où ? Eh ! ne se présente-t-i ! pas une foule de contradicteurs ? Vous n’avez pas seulement les Epicuriens, qui, selon moi, ne sont point à mépriser : quoique tous nos savants, je ne sais pourquoi, les regardent en pitié. Vous avez un auteur dont je suis charmé, Dicéarque, qui combat vivement l’immortalité de l’àme dans les trois livres qu’il appelle Lesbiaques, parce que Mytilène dans l’île de Lesbos est la scène de son dialogue. Pour les Stoïciens, ils prétendent que nos âmes ne vivent iue comme des corneilles : longtemps, mais non pas toujours.

XXII. Voulez-vous donc voir que, même en supposant l’âme mortelle, la mort n’en deviendrait pas redoutable ? L’a. Volontiers : mais quelque chose qu’on puisse dire contre l’immortalité de l’âme, on ne me dissuadera pas. C..le vous en loue. Cependant ne comptons point trop sur notre fermeté. Quelquefois, il ne faut pour nous renverser, qu’un argument un peu subtil. Dans les questions même les plus claires, nous hésitons, nous changeons d’avis. Or, celle dont il s’agit entre nous, n’est pas sans quelque obscurité. De peur donc d’être surpris, ayons nos armes toujours prêtes. L’A. Précaution sage ; mais cet accident ne m’arrivera pas, j’y mettrai ordre. C. Quant à nos amis les Stoïciens, avons-nous tort d’abandonner ceux d’entre eux qui disent que les âmes subsistent encore quelque temps au sortir du corps, mais qu’elles ne subsistent pas éternellement ? Ils accordent d’une part ce qu’il y a de plus difficile, que l’âme, quoique séparée du corps, peut subsister : et d’autre côté, ils ne veulent pas que l’âme puis.se subsister toujours. De ces deux points, non-seulement le dernier est aisé à croire, mais il suit naturellement du premier. L’a. Vous dites vrai, les Stoïciens n’ont rien à répliquer. C. Que penser donc de Panétius, qui se révolte ici contre Platon, après l’avoir partout ailleurs appelé divin, très-sage, très-saint, l’Homère des philosophes ? Il ne rejette de toutes ses opinions, que celle de l’immortalité, et il appuie la négative sur deux raisons. L’une, que la ressemblance des enfants aux pères, ressemblance qui se remarque non-seulement dans les traits, mais encore dans l’esprit, fait voir que les âmes sont engendrées ; d’où il conclut que les âmes sont mortelles, parce que tout être qui a été produit, doit être détruit, comme tout le monde en convient. L’autre, que tout ce qui peut souffrir, peut aussi être malade : que tout ce qui est malade, est mortel : et que par conséquent les âmes, puisqu’elles peuvent souffrir, ne sont pas immortelles.

XXXIII. À l’égard de cette dernière preuve, elle porte à faux. Il ne prend pas garde que Platon, lorsqu’il fait l’âme immortelle, parle de l’intelligence, qui n’est pas susceptible d’altération, et qui est, selon Platon, entièrement séparée des autres parties, que les passions et les infirmités attaquent. Pour la ressemblance, sur quoi il fonde son premier argument, c’est dans l’âme des bêtes, qui n’est pas raisonnable, qu’elle se fait le mieux sentir. D’homme à homme, elle n’est guère que corporelle. Mais en cela même elle a du rapport à l’âme, parce qu’il n’est pas indifférent l’âme d’être dans un corps disposé et organisé de telle ou de telle façon. Les organes et le tempérament contribuent fort à la rendre ou plus vive, ou plus lourde. Aristote dit que la mélancolie est le partage des grands génies : et c’est ce qui me console de la médiocrité du mien. Il confirme sa remarque par divers exemples : après quoi, comme si le fait était certain, il en donne la raison. Quoi qu’il en soit, puisque les organes influent sur les qualités de l’âme, et que la ressemblance d’une âme à l’autre ne peut venir que de la seidenient, cette ressemblance, par conséquent, ne prouve pas que les âmes elles-mêmes soient engendrées. Je voudrais que Panétius fût au monde, lui qui était contemporain et ami de Scipion l’Africain,.le lui demanderais a qui de toute la famille des Scipions ressemblait le neveu de cet illustre personnage ? Pour les traits, c’était son père : pour les mœurs, il fallait chercher son semblable dans le plus scélérat de tous les hommes. Et Crassus, dont la sagesse, dont l’éloquence, dont le rang était si considérable, n’a-t-il pas eu de même un petit-fils, qui ne tenait rien de son mérite ? Combien d’autres grands nommes, qu’il est inutile de nommer, ont eu une postérité indigne d’eux ? Mais où tend ce discours ? Oublions-nous qu’après en avoir dit assez sur l’immorlalité de l’âme, notre but présentement doit être de montrer que, même en supposant l’âme mortelle, nous n’avons pointa redouter la mort ? L’a. Je ne l’oubliais pas : mais tant que vous me parliez de l’immortalité, je vous laissais volontiers perdre de vue l’autre objet.

XXXIV. C. Vos desseins, à ce que je vois, sont grands ; vous aspirez au ciel. J’espère que nous y arriverons. Mais enfin, puisqu’il y a des philosophes d’un autre sentiment, prenons que l’âme soit mortelle. L’a. Toute espérance d’une vie plus heureuse que celle-ci est donc nulle dès lors ? C. Que nous en revient-il de mal ? Est-ce qu’après l’extinction de l’âme, le sentiment continuera dans le corps ? On ne l’a jamais dit. Épicure, à la vérité, soupçonne Démocrite de l’avoir cru : mais les partisans de Démocrite le nient. Or le sentiment ne continuera pas non plus dans l’âme, puisque l’âme n’existera plus. Dans quelle partie de l’homme feriez-vous donc résider le mal ? Car il n’y a qu’âme et corps. Le mettez-vous en ce que la séparation d(î l’un et de l’autre ne se fait pas sans douleur ? Mais cette douleur combien peu dure-t-elle ? D’ailleurs, êtes-vous sûr qu’il y ait (le la douleur ? Je crois, moi, (pion meurt pour l’ordinaire sans le sentir, et que même quelquefois il s’y trouve du plaisir. Quoiqu’il en soit, ce qui se passe alors en nous ne saurait être que peu de chose, puisque c’est l’affaire d’un instant. L’a. Par où la mort nous afflige, nous met au désespoir, c’est que dans ce moment nous quittons les biens de cette vie. C. Peut-être, si vous disiez ses misères, parleriezvous plus juste. À quoi bon déplorer ici la destinée des hommes ? Je n’en aurais que trop de sujet. Mais puisqu’ici mou but est de prouver qu’après la mort nous n’aurons plus à souffrir, pourquoi rendre cette vie plus fâcheuse encore par le récit des souffrances qui l’accompagnent ? Je les ai décrites dans ce livre, ou j’ai cherché a me donner autant que j’en étais capable, quelque consolation. La vérité, si nous voulons eu convenir, est que la mort nous enlève, non pas des biens, mais des maux. Hégésias le prouvait si éloquemment, que le roi Ptolémée, dit-on, lui défendit de traiter cette matière, dans ses leçons publiques, à cause que plusieurs de ses auditeurs se donnaient la mort. Nous avons une épigramme de Callimaque sur Cléombrote d’Ambracie, qui, sans avoir d’ailleurs aucun sujet de chagrin, se précipita dans la mer, après avoir lu le Phédon. Et cet Hégésias, que je viens de vous citer, a composé un livre où il fait parler un homme déterminé à se laisser mourir de faim ; les amis de cet homme tâchent de l’en dissuader : lui, pour toute réponse, il leur détaille les peines de cette vie. Je ne dirai point, à l’exemple de ce philosophe, que la vie soit onéreuse généralement à tout homme sans exception. Je ne parle pas des autres. Pour ce qui est de moi, si j’étais mort avant que d’avoir perdu, et secours domestiques, et fonctions du barreau, et toutes dignités, n’est-il pas vrai que la mort, loin de m’arracher des biens, m’eût fait prévenir des maux ?

XXXV. Mais jetons les yeux sur quelqu’un d’heureux, (lue jamais la fortune n’ait traversé en rien. Tel a été ce Métellus, qui s’est vu quatre fils élevés aux premiers honneurs. Opposons-lui Priam, qui avait cinquante fils, entre lesquels dix-sept de légitimes. Le pouvoir de la fortune était le même sur ces deux hommes, elle fait grâce à l’un, elle frappe l’autre. Métellus fut porté sur son bûcher par ses fils, par ses filles, partons leurs descendants : et Priam, au contraire, après avoir vu égorger sa nombreuse postérité, fut égorgé lui-même au pied d’un autel, où il s’était réfugié. Or, supposons que la mort de Priam eût précédé le carnage de ses enfants, et la chute de son royaume ; supposons qu’on l’eût vu paisiblement expirer

Au comble du bonheur, dans une douce paix,
Sous les lambris dorés d’un superbe palais ;

lequel eût-on dit, ou que la mort lui enlevait des biens, ou qu’elle lui épargnait des maux ? On eût sans doute jugé qu’elle lui enlevait des biens. L’événement prouve le contraire. Aujourd’hui nos théâtres ne retentiraient pas de ces plaintes lamentables :

J’ai vu cette fameuse Troie
Au carnage, aux flammes en proie,
J’ai vu Priam expirer sous le fer,
Et souiller de son sang l’autel de Jupiter

Comme si dans cette extrémité, la mort n’était pas tout ce qu’il y a de mieux pour lui. En se hâtant, elle lui eût sauvé d’étranges disgrâces. Mais au moins lui en a-t-elle fait perdre le sentiment. Pompée, étant à tapies, y tomba dangereusement malade. Dès que le danger fut passé, tout Naples se couronna de fleurs ; Pouzzol en fit de même ; les villes d’alentour signalèrent leur allégresse par des fêtes publiques. Ce sont de petites flatteries à la Grecque, mais qui font voir qu’un homme est dans la prospérité. S’il fût donc mort dans ce temps-là, eût-il quitté des biens, ou des maux ? Assurément des maux, et très-cruels. Il n’eut pas fait la guerre à son beau-père ; il ne s’y fût pas engagé sans préparatifs ; il n’eût pas abandonné son foyer ; il ne se fût pas enfui d’Italie ; il ne fût pas tombé, après la déroute de son armée, seul et sans défense, entre les mains de misérables esclaves, qui le poignardèrent ; il n’eût pas laissé sa famille dans une affreuse situation ; toute son opulence n’eût pas été la proie du vainqueur. En mourant plus tôt, il mourait comble de gloire. Quels affreux, quels incroyables accidents, une plus longue vie lui a-t-elle réservés ?

XXXVI. La mort les prévient ces accidents ; et quand même ils ne devraient pas nous arriver, c’est asse/.qu’ils soient possibles. Mais les hommes n’envisagent l’avenir que du bon côté. Il n’y en a point qui ne se promettent le sort de Métellus. Comme si le nombre des heureux passait celui des misérables ; qu’il y eût quelque sorte de stabilité dans les choses humaines, et qu’il fût de la prudence d’espérer plutôt que de craindre ! Accordons pourtant que la mort nous fasse perdre des biens. En conclurez-vous que les morts manquent de ces biens, et que par conséquent ils souffrent’?

Mais de quoi peut manquer celui qui n’est pas ? À ce mot, manquer, nous attachons une idée fâcheuse, parce que c’est comme si l’on disait, avoir eu, n’avoir plus, désirer, tAeher d’avoir, être dans le besoin. Tout cela ne peut avoir lieu qu’a l’égard des vivants. Pour ce qui est des morts, on ne saurait dire que les commodités de la vie leur manquent, pas même la vie. Car selon ce que nous supposons à présent, les morts ne sont rien. On ne dirait pas de nous vivants, que nous manquons de plumes ou de griffes. Pourquoi ? Parce que n’avoir pas des choses qui ne nous sont ni utiles, ni convenables, ce n’est pas manquer. Il n’y a qu’à bien insister là-dessus, lorsqu’une fois on est convenu que les âmes sont mortelles, et que par conséquent, à la mort, nous sommes tellement anéantis, qu’on ne saurait nous soupçonner de conserver le moindre sentiment. Il n’y a, dis-je, qu’a bien examiner ce qu’on appelle manquer, et on verra que ce terme, pris dans son vrai sens, ne saurait être appliqué à un mort. Car manquer, dit avoir besoin ; le besoin suppose du sentiment ; un mort est insensible ; donc il ne manque point.

XXXVII. Est-il nécessaire après tout, de tant se comprend assez, puisqu’on a vu tant de fois courir à une mort certaine, non pas nos généraux seulement, mais nos armées entières’? Brutus, si la mort était a redouter, ne l’aurait pxs affrontée dans une bataille, pour empêcher le retour du tyran qu’il avait lui-même chassé. Jamais les trois Déeies ne se fussent jetés, comme ils firent, au milieu des ennemis ; le père en combattant contre les Latins ; le fds, contre les liltruriens ; le petit-fils, contre Pyrrhus. L’Espagne n’eût pas vu deux Scipions, dans une même guerre, verser leur sang pour la patrie. Paulus et Servilius n’auraient pas généreusement perdu la vie à Cannes ; Marcellus à Vénouse ; Albinus dans le pays des Latins ; Gracchus dans la Lucanie. Quelqu’un d’eux souffre-t-il aujourd’hui ? Dès l’instant même qu’ils eurent rendu le dernier soupir, ils cessèrent de pouvoir souU’rir. Car on ne souffre plus, dès qu’on a perdu tout sentiment. L’a. Perdre tout sentiment, n’est-ce donc pas quelque chose d’affreux ?

C. Oui, si celui qui a perdu le sentiment, connaissait qu’il l’a perdu. Mais puisqu’il est clair que le non-être n’est susceptible de rien, il n’y a donc rien de fâcheux pour qui n’est pas, et ne sent pas. C’est trop souvent le répéter. Il est pourtant à propos d’y revenir, parce que c’est faute d’y faire attention, que l’on craint la mort. Car si l’on voulait bien comprendre, ce qui est plus clair que le jour, qu’après la destruction de l’âme et du corps, l’animal est si parfaitement anéanti, philosopher sur une chose qui sans philosophie i que dès lors il n’est absolument rien, on verrait qu’il n’y a nulle différence aujourd’hui entre un Hippocentaure qui n’exista jamais, et le roi Agamemnon qui existait autrefois : et que Camille n’est aujourd’hui pas plus sensible à notre guerre civile, que moi, de son vivant, je l’étais à la prise de Rome. Pourquoi cependant Camille se IVit-il affligé, s’il eût prévu qu’environ trois cent cinquante après lui, nous serions en guerre les uns avec les autres ? Et pourquoi me chagrinerais-je, si je prévoyais que dans dix mille ans (me nation barbare envahira l’empire romain ? Parce que l’amour que nous portons à la patrie se mesure, non sur la part que nous aurons à son sort, mais sur l’intérêt que nous prenons à son salut.

XXXVIII. Quoiqu’à toute heure mille accidents nous menacent de la mort, et que même, sans accident, elle ne puisse jamais être bien éloignée, vu la brièveté de nos jours, cependant elle n’empêche pas le Sage de porter ses vues le plus loin qu’il peut dans l’avenir, et de regarder l’avenir comme étant à lui, en tant que la patrie et. les siens y sont intéressés. Tout mortel qu’il se croit, il travaille pour l’éternité. Et le motif qui l’anime, ce n’est pas la gloire, car i I sait qu’après sa mort il y sera insensible : mais c’est la vertu, dont la gloire est toujours une suite nécessaire, sans que l’on y ait même pensé. Tel est effectivement l’ordre de la nature, que tout commence pour nous à notre naissance, et que tout finit pour nous à notre mort. Comme rien avant notre naissance ne nous intéressait, de même rien après notre mort ne nous intéressera. Que craignons-nous donc, puisque la mort n’est rien, ni pour les vivants, ni pour les morts ? Rien pour les morts, car ils ne sont plus. Rien pour les vivants, car ils ne sont pas encore dans le cas de l’éprouver. Ceux qui veulent adoucir cette idée d’anéantissement, disent que la mort ressemble au sommeil. Mais souhaiteriez-vous quatre-vingt-dix années de vie, à condition de passer les trente dernières à dormir ? Un porc n’en voudrait pas. Endymion, si l’on en croit la Fable, s’endormit, Il y a je ne sais combien de siècles, sur le mont Latmos en Carie, ou peut-être dort-il encore. Ce fut, dit-on, la Lune, qui, pour pouvoir le baiser plus à son aise, le jeta dans ce profond sommeil. Or pensez-vous que, lorsqu’elle s’éclipse, il s’en inquiète ? Comment s’en inquiéterait-il, puisqu’il n’a pas de sentiment ? Voilà l’image delà mort, le sommeil. Et vous doutez si la mort nous prive de sentiment, vous qui tous les jours expérimentez que le sommeil, qui n’en est que l’image, opère le même effet ?

XXXIX Peut-on, après cela, donner dans ce préjugé ridicule, qu’il est bien triste de mourir avant le temps ? Et de quel temps veut-on parler ? De celui que la nature a fixé ? Mais elle nous donne la vie, comme on prête de l’argent, sans fixer le terme du remboursement. Pourquoi trouver étrange qu’elle la reprenne, quand il lui plaît ? Vous ne l’avez reçue qu’à cette condition. Qu’un petit enfant meure, on s’en console. Qu’il en meure un au berceau, on n’y songe seulement pas. C’est pourtant d’eux que la nature a exigé le plus durement sa dette. Mais, dit-on, ils n’avaient pas encore goûté les douceurs de la vie ; au lieu que tel autre, pris dans un âge plus avancé, se promettait une fortune riante, et déjà commençait à en jouir. D’où vient qu’il n’en est donc pas de la vie comme des autres biens, dont on aime mieux avoir une partie, que de manquer le tout ? Priam, dit Callimaque, et c’est une sage réflexion, Priam a plus souvent pleuré que Troïlus. On loue la destinée de ceux qui meurent de vieillesse. Par quelle raison ? Il me semble, au contraire, que si les vieillards avaient plus de temps à vivre, c’est eux dont la vie serait la plus agréable, (^ar de tous lesavantaji ; cs dont l’homme peut se flatter, la prudence est certainement le plus satisfaisant ; et quand il serait vrai que la vieillesse nous prive de tous les autres, du moins nous prœurc-t-elle celui-lu. Mais qu’appelle-t-on vivre longtemps ? Eh ! qu’y a-t-il pour nous qu’on puisse appeler durable ? Il n’y a qu’un pas de l’enfance à la jeunesse ; et notre course est à peine commencée, que la vieillesse nous atteint, sans que nous y pensions. Comme la vieillesse est notre borne, nous appelons cela un grand âge. Vous n’êtes censé vivre peu, ou beaucoup, que relativement a ce ([ue vivent ceux-ci, ou ceux-là. Aristote dit que sur les bords du fleuve Hypanis, qui tombe du côté de l’Europe dans le Pont-Euxin, il se forme de certaines petites bètes, qui ne vivent que l’espace d’un jour. Celle qui meurt a deux heures après midi, meurt bien âgée ; et celle qui va jusqu’au coucher du soleil, meurt décrépite, surtout un grnnd jour d’été. Si vous comparez avec l’éternité la vie de l’homme la plus longue, vous trouverez que ces petites bètes y tiennent presque autant de place que nous.

XL. Méprisons donc toutes ces faiblesses, car quel autre nom donner aux idées que l’on se fait d’une mort prématurée ? Cherchons la félicité de la vie dans la constance, dans la grandeur d’âme, dans le mépris des choses humaines, dans toute sorte de vertus. Hé quoi, de vaines imaginations nous effeminent ! Que les Chaldéens nous aient fait de belles promesses, nous croyons, si la mort en prévient l’effet, avoir été trahis, et réellement volés. Dans l’attente de ce qui nous arrivera, nos désirs sont sans cesse balancés par nos craintes, et ce n’est qu’angoisses et que perplexités. Heureux le moment après lequel nous n’aurons plus d’inquiétude, plus de souci ! Que j’aime a me représenter le grand courage de Théramène ! Car sa mort, quoiqu’on ne puisse la lire sans pleurer, n’est pourtant dit ; ne que d’admiration, et nullement de pitié. Ayant été mis en prison par l’ordre des trente Tyrans, il avala, comme s’il avait eu soif, la liqueur empoisonnée : et après avoir bu, il jeta ce qui en restait, de manière que cela fit un peu de bruit. Je la parle, dit-il en souriant, au beau Critias, qui avait été de tous ses juges le plus acharné à sa perte. Les Grecs ont celte coutume dans leurs festins, de nommer, quand ils ont bu, celui à qui la coupe doit passer. Ce grand homme, lorsque déjà le poison courait dans ses veines, plaisanta ; et bientôt après sa mort, celle de Critias vérifia son présage. Une intrépidité si marquée, et poussée si loin, mériterait-elle nos louanges, si la mort était un mal ? À quelques années de là, Socrate, livré à des juges aussi injustes que l’avaient été les Tyrans à l’égard de Théramène, est mis dans la même prison, et condamné à boire dans la même coupe. Quel discours donc tient-il à ses juges après que sa sentence lui a été prononcée ? Le voici, tel que Platon l’a rendu.

XLI. « Je suis véritablement plein de cette espérance, que la mort qui m’attend, sera un avantage pour moi. Car il faut nécessairement l’un des deux, ou qu’à la mort nous perdions tout sentiment, ou qu’en sortant de ces lieux nous allions en d’autres. Si donc nous perdons tout sentiment, et que la mort ressemble à un profond sommeil, dont la tranquillité n’est troublée par aucun songe, bons Dieux ! que l’on gagne à mourir ? Y a-t-il bien des jours qui soient préférables a une nuit passée dans un si doux sommeil ? Et supposé qu’après la mort, toute l’éternité ressemble à une telle nuit, quel homme plus heureux que moi ! Mais si, comme on le dit, la mort nous envoie dans un séjour destiné à une autre ie, c’est un bonheur plus grand encore. Quoi, échapper d’entre les mains de juges qui n’en ont que le nom ; se trouver devant Minos, Rhadamanthe, Éaque, Triptolôme, qui sont de véritables juges ; et n’avoir plus de commerce qu’avec des âmes qui ont toujours chéri la justice et la probité ! Que pensez-vous d’un voyage dont le terme est si agréable ? Vous paraît-il que de pouvoir converser avec Orphée, avec Musée, avec Homère, Hésiode, cela soit à compter pour peu ? Je voudrais, s’il était possible, mourir plusieurs fois, pour arriver ou l’on jouit de cette félicité. Quel charme pour moi d’y voir Palamède, Ajax, tant d’autres qui ont été injustement condamnés ! Il me semble qu’à nous conter nos aventures, nous y trouverions un plaisir réciproque. Mais un plaisir que je mettrais au-dessus de tous, ce serait d’y passer le temps à interroger, à examiner les uns et les autres, comme j’ai fait ici, pour démêler ceux qui ont été véritablement sages, d’avec ceux qui, ne l’étant pas, se piquaient de l’être. J’y étudierais, par exemple, quelle a été la sagesse du roi Agamemnon, celle d’Ulysse, de Sisyphe, d’une inûnité d’autres, hommes et femmes. Et pour avoir fait cet examen, il ne m’arriverait point, comme ici, d’être condamné ai dernier supplice. Juges, qui avez été d’avis de l’absoudre, ne vous faites pas non plus une idée terrible de la mort. Un homme de bien, ni pendant la vie, ni après la mort, ne peut recevoir de mal. Jamais les Dieux immortels ne l’abandonnent. Et ce qui m’arrive à moi, n’est point l’effet du hasard. Je ne me plains, ni de ceux qui m’ont accusé, ni de ceux qui m’ont condamné : ou si j’ai à m’en plaindre, c’est.seulement parce que leur intention était de me nuire… La fin de son discours mérite encore plus d’attention. « Il est temps, dit-il, que nous nous séparions, moi, pour mourir ; vous, pour continuer a vivre. Des deux lequel est le meilleur ? Les Dieux immortels le savent, mais je crois qu’aucun homme ne le sait. »

XLII. Que cette fermeté de Socrate est bien, selon moi, préférable à toute la fortune de ceux qui le condamnèrent ! Du reste, quoiqu’il dise que les Dieux savent eux seuls lequel vaut le mieux de la vie ou de la mort, ce n’est pas qu’il ne le sache très-bien lui-même ; car il s’en est expliqué auparavant : mais comme c’était sa coutume de ne rien affirmer, il la garde jusqu’au bout. Pour nous, tenons-nous-en à cette maxime, que rien de tout ce qui est donné par la Nature a tous les hommes, n’est un mal ; et comprenons que si la mort était un mal, ce serait un mal éternel. Car, d’une vie misérable, la mort en paraît être la fin : au lieu que si d’autres misères suivent la mort, il n’y a plus de fin à espérer. Mais devais-je recourir à Socrate et à Théramène, deux hommes d’une si rare vertu, et d’une sagesse si renommée, puisque ce grand mépris de la mort s’est vu dans un simple Lacédémonien, dont même le nom n’est pas venu jusqu’à nous ? Condamné au dernier supplice par les éphores, il s’y rendait d’un air gai et riant, lorsqu’un de ses ennemis lui dit : « Est-ce que tu méprises les lois de Lycurgue ? « À quoi il répond : « J'ai au contraire bien des grâces à lui rendre de ce qu'il m'a condamné à une amende, que je puis payer sans emprunt. «Vrai Lacédémonien, et qui fait honneur à sa patrie ! .l'ai peine à croire qu'avec cette IVrmeté d'esprit, il put n'être pas innocent. Rome a fourni une infinité de grands courages : mais u'aurais-je pas tort de vanter ici nos généraux, et ceux qui ont eu les premiers emplois dans nos armées, puisque Caton écrit que souvent des légions entières sont allées avec joie dans des lieux d'où elles croyaient ne devoir pas revenir ? Telle fut l'intrépidité de ces Lacédémonicns, qui périrent aux Thermopyles, et que Simonide fait ainsi parler dans leur épitaplie : « Passant, qui nous vois ici, va dire a Sparte que nous y sommes morts en obéissant aux lois saintes de Iq, patrie. « Quel di.scours leur tient I.éonidas, leur cbef ? " Laeédémoniens, marchons bardiment, ce soir peut-être nous souperons chez les morts. » Un deux ayant entendu qu'un Perse disait par bravade," INous darderons tant de flèches qu'ils ne verront pas le soleil : » — « Hé bien, reprit-il, nous nous battrons à l'ombre. Je ne parle là que des hommes : et quelle fermeté dans cette Laeédémonienne, qui, apprenant que son fds avait été tué dans un combat, >< Voilà, dit-elle, pourquoi je l'avais mis au monde ; c'était pour défendre sa («trie au prix de son sang. >•

XLIII. Tant que les lois de Lycurgue furent en vigueur à Sparte, il y eut de la valeur. L'éducation, il faut l'avouer, servait fort à en faire des hommes courageux, et durs à eux-mêmes. Mais n'admirons-nous pas Théodore de Cyrène, célèbre philosophe, qui, menacé par le roi Lysimaque d'être pendu a une croix : « Intimidez, lui dit-il, vos courtisans avec de telles menaces ; pour Théodore, il lui est indifférent qu'il pourrisse, ou dans la terre, ou dans l'air. Réponse qui me fait songer qu'il est à propos de parler ici de la sépulture et des funérailles. Il n'y a qu'un mot à en dire, surtout après ce que nous venons de voir, que les morts ne sentent rien. On voit dans le Phédon, que j'ai déjà tant cité, de quelle manière Socrate pensait sur ce sujet. Quand il eut bien raisonné sur l'immortalité de l'âme, et que déjà son dernier moment approchait, Criton lui demanda comment il souhaitait d'être enterré. « Mes amis, reprit Socrate, je me suis donne une peine bien inutile, puisque je n'ai pas persuadé à notre cher Criton que je m'envolerai d'ici, et que je n'y laisserai rien de moi. Cependant, Criton, si vous pouvez me rejoindre, ou si vous me trouvez quelque part,. ordonnez, comme il vous plaira, de ma sépulture. Mais, croyez-moi, aucun de vous ne m'atteindra, quand je serai parti d'ici. Une parfaite indifférence de sa part, une entière liberté à son ami, rien de mieux. Diogène pensait de même, mais en qualité de Cynique, il s'est plus durement expliqué : « Qu'on me jette, dit-il, au milieu des champs. — Pour être dévoré par les vautours ? repartent ses amis. — Point du tout, mettez auprès de moi un bâton pour les chasser. — Hé ! comment les chasser, ajoutèrent-ils, puisque vous ne les sentirez pas ? — Si je ne les sens pas, reprit Diogène, quel mal donc me feront-ils en me dévorant ? » Anaxagore étant dangereusement malade à Lampsaque, ses amis lui demandèrent s'il voulait être reporté à Clazomène sa patrie, il leur répondit très-bien : « Cela n'est pas nécessaire, car de quelque endroit que ce soit, ou est également proche des enfers. « À ce sujet donc la seule réflexion à faire, c’est que la sépulture ne regarde que le corps, soit que l’âme périsse avec le corps, soit qu’elle lui survive. Or, dans l’un et dans l’autre cas, il est certain que le corps ne conserve point de sentiment.

XLIV. Mais tout est rempli d’erreurs. Achille traîne Hector attaché à son char ; apparemment il se figure qu’Hector le sent ; il croit par là se venger ; et l’on se récrie là-dessus, comme sur la chose du monde la plus douloureuse :

À la suite d’un char, ah ! j’en frémis encor,
Quatre coursiers traînaient le redoutable Hector.

Quel Hector ? et pour combien de temps sera-t-il Hector ? Un autre de nos poètes fait parler Achille plus sagement :

De son illustre fils Priam n’a que le corps,
Et j’ai précipité son âme aux sombres bords.

Votre char, Achille, ne traînait donc pas Hector ; il ne traînait qu’un corps qui avait été celui d’Hector. Un autre sortant de dessous terre, réveille sa mère, et lui dit,

Ô vous, dont le sommeil tient les sons assoupis,
Ma mère, écoutez-moi, prenez pitié d’un fils.

Quand ces vers sont récités d’un ton lugubre, et qui émeut tous les spectateurs, il est difficile de ne pas croire dignes de pitié, ceux à qui les devoirs funèbres n’ont pas été rendus.

Souffrez que d’un bûcher les flammes honorables Dérobent aux vautours mes restes déplorables :

(Il craint que si ses membres sont déchirés, il ne puisse s’en servir ; mais il ne le craint pas si on les brûle.)

Et ne leur laissez pas, sur ces champs désolés,
Traîner d’un roi sanglant les os demi-brûlés.

Puisqu’il récite de si beaux vers au son de la flûte, je ne vois pas de quoi il a peur. Un principe certain, c’est qu’on ne doit point se mettre en peine de ce qui n’arrive qu’après la mort, quoiqu’il y ait des fous qui étendent leur vengeance jusque sur le cadavre de leur ennemi. Th veste, dans une tragédie d’Ennius, faisant des imprécations contre Atrée, lui souhaite de périr par un naufrage. C’est lui souhaiter un affreux genre de mort, et qui fait cruellement souffrir. Mais ce qu’il ajoute :

Que poussé sur un roc de pointes hérissé,
Il meure furieux, de mille coups percé ;
Que de leur sang impur ses entrailles livides
Noircissent les ronces arides ;

c’est une imprécation bien vaine, car le rocher où il veut qu’on l’attache, n’est pas plus insensible que le cadavre, pour lequel il s’imagine que ce sera un grand tourment d’y être attaché. La peine serait horrible pour qui la sentirait ; elle est nulle pour qui ne sent rien. Il ajoute encore une autre chose, qui n’est pas moins frivole :

Et qu’exclu de la tombe, il soit privé du port.
Qui nous met à labri des atteintes du sort.

Quelle erreur dose figurer que le tombeau soit comme un port où le cadavre est a l’abri, et où le mort prend du repos ! Pélops n’est pas excusable d’avoir si mal endoctriné son fils, et de ne lui avoir pas donné de plus saines idées.

XLV. Mais pourquoi nous arrêter aux opinions de quelques particuliers ? Tous les peuples ont leurs préjugés. Les Égyptiens embaument les morts, et les gardent dans leurs maisons. Les Perses les enduisent de cire, pour les conserver le plus qu’ils peuvent. Les Mages n’enterrent les leurs qu’après les avoir fait déchirer par des bêtes. En Hyrcanie on croit que d’être mangé par un chien, c’est le tombeau le plus honorable. Ils ont pour cet effet une espèce particulière de chiens, dont ils font grand cas. Les riches en nourrissent chez eux pour leur personne, il y en a de nourris pour le commun au. frais du public ; et chacun, selon ses facultés, pourvoit à ce qu’il soit déchiré après sa mort, Chrysippe, qui se plaisait fort aux recherches historiques, parle de quantité d’autres coutumes semblables, mais parmi lesquelles il s’en trouve de si vilaines, que j’aurais horreur de les rapporter. On voit donc par tout ce que J’ai dit, que nous n’avons point à nous inquiéter de nos funérailles. Mais d’un autre côté aussi, nous ne devons pas négliger celles de nos proches, quoique les morts ne sachent point ce qui se fait pour eux. C’est aux vivants à regarder ce qu’ils doivent en pareil cas à la bienséance, et à la coutume ; persuadés que c’est leur affaire propre, et que les morts n’y sont intéressés en rien. Quant aux mourants, ce leur est une ressource bien consolante, que le souvenir d’une belle vie. En quelque temps que meure un homme qui a toujours fait tout le bien qu’il a pu, il n’a point à se plaindre de n’avoir pas vécu assez. Pour moi, je me suis vu en diverses conjonctures, où ma mort se fût placée bien à propos : et plût à Dieu qu’elle n’eût pas tardé à venir ! Je ne pouvais m’acquérir une plus haute réputation ; j’avais rempli tous les devoirs de la société ; il ne me restait qu’à combattre la fortune. Aujourd’hui donc, si ma raison n’a pas la force de m’aguerrir contre la mort, je n’ai qu’à me remettre devant les yeux ce que j’ai fait, et je trouverai que ma vie n’aura pas été trop courte, à beaucoup près. Car enfin, quoique l’anéantissement nous rende insensibles, cependant la gloire qu’on s’est acquise est un bien dont il ne nous prive pas : et quoiqu’on ne recherche point la gloire directement pour elle-même, elle ne laisse pas pourtant de marcher toujours a la suite de la vertu, comme l’ombre à côté du corps. Il est bien vrai que quand les hommes s’accordent unanimement à louer les vertus d’un mort, ces louanges font plus d’honneur à ceux qui les donnent, qu’elles ne servent à la félicité de celui qui en est l’objet.

XLVI. Mais après tout, de quelque manière qu’on l’entende, je ne saurais dire qu’aujourd’hui Lycurgue et Solon n’aient pas la gloire d’avoir été de grands législateurs : que Thémistocle et qu’Épaminondas n’aient pas celle d’avoir été de grands guerriers. Plutôt Salamine sera ensevelie dans la mer, qu’on ne perdra le souvenir de la victoire remportée à Salamine : et plutôt la ville de Leuctres sera détruite, que la bataille de Leuctres ne tombera dans l’oubli. Des noms encore plus durables, sont ceux de Curius, de Fabricius, de Calatinus, des deux Scipions, des deux Africains, de Maximus, de Marcellus, de Paulus, de Caton, de Lélius, et de bien d’autres Romains. Quiconque sera parvenu à retracer en soi quelques-unes de leurs vertus, et non pas dans l’esprit du peuple, mais au jugement des sages, il n’a, si l’occasion s’en présente, qu’a marcher d’un pas intrépide à la mort, persuadé que mourir est le souverain bien, ou que du moins ce n’est pas un mal. Il souhaitera même d’être surpris au milieu de ses prospérités, parce que le plaisir de les accroître ne saurait être aussi vif pour lui, que le chagrin qu’il risque d’en déchoir. Et c’est apparemment ce qu’un Lacédémonien voulait faire entendre à Diagoras de Rhodes, lequel, après avoir été autrefois couronné lui-même aux Jeux Olympiques, eut la joie d"y —oir ses deux îils couronnés dans une même journée. Il aborda le vieux athlète, et dans son compliment, « Mourez, lui dit-il, car vous ne monterez pas au ciel. » On attache parmi les Grecs, ou plutôt anciennement on attachait à ces sortes de victoires beaucoup d’honneur, peut-être trop. Ainsi ce Lacédémonien jugeait qu’une famille, qui avait elle seule remporté trois prix à Olympie, ne pouvait aspirer à rien de plus grand ; et que Diagoras par conséquent serait heureux, s’il ne demeurait pas plus longtemps exposé aux coups de la fortune. Je vous avais d’abord répondu en peu de mots : et ce peu vous suffisait à vous, car vous étiez convenu qu’après la mort on ne souffrait pas. J’ai poussé ensuite mes réflexions plus loin, exprés pour avoir de quoi nous consoler, quand nous venons à perdre quelqu’un de nos amis. Si nos intérêts en souffrent, et que ce soit là ce qui cause notre al’llietion, il faut y mettre des bornes, pour n’en pas laisser voir le principe, qui est l’amour de nous-mêmes. Mais ce sera un tourment affreux, intolérable, si nous avons dans l’esprit que les personnes qui sont l’objet de nos regrets, conservent du sentiment, et se trouvent plongées dans ces horreurs dont le peuple se forge l’idée. J’ai voulu me désabuser là-dessus une bonne fois pour toutes : et de là vient que peut-être j’ai été trop long.

XVLII. L’a. Vous trop long ? Du moins ce n’a pas été pour moi. Par la première partie de votre discours, vous m’avez fait désirer la mort : par la dernière vous me l’avez fait regarder, ou avec indifférence, ou avec mépris : et ce qui résulte enfin de ce que j’ai entendu, c’est que la mort bien sûrement ne doit point être comptée au nombre des maux. C. Attendez-vous, que suivant les préceptes de la rhétorique, je fasse ici une péroraison’? Ou plutôt, ne faut-il pas que je renonce pour jamais a tout ce qui sent l’orateur ? l.’. Vous auriez tort de renoncer à un art qui vous doit une partie de sa gloire. Et pour le dire franchement, vous lui devez la vôtre. Ainsi voyons cette péroraison. J’en suis curieux. C. On a coutume dans les écoles de faire voir quelle opinion les Dieux ont de la mort : et cela, non par des fictions, mais par des récits tirés d’Hérodote, et de plusieurs autres auteurs. On raconte surtout la fameuse histoire d’une prêtresse d’Argos, et de Cléobis et Bitou ses enfants. Va jour de sacrifice solennel, cette prêtresse devant se trouver dans le temple à heure marquée, et les bœufs qui devaient la conduire, tardant trop à venir, ses deux enfants aussitôt quittèrent leurs habits, se frottèrent d’huile, et s’étant attelés eux-mêmes, traînèrent le char jusqu’au temple, qui était assez éloigné de la ville. Quand la prêtresse fut arrivée, elle pria Junon de leur accorder, eu reconnaissance de leur amour filial, le plus grand bien qui puisse arriver à l’homme : ils soupèrent avec leur mère, ils s’endormirent après, et le lendemain matin on les trouva morts. Trophonius et Agamède firent, dit-on, une prière semblable après qu’ils eurent bâti le temple de Delphes. En récompense d’un travail si considérable, ils demandèrent à Apollon ce qui pouvait leur être le plus avantageux, sans rien spécifier. Apollon leur fit entendre qu’à trois jours de là ils seraient exaucés : et le troisième jour on les trouva morts. D’où l’on infère qu’Apollon, ce Dieu à qui tous les autres Dieux ont donné en partage la connaissance de l’avenir, a jugé que la mort était le plus grand bien de l’homme.

XLVIII. On rapporte aussi de Silène, qu’ayant été pris par le roi Midas, il lui enseigna, comme une maxime d’assez grand prix pour payer sa rançon, « Que le mieux qui puisse arriver à l’homme, c’est de ne point naître ; et que le plus avantageux pour lui quand il est né, c’est de mourir promptement » Euripide, dans une de ses tragédies, a employé cette pensée.

Qu’à l’un de nos amis un enfant vienne à naître,
Loin de fêter ce jour ainsi qu’un jour heureux,
On devrait au contraire en pleurer avec eux.
Mais si ce même enfant aussitôt cessait d’être,
C’est alors qu’il faudrait, en bénissant le sort,
Aller fêter le jour d’une si prompte mort.

Il y a quelque chose de semblable dans la consolation de Crantor, où il est dit qu’un certain Élysius de Térine, au désespoir d’avoir perdu son fils, alla pour savoir la cause de sa mort, dans un lieu où l’on évoque les ombres ; et que là, pour réponse on lui donna ces vers par écrit.

          La mort est un bien désirable.
Les hommes dans l’erreur connaissent peu ce bien.
Ton cher fils en jouit par un sort favorable.
          C’est son avantage et le tien.

Voilà sur quelles autorités on dit dans les écoles, que les Dieux ont décidé cette question. Et nous avons même l’Eloge de la mort, composé par Alcidamas, qui fut un des grands rhéteurs de l’antiquité. Il a bâti son discours sur l’énumération des misères humaines : les raisons spéculatives des philosophes ne s’y trouvent pas : mais du côté de l’éloquence, le discours a son mérite. Toutes les fois (pie les autres rhéteurs parlent des morts souffertes pour la patrie, ils en parlent comme des morts, non-seulement glorieuses, mais heureuses. Ils exaltent la mort d’Krechtée, de ses filles, qui eurent le courage de prodiguer leur vie pour le salut des Athéniens. Ils exaltent la mort de Codrus, qui, pour n’être point reconnu à ses habits royaux, se déguisa en esclave et se jeta au milieu des ennemis, parce que l’oracle avait répondu qu’Athènes remporterait la victoire, si son roi était tué dans le combat. Ils n’oublient pas Ménécée, qui, sur un oracle à peu près semblable, versa son sang pour sa patrie. Ils comblent d’éloges Iphigénie, qui se fit conduire en Aulide, et demanda d’y être immolée, pour acheter au prix de ses jours la perte des ennemis.

XLIX. De là passant à des temps moins reculés, ils célèbrent la mémoire d’Harraodius et d’Aristogiton ; celle de Léonidas parmi les Spartiates ; celle d’Epaminondas parmi les Thébaiiis. Et combien y a-t-il de nos Romains, qui ont regardé une mort accompagnée de gloire, comme le plus digne objet de leurs désirs ? Mais les rhéteurs grecs n’en font pas mention, parce qu’ils ne les connaissent point. Après de si grauds exemples, ne laissons pas d’employer toutes les forces de l’éloquence, comme si nous haranguions du haut d’une tribune, pour obtenir des hommes, ou qu’ils commencent à désirer la mort, ou que du moins ils cessent de la craindre. Car enfin, si elle ne les anéantit pas, et qu’en mourant ils ne fassent que changer de séjour, y a-t-il rien de plus désirable pour eux ? Et si elle, les anéantit, quel plus grand avantage que de s’endormir au milieu de tant de misères, et d’être doucement enveloppé d’un sommeil qui ne finit plus ? Je trouve, cela étant, que notre Ennius, lorsqu’il disait,

Qu’on ne me rende point de funèbres hommages,

parlait mieux que le sage Solon, qui, au contraire, dit,

Qu’au jour de mon trépas, tous mes amis en deuil
Gémissent, et de pleurs arrosent mon cercueil.

Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement d’une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien convaincus que l’on nous tire de prison, et que l’on nous ôte nos chaînes, afin qu’il nous arrive, ou de retourner dans le séjour éternel, notre véritable patrie, ou d’être à jamais quittes de tout sentiment et de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue, tenons-nous dans une telle disposition d’esprit, que ce jour, si terrible pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé, ou par les Dieux immortels, ou par notre commune mère, la Nature, ne doit être compté pour un mal. Car enfin, ce n’est pas le hasard, ce n’est pas une cause aveugle qui nous a créés : mais nous devons l’être certainement à quelque puissance, qui veille sur le < ; enie humain. Elle ne s’est pas donné le soin de nous produire, et de nous conserver la vie, pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver toutes les misères de ce monde, dans une mort suivie d’un mal éternel. Regardons plutôt la mort comme un asile, comme un port qui nous attend. Plût a Dieu que nous y fussions menés à pleines voiles ! Mais les vents auront beau nous retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions, quoiqu’un peu plus tard. Or, ce qui est pour tous une nécessité, serait-il pour moi seul un mal ? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une, afin que vous ne m’accusiez pas d’avoir rien omis. L’a. Je sens qu’elle me donne encore de nouvelles forces contre les approches de la mort. C. J’en suis ravi. Mais présentement songeons à prendre un peu de repos. Demain, et tout le temps que nous serons à Tusculum, nous continuerons nos entretiens, où surtout nous travaillerons à nous guérir de nos chagrins, de nos erreurs, de nos passions. C’est de toute la philosophie ce qu’on peut recueillir de plus utile.