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Tusculanes/Préface

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Préface de l’abbé d’Olivet
Traduction par Nisard.
(p. 626-627).

TUSCULANES.


PRÉFACE
DE L’ABBÉ D’OLIVET.[1]

J’avais résolu de ne pas toucher aux quatre dernières Tusculanes : mais la beauté de la première ayant fait désirer l’ouvrage complet, je me suis prêté à ce nouveau travail, et d’autant plus volontiers, que M. le président Bouhier a bien voulu le partager avec moi.

On sera, sans doute, charmé de voir Cicéron entre les mains d’un traducteur aussi digne de lui, que Cicéron lui-même était digne d’avoir pour traducteur un savant du premier ordre. Car enfin, quelque raison que j’aie personnellement de laisser le monde dans l’erreur où il est à l’égard de la traduction, j’aurai le courage d’avancer que c’est un genre d’écrire, dont la difficulté ne saurait être mesurée que par ceux qui sont capables de la vaincre. Permis à nos Colins de traduire Bavius, parce que les productions de Bavius, si nous les avions, se trouveraient au niveau de leur génie. Mais les siècles qui ont suivi les beaux jours d’Athènes et de Rome, n’ont guère conservé que ce qu’il y avait de plus précieux ; et nécessairement il faut entre l’auteur et le traducteur, une certaine proportion de mérite.

Par ce principe, qui paraîtra solide, je rends justice à M. le président Bouhier, mais je me condamne visiblement. Ai-je bien pu, sans une témérité inexcusable, essayer de rendre Cicéron et Démosthène ?

Je n’ai rien à dire pour ma défense, si ce n’est que j’ai été traducteur comme on est poète, parce qu’il faut céder à un ascendant secret, qui ne nous permet pas de fuir le danger, même en nous le faisant voir. Une très-vive admiration pour quelques-uns des anciens s’empara de moi dès l’enfance ; aussitôt elle devint l’âme de mes études ; c’est elle qui a disposé de mon loisir ; je lui dois toutes les délices que je puis avoir goûtées dans le cours de ma vie ; comment me serais-je défié des piéges qu’elle me tendait. Une admiration si constante vient à bout d’inspirer des entreprises trop hardies : et quelquefois, je l’avoue, elle a le pouvoir de les faciliter. Oui, j’ai quelquefois éprouvé qu’elle savait produire dans l’esprit du traducteur une sorte d’ivresse, qui, sans avoir le mérite de l’enthousiasme, ne laisse pas d’en tenir lieu.

Pour revenir donc aux Tusculanes, puisque aujourd’hui nous les donnons toutes les cinq, il est nécessaire d’en marquer ici la liaison. Car, quoique détachées, et prises chacune à part, ce soient autant de questions indépendantes les unes des autres ; il n’en est pas moins vrai, que les cinq ensemble forment un corps des mieux construits. Unité dans le dessein, justesse dans la division, variété dans les matières, voilà, si je ne me trompe, tout ce qui peut concourir à la perfection d’un ouvrage, quant au fonds : et j’ai peine à croire qu’il y ait dans les écrits, ou anciens, ou modernes, quelque autre plan mieux imaginé, plus régulier, que celui des Tusculanes.

Quel a été le but de Cicéron ? C’est de faire bien comprendre à l’homme, qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux. Un sentiment confus et aveugle se soulève d’abord contre cette proposition. Mais quelle obligation n’aurai-je pas à un auteur, qui pourra réussir à m’en convaincre ? Je veux être heureux : toutes mes vues, tous mes désirs se portent là : cet instinct, à chaque instant de ma vie, me parle : je puis renoncer à tout, excepté à l’envie d’être heureux : cependant je ne le suis point : dois-je m’en prendre à la nature, ou à moi ? Pour me décider là-dessus, il faut que je rentre en moi-même, et que j’examine au vrai ce que je suis. Hélas ! que suis-je ? Un animal destiné à mourir tôt ou tard. Avant que d’arriver à ce dernier terme, je puis, et à tout moment, me voir aux prises avec la douleur. Je puis, et à tout moment, recevoir des sujets d’affliction. J’ai dans mon cœur le poison le plus funeste, une source intarissable de passions. Mais en même temps, pour combattre les divers ennemis de mon repos, j’ai une raison, qui m’éclaire sur ce qui est bien ou mal ; qui me fait sentir que je suis né pour aimer et pour pratiquer le bien ; qui, par rapport aux maux dont je me plains, corrige l’erreur de mes sens ; et qui enfin, si je suis docile à ses lois, me répond de ma félicité.

Voilà ce qu’embrassent nos cinq Tusculanes. Dans la première, Cicéron se propose de nous rassurer contre les frayeurs de la mort. Dans la seconde, il nous enseigne par quels motifs nous devons patiemment supporter les douleurs corporelles. Dans la troisième, comment on peut se mettre au-dessus des événements capables de nous affliger. Dans la quatrième, qu’il nous faut vaincre nos passions. Et dans la cinquième, que pour être parfaitement heureux, nous n’avons qu’à être vertueux, c’est-à-dire, raisonnables.

À l’égard de la première, comme les opinions sur la nature de l’âme étaient fort différentes, et assez peu débrouillées parmi les anciens, on voit que Cicéron, après les avoir exposées toutes en détail, penche absolument pour celle de Phérécyde et de Platon, qui tenaient l’immortalité de l’âme. Dans les quatre autres Tusculanes, il donne presque toujours la préférence aux Stoïciens. Un vrai Académicien, et honnête homme, tel qu’était Cicéron, n’était donc pas, comme quelques auteurs l’ont pensé trop légèrement, un homme qui ne crût rien. C’était un philosophe, qui, ne déférant à la simple autorité d’aucune secte en particulier, se réservait le droit d’examiner le pour et le contre de toutes les opinions, et n’usait de cette liberté, que pour s’attacher à ce qu’il jugeait le moins douteux, et le plus sain.

Je ne sais, au reste, comment un ouvrage aussi intéressant, et aussi instructif que celui-ci, avait presque manqué de traducteur jusqu’à présent : tandis qu’au contraire le traité des Offices a été traduit une infinité de fois. A-t-on cru qu’il était plus utile à l’homme de connaître ses devoirs à l’égard de la société, que de savoir bien vivre avec lui-même ? Si cela est, on s’est trompé. Quelque besoin que nous ayons d’avoir la paix avec les autres, il nous importe encore plus de n’être pas en guerre avec nous. Les troubles de l’âme sont le plus terrible fléau de l’humanité. Et d’ailleurs, si tout particulier travaille à être sage, n’est-ce pas le plus sûr moyen d’affermir la félicité publique ? Un bon philosophe est nécessairement un bon citoyen.

Peut-être aussi que ce qui a refroidi le zèle des traducteurs, c’est la crainte qu’ils ont eue de ne pouvoir donner un air français à la scolastique des Stoïciens. J’avoue qu’en effet la troisième et la quatrième Tusculane pèchent un peu par là. Mais qu’y faire ? Toutes les écoles, dans tous les temps, n’ont-elles pas eu la folie d’aimer à quintessencier leurs idées, et à se faire un jargon ? Rien de plus aisé, cependant, que d’employer toujours des termes communs, si l’on ne voulait jamais dire que des choses sensées. Au moins est-on redevable à Cicéron d’avoir humanisé ce langage, autant qu’il l’a pu.

Que les épines du Portique fassent peur aux ignorants, à la bonne heure. Je pardonnerai même aux savants de ne point lire nos versions. Mais de là conclurait-on, comme Varron, qu’il ne fallait donc point nous engager dans un travail inutile, et aux savants, parce qu’ils l’auraient dédaigné ; et aux ignorants, parce qu’ils n’y auraient rien compris ? J’aime mieux la pensée de cet autre Romain, qui ne voulait pour ses lecteurs, disait-il, ni des savants, ni des ignorants ; parce que les uns étaient trop habiles pour lui, et les autres ne l’étaient point assez. Il reste donc une troisième classe de lecteurs : et ce qui la compose, c’est précisément le plus grand nombre des honnêtes gens. Pour qui prendre la peine de traduire, si ce n’est pour eux ?

Je ne trouve plus qu’une objection à faire contre les Tusculanes ; mais la plus spécieuse de toutes, quoique la moins solide. Quelques personnes, dont la religion est plus sincère qu’éclairée, ne goûtent pas des traductions, où, de loin à loin, elles voient des principes contraires à ceux du christianisme. Mais, à parler sérieusement, peut-on s’étonner que les anciens philosophes n’aient pas été chrétiens, dans les points qui dépendent absolument de la Foi divine ? Un juste sujet d’étonnement, c’est que si peu de chrétiens soient philosophes, dans les points qui ne passent pas les forces de la raison humaine. Rougissons de ne pas conformer notre conduite à des vérités connues de tous les temps : et n’allons pas follement chercher des sujets de scandale dans ce tas d’opinions étranges, qui sont venues avant les vérités révélées.

Tous les jours nos plus saints missionnaires ne donnent-ils pas des relations, où ils exposent les absurdités impies, qui ont cours parmi les idolâtres ? Or, qu’une rêverie parte d’un Stoïcien, ou d’un Talapoin, que nous importe ? Aux yeux de l’esprit, deux mille ans et deux mille lieues font le même effet.

Rien, ce me semble, n’est plus digne d’un homme sage, que d’étudier historiquement les opinions humaines. Par là du moins on apprend à ne point abonder en son sens, puisqu’on voit les plus rares génies donner dans des travers. Aucun des philosophes grecs n’en fut exempt. Mais en même temps, combien ne leur doit-on pas de leçons utiles à la société, et qui sont allées insensiblement à l’extirpation de la barbarie ? Cicéron en a fait un choix ; il les a mises dans leur plus beau jour ; et sans doute il mérite, n’eût-il composé que ses Tusculanes, de marcher à la tête des anciens qui ont le mieux servi la raison.

Que ceux qui prendraient cet éloge pour l’hommage servile d’un traducteur, consultent le docte Érasme. Je sais qu’il va trop loin, et que la Sorbonne le désavouerait sur la canonisation de Cicéron. Peut-être aussi ne doit-on pas prendre à la lettre ce qu’il en dit, et que c’est seulement une manière figurée de faire mieux entendre jusqu’où il pousse son estime pour cet auteur. Quoi qu’il en soit, le morceau est curieux, et sera d’autant plus naturellement placé ici, que c’est sa préface sur les Tusculanes.


  1. En réimprimant la traduction de d’Olivet et de Bouhier, nous nous sommes réservé, dans des notes détachées, soit de suppléer aux omissions volontairement commises par les traducteurs, par des scrupules qui peuvent aujourd’hui paraître excessifs, soit de donner la traduction de tous les passages qu’une saine philologie a modifiés. Nous n’avons pas du même, pour conserver un bon ouvrage, rester, quant au texte des Tusculanes, en arrière de la science.