Un Chapitre d’art poétique. La Rime

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Poésies complètesLemerre1 (p. 33-66).


UN CHAPITRE D’ART POÉTIQUE

LA RIME

À MON AMI PRAROND



Mon ami, je l’avoue humblement, — j’ai péché,
J’ai rimé pauvrement. Me suis-je dépêché,
Ainsi qu’un prosateur que le bon sens honore,
De mettre le mot propre au lieu du mot sonore ?
Me suis-je cru, visant à la grâce, obligé
De paraître inhabile et d’être négligé ?
— Je ne sais, j’ai rimé pauvrement, je l’accorde,
Et demande pardon, sinon miséricorde.

Jouet sonore et gai, hochet original,


Aigrette intermittente et cliquetis final,
Clochette monotone à la façon des cloches,
Qui dans les cerveaux creux fais danser des fantoches,
Grelot tombé du sceptre ou du bonnet d’un fou
Qu’un poète naïf se mit jadis au cou,
Rime, j’aime pourtant d’une amour enfantine
Le fredon fredonnant de ta grâce argentine.
Nous sommes les enfants des ménestrels fameux,
Et nous sommes toujours un peu jongleurs comme eux.
Qui de nous, quand la Rime accorte l’affriole,
Sur le tapis Raison ne fait la cabriole ?
— C’est permis ; mais il faut retomber sur ses pieds
Et la foule des sots rit des tics estropiés.
C’est bien fait. Le métier, facile ou difficile,
Ne doit nous mettre aux mains qu’un instrument docile ;
Nous devons sans effort, simplement, hardiment,
Disséquer, manier, pétrir le rudiment,
Sans y trouver jamais syllabe qui résiste.
Quel que soit le métier qu’il ait appris, l’artiste,
Sous peine de laisser sa pensée en chemin,
Ne doit jamais sentir son outil dans sa main.

Vais-je donner l’exemple ainsi que le précepte ?
Sortirai-je vainqueur du défi que j’accepte ?
— Ah ! s’il ne s’agissait que de faire un sonnet


Ou quelques triolets, — ce jeu-là me connaît ;
Ah ! s’il ne s’agissait que d’inventer des rythmes
Ardus à débrouiller comme des logarithmes
Ou de faire sauter des propos enfantins
De syllabe en syllabe ainsi que des pantins ;
S’il fallait, sertissant une rime fluette,
La faire miroiter aux vers d’une bluette,
Je me mettrais gaiement à l’ouvrage : je crois
Pouvoir entrer en lutte avec les plus adroits.
Mais il ne s’agit pas de besogne menue,
Et pour chanter la Rime, il faut de la tenue.
Or, dans l’alexandrin, si solennel à voir,
Je suis aussi gêné que dans un habit noir.
Soldats disciplinés de la troupe des maîtres,
Glorieux vétérans, ô pompeux hexamètres !
Vous défilez, sans faire un seul pas hasardeux,
Tout le long du poème en marchant deux à deux ;
Dans le concert d’oiseaux où chacun chante à l’aise,
Vous représentez seuls la gravité française ;
Compassés, ennuyeux parfois, jamais légers,
Vous nous portez respect aux yeux des étrangers.
Ah ! puissions-nous en France, en poèmes féconde,
Voir nos alexandrins, jusqu’à la fin du monde,
Défiler au soleil de la postérité
Dans cette régulière irrégularité !


Rime, ne suis-je pas ton maître et ton disciple ?
Ne sais-je pas par cœur ton histoire multiple ?
C’est en ce rythme austère, exact et consacré,
Que, pour te faire honneur, je la raconterai.

Nous viens-tu du progrès ou de la décadence ?
Le mètre ancien vaut-il ta naïve cadence?
Ton père était-il Grec, Romain, Gaulois ou Franc ?
— Père et mère inconnus, Française au demeurant,
Dès ton berceau tu fus l’ornement des poèmes ;
Sage avec les docteurs, folle avec les bohèmes,
Croquant la pomme et l’ail et passant tour à tour
De la chanson de geste à la chanson d’amour ;
Parfois enfant gâté, parfois enfant terrible,
Semant le sable et l’or sans les passer au crible.
Ô jours doux et charmants de ta jeune saison,
Où nul ne te grondait au nom de la Raison !

Ô Rime, étais-tu leste et pimpante et coquette,
Lorsque Clément Marot entreprit ta conquête !
Et que de fois pour toi notre gentil Clément
Laissa la Raison seule en son lit inclément !
Tout poète, Marot, excuse ta folie,
Tant la soubrette était agaçante et jolie ;
D’ailleurs, maître, tu n’eus qu’à marcher en vainqueur


Dans le sentier battu qui menait à son cœur.
Tu lui disais tout bas, pour vaincre l’ingénue :
« Vous souvient-il du temps où je vous ai connue,
Jouant, chétive et grêle, au foyer paternel ?
Nous nous jurions alors cet amour éternel
Qu’en l’amitié d’enfance un amour vague espère. »
Et Clément disait vrai. Car le vieux Jean, son père,
Entendant geindre au pied d’un infâme poteau,
Avait pris l’orpheline aux plis de son manteau :
On pendait haut et court un voleur d’importance,
Et, durant qu’on hissait le père à la potence,
La fille s’accrochait au pauvre trépassant.
Mais il dit au vieux Jean : « Emporte-la, passant ;
Je suis Villon, natif de Paris, près Pontoise ;
On va me colleter d’un cordeau d’une toise,
Pour apprendre à mon cou, pris entre deux piliers,
Ce que pèsent les clous de mes pauvres souliers ;
J’aurai du premier choc les vertèbres rompues.
Il ne me reste rien de mes franches repues,
J’ai la besace vide et le corps transparent ;
Je m’en vais au gibet pendre comme un hareng
Qui, le vendredi saint, sèche accroché dans l’âtre.
C’est bien ; j’ai toujours eu l’humeur libre et folâtre
Et ma fin répond bien à mon commencement.
J’ai dicté mon petit et mon grand testament


Vraiment fort à propos avant d’être malade,
Car je chante aujourd’hui ma dernière ballade
Et n’ai plus rien du tout à léguer, excepté
Cette enfant, — c’est un legs qui vaut être accepté :
Elle a sous ses haillons des grâces de madone
Et des charmes de Reine. — Ami, je te la donne. »
Jean Marot n’avait pas l’oreille de Midas :
Il accepta le legs de l’autre Eudamidas,
Il éleva l’enfant sans mollesse énervante
Et sans contrainte ; il fut content de sa servante,
Il l’aima pour sa grâce et sa gentille humeur
Et le charme piquant de sa verte primeur.
Elle était faible encore et souvent inhabile,
Mais celà du vieux Jean n’échauffait point la bile :
Le bourgeois sans malice acceptait sans dégoût
La fortune du pot et le sel du ragout ;
Le bas Normand, d’ailleurs, excusait le caprice
Qu’au pays la petite avait pris en nourrice,
Quand avec Basselin elle tétait céans
Le bon pommé de Vire et le vin d’Orléans.
Elle allait à la cave en fidèle servante,
Mais ignorait encor la cuisine savante
Et, suivant des naïfs l’usage universel,
Sur la prose jetait un petit grain de sel.


Ainsi que Cendrillon, naïve et provocante,
Ignorant les trésors de sa grâce piquante,
Elle jouait avec les cendres du foyer
Quand le jeune Clément se prit à la choyer.
Il l’habilla de neuf, et coiffa la soubrette
D’un bonnet frétillant surmonté d’une aigrette ;
Sous son corset joyeux, constellé de paillons,
Un jupon frais et court remplaça les haillons ;
Pimpante, l’œil brillant, le jarret élastique,
Elle devint habile aux tours de gymnastique :
Le maître en raffolait, combinant, approuvant,.
Et peut-être à ses jeux s’amusant trop souvent.
Les amis, qui prenaient part à la mascarade,
Les excitaient tous deux à faire la parade
Et le dernier comparse espérait bien un peu
Lutiner Colombine à la faveur du jeu.
Broyant pour son portrait le lis et la framboise,
Mellin de Saint-Gelais, Brodeau, Michel d’Amboise,
Scève le Lyonnais et Peletier du Mans,
Chapuys, qui fut chanoine au pays des Normands,
Lancelot, Forcadel, Héroét, Bonaventure
Des Périers, qui courait avec eux l’aventure,
Et d’autres inconnus, amis de la maison,
L’agacèrent en vain en peignant son blason :
À son maître Marot elle resta fidèle.


Si pour certain baiser elle fit parler d’elle,
Il ne la flétrit pas et le roi chevalier
Pouvait l’aimer un jour sans se mésallier.
La belle porte au front trois royales empreintes,
Souvenirs immortels d’éphémères étreintes;
Sûre de ses attraits, elle a tendu trois fois
Son front jeune et charmant à la bouche des rois :
François Premier daigna l’effleurer de sa lèvre,
Charles Neuf un instant y rafraîchit sa fièvre
Et le bon roi Henri mit un baiser tout neuf
À côté du baiser brûlant de Charles Neuf.

Lorsque Marot fut mort, elle orna d’asphodèle
Le sépulcre muet, puis entra chez Jodelle,
Maître prodigue et doux, complaisant ou naïf,
Qui l’envoyait souvent chez Ronsard ou Baïf
Et lui faisait verser à toute la pléiade
Les rubis du vin vieux que dorait son œillade.
Sur le seuil du logis elle faisait accueil
Aux rois porte-laurier du carnaval d’Arcueil ;
Dans les cornes du bouc, en folâtre écolière,
Elle mêlait gaieient les pampres et le lierre,
Et, brandissant un thyrse en guise d’abacus,
Entonnait le refrain des hynmes à Bacchus.
Évohé !… tu tendais et remplissais la coupe,

— Évohé !… répétaient les plus fous de la troupe.
À jeun tu retrouvais ton fidèle patron,
Le doux Remi Belleau, le trop sec biberon.
C’est toi qui pour Ronsard, — souvent homme varie, —
Couvrais de fleurs Hélène et Cassandre et Marie.
Quels héroïques temps ! quels délicieux jours !
Les folles nuits d’ivresse et les belles amours !
Jamais Dame, jamais Impératrice ou Reine,
N’eurent pareil cortége à leur cour souveraine ;
Les Rois tenaient les pans de ton manteau ; cent fois
Plus pompeux, plis gourmés et plus vains que des Rois,
Les poètes suivaient de près, chantant Matines ;
Jean Daurat s’obstinait à ses strophes latines,
Mais Ponthus de Tyard, noble comte titré,
Évèque de Châlons, sacré, crossé, mitré,
Profès en Apollon, menait le diocèse
Et donnait à Magny la réplique française ;
Les sonneurs de sonnets chantaient à plein gosier
Et le page Amadis effeuillait son rosier ;
Puis enfin s’avançait le héros de la fête,
Couronné de tes mains, nimbé comme un prophète,
Grave comme un pontife, ardent comme un guerrier
Et tout enguirlandé de myrte et de laurier.
« Ronsard », chantait le chœur, fier de ses lyres neuves,
« Vous êtes l’Océan, et nous sommes vos fleuves ;

Bien qu’il n’ajoute rien à votre immensité,
Recevez de nos eaux le tribut mérité. »
En vain parfois Mellin de Saint-Gelais, l’espiègle,
Au défaut du laurier cherchait à pincer l’aigle ;
En vain deux huguenots, Grévin et d’Aubigné,
Sur l’idole jetaient un regard indigné ;
On chantait tout le jour, le soir il fallait boire.
Ivre d’amour, de vin, de fumée et de gloire,
Dans un bouquet de fleurs, le nez sur l’encensoir,
La reine du festin s’endormit un beau soir
En murmurant ne sais quels propos doux et tendres.

Quel Mardi-Gras ! hélas ! quel Mercredi des Cendres !
Tel pleure mercredi qui mardi s’égaya.
Elle avait froid au cœur quand elle s’éveilla.
Un puritain zélé, que le bruit scandalise,
L’avait-il doucement transportée à l’église ?
C’eût été pour la Rime un asile indulgent,
Où nul ne se serait montré trop exigeant ;
Elle avait alors voix au chœur, voix au chapitre.
Bertaut la regardait jouer avec sa mitre,
Elle allait à confesse à l’abbé de Tiron,
Et jusque sous la pourpre agaçait Du Perron.

L’avait-on, pour venger ses libres reparties,


Jetée en un couvent de filles repenties ?
Au fond d’une cuisine où le rouge pavé
Témoignait, mat et cru, ciu’on l’avait trop lavé,
Elle expiait es jours et ses nuits de ripaille
Sur le maigre coussin d’une chaise de paille.
Aux murs resplendissait le cuivre des Flamands
Et le fer bien fourbi des ménages normands ;
Les fourneaux avaient froid, et, dans leur alvéole,
Ils avaient l’air d’attendre en vain la casserole.

Bientôt elle entendit des pas hautains et lourds
Et vit entrer, brossant son pourpoint de velours,
Le maître du logis qui venait la soumettre :
— Joug de fer, regard d’aigle, avare et rude maître
Qui la faisait lever dès le petit matin
Et pesait le français, le grec et le latin.
Pindare cette fois savait l’arithmétique
Et solennellement dosait le sel attique ;
Nulle ne fit danser l’anse de son panier ;
Il suivait un régime exact et printanier,
Et l’eau claire servait de dissolvant à l’herbe
Dans le sobre estomac de François de Malherbe.
La pauvre pénitente en avait le frisson.
Ô le rude service et la bonne leçon !

Ô pédants, châtieurs de mots et de diphthongues,
Que sous votre férule on trouve les nuits longues !
Esclave, on t’entendait murmurer en dormant
« Seigneur, délivrez-moi des fureurs du Normand ! »
Au temps de Ronsard, jours d’indulgence plénière,
Tu fis pourtant souvent l’école buissonnière
Avec un bas Normand, de ce pays de Caen
D’où le geôlier Malherbe apporta son carcan.
C’était un magistrat amoureux des prairies,
Qui promenait la Muse en ses Foresteries ;
De notre bonne fille épluchant le trésor,
Malherbe au trébuchet pesait les pièces d’or,
Messire Vauquelin, seigneur de la Fresnaye,
Se contentait fort bien de petite monnaie.
Le président de Caen, à la barbe des lois,
Rimait, comme jadis le député de Blois,
Lorsque, sans soupçonner les poignards qu’on aiguise,
Il choyait Henri Trois et s’attaquait aux Guise.
Quand l’automne venait desserrer son collier
De misère, il allait, ainsi qu’un écolier
Affamé de loisir et soûlé d’éloquence,
Respirer à longs traits l’air pur de la vacance.
Notre fillette au bras, dès le soleil levant,
Par les sentiers des bois il s’en allait rèvant,
Cherchant des fleurs, cueillant les premières venues ;


Sans souci d’en trouver d’espèces inconnues,
Il fait un bouqiet simple, imprégné toutefois
Des pleurs de la rosée et du parfum des bois.
Comme un bon paysan regagnant sa chaumière,
Il retourne à pas lents vers sa gentilhommière,
Pensant tantôt aux fleurs qu’il tient, tantôt à rien,
Parfois tout seul, parfois précédé de son chien
Alléché par le rôt dont il sent la fumée.
Son vieux feutre reprend sa place accoutumée
À la corne de cerf qui pend au soliveau.
Il trouve à sa cuisine un goût toujours nouveau ;
De vieux amis d’ailleurs il n’a point pénurie :
Le fidèle Toutain, sieur de la Mazurie,
Gentilhomme de nom, poète de renom,
Redit les vers géants de son Agamemnon ;
À la rime française il tâche de soumettre
Tantôt le vers phaleuce et tantôt l’hexamètre ;
Puis ils s’en vont tous deux, Toutain et Vauquelin,
Près de l’Orne, évoquant le souvenir du Clain,
Donner, houlette en main, à toute la contrée,
Au bois de Philérème, un avant-goût d’Astrée.
Anne de Bourgueville, en femme qu’elle était,
Grondait, baissait parfois les yeux, mais écoutait.
Déjà bien plus sensible aux vers qu’à la morale,
Le petit Nicolas buvait la pastorale;

Le nom assez fameux et l’un des deux châteaux
De son grand bisaïeul, seigneur des Iveteaux,
Éblouissaient bien moins son enfance follette
Qu’un nœud de ruban rose au col d’une houlette,
Hochet qui lui sembla toujours des plus plaisants
Et qu’il gardait encore après quatre-vingts ans.
C’est toi qui l’attachais, complaisante aux caprices
Que pour leurs nourrissons ont toutes les nourrices.


Quand Malherbe fut mort, dans le premier moment
Son esclave maudit les fureurs du Normand ;
Mais elle se souvint des douceurs de la veille
Et s’en fut agacer maître Pierre Corneille,
Un Rouennais, gros corps, mais esprit délicat,
Très excellent poète et mauvais avocat.
Aussitôt, essuyant ses pleurs de carmélite,
Avec lui la folâtre improvisa Mélite ;
Jamais un jour chagrin d’amour inférieur
Ne vint troubler leur calme et doux intérieur,
Et lorsque, refroidi par les glaces de l’âge,
Le vieillard négligé demandait la volage
Qui n’était plus toujours assise à son côté,
Il ramenait d’un mot la clémente beauté
Qui, chez Thomas, en haut, s’étant acheminée,
Pour revenir plus tôt prenait la cheminée.


C’est ainsi que fut doux le joug qu’elle traina
Du sonnet de Mélite aux vers de Suréna.

Des Rouennais d’ailleurs la race complaisante
Ne mit jamais sur elle une main bien pesante ;
On l’avait déjà vue habiter le terrier
D’un certain Saint-Amand, genttilhomme verrier,
Dont la muse en goguette adressait son hommage
Aux charmes du tabac, du vin et du fromage,
Et qui s’émerveillait, quand son œil s’effarait,
Que cabaret rimât si bien avec Faret.
Saint-Amand n’avait rien, nous dit l’hypercritique ;
Il salait de tout sel son rôt, — fors de l’attique,
Et rimait gras, ainsi que Mathurin Régnier.
La Rime les suivit de l’hospice au grenier,
Et la fleurette éclose au bout des hexamètres
Poétisa la fange où la semaient ses maîtres.
 
Elle en servit, hélas ! de bien plus affamés,
De plus crottés encore, et de plus diffamés.
Le réveil expiait les hardiesses du rêve
Et l’on brûlait Petit sur la place de Grève.
Maître Adam chevillait, Jean Grillet émaillait,
Maillet, en colletant Colletel, rimaillait,
Les libertins sans dieu regorgeaient de Mécènes,


Et les Trimalcions festoyaient les obscènes.
La foudre eût justement frappé de ses carreaux
Théophile, Motin, Frénicle et Des Barreaux ;
N’aurait-elle donc pas épargné la servante,
Au service du diable, hélas ! par trop fervente,
Mais au premier signal prompte à se convertir,
Et si bien disposée au jour du repentir ?

La commère mûrit, et n’étant plus novice,
Elle n’eut qu’à choisir pour trouver du service.
Racine subit-il son joug ? — Plus qu’on ne croit.
Quant à Boileau, mené par elle, il fut adroit ;
Empêtré dans ses fers, il veut faire le brave,
Et dit en les cachant : « La Rime est une esclave. »
L’esclave, — c’était lui. — Quinault, Pradon, Cotin,
Voyant pendre la chaîne à ce cou si hautain,
Allèrent agacer la servante maîtresse,
Qui sur eux exerça ses ongles, la traitresse !

Des tours qu’elle a joués à ces illustres morts
La bonne et douce fille eut d’ailleurs des remords :
De François Colletet elle fit le ménage,
Rit de l’abbé de Pure et sourit à Ménage,
À Chapelle parfois mit de l’eau dans son vin,
Rendit Scarron galant, redressa Saint-Pavin,


Puis fit à son patron de vrais tours d’écolière
En allant se cacher chez son ami Molière.

Un ami, passe encor, c’est à moitié permis ;
Mais passer toute vive au camp des ennemis !
Friser à Scudéry sa barbe sur la lèvre !
Au chevet de Brébeuf aller charmer la fièvre !
On dit, — tant son esprit de malice était plein, —
Qu’on la surprit un jour chez le vieux Chapelain,
Un Malherbe bourgeois, encor plus économe :
Il est vrai qu’elle eut soin de trahir le bonhomme.

Attraper Chapelain, le vieux pédant madré,
C’ait presque un mérite, et Boileau l’en sut gré ;
Mais laisser, au milieu d’une phrase incertaine,
Se morfondre tout seul le pauvre La Fontaine
Sous sen arbre, ne pas rester à son côté,
C’était de la malice et de la cruauté
Sans objet ; cette fois, la victime distraite
Ne s’apercevait pas de ta fuite indiscrète ;
Le tendre fablier t’aimait de bonne foi,
Mais il ne croyait pas avoir besoin de toi ;
Comme de toute chose agréable et plaisante,
Il se servait de toi s’il te trouvait présente,
Mais, tout naïvement philosophe en cela,


Il se passait de toi quand tu n’étais pas là.
La Rime n’est pour rien dans sa gloire posthume.
En vain même, ajoutant de l’or à son costume,
Du bruit à ses grelots, des notes à sa voix,
Nous la montrez-vous riche et sonore à la fois,
Poètes et rimeurs qu’on nomme et qu’on renomme,
Vous ne pourrez jamais effacer le bonhomme.

Ô dix-septième siècle, ô siècle des élus !
À ton déclin, hélas ! tes rayons n’avaient plus
La magique clarté de leur splendeur première,
Mais dans un horizon tout baigné de lumière
Ton soleil descendit, ainsi qu’un Immortel
Qui sait que de sa tombe on doit faire un autel !
Ton fils, issu des dieux, le premier de ta race,
T’eût surpassé sans doute en marchant sur ta trace,
Il pouvait récolter, son père avait semé.
Après Louis le Grand, Louis le Bien-Aimé.

Plus gonflé que le Roi de morgue héréditaire,
Tu naquis dans la pourpre, impertinent Voltaire !
Tu savais tout, niais tout, et pensais, je crois,
Être le grand Corneille et Racine à la fois,
Jugeant l’un, singeant l’autre, et méprisant Shakspeare,
Encourageant Laharpe et t’adjugeant l’empire.


Craignait-il donc de voir, cet homme universel,
Ton épice masquer la saveur de son sel ?
Voltaire, dont la prose est un feu d’artifice,
Qui d’un petit éclair ne fait le sacrifice,
Brille, éclate, éblouit en bouquets menaçants
Et lance des pétards aux jambes des passants,
En vers semble changer de tactique et d’escrime :
À peine paraît-il se servir de la Rime,
Il se rit de Piron et des oiseaux siffleurs,
Hume à plein nez l’encens et marche sur les fleurs.
Pauvre rime vieillotte, en tes coiffes de duègne,
Je comprends qu’un sultan si choyé te dédaigne,
Mais pourquoi de son ongle arrogant et subtil
Laharpe fait-il rage et t’égratigne-t-il ?
— On le sait, c’est, hélas ! à cause de Voltaire.
Ô critique, critique, ô sacerdoce austère !
Les plus purs donnent donc le spectacle odieux
Des accommodements faits avec les faux dieux ?

Un seul homme, en ce temps d’allures impolies,
Comme au temps de Marot, fit pour toi des folies :
Dans les sentiers battus il marchait en vainqueur
En te donnant son bras et sa plume et son cœur ;
Il te trouvait toujours accorte et serviable,
Et sembiait croire encore à ta beauté du diable ;


Tes jupons défraichis, parfois raccommodés,
Ne lui semblaient ni courts, ni vieux, ni démodés.
Marot t’eût renié, Ronsard t’eût trouvé triste
Et Malherbe bavard, ô Rousseau Jean-Baptiste !
Mais Laharpe t’excuse et t’admire parfois.
Ce Laharpe faisait deux choses à la fois ;
Il jugeait.et rimait, mais trouvait plus commode
De rimer pauvrement, puisque c’était la mode.

Ce n’est pas pour cela que le cygne picard,
Gresset, tenait la Rime un peu trop à l’écart,
Mais son ménage était un nid de plumes blanches
Qu’auraient pu déranger tes allures trop franches ;
Ton œil vif y pouvait paraître provocant
Et le son de ta voix insolite et choquant.
Ô Dorine, pardon ! mais tu n’es pas bégueule,
Je croisqu’il te trouvait un peu trop forte en gueule.
Ta gorge déployée et tes rubans au vent
Lui rappelaient Vert-Vert revenant du couvent ;
Quand la fanfare éclate entre tes dents sonores,
Je crois l’entendre dire : « Ah ! tu me déshonorés ! »
Il rougit en voyant voltiger sur ton bec
Quelque juron gaulois intraduisible en grec
Et, pour se dérober au démon qui fasciné,
Ferme l’œil et l’oreille en invoquant Racine.

« Ma fille, — te dit-il, en d’étranges combats, —
Ma fille, prends ce voile et parle un peu plus bas. »
Gresset, qu’il eût ou non une rime hardie,
Était bien le vrai fils de notre Picardie ;
Il ne composait point avec la vérité,
Mème il se défiait de la sonorité
De certains adjectifs, trompettes insensées
Qui couvrent de leur bruit le vide des pensées.
Simple, naïf et fin, narquois et délicat,
Il eût, cent ans plus tôt, eu le certificat
Que Despréaux accorde, en sa rude droiture,
À l’esprit précieux de l’Amiénois Voiture.
Francs-Picards, lauréats de la postérité,
Gardez à votre front le laurier mérité
Que l’admiration séculaire vous donne,
La Raison vous absout, la Rime vous pardonne ;
Prudents dans vos écrits, discrets dans vos amours,
Vous sembliez la fuir et la cherchiez toujours.

Si le chaste Gresset, discret comme une nonne,
Effleure un mot risqué de sa patte mignonne
En veloutant la griffe et retirant les doigts,
D’autres, moins réservés et d’esprit plus gaulois,
Sans respect des lecteurs et sans respect d’eux-mêmes,
Variaient en mots crus les plus étranges thêmes.


Rime, ivre avec Lafare et grise avec Chaulieu,
On te crut un instant fille de mauvais lieu
Et tu fis bien d’aller avec Louis Racine
Laver ton fiont pécheur aux eaux de la piscine.
Voltaire, qui voulait passer pour un luron,
Avait fait la Pucelle, — une ordure ; — Piron,
De son sel bourguignon exagérant les doses,
Dit en de vilains mots de fort vilaines choses ;
Bernis fut toléré, mais Grécourt fut honni.
De Bernard à Dorat, de Boufflers à Parny,
Complaisante et cynique, on te vit sans scrupule
Sourire au vice aimable et rire à la crapule.
Un seul jour expia tant de légèreté :
Tu fus Muse à la fois et Sœur de charité,
Quand au lit de Gilbert, pendant son agonie,
Tu lui charmas la mort par ta douce harmonie.
Ce ne fut qu’un éclair et, Gilbert consolé,
La gaudriole au bec, tu revins à Collé.
Puis tu te dépensas en petites fadaises ;
Quand de tous les volcans s’allumaient les fournaises,
Lorsque la prose en feu brûlait les pieds des grands,
Tu madrigalisais au vélin des écrans :
Champêtre avec Berquin, naïve avec Sedaine,
Tu gardais, même aux champs, ta parure mondaine,
Et, la houlette au poing, en robe de linon,


Tu menais les troupeaux du petit Trianon ;
À la barbe des loups et des pédants moroses,
Monsieur de Florian faisait des fables roses ;
Tous les bergers de Seine, amants des prés fleuris,
S’égaraient en cueillant des bouquets à Chloris ;
Du glas de la Terreur quand sonnait la vigile,
Delille s’amusait à traduire Virgile.

C’était bien de cela vraiment qu’il s’agissait !
Quand Mirabeau tonnait, quand Danton rugissait,
Lorsque la cour tremblait aux clameurs de la ville,
Dans les faubourgs houleux grognait la prose vile.
Complices ou jouets de ce peuple ignorant,
Les lettrés précédaient ou suivaient le torrent :
Robespierre glissait du poison dans ses phrases,
Vergniaud y répandait des fleurs et des emphases,
Saint-Just ne rimait plus, — de quel air arrogant
Le prude apôtre eût-il reçu l’obscène Organt ?
Servante du comique et du tragique, ô Rime !
Tu sers toute folie, hormis celle du crime,
Tu prêtes ta musique à tous les lieux communs
Des pédants et des fous, — pas à ceux des tribuns.
Inclémente aux tyrans, de plus vieilles roses
Tu couronnes leur gloire et leurs apothéoses
Et ton caprice ailé ne descend pas du ciel


Pour rendre à tout venant le culte officiel.
On te vit en ce temps, aux faux dieux indocile,
Gronder avec Ducis ou fur avec Delille;
Un jour on te crut morte avec André Chénier ;
Quand sa tète eut roulé dans le fatal panier,
C’est en vain que tu fus par Joseph abritée,
Sanson avec André t’avait décapitée :
À peine parais-tu quelque refrain bien sec
Que réchauffait Méhul ou que notait Gossec.
Un seul jour, patriote avec la France entière,
Tu courus, haletante et folle, à la frontière ;
Croyant servir Homère et braver les Troyens,
Tu crias enfiévrée : « Aux armes, citoyens ! »
Ce fut comme un écho des histoires lointaines,
Et Sparte tressaillit encore au chant d’Athènes.
Pauvre Rouget de l’Isle, ô Tyrtée incompris !
Ton nom demeurera fameux, mais à quel prix !
Jusqu’au Neuf Thermidor Sanson, tout à son aise,
Dans le sang des martyrs baigna la Marseillaise.
Ô Rime, quelle honte et quel métier sans nom !
Chanter la carmagnole et le son du canon,
Toi que le bruit des camps, la discorde et la guerre
Assourdissent toujours de leur prose vulgaire !
Comme tu chantais faux aux jours de la Terreur !
Comme tu sonnais creux en fêtant l’Empéreur !

Volontiers, en ces jours glorieux et si tristes,
Tu te réfugiais chez les vaudevillistes ;
Aux chantres de la paix tu servais d’échanson
Et, faute de ballade, éveillais la chanson.
Vous fûtes bien reçue, ô servante ma mie,
Lorsque, pour le Caveau laissant l’Académie,
Vous chantiez au dessert et quand vous dérogiez
Avec Armand Gouffé, Piis et Désaugiers ;
Vous portiez lestement le bonnet de grisette
Quand Béranger vous vit et vous nomma Lisette ;
Vous l’avez bien servi, trop bien même souvent,
Mais vous n’en étiez plus au sortir du couvent.

Pour fuir cette maison un peu trop libertine,
Tu t’en allas un jour t’offrir chez Lamartine :
Tu l’as servi longtemps comme l’on srrt un roi,
Mais je doute qu’il ait jamais pris garde à toi.

Et pourtant derechef, ô faveur inouïe,
La fleur de ta beauté s’était épanouie :
Tu vis en ce temps, comme une divinité,
Renaître ta jeunesse et virginité ;
Comme aux jours de Marot, les faiseurs de ballades
À l’assaut de ton cœur tentaient des escalades ;
Le vieux siècle semblait renaître tout entier,


Les rimeurs de rondeaux reprenaient leur métier,
Les forgeurs de sonnets remontaient leur enclume,
Les yeux fixés sur toi chacun taillait sa plume ;
Les écoliers ardents, boutonnant leur pourpoint,
Pour disputer ton cœur mettaient flamberge au poing.
Les dévots librement entonnaient des cantiques
Et tous disaient en chœur : Nous sommes romantiques !

Presque tous tes galants de ce temps sont défunts ;
Cependant il en reste encore quelques-uns,
Épris comme aux beaux jours de leurs apprentissages,
Que l’âge n’a rendus ni plus froids ni plus sages.
J’en sais un, — subis-tu son joug ? l’as-tu dompté ?
De ton maître ou de toi, qui fait sa volonté ?
Secouant devant lui sa torche incendiaire,
Pour Hugo tu te fais ribaude et vivandière,
Tu chômes Robespierre et tu hantes Guignol,
Contrefais le hibou, l’aigle et le rossignol,
Tu te meurtris les pieds, mais jamais tu ne cloches,
Tu bats tous les tambours, sonnes toutes les cloches,
Pleures avec Ruy-Blas, ris avec Zafari :
Est-ce une symphonie ? est-ce un charivari ?
— L’oreille qui l’entend le juge à sa manière,
Toi, sans jamais broncher, tu portes la bannière
De ton vieux maître et tous sont d’accord sur ce point,


Qu’un si pompeux fardeau ne te fatigue point,
Naturelle ou bizarre, héroique ou bouffonne,
Tu souffles dans son fifre et dans son saxophone,
Dur peut être l’accord, trivial le motif,
Dans un concert bruyant, monstrueux et fautif,
Les tons peuvent gémir sur le lit de Procuste,
Tu fais bien ta partie au chœur, — ta note est juste.

Au moins cet intrépide et fier grammairien,
Ô Rime, contre toi n’entreprit jamais rien ;
Au contraire, aux éclairs de tes feux d’artifices
Il fit et fait encor de trop grands sacrifices,
Son cœur comme à vingt ans tressaille à ton aspect.

Un seul homme en ce temps t’a manqué de respect.
Musset, enfant gâté, débauché de nature,
Était le libertin de la littérature.
La Rime était pour lui ce qu’au fer est l’aimant,
« — Une fille, après tout, qu’on méprise en l’aimant. »
Il joue an soudard ivre, il la bat, il la raille,
Dans un frac élégant rêve qu’il s’encanaille
Et, sceptique d’esprit, insolent et moqueur,
S’évertue en pleurant à rire de son cœur ;
C’est pour mieux se prouver qu’il est un Lovelace,
Qu’il coupe le corset qu’un plus courtois délace.



Jusqu’à son dernier jour notre maître Gautier
À la Rime garda son amour tout entier :
Elle ne quitta point sa place accoutumée ;
Sertissant un émail ou gravant un camée,
Sur son bon tapis turc chantant et souriant,
Elle égrenait pour lui les perles d’Orient.

Au temps où de Vigny rimait parfois encore,
Sainte-Beuve, infidèle aux pleurs de son aurore,
De son jaune soleil éteignant les rayons,
Abandonnait sa lyre et taillait ses crayons ;
Le romantisme était moins fier, l’Académie
Pensait avec Viennet vaincre l’épidémie ;
Au fond du bois sacré les fauves s’apaisaient ;
Petrus ne hurlait plus et les loups se taisaient ;
Hugo ne rugissait qu’à rares intervalles ;
Delavigne choyait les écoles rivales ;
Avec sa populaire et rouge liberté,
Barbier ne se ruait plus à l’immortalité ;
— Poéte autant que femme et plus souvent varie, —
D’accord avec Brizeux, il célébrait Marie,
Et l’on vit en ce temps se fondre au même ton
La rudesse du Franc et celle du Breton.
Ponsard croissait dans l’ombre en faisant du pastiche ;
Méry boitait, ayant perdu son hémistiche,


Le vieux Barthélemy, ridicule Nestor,
Qui laissait Juvénal pour suivre Fracastor.
Les critiques disaient, raillant le demi-teinte :
« La race des rimeurs est-elle donc éteinte ?
Marot, cette lumière, et Ronsard, ce flambeau,
Une seconde fois sont-ils mis au tombeau ?
Du cygne au rossignol et de l’aigle à la pie,
Tout se tait, et pas même un moineau ne pépie.
Dans votre Richelet bien clos et bien épais ;
Sonores ajectifs, dormez, dormez en paix. »

Ce fut vers ce temps-là que, d’une amour fervente,
Nous aimâmes aussi la Muse et sa servante ;
Nous nous mîmes à quatre à hanter la maison.
Vous et moi, mon ami, Baudelaire et Dozon,
Nous aimions follement la Rime; Baudelaire
Cherchait à l’étonner, plus encor qu’à lui plaire.
Avait-il peur de voir, par un soin puéril,
L’originalité de sa Muse en péril
Et son indépendance était-elle effrayée
De suivre en cette amour une route frayée ?
— Peut-être, parmi ceux d’hier et d’aujourd’hui,
Nul ne fut moins banal ni moins naïf que lui.

Dozon t’aimait aussi, Rime; le tendre Argonne


Ne prit jamais ton cœur d’assaut, à la dragonne :
Il sembait sans malice implorer ta pitié,
Mais avec le lien de la douce Amitié
Tout aussi bien que nous tu le tenais en laisse
Et notre pauvre ami cachait mal sa faiblesse.

Et nous, mon compagnon de jeunesse, étions-nous
Les plus sages ? — De vrai, nous étions les plus fous.
La soubrette fleurie et ses pommettes roses,
Pour mieux.vous agacer, vous rappelaient deux choses :
La pomme, — souvenir du Paradis perdu,
Et le teint de… cette autre, un soir qu’elle avait bu.

Que de fois pour ma part, agaçante soubrette,
Distrait de la Raison par ta brillante aigrette,
Tout le long de la route à ta suite entraîné,
J’ai pris pour te rejoindre un sentier détourné
Et, pour sacrifier à tes grâces futiles,
Cueilli sur les buissons quelques fleurs inutiles !
Le bon sens contre nous proteste par moments,
Mais il est avec lui des accommodements.
De quel ton cette fleur ? — J’aurais dit rouge, en prose ;
Mais, la Rime le veut, en vers la fleur est rose.
Un substantif dit tout, il est original,
Un bizarre adjectif va le rendre banal ;


Mais il rime si bien ! L’épithète insensée
Nous fait capituler avec notre pensée ;
On soutient tout d’abord le siége, on se défend,
On s’en veut d’être faible, on se traite d’enfant,
On résiste longtemps, mais à la dernière heure
La rime la plus riche est toujours la meilleure.

Et qui donc n’est tenté par l’éclat et le son
De deux piécettes d’or tintant à l’unisson,
Ô mes contemporains ! Est-ce toi, de Banville,
Berger athénien perdu dans la grand’ville,
Toi, dont la flûte attique aux sons mélodieux
Apprit d’Apollon même à célébrer les dieux,
Toi, dont l’inimitable et charmante arabesque
Illustre si gaiement l’ode funambulesque ?
Est-ce toi, dont rimer fut le premier tourment,
Toi qui naquis poète avant d’ètre gourmand
Et dont la fourchette est le pecten d’une lyre ?
N’est-ce pas qu’aux accents de toit premier délire,
Tout un levain d’orgueil en toi s’amoncelait,
De voir que Corcelet rimait à Monselet ?
La prose doucement mène à l’Académie :
Après Augier, Dumas prit cette voie amie ;
Mais on y monte aussi par le rude chemin
Et Leconte de Lisle y parviendra demain.



Aujourd’hui, mon ami, parmi tous nos mécomptes,
Nos douleurs, nos ennuis, nos crimes et nos hontes,
Les autels de nos dieux sont encore debout.
La société tremble et la France est à bout ;
Demandez à Bornier, à Prudhomme, à Coppée,
Si la Rime n’est pas sauve comme l’épée.
Autran chante et sourit, Laprade chante et mord,
Soulary vous dira si le sonnet est mort.
Il n’est dieu ni héros, il n’est saint ni monarque
Àujourd’hui plus chômé que le divin Pétrarque ;
Hier, trente dévots au culte du sonnet,
— Trente cerveaux fêlés dans le même bonnet,
Jeunes et vieux, j’en suis, malgré ma barbe grise, —
Élevaient à leur saint une petite église,
Et Vaucluse en juillet a vu ses pèlerins :
Cent cinquante rimeurs, Ronsards contemporains,
Ont fondé le journal après l’Académie ;
Ce n’est pas le sonnet qui se meurt d’anémie,
Ce sent les impuissants qui font courir le bruit
Que la littérature est un jardin sans fruit.
On nous dit positifs, — mais fut-il au contraire
Époque plus fantasque et temps plus littéraire ?
Sa fortune ? on la joue à la Bourse, qui n’est
Qu’une variété du jeu de lansquenet ;
La politique amère est une frénésie,


Mais jamais on n’y mit autant de fantaisie ;
Ce ne sont que sermons, harangues et discours,
Réunions, congrès, conférences et cours ;
La borne, le balcon, la tribune et la chaire
Sont autant de jardins pour la langue en jachère.
Il y pousse des fleurs de toutes les couleurs
Et l’herbe parasite y pousse avec les fleurs ;
Dans les maigres terrains on en met de postiches.
Chez nous, rondeaux, sonnets, ballades, acrostiches,
Chants royaux, bouts-rimés, dizaines et triolets,
Étincellent en l’air comme des feux follets.
Est-ce un regain d’autumne ? est-ce une adolescence ?
Est-ce une décadence ? est-ce une renaissance ?
Une halte d’enfance aux portes du tombeau ?
Comme au temps de Vida, de Bèze et de Bembo,
Les amoureux discrets de la langue mystique
Pour la fine épigramme aiguisent le distique,
Catulle et le phaleuce ont leurs admirateurs
Et la strophe alcaïque engendre des auteurs ;
Il n’est pas d’imprimeur dont notre orgueil n’obtienne
Plus que des Elzevier, des Alde et des Estienne :
Claye, Alcan, Guiraudet, Didot, Jouaust et Plon,
Comme il convient aux dieux habillent Apollon ;
Pour Soulary Perrin a fait fondre des types
Et Poulet chez De Broise a trouvé ceux des Tripes.
Le nom de l’éditeur, à défaut de talent,


Semble aux vers que voici donner un tour galant
Et le peintre des Rois, au-devant du volume,
Nous sacre souverains du bec d’or de sa plume.
 
L’heure est à notre gloire, ami ; qui, parmi nous,
Cherche à gagner sa vie en chantant à genoux ?

Ce n’est pas aujourd’hui dans les rangs des poètes
Que sont les cœurs aigris et les mauvaises têtes ;
Notre ancienne colère est chez les prosateurs,
Notre bile est passée au sang des orateurs ;
Nous seuls, pour nos rivaux exempts de petitesse ;
En gens bien élevés gardons la politesse,
Nous seuls, comme il convient entre civilisés,
D’opinions sans doute entre nous divisés,
Sans nous traiter de fous et sans briser les nôtres,
Nous savons respecter les marottes des autres.
Pour nous le soleil luit, le ciel est radieux
Et nous croyons encore à tous nos anciens dieux ;
Les rimeurs sont croyants et non pas philosophes,
Sur l’univers qui croule ils arrangent des strophes.
Peut-être la Raison est-elle morte, mais
La Rime, mon ami, ne périra jamais.

(1846–1875).