Un Mariage à Mondorf/16

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Imprimerie de la Société St-Paul (p. 240-253).


XVI.


Cependant la soirée s’était gaiement terminée. Le régisseur avait sué sang et eau pour mettre sur pied les différentes pièces d’un feu d’artifice dont on disait merveille. Il y avait surtout le grand décor de la fin, le bouquet, offert par les jeunes gens de la colonie, et qui devait allumer, sur la colline voisine de l’établissement, un portail Renaissance, dans le fond duquel se dessinerait en lettres de feu cette inscription :

À MONDORF

LES BAIGNEURS RECONNAISSANTS

DISENT

AU REVOIR !

C’était une surprise, une politesse. Le départ de la première fusée étant annoncé pour dix heures et demie précises, tout le monde était maintenant descendu sur la terrasse, des groupes courant dans les allées. Mlles Dubreuil, réfugiées avec quelques amies sous la vérandah du grand pavillon, écoutaient une Parisienne leur raconter le spectacle féerique du Trocadéro illuminé le 14 juillet.

Leur père était demeuré là haut, le concert terminé, en compagnie de ses amis. M. Meunier, qui regrettait vivement d’avoir été présenté si tard à M. Dubreuil, essayait de le retenir quelques jours encore, insistant, promettant d’organiser des parties superbes. Mais M. Dubreuil résistait. Cela n’était plus possible maintenant. Il avait exagéré le temps nécessaire à la convalescence de Marcelle, retenu par l’attrait puissant des amitiés qu’il avait conquises à Mondorf. Il était d’ailleurs attendu à Paris. Son groupe parlementaire s’était réuni déjà pour faire l’étude préliminaire de la ligne de conduite à arrêter. Il fallait bien qu’il rentrât…

Puis à la fin, vaincu par les prières réitérées de ces messieurs, il avait consenti à prendre une semaine encore. Mais ce serait la dernière, cette fois ; il en prenait l’engagement, la toute dernière. Alors on parla d’organiser une bonne partie. Pas le lundi, non ; M. Pauley devait s’absenter ce jour-là. Pas le mardi non plus, M. Meunier devant, plaider en cour d’assises dans l’affaire de la Zanetta. Mais le mercredi…

— La Zanetta ? dit M. Dubreuil, qu’est-ce que cela ?

— Le nom d’une bohémienne, inculpée d’assassinat sur la personne d’une petite fille à qui elle voulait voler ses pendants d’oreille. Le fait s’est passé tout près de chez moi : j’avais même assisté à l’arrestation de la criminelle, si bien que je me suis du coup trouvé intéressé. Je me suis offert à présenter la défense de la bohémienne.

— Je ne manquerai pas cette occasion de vous entendre, dit M. Dubreuil.

En ce moment une grande clarté inonda le coin du salon où ces messieurs causaient. C’était la première fusée du feu d’artifice, qui éclatait dans le ciel noir, retombant en un superbe panache d’étoiles dont, en bas, les oh ! et les ah ! d’admiration saluaient l’évanouissement.

On descendit pour faire honneur à la fête. Et comme on arrivait au bas de l’escalier, le régisseur parut tout à coup, demandant M. Dubreuil. Un étranger, arrivé à Mondorf le soir même, s’était informé à l’hôtel : on l’avait envoyé à l’établissement où devait se trouver, disait-on, la personne qu’il cherchait…

— Un étranger ! Et appareille heure !… Qui cela peut-il être ?…

On courut au cabinet du régisseur. Quelle surprise ! C’était l’ami Florian, qu’un beau caprice avait pris tout à coup de tenir la promesse faite au printemps et qui arrivait de Paris, tout d’une traite, sans même se faire annoncer par un télégramme.

— Et je m’en félicite vivement, cher ami, disait-il, maintenant surtout. Si j’avais commis la maladresse de t’avertir, j’aurais peut-être en ce moment la fatuité de croire que ce feu d’artifice envoie ses pétarades en mon honneur !

Mais on appela Raymonde et Marcelle que surprit, agréablement la visite du bon ami. Marcelle surtout, car M. Dubreuil avait avoué déjà sa faiblesse de tantôt, disant qu’il était maintenant impossible de partir. Florian était là : on ne pouvait pas, franchement, l’obliger à repartir sans reprendre haleine, c’était donc le sacrifice à lui faire d’une semaine au moins.

— Le sacrifice ne sera pas bien pénible, dit Florian. Rien ne te presse de rentrer encore, mon cher ami. Paris est absolument vide, le boulevard donne une idée assez exacte du Sahara, on n’y rencontre personne… Mais voyons, dis-moi, es-tu satisfait de ton séjour ici ? Et d’abord, comment va la chère petite ?

— Guérie, mon ami, radicalement guérie. Mais ce n’est ni le temps ni le lieu de te raconter tout cela. Tu dois avoir besoin de repos. Demain, nous aurons toute la journée à nous pour nous faire nos confidences.

Un dernier hourrah avait retenti pour saluer le bouquet qui s’allumait là-haut, et les baigneurs s’étaient hâtés de rentrer à l’hôtel.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Oh ! l’horrible nuit qu’avait passée Fernand ! Le soir, au kursaal, en entendant M. Dubreuil prononcer son arrêt, il avait cru s’évanouir d’abord, dans l’effondrement subit et inattendu de ses chères espérances. Puis, tout à coup, une fièvre ardente lui était montée au cerveau et il s’était enfui en courant, traversant le parc au hasard, s’arrêtant un moment devant la grande pièce d’eau qu’il regardait d’un œil étrange, reprenant bientôt sa course insensée. Soudain, il s’était retrouvé dans le petit coin discret et mystérieux où il s’était si longtemps assis. Il se laissa tomber comme une masse inerte sur la banc de bois, et se mit à regarder autour de lui, comme hébété. Au dessus de sa tête, la voie lactée, étincelante sur le bleu magique du ciel, tamisait une clarté douce. Autour de lui, le vert érable, les accacias familiers dont la brise agitait les feuilles, semblaient secoués d’un frisson de pitié et compatir au chagrin de leur ami. Plus loin, à ses pieds, le ruisselet chantait encore son murmure, triste maintenant dans sa monotonie désolée.

Fernand se leva pour repartir, mais, épuisé par cet effort, il se laissa brusquement retomber, sans savoir ce qu’il faisait. Son chapeau de soirée, posé trop au bord du large banc, roula à terre, pendant qu’il se pressait la tête à deux mains. Un moment encore, il regarda dans le vide, puis un spasme nerveux lui secoua les épaules, et il pleura comme un enfant.

Qu’il est bon de pleurer quand on souffre !… Maintenant la notion nette des choses lui revenait à l’esprit. De quel fol espoir s’était-il donc bercé et quelle avait été son audace ! Eh quoi ! pour un regard par Raymonde lui adressé en remerciement de la docilité avec laquelle il avait consenti à chanter, l’autre jour, il s’était imaginé qu’elle l’aimait !… Il fallait donc qu’il fût fou… Car, autrement, comment expliquer la démarche qu’il avait fait faire auprès de M. Dubreuil par le docteur ? Et que le docteur avait raison de le traiter d’amoureux prompt à voir tout en rose, quand il lui avait assuré que la jeune fille le payait de retour ! Il le voyait bien maintenant : elle ne l’aimait pas, car c’était en son nom que son père parlait tantôt pour dire que ce mariage était impossible. M. Dubreuil ne lui avait pas dit : « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en me demandant ma fille ». Non, il avait dit textuellement : « Raymonde me prie de vous remercier de l’honneur que vous lui faites… » Quel coup cruel, cette déclaration d’indifférence polie d’un cœur qu’on se croyait acquis !…

Le jour naissait quand Fernand rentra dans sa chambre. Mais sa surexcitation était encore trop grande pour qu’il pût espérer dormir : il souffrait d’un étrange malaise, ressentant tout à coup l’impression d’un grand vide qui s’était fait en lui, puis se torturant l’esprit pour trouver un moyen de faire revenir Raymonde sur sa détermination, ne trouvant toujours rien.

Il fut pris alors d’un grand désespoir et de nouveau pleura. Et avec les pleurs qui coulaient le long de son visage, la réaction se fit enfin. Il s’agenouilla et pria…

Quand il se releva, il avait retrouvé un peu de calme et se mit à envisager courageusement sa situation. Quel était son devoir ? Évidemment, il lui était impossible de demeurer plus longtemps à Mondorf : c’eût été paraître s’obstiner à poursuivre Mlle Dubreuil. Il fallait donc, partir. Dès le matin, il irait trouver le docteur, lui demanderait conseil sur le choix à faire d’une ville d’eaux où il irait achever sa convalescence, et partirait le soir même…

Mais non !… à quoi donc pensait-il ? Ne se rappelait-il plus que M. Dubreuil devait partir avec ses filles le lendemain, le surlendemain au plus tard, pour rentrer à Paris. C’était donc un jour, deux au plus à patienter. Il lui suffirait d’ici là de ne plus paraître aux endroits où il était accoutumé de rencontrer Raymonde. Même, qui l’empêcherait de prendre ces deux jours pour aller visiter Luxembourg, qu’il ne connaissait pas ? Il y trouverait bien un hôtel confortable, et le temps s’écoulerait vivement. Oui, c’était là sans contredit le parti le plus sage…

Il était grand jour quand Fernand s’y fut définitivement arrêté : déjà le mouvement s’éveillait dans l’hôtel. Les baigneurs les plus matineux sortaient, se dirigeant vers la source : le jeune homme eut l’idée qu’une grande verrée d’eau le remettrait, et il descendit.

Comme il s’en revenait, l’estomac maintenant talonné par le besoin de nourriture, il aperçut de loin Raymonde venant par l’allée au bras d’un étranger. C’était donc là le mystère ! Il était aisé maintenant de s’expliquer le refus par lequel la jeune fille avait répondu à ses avances. Elle s’était engagée par ailleurs et son cœur était pris : comment n’avait-il pas pensé à la possibilité d’une situation si naturelle ? Certes, Mlle Dubreuil était assez riche et assez belle pour être recherchée : son tort à lui avait été de se présenter trop tard…

Il essayait ainsi de se faire illusion à lui-même. Mais il n’y parvenait guère. En voyant Raymonde, il avait été mordu an cœur par une ardente jalousie. Et maintenant, la curiosité lui venait de savoir quel homme on lui préférait. Vite, il traversa la pelouse et se cacha derrière la muraille de verdure que la haie étend entre le potager et le parc. Il fut bientôt édifié. L’homme qui passait au bras de Raymonde était d’âge mur, la barbe poivre et sel décelant le nombre des années.

— Vrai, ma chère Raymonde, disait-il, je ne saurais te dire la joie que je ressens à me retrouver auprès de toi. Vous me manquiez et j’errais à Paris comme une âme en peine…

Fernand était abasourdi, littéralement. Comment ! Mlle Dubreuil permettait à cet homme de la tutoyer ?… Maintenant, c’était bien fini, et son sort était irrémédiablement fixé. Il ne lui restait plus qu’à se mettre courageusement en devoir de déchiqueter son cœur et d’en extirper ce fatal amour, condamné sans appel…

Tandis que le malheureux jeune homme rentrait dans sa chambre pour pleurer sur son rêve envolé, M. Dubreuil rejoignait à la source l’ami Florian, qu’il venait prendre pour le déjeûner. Et tout en mangeant, on organisa l’emploi de la journée. Le programme n’était pas compliqué. D’abord, on irait à la messe, car c’était dimanche…

Florian voulut se récrier, mais Raymonde, posant la main sur la sienne, se contenta de répéter ce que venait de dire son père : On ira à la messe…

Floriin s’inclina, en homme bien élevé, habitué d’ailleurs à faire toutes les volontés de sa jeune amie.

— Après la messe, dit M. Dubreuil, nous irons saluer M. l’abbé Fleury, un excellent prêtre, mon cher ami, dont tu seras heureux, je gage, de faire la connaissance…

Florian s’inclina de rechef en souriant.

— Puis, le dîner, continua M. Dubreuil. Car ici, mon ami, tu dois oublier les coutumes de Paris : on dîne à midi, on soupe le soir.

— Ah ! ça, dit Florian, je te prie de mettre bientôt quelque chose de plus attrayant au programme, car jusqu’ici je n’aperçois rien encore qui ne soit fait pour contrarier mes habitudes.

— Patience, s’il te plaît. Après dîner, nous prendrons une voiture, et nous irons…

— Pas revoir le camp romain, petit père, je t’en prie ? dit Marcelle.

— Soit, ma chérie. Nous irons à Remich, une charmante petite ville assise sur la Moselle dans un cadre de vignes verdoyantes. Et de là… Enfin nous verrons à nous inspirer des circonstances.

Ce programme fut exécuté de point en point et Florian revint le soir absolument enchanté de sa journée. Le matin, à l’église, il avait eu le spectacle de cette foi vivo dont il avait si souvent prétendu qu’elle n’existait plus sur la terre qu’à l’état de souvenir. L’amabilité si sincère et si bon enfant de M. le curé Fleury avait battu en brèche le préjugé secret qu’il nourrissait contre les calotins en général. Le pays était magnifique, la petite ville de Remich charmante, les chevaux et la voiture excellents…

— Et l’appétit d’un affamé quand on rentre, disait-il en se mettant à table, c’est simplement délicieux ! Quand je songe que j’ai traîné huit jours à Paris, m’ennuyant mortellement, sans savoir me décider à venir vous rejoindre ! Je ne me le pardonnerai jamais….

La journée du lendemain s’écoula aussi gaiement. M. Dubreuil était reconnaissant à Fernand de la réserve qu’il s’était imposée. Puis tout à coup il fut pris d’un doute cruel. Le jeune homme n’avait point paru à table depuis deux jours, et on ne l’avait rencontré ni au casino, ni au parc. Peut-être avait-il voulu, par discrétion, éviter ce que pourrait avoir de pénible pour Raymonde et pour lui une nouvelle entrevue.

Puis tout à coup la pensée lui vint que M. Darcier, sous le coup du refus opposé à sa demande, était retombé malade… Il voulut en avoir tout de suite le cœur net et courut trouver M. Petit. En entrant dans le cabinet du médecin, il vit Fernand, seul, devant un livre qu’il feuilletait.

Il le salua courtoisement et s’informa du docteur. Le jeune homme répondit que M. Petit était en ce moment à l’établissement d’hydrothérapie, occupé d’y donner ses soins aux derniers malades, deux ou trois qui restaient encore. Puis, comme M. Dubreuil remerciait et se préparait à prendre congé :

— Monsieur, dit Fernand, acceptez, je vous prie, toutes mes excuses, pour la façon peu convenable dont je vous ai quitté l’autre soir. La surexcitation nerveuse à laquelle j’étais en proie a pu seule me faire m’oublier à ce point. Veuillez aussi, je vous prie, dire à Mlle Dubreuil combien je regrette de n’avoir pas été agréé par elle, et l’assurer que je serai comblé si, à défaut de mon amour qu’elle ne peut accepter, elle daigne agréer l’assurance de mon amitié très dévouée…

Quant M. Dubreuil fut dehors, il sentit un immense soulagement. Allons ! tout cela s’arrangeait à merveille, et vraiment ce jeune homme excellait à prendre bien les choses. Quel désespoir, s’il s’était avisé de les prendre au tragique et de retomber malade ! M. Dubreuil ne se le fût jamais pardonné. Mais tout, au contraire, il s’était accommodé parfaitement de la réponse déplaisante faite à ses propositions, et parlait de ses chagrins intimes en homme absolument désintéressé. Cela pouvait paraître singulier, sans doute, mais cependant, qui songeait à s’en plaindre ? Au contraire, il fallait s’en féliciter.

Si M. Dubreuil toutefois, avait jamais fait une grossière erreur, c’était bien en ce moment où il se frottait les mains tandis qu’il reprenait le chemin de l’hôtel. Fernand, il est vrai, n’était point malade. Mais son cœur était profondément ulcéré, et la plaie qui s’y était ouverte serait longue à se guérir. Néanmoins il était doué d’une énergie de caractère indomptable. Il s’était juré de ne rien laisser paraître de son désespoir, et il était de trempe à se tenir parole. C’est ainsi que M. Dubreuil venait de prendre le change sur l’état de son âme.

Quand Fernand se retrouva seul, l’empire qu’il avait pris sur lui-même l’abandonna, et il retomba dans sa morne tristesse. Et une fois encore défila dans son esprit tout le roman de son amour malheureux. Quels doux espoirs, d’abord, quel rêve charmant, et puis quelle désillusion ! Mais cette grande tristesse était encore dominée par la douleur que lui avait causée cette révélation inattendue : Raymonde appartenant à un autre, qu’elle aimait, dont elle était aimée, peut-être. Et de nouveau l’âpre aiguillon de la jalousie le mordait au cœur. Il avait beau faire, se tendre, se raidir contre ce sentiment lâche et mauvais : il ne pouvait s’en défaire, s’estimant heureux déjà de pouvoir se commander de n’en rien laisser paraître.

Dans la matinée du lendemain, comme il traversait un salon de l’hôtel, il entendit prononcer le nom de Mlle Dubreuil. Feignant de vouloir prendre l’heure à la pendule pour régler sa montre, il se rapprocha de la cheminée devant laquelle était assise la dame qui parlait de Raymonde. Il lui entendit ainsi dire que la famille Dubreuil était partie le matin, à la première heure, pour assister aux débats d’une affaire de cour d’assises. Le Parisien nouvellement arrivé les accompagnait…

— Mais dites-moi, ajouta la dame à la cantonade, qu’est donc cet étranger que M. Dubreuil n’a jugé à propos de présenter à personne ici ? Est-ce un ami… ou un parent ?….

— Je ne sais, répondit quelqu’un. On prétendait hier soir que c’était le fiancé de Raymonde,…

Fernand sentit encore une fois se rouvrir la plaie vive de son cœur. Il ne s’était pas trompé. Il n’avait point été seul à deviner le mystère que cachait mal l’arrivée inopinée de ce Parisien. C’était le fiancé de Raymonde ; on le disait couramment, on en parlait en toute liberté, le doute n’était pas possible. Alors Fernand se sentit pris de la folle envie d’aller à Luxembourg, et de se donner encore à lui-même le douloureux spectacle de voir celle qu’il aimait, appuyée au bras d’un autre. Qu’y gagnerait-il ? Rien, sans doute ; peut-être aussi cela l’aiderait-il à se guérir !…

Il dîna peu et partit au tramway de midi. Il ne connaissait âme qui vive à Luxembourg ; mais enfin, quoique capitale, la ville n’était pas assez grande pour qu’il fût possible à des étrangers de ne pas s’y rencontrer. Il flânerait par les rues et laisserait le hasard tout conduire.

En quittant la gare, il fut d’abord distrait de ses tristes pensées. C’était la première fois qu’il voyait la ville, où il ne s’était pas arrêté lors de son arrivée : et le spectacle grandiose qui se déroulait sous ses yeux le tenait sous le charme. Il était arrivé sur le grand viaduc, dont les arches incroyablement hardies paraissent l’œuvre de quelques titans, et qui est comme un trait d’union gigantesque, reliant le faubourg et la ville.

À droite, une sorte de lande monstrueuse où croissent des bruyères sauvages et des essences résineuses dans un terrain d’aspect abrupte, produit un curieux effet au milieu des coquetteries qui l’entourent. Le versant qui la termine du côté de la Pétrusse est planté d’un joli square que traverse, dans une tranchée profonde, la ligne du chemin de fer venant d’Allemagne.

A gauche se profile une galerie ajourée, une balustrade à fuseaux qui se déroule dans un lointain vaporeux. Les lignes ne sont pas rigides, elles procèdent par angles saillants et rentrants, suivant les sinuosités qu’elles encadrent, avec une avancée formant plate-forme et observatoire. L’aspect général rappelait à Fernand la célèbre terrasse de Saint-Germain, près Paris.

— C’est la même amplitude d’horizon, pensait-il, la même poésie de l’au-delà ; mais la terrasse de Saint-Germain ne plane pas, comme ici, sur un contrebas vertigineux, elle ne surplombe pas cette profondeur inouïe où se développent, comme dans un mirage de féerie, les méandres onduleux des anciens fossés de Luxembourg.

C’était là en effet, à coup sûr, une des plus belles parties de la ville régénérée. C’est ainsi qu’au sortir du wagon, elle s’annonce au voyageur, brillante, parée, sous les armes, comme une grande dame qui veut plaire, et qui montre d’abord ses plus frais et ses plus riches atours.

Cependant Fernand avait continué sa flânerie et se trouvait maintenant devant la grille de l’église Notre-Dame. Et comme il songeait à y pénétrer, il en vit tout à coup sortir M. Dubreuil avec ses filles, suivi du Parisien inconnu. Il aurait voulu en ce moment être bien loin. Car s’il avait désiré voir Raymonde au bras de cet homme, il lui répugnait étrangement de se trouver en tiers dans leur compagnie. En l’apercevant, Raymonde avait pâli : le dépit sans doute d’être dérangée dans sa promenade par l’arrivée, toujours contrariante, d’un amoureux repoussé. Cependant il salua le plus courtoisement du monde et mit en souriant sa main dans celle que lui tendait M. Dubreuil.

— Par quel hasard heureux, dit celui-ci, nous rencontrons-nous à Luxembourg ?

— Mais, dit Fernand, un caprice, auquel j’ai obéi, de visiter la ville, que je, ne connaissais point encore. Vous-mêmes semblez la visiter aussi : je ne me permettrai pas de vous retenir davantage.

Mais comme il s’apprêtait à saluer de nouveau, M. Dubreuil le retint.

— Vous déplairait-il, M. Darcier, de rester en notre compagnie ? Je connais suffisamment Luxembourg pour vous servir de cicerone, et je serais désolé de vous voir refuser mes offres de service. Du reste, les curiosités de la ville ne sont point nombreuses, et en une heure nous aurons tout vu.

Alors, tirant son chronomètre de son gousset :

— Il est deux heures, dit-il, et ce n’est qu’à trois heures la reprise de l’audience. Nous avons donc suffisamment de temps pour achever notre promenade.