Un Mort vivait parmi nous/04

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La Sirène (p. 20-23).


IV



JE n’ai jamais vu de créature aussi bizarre…

L’Indien ne parle à personne. Il va, semblable à un être égaré dans la vie. Son regard fixe les yeux et pénètre l’âme. Il exprime sa pensée par des gestes courts et rapides.

Et il rêve… Assis pendant des heures devant la balustrade qui domine la vallée, il regarde au loin devant lui. Il est enveloppé de mystère. Il y a, le soir, autour de lui, une lumière phosphorescente, comme si un feu intérieur le brûlait.

J’essaye en vain d’être son confident. Je ne peux rien apprendre de lui.

— Pourquoi parles-tu ? dit-il ; quel besoin as-tu de tes lèvres pour exprimer ta pensée ? Tu es comme un ara turbulent, comme un singe rouge qui s’agite et crie, comme un sourd qui pousse d’absurdes clameurs…

—…

— Je connais le secret de ton âme, les images et les pensées qui sont en toi. Ne parle pas… Lis dans mes yeux, ils te diront les mouvements de mon esprit…

Malgré son mutisme, l’Indien a l’allégresse matinale des oiseaux et des enfants bien portants. Il ne rit jamais, et cependant sa bonne humeur est contagieuse. Quelle que soit l’heure, à midi lorsque le camp embrasé est désert, le soir lorsque l’ombre des cocotiers est allongée sur le sol, toujours le rayonnement qui vient de lui met le cœur en joie pour le reste du jour.

La vie semble déborder de sa puissante structure. Ses yeux me fascinent ; lorsque ses doigts pressent les miens, et surtout lorsque, dans un geste qui lui est familier, il applique les paumes de ses mains sur mon front, je sens en moi un frémissement suivi d’une torpeur soudaine, délicieuse comme une ivresse.

Je l’ai quitté ce soir. Il était accoudé à la haute balustrade de wacapou, si profondément absorbé dans sa méditation, que je n’ai pas osé lui parler.

Dans la case commune où les hommes du camp vont et viennent avant le dîner, la silhouette de l’Indien apparaît tout à coup. Ce n’est qu’une ombre qui marche, sans toucher le sol, et qui semble translucide…

La lampe suspendue, balancée par le vent du soir, promène sur le plancher et sur les meubles des écharpes de lumière trouble et rougeâtre. J’ai vu, dans le clair-obscur, passer l’Indien qui a traversé la salle et qui s’est engagé sur le sentier conduisant au lac…

J’hésite cependant… et je crois que mes yeux n’ont vu qu’une image créée par mon esprit, car l’air n’a pas frémi au passage de l’homme, le plancher élastique et bruyant n’a pas révélé les pas robustes du lourd géant.

En me détournant, j’aperçois en effet l’Indien dans la position où je l’avais laissé quelques instants auparavant.

D’un élan, je viens à lui, et le secouant violemment :

— Que fais-tu ici ?

Il semble n’être plus un homme vivant. Son regard froid me fixe comme s’il n’était qu’un cadavre. Je prends ses mains ; elles sont tièdes et moites.

— Viens, dis-je avec colère.

Il se retourne pesamment ; ses bras s’appuient à nouveau sur la barre de wacapou, large comme un bastingage.

Les hommes du camp haussent les épaules à mes questions.

— L’Indien a traversé la salle, dis-je passionnément… vous l’avez vu ? Et pourtant il n’a pas quitté la terrasse. Je lui ai parlé… Il est inerte et hagard comme un homme qui aurait perdu son esprit.

Mais personne ne veut prêter attention au miracle. Cela ne mérite pas un pareil émoi. Il faut s’attendre à tout de la part de certains Indiens… Ils se dédoublent, ils se font invisibles, ils marchent au ras du sol sans laisser aucune trace ; ils sont pour les Blancs, déprimés ou exaspérés par le climat torride, des sujets d’incessantes et mystérieuses hallucinations.