Un Mort vivait parmi nous/40

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La Sirène (p. 182-188).


XL



NOUS remontons le fleuve et ses rapides jusqu’au confluent de la crique Lézard qui est la route du placer Elysée. Chaque membre de l’expédition tient une pagaie et rame avec énergie.

Au premier saut, tout le monde descend, et l’on haie à la cordelle le canot chargé, de roc en roc, d’arbre en arbre, jusqu’au bassin supérieur où les eaux sont calmes. Parfois, les hommes ont de l’eau jusqu’aux épaules. Parfois, il faut laisser les caisses de vivres sur la berge et traîner l’embarcation à vide sur des rondins dans un chemin de halage improvisé.

Le long du fleuve, le sol est plat, humide et boueux. C’est comme un prolongement de la rivière. Ce n’est pas la même forêt que sur les collines ; le climat semble plus chaud et plus humide encore. Le soleil se réfléchit sur des flaques d’eau stagnante, mal protégées par la brousse.

Voici bientôt la crique Lézard, étroite, qui tantôt s’arrondit en bassin, tantôt roule entre des rives escarpées. Il y a tant de méandres, qu’à certaines heures, nous avons l’impression de côtoyer une île et de revenir sans cesse à notre point de départ.

Au-dessus de nos têtes, les palétuviers forment une charmille ; les branches et les lianes s’entrelacent. Çà et là, un flamboyant met de larges fleurs rouges sur la voûte. On avance comme sous un berceau de pivoines.

Puis, c’est la brousse basse des palmiers nains et des fougères échevelées.

La pluie bienfaisante qui gonfle la crique s’abat en trombes diluviennes. Des effluves rapides de parfums violents, provenant de fleurs invisibles, nous fouettent le visage.

Les Saramacas, la peau nue ruisselante, sont couchés sur le prélart ; le canot flotte à la dérive.

C’est une mélopée, lente, monotone et langoureuse, qui rythme le mouvement des pagaies. Les hommes chantent les événements du jour : la pluie, le caïman qui bâille au passage, la rencontre inattendue d’un troupeau de pakiras traversant le fleuve à la nage…

Nous avons abordé pour la nuit au dégrad du placer Délices.

Il y avait ici un chantier. La case est abandonnée. Les sluices courent encore, parallèles à la crique. Les pierres rejetées par le sluice sont des galeti de quartz granulé avec des parties d’or libre. Le quartz, soyeux et cristallin, est strié de veines bleues et roses. Il contient une importante proportion d’or.

Le placer est riche ; la découverte est récente. Pourquoi le chantier a-t-il été abandonné ?… Le mineur nomade ne suit que son caprice.

Cependant, quelque chose nous avertit que le départ des hommes n’a pas été volontaire. Les mineurs ont laissé sur place un outillage précieux.

Comme je m’engage dans le sentier qui conduit au campement à mi-côte, Pierre Deschamps me rappelle,

— Nous partons à l’instant, crie-t-il.

— Il y a encore de l’or amalgamé sur les dalles du sluice.

Ma réponse le retient en haleine ; il s’avance brusquement… puis, s’arrête. La force qui l’attire au placer Elysée, et qui nous a conduits jusqu’ici par étapes forcées, le ramène un instant à l’embarcadère.

Mais bientôt, la passion de l’or l’emporte. Il est là, près de moi, agenouillé sur te sol, fouillant des mains la terre sèche sous laquelle le mercure forme une pâte fluide, d’un blanc visqueux.

Cinq hommes sous la direction de Pierre Deschamps chargent les trois dalles du sluice. Deux ouvriers débourbent et entretiennent l’écoulement de l’eau dans une canalisation.

Les Saramacas, hostiles au travail de la terre, nous observent avec hauteur, vont et viennent, importants et ennuyés.

De temps à autre, Pierre Deschamps vérifie les plaques d’arrêt qui retiennent le mercure.

Peu à peu, le courant d’eau se ralentit. Il n’y a plus devant les plaques que du sable fin et de l’or amalgamé. Un homme brosse l’intérieur de la dalle et pousse le contenu dans un seau en bois à demi plein d’eau.

Sur une batée recouverte d’un linge, Pierre Deschamps verse avec précaution le sable et les boules blanches qui retiennent l’or. Il tord le linge ; le mercure filtre ; l’or amalgamé apparaît en culot, avec des grains de sable et quelques grenats.

La production est chauffée sur un poêle pour la débarrasser du mercure qui s’échappe en fumée. Il ne reste plus dans la main de Pierre Deschamps qu’une boule d’or semblable à un fruit jaune, rugueux et granulé.

Nous nous acheminons vers le camp sur la hauteur.

Le sentier est affreux ; sur la crique les ponts faits de troncs d’arbres flottent et tournent sur eux-mêmes ; il faut passer à califourchon ou dans l’eau jusqu’au ventre.

Les enchevêtrements de lianes forment, çà et là, d’énormes amas rappelant les vieux châteaux couverts de lierre.

Sur les murailles de feuillage vert, pendent des grappes de fleurs violettes ; parfois, les fleurs recouvrent tout le rideau et montent jusqu’au dôme.

Les vieux châteaux couverts de lierre ont revêtu un manteau violet, et c’est une fête…

Pierre Deschamps a brisé au maillet le fruit d’or qui se répand en poussière et en pépites. D’une boîte en métal, il sort un sac en peau de chamois dont il verse le contenu sur ses genoux.

— L’or vierge…

Comme un avare qui manie un trésor, il palpe la précieuse poussière. Ses doigts ouverts rampent et pénètrent dans le sable jaune.

— Aucun homme avant moi n’avait touché cet or… il dormait sous la terre… il m’appartient… nul ne l’avait vu avant moi… regarde comme il est pur.

Son visage tressaille. La passion qui l’anime est faite d’orgueil et d’avarice. C’est une joie contenue qui fait rire ses yeux.

Il n’y a plus sur ce camp de mineurs que des vestiges du séjour des hommes. L’abandon du matériel et de tout ce qui présente un poids supérieur à la charge d’un homme, indique que l’évacuation s’est faite par terre. Les pirogues qui montaient ravitailler le chantier ont été surprises par la saison sèche. La crique Lézard asséchée avant l’époque normale ne leur a pas permis d’atteindre le dégrad.

La famine est venue. Ayant épuisé les vivres, les hommes sont partis un à un ; ils sont morts quelque part dans la Solitude.

Le front barré, Pierre Deschamps ouvre tour à tour les coffres et les meubles.

— L’or ?… dit-il, qu’ont-ils fait de la production ?

Les Saramacas nous appellent à grands éclats de voix.

Sous un carbet, un squelette dépouillé par les fourmis est allongé sur le sol, la face contre terre, les bras plies sous le thorax.

A travers les ossements couleur d’ivoire, on aperçoit sur le sol un amas de poudre d’or qui brille.

Les fourmis ont dévoré la toile qui enveloppait le trésor. L’homme est mort en tenant dans ses mains la poudre merveilleuse ; il est mort de faim, soutenu dans son supplice jusqu’à l’heure suprême par la divine caresse du métal magique.

Les mineurs sont partis un à un ; lui seul est resté, trouvant en la possession de l’or la volupté suprême.