Un Mort vivait parmi nous/46

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La Sirène (p. 219-223).


XLVI



LES phénomènes habituels qui accompagnaient l’apparition du fantôme ne les surprirent pas. L’air troublé avait une odeur acide et pénétrante. La fumée bleue qui se formait au milieu d’eux était lumineuse ; et, avant même qu’ils aient pu en discerner distinctement les contours, l’ombre blanche était devant eux.

Cependant l’apparition, ce soir, semblait les tenir en extase. Ils regardaient le fantôme, les yeux dilatés, les mains tremblantes.

Delorme parla le premier.

— Tu n’étais pas avec nous, dit-il… bientôt, nous partirons à nouveau… Maintenant, nous connaissons la route sur le fleuve. Devons-nous penser que tu resteras ici ?

Le fantôme, les yeux fixés vers la baie ouverte sur la nuit, semblait absorbé par le croissant de lune qui gravissait lentement l’horizon.

Un malaise inconnu brouillait ses yeux ; il paraissait souffrir et ne pouvait exprimer les raisons de sa peine.

Comme il se levait, frôlant au passage Marthe qui le regardait anxieusement, la maison se remplit de brume.

Des images flottaient dans la buée blanche, comme des voilures de barques dans une rafale de neige. Les images blanches roulaient et tanguaient et se renouvelaient sans cesse.

Peu à peu, la vision se précisa.

Devant leurs yeux, s’ouvrait la perspective éperdue du lac Parimé.

Ils se souvenaient : chacune des étapes du beau voyage était présente à leur esprit. Dominant tous les mouvements de la jungle et du fleuve, l’apparition lointaine de la ville dorée emplissait leur pensée.

Ils parlaient… ils parlaient…

Marthe, appuyée à l’épaule de Pierre, disait :

— Il y avait au bord du lac des ibis rouges géants et des nénuphars blancs étalés comme des draps dans la prairie… Comment traverserons-nous le lac ? Qui construira les pirogues ? La route jusqu’au lac nous est maintenant aussi familière que les chemins du camp… mais il reste encore cette étape à faire sur l’eau inconnue… Demande aux esprits de venir avec nous… ils nous aideront…

Accroupi sur le seuil de la case, le forçat pleurait et se tordait les bras. Gagné par la folie collective à laquelle il avait échappé naguère, il voyait et ne comprenait pas. Il avait cependant conscience d’être à son tour dans un état nouveau, et il se sentait ignorant et inutile, semblable à un homme parmi les esprits.

— J’irai, disait-il, j’irai avec vous… ne m’abandonnez pas.

Assis auprès de lui, le fantôme l’examinait tristement. Le forçat tendit les mains vers lui. Ils restèrent ainsi longtemps, serrés l’un contre l’autre, écoutant la voix des hommes qui se souvenaient et parlaient une langue inconnue.

Ah ! comme ils se souvenaient !… Chacun des détails du prodigieux voyage qu’ils venaient de faire était présent à leur esprit.

Sur la plaine couverte d’arbustes et de broussailles, ils avaient marché comme des somnambules.

Leur corps était plus léger qu’un brouillard ; ils avaient franchi les obstacles sans effort ; un instinct nouveau les guidait. Chaque faculté de leur âme avait atteint le degré de la perfection.

Les souvenirs de la longue route étaient si profondément gravés en eux que les autres images du monde extérieur apparaissaient à peine.

Ils ne s’étonnaient pas d’avoir marché sur l’eau et flotté dans l’air à la hauteur des feuillages comme des personnages de rêve.

Des pois sucrés accrochaient des grappes de lilas blanc aux parois verdoyantes du fleuve. Les perroquets rouges les avaient frôlés au passage.

Ils avaient remonté la Mana, tantôt à l’allure onduleuse des lentes pirogues, tantôt comme des aigles chassés par la tempête.

Ils avaient ainsi atteint la limite de la haute jungle. Ils s’étaient trouvés devant la muraille de quartz et de diorite qui marque la limite du bassin supérieur du fleuve.

Au pied des contreforts du plateau, la Mana, à sa source, étendait ses racines dans le marais comme les tentacules d’une pieuvre.

Lorsque, d’un élan de trois cents pieds, ils eurent escaladé le haut plateau, le panorama ouvert devant eux dépassait en splendeur les plus féeriques visions.

A l’arrière, la route qu’ils venaient de parcourir était un océan de verdure. C’était la jungle vue d’un avion, la prodigieuse plaine coupée de failles profondes, comme une mer glauque labourée de sillons. C’était la jungle où les fleuves font des routes blanches, la prairie sans fin, monotone jusqu’à l’infini, des frondaisons vertes.

Et, devant eux, l’horizon était un embrasement de feux blonds, une immense coulée de lave aux reflets fauves et dorés, une moisson de blés mûrs, une plaine où, dans un jaillissement de soleil reflété, brillaient les lueurs clignotantes des gemmes amoncelées : diamants et saphirs, rubis et topazes, opales et onyx, jades et lapis, perles roulant en cascades, ambres et grenats, tous les trésors étalés des mines fabuleuses.

Le lac Parimé était là, béant, éperdu. Une lumière tendre ruisselait sur ce monde de merveilles, comme une eau de source dans une coupe de cristal enchâssée de pierreries.

Et, tout au fond, le scintillement de la Ville… C’étaient des points d’or brillant dans une aurore… des tours et des clochers, des remparts et des murs amoncelés, une dentelle d’architecture ciselée à jour, très loin, sur un fond transparent de porphyre.

Ils étaient restés longtemps, debout, les bras tendus vers le mirage. La lueur délicate et rosée du matin les enveloppait de vêtements phosphorescents et givrés.

Ils étaient restés là, comme des pèlerins éthérés, les yeux éblouis, le cœur battant avec violence, et poussant des cris qui résonnaient encore en eux comme un long rire frémissant.