Un Mort vivait parmi nous/54

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La Sirène (p. 253-256).


LIV



AU fond de l’ombre opaline, une pirogue s’avançait lentement ; elle se dessina enfin, toute blanche et comme enveloppée de brume, laissant apparaître les silhouettes des pagayeurs noirs. L’épuisement des hommes était tel que les courtes rames s’enfonçaient à peine dans l’eau, sans troubler le silence. L’embarcation montait si mollement qu’on l’aurait crue chargée à couler et flottant sur une vase résistante.

Comme la pirogue touchait la berge, Marcel se leva ; il fit un effort pour escalader les bancs et tomba sur les genoux. Marchant sur les mains, il rampa, et, parvenu sur la terre gluante, ne put se relever, comme si ses mains et ses genoux adhéraient au sol. Il avait la tête enveloppée d’un linge, le buste nu ; le pantalon n’était plus qu’une loque ; il était nu-pieds.

Un à un, les hommes également décharnés et dépenaillés sortirent de l’embarcation.

Puis, une ombre encore apparut sur l’eau mate. Pierre Deschamps, Marthe et l’Indien descendirent de la deuxième pirogue. Le Peau-Rouge, portant dans ses bras la jeune femme, glissa sur le sol humide et s’abattit. Marthe poussant des gémissements se releva seule. Les Saramacas durent aider l’Indien dont les genoux fléchissaient.

Très tard dans la nuit, les hommes étaient encore accroupis autour du feu. La lumière rouge du brasier accentuait les ombres des visages creusés par les souffrances.

A peu près également nus, quatre Saramacas à la silhouette squelettique, Marcel Marcellin, Delorme, Pierre Deschamps, Marthe et l’Indien, étaient tout ce qui restait de la caravane partie six mois auparavant du placer Elysée.

Depuis vingt jours, les vivres et les munitions épuisés, ils vivaient de poissons, de crabes et de fruits crus. Le défaut de sel était la plus cruelle souffrance. La nuit, pour se protéger du froid et de l’humidité, ils dormaient côte à côte sur un lit de feuilles sèches.

La fatigue et les privations avaient peu à peu dispersé les hommes du convoi dans les tombes hâtivement creusées au bord du fleuve.

Ils ne parlaient plus. Leurs yeux semblaient hallucinés par la flamme du foyer ; ils se tenaient grelottants de fièvre et de froid, en cercle, comme des loups décharnés.

Renard, le forçat, était mort le dernier. Ils n’avaient pas eu la force de l’enterrer et l’avaient laissé dans la pirogue où il était tombé. Ils avaient recouvert son corps de palmes vertes et de hautes herbes. La pirogue était partie, abandonnée au courant.

Comme il s’était cramponné à la vie… C’était lui, qui, dans les derniers jours, disait les paroles d’énergie et de passion qui ressuscitent l’âme.

Les ténèbres étaient froides et lourdes aux épaules ainsi qu’une bruine d’automne. Les hommes s’approchaient des braises du foyer jusqu’à sentir la morsure du feu.

Ils se taisaient. Autour d’eux le frémissement de la solitude s’insinuait et les enserrait de plus en plus. Ils n’avaient plus la force de se lever et le sommeil qui les gagnait était comme une main de plomb qui s’abattait et les étreignait à la nuque.

— J’ai peur, fit Marthe… et j’ai soif… et je souffre.

Sa voix était si altérée qu’on aurait cru que c’était une autre qui parlait.

Aucune voix ne répondit, Pierre se pencha sur la jeune femme et mit les mains sur ses genoux nus.

Les hommes du convoi mouraient, un à un sur la route.

Ils allaient ainsi sur le fleuve sans fin, avec la lumière meurtrière et le vent qui siffle. Ils mouraient de faim au bord de la forêt prodigue et surpeuplée.

Il ne restait plus que deux pirogues et de$ vivres parcimonieusement mesurés pour une semaine encore. Tout l’outillage avait sombré.

Ils naviguaient maintenant sur une sorte de ruisseau étroit qui marquait la dernière limite des hauts-bassins.

— Quelques jours encore, disait l’Indien… Rappelez-vous le plateau et le lac… quelques jours encore, nous hisserons les pirogues sur la lagune qui conduit à la Ville.

Il parlait difficilement ; quelque chose le tenait à la gorge et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pierre Deschamps.

Ils dormaient parfois douze et quinze heures ; au réveil, leurs membres étaient encore engourdis et douloureux.