Un billet de loterie/XVII

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Hetzel (p. 155-162).
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XVII

Christiania — grande cité pour la Norvège — ne serait qu’une assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de fréquents incendies, elle se montrerait encore telle qu’elle fut bâtie au onzième siècle. En réalité, elle ne date que de l’année 1624, époque à laquelle la reconstruisit le roi Christian. D’Opsolö qu’elle s’appelait alors, elle devint Christiania, du nom féminisé de son royal architecte. C’est donc une ville régulière, à larges rues, froides et droites, tracées au tire-ligne, avec des maisons de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d’un assez beau jardin, s’élève le château royal, l’Orscarslot, vaste bâtisse quadrangulaire, sans style, bien qu’elle soit de style ionien. Çà et là, apparaissent quelques églises, dans lesquelles les beautés de l’art ne sauraient distraire l’attention des fidèles. Enfin, il y a aussi plusieurs édifices civils et établissements publics, sans compter un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent s’entasser les produits étrangers et indigènes.

En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce qu’il faut admirer sans réserve, c’est la position de la ville, au milieu de ce cirque de montagnes, si variées d’aspect, qui lui font un cadre superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne se relève que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de bois, huttes de brique, dont les tons criards étonnent le regard plus qu’ils ne le charment.

Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé aux villes africaines, ne saurait être à sa place dans une cité du nord de l’Europe. Christiania
Tout à coup, sa figue pâlit. (Page 162.)

n’a-t-elle pas, dans le voisinage du port, les quartiers de Tunis, de Maroc et d’Alger ? Et, s’il ne s’y trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, leur population flottante n’en vaut guère mieux.

En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et qui dresse sa tête au niveau de verdoyantes collines, Christiania est extrêmement pittoresque. Il n’est pas injuste de comparer son fiord à la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de Castellamare, ses rives sont meublées
Le numéro 9672. (Page 178.)
de villas et de chalets, à demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de ces légères vapeurs qui leur donnent ce « flou » spécial aux régions hyperboréennes.

Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania. Il est vrai, ce retour s’accomplissait dans des conditions qu’il n’aurait jamais pu prévoir, au milieu d’un voyage interrompu. Eh bien ! il en serait quitte pour le recommencer une autre année ! En ce moment, il ne s’agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S’il ne les avait pas fait descendre dans sa maison, c’est qu’il eût fallu deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink, la vieille Kate leur auraient fait bon accueil ! Mais on n’avait pas eu le temps de se préparer. Aussi le professeur les avait-il conduits à l’Hôtel Victoria et recommandés particulièrement. Or, une recommandation de Sylvius Hog, député au Storthing, cela valait qu’on en tînt compte.

Mais, en même temps que le professeur demandait pour ses protégés les attentions qu’on aurait eues pour lui-même, il n’avait point donné leurs noms. Garder l’incognito, tout d’abord, cela ne lui paraissait que prudent à l’endroit de Joël et surtout de Hulda Hansen. On sait quel bruit s’était fait autour de la jeune fille, ce qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire de son arrivée à Christiania.

Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait pas le frère et la sœur avant l’heure du déjeuner, c’est-à-dire entre onze heures et midi.

Le professeur, en effet, avait quelques affaires à régler, qui devaient lui prendre toute la matinée ; et il viendrait rejoindre Hulda et Joël dès qu’elles seraient terminées. Il ne les quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu’au moment où l’on procéderait au tirage de la loterie, qui devait s’effectuer à trois heures.

Donc, Joël, dès qu’il fut levé, alla trouver sa sœur. Hulda, tout habillée déjà, l’attendait dans sa chambre. Dans le but de la distraire un peu de ses pensées, qui devaient être plus douloureuses encore ce jour-là, Joël lui proposa de se promener jusqu’à l’heure du déjeuner. Hulda, pour ne pas désobliger son frère, accepta l’offre qu’il lui faisait, et tous deux allèrent un peu à l’aventure à travers la ville. C’était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait dans les cités du Nord pendant les jours fériés, où le nombre des promeneurs est plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non seulement les citadins n’avaient point quitté la ville pour la campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la capitale, avait dû organiser des trains supplémentaires. Autant de curieux et surtout d’intéressés qu’attirait cette populaire loterie des Écoles de Christiania !

Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des familles au complet, même des villages entiers, venus avec l’espérance secrète de n’avoir point fait un voyage inutile. Qu’on y songe ! Le million de billets avait été placé, et, ne dussent-ils gagner qu’un simple lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens rentreraient contents du sort dans leurs humbles sœters ou leurs modestes gaards !

Joël et Hulda, en quittant l’Hôtel Victoria, descendirent d’abord jusqu’aux quais qui s’arrondissent dans l’est de la baie. En cet endroit, l’affluence était un peu moins grande, si ce n’est dans les cabarets, où la bière et le brandevin, versés à pleines chopes et à pleins verres, rafraîchissaient des gosiers en état de soif permanente.

Tandis que le frère et la sœur se promenaient entre les magasins, les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance, les bâtiments, amarrés à terre ou mouillés au large, attiraient plus spécialement leur attention. N’y avait-il pas quelques-uns de ces navires qui étaient attachés au port de Bergen, où le Viken ne devait plus revenir ?

« Ole !… Mon pauvre Ole ! » murmurait Hulda.

Aussi Joël voulut-il l’entraîner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la haute ville.

Là, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils entendirent bien des propos à leur adresse.

« Oui, disait l’un, on avait été jusqu’à offrir dix mille marks du numéro 9672 !

– Dix mille ? répondait un autre. J’ai entendu parler de vingt mille et même plus ! — Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé jusqu’à trente mille !

— Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille !

— Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante mille ! »

On sait ce qu’il fallait croire de ces exagérations du populaire. À continuer cette échelle ascendante, les prix offerts eussent fini par dépasser le montant du gros lot !

Mais, si les diseurs de nouvelles n’étaient pas d’accord sur le chiffre des propositions faites à Hulda Hansen, la foule s’entendait à merveille pour qualifier les agissements de l’usurier de Drammen.

« Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n’a pas eu pitié de ces braves gens !

– Oh ! il est bien connu dans le Telemark, et il n’en est pas à son coup d’essai !

– On dit qu’il n’a pu trouver à revendre le billet de Ole Kamp, après l’avoir payé d’un bon prix !

– Non ! Personne n’en a voulu !

– Cela n’est pas étonnant ! Entre les mains de Hulda Hansen, ce billet était bon !

– Évidemment, tandis qu’entre les mains de Sandgoïst, il ne vaut plus rien !

– C’est bien fait ! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il perdre les quinze mille marks qu’il lui a coûtés !

– Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot ?…

– Lui !… Par exemple !

– Voilà qui serait une injustice du sort ! En tout cas, qu’il ne vienne pas au tirage !…

– Non, car on lui ferait un mauvais parti ! »

Tel est le résumé des opinions émises sur le compte de Sandgoïst. On sait d’ailleurs que, par prudence ou pour tout autre motif, il n’avait point l’intention d’assister au tirage, puisque, la veille, il était encore dans sa maison de Drammen.

Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa sœur frémir au sien, passaient vite, sans chercher à en entendre davantage, comme s’ils eussent craint d’être acclamés de tous ces amis ignorés qu’ils comptaient parmi cette foule. Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le rencontrer par la ville. Il n’en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans les conversations, leur apprirent que le retour du professeur à Christiania était déjà connu du public. Depuis le matin, on l’avait vu marcher d’un air très affairé, en homme qui n’a point le temps de questionner ni de répondre, tantôt du côté du port, tantôt du côté des bureaux de la Marine.

Certes, Joël aurait pu demander à n’importe quel passant où demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se fût empressé de lui indiquer sa maison et de l’y conduire. Il ne le fit pas par crainte d’être indiscret, et, puisque rendez-vous était donné à l’hôtel, le mieux était de s’en tenir là.

C’est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures et demie. Elle se sentait très lasse, et tous ces propos, auxquels son nom était mêlé, lui faisaient mal.

Elle rentra donc à l’Hôtel Victoria, puis remonta dans sa chambre pour y attendre le retour de Sylvius Hog.

Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de l’hôtel, dans le salon de lecture. Là, machinalement, il occupa son temps à feuilleter les journaux de Christiania.

Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le journal qu’il tenait lui tomba des mains…

Dans un numéro du Morgen-Blad, aux nouvelles de mer, il venait de lire la dépêche suivante, datée de Terre-Neuve :

« L’aviso Telegraf, arrivé sur le lieu présumé du naufrage du Viken, n’en a retrouvé aucun vestige. Ses recherches sur la côte du Groënland n’ont pas eu plus de succès. On doit donc considérer comme certain qu’il ne reste aucun survivant de l’équipage du Viken. »