Un billet de loterie/XVIII

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Hetzel (p. 163-172).
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XVIII

« Bonjour, monsieur Benett ! Quand je trouve l’occasion de vous donner une poignée de main, cela me fait toujours plaisir.

– Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.

– Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit gaiement le professeur, l’un vaut l’autre !

– Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale s’est heureusement achevé.

– Il n’est point achevé, mais il est fini, monsieur Benett — pour cette année du moins.

– Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s’il vous plaît, de ces braves gens dont vous avez fait la connaissance à Dal.

– De braves gens, en effet, monsieur Benett, de braves gens et des gens braves ! Le mot leur convient dans les deux sens !

– D’après ce que les journaux nous ont appris, il faut convenir qu’ils sont bien à plaindre !

– Très à plaindre, monsieur Benett ! Je n’ai jamais vu le malheur frapper de pauvres êtres avec une obstination pareille !

– En effet, monsieur Hog. Après l’affaire du Viken, l’affaire de cet abominable Sandgoïst !

– Comme vous dites, monsieur Benett.

– En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a bien fait de livrer le billet contre quittance.

– Vous trouvez ?… Et pourquoi donc, s’il vous plaît ?

– Parce que de toucher quinze mille marks contre la quasi-certitude de ne rien toucher du tout…

– Ah ! monsieur Benett ! riposta Sylvius Hog, vous parlez là en homme pratique, en négociant que vous êtes ! Mais, si l’on veut se placer à un autre point de vue, cela devient une affaire de sentiment, et le sentiment ne se chiffre pas !

– Évidemment, monsieur Hog ; mais permettez-moi de vous le dire, il est très probable que votre protégée en eût été pour son sentiment !

– Qu’en savez-vous ?

– Mais songez-y donc ! Que représentait ce billet ? une seule chance de gagner sur un million !…

– En effet, une chance sur un million ! C’est bien peu, monsieur Benett, c’est bien peu !

– Aussi la réaction s’est-elle faite, après l’engouement des premiers jours, et, dit-on, ce Sandgoïst, qui n’avait acheté ce billet que pour spéculer dessus, n’a pu trouver de preneur !

– Il paraît, monsieur Benett.

– Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le gros lot, voilà qui serait un scandale !

– Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot n’est pas trop fort, un scandale ! »

En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers les magasins, on peut dire à travers le bazar de M. Benett, si connu de Christiania et de toute la Norvège. En effet, que ne trouve-t-on pas dans ce bazar ? Voitures de voyages, kariols par douzaines, caisses de comestibles, paniers de vins, stock de conserves, vêtements et ustensiles de touristes, même des guides pour conduire les voyageurs jusqu’aux dernières bourgades du Finmark, jusqu’en Laponie, jusqu’au pôle Nord ! Et ce n’est pas tout ! M. Benett n’offre-t-il pas aux amateurs d’histoire naturelle les divers échantillons de pierres et de métaux du sol, comme les spécimens les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la faune norvégienne ? Et — ce qu’il est bon de savoir — où rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots du pays plus complet que dans ses vitrines ?

Aussi ce gentleman est-il la Providence des touristes, désireux de visiter la région scandinave. C’est l’homme universel dont Christiania ne pourrait plus se passer.

« Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien trouvé à Tinoset la voiture que vous m’aviez demandée ?

– Puisque je vous l’avais demandée, monsieur Benett, j’étais certain qu’elle y serait à l’heure dite !

– Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d’après votre lettre, vous deviez être trois personnes…

– Trois, en effet.

– Et ces personnes ?…

– Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et elles m’attendent à l’Hôtel Victoria, où je vais les rejoindre.

– Est-ce que ce sont ?…

– Précisément, monsieur Benett, ce sont… Et, je vous prie, n’en dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée ne s’ébruite pas encore.

– Pauvre fille !

– Oui !… Elle a bien souffert !

– Et vous avez voulu qu’elle assistât au tirage de la loterie, bien qu’elle n’ait plus le billet que lui avait légué son fiancé ?

– Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, monsieur Benett ! C’est Ole Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai : Il faut obéir aux dernières volontés de Ole !

– Évidemment, ce que vous faites est toujours bien fait, cher monsieur Hog.

– Des compliments, cher monsieur Benett ?…

– Non, mais il est fort heureux pour elle que la famille Hansen vous ait trouvé sur son chemin !…

– Bah ! Il est encore plus heureux pour moi de l’avoir trouvée sur le mien !

– Je vois que vous avez toujours votre bon cœur !

– Monsieur Benett, puisqu’on est obligé d’avoir un cœur, autant vaut qu’il soit bon, n’est-ce pas ? » Et de quel excellent sourire Sylvius Hog accompagna cette réponse au digne commerçant.

« Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne croyez pas que je sois venu chercher des félicitations chez vous ! Non ! C’est un autre motif qui m’amène.

– À votre service.

– Vous savez, n’est-il pas vrai, que, sans l’intervention de Joël et de Hulda Hansen, si le Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il ne m’aurait rendu qu’à l’état de cadavre. Je n’aurais donc pas aujourd’hui le plaisir de vous voir…

– Oui !… Oui !… Je sais ! répondit M. Benett. Les journaux ont raconté votre aventure !… Et, en vérité, ces courageux jeunes gens eussent bien mérité de gagner le gros lot !

– C’est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais, puisque c’est maintenant impossible, je ne voudrais pas que ma petite Hulda retournât à Dal sans quelque petit cadeau… un souvenir…

– C’est là ce que j’appellerai une bonne idée, monsieur Hog !

– Vous allez donc m’aider à choisir, parmi toutes vos richesses, quelque chose qui puisse plaire à une jeune fille…

– Volontiers, » répondit M. Benett.

Et il pria le professeur de passer dans le magasin réservé à la joaillerie indigène. Un bijou norvégien, n’était-ce pas le plus charmant souvenir qu’on pût emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M. Benett ?

Ce fut aussi l’avis de Sylvius Hog, auquel le complaisant gentleman s’empressa d’ouvrir toutes ses vitrines.

– Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je m’en rapporte à votre goût, monsieur Benett.

– Nous nous entendrons, monsieur Hog. »

Il y avait là tout un assortiment de ces bijoux suédois et norvégiens, de fabrication très complexe, et qui sont généralement plus précieux de travail que de matière.

« Qu’est-ce que cela ? demanda le professeur.

– C’est une bague en doublé, avec glands mobiles, dont le tintement est fort agréable.

– Très joli ! répondit Sylvius Hog, en essayant la bague à l’extrémité de son petit doigt. Mettez toujours cette bague de côté, monsieur Benett, et voyons autre chose.

– Bracelets ou colliers ?

– Un peu de tout, si vous permettez, monsieur Benett, un peu de tout ! Ah ! ceci ?…

– Ce sont des rondelles qui se portent par paires au corsage. Voyez-vous l’effet du cuivre sur ce fond de laine rouge plissée ? C’est de très bon goût, sans atteindre de trop hauts prix.

– Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons encore cet ornement de côté.

– Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer que ces rondelles sont absolument réservées aux parures des jeunes mariées… le jour des noces… et que…

– Par saint Olaf ! vous avez raison, monsieur Benett, vous avez bien raison ! Ma pauvre Hulda ! Ce n’est malheureusement pas Ole qui lui fait ce cadeau, c’est moi, et ce n’est plus à une fiancée que je vais l’offrir !…

– En effet, monsieur Hog !

– Voyons donc d’autres bijoux qui soient à l’usage d’une jeune fille. Ah ! cette croix, monsieur Benett ?

– C’est une croix de suspension, avec disques concaves qui résonnent à chaque mouvement du cou.

– Fort joli !… Fort joli !… Mettez cela à part, monsieur Benett. Quand j’aurai visité toutes vos vitrines, nous ferons notre choix…

– Oui, mais…

– Encore un mais ?

– Cette croix, c’est celle que portent les mariées de la Scanie, en se rendant à l’église…

– Diable, monsieur Benett !… Il faut bien avouer que je n’ai pas la main heureuse !
Puis elle s'était affaissée. (Page 181.)

– Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des bijoux de mariées dont j’ai le plus grand assortiment et que je vends en plus grand nombre. Vous ne pouvez vous en étonner.

– Cela ne m’étonne en aucune façon, monsieur Benett ; mais, enfin, cela m’embarrasse !

– Eh bien, prenez toujours cet anneau d’or que vous avez fait mettre de côté !
L'église d'Hitterdal. (Page 185.)

– Oui… cet anneau d’or… J’aurais voulu cependant aussi quelque autre bijou plus… comment dirai-je ?… plus décoratif…

– Alors, n’hésitez pas ! Prenez cette plaque d’argent filigrané, dont les quatre rangées de chaînettes font si bon effet au cou d’une jeune fille ! Voyez ! elle est semée de fines verroteries et agrémentée de fusées de laiton en forme de bobines, avec des perles de couleur taillées en briolettes ! C’est un des plus curieux produits de l’orfèvrerie norvégienne !

– Oui !… Oui !… répondit Sylvius Hog. Un joli bijou, mais un peu prétentieux, peut-être, pour ma modeste Hulda ! En vérité, je préférerais les rondelles que vous m’avez montrées tout à l’heure, ainsi que la croix de suspension ! Sont-elles donc tellement spéciales aux parures de noces qu’on ne puisse en faire cadeau à une jeune fille ?

– Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing n’a pas encore fait de loi à cet égard !… C’est sans doute une lacune…

– Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons cela ! En attendant, je prends toujours la croix et les rondelles !… Et puis, enfin, ma petite Hulda peut se marier un jour !… Bonne et charmante comme elle est, l’occasion ne lui manquera pas d’utiliser ces parures !… C’est donc décidé, je les prends et je les emporte !

– Bien, monsieur Hog.

– Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au tirage de la loterie, monsieur Benett ?

– Certainement.

– Je crois que cela sera très intéressant.

– J’en suis sûr.

– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.

– À bientôt, monsieur Hog.

– Tiens ! fit le professeur en se penchant au-dessus d’une vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n’avais pas vus !

– Oh ! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur Hog. Ce sont des anneaux gravés que le pasteur met au doigt des mariés, pendant la cérémonie…

– Vraiment ?… Bah ! je les prends tout de même !

– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt. »

Sylvius Hog sortit, et, d’un pas léger — un pas de vingt ans — il se dirigea vers l’Hôtel Victoria. Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout d’abord ces mots Fiat lux, qui sont inscrits en exergue sur la lanterne du gaz.

« Eh ! se dit-il, ce latin-là est de circonstance ! Oui ! Fiat lux !… Fiat lux ! » Hulda était dans sa chambre. Assise près de la fenêtre, elle attendait. Le professeur frappa à la porte, qui s’ouvrit aussitôt.

« Ah ! monsieur Sylvius ! s’écria la jeune fille en se levant.

– Me voilà ! Me voilà ! Mais il ne s’agit pas de monsieur Sylvius, ma petite Hulda, il s’agit du déjeuner qui est déjà servi. J’ai une faim de loup. Où est Joël ?

– Dans la salle de lecture.

– Bien !… Je vais l’y chercher ! Vous, chère enfant, descendez tout de suite nous rejoindre ! »

Sylvius Hog quitta la chambre de Hulda et alla trouver Joël qui l’attendait aussi, mais désespéré.

Le pauvre garçon lui montra le numéro du Morgen-Blad. La dépêche du commandant du Telegraf ne laissait plus aucun doute sur la perte totale du Viken.

« Hulda n’a pas lu ?… demanda vivement le professeur.

– Non, monsieur Sylvius, non ! Il vaut mieux lui cacher ce qu’elle n’apprendra que trop tôt !

– Vous avez bien fait, mon garçon… Allons déjeuner. »

Un instant après, tous trois étaient assis à une table particulière. Sylvius Hog mangeait de grand appétit. Un excellent déjeuner, d’ailleurs, et qui avait toute l’importance d’un dîner. Qu’on en juge ! Soupe froide à la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle, saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce blanche sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure, rosbif saignant avec une salade non assaisonnée, mais relevée d’épices, glaces à la vanille, confiture de pommes de terre, framboises, cerises et noisettes, le tout arrosé d’un vieux Saint-Julien de France.

« Excellent !… Excellent !… répétait Sylvius Hog. On se croirait à Dal dans l’auberge de dame Hansen ! »

Et, à défaut de sa bouche empêchée, ses bons yeux souriaient autant que des yeux peuvent sourire.

Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce diapason ; ils ne l’auraient pu, et la pauvre fille prit à peine sa part du déjeuner. Quand le repas fut achevé :

– Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez évidemment eu tort de ne point faire honneur à cette agréable cuisine. Mais, enfin, je ne pouvais pas vous forcer. Après tout, si vous n’avez pas déjeuné, vous n’en dînerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas si je pourrai vous tenir tête ce soir ! Et maintenant, voici le moment de se lever de table.

Le professeur était déjà debout, il prenait son chapeau que lui tendait Joël, lorsque Hulda, l’arrêtant, lui dit :

– Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n’est-ce pas, à ce que je vous accompagne ?

– Pour assister au tirage de la loterie ?… Certainement j’y tiens, et beaucoup, ma chère fille !

– Ce sera bien pénible pour moi !

– Très pénible, j’en conviens ! Mais Ole a voulu que vous fussiez présente au tirage, Hulda, et il faut respecter la volonté de Ole !

Décidément, cette phrase était devenue un refrain dans la bouche de Sylvius Hog !