Un bon petit diable/13

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XIII
enquête
derniers terribles procédés de charles


On se réveilla pourtant, on se leva, on s’habilla, on déjeuna, et, en guise de récréation, l’enquête de M. Old Nick en personne fut annoncée, et les enfants furent tous rangés autour de la grande salle d’étude. M. Old Nick entra, grimpa sur l’estrade, parcourut d’un regard majestueux toute l’assemblée, et commença son discours :

« Messieurs ! Vous êtes des polissons, des sacripants, des gueux, des filous, des scélérats, du gibier de potence ! Vous vous soutenez tous entre vous, contre vos estimables maîtres ! Vous leur rendez la vie insupportable ! (Un sourire de satisfaction se manifeste dans tout l’auditoire.) Je voudrais pouvoir vous fouetter tous, vous enfermer tous au cachot. C’est malheureusement impossible ! Il faut donc que celui ou ceux d’entre vous qui est ou qui sont l’auteur ou les auteurs des scélératesses récemment commises se déclarent ; que si leur lâcheté les fait reculer devant la punition exemplaire, terrible, inouïe, qui leur est préparée, j’adjure leurs amis et leurs camarades de les dévoiler, de les nommer, de les abandonner à ma juste colère !… Eh bien ! Messieurs, j’attends !… Personne ne dit mot ?… Retenue générale jusqu’à ce que le coupable soit nommé et livré. Il y aura punition séparée pour chacun des méfaits, que j’appelle crimes, commis depuis quelques jours :

« Trois prétendus maléfices jetés sur la cloche du réveil.

« Deux atrocités commises contre le chat du respectable M. Boxear. (Rires étouffes.)

« Silence, scélérats !… Je continue. Première atrocité, papier fixé à la queue de l’innocente bête. (Sourires.) Silence ! Si l’un de vous rit ou sourit, il sera considéré comme un des coupables !… Je continue… Seconde atrocité, supplice épouvantable de l’innocente bête… (Old Nick parcourt des yeux toute la salle ; personne n’a bougé, n’a ri, n’a souri) qu’un monstre cruel a plongée dans la soupe, dans ma soupe, Messieurs. Double punition, parce qu’il y a double crime contre la bête et contre l’autorité la plus sacrée, la mienne !… Je continue…

« Trois attaques nocturnes (puisqu’il faisait nuit dans la cave, nuit éternelle !) : l’une contre l’infortuné sonneur, faisant les fonctions de sommelier ; l’autre contre son généreux camarade qui, bravant le danger, accourait pour le partager ; la troisième, plus épouvantable, plus criminelle, plus satanique que les deux premières, contre le chef de la maison, le maître des maîtres, contre moi-même qui vous parle, moi votre protecteur, votre père, votre ami. Oui, moi ici présent, j’ai été assailli, culbuté, renversé, écrasé, battu, inondé, crotté, enfermé par le scélérat que je cherche et que vous m’aiderez à découvrir… (Les élèves se regardent d’un air moqueur.) Oui, je vois enfin une honnête et juste indignation se manifester dans vos regards et dans vos gestes… (Les élèves crient, sifflent, trépignent.) Assez, assez, Messieurs !… Silence !… Trois punitions pour les trois méfaits ; total, neuf punitions terribles, surtout la dernière ; neuf jours de cachot, neuf jours d’abstinence, neuf jours de fouet. J’ai fini. À partir de demain, pas de récréations, travail incessant, etc., jusqu’à découverte du ou des coupables. De plus, il y aura tous les jours, à partir de demain midi, trois exécutions jusqu’à ce que toute la maison y passe, pour punir le silence. Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir ! »

Old Nick descendit de la chaire, passa devant les élèves et disparut ; les surveillants le suivirent. Quand les élèves furent seuls, Charles s’écria :

« Vite, vite, un dernier tour, une dernière punition à maître Boxear, qui porte si bien son nom ! »

Charles sortit de la poche de sa veste un petit pot que lui avait procuré Betty ; il sauta sur l’estrade de Boxear, et enduisit le siège avec la glu que contenait ce pot, puis il courut au cabinet attenant à la salle d’étude, et jeta dans la fosse le pot et la petite pelle en bois qui avait servi à étaler la glu, rentra dans l’étude, et expliqua à ses camarades ce qu’il venait de préparer.

un camarade.

Tout cela est bel et bon ! Avec tes inventions tu rends les maîtres et M. Old Nick plus méchants que jamais, et on nous maltraite plus qu’avant ton entrée.

un autre enfant.

Et puis, parce que tu ne veux pas te découvrir, tu vas nous faire tous mettre en retenue et nous faire fouetter impitoyablement.

charles.

Soyez donc tranquilles, mes amis ! Est-ce que vous croyez bonnement que je vous laisserai porter la punition de mes crimes, comme dit Old Nick ? Soyez bien tranquilles ! Demain, avant le dîner, avant la série promise de retenues et de fouet, je me déclarerai.

le premier camarade.

Mais tu vas être écorché vif par ces méchants maîtres ! C’est terrible à penser !

charles.

Je ne serai pas écorché, ils ne me toucheront pas, et je m’en irai tranquillement, à leur grande satisfaction, et à la mienne surtout.

deuxième camarade.

Comment feras-tu ?

charles.

Je vous le dirai demain quand ce sera fait. Mais je tiens à vous rappeler les agréments que vous a procurés mon séjour ici :

« Trois jours de sommeil prolongé,

« La fin des persécutions du méchant chat,

« Plusieurs interruptions générales de l’étude,

« Enfin un bon dîner et le spectacle des fureurs du vieux Old Nick et de ses amis.

— C’est vrai, c’est vrai ! s’écria toute la classe.

boxear, entrant.

Hé bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Encore des cris, des vociférations !

charles.

C’est nous, M’sieur, qui obligeons les mauvais à se déclarer, et nous pensons bien que demain ils le feront. Et s’ils ne veulent pas, je parlerai pour eux, M’sieur, c’est décidé. Je dirai ce que je sais.

boxear.

À la bonne heure ! C’est enfin un bon sentiment que je vous vois manifester. En attendant, à vos bancs tous ! À l’étude ! »

Les élèves se précipitèrent à leurs places ; le, maître prit la sienne, et chacun se mit à l’œuvre.

Une demi-heure après, le maître voulut se lever pour prendre un livre hors de sa portée. Vains efforts ! Il semblait cloué sur son siège.

« Qu’est-ce donc ? s’écria-t-il d’une voix tonnante. Que m’ont-ils fait, ces scélérats ? (Il recommence ses efforts pour se lever.) Je ne peux pas… Je suis donc ficelé sur cette estrade ? Mais par où ? Comment ?… Mais venez donc, vous autres ! Aidez-moi, tirez-moi de là. »

Les enfants, enchantés, accoururent, tirèrent, poussèrent ; mais Boxear ne bougeait pas. Sérieusement effrayé, il poussa des cris, auxquels répondirent d’autres cris, partant de différents points de la maison. Il attendit, mais personne n’arrivait ; il recommença son appel et entendit les mêmes cris qui avaient déjà répondu aux premiers. Nouveau silence, vaine attente, effroi toujours croissant.

Les élèves feignaient de partager sa frayeur.

« Les fées ! criaient-ils. Les fées ! Ce sont elles qui jettent leurs maléfices sur vous ! Qu’allons-nous devenir ? Maître Boxear est fixé sur son estrade, pour la vie peut-être ! Hélas ! hélas !

boxear.

Taisez-vous, polissons ! Au lieu de me venir en aide, vous me découragez, vous me terrifiez. Allez chercher du monde, des maîtres, M. Old Nick, n’importe qui. »

Les enfants, de plus en plus enchantés, coururent au sonneur, qu’ils trouvèrent fixé sur son banc, comme Boxear. Des rires immodérés insultèrent à son malheur. L’immobilité forcée du père fouetteur les rendait hardis, de sorte qu’ils ne se hâtèrent pas de lui porter secours. Ils se contentèrent de gambader autour de lui avant de disparaître. Ils coururent dans les chambres des deux autres, qu’ils trouvèrent seuls, criant comme maître Boxear, et comme lui retenus sur leurs sièges.

Restait M. Old Nick ; quelles ne furent pas la terreur apparente et la jouissance intérieure des enfants, quand ils trouvèrent Old Nick aussi incapable de quitter son fauteuil que les surveillants et le sonneur ! La fureur de M. Old Nick était à son comble ; mais quand il sut que ses pions et son exécuteur des hautes œuvres étaient dans l’affreuse position où il se trouvait lui-même, il fut tellement saisi, tellement suffoqué de rage, que les enfants eurent peur ; ils crurent (peut-être espérèrent-ils) qu’il allait mourir. Ils coururent à la pompe, remplirent les pots, les cruches qui leur tombèrent sous la main, et commencèrent un arrosement si copieux, si prolongé, que Old Nick perdit réellement la respiration et le sentiment, c’est-à-dire qu’il s’évanouit.

« Il est mort ! disaient les uns à mi-voix.

— Il respire encore ! disaient les autres. Versez, versez toujours !

— Il faut avertir Mme Old Nick et Betty », dit Charles.

Et, laissant Old Nick aux mains des camarades, il courut chercher l’une et l’autre.

Mme Old Nick alla chez son mari, mais sans empressement, car elle ne l’aimait guère et désapprouvait son système dur et cruel envers les enfants. Betty la suivit à pas plus mesurés encore, pour pouvoir dire quelques mots à l’oreille de Charles.

« Parfait ! dit-elle. Tout a réussi comme nous le voulions. En faisant les études, j’ai englué leurs sièges et le fauteuil de canne du vieux Old Nick. Quand je les ai tous entendus crier, j’ai vu que c’était bien et que les cris du premier avaient provoqué ceux des autres qui voulaient aller voir. J’ai eu de la peine avec le sourd ; il était toujours là ; enfin, j’ai saisi le bon moment et il s’est pris comme les autres. Comment vont-ils se tirer de là, c’est ça que je ne devine pas.

charles.

Va vite les engager à se débarrasser de leur pantalon et à se faire une jupe de leur chemise ; je me charge du vieux Old Nick. »

Aussitôt dit, aussitôt fait ; chacun suivit le conseil et pensa pouvoir s’échapper sans être vu, en passant par la grande cour, toujours déserte à cette heure. La fatalité voulut qu’ils débouchassent en même temps sur la place, et ils se rencontrèrent tous, honteux de leurs costumes écossais, et talonnés par la crainte d’être vus des élèves qui regardaient par les portes et les fenêtres, et dont les rires étouffés arrivaient jusqu’à eux.

M. Old Nick arrêta les surveillants pour les questionner ; il espérait avoir quelque renseignement, quelque indice pour arriver à la découverte d’une aventure qui lui paraissait incompréhensible ; M. Boxear mit très sérieusement en avant les fées, auxquelles n’avaient pas cru les autres jusqu’ici ; mais l’étrangeté de ce dernier événement ébranla leur incrédulité, et jusqu’à M. Old Nick, tous crurent en elles.

Après cette délibération, en costume aussi étrange que l’aventure qui la motivait, les conseillers extraordinaires se tournèrent le dos, et chacun rentra chez soi pour retrouver sa dignité avec un pantalon. Betty ne perdit pas son temps : aidée de Charles et des enfants, elle arracha les pantalons et la glu, lava les estrades et les fauteuils, emporta les pantalons qui pouvaient la trahir, les lava à l’eau chaude et les remporta à la place qu’ils avaient occupée.

Quand M. Old Nick et les surveillants rentrèrent, l’un dans son cabinet de travail, les autres dans leurs études, leur étonnement fut grand de retrouver leur vêtement mouillé et ne tenant plus au siège auquel il était si bien collé une heure auparavant. Le vieux Old Nick appela sa femme pour lui faire contempler cette nouvelle merveille. Maître Boxear parcourut de l’œil tous ses élèves, studieusement inclinés sur leurs pupitres ; M. Old Nick junior et les deux autres surveillants interrogèrent leurs élèves et n’obtinrent que des exclamations de surprise, des accusations contre les fées, l’homme noir, etc. Il fallut bien attendre jusqu’au lendemain.

L’étude fut troublée par quelques cris sourds et lointains, dont les maîtres ne se rendirent pas compte, et auxquels ils ne firent guère attention.

Les enfants riaient sous cape et se complaisaient dans leur vengeance, car ils avaient deviné que c’était le sourd, le sonneur, le fouetteur, dont ils entendaient l’appel réitéré. Bientôt un mouvement inaccoutumé se fit entendre dans la cour ; Boxear mit la tête à la fenêtre, fit un geste de surprise et sortit immédiatement.

À peine fut-il dehors, que les enfants se précipitèrent aux fenêtres ; un spectacle étrange excita leur gaieté. Le sourd était dans la cour, assis sur un banc, le traînant ou plutôt le portant avec lui quand il changeait de place. MM. Old Nick et les trois maîtres d’étude étaient groupés près de lui, et, moitié riant, moitié en colère, Old Nick junior s’efforçait de lui faire comprendre le moyen qu’ils avaient eux-mêmes employé pour sortir d’une situation semblable. Le sourd faisait la sourde oreille ; il ne voulait pas comprendre ni employer un moyen qu’il trouvait humiliant. Les frères Old Nick finirent par couper, malgré son opposition, la partie du vêtement qui adhérait au banc, et délivrèrent ainsi leur sonneur, qu’ils envoyèrent de suite à la cloche, fort en retard. Les enfants riaient à l’envi l’un de l’autre ; quand ils virent l’opération terminée et chaque surveillant reprendre le chemin de son étude respective, ils se rejetèrent sur leurs bancs ; Boxear les retrouva tous travaillant avec la même ardeur silencieuse qu’il avait presque admirée avant de sortir.

« Ils n’ont rien vu ; ils ne se sont aperçus de rien, se dit-il. Je ne sais ce qu’il leur prend d’être si attentifs à leur travail ! »