Un bon petit diable/8

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Hachette (p. 95-114).
VIII


succès complet


Charles avait été jusque chez Juliette ; il entra comme un ouragan.

« Juliette, Marianne, donnez-moi quelques sous, de quoi acheter une feuille de papier noir.

mariane.

Que veux-tu faire de papier noir, Charlot ?

charles.

C’est pour faire deux têtes de diable pour faire peur à ma cousine.

juliette.

Charles, Charles, te voilà encore avec tes projets méchants ! Pourquoi lui faire peur ? C’est mal.

charles, affectueusement.

Ne me gronde pas avant de savoir ce que je veux faire, Juliette. Ma cousine a découvert, en me saisissant pour me battre…

— Encore ! s’écria douloureusement Juliette.

charles.

Encore et toujours, ma bonne Juliette ; elle a donc découvert que le fond de ma culotte était doublé ; elle croit que c’est du carton. Et déjà elle m’a menacé de m’enlever ma culotte la première fois qu’elle me battrait. Alors j’ai imaginé avec Betty du découper deux têtes de diables avec des langues rouges, que Betty me collera sur la peau pour remplacer les visières ; et quand ma cousine m’enlèvera ma culotte et qu’elle verra ces diables, elle aura une peur épouvantable et elle n’osera plus me toucher. Tu vois que ce n’est pas bien méchant. »

Marianne et Juliette se mirent à rire de l’invention du pauvre Charles. Marianne fouilla dans sa poche, en retira quatre sous et les donna à Charles en disant :

« C’est le cas de légitime défense, mon pauvre Charlot. Tiens, voici quatre sous ; s’il t’en faut encore, tu me le diras. »

Charles remercia Marianne et disparut aussi vite qu’il était entré.

marianne.

Ce pauvre Charles ! Il me fait pitié, en vérité ! Je ne comprends pas qu’il supporte avec tant de courage sa triste position.

juliette.

Pauvre garçon ! Oui, il a réellement du courage. Je le gronde souvent, mais bien souvent aussi j’admire sa gaieté et sa bonne volonté à bien faire.

marianne.

Il faut dire que tout ça ne dure pas longtemps ; en cinq minutes il passe d’un extrême à l’autre : bon à attendrir, ou mauvais comme un diable.

juliette, riant.

Oui, mais toujours bon diable. »

Charles acheta pour deux sous de papier noir, un sou de papier rouge et un sou de colle ; il rentra à la cuisine par la porte du jardin, avec précaution, regardant autour de lui s’il apercevait l’ombre de la tête de Mme Mac’Miche, écoutant s’il entendait son souffle bruyant. Tout était tranquille ; Detty était seule et travaillait près de la fenêtre.

« Betty, ma cousine est-elle chez elle ? dit Charles à voix basse.

betty.

Oui ; elle a fait assez de tapage, je t’en réponds ; la voilà tranquille, maintenant ; prends garde qu’elle ne nous entende. »

Charles répondit par un sourire, fit voir à Betty son papier noir et rouge, sa colle, lui fit signe de n’y pas toucher et disparut. Il ne tarda pas à rentrer, tenant à la main un diable en papier pour ombres chinoises ; il le calqua, avec un morceau de charbon, au revers blanc de la feuille noire, et pria Betty de le découper en ployant la feuille double pour en avoir deux d’un coup. Puis il traça sur le papier rouge une grande langue qu’il eut double par le même moyen. Quand Betty eut terminé les découpures, elle mit un peu d’eau chaude dans la colle, l’étendit sur l’envers des diables et les colla sur la peau de Charles, qui riait sous cape de la peur qu’aurait sa cousine. Il était bien décidé à la provoquer, à l’agacer, jusqu’à ce qu’elle cédât à l’instinct méchant qui la portait sans cesse à la maltraiter.

Betty lui recommanda de bien laisser sécher la colle, de ne pas marcher, de ne pas s’asseoir surtout, jusqu’à ce que ce fût bien sec. Charles resta donc immobile pendant un quart d’heure environ. Au bout de ce temps, ils entendirent remuer, s’agiter dans la chambre de Mme Mac’Miche ; puis elle appela :

« Betty ! Betty ! »

Betty monta, mais lentement, car elle craignait que les diables de Charles ne fussent pas encore bien collés, et il ne fallait pas surtout les laisser monter dans le dos ou descendre le long des jambes. Elle recommanda à Charles de tourner le dos au feu et de s’en approcher le plus près possible.

« Madame me demande ? dit Betty entr’ouvrant la porte.

madame mac’miche.

Certainement, puisque je t’appelle. »

Betty attendit les ordres de Mme Mac’Miche, qui la regardait, mais ne disait rien.

betty.

Est-ce que Madame est souffrante ?

madame mac’miche.

Non, mais,… je suis mal à mon aise ; je suis inquiète… Où est Charles ? Est-il rentré ?

betty.

Il est en bas, Madame ; il est rentré depuis longtemps.

madame mac’miche.

Et, quel air a-t-il ?

betty.

L’air gai et résolu ; je crois bien que nous nous sommes trompées, et qu’il n’y a rien en lui… de…, des…, enfin Madame sait ce que je veux dire.

madame mac’miche.

Oui, oui, je comprends ; il vaut mieux, en effet, ne pas trop parler de…, des…, tu sais ?

betty.

Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose ?

madame mac’miche.

Non…, oui…, c’est que je m’ennuie, et je voudrais avoir Charles pour qu’il écrivît une lettre que je vais lui dicter.

betty.

Je vais l’envoyer à Madame.

madame mac’miche.

Tu es sûre qu’il n’y a pas de danger, qu’il a une figure… ordinaire ?

betty.

Pour ça, oui, Madame, comme d’habitude… Madame sait.

madame mac’miche.

Oui, une sotte, méchante, détestable figure… Envoie-le-moi de suite. »

Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canapé, arrangea les tabourets, en mit un sous les pieds de sa maîtresse, essuya la table, tira les plis des rideaux, etc.

madame mac’miche.

Que fais-tu donc ? Va me chercher Charles ; je te l’ai déjà dit. »

Betty essuya encore quelques meubles et descendit enfin à la cuisine, où elle trouva Charles se rôtissant de son mieux.

Betty.

Est-ce sec, mon pauvre Charlot ? Ta cousine te demande pour écrire une lettre.

charles.

Sec, sec comme du parchemin ; j’y vais. Nous allons avoir une scène terrible ; laisse la porte ouverte, et si tu m’entends crier, arrive vite : c’est qu’elle aura deviné la farce et qu’elle me battrait pour de bon. »

Charles monta.

« Vous me demandez pour écrire, ma cousine ? dit-il d’un air patelin ; me voici à vos ordres. »

La cousine le regardait d’un air méfiant.

« Tiens, tiens, comme il est doux !… N’y aurait-il pas de féerie là-dessous ?… pensa-t-elle. Écris, dit-elle tout haut, et prends garde que ce soit bien propre et lisible. »

Charles s’assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce que dicta la cousine :


« Monsieur et cher ami, j’ai quelques petites économies à placer ; bien peu de chose, car mon neveu m’occasionne une dépense terrible ; mais en me privant de tout, je parviens encore à mettre quelques sous de côté. Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent ; la poste est trop chère. Je vous salue très amicalement.

« Céleste Mac’Miche. »


La cousine prit la lettre, la signa ; mais avant de la ployer et de la cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et souriait en voyant le visage de Mme Mac’Miche s’empourprer et ses yeux s’enflammer.

« Misérable ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi cela, ma cousine ? dit Charles naïvement.

madame mac’miche.

Comment, petit scélérat, tu oses dénaturer, changer ma pensée ! Tu oses encore redire ce mensonge infâme que tu as inventé ce matin !

charles.

Je n’ai écrit que la vérité, ma cousine.

madame mac’miche.

La vérité ! Attends, je vais te faire voir ce que te vaut ta vérité. »

Et Mme Mac’Miche se jeta sur sa baguette.

Voici ce qu’avait écrit Charles :


« Monsieur et cher ami, j’ai beaucoup d’argent à placer ; beaucoup, parce que mon neveu Charles ne me coûte presque rien ; je le prive de tout, et je parviens ainsi à mettre de côté les intérêts presque entiers des cinquante mille francs que son père a placés chez moi avant sa mort au nom de son fils », etc., etc.


Mme Mac’Miche, se souvenant du carton qu’elle avait découvert le matin, arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles ; elle allait commencer son exécution, quand elle aperçut les diables qui lui présentaient les cornes et qui lui tiraient la langue ; en même temps elle vit de la fumée s’élever et tourner autour de Charles, et elle se sentit suffoquée par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les yeux hagards, les cheveux hérissés, elle resta un instant immobile ; puis elle poussa un cri qui ressemblait à un rugissement plus qu’à un cri humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri épouvantable attira Betty, qui resta ébahie devant le spectacle qui s’offrit à sa vue : Mme Mac’Miche étendue à terre, tenant encore la baguette dont elle voulait frapper le malheureux Charles ; et celui-ci, tournant le dos à la porte, n’ayant pas encore rattaché sa culotte ni rabattu sa chemise, penché vers sa cousine qu’il cherchait à relever. Mais chaque fois qu’elle se sentait touchée par Charles, elle se roulait en poussant des cris ; Charles la poursuivait, elle roulant pour lui échapper, lui suivant pour la secourir, et présentant toujours à Betty les diables qui avaient eu un si brillant succès.

Betty parvint enfin à approcher Mme Mac’Miche et à dire à l’oreille de Charles :

« Va-t’en, disparais ; j’arrangerai ça. »

Charles ne se le fit pas dire deux fois et s’échappa en maintenant à deux mains sa culotte qu’il reboutonna promptement ; il remit sur la cheminée la boîte d’allumettes, diminuée de six, qu’il avait adroitement fait partir au moment même où Mme Mac’Miche le déshabillait, et qui avaient si heureusement contribué à augmenter l’effroi de la cousine.

« Qu’est-il arrivé à Madame ? s’écria hypocritement Betty, qui avait compris toute la scène et qui avait peine à dissimuler un sourire. Madame était donc seule ? Je la croyais avec Charles.

madame mac’miche.

Chasse-le, chasse-le ! Il est possédé ! Le juge avait raison ; je ne veux pas qu’il me touche ! Chasse-le !

betty.

Mais Madame accuse Charles à tort ; il n’est pas ici ; il n’y était pas.

madame mac’miche.

Il y est ! Je suis sûre qu’il y est ! Ce sont ces fées qui le cachent. Cherche-le ; chasse-le !

betty.

Mon Dieu ! Madame me fait peur. Il n’y a ni Charles, ni fées.

madame mac’miche.

Si fait, si fait ! Il a le diable dans sa culotte ! Deux diables !

betty.

Oh ! Madame ! les diables n’auraient pas le mauvais goût de se loger dans une place pareille ! Ça leur ferait une demeure pas trop propre, avec ça que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille, en si mauvais état.

madame mac’miche.

Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus ! Ils m’ont fait les cornes et ils m’ont tiré la langue. Et Charles était tout en feu et enveloppé de fumée.

betty.

C’est donc ça qu’on sent un drôle de goût chez Madame ?

madame mac’miche.

Je crois bien ! ça sent le soufre ! le parfum favori des fées et du diable.

betty.

Ah ! mon Dieu ! c’est pourtant vrai ! Mais Charles, où est-il ?

madame mac’miche.

Les fées l’auront emporté ! Il n’y a pas de mal ! Pourvu qu’elles ne le lâchent pas.

betty.

Oh ! Madame ! C’est pourtant terrible ! Ce pauvre, garçon ! Jugez donc ! en société des fées ! C’est ça qui est mauvaise compagnie ! Dieu sait ce qu’il y apprendrait !… Mais… je crois que je l’entends à la cuisine ; je vais voir. »

Et avant que Mme Mac’Miche eût pu l’arrêter, Betty courut à la cuisine pour prévenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer le rôle qu’il allait avoir à jouer, et pour lui dire de ne pas la démentir quand elle soutiendrait à Mme Mac’Miche qu’il n’y avait ni fées ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la main. Mme Mac’Miche poussa un cri d’effroi.

betty.

Madame n’a pas besoin d’avoir peur. Tout ça, c’est quelque chose qui a passé devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde ; il n’a rien du tout, ni feu ni fumée.

madame mac’miche, avec terreur.

Oui ! mais les diables ! les diables !

betty, hypocritement.

Il n’y a rien du tout ; pas plus de diables que sur ma main. Que Madame voie elle-même ! Défais ta culotte, mon garçon ! N’aie pas peur, c’est pour rassurer ta pauvre cousine ! »

Charles obéit et se retourna vers sa cousine au moment où Betty disait :

« Madame voit ! Il n’y a rien, que quelques marques des coups déjà anciens. »

Mme Mac’Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d’un geste désespéré, indiqua à Betty de faire sortir Charles. Betty obéit et resta en bas, où elle donna un libre cours à sa gaieté ; Charles rit aussi de bon cœur, et triompha du succès de son stratagème. Il avait fait bien mieux encore ! Le traître avait saisi la lettre dictée, signée par Mme Mac’Miche et l’enveloppe préparée d’avance ; il apprit ainsi l’adresse de l’ami de Mme Mac’Miche, qu’il avait ignorée jusqu’alors. Betty riait et s’occupait du dîner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et complétait ainsi le tour qu’il venait de jouer à sa cousine.

Quand le dîner fut prêt, Mme Mac’Miche refusa de descendre, de peur de se trouver en présence de Charles, qu’elle croyait toujours en rapport avec les fées. Betty eut beaucoup de peine à la rassurer et à lui persuader qu’elle n’aurait rien à craindre de Charles en ne le touchant pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement convainquit Mme Mac’Miche ; quand elle entra, elle se hâta de jeter quelques gouttes d’eau de la fontaine des fées sur elle-même, et, en se mettant à table, elle en lança une si forte dose à la figure de Charles, qui ne s’attendait pas à cette aspersion, qu’il en fut aveuglé ; il fit un mouvement involontaire accompagné d’un « Ah ! » bien accentué.

madame mac’miche.

Tu vois, tu vois, Betty, l’effet de l’eau de fontaine sur ce protégé des fées.

charles.

Mais vous m’en avez jeté dans les yeux, ma cousine ! Comment voulez-vous que j’aie réprimé un premier mouvement de surprise ?

betty.

Mon Dieu oui ! Ce n’est pas l’eau des fées qui l’a fait tressaillir, c’est l’eau dans les yeux. »

Mme Mac’Miche ne dit plus rien ; elle se mit à table et mangea silencieusement, en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher à aucun des objets dont elle faisait usage. Après dîner elle examina la physionomie de Charles ; elle n’aperçut rien de suspect, sinon une violente envie de rire qu’il comprimait difficilement.

madame mac’miche.

De quoi ris-tu, petit Satan ?

charles.

De la frayeur que je vous inspire, ma cousine ; vous venez de me regarder d’un air terrifié que je ne vous avais pas vu encore.

madame mac’miche.

Si j’avais su plus tôt faire société avec un ami des fées, tu m’aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais.

charles.

Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez parmi les camarades des fées. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui soyez en faveur près d’elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne voit pas.

madame mac’miche, hors d’elle.

Tais-toi ! tais-toi !… Horreur !… Moi amie des fées  !… Et tu oses dire un pareil blasphème ! Ah ! si je ne craignais de te toucher, tu me le payerais cher !

charles.

Je remercie bien vos amies les fées de la terreur qu’elles vous inspirent.

madame mac’miche.

Betty, Betty, ôte-le ! Mets-le où tu voudras ; je ne veux plus le voir, l’entendre ! »

Et Mme Mac’Miche monta dans sa chambre, prit son châle, son chapeau, et sortit en menaçant Charles du poing. Celui-ci était enchanté du bon service que lui avaient rendu ses diables en papier.