Un cœur vierge/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Ernest Flammarion (p. 7-19).

Un cœur vierge




I


Une fois, quand j’étais très jeune, il m’était arrivé de passer, aux îles Chausey, plusieurs jours qui m’avaient semblé très agréables. Je n’y suis jamais retourné et j’ignore ce que l’endroit est devenu. Alors il était sauvage, on y pouvait mener l’existence la plus libre. J’avais pêché au clair de lune par de magnifiques nuits d’été ; le jour j’avais vécu dans l’eau transparente, au milieu des rochers, en plein soleil et sous le vaste ciel… Il n’en fallait pas davantage pour rendre heureuse ma vingtième année robuste, avide de grande nature.

Comme j’avais écrit, à la louange de Chausey, quelques pages remplies de ce bonheur, et qui sentaient le sel et le varech, je reçus une lettre de Marcel Schwob, qui disait que certes Chausey était bien, mais que dans l’Atlantique il connaissait quelque chose de mieux encore, de plus isolé, de plus curieux : Hoedic et Houat.

Jamais je n’en avais entendu parler.

Pendant des années je rêvai aux deux îles qui avaient pu toucher ce grand rêveur. J’en visitai bien d’autres, — car les îles m’attirent — au hasard des voyages : et Groix, et Sercq, et Porquerolle, et Ischia… et les plus arides, les plus pierreuses, les plus perdues en mer, les plus oubliées du monde, mais je pensais toujours à Houat.

Je ne sais plus comment, cet été-là, je me trouvais à Quiberon : j’errais en Bretagne… J’avais traversé la mystérieuse langue de sable plantée de menhirs, et j’étais arrivé à ce petit port. Je me souvins que de là on pouvait gagner Houat, Houat, l’île de Schwob, Houat, ce rêve que j’avais fait… J’en parlai à des pêcheurs. Ils se contentèrent de hausser les épaules, comme si j’avais demandé quelque chose d’absolument insolite.

Ils étendaient le bras, ils montraient l’horizon, au bout de la mer. Ils ronchonnaient : « C’est par là »… Et c’était tout.

J’appris enfin qu’une fois la semaine, le jeudi, un homme arrivait d’Houat et qu’il y retournait le soir. S’il voulait m’emmener avec lui ?… On me montra le cabaret où l’on pouvait le rencontrer. Le jeudi, j’y étais. On m’avait dit le nom de l’homme : Toussaint Leblanc. Je le demandai à la fille qui servait :

— M’sieu Leblanc, v’là un mossieur por vous, s’écria-t-elle d’une voix un peu haute pour dominer le bruit des conversations.

Un homme, assis avec d’autres à une table, leva la tête et il me regarda sans parler. Je m’avançai et je répétai, comme la fille :

— Monsieur Leblanc ?

Il fit oui du menton. Il était assis, le dos rond, à la manière des marins. Je tirai un escabeau et me mis près de lui. Il portait un maillot bien propre, son béret, un pantalon de toile bleue. La cinquantaine. Il y avait un petit sac d’argent en cuir et des lettres, sur le banc, à côté de lui :

— Dites-moi, monsieur Leblanc, est-ce que vous voulez m’emmener à Houat ? articulai-je aussitôt, sans préambule.

Il fit la moue :

— À Houat, y a rien…

J’insistai :

— Tant pis : c’est pour voir…

— Mais où qu’vous coucherez ?

— Bah !… je trouverai bien un coin.

— Et qué qu’vous mangerez ?

Il m’expliqua alors qu’on ne pouvait rien trouver dans l’île. Il me fallait emporter des provisions si je voulais me nourrir.

Tout cela ne m’effrayait guère. Au contraire : Houat serait donc telle que je l’avais rêvée ?… Pour les provisions, il suffisait d’un tour ici chez l’épicier. Pour le logement : il faisait beau temps, il faisait chaud, je coucherais à la belle étoile si je n’obtenais aucun gîte dans l’île… Pour quelques jours…

Toussaint Leblanc ne fit pas d’autres objections : puisque j’y tenais… Sans doute avait-il jugé qu’après tout je n’avais pas l’air d’un étranger bien encombrant. Il partait vers les six heures. Je n’avais qu’à me trouver là.

Plus de jambon chez le charcutier, mais des boîtes de pâté, du saucisson et du gruyère. À l’hôtel on me donna du poulet froid. Je pris deux kilogrammes de pain à la boulangerie et j’arrivai en retard de cinq minutes avec mes colis. Toussaint Leblanc m’attendait, il me considéra sans malveillance et dit gaiement en clignant l’œil : « Cinq minutes de retard, quinze francs d’amende ! » Il avait une sorte de bonne humeur intérieure, — il ajouta, après un silence : « Ah !… je paye un verre !… »

Nous nous assîmes un instant, on trinqua sans rien dire.

Les pêcheurs qui buvaient là regardaient cordialement l’étranger rare qui voulait absolument aller à Houat ; apparemment, cela ne leur déplaisait pas.

Toussaint Leblanc se leva, grognant : « Les vents sont bons… à c’t’heure… » et nous marchâmes vers le port. Sur le cotre : le Stiren er Mor, l’Étoile de la Mer, il y avait un homme jeune, qui me fit un signe de tête. Je répondis de la même façon, à la muette. Puis je cherchai un coin pour ne pas gêner la manœuvre. Le bateau était propre, je m’allongeai sur le plancher contre le bordage. Les poulies grincèrent, et la voile que Toussaint et son gars hissaient ensemble monta le long du mât. Ils ne faisaient pas attention à moi. J’avais tiré un livre de mon sac, la traversée serait peut-être un peu longue : du côté où l’île devait s’élever, on ne voyait rien, jusqu’à l’horizon, que la mer. Il y avait encore deux heures de jour, on naviguerait donc surtout de nuit.

En attendant, je considérais Quiberon qui s’éloignait peu à peu, qui allait disparaître. La voile avait bien pris le vent, on avançait. Toussaint Leblanc était assis à la barre, la joue arrondie par sa chique. Je le rejoignis :

— On mettra combien de temps ?… demandai-je.

Il eut l’air de flairer la brise :

— Euh !… on peut rien dire…

— Nous marchons…

— Oui… oui… Et si ça calmit ?…

Après avoir longuement contemplé le ciel pareil à un brasier formidable, la mer en flammes et le globe qui descendait lentement et majestueusement au milieu de toutes les fanfares de sa gloire, j’ouvris mon livre et m’y enfonçai. Je lisais rêveusement tout en écoutant le joli murmure des eaux contre la coque, et je respirais profondément.

Soudainement, la voile claqua. Je levai les yeux. Elle flottait, dégonflée, molle comme une loque. Toussaint dit tout doucement, non pas comme un commandement, mais sans élever la voix ; il dit, entre haut et bas, à peine :

— « On vire de bord… »

Alors le garçon qui était couché sur le pont, qui dormait, se leva, réveillé aussitôt comme par enchantement, et il se mit à exécuter la manœuvre. Il ne dormait que sur une oreille. Nous cherchâmes le vent quelque temps. Rien à faire, on était en plein calme. Quand arriverions-nous ? On peut rien dire… Il avait bien raison, Toussaint Leblanc !…

Je patientais, en regardant autour de moi. Le soleil avait disparu. Si de la lumière, du rouge et de l’or, quelques flammèches restaient encore accrochées au ciel du couchant, en tournant la tête, on s’offrait à la nuit naissante, à la lune, pâle, s’élevant au-dessus du flot paisible. Toussaint Leblanc sentait-il ce moment ? Il avait craché sa chique dans son béret et, assis à son banc, les pieds nus, immobile, il regardait par-dessus bord silencieusement, tandis que le matelot s’était allongé de nouveau par terre et rendormi.

Enfin le dieu des navigateurs eut pitié de nous. Il nous redonna quelques souffles d’air. La voile parut revivre, elle palpita et se gonfla comme une poitrine, et notre barque repartit, tandis que la lune devenait brillante, et que toutes les étoiles s’allumaient dans le ciel.

L’enthousiasme me saisit alors. Cette solitude sur une coquille de noix, au milieu de l’immense mer étincelante, avec ces deux compagnons taciturnes, c’était exaltant ! Vers quelle terre voguais-je ? Pour quelle île m’étais-je embarqué, pour quel univers inconnu ? Pour quelle passion, quel malheur ou quel bonheur ?… Une émotion profonde m’avait envahi. Il me semblait que cette île si désirée, vers laquelle maintenant le vent me poussait, contenait une page de ma destinée. J’étais impatient, un peu anxieux et enivré…

Toussaint Leblanc avait étendu le bras : j’avais vu, au-dessus de l’eau laiteuse, là-bas, une tache noire. Houat ! La tache, d’abord un point, s’était élargie, petit à petit. Elle était devenue une masse obscure, puis, en approchant encore, une agglomération de rochers, précédée de récifs semés de-ci de-là, en éclaireurs. Notre pilote, penché sur son banc, regardait maintenant en avant avec attention. On longeait l’île, on passait entre des écueils. À la clarté de la lune, on avançait ainsi, dans un grand silence troublé seulement par le bruit léger des vagues sur les brisants et la plainte de l’eau refoulée. Cette terre sans maisons et sans feux me semblait mystérieuse et inhospitalière. Je la considérais avec un petit frisson. Je sentais un regret d’y aborder, et de voir consommé ce charmant voyage vers l’inconnu : bientôt tout se préciserait, le rêve était fini.

Cependant, depuis quelque temps, nous contournions l’île, déjà nous étions passés devant une baie où j’avais cru qu’on allait s’arrêter : Toussaint n’avait rien dit, il n’avait pas bougé, et le cotre avait continué droit. Toujours pas de maisons, pas de lumière… Mais le gars ne dormait plus, il s’était assis sur le bordage : on approchait donc du terme. Ils avaient l’air de chercher quelque havre. Il y eut un coup de barre soudain, et nous entrâmes dans une seconde baie éclairée par la lune ; le garçon s’était levé, il avait amené la voile. On jetait l’ancre. Toussaint descendait dans le canot avec les paquets et les lettres de Quiberon, puis le garçon, puis moi, — et pousse… On était tout près, et comme je faisais mine d’enlever mes chaussures, Toussaint dit : « Pas la peine… Allez, camarade, à cheval !… » Il me prit sur son dos et me déposa sur la plage. Puis on tira le canot sur le sable.

Ainsi, j’étais à Houat !…

De la grève, montait à main droite, une sorte de route sablonneuse où nous nous engageâmes.