Un cœur vierge/19

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Ernest Flammarion (p. 168-175).


XIX


En somme, jusque là, porté par la vie, j’avais laissé aller les choses sans penser à la suite qu’elles comportaient, sans examiner leurs conséquences logiques.

J’étais grisé. Sorti de la réalité, je ne réfléchissais plus : je me jetais à corps, à âme perdue, dans l’aventure. Il m’avait semblé que j’étais entraîné par une puissance surnaturelle, que ma destinée me poussait, que quelque chose au-dessus de moi, au-dessus des forces humaines, me guidait… Je me rappelais toute cette extraordinaire histoire… quand j’allais vers Houat, dans la barque de Toussaint Leblanc, et qu’il me semblait voguer vers une vie nouvelle, puis la sorte d’avertissement intime que je recevais en entendant parler du Goabren, du comte de Kéras, puis le rêve dans lequel j’écoutais le vieux Roudil, et ce sentiment étrange que j’avais que c’était par là que la vie m’appelait… Et ensuite, quand j’avais été épier Anne auprès du Goabren, et ma rencontre avec elle, et alors mon absence de surprise, ma soumission devant le fait dont j’avais eu le pressentiment, et tout de suite, cette intimité avec elle, et bientôt ce dialogue comme au paradis… Pendant tous ces événements j’avais été enlevé à la vie. J’avais vécu hors de tout, dans une atmosphère surnaturelle. Je planais, j’existais en plein ciel, je n’avais plus d’attaches avec la terre.

Mais à présent je redescendais sur la terre. Je l’avais oubliée ; je la retrouvais. Je discernais que nous n’étions point deux âmes détachées du monde, libres, sans attaches avec le reste. Ayant désiré Anne, désiré passionnément, j’avais compris qu’elle était une femme. Cela m’avait rendu à la vie, remis en face de la réalité.

J’étais transféré sur un autre plan. Un glissement s’était produit, d’où naissait un changement de point de vue : je me replaçais, et je la replaçais dans la société.

À présent je réfléchissais… Houat n’était pas située au ciel. C’était une île qui se trouvait sur notre globe. Nous étions de pauvres humains, dans une société organisée. Il fallait rester dans les cadres de cette société.

J’examinais ma situation vis-à-vis d’Anne. L’idylle supraterrestre, le dialogue céleste, éthéré, ne pouvait pas se poursuivre éternellement : je n’étais point, et elle n’était point tout âme.

Les paroles d’amour, la musique de l’amour, notre colloque dans le ciel devait se continuer sur la terre : la nature l’ordonnait.

Si j’enlaçais Anne, il fallait que je m’unisse à elle : tel était le complément, la perfection de l’amour, et ce que réclamaient impérieusement toute ma vie et la sienne. Elle vibrait contre moi, je frémissais contre elle. Aucune force qui ne nous poussât à nous unir : notre jeunesse nous précipitait irrésistiblement dans les bras l’un de l’autre. Elle était mon épouse et j’étais son époux. Dieu le voulait…

Je voyais clairement cela… Je voyais encore que l’été donnait des signes d’agonie, que la possibilité de l’idylle sous le grand dais du ciel, dans l’éblouissement de la lumière, au bord de la mer radieuse, allait s’évanouir.

Je voyais aussi — Francine Bihic m’y avait fait songer — que notre accord ne pourrait pas toujours demeurer inconnu, insoupçonné. On saurait. On rattacherait notre grand rêve à de petites choses, à des médiocres pensées,… commérages, sottise, bassesse humaine. Je réfléchissais.

J’aimais Anne de tout mon être. Il n’y avait plus maintenant pour moi d’existence possible, imaginable, en dehors d’elle ; nous étions unis pour toujours ; je ne concevais mon existence que liée à la sienne ; sans elle, je ne voyais plus rien. Plus d’avenir ; la nuit ; la mort…

Il fallait qu’il se créât entre elle et moi un lien solide, indestructible.

J’étais seul. Elle était celle que toujours mon âme avait obscurément, inconsciemment cherchée, à la poursuite de laquelle j’étais allé sans cesse, secrètement, depuis la première minute de mon âge viril… Mon idéal trouvé, le complément de moi-même enfin rencontré…

Il fallait qu’elle devînt ma femme. Elle l’était, puisque nous formions, elle et moi, de toute évidence, le couple, le couple désiré par la nature, voulu par Dieu. Cela, je l’avais pressenti, je l’avais deviné, je l’avais vu dès le premier jour.

Mais aujourd’hui, en face des faits que j’examinais d’un esprit net et précis, je cherchais le moyen d’en tirer une réalité exacte, concrète, située dans le monde, enregistrée, indiscutable.


Il fallait qu’elle fût ma femme. Ma femme devant Dieu et devant les hommes… Tout mon être me le criait. Voilà pourquoi je la respectais obstinément ; quand elle s’abandonnait à moi tout entière, avec candeur, suivant le vœu de son instinct, tombant dans mes bras, haletante et les yeux fermés, appelant de tout son désir le couronnement de mes baisers, je la repoussais ; je voulais qu’elle fût ma femme. Je ne voulais point la prendre, et puis partir… Il fallait qu’elle quittât l’île avec moi. Et alors j’épouserais celle que j’avais choisie. Je posséderais dans son corps celle que je possédais déjà dans son âme.

Voilà, je me trouvais en face de ceci : il fallait qu’Anne devînt ma femme.

Je poussais jusqu’au bout ma pensée. J’inscrivais la conclusion : nous ne pouvions rester à Houat. Elle devait venir avec moi. Il fallait l’enlever. Cette idée s’imposait à moi.

La demander à son père ?… Il ne consentirait pas à ce qu’elle quittât l’île. C’était un égoïste, un féodal, un tyran. Sa vie qu’il avait faite telle, sa femme et sa fille devaient la partager. Il était le maître de ces deux existences. Puisqu’à Houat il n’y avait personne qu’elle pût épouser, elle devait rester fille, et passer ses jours avec lui au Goabren, pour le servir. D’une race de reîtres et de chasseurs, il ordonnait. On ne discutait point. La femme était un être inférieur qui devait obéir. Sa fille n’avait pas à parler. Il ordonnait… Je comprenais bien cela : je ne pouvais pas demander Anne à son père… Il me fallait l’enlever.