Un cœur vierge/18

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Ernest Flammarion (p. 155-167).


XVIII


J’avais fait tourner la pierre. J’avançais dans la nuit à tâtons, avec répugnance, avec précaution, avec crainte. Je croyais sentir sur mon visage, sur mes mains, des contacts gras ou bien soyeux qui me donnaient la chair de poule et faisaient que, tout contracté, les dents serrées, je m’arrêtais brusquement. J’étais entré dans le royaume des araignées, des rats, des chauves-souris. Il me semblait entendre des battements d’aile précipités, et des fuites éperdues le long des parois et sur le sol. Je venais troubler l’existence paisible de tout un petit monde nyctalope que personne, depuis des années, n’avait dérangé. Cependant, au bout de l’ombre, là-bas, là-bas, je distinguais comme une étoile… Il devait y avoir quelque fente, un trou par où filtrait la lumière. Je continuai à avancer courageusement. Enfin, je fus récompensé. Tout à coup le couloir s’élargit et je me trouvai dans une caverne ronde où régnait un étrange demi-jour qui me permit de reconnaître les lieux. Le mur était d’un granit rugueux, accidenté, percé de mille anfractuosités, et comme corrodé, usé, mangé par la mer, laquelle sans doute jadis montait jusque-là, et peu à peu s’était retirée au cours des siècles. Cependant elle n’était pas loin : je l’entendais gronder. Aussi bien, la lumière qui pénétrait ici passait-elle par un étroit boyau où je me glissai, pour accéder bientôt à une seconde grotte qui me parut, celle-ci, fort curieuse et jolie.

Elle était tout humide encore, le flot venait à peine de la quitter. La voûte était brillante, parée de gastéropodes aux plus belles couleurs, de petites conques, de coquillages, de plantes marines. Du sable fin la tapissait. Une lumière verte qui jouait, réfractée par les angles, réfléchie par les cristaux et les dépôts de sel, éclairait féeriquement l’endroit. C’est que la lumière, pour pénétrer dans cette grotte, traversait la mer, l’ouverture par laquelle elle glissait se trouvant au-dessous de la surface des eaux. Tout était vert : on se serait cru à l’intérieur d’une émeraude. Je considérais avec admiration cette grotte bien digne en vérité de servir de gîte à une demi-déesse, à quelque suivante de Vénus. Je ne me lassais pas d’en contempler tous les détails.


Cependant l’heure passait. J’étais venu ici très tôt. Mais mon exploration avait été longue. Anne, sans doute, ne tarderait point à gagner la petite anse où nous nous retrouvions chaque matin. Il était temps d’aller la chercher.

Quand je lui parlai de ma découverte, elle battit des mains. Elle avait grand’hâte de voir cela. Nous nous mîmes donc en route, mais séparément, et moi marchant à bonne distance en avant d’elle, afin que si l’on nous rencontrait, du moins ne nous vît-on pas ensemble.

Lorsque je fis tourner la pierre, elle demeura bouche bée et me regarda fixement, se demandant encore, j’en suis sûr, si je n’étais pas ce magicien qu’elle m’avait supposé être, la première fois qu’elle m’avait vu. Cent fois elle était passée dans ce sentier, devant cette pierre : elle n’avait jamais rien soupçonné. Nous nous glissâmes dans le trou noir. Elle avait peur, je la tenais par la main, je la sentais trembler ; elle se rassura un peu lorsque nous arrivâmes à la seconde grotte. Mais alors elle fut saisie ; elle se mit à considérer tout avec une extrême surprise : cela décidément ressemblait trop à un conte. Elle jetait autour d’elle des regards inquiets ; elle ne savait plus que penser ; elle était désorientée, égarée plutôt que charmée. À la fin elle se jeta dans mes bras, haletante, effarouchée et se blottit contre moi :

— Où sommes-nous ? où sommes-nous donc ? répétait-elle d’une voix anxieuse.

— Que crains-tu, mon ange ?… Tu es avec moi ? Et n’est-elle pas jolie cette grotte toute verte ? lui demandai-je très doucement.

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Cela me fait peur. Il me semble que je rêve. Je ne sais plus où je suis, et toi, je ne sais plus qui tu es…

Je l’écoutais, en regardant ses yeux que cette lumière rendait glauques. Puis je les baisais… Alors elle sortit brusquement de son rêve. Elle s’écria en riant :

— … Mais non, c’est toi, toi mon amour, toi que j’adore !… Oh ! oui, c’est joli, c’est délicieux ici ! Mon Dieu ! que c’est beau !

Maintenant ses yeux étaient éblouis. Elle les ferma, posa sa tête sur mon épaule et murmura : « Je suis heureuse, heureuse, heureuse !… »

Elle ajouta, presque tout bas, en poussant un soupir :

— Cela m’effraie d’être si heureuse…

Nous abandonnâmes l’anse où nous nous rencontrions jusque-là et j’aménageai dans la grotte un coin bien sec où l’eau ne montait jamais. Là j’entassai des herbes sur lesquelles je jetai une couverture : cela pouvait servir de siège ou de sofa. Sur le mur de granit j’avais fixé un miroir. Enfin, j’avais apporté des toiles, et ma boîte de couleurs ; je voulais essayer de peindre, de fixer cette extraordinaire vision qui m’émerveillait.

Nos premiers matins ce fut exquis. Il faisait dans la grotte une fraîcheur d’éden. Toute parée de reflets, Anne semblait transparente comme une pierre précieuse. Elle riait de sa frayeur ; elle était maintenant tout à fait rassurée. Nous nous amusions à agiter l’eau des mares qui se remplissait alors de flammes vertes. À ma bien-aimée je décrivais la vie des tritons et des sirènes, et elle m’écoutait avec un sourire enchanté. La voix prenait d’ailleurs sous cette voûte humide une sonorité inconnue. Et pendant que je parlais, nous regardions autour de nous : tout scintillait, tout resplendissait, baigné d’une lumière surnaturelle. Nous nous croyions dans un palais au fond des eaux. Neptune en personne aurait pu nous apparaître, il ne nous eût pas surpris.

Tout le jour, Anne rêvait de sa grotte, elle ne songeait qu’à l’instant où elle s’y retrouverait. Aussi nous y rencontrions-nous chaque matin plus tôt. Je finis par y arriver dès l’aurore.

Nous faisions d’abord le tour de notre domaine et nous poussions quelques exclamations, car nous découvrions toujours des choses nouvelles et admirables.

Puis elle s’asseyait. Je faisais couler du sable sur ses mains, lentement, du sable très fin, très doux. Mais cela évoquait pour moi irrésistiblement la fuite continue des heures : une tristesse m’envahissait ; je laissais ce jeu. J’eusse voulu qu’il n’y eût ni passé, ni avenir, mais un présent éternel. À cette pensée je soupirais. Elle me demandait la raison de mes soupirs. Je ne répondais point. Elle était étendue sur notre lit d’herbes marines ; elle était adorable. J’étais penché sur elle et je regardais longuement dans ses yeux. Je souhaitais de m’y perdre, de m’y noyer, et par eux de pénétrer tout entier dans sa vie… En cette grotte silencieuse, retirée du monde, nous écoutions battre ensemble nos deux cœurs ; rien ne nous distrayait ; notre pensée ne s’éparpillait plus, partagée entre le ciel, l’air bleu, la mer : elle se concentrait. Nous étions seuls l’un en face de l’autre, dans une demi-lumière, loin du soleil, loin du grand jour, limités par ces murs de granit qui se refermaient comme un tombeau sur nous, et tout l’univers se réduisait à nous.

Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi, en de profondes rêveries, en une existence qui semblait un songe, en un recueillement infini. Quand nous sortions du souterrain, nous vacillions. Nos yeux papillotaient, se fermaient à la lumière. Nos pas étaient incertains. Nous retrouvions la vie avec hésitation, avec appréhension : il nous semblait alors que nous nous éloignions de nos âmes.

Cependant j’avais le sentiment d’un péril ; cette béatitude, cet engourdissement qui, dans la grotte d’émeraude, nous saisissait, me causait des craintes. N’allions-nous pas trop oublier la vie ? Je voulus retourner à la petite anse qui avait abrité nos premiers bonheurs. Je ne redoutais plus, à présent, Francine Bihic.

Ce fut comme si nous remontions au soleil après avoir été enfouis dans un puits. C’était un des derniers beaux jours de la saison, on se serait cru encore au cœur de l’été. La mer semblait une soie d’un bleu ancien ; les îles avaient l’air de voguer, posées sur l’eau. Le ciel se confondait avec la mer. Une brume légère régnait, et une torpeur heureuse enveloppait tout.

Un chant d’allégresse s’éleva dans nos âmes, et une soif ardente de vivre nous envahit.

Je pris Anne dans mes bras avec emportement. Je la serrai contre moi. Elle frémissait ; elle me donnait sa bouche avec passion. Son parfum me grisait. Comme la nuit où j’avais eu peur de moi, j’éprouvais une fièvre intense, une folie m’entraînait.

Cependant je me contins.

Nous nous assîmes.

Et je la regardai.

Elle était toute rose, ses narines battaient un peu, elle haletait ; elle fermait les yeux. Puis elle mit ses mains sur son visage et je crus qu’elle allait pleurer… Je réfléchissais. Elle avait beaucoup changé depuis le premier jour de notre rencontre ; elle était alors une enfant ; aujourd’hui c’était une femme.

Mais avait-elle réellement changé ? Naguère pour moi elle était tout âme ; son corps n’était rien que l’enveloppe charnelle de son âme ; sa voix, ses regards, ses gestes, étaient l’émanation d’un être intérieur que j’adorais ; sa forme n’avait qu’une signification spirituelle. Anne me semblait immatérielle, mon sentiment pour elle était tout à fait pur. À genoux, je la respectais tout entière. C’était une vierge immaculée, un agneau blanc, une idée.

Comment donc s’était-il fait que cet ange fût devenu pour moi une femme ? Je la considérais. Maintenant j’étais sensible à toute la signification sensuelle de sa beauté. Sa peau blanche, sa chair tiède me paraissait appétissante et savoureuse comme un fruit ; j’avais envie de me plonger dans sa chevelure blonde, d’en aspirer voluptueusement tous les parfums ; sa jeune poitrine m’attirait, son corps si souple et si parfait était pour ma pensée comme un jardin de délices.

Elle avait retiré ses mains de dessus son visage. Elle levait vers les miens des yeux songeurs. Elle était adorable. Mais la façon dont je la regardais la gêna sans doute, car elle se détourna en rougissant.


Maintenant il y avait quelque chose de nouveau entre nous. Notre amour était troublé. Elle ne se sentait plus avec moi dans cette aisance complète qui la rendait si heureuse ; elle souffrait d’un mal inconnu ; elle devinait qu’elle commettait des actes qu’elle aurait dû s’interdire. Me fuir ? Mais elle était sans force…

Depuis la nuit où je l’avais repoussée, elle avait compris que nos baisers, cela était mal. À présent, quand je voulais l’embrasser, d’abord elle se défendait, et puis, ensuite, elle me baisait avec une fougue désespérée.

Et personne qui pût la conseiller ! Elle n’avait que moi… Ce que je faisais était bien fait pourtant : si je le faisais, cela devait être fait… Alors, pourquoi, par cette nuit si belle, lorsque je la tenais si étroitement serrée dans mes bras, l’avais-je écartée brusquement, tout à coup ?…

Elle ne savait plus. Elle n’était plus sûre de rien. Elle entrevoyait quelque chose de blâmable, de honteux même, dans l’amour. Elle me craignait. Elle se demandait si elle m’aimait encore. Mais moi je savais bien que nous nous adorions.