Un cœur vierge/23

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Ernest Flammarion (p. 197-209).


XXIII


C’est vrai que j’étais tranquille à ce sujet, bien que l’entreprise présentât, en somme, de grosses difficultés. Je ne les envisageais pas. D’ailleurs, je n’avais encore aucun plan ; je ne savais pas comment je procéderais. Seulement je comptais sur Yvon.

Oui, c’était lui qui nous emmènerait. Il en trouverait le moyen, j’en étais sûr. J’avais confiance en son intelligence, en son habileté. Je ne lui avais parlé de rien, mais je ne doutais pas que, dès qu’il serait au courant, il ne consentît à m’aider de toutes ses forces. C’était un de ces hommes sûrs qui donnent entièrement leur amitié, et qui, s’ils ont un ami, pensent qu’ils ne peuvent faire moins pour lui qu’ils ne feraient pour eux-mêmes.

C’était un cœur de marin, Yvon, et un cœur de Breton. Un cœur fort, un cœur droit.

Nous n’avions pas échangé de grands mots. À peine même si nous avions causé tous les deux. Est-ce qu’il m’avait jamais parlé d’autre chose que de son tour du monde ? Et moi, que lui avais-je dit ? Quand il avait vu le portrait d’Anne, il s’était écrié : « Mais c’est la demoiselle du Goabren ! » Je l’avais regardé bien dans les yeux : « C’est elle, Yvon ! » Voilà tout. Pourtant, j’en étais certain : maintenant, il serait disposé à tout risquer pour nous servir, Anne et moi. Yvon m’appartenait, je n’en doutais point. Peut-être dans son sentiment entrait-il un peu de cette raison d’une race logique, disciplinée, intelligente qui, d’instinct, croit à l’utilité de la hiérarchie, des chefs, qui est sûre que des hommes existent pour commander et d’autres pour obéir, et qui s’incline devant les supériorités en les tenant pour nécessaires. Et à cause de son âge, parce qu’il était plus jeune que moi, il me traitait en chef. Peut-être, d’autre part, survivait-il encore dans son cœur un peu de cet antique respect pour le noble que ressentaient autrefois si vivement ceux de cette vieille terre, et il voudrait tenir Anne pour sa comtesse ?…

J’ignorais ses raisons. Mais je ne balançais pas sur son aide. Elle m’était acquise à l’avance, à tel point que déjà j’en cherchais les causes, me disant d’ailleurs, en dernière analyse : Allons, Yvon m’aidera d’abord et surtout parce qu’il est mon ami, et encore parce que cette aventure romanesque frappera sa jeune imagination, et qu’il ne lui déplaira pas d’y être mêlé… Enfin parce qu’il voudra servir l’Amour, parce qu’il est sentimental, parce qu’il est idéaliste, parce qu’il est Breton…

Je le trouvai au village avec Toussaint Leblanc, revenant de la mer. Nous parlâmes un peu tous les trois de la pluie et du beau temps. Je les avais invités à venir prendre avec moi un verre de vin à la cantine. Je regardais autour de nous les bonnes têtes des buveurs. Je les regardais en rêvant un peu, en me disant que je ne les reverrais peut-être plus jamais. Et ils m’inspiraient de la sympathie, ils m’attendrissaient doucement… Braves gens, décidément, ces Houattais !…

Yvon avait deviné que j’avais quelque chose à lui dire. Mais naturellement discret, il n’en laissait rien paraître. Il me semblait distinguer cependant une légère complicité dans ses yeux lorsqu’ils se croisaient avec les miens. Et quand je dis à Toussaint :

— Père Leblanc, j’ai bien envie de vous enlever encore Yvon ce soir, et de l’emmener manger avec moi… Veux-tu, Yvon ?

— Tiens, avec bien du plaisir ! s’écria-t-il chaleureusement.

Alors Toussaint fit :

— Bien sûr, emmenez-le ; on n’a plus rien à faire à présent. Vous ne devez point vous amuser là-haut tout seul. Et puisque vous vous plaisez tous les deux…

Et, comme l’autre jour, nous remontâmes vers le grand fort, avec des bouteilles et quelques provisions.

Dès que nous avions été seuls, Yvon m’avait dit :

— Eh bien ! la grotte ?

Je lui tapai sur le bras :

— C’est une merveille. Tu m’as rendu service, matelot. Qui pourrait jamais venir me dénicher là ?

— Ah ! fit-il, pour ça, je crois bien que personne à Houat ne la connaît…

Lui-même n’y était pas rentré depuis des années. Et, ma foi ! il l’avait oubliée. C’est ma question de l’autre jour qui l’en avait fait ressouvenir… Je la lui décrivais. Elle était bien telle toujours qu’il l’avait vue autrefois, quand, enfant, il l’avait découverte, alors qu’il s’amusait à fouiller, comme une fouine, tous les coins et les recoins de l’île.

Nous nous attardions sur ce sujet. Je reculais devant l’autre, je n’osais pas l’aborder. J’étais pris d’une singulière timidité. La demande que je voulais faire à Yvon m’apparaissait à présent énorme, exorbitante. Je n’y avais pas encore bien réfléchi. À présent les difficultés me semblaient considérables, presque insurmontables. Et si la chose n’allait pas pouvoir se faire !… J’avais peur, je repoussais l’instant pénible où l’impossibilité de mon projet me serait démontrée. Nous nous assîmes, je me mis à manger en silence. J’étais soucieux… De temps en temps, je levais la tête, je regardais Yvon, j’étais sur le point d’ouvrir la bouche pour lui parler, je ne m’y décidais point et je revenais à mon assiette sans rien dire. Yvon m’observait sans en avoir l’air. Il avait compris que c’était pour une raison sérieuse que je l’avais fait monter au fort ce soir. Il remarquait mon souci et ma gêne, il était gêné lui-même.

Il fallait tout de même en sortir. À la fin du dîner je me secouai ; je pris sur moi, je surmontai mon hésitation. J’allumai une cigarette, je me versai un verre de rhum, je mis les coudes sur la table et je regardai mon ami :

— Écoute, Yvon, voilà ce que j’ai à te dire. Il faut que nous partions d’ici.

— Que vous partiez ?…

— Oui, cette demoiselle et moi.

Il ne dit rien. Mais je vis à son sourcil soudain froncé, à un mouvement machinal de ses lèvres, que cela lui paraissait immense, extraordinaire… Cela signifiait que j’allais enlever Mlle de Kéras… Alors cette jeune fille allait s’enfuir comme cela !… Par exemple !… Il était bouleversé. Il y avait là quelque chose qui le heurtait, quelque chose à quoi il n’aurait jamais pensé. Enlever une jeune fille ! Cela bousculait toutes ses idées, son respect naturel de l’ordre, de la règle, de la propriété, de la société.

Il hochait gravement la tête, évitant de me regarder. Et il se demandait pourquoi je lui avais dit cela : je n’avais pas besoin de son avis pour agir à ma guise…

Contraint, il fumait en silence. Il n’osait point parler. Il ne se serait pas permis de dire que j’avais tort, de me désapprouver. Il était triste d’avoir à me donner tort au dedans de lui-même.

Je devinais tout ce qui se passait dans sa tête. Je le regardais doucement. J’avais lâché le principal, le plus dur ; j’étais tranquille. J’étais trop sûr d’avoir raison, je convaincrais Yvon. D’abord il se cabrerait, car ma volonté allait trop à l’encontre de ses habitudes, de sa façon de penser, des idées dans lesquelles il avait été élevé par ses parents si raisonnables, au milieu de cette île si sage. Mais je ne m’adresserais pas à son esprit. C’est à son cœur que je parlerais ; par là, j’étais bien certain de réduire ses scrupules, d’emporter finalement son adhésion.

Je me mis alors à lui raconter toute mon histoire, et je m’abandonnai à lui comme à un vieil ami. Depuis si longtemps je n’avais pas parlé, pas parlé humainement, à un homme !… Avec Anne c’était un dialogue divin : nous nous exprimions dans le langage de l’âme. À Yvon, je m’adressais comme à un autre moi-même. Je descendais au fond de mes pensées, j’analysais mes sentiments. Je m’épanchais. Je disais l’être que j’étais auparavant et celui que j’étais devenu. Je répétais l’appel que j’avais entendu sortir pour moi du Goabren, j’exposais ma conviction profonde que j’étais venu à Houat expressément afin d’y rencontrer Anne. J’expliquais à Yvon l’amour, je lui décrivais la vie nouvelle dans laquelle j’étais entré.


Premièrement, il m’avait écouté de mauvaise grâce, méfiant, et toutes ses préventions dressées contre moi. Mais je parlais avec tant de chaleur, avec une telle sincérité qu’il n’avait plus songé bientôt à se défendre. Il m’écoutait, son cœur m’écoutait. Comme je l’avais deviné, il comprenait d’instinct la langue des sentiments. La beauté de l’amour, ainsi qu’il la pressentait, je la lui faisais toucher du doigt, cette révélation merveilleuse, ce suprême bien dont son âme avait besoin, je l’avais connue, moi : maintenant il m’écoutait avidement. La bouche entr’ouverte, ses yeux francs fixés sur les miens, il m’écoutait presque avec bonheur, comme un croyant sans doute écoute un prêtre.

Yvon ! je ne m’étais pas trompé sur toi !

Ah ! mon ami, tu pouvais m’entendre !

Il était touché. Il était ému. Il comprenait qu’il y avait quelque chose de plus grand et de plus puissant que les conventions sociales, qu’elles n’étaient rien, que la vérité était au delà.

Cependant, je lui expliquais que mon départ d’Houat avec Anne, c’était l’unique solution possible. Je définissais mes scrupules, mais j’exposais mes raisons : M. de Kéras me refuserait la main de sa fille. Alors ?… Nous ne pouvions plus vivre l’un sans l’autre : il nous fallait donc quitter l’île.

Il n’hésitait plus ; il était convaincu. Maintenant il pensait comme moi, il m’approuvait. Il se disait que j’avais raison, que j’agissais bien. Il était sûr, lui aussi, que le maître souverain des hommes, c’est l’amour.

Sans que je lui dise, il avait compris ce que j’attendais de lui. Il réfléchit. Puis, tirant une bouffée de sa cigarette, sans se hâter, d’un air presque absent, il laissa tomber simplement ces mots :

— À présent les vents ne sont pas mauvais…

Il ne parla pas davantage. Déjà une joie profonde s’était répandue en moi, m’avait illuminé. J’avais son acceptation, je pouvais compter sur lui !

Là-dessus, il dit de temps en temps une phrase… Quand il avait réfléchi, il parlait. Il dit :

— Ça peut…

Il se tut, puis reprit :

— Bien sûr, faudrait pas que le père sache que je vais prendre le Stiren

Un silence… Il continua.

— Mais en partant vers les dix heures… Ça peut se faire dans la nuit, aller et retour. Moi revenu le matin, bateau à l’ancre, tout paré…

Il ajouta :

— Seulement voilà, faudrait pas attendre. Le temps pourrait bien changer.

Je lui dis :

— Mais demain, si tu veux. Nous sommes prêts.

— Demain, non. On sort avec le père. Après-demain.

— Soit, après-demain.

Je n’ai pas osé l’embrasser. Mais je n’avais de ma vie serré avec autant de cœur la main d’un homme.