Un cœur vierge/22

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Ernest Flammarion (p. 189-196).


XXII


Je levai sur elle un regard un peu inquiet. C’est ce matin qu’elle devait me répondre. La nuit porte conseil : quel conseil en avait-elle reçu ? Qu’avait-elle décidé ?

Elle se jeta dans mes bras, en criant d’une voix joyeuse :

— Partons ! partons tout de suite.

Je pris sa tête dans mes deux mains, je regardai son visage. Il était pâle, comme après une nuit sans sommeil. Et tandis que sa voix feignait l’allégresse, je voyais un voile sur ses yeux :

— As-tu bien réfléchi, mon petit amour ? Es-tu bien sûre de vouloir partir ?

Je la serrais contre moi avec une tendresse infinie.

— Ne me le demande plus, je t’en supplie, répondit-elle en tremblant. J’ai bien réfléchi. Je sais ce que je fais. Je veux partir avec toi.

La matinée était grise, l’air un peu aigre. Ils avaient fui, nos beaux matins d’été ! Une détresse vague enveloppait toutes choses : la mer et les rochers.

Anne avait posé sa main sur le cou de Laouen, elle caressait sa chèvre machinalement.

— Si tu savais quelle nuit j’ai passée, disait-elle. Comment veux-tu que je reste ici, maintenant que je te connais ?… Si tu dois partir, comment demeurerais-je ? Tu es devenu tout pour moi, le reste ne compte plus. Je n’ai presque pas dormi. Mais un instant je me suis assoupie, et j’ai rêvé que tu étais parti, que tu étais loin, et que j’étais toute seule ici. J’ai trop souffert. Je me suis réveillée, je sanglotais. Je veux partir avec toi. Je n’ai que toi.

— Mais tes parents…

— Je les ai regardés hier soir, tandis que nous dînions. Papa est dur, il est sombre. Il n’a jamais eu de tendresse pour moi ; jamais il ne me parle. Même quand j’étais toute petite, il ne me caressait pas. Je pense qu’il aurait préféré un garçon : il m’en veut d’être une fille. Il mange sans rien dire. Puis il se lève et il s’en va. Maman s’occupe à peine de moi, elle ne se confie pas à moi. Je suis là pour coudre… Non ! non, ils ne n’aiment pas !…

— Et Houat ?

Elle soupira :

— J’y penserai quelquefois, peut-être souvent. J’y étais bien seule, mais justement, comme je n’avais personne pour m’aimer, mon cœur en connaissait, en aimait chaque pierre et chaque trou. Comme je n’avais personne avec qui causer, je parlais toute seule, je parlais à l’herbe, aux ajoncs, à la terre, au sable, aux gros crabes et aux petits lézards. Mon île, je l’aimais bien, mais toi, je t’adore… Mais il y a Laouen, Laouen…, dit-elle d’un air pensif, en tirant doucement la barbe de sa chèvre.

— Nous l’emmènerons, fis-je.

— Oui ! tu veux ! Oh ! que tu es bon ! Laouen, Laouen, ma chère Laouen, je ne te quitterai pas !…

Elle sauta de joie, et me regarda en riant. Sa tristesse s’était envolée. Ce cœur charmant revivait.

Puis elle s’assit à mes pieds. Elle prit ma main, la baisa et la posa sur son front qui brûlait un peu. Et elle me dit avec un mélange de bonheur et de mélancolie :

— Alors tu m’aimeras toujours… toujours autant qu’aujourd’hui ?

— Davantage encore.

— Ah ! toi ! Tu seras tout pour moi ! Toute ma famille, toute ma vie… Tu ne me feras jamais pleurer ?

— Jamais. Jamais, je te le jure.

— Je le crois. Je me confie à toi. Il faudra être bon pour moi, très bon, tu sais, puisque je n’aurai que toi.

— Je serai de tout mon cœur à toi.

— J’en suis sûre… Mais quel est ton caractère ? En somme je ne le connais pas. Je ne te connais pas. Je ne connais que ton amour…

— Tu ne connaîtras jamais que lui. L’homme que j’ai été, le caractère que j’avais, je n’en sais plus rien. Maintenant mon être, ma nature, mon caractère, c’est toi, bien-aimée. Rien en moi n’existera plus que ce que tu peux désirer, que ce qui peut te plaire. Puisque je t’adore, puisque je passerai ma vie à tes pieds, puisque je ne penserai à rien qu’à satisfaire le moindre de tes désirs…

— Ah ! comme nous allons être heureux !… Trop heureux. Heureux à rendre tout le monde jaloux. Et cependant serons-nous jamais heureux comme nous l’avons été ici ?…

— Bien plus, puisque nous serons toujours ensemble et que jamais rien ne nous séparera.


Maintenant je ne sentais plus la tristesse de l’automne approchante. Mon âme était toute à son grand bonheur. Je ne distinguais plus le ciel gris, la détresse des choses. Mieux que lorsqu’il brillait sur le monde, un grand soleil m’illuminait : un radieux soleil éclatait dans mon cœur. Il me semblait que j’aimais ma bien-aimée plus encore que je ne l’avais aimée. En moi naissait pour elle un nouvel amour. En même temps que son amant, je devenais son père. Pour la protéger, pour la défendre, pour la soigner. C’était ma petite fille…

Je la serrais bien doucement contre moi. J’essayais de la rassurer. Au seuil de ce vaste monde où elle allait se trouver seule avec moi, en plein inconnu, perdue loin des siens, de sa maison, des paysages familiers, de la vie habituelle, elle tremblait un peu. Elle se blottissait dans ma poitrine, pelotonnée et craintive. Je la serrais contre moi.

Puis, à l’idée des merveilles qu’elle verrait bientôt, de tout ce qu’elle allait connaître, sa jeune vie se redressait, alors elle se levait, éclatant de rire et trépignant de joie.

Après, comme une enfant prise en faute, elle se mordait les lèvres, baissant la tête et faisant mine de me regarder en dessous, espiègle. Elle s’approchait de moi à petits pas : « Mon baiser !… » disait-elle. Je la baisais de toute mon âme. Je l’adorais. J’étais en extase devant elle. Tous ses gestes, toutes ses paroles remplissaient mon cœur de délices.

— Alors nous irons à Paris ? demandait-elle… Paris ! Comment cela peut-il être ?

Je parlais. Je lui décrivais ma ville, dont rien ici ne pouvait lui donner idée, qu’elle ne pouvait imaginer absolument que d’après ce que je lui disais.

Elle m’écoutait, tout interdite, osant à peine respirer, ouvrant de grands yeux.

— Comme ce doit être beau ! murmurait-elle.

… Et avec toi. Toujours !… toujours ! Ah ! que je suis heureuse !… soupirait-elle.

… Mais comment allons-nous partir d’ici ? Comment vas-tu faire ?

— Ne t’inquiète pas, mon amour. Tout ira bien, tu verras…