Un capitaine de quinze ans/I/10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hetzel (p. 82-92).

CHAPITRE X

les quatre jours qui suivent.


Dick Sand était donc le capitaine du Pilgrim, et sans perdre un instant il prit les mesures nécessaires afin de mettre le navire sous toutes voiles.

Il était bien entendu que les passagers ne pouvaient avoir qu’une espérance : celle d’atteindre un port quelconque du littoral américain, sinon Valparaiso. Ce que Dick Sand comptait faire, c’était reconnaître la direction et la vitesse du Pilgrim, afin d’en tirer une moyenne. Pour cela, il suffisait de porter chaque jour sur la carte la route obtenue, comme il a été dit, par le loch et la boussole. Il y avait précisément à bord un de ces « patent-lochs », à cadrans et à hélice, qui donnent fort exactement la vitesse pour un temps déterminé. Cet utile instrument, d’un emploi très facile, pouvait rendre les plus grands services, et les noirs étaient parfaitement aptes à le manœuvrer.

Une seule cause d’erreur subsisterait, — les courants. Pour la combattre, l’estime eût été insuffisante, et les observations astronomiques seules eussent permis de s’en rendre un compte exact. Or, ces observations, le jeune novice était encore hors d’état de les faire.

Dick Sand avait eu un instant la pensée de ramener le Pilgrim à la Nouvelle-Zélande. La traversée eût été moins longue, et certainement il l’aurait fait, si le vent, qui avait été contraire jusqu’alors, ne fût devenu favorable. Mieux valait donc se diriger vers l’Amérique.

En effet, le vent avait tourné presque cap pour cap, et maintenant il soufflait du nord-ouest avec une tendance à fraîchir. Il fallait donc en profiter et faire le plus de route possible.

Dick Sand se disposa donc à mettre le Pilgrim grand largue.

Dans un brick-goélette, le mât de misaine porte quatre voiles carrées : la misaine, sur le bas-mât ; au-dessus, le hunier, sur le mât de hune ; puis, sur le mât de perroquet, un perroquet et un cacatois.

Le grand mât, au contraire, est moins chargé de voilure. Il ne porte au bas-mât qu’une brigantine, et au-dessus une voile de flèche.

Entre ces deux mâts, sur les étais qui les soutiennent par l’avant, on peut encore établir un triple étage de voiles triangulaires.

Enfin, à l’avant, sur le beaupré et son bout-dehors, s’amurent les trois focs.

Les focs, la brigantine, le flèche, les voiles d’étais sont facilement maniables. Ils peuvent être hissés du pont, sans qu’il soit nécessaire de monter dans la mâture, puisqu’ils ne sont pas serrés sur les vergues au moyen de rabans qu’il faut préalablement larguer.

Au contraire, la manœuvre des voiles du mât de misaine exige une plus grande habitude du métier de marin. Il est nécessaire, en effet, lorsqu’on veut les établir, de grimper par les haubans, soit dans la hune de misaine, soit sur les barres de perroquet, soit au capelage dudit mât, — et cela aussi bien pour les larguer ou les serrer que pour diminuer leur surface en prenant des ris. De là, l’obligation de courir sur les marchepieds, — cordes mobiles tendues au-dessous des vergues, – de travailler d’une main en se tenant de l’autre, manœuvre périlleuse pour qui n’en a pas l’habitude. Les oscillations du roulis et du tangage, très accrues par la longueur du levier, le battement des voiles sous une brise un peu fraîche, ont vite fait d’envoyer un homme par-dessus le bord. C’était donc une opération véritablement dangereuse pour Tom et ses compagnons.

Très heureusement, le vent soufflait modérément. La mer n’avait pas encore eu le temps de se faire. Les coups de roulis ou de tangage se maintenaient dans une amplitude modérée.

Lorsque Dick Sand, au signal du capitaine Hull, s’était dirigé vers le théâtre de la catastrophe, le Pilgrim ne portait que ses focs, sa brigantine, sa misaine et son hunier. Pour passer de la panne au plus près, le novice n’avait eu qu’à faire servir, c’est-à-dire à contre-brasser le phare de misaine. Les noirs l’avaient facilement aidé dans cette manœuvre.

Il s’agissait donc maintenant d’orienter grand largue, et, pour compléter la voilure, de hisser le perroquet, le cacatois, le flèche et les voiles d’étais.

« Mes amis, dit le novice aux cinq noirs, faites ce que je vais vous commander, et tout ira bien. »

Dick Sand était resté à la roue du gouvernail.

« Allez ! cria-t-il. Tom, larguez vivement cette manœuvre !

— Larguez ?… dit Tom, qui ne comprenait pas cette expression.

— Oui… défaites-la ! — À vous, Bat… la même chose !… Bon !… Halez… raidissez… Voyons, tirez dessus !

— Comme cela ? dit Bat.

— Oui, comme cela. Très bien !… Allons, Hercule… de la vigueur ! Un bon coup là. »

Dire : de la vigueur ! à Hercule, c’était peut-être imprudent. Le géant, sans s’en douter, donna un coup à tout casser.

« Eh ! pas si fort, mon brave ! cria Dick Sand en souriant. Vous allez amener la mâture en bas !

— J’ai à peine tiré, répondit Hercule.

— Eh bien, faites semblant seulement ! Vous verrez que ça suffira !… Bien, mollissez… larguez… rendez la main !… Amarrez… attachez… comme cela !… Bon !… De l’ensemble ! Halez… tirez sur les bras… »

Et tout le phare du mât de misaine, dont les bras de bâbord avaient été mollis, tourna lentement. Le vent, gonflant alors les voiles, imprima une certaine vitesse au navire.

Dick Sand fit alors mollir les écoutes des focs. Puis, il rappela les noirs à l’arrière.

« Voilà qui est fait, mes amis, et bien fait ! Occupons-nous maintenant du grand mât. Mais ne cassez rien, Hercule.

— Je tâcherai », répondit le colosse, sans vouloir s’engager davantage.

Cette seconde manœuvre fut assez facile. L’écoute du gui ayant été larguée en douceur, la brigantine prit le vent plus normalement et ajouta sa puissante action à celle des voiles de l’avant.

Le flèche fut alors établi au-dessus de la brigantine, et, comme il était simplement cargué, il n’y avait qu’à peser sur la drisse, à amurer, puis à border. Mais Hercule pesa si bien, de compte à demi avec son ami Actéon, sans compter le petit Jack qui s’était joint à eux, que la drisse cassa net.

Tous trois tombèrent à la renverse, — sans se faire aucun mal, heureusement, Jack était enchanté !

« Ce n’est rien, ce n’est rien ! cria le novice. Rajustez provisoirement les deux bouts, et hissez en douceur ! »

C’est ce qui fut fait sous les yeux mêmes de Dick Sand, sans qu’il eût encore quitté la barre. Le Pilgrim marchait déjà rapidement, le cap à l’est, et il n’y avait plus qu’à le maintenir dans cette direction. Rien de plus facile, puisque le vent était maniable, et que les embardées n’étaient pas à craindre.

« Bien, mes amis ! dit le novice. Vous serez de bons marins avant la fin de la traversée !

— Nous ferons de notre mieux, capitaine Sand », répondit Tom.

Mrs. Weldon complimenta aussi ces braves gens.

Le petit Jack lui-même reçut sa part d’éloges, car il avait joliment travaillé.

« Je crois même, monsieur Jack, dit Hercule en souriant, que c’est vous qui avez cassé la drisse ! Quelle bonne petite poigne vous avez ! Sans vous, nous n’aurions rien fait de bon ! »

Et le petit Jack, très fier de lui, secoua vigoureusement la main de son ami Hercule.

L’installation de la voilure du Pilgrim n’était pas complète encore. Il lui manquait ces voiles hautes, dont l’action n’est point à dédaigner sous cette allure du grand largue. Perroquet, cacatois, voiles d’étais, le brick-goélette devait sensiblement gagner à les porter, et Dick Sand résolut de les établir.

Cette manœuvre devait être plus difficile que les autres, non pour les voiles d’étais, qui pouvaient se hisser, s’amurer et se border d’en bas, mais pour les voiles carrées du mât de misaine. Il fallait monter jusqu’aux barres pour les larguer, et Dick Sand, ne voulant exposer personne de son équipage improvisé, s’occupa de le faire lui-même.

Il appela donc Tom, et il le mit à la roue du gouvernail, en lui montrant comment il fallait tenir le bâtiment. Puis, Hercule, Bat, Actéon, Austin étant placés, les uns aux drisses du cacatois, les autres à celles du perroquet, il s’élança dans la mâture. Grimper les enfléchures des haubans de misaine, les hampes de revers, les enfléchures des haubans du mât de hune, atteindre les barres, ce ne fut qu’un jeu pour le jeune novice. En une minute, il était sur le marchepied de la vergue de perroquet, et il larguait les rabans qui tenaient la voile serrée.

Puis, il reprit pied sur les barres, et il grimpa sur la vergue de cacatois, dont il largua rapidement la voile.

Dick Sand avait fini sa besogne, et, saisissant un des galhaubans de tribord, il se laissa glisser jusqu’au pont.

Là, sur ses indications, les deux voiles furent vigoureusement amurées et bordées, puis les deux vergues hissées à bloc. Les voiles d’étais ayant été ensuite établies entre le grand mât et le mât de misaine, la manœuvre se trouva terminée.

Hercule n’avait rien cassé cette fois.

Le Pilgrim portait alors toutes les voiles qui composaient son gréement. Sans doute, Dick Sand aurait pu y joindre encore les bonnettes de misaine à bâbord ; mais c’était une manœuvre difficile, dans les circonstances actuelles, et, s’il avait fallu les rentrer en cas de grain, on n’aurait pu le faire avec assez de rapidité. Le novice s’en tint donc là.

Tom fut alors relevé de son poste à la roue du gouvernail, que Dick Sand vint reprendre. La brise fraîchissait. Le Pilgrim, donnant une légère bande sur tribord, glissait rapidement à la surface de la mer, en laissant derrière lui un sillage bien plat, qui témoignait de la pureté de ses lignes d’eau.

« Nous voici en bonne route, mistress Weldon, dit alors Dick Sand, et maintenant, que Dieu nous conserve ce vent favorable ! »

Mrs. Weldon serra la main du jeune novice. Puis, fatiguée de toutes les émotions de cette dernière heure, elle regagna sa cabine et tomba dans une sorte d’assoupissement pénible qui n’était pas du sommeil.

Le nouvel équipage resta sur le pont du brick-goélette, veillant sur le gaillard d’avant, et prêt à obéir aux ordres de Dick Sand, c’est-à-dire à modifier l’orientation des voiles, suivant les variations du vent ; mais, tant que la brise conserverait et cette force et cette direction, il n’y aurait absolument rien à faire.

Pendant tout ce temps, que devenait donc cousin Bénédict ?

Cousin Bénédict s’occupait d’étudier à la loupe un articulé qu’il avait enfin découvert à bord, un simple orthoptère, dont la tête disparaissait sous le prothorax, un insecte aux élytres plates, à l’abdomen arrondi, aux ailes assez longues, qui appartenait à la famille des blattiens et à l’espèce des blattes américaines. C’était précisément en furetant dans la cuisine de Negoro, qu’il avait fait cette précieuse trouvaille, et au moment où le maître-coq allait impitoyablement écraser ledit insecte. De là, une colère, que Negoro laissa froidement passer, d’ailleurs.

Mais, ce cousin Bénédict, savait-il quel changement s’était produit à bord depuis le moment où le capitaine Hull et ses compagnons avaient commencé cette funeste pêche de la jubarte ? Oui, sans doute. Il était même sur le pont, lorsque le Pilgrim arriva en vue des débris de la baleinière. L’équipage du brick-goélette avait donc péri sous ses yeux.

Prétendre que cette catastrophe ne l’avait pas touché, ce serait accuser son cœur. Cette pitié pour autrui, que tout le monde ressent, il l’avait certainement éprouvée. Il s’était également ému de la situation faite à sa cousine. Il était venu serrer la main de Mrs. Weldon, comme pour lui dire : « N’ayez pas peur ! Je suis là ! Je vous reste ! »

Puis, cousin Bénédict était retourné vers sa cabine, afin de réfléchir, sans doute, aux conséquences de ce désastreux événement, aux mesures énergiques qu’il convenait de prendre !

Mais sur son chemin, il avait rencontré la blatte en question, et comme sa prétention, — justifiée d’ailleurs contre certains entomologistes, — était de prouver que les blattes du genre phoraspés, remarquables par leurs couleurs, ont des mœurs très-différentes des blattes proprement dites, il s’était mis à l’étude, oubliant et qu’il y avait eu un capitaine Hull à commander le Pilgrim, et que cet infortuné venait de périr avec son équipage ! La blatte l’absorbait tout entier ! Il ne l’admirait pas moins et il en faisait autant de cas que si cet horrible insecte eût été un scarabée d’or.

La vie, à bord, avait donc repris son cours habituel, bien que chacun dût rester longtemps encore sous le coup d’une si poignante et si imprévue catastrophe.

Pendant cette journée, Dick Sand se multiplia, afin que tout fût en place et qu’il pût parer aux moindres éventualités. Les noirs lui obéissaient avec zèle. L’ordre le plus parfait régnait à bord du Pilgrim. On pouvait donc espérer que tout irait sans encombre.

De son côté, Negoro ne fit plus aucune autre tentative pour se soustraire à l’autorité de Dick Sand. Il parut l’avoir tacitement reconnue. Occupé, comme toujours, dans son étroite cuisine, on ne le vit pas plus qu’auparavant. D’ailleurs, à la moindre infraction, au premier symptôme d’insoumission, Dick Sand était résolu à l’envoyer à fond de cale pour le reste de la traversée. Sur un signe de lui, Hercule eût empoigné le maître-coq par la peau du cou. Cela n’aurait pas été long. Dans ce cas, Nan, qui savait faire la cuisine, eût remplacé le cuisinier dans ses fonctions. Negoro devait donc se dire qu’il n’était pas indispensable, et, comme on le surveillait de près, il sembla ne vouloir donner aucune prise contre lui.

Le vent, tout en fraîchissant jusqu’au soir, ne nécessita aucun changement dans la voilure du Pilgrim. Sa solide mâture, son gréement de fer, qui était en bon état, lui eussent permis de supporter, sous cette allure, même une brise plus forte.

Pendant la nuit, il est souvent d’usage de diminuer de toile, et, particulièrement, de serrer les voiles hautes, flèches, perroquets, cacatois, etc. Cela est prudent, pour le cas où quelque rafale tomberait à bord instantanément. Mais Dick Sand crut pouvoir se dispenser de prendre cette précaution. L’état de l’atmosphère ne laissait rien présager de fâcheux, et d’ailleurs le jeune novice, décidé à passer cette première nuit sur le pont, comptait bien avoir l’œil à tout. Puis, c’était une marche plus rapide, et il lui tardait de se trouver sur des parages moins déserts.

Le petit Jack, très-fier de lui. (Page 85.)

Il a été dit que le loch et la boussole étaient les seuls instruments dont Dick Sand pût se servir, afin d’estimer approximativement le chemin parcouru par le Pilgrim.

Pendant cette journée, le novice fit jeter le loch toutes les demi-heures, et il nota les indications fournies par l’instrument. Quant à la boussole, qui porte aussi le nom de compas, il y en avait deux à bord. L’une était placée dans l’habitacle, sous les yeux de l’homme de barre. Son cadran, éclairé le jour par la lumière diurne, la nuit par deux lampes latérales, indiquait à tout moment quel cap avait le navire, c’est-à-dire la direction qu’il suivait.

Il ne vit donc pas une ombre qui se glissait… (Page 92.)

L’autre compas était une boussole renversée, fixée aux barreaux de la cabine qu’occupait autrefois le capitaine Hull. De cette façon, sans quitter sa chambre, il pouvait toujours savoir si la route donnée était exactement suivie, si l’homme de barre, par inhabileté ou négligence, ne laissait pas le bâtiment faire de trop grandes embardées.

D’ailleurs, il n’est pas de navire, employé aux voyages de long-cours, qui ne possède au moins deux boussoles, comme il a deux chronomètres. Il faut que l’on puisse comparer ces instruments entre eux, et, conséquemment, contrôler leurs indications.

Le Pilgrim était donc suffisamment pourvu sous ce rapport, et Dick Sand recommanda à ses hommes de prendre le plus grand soin des deux compas, qui lui étaient si nécessaires.

Or, malheureusement, pendant la nuit du 12 au 13 février, tandis que le novice était de quart et tenait la roue du gouvernail, un fâcheux accident se produisit. La boussole renversée, qui était fixée par une virole de cuivre au barrotin de la cabine, se détacha et tomba sur le plancher. On ne s’en aperçut que le lendemain.

Comment cette virole vint-elle à manquer ? c’était assez inexplicable. Il était possible, cependant, qu’elle fût oxydée, et qu’un coup de tangage ou de roulis l’eût détachée du barrotin. Or, précisément, la mer avait été plus dure pendant la nuit. Quoi qu’il en soit, la boussole s’était cassée de manière à ne pouvoir être réparée.

Dick Sand fut très contrarié. Il était réduit, désormais, à s’en rapporter uniquement au compas de l’habitacle. Ce bris de la seconde boussole, personne n’en était responsable, bien évidemment, mais il pouvait avoir des conséquences fâcheuses. Le novice prit donc toutes les mesures pour que le second compas fût à l’abri de tout accident.

Jusqu’alors, sauf cela, tout allait bien à bord du Pilgrim.

Mrs. Weldon, à voir le calme de Dick Sand, avait repris confiance. Ce n’était pas qu’elle se fût jamais abandonnée au désespoir. Avant tout, elle comptait sur la bonté de Dieu. Aussi, en sincère et pieuse catholique, elle se réconfortait par la prière.

Dick Sand s’était arrangé de manière à rester à la barre pendant la nuit. Il dormait cinq ou six heures, le jour, et cela paraissait lui suffire, puisqu’il ne se sentait pas trop fatigué. Pendant ce temps, Tom ou son fils Bat le remplaçaient à la roue du gouvernail, et, grâce à ses conseils, ils devenaient peu à peu de passables timoniers.

Souvent, Mrs. Weldon et le novice causaient ensemble. Dick Sand prenait volontiers conseil de cette femme intelligente et courageuse. Chaque jour, il lui montrait sur la carte du bord le chemin parcouru, qu’il relevait à l’estime, en tenant uniquement compte de la direction et de la vitesse du navire.

« Voyez, mistress Weldon, lui répétait-il souvent, avec ces vents portants, nous ne pouvons manquer d’atteindre le littoral de l’Amérique méridionale. Je ne voudrais pas l’affirmer, mais je crois bien que, lorsque notre bâtiment arrivera en vue de terre, il ne sera pas loin de Valparaiso ! »

Mrs. Weldon ne pouvait douter que la direction du bâtiment ne fût bonne, favorisée surtout par ces vents de nord-ouest. Mais combien le Pilgrim lui semblait être éloigné encore du littoral américain ! Que de dangers, entre lui et la franche terre, à ne compter que ceux qui pouvaient venir d’un changement dans l’état de la mer et du ciel !

Jack, insouciant comme le sont les enfants de son âge, avait repris ses jeux habituels, courant sur le pont, s’amusant avec Dingo. Il trouvait, sans doute, que son ami Dick était moins à lui qu’autrefois, mais sa mère lui avait fait comprendre qu’il fallait laisser le jeune novice tout entier à ses occupations. Le petit Jack s’était rendu à ces raisons et ne dérangeait plus le « capitaine Sand ».

Ainsi se passaient les choses à bord. Les noirs faisaient intelligemment leur besogne et devenaient chaque jour plus pratiques du métier de marin. Tom fut naturellement le maître d’équipage, et c’était bien lui que ses compagnons eussent choisi pour cette fonction. Il commandait le quart, pendant que le novice se reposait, et il avait avec lui son fils Bat et Austin. Actéon et Hercule formaient l’autre quart sous la direction de Dick Sand. De cette façon, tandis que l’un gouvernait, les autres veillaient à l’avant.

Bien que ces parages fussent déserts et qu’un abordage ne fût vraiment pas à craindre, le novice exigeait une surveillance rigoureuse pendant la nuit. Il ne naviguait jamais sans avoir ses feux de position, — un feu vert à tribord, un feu rouge à bâbord, — et, en cela, il agissait sagement.

Toutefois, pendant ces nuits que Dick Sand passait tout entières à la barre, il sentait parfois un irrésistible accablement s’emparer de lui. Sa main gouvernait alors par pur instinct. C’était l’effet d’une fatigue dont il ne voulait pas tenir compte.

Or, il arriva ceci pendant la nuit du 13 au 14 février, c’est que Dick Sand, très fatigué, dut aller prendre quelques heures de repos, et fut remplacé à la barre par le vieux Tom.

Le ciel était couvert d’épais nuages, qui s’étaient abaissés avec le soir sous l’influence de l’air froid. Il faisait donc très sombre, et il eût été impossible de distinguer les hautes voiles, perdues dans les ténèbres. Hercule et Actéon étaient de quart sur le gaillard d’avant.

À l’arrière, le feu de l’habitacle ne laissait filtrer qu’une vague lueur, que reflétait doucement la garniture métallique de la roue du gouvernail. Les fanaux, projetant leurs feux latéralement, laissaient le pont du navire dans une obscurité profonde.

Vers trois heures du matin, une sorte de phénomène d’hypnotisme se produisit alors, dont le vieux Tom n’eut même pas conscience. Ses yeux, qui s’étaient trop longtemps fixés sur un point lumineux de l’habitacle, perdirent subitement le sentiment de vision, et il tomba dans une véritable somnolence anesthésique.

Non seulement il ne voyait plus, mais on l’eût touché ou pincé fortement, qu’il n’aurait probablement rien senti.

Il ne vit donc pas une ombre qui se glissait sur le pont. C’était Negoro.

Arrivé à l’arrière, le maître-coq plaça sous l’habitacle un objet assez pesant qu’il tenait à la main.

Puis, après avoir observé un instant le cadran lumineux de la boussole, il se retira sans avoir été vu.

Si, le lendemain, Dick Sand eût aperçu cet objet placé par Negoro sous l’habitacle, il se fût empressé de le retirer.

En effet, c’était un morceau de fer, dont l’influence venait d’altérer les indications du compas. L’aiguille aimantée avait été déviée, et au lieu de marquer le nord magnétique, qui diffère un peu du nord du monde, elle marquait le nord-est. C’était donc une déviation de quatre quarts, autrement dit d’un demi-angle droit.

Tom, presque aussitôt, était revenu de son assoupissement. Ses yeux se portèrent sur le compas… Il crut, il dut croire que le Pilgrim n’était pas en bonne direction.

Il donna donc un coup de barre, afin de remettre le cap du navire à l’est… Il le pensait, du moins.

Mais, avec la déviation de l’aiguille, qu’il ne pouvait soupçonner, ce cap, modifié de quatre quarts, fut le sud-est.

Et ainsi, pendant que, sous l’action d’un vent favorable, le Pilgrim était censé suivre la direction voulue, il marchait avec une erreur de quarante-cinq degrés dans sa route !