Un capitaine de quinze ans/I/13

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Hetzel (p. 114-124).

CHAPITRE XIII

terre ! terre !


Cependant, cette confiance, dont s’emplissait instinctivement le cœur de Dick Sand, allait être en partie justifiée.

Le lendemain, 27 mars, la colonne de mercure s’éleva dans le tube barométrique. L’oscillation ne fut ni brusque ni considérable : quelques lignes seulement, mais la progression parut devoir être continue. La tempête allait évidemment entrer dans sa période décroissante, et, si la mer resta excessivement dure, on put constater que le vent diminuait, en remontant légèrement vers l’ouest.

Dick Sand ne pouvait encore songer à mettre de la toile dehors. La moindre voile eût été emportée. Toutefois, il espérait que vingt-quatre heures ne s’écouleraient pas sans qu’il eût la possibilité de gréer un tourmentin.

Pendant la nuit, en effet, le vent mollit assez notablement, si on le comparait à ce qu’il avait été jusqu’alors, et le navire fut moins secoué par ces violents coups de roulis qui avaient menacé de le disloquer.

Les passagers commencèrent à reparaître sur le pont. Ils ne couraient plus le risque d’être emportés par quelque paquet de mer.

Ce fut Mrs. Weldon qui, la première, quitta le carré où Dick Sand, par prudence, l’avait obligée à se renfermer pendant toute la durée de cette longue tempête. Elle vint causer avec le novice, qu’une volonté vraiment surhumaine avait rendu capable de résister à tant de fatigues. Amaigri, pâle sous le hâle de son teint, il eût dû être affaibli par la privation de ce sommeil, si nécessaire à son âge ! Non ! sa vaillante nature résistait à tout. Peut-être payerait-il cher un jour cette période d’épreuves ! Mais ce n’était pas le moment de se laisser abattre. Dick Sand s’était dit tout cela, et Mrs. Weldon le trouva aussi énergique qu’il l’avait jamais été.

Et puis, il avait confiance, ce brave Sand, et si la confiance ne se commande pas, du moins, elle commande.

« Dick, mon cher enfant, mon capitaine ! dit Mrs. Weldon en tendant la main au jeune novice.

— Ah ! mistress Weldon, s’écria Dick Sand en souriant, vous lui désobéissez à votre capitaine ! Vous revenez sur le pont, vous quittez votre cabine malgré ses… prières !

— Oui, je te désobéis, répondit Mrs. Weldon ; mais j’ai comme un pressentiment que la tempête se calme ou va se calmer !

— Elle se calme, en effet, mistress Weldon, répondit le novice. Vous ne vous trompez pas ! Le baromètre n’a pas baissé depuis hier. Le vent a molli, et j’ai lieu de croire que nos plus dures épreuves sont passées.

— Le Ciel t’entende, Dick ! Ah ! tu as bien souffert, mon pauvre enfant ! Tu as fait là…

— Mon strict devoir, mistress Weldon.

— Mais vas-tu pouvoir enfin prendre quelque repos ?

— Du repos ! répondit le novice. Je n’ai pas besoin de repos, mistress Weldon ! Je me porte bien, Dieu merci, et il faut que j’aille jusqu’au bout ! Vous m’avez nommé capitaine, et je resterai capitaine jusqu’au moment où tous les passagers du Pilgrim seront en sûreté.

— Dick, reprit Mrs. Weldon, mon mari et moi, nous n’oublierons jamais ce que tu viens de faire.

— Dieu a tout fait, répondit Dick Sand, tout !

— Mon enfant, je te répète que, par ton énergie morale et physique, tu t’es montré un homme, un homme digne de commander, et avant peu, aussitôt que tes études seront achevées, — mon mari ne me démentira pas, — tu commanderas pour la maison James-W. Weldon !

— Moi… moi !… s’écria Dick Sand, dont les yeux se voilèrent de larmes.

— Dick ! répondit Mrs. Weldon, tu étais déjà notre enfant d’adoption, et maintenant, tu es notre fils, le sauveur de ta mère et de ton petit frère Jack ! Mon cher Dick, je t’embrasse pour mon mari et pour moi ! »

La courageuse femme aurait voulu ne pas s’attendrir en pressant le jeune novice dans ses bras, mais son cœur débordait. Quant aux sentiments qu’ éprouvait Dick Sand, quelle plume les pourrait rendre ! Il se demandait s’il ne pouvait pas faire plus que de donner sa vie pour ses bienfaiteurs, et il acceptait d’avance toutes les épreuves qui lui seraient imposées dans l’avenir.

Après cet entretien, Dick Sand se sentit plus fort. Que le vent devînt maniable, qu’il lui fût permis d’établir quelque voile, et il ne doutait pas de pouvoir diriger son navire vers un port où tous ceux qu’il portait trouveraient enfin le salut.

Le 29, le vent ayant un peu diminué, Dick Sand songea à rétablir la misaine et le hunier, par conséquent, à accroître la vitesse du Pilgrim en assurant sa direction.

« Allons, Tom ! allons, mes amis ! s’écria-t-il, lorsqu’il remonta sur le pont à la pointe du jour. Venez ! J’ai besoin de vos bras !

— Nous sommes prêts, capitaine Sand, répondit le vieux Tom.

— Prêts à tout, ajouta Hercule. Il n’y avait rien à faire pendant cette tempête, et je commençais à me rouiller !

— Il fallait souffler avec ta grande bouche, dit le petit Jack. Je parie que tu aurais été aussi fort que le vent !

— C’est une idée, Jack ! répondit Dick Sand en riant. Quand il y aura calme, nous ferons souffler Hercule dans les voiles !

À vos ordres, monsieur Dick ! répondit le brave noir, en enflant ses joues comme un gigantesque Borée.

— Maintenant, mes amis, reprit le novice, nous allons commencer par enverguer une voile de rechange, puisque notre hunier a été emporté dans la tourmente. Ce sera peut-être difficile, mais il faut que cela se fasse !

— Ça se fera ! répondit Actéon.

— Puis-je vous aider ? demanda le petit Jack, toujours disposé à la manœuvre.

— Oui, mon Jack, répondit le novice. Tu vas te mettre à la roue avec notre ami Bat, et tu l’aideras à gouverner. »

Si le petit Jack fut fier d’être aide-timonier du Pilgrim, il est superflu de le dire.

« Maintenant, à l’ouvrage, reprit Dick Sand, et, autant que possible, ne nous exposons pas. »

Les noirs, guidés par le novice, se mirent aussitôt à la besogne. Enverguer un hunier, cela présentait quelques difficultés pour Tom et ses compagnons. Il s’agissait de hisser d’abord la voile roulée sur elle-même, puis de la fixer à la vergue.

Cependant, Dick Sand commanda si bien et fut si bien obéi, qu’après une heure de travail, la voile était enverguée, la vergue hissée et le hunier convenablement établi avec deux ris.

Quant à la misaine et au second foc, qui avaient pu être serrés avant la tempête, ces voiles furent installées sans trop de peine, malgré la force du vent.

Enfin, ce jour-là, à dix heures du matin, le Pilgrim faisait route sous sa misaine, son hunier et son foc.

Dick Sand n’avait pas jugé prudent de faire plus de toile. La voilure qu’il portait devait lui assurer, tant que le vent ne mollirait pas, une vitesse de deux cents milles au moins par vingt-quatre heures, et il ne lui en fallait pas davantage pour atteindre la côte américaine avant dix jours.

Le novice fut vraiment satisfait, quand, revenu à la barre, il reprit son poste, après avoir remercié maître Jack, l’aide-timonier du Pilgrim. Il n’était plus à la merci des lames. Il faisait bonne route. Sa joie sera comprise de tous ceux qui sont familiarisés quelque peu avec les choses de la mer.

Le lendemain, les nuages couraient encore avec la même vitesse, mais ils laissaient entre eux de grandes trouées, par lesquelles les rayons du soleil se projetaient jusqu’à la surface des eaux. Le Pilgrim en était parfois inondé. Bonne chose que cette vivifiante lumière ! Quelquefois, elle s’éteignait derrière une large masse de vapeurs qui filait dans l’est, puis elle reparaissait pour disparaître encore, mais le temps redevenait beau.

Les panneaux avaient été ouverts afin de ventiler l’intérieur du navire. Un air salubre pénétrait dans la cale, dans le carré de l’arrière, dans le poste de l’équipage. On mit sécher les voiles humides, qui furent étendues sur les dromes. Le pont fut aussi nettoyé. Dick Sand ne voulait pas que son navire arrivât au port sans avoir fait un bout de toilette. Sans surmener l’équipage, quelques heures, employées chaque jour à cette besogne, devaient la conduire à bonne fin.

Bien que le novice ne pût plus jeter le loch, il avait assez l’habitude d’estimer le sillage d’un navire pour se rendre à peu près compte de sa vitesse. Il ne doutait donc pas d’avoir connaissance de la terre avant sept jours, et, cette opinion, il la fit partager à Mrs. Weldon, après lui avoir montré sur la carte la position probable du navire.

« Eh bien ! à quel point de la côte arriverons-nous, mon cher Dick ? lui demanda-t-elle.

— Ici, mistress Weldon, répondit le novice, en indiquant ce long cordon littoral qui s’étend du Pérou au Chili. Je ne saurais être plus précis. Voici l’île de Pâques, que nous avons laissée dans l’ouest, et, par la direction du vent, qui a été constante, j’en conclus que nous relèverons la terre dans l’est. Les ports de relâche sont assez nombreux sur cette côte, mais de dire celui que nous aurons en vue au moment d’atterrir, c’est ce qui ne m’est pas possible en ce moment.

— Eh bien, Dick, quel qu’il soit, ce port sera le bienvenu !

— Si, mistress Weldon, et vous y trouverez certainement les moyens de retourner promptement à San-Francisco. La Compagnie de navigation du Pacifique a un service très bien organisé sur ce littoral. Ses steamers touchent aux principaux points de la côte, et rien ne vous sera plus facile que de prendre passage pour la Californie.

— Tu ne comptes donc pas ramener le Pilgrim à San-Francisco ? demanda Mrs. Weldon.

— Si, après vous avoir débarquée, mistress Weldon. Si nous pouvons nous procurer un officier et un équipage, nous irons décharger notre cargaison à Valparaiso, ainsi que devait le faire le capitaine Hull. Puis, nous retournerons à notre port d’attache. Mais cela vous retarderait trop, et, quoique bien attristé de me séparer de vous…

— Bien, Dick, répondit Mrs. Weldon. Nous verrons plus tard ce qu’il conviendra de faire. — Dis-moi, tu semblais craindre les dangers que présente la terre ?

— Ils sont à craindre, en effet, répondit le novice, mais j’espère toujours rencontrer quelque bâtiment sur ces parages, et je suis même très surpris de n’en pas voir. N’en passât-il qu’un seul, nous entrerions en communication avec lui, il nous donnerait notre situation exacte, et cela faciliterait beaucoup notre arrivée en vue de terre.

— N’y a-t-il donc pas de pilotes qui fassent le service de cette côte ? demanda Mrs. Weldon.

— Il doit s’en trouver, répondit Dick Sand, mais beaucoup plus près de terre. Il faut donc que nous continuions à l’approcher.

— Et si nous ne rencontrons pas de pilote ?… demanda Mrs. Weldon, qui insista pour savoir comment le jeune novice parerait à toutes les éventualités.

— Dans ce cas, mistress Weldon, ou le temps sera resté clair, le vent maniable, et je tâcherai de remonter la côte d’assez près pour y trouver un refuge, ou le vent fraîchira, et alors…

— Alors ?… Que feras-tu, Dick ?

— Alors, dans les conditions où se trouve le Pilgrim, répondit Dick Sand, une fois affalé sous la terre, il sera bien difficile de l’en relever !

— Que feras-tu ? répéta Mrs. Weldon.

— Je serai forcé de mettre mon navire à la côte, répondit le novice, dont le front s’obscurcit un instant. Ah ! c’est une dure extrémité, et Dieu veuille que nous n’en soyons pas réduits là ! Mais, je vous le répète, mistress Weldon, l’apparence du ciel est rassurante, et il n’est pas possible qu’un bâtiment ou un bateau-pilote ne nous rencontrent pas ! Donc, bon espoir ! Nous avons le cap sur la terre, et nous la verrons avant peu ! »

Oui, mettre son navire à la côte, c’est là une dernière extrémité, à laquelle le plus énergique marin ne se résout pas sans épouvante ! Aussi, Dick Sand ne voulait pas la prévoir, tant qu’il avait pour lui quelques chances d’y échapper.

Pendant quelques jours, il y eut dans l’état de l’atmosphère des alternatives qui rendirent, de nouveau, le novice très inquiet. Le vent se maintenait toujours à l’état de grande brise, et certaines oscillations de la colonne barométrique indiquaient qu’il tendait à fraîchir. Dick Sand se demandait donc, non sans appréhension, s’il ne serait pas encore forcé de fuir à sec de toile. Il avait si grand intérêt, cependant, à conserver au moins son hunier, qu’il résolut de le garder, tant qu’il ne risquerait pas d’être emporté. Mais, pour assurer la solidité des mâts, il fit raidir les haubans et galhaubans. Avant tout, il ne fallait pas compromettre la situation, qui serait devenue des plus graves, si le Pilgrim eût été désemparé de sa mâture.

Une ou deux fois aussi, le baromètre remontant, on put craindre que le vent ne changeât cap pour cap, c’est-à-dire qu’il ne passât dans l’est. Il aurait alors fallu prendre le plus près !

Nouvelle anxiété pour Dick Sand. Qu’eût-il fait avec un vent contraire ? Courir des bordées ? Mais, s’il était obligé d’en venir là, que de retards nouveaux et quels risques d’être rejeté au large !

Ces craintes ne se réalisèrent pas, heureusement. Le vent, après avoir varié pendant quelques jours, halant tantôt le nord, tantôt le sud, se fixa définitivement à l’ouest. Mais c’était toujours une forte brise de grand frais, qui fatiguait la mâture. On était au 5 avril. Ainsi donc, plus de deux mois s’étaient écoulés déjà depuis que le Pilgrim avait quitté la Nouvelle-Zélande. Pendant vingt jours, un vent contraire et de longs calmes avaient retardé sa marche. Ensuite, il s’était trouvé dans les conditions favorables pour gagner rapidement la terre. Sa vitesse même avait dû être très considérable pendant la tempête. Dick Sand n’estimait pas sa moyenne à moins de deux cents milles par jour ! Comment
À quel point de la côte arriverons-nous ? » (Page 117.)

donc n’avait-il pas déjà connaissance de la côte ? Fuyait-elle devant le Pilgrim ? C’était absolument inexplicable.

Et, cependant, aucune terre n’était signalée, bien qu’un des noirs se tînt constamment dans les barres.

Souvent Dick Sand y montait lui-même. Là, sa lunette aux yeux, il cherchait à découvrir quelque apparence de montagnes. La chaîne des Andes est fort élevée. C’était donc dans la zone des nuages qu’il fallait chercher quelque pic qui eût émergé des vapeurs de l’horizon.

Plusieurs fois, Tom et ses compagnons furent trompés par de faux indices de terres. Ce n’étaient que des vapeurs de forme bizarre, qui se dressaient
En cet endroit, la mer était plus furieuse. (Page 121.)

en arrière-plan. Il arriva même que ces braves gens s’entêtèrent quelquefois dans leur affirmation ; mais, après un certain temps, ils étaient forcés de reconnaître qu’ils avaient été dupes d’une illusion d’optique. La prétendue terre se déplaçait, changeait de forme et finissait par s’effacer complètement.

Le 6 avril, il n’y eut plus de doute possible.

Il était huit heures du matin. Dick Sand venait de monter dans les barres. À ce moment, les brumes se condensèrent sous les premiers rayons du soleil et l’horizon fut assez nettement dégagé.

De la bouche de Dick Sand s’échappa enfin le cri tant attendu :

« Terre ! terre devant nous ! »

À ce cri, tout le monde accourut sur le pont, le petit Jack, curieux comme on l’est à cet âge, Mrs. Weldon, dont les épreuves allaient cesser avec l’atterrissement, Tom et ses compagnons, qui allaient enfin remettre pied sur le continent américain, cousin Bénédict lui-même, qui espérait bien recueillir toute une riche collection d’insectes nouveaux pour lui.

Seul, Negoro ne parut pas.

Chacun vit alors ce que Dick Sand avait vu, les uns très distinctement, les autres avec les yeux de la foi. Mais, de la part du novice, si habitué à observer les horizons de mer, il n’y avait pas d’erreur possible, et, une heure après, il fallait convenir qu’il ne s’était pas trompé. À une distance de quatre milles environ dans l’est, se profilait une côte assez basse, ou, du moins, qui paraissait telle. Elle devait être dominée en arrière par la haute chaîne des Andes, mais la dernière zone de nuages ne permettait pas d’en apercevoir les sommets.

Le Pilgrim courait directement et rapidement sur ce littoral, qui s’élargissait à vue d’œil.

Deux heures après, il n’en était plus qu’à trois milles.

Cette partie de la côte se terminait dans le nord-est par un cap assez élevé, qui couvrait une sorte de rade foraine. Au contraire, dans le sud-est, elle s’allongeait comme une fine langue de terre.

Quelques arbres couronnaient une succession de falaises peu élevées, qui se détachaient alors sur le ciel. Mais il était évident, étant donné le caractère géographique du pays, que la haute chaîne de montagnes des Andes formait leur arrière-plan.

Du reste, nulle habitation en vue, nul port, nulle embouchure de rivière, qui pût servir de refuge à un bâtiment.

En ce moment, le Pilgrim courait droit sur la terre. Avec la voilure réduite dont il disposait, les vents battant en côte, Dick Sand n’aurait pu l’en relever.

En avant se dessinait une longue bande de récifs sur lesquels la mer, toute blanche, écumait. On voyait les lames déferler jusqu’à mi-falaise. Il devait y avoir là un ressac monstrueux.

Dick Sand, après être resté sur le gaillard d’avant à observer la côte, revint à l’arrière, et, sans dire un mot, il prit la barre.

Le vent fraîchissait toujours. Le brick-goélette ne fut bientôt plus qu’à un mille du rivage.

Dick Sand aperçut alors une sorte de petite anse dans laquelle il résolut de donner ; mais, avant de l’atteindre, il fallait traverser une ligne de récifs, entre lesquels il eût été difficile de suivre une passe. Le ressac indiquait que l’eau manquait partout.

À ce moment, Dingo, qui allait et venait sur le pont, s’élança vers l’avant, et, regardant la terre, fit entendre des aboiements lamentables. On eût dit que le chien reconnaissait ce littoral, et que son instinct lui rappelait quelque douloureux souvenir.

Negoro l’entendit sans doute, car un irrésistible sentiment le poussa hors de sa cabine, et, quoi qu’il eût à craindre du chien, il vint presque aussitôt s’accouder sur le bastingage.

Fort heureusement pour lui, Dingo, dont les tristes aboiements s’adressaient toujours à cette terre, ne l’aperçut pas. Negoro regardait ce furieux ressac, et cela ne parut pas l’effrayer. Mrs. Weldon, qui l’observait, crut voir que sa face rougit légèrement et qu’un instant ses traits se contractèrent. Negoro connaissait-il donc ce point du continent où les vents poussaient le Pilgrim ?

En ce moment, Dick Sand quitta la barre qu’il remit au vieux Tom. Une dernière fois, il vint regarder l’anse qui s’ouvrait peu à peu. Puis :

« Mistress Weldon, dit-il d’une voix ferme, je n’ai plus l’espoir de trouver un refuge ! Avant une demi-heure, malgré tous mes efforts, le Pilgrim sera sur les récifs ! Il faut nous mettre à la côte ! Je ne ramènerai pas le navire au port ! Je suis forcé de le perdre pour vous sauver ! Mais, entre votre salut et le sien, je n’ai pas à hésiter !

— Tu as fait tout ce qui dépendait de toi, Dick ? demanda Mrs. Weldon.

— Tout », répondit le jeune novice.

Et, aussitôt, il fit ses préparatifs pour l’échouage.

Tout d’abord, Mrs. Weldon, Jack, cousin Bénédict, Nan durent revêtir des ceintures de sauvetage. Dick Sand, Tom et les noirs, habiles nageurs, se mirent également en mesure de gagner la côte, pour le cas où ils seraient précipités à la mer.

Hercule devait particulièrement veiller sur Mrs. Weldon. Le novice se chargeait du petit Jack. Cousin Bénédict, très tranquille d’ailleurs, reparut sur le pont avec sa boîte d’entomologiste en bandoulière. Le novice le recommanda à Bat et à Austin. Quant à Negoro, son calme singulier disait assez qu’il n’avait besoin de l’aide de personne.

Dick Sand, par une suprême précaution, fit aussi monter sur le gaillard d’avant une dizaine de barils de la cargaison qui contenaient de l’huile de baleine.

Cette huile, versée à propos, au moment où le Pilgrim serait dans le ressac, devait calmer un instant la mer, en lubrifiant pour ainsi dire les molécules d’eau, et cette manœuvre faciliterait peut-être le passage du navire entre les récifs.

Dick Sand ne voulait rien négliger de ce qui pouvait peut-être assurer le salut commun.

Toutes ces précautions prises, le novice revint prendre place à la roue du gouvernail.

Le Pilgrim n’était plus qu’à deux encablures de la côte, c’est-à-dire presque à toucher les récifs. Son flanc de tribord baignait déjà dans l’écume blanche du ressac. À chaque instant, le novice pouvait croire que la quille du bâtiment allait heurter quelque fond de roche.

Tout à coup, Dick Sand reconnut, à un changement dans la couleur de l’eau, qu’une passe s’allongeait entre les récifs. Il fallait sans hésiter s’y engager hardiment, afin de faire côte le plus près possible du rivage.

Le novice n’hésita pas. Un coup de barre lança le navire dans l’étroit et sinueux chenal.

En cet endroit, la mer était plus furieuse encore, et les lames rebondissaient jusque sur le pont.

Les noirs étaient postés à l’avant, près des barils, attendant les ordres du novice.

« Filez l’huile ! Filez ! » cria Dick Sand.

Sous cette huile qu’on lui versait à flots, la mer se calma, comme par enchantement, quitte à redevenir plus effroyable un instant après.

Le Pilgrim glissa rapidement sur ces eaux lubrifiées et pointa droit vers le rivage.

Soudain, un choc eut lieu. Le navire, soulevé par une lame formidable, venait de s’échouer, et sa mâture était tombée sans blesser personne.

La coque du Pilgrim, entrouverte au choc, fut envahie par l’eau avec une extrême violence. Mais le rivage n’était pas à une demi-encablure, et une chaîne de petites roches noirâtres permettait de l’atteindre assez facilement.

Aussi, dix minutes après, tous ceux que portait le Pilgrim avaient-ils débarqué au pied de la falaise.