Un capitaine de quinze ans/I/15

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Hetzel (p. 138-150).

CHAPITRE XV

harris


Le lendemain, 7 avril, Austin, qui était de garde au lever du jour, vit Dingo courir, en aboyant, vers la petite rivière. Presque aussitôt, Mrs. Weldon, Dick Sand et les noirs sortirent de la grotte.

Décidément, il y avait quelque chose.

« Dingo a senti un être vivant, homme ou bête, dit le novice.

— En tout cas, ce n’est pas Negoro, fit observer Tom, car Dingo aboierait avec fureur.

— Si ce n’est pas Negoro, où peut-il être ? demanda Mrs. Weldon, en jetant à Dick Sand un regard qui ne fut compris que de lui, et, si ce n’est pas lui, qui est-ce donc ?

— Nous allons le savoir, mistress Weldon », répondit le novice.

Puis, s’adressant à Bat, à Austin et à Hercule :

« Armez-vous, mes amis, et venez ! »

Chacun des noirs prit un fusil et un coutelas, ainsi qu’avait fait Dick Sand. Une cartouche fut glissée dans la culasse des remingtons, et, ainsi armés, tous quatre se dirigèrent vers la berge de la rivière.

Mrs. Weldon, Tom, Actéon, restèrent à l’entrée de la grotte, où le petit Jack et Nan se trouvaient encore.

Le soleil se levait alors. Ses rayons, interceptés par les hautes montagnes de l’est, n’arrivaient pas directement à la falaise ; mais, jusqu’à l’horizon occidental, la mer étincelait sous les premiers feux du jour.

Dick Sand et ses compagnons suivaient à mi-grève le rivage dont la courbe se raccordait à l’embouchure de la rivière.

Là, Dingo, immobile et comme en arrêt, aboyait toujours. Il était évident qu’il voyait ou sentait quelque indigène.

Et, en effet, ce n’était plus à Negoro, à son ennemi du bord, cette fois, que le chien en voulait.

Un homme tournait, en ce moment, le dernier pan de la falaise. Il s’avançait prudemment sur la berge, et, par ses gestes familiers, il cherchait à calmer Dingo. Il ne se souciait pas, on le comprenait, d’affronter la colère du vigoureux animal.

« Ce n’est pas Negoro ! dit Hercule.

— Nous ne pouvons perdre au change ! répondit Bat.

— Non, dit le novice. C’est probablement quelque indigène, qui nous épargnera l’ennui d’une séparation. Nous allons donc enfin savoir exactement où nous sommes ! »

Et tous quatre, remettant leurs fusils sur l’épaule, se dirigèrent rapidement vers l’inconnu.

Celui-ci, en les voyant s’approcher, donna, tout d’abord, les marques de la plus vive surprise. Très certainement, il ne s’attendait pas à rencontrer des étrangers sur cette partie de la côte. Évidemment aussi, il n’avait pas encore aperçu les débris du Pilgrim, sans quoi, la présence de naufragés se fût expliquée tout naturellement pour lui. D’ailleurs, pendant la nuit, le ressac avait achevé de démolir la carcasse du navire, et il n’en restait plus que des épaves qui flottaient au large.

Au premier moment, l’inconnu, voyant marcher vers lui ces quatre hommes armés, fit un mouvement pour revenir sur ses pas. Il portait un fusil en bandoulière, qui passa rapidement dans sa main et de sa main à son épaule. On conçoit qu’il ne fût pas rassuré.

Dick Sand fit un geste de salut, que l’inconnu comprit sans doute, car, après quelque hésitation, il continua d’avancer. Dick Sand put alors l’examiner avec attention.

C’était un homme vigoureux, âgé de quarante ans au plus, l’œil vif, les cheveux et la barbe grisonnants, le teint hâlé comme celui d’un nomade qui a toujours vécu au grand air dans la forêt ou dans la plaine. Une sorte de blouse en peau tannée lui servait de justaucorps, un large chapeau couvrait sa tête, des bottes de cuir lui montaient jusqu’au-dessous du genou, et des éperons à large molette résonnaient à leurs hauts talons.

Ce que Dick Sand reconnut d’abord, — et ce qui était en effet, — c’est qu’il avait devant lui, non l’un de ces Indiens, coureurs habituels des pampas, mais un de ces aventuriers, de sang étranger, souvent peu recommandables, qui se rencontrent fréquemment dans ces contrées lointaines. Il semblait même, à son attitude assez raide, à la couleur rougeâtre de quelques poils de sa barbe, que cet inconnu devait être d’origine anglo-saxonne. En tout cas, ce n’était ni un Indien ni un Espagnol.

Et cela parut certain, quand, à Dick Sand, qui lui dit en anglais : « Soyez le bienvenu ! » il répondit dans la même langue, et sans que sa prononciation fût entachée d’aucun accent.

« Soyez le bienvenu vous-même, mon jeune ami », dit l’inconnu, en s’avançant vers le novice, dont il serra la main. Quant aux noirs, il se contenta de leur faire un geste, sans leur adresser la parole.

« Vous êtes Anglais ? demanda-t-il au novice.

— Américains, répondit Dick Sand.

— Du Sud ?

— Du Nord. »

Cette réponse parut faire plaisir à l’inconnu, qui secoua plus vigoureusement la main du novice, et cette fois bien à l’américaine.

« Et puis-je savoir, mon jeune ami, demanda-t-il, comment vous vous trouvez sur cette côte ? »

Mais, en ce moment, sans attendre que le novice eût répondu à sa demande, l’inconnu retira son chapeau et salua.

Mrs. Weldon s’était avancée jusqu’à la berge, et elle se trouvait alors en face de lui.

Ce fut elle qui répondit à sa question.

« Monsieur, dit-elle, nous sommes des naufragés, dont le navire s’est brisé hier sur ces récifs ! »

Un sentiment de pitié se peignit sur la figure de l’inconnu, dont les regards cherchèrent le bâtiment qui s’était mis à la côte.

« Il ne reste plus rien de notre navire ! ajouta le novice. Le ressac a achevé de le démolir pendant la nuit.

— Et notre première question, reprit Mrs. Weldon, sera pour vous demander où nous sommes ?

— Mais vous êtes sur le littoral de l’Amérique du Sud, répondit l’inconnu, qui parut surpris de la demande. Est-ce que vous pouviez avoir quelque doute à cet égard ?

— Oui, monsieur, car la tempête avait pu nous faire dévier de notre route, que je n’ai pu relever avec précision, répondit Dick Sand. Mais je vous demanderai où nous sommes, plus exactement ? Sur la côte du Pérou, je pense ?

— Non, mon jeune ami, non ! Un peu plus au sud ! Vous vous êtes échoué sur la côte bolivienne.

— Ah ! fit Dick Sand.

— Et vous êtes même sur cette partie méridionale de la Bolivie qui confine au Chili.

— Alors quelle est cette pointe ? demanda Dick Sand, en montrant le promontoire du nord.

— Je ne saurais vous en dire le nom, répondit l’inconnu, car si je connais passablement le pays à l’intérieur pour l’avoir souvent parcouru, c’est la première fois que je visite ce rivage. »

Dick Sand réfléchissait à ce qu’il venait d’apprendre. Cela ne l’étonnait qu’à demi, car son estime avait pu et même dû le tromper en ce qui concernait les courants ; mais l’erreur n’était pas considérable. En effet, il se croyait à peu près entre le vingt-septième et le trentième parallèle, d’après le relèvement qu’il avait fait de l’île de Pâques, et c’était sur le vingt-cinquième parallèle qu’il s’était échoué. Il n’y avait aucune impossibilité à ce que le Pilgrim eût dévié de cet écart relativement faible sur une aussi longue traversée.

D’ailleurs, rien n’autorisait à douter des assertions de l’inconnu, et, puisque cette côte était celle de la basse Bolivie, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle fût si déserte.

« Monsieur, dit alors Dick Sand, d’après votre réponse, je dois conclure que nous sommes à une assez grande distance de Lima.

— Oh ! Lima est au loin… par là ! dans le nord ! »

Mrs. Weldon, mise tout d’abord en méfiance par la disparition de Negoro, observait le nouveau venu avec une extrême attention, mais elle ne surprit rien, ni dans son attitude, ni dans sa manière de s’exprimer, qui pût faire suspecter sa bonne foi.

« Monsieur, dit-elle, ma question n’est pas indiscrète sans doute… Vous ne semblez pas être d’origine péruvienne ?

— Je suis Américain comme vous l’êtes, mistress ?… dit l’inconnu, qui attendit un instant que l’Américaine lui fît connaître son nom.

— Mistress Weldon, répondit celle-ci.

— Moi, je me nomme Harris, et je suis né dans la Caroline du Sud. Mais voilà vingt ans que j’ai quitté mon pays pour les pampas de la Bolivie, et cela me fait plaisir de revoir des compatriotes.

— Vous habitez cette partie de la province, monsieur Harris ? demanda Mrs. Weldon.

— Non, mistress Weldon, répondit Harris, je demeure dans le sud, sur la frontière chilienne, mais, en ce moment, je me rends à Atacama, dans le nord-est.

— Sommes-nous donc sur la lisière du désert de ce nom ? demanda Dick Sand.

— Précisément, mon jeune ami, et ce désert s’étend bien au-delà des montagnes qui ferment l’horizon.

— Le désert d’Atacama ? répéta Dick Sand.

— Oui, répondit Harris. Ce désert est comme un pays à part dans cette vaste Amérique du Sud, dont il diffère sous bien des rapports. C’est à la fois la portion la plus curieuse et la moins connue de ce continent.

— Et-vous y voyagez seul ? demanda Mrs. Weldon.

— Oh ! ce n’est pas la première fois que je fais ce voyage ! répondit l’Américain. Il y a, à deux cents milles d’ici, une ferme importante, l’hacienda de San-Felice, qui appartient à l’un de mes frères, et c’est chez lui que je me rends pour mon commerce. Si vous voulez m’y suivre, vous serez bien reçus, et les moyens de transport ne vous manqueront point pour gagner la ville d’Atacama. Mon frère sera heureux de vous les fournir. »

Ces offres, faites spontanément, ne pouvaient que prévenir en faveur de l’Américain, qui reprit aussitôt en s’adressant à Mrs. Weldon :

« Ces noirs sont vos esclaves ? »

Et il montrait de la main Tom et ses compagnons.

« Nous n’avons plus d’esclaves aux États-Unis, répondit vivement Mrs. Weldon. Le Nord a depuis longtemps aboli l’esclavage, et le Sud a dû suivre l’exemple du Nord !

— Ah ! c’est juste, répondit Harris. J’avais oublié que la guerre de 1862 avait tranché cette grave question. — J’en demande pardon à ces braves gens, ajouta Harris, avec la petite pointe d’ironie que devait mettre dans son langage un Américain du Sud parlant à des noirs. Mais, en voyant ces gentlemen à votre service, j’ai cru…

— Ils ne sont point et n’ont jamais été à mon service, monsieur, répondit gravement Mrs. Weldon.

— Nous serions honorés de vous servir, mistress Weldon, dit alors le vieux Tom. Mais, que monsieur Harris le sache, nous n’appartenons à personne. J’ai été esclave, moi, il est vrai, et vendu comme tel en Afrique, lorsque je n’avais que six ans ; mais mon fils Bat que voici est né d’un père affranchi, et, quant à nos compagnons, ils sont nés de parents libres.

— Je ne puis que vous en féliciter ! répondit Harris d’un ton que Mrs. Weldon ne trouva pas assez sérieux. Sur cette terre de la Bolivie, d’ailleurs, nous n’avons pas d’esclaves. Donc, vous n’avez rien à craindre, et vous pouvez aller aussi librement ici que dans les États de la Nouvelle-Angleterre. »

En ce moment, le petit Jack, suivi de Nan, sortit de la grotte en se frottant les yeux.

Puis, ayant aperçu sa mère, il courut à elle. Mrs. Weldon l’embrassa tendrement.

« Le charmant petit garçon ! dit l’Américain, en s’approchant de Jack.

— C’est mon fils, répondit Mrs. Weldon.

— Oh ! mistress Weldon, vous avez dû être doublement éprouvée, puisque votre enfant a été exposé à tant d’épreuves !

— Dieu l’en a tiré sain et sauf, ainsi que nous, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon.

— Voulez-vous me permettre de l’embrasser sur ses bonnes joues ? demanda Harris.

— Volontiers », répondit Mrs. Weldon.

« Le charmant petit garçon ! » dit l’Américain. (Page 143.)

Mais la figure de « monsieur Harris », paraît-il, ne plut pas au petit Jack, car il se serra plus étroitement contre sa mère.

« Tiens ! fit Harris, vous ne voulez pas que je vous embrasse ! Je vous fais donc peur, mon petit bonhomme ?

– Excusez-le, monsieur, s’empressa de dire Mrs. Weldon. C’est timidité de sa part.

– Bon ! Nous ferons plus ample connaissance ! répondit Harris. Une fois à l’hacienda, il s’amusera à monter un gentil poney qui lui dira du bien de moi ! »

Mais l’offre du « gentil poney » ne parvint pas à amadouer Jack, plus que n’avait fait la proposition d’embrasser M. Harris.

Là, un cheval attaché à un arbre… (Page 149.)

Mrs. Weldon, assez contrariée, se hâta de détourner la conversation. Il ne fallait pas risquer de blesser un homme qui avait si obligeamment offert ses services.

Dick Sand, pendant ce temps, réfléchissait à la proposition, qui leur survenait si à propos, de gagner l’hacienda de San-Felice. C’était, ainsi que l’avait dit Harris, un parcours de plus de deux cents milles, tantôt en forêts, tantôt en plaines, — voyage très fatigant, à coup sûr, puisque les moyens de transport faisaient absolument défaut.

Le jeune novice présenta donc quelques observations à cet égard et attendit la réponse qu’allait faire l’Américain.

« Le voyage est un peu long, en effet, répondit Harris, mais j’ai là, à quelques centaines de pas en arrière de la berge, un cheval que je compte mettre à la disposition de mistress Weldon et de son fils. Pour nous, rien de difficile, ni même de très fatigant à ce que nous fassions la route à pied. D’ailleurs, quand j’ai parlé de deux cents milles, c’est en suivant, ainsi que je l’ai déjà fait, le cours de cette rivière. Mais si nous prenions à travers la forêt, notre parcours serait abrégé de quatre-vingts milles au moins. Or, à raison de dix milles par jour, il me semble que nous arriverions à l’hacienda sans trop de misères. »

Mrs. Weldon remercia l’Américain.

« Vous ne pouvez mieux me remercier qu’en acceptant, répondit Harris. Bien que je n’aie jamais traversé cette forêt, je ne serai pas, je le crois, embarrassé d’y faire route, ayant assez l’habitude de la pampa. Mais il y a une question plus grave, celle des vivres. Je n’ai que ce qu’il me faut strictement pour gagner l’hacienda de San-Felice…

— Monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, nous avons heureusement des vivres en quantité plus que suffisante, et nous serons heureux de les partager avec vous.

— Eh bien, mistress Weldon, il me semble que tout s’arrange pour le mieux, et que nous n’avons plus qu’à partir. »

Harris se dirigeait vers la berge, avec l’intention d’aller reprendre son cheval à l’endroit où il l’avait laissé, lorsque Dick Sand l’arrêta encore en lui faisant une question.

Cela ne lui allait pas beaucoup, au jeune novice, d’abandonner le littoral pour s’enfoncer à l’intérieur du pays sous cette interminable forêt. Le marin reparaissait en lui, et, à remonter ou à descendre la côte, il eût été plus à son affaire.

« Monsieur Harris, dit-il, au lieu de voyager pendant cent vingt milles dans le désert d’Atacama, pourquoi ne pas suivre le littoral ? Distance pour distance, ne vaudrait-il pas mieux chercher à atteindre la ville la plus proche, soit au nord, soit au sud ?

— Mais, mon jeune ami, répondit Harris, en fronçant légèrement le sourcil, il me semble qu’il ne se trouve pas de ville à moins de trois ou quatre cents milles sur cette côte, que je ne connais que très imparfaitement.

— Au nord, oui, répondit Dick Sand, mais au sud ?…

— Au sud, répliqua l’Américain, il faudrait redescendre jusqu’au Chili. Or, le parcours est presque aussi long, et, à votre place, je n’aimerais pas à côtoyer les pampas de la République argentine. Quant à moi, à mon grand regret, je ne saurais vous y accompagner.

— Les navires qui vont du Chili au Pérou ne passent donc pas en vue de cette côte ? demanda alors Mrs. Weldon.

— Non, répondit Harris. Ils se tiennent beaucoup plus au large, et vous n’avez pas dû en rencontrer.

— En effet, répondit Mrs. Weldon. — Eh bien, Dick, as-tu encore quelque question à adresser à monsieur Harris ?

— Une seule, mistress Weldon, répondit le novice, qui éprouvait quelque peine à se rendre. Je demanderai à monsieur Harris dans quel port il pense que nous pourrons trouver un navire pour retourner à San-Francisco ?

– Ma foi, mon jeune ami, je ne saurais trop vous le dire, répondit l’Américain. Tout ce que je sais, c’est que nous vous fournirons à l’hacienda de San-Felice les moyens de gagner la ville d’Atacama, et de là…

— Monsieur Harris, dit alors Mrs. Weldon, ne croyez pas que Dick Sand hésite à accepter vos offres !

— Non, mistress Weldon, non, certes, je n’hésite pas, répondit le jeune novice, mais je ne puis m’empêcher de regretter de ne pas nous être mis à la côte quelques degrés plus au nord ou plus au sud ! Nous aurions été à proximité d’un port, et cette circonstance, en facilitant notre rapatriement, nous eût évité de mettre à contribution la bonne volonté de monsieur Harris.

— Ne craignez pas d’abuser de moi, mistress Weldon, reprit Harris. Je vous répète que j’ai trop rarement l’occasion de me retrouver en présence de compatriotes. C’est pour moi un véritable plaisir de vous obliger.

— Nous acceptons votre offre, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon, mais je ne voudrais pas, cependant, vous priver de votre cheval. Je suis bonne marcheuse…

— Et moi très bon marcheur, répondit Harris en s’inclinant. Habitué aux longues courses à travers les pampas, ce n’est pas moi qui retarderai notre caravane. Non, mistress Weldon, vous et votre petit Jack, vous vous servirez de ce cheval. Il est possible, d’ailleurs, que nous rencontrions en route quelques-uns des serviteurs de l’hacienda, et, comme ils seront montés, eh bien ! ils nous céderont leurs montures. »

Dick Sand vit bien qu’en faisant de nouvelles objections, il contrarierait Mrs. Weldon.

« Monsieur Harris, dit-il, quand partirons-nous ?

— Aujourd’hui même, mon jeune ami, répondit Harris. La mauvaise saison commence avec le mois d’avril, et il faut autant que possible que vous ayez auparavant atteint l’hacienda de San-Felice. En somme, le chemin à travers la forêt est encore le plus court et peut-être aussi le plus sûr. Il est moins exposé que la côte aux incursions des Indiens nomades, qui sont d’infatigables pillards.

— Tom, mes amis, répondit Dick Sand en se retournant vers les noirs, il ne nous reste plus qu’à faire les préparatifs du départ. Choisissons donc, parmi les provisions du bord, celles qui peuvent le plus aisément se transporter, et faisons des ballots, dont chacun prendra sa part.

— Monsieur Dick, dit Hercule, si vous le voulez, je porterai bien la charge tout entière !

— Non, mon brave Hercule ! répondit le novice. Il vaut mieux que nous nous partagions le fardeau.

— Vous êtes un vigoureux compagnon, Hercule, dit alors Harris, qui regardait le nègre comme si celui-ci eût été à vendre. Sur les marchés d’Afrique, vous auriez valu cher !

— Je vaux ce que je vaux, répondit Hercule en riant, et les acheteurs n’ont qu’à bien courir, s’ils veulent m’attraper ! »

Tout était convenu, et, pour hâter le départ, chacun se mit à la besogne. Il n’y avait, d’ailleurs, à se préoccuper du ravitaillement de la petite troupe que pour le voyage du littoral à l’hacienda, c’est-à-dire pendant une dizaine de jours de marche.

« Mais, avant de partir, monsieur Harris, dit Mrs. Weldon, avant d’accepter votre hospitalité, je vous prierai d’accepter la nôtre. Nous vous l’offrons de bon cœur !

— J’accepte, mistress Weldon, j’accepte avec empressement ! répondit gaiement Harris.

— Dans quelques minutes, notre déjeuner sera prêt.

— Bien, mistress Weldon. Je vais profiter de ces dix minutes pour aller reprendre mon cheval et l’amener ici. Il aura déjeuné, lui !

— Voulez-vous que je vous accompagne, monsieur ? demanda Dick Sand à l’Américain.

— Comme vous voudrez, mon jeune ami, répondit Harris. Venez ! Je vous ferai connaître le bas cours de cette rivière. »

Tous deux partirent. Pendant ce temps, Hercule fut envoyé à la recherche de l’entomologiste. Cousin Bénédict s’inquiétait bien, ma foi, de ce qui se passait autour de lui ! Il errait alors sur le sommet de la falaise, en quête d’un insecte « introuvable », qu’il ne trouvait pas d’ailleurs.

Hercule le ramena bon gré mal gré. Mrs. Weldon lui apprit que le départ était décidé, et que, pendant une dizaine de jours, il faudrait voyager à l’intérieur de la contrée.

Cousin Bénédict répondit qu’il était prêt à partir, et qu’il ne demandait pas mieux de traverser même l’Amérique tout entière, pourvu qu’on le laissât « collectionner » en route.

Mrs. Weldon s’occupa alors, avec l’aide de Nan, de préparer un repas réconfortant. Bonne précaution avant de se mettre en chemin.

Pendant ce temps, Harris, accompagné de Dick Sand, avait tourné le coude de la falaise. Tous deux suivirent la berge sur un espace de trois cents pas. Là, un cheval, attaché à un arbre, fit entendre de joyeux hennissements à l’approche de son maître.

C’était une bête vigoureuse, d’une espèce que Dick Sand ne put reconnaître. Encolure longue, reins courts et croupe allongée, épaules plates, chanfrein presque busqué, ce cheval offrait, cependant, les signes distinctifs de ces races auxquelles on attribue une origine arabe.

« Vous voyez, mon jeune ami, dit Harris, que c’est un vigoureux animal, et vous pouvez compter qu’il ne nous manquera pas en route. »

Harris détacha son cheval, le prit par la bride et redescendit la berge, en précédant Dick Sand. Celui-ci avait jeté un regard rapide tant sur la rivière que vers la forêt qui enserrait ses deux rives. Mais il ne vit rien de nature à l’inquiéter.

Toutefois, lorsqu’il eut rejoint l’Américain, il lui posa brusquement la question suivante, à laquelle celui-ci ne pouvait guère s’attendre :

« Monsieur Harris, demanda-t-il, vous n’avez pas rencontré cette nuit un Portugais nommé Negoro ?

— Negoro ? répondit Harris du ton d’un homme qui ne comprend pas ce qu’on veut dire. Qu’est-ce que ce Negoro ?

— C’était le cuisinier du bord, répondit Dick Sand, et il a disparu.

— Noyé peut-être ?… dit Harris.

— Non, non ! répondit Dick Sand. Hier soir, il était encore avec nous ; mais pendant la nuit, il nous a quittés et il a remonté probablement la berge de cette rivière. Aussi, je vous demandais si vous, qui êtes venu de ce côté, vous ne l’aviez pas rencontré ?

— Je n’ai rencontré personne, répliqua l’Américain, et si votre cuisinier s’est aventuré seul dans la forêt, il risque fort de s’égarer. Peut-être le rattraperons-nous en route ?

— Oui… peut-être ! » répondit Dick Sand.

Lorsque tous deux furent revenus à la grotte, le déjeuner était prêt. Il se composait, comme le souper de la veille, de conserves alimentaires, de « corn-beef » et de biscuit. Harris y fit honneur, en homme que la nature a doué d’un grand appétit.

« Allons, dit-il, je vois que nous ne mourrons pas de faim en route ! Je n’en dirai pas autant de ce pauvre diable de Portugais, dont notre jeune ami m’a parlé.

— Ah ! fit Mrs. Weldon, Dick Sand vous a dit que nous n’avions pas revu Negoro ?

— Oui, mistress Weldon, répondit le novice. Je désirais savoir si monsieur Harris ne l’avait pas rencontré.

— Non, répondit Harris. Laissons donc ce déserteur où il est, et occupons-nous du départ ! — Quand vous voudrez, mistress Weldon ! »

Chacun prit le ballot qui lui était destiné. Mrs. Weldon, aidée d’Hercule, se plaça sur le cheval, et l’ingrat petit Jack, son fusil en bandoulière, l’enfourcha sans même penser à remercier celui qui mettait à sa disposition cette excellente monture.

Jack, placé devant sa mère, lui dit alors qu’il saurait très bien conduire le « cheval du monsieur ».

On lui donna donc à tenir le bridon, et il ne douta pas qu’il fût le véritable chef de la caravane.