Un capitaine de quinze ans/I/16

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Hetzel (p. 150-162).

CHAPITRE XVI

en route


Ce ne fut pas sans une certaine appréhension, — rien ne paraissait devoir la justifier d’ailleurs, — que Dick Sand, trois cents pas après avoir remonté la berge de la rivière, pénétra sous l’épaisse forêt, dont ses compagnons et lui allaient, pendant dix jours, suivre les difficiles sentiers.

Au contraire, Mrs. Weldon avait toute confiance, elle, femme et mère, que les périls auraient pu doublement inquiéter.

Deux motifs très sérieux avaient contribué à la rassurer : d’abord, parce que cette région des pampas n’était très redoutable ni par les indigènes, ni par les animaux qu’elle renfermait ; ensuite, parce que, sous la direction d’Harris, d’un guide aussi sûr de lui que l’Américain paraissait l’être, on ne pouvait craindre de s’égarer.

Voici, autant qu’il était possible, l’ordre de marche qui devait être maintenu, pendant le voyage : Dick Sand et Harris, tous deux armés, l’un de son long fusil, l’autre d’un remington, se tenaient en tête de la petite troupe.

Venaient ensuite Bat et Austin, également armés chacun d’un fusil et d’un coutelas.

Derrière eux suivaient Mrs. Weldon et le petit Jack, à cheval ; puis, Nan et Tom.

À l’arrière, Actéon, armé du quatrième remington, et Hercule, une hache à la ceinture, fermaient la marche.

Dingo allait et venait, et, ainsi que le fit observer Dick Sand, toujours en chien inquiet qui chercherait une piste. Ses allures avaient visiblement changé depuis que le naufrage du Pilgrim l’avait jeté sur ce littoral. Il semblait agité, et presque incessamment il faisait-entendre un grognement sourd, plutôt lamentable que furieux. Cela fut reconnu de tous, bien que personne ne pût se l’expliquer.

Quant au cousin Bénédict, il avait été aussi impossible de lui assigner un ordre de marche qu’à Dingo. À moins d’être tenu en laisse, il ne l’aurait pas gardé. Sa boîte de fer-blanc passée en bandoulière, son filet à la main, sa grosse loupe suspendue à son cou, tantôt en arrière, tantôt en avant, il détalait dans les hautes herbes, guettant les orthoptères ou tout autre insecte en « ptère », au risque de se faire mordre par quelque serpent venimeux.

Dans la première heure, Mrs. Weldon, inquiète, le rappela vingt fois. Rien n’y fit.

« Cousin Bénédict, finit-elle par lui dire, je vous prie très sérieusement de ne pas vous éloigner, et je vous engage une dernière fois à tenir compte de ma recommandation.

— Cependant, cousine, répondit l’intraitable entomologiste, lorsque j’apercevrai un insecte…

— Quand vous apercevrez un insecte, reprit Mrs. Weldon, vous voudrez bien le laisser courir en paix, ou vous me mettrez dans la nécessité de vous faire enlever votre boîte !

Dick Sand pénétra sous l’épaisse forêt. (Page 150.)

— M’enlever ma boîte ! s’écria cousin Bénédict, comme s’il se fût agi de lui arracher les entrailles.

— Votre boîte et votre filet, ajouta impitoyablement Mrs. Weldon.

— Mon filet, cousine ! Et pourquoi pas mes lunettes ? Vous n’oseriez pas ! Non ! vous n’oseriez pas !

— Même vos lunettes, que j’oubliais ! Je vous remercie, cousin Bénédict, de m’avoir rappelé que j’avais ce moyen de vous rendre aveugle, et, par là, de vous forcer à être sage ! »

Cette triple menace eut pour effet de le faire tenir tranquille, ce cousin insoumis, pendant une heure environ. Puis, il recommença à s’éloigner, et, comme
Quelques-uns de ces ruisseaux, un peu larges… (Page 155.)

il en eût fait autant, même sans filet, sans boîte et sans lunettes, il fallut bien le laisser agir à sa guise. Mais Hercule se chargea de le surveiller spécialement, — ce qui était tout naturellement entré dans ses fonctions, — et il fut convenu qu’il agirait avec lui comme cousin Bénédict avec un insecte, c’est-à-dire qu’il l’attraperait, au besoin, et le rapporterait aussi délicatement que l’autre eût fait du plus rare des lépidoptères.

Cela réglé, on ne s’occupa plus de cousin Bénédict.

La petite troupe, on l’a vu, était bien armée et se gardait sévèrement.

Mais, ainsi que le répéta Harris, il n’y avait d’autre rencontre à redouter que celle des Indiens nomades, et encore n’en verrait-on pas probablement.

En tout cas, les dispositions prises suffiraient à les tenir en respect.

Les sentiers qui circulaient à travers l’épaisse forêt ne méritaient pas ce nom. C’étaient plutôt des passées d’animaux que des passées d’hommes. Elles ne permettaient d’avancer que difficilement. Aussi, en ne fixant qu’à cinq ou six milles la moyenne du parcours que ferait la petite troupe en douze heures de marche, Harris avait-il sagement calculé.

Le temps était fort beau, d’ailleurs. Le soleil montait vers le zénith, répandant à flots ses rayons presque perpendiculaires. En plaine, cette chaleur eût été insoutenable, Harris eut soin de le faire remarquer ; mais, sous cette impénétrable ramure, on la supportait facilement et impunément.

La plupart des arbres de cette forêt étaient inconnus, aussi bien de Mrs. Weldon que de ses compagnons, noirs ou blancs. Cependant, un expert eût observé qu’ils étaient plus remarquables par leur qualité que par leur taille. Ici, c’était le « bauhinia » ou bois de fer ; là, le « molompi », identique au ptérocarpe, bois solide et léger, propre à faire des pagaies ou des rames, et dont le tronc exsudait une résine abondante ; plus loin, des « fustets », très chargés de matière colorante, et des « gaïacs », mesurant jusqu’à douze pieds de diamètre, mais inférieurs en qualité aux gaïacs ordinaires.

Dick Sand, tout en marchant, demandait à Harris le nom de ces diverses essences.

« Vous n’êtes donc jamais venu sur le littoral de l’Amérique du Sud ? lui demanda Harris, avant de répondre à sa question.

— Jamais, répondit le novice, jamais, pendant mes voyages, je n’ai eu l’occasion de visiter ces côtes, et, à vrai dire, je ne crois pas que personne m’en ait parlé en connaisseur.

— Mais, au moins, avez-vous exploré les côtes de la Colombie, celles du Chili ou de la Patagonie ?

— Non, jamais.

— Mais mistress Weldon a peut-être visité cette partie du nouveau continent ? demanda Harris. Les Américaines ne craignent pas les voyages, et, sans doute…

— Non, monsieur Harris, répondit Mrs. Weldon. Les intérêts commerciaux de mon mari ne l’ont jamais appelé qu’en Nouvelle-Zélande, et je n’ai pas eu à l’accompagner autre part. Personne de nous ne connaît donc cette portion de la basse Bolivie.

— Eh bien, mistress Weldon, vous et vos compagnons, vous verrez un singulier pays, qui contraste étrangement avec les régions du Pérou, du Brésil ou de la République argentine. Sa flore et sa faune feraient l’étonnement d’un . Ah ! l’on peut dire que vous avez fait naufrage au bon endroit, et si l’on peut jamais remercier le hasard…

— Je veux croire que ce n’est point le hasard qui nous a conduits, monsieur Harris, mais Dieu.

— Dieu ! oui ! Dieu ! » répondit Harris, du ton d’un homme qui n’admet guère l’intervention providentielle dans les choses de ce monde.

Donc, puisque personne dans la petite troupe ne connaissait ni le pays, ni ses productions, Harris se fit un plaisir de nommer complaisamment les arbres les plus curieux de la forêt.

En vérité, il était fâcheux que, chez le cousin Bénédict, l’entomologiste ne fût pas doublé d’un botaniste ! S’il n’avait guère trouvé jusqu’ici d’insectes rares ou nouveaux, il eût fait de belles découvertes en botanique. Il y avait, à profusion, des végétaux de toutes tailles, dont l’existence n’avait pas encore pu être constatée dans les forêts tropicales du Nouveau-Monde. Cousin Bénédict aurait certainement attaché son nom à quelque fait de ce genre. Mais il n’aimait pas la botanique, il n’y connaissait rien. Il avait même, tout naturellement, les fleurs en aversion, sous prétexte que quelques-unes se permettent d’emprisonner les insectes dans leurs corolles et de les empoisonner de leurs sucs vénéneux.

La forêt devenait parfois marécageuse. On sentait sous le pied tout un réseau de filets liquides, que devaient alimenter les affluents de la petite rivière. Quelques-uns de ces ruisseaux, un peu larges, ne purent être traversés qu’en choisissant des endroits guéables.

Sur leurs rives croissaient des touffes de roseaux, auxquels Harris donna le nom de papyrus. Il ne se trompait pas, et ces plantes herbacées poussaient abondamment au bas des berges humides.

Puis, le marécage passé, le fourré d’arbres recouvrait à nouveau les étroites routes de la forêt.

Harris fit remarquer à Mrs. Weldon et à Dick Sand de très beaux ébéniers, plus gros que l’ébénier commun, qui fournissent un bois plus noir et plus dur que celui du commerce. Puis, c’étaient des manguiers, encore nombreux, bien qu’ils fussent assez éloignés de la mer. Une sorte de fourrure d’orseille leur montait jusqu’aux branches. Leur ombre épaisse, leurs fruits délicieux en faisaient de précieux arbres, et cependant, ainsi que le raconta Harris, pas un indigène n’eût osé en propager l’espèce. « Qui plante un manguier meurt ! » Tel est le superstitieux dicton du pays.

Pendant la seconde moitié de cette première journée de voyage, la petite troupe, après la halte de midi, commença à gravir un terrain légèrement incliné. Ce n’étaient pas encore les pentes de la chaîne du premier plan, mais une sorte de plateau ondulé qui raccordait la plaine à la montagne.

Là, les arbres, un peu moins serrés, quelquefois réunis par groupes, auraient rendu la marche plus facile, si le sol n’eût été envahi par des plantes herbacées. On se fût cru alors dans les jungles de l’Inde orientale. La végétation paraissait être moins luxuriante que dans la basse vallée de la petite rivière, mais elle était supérieure encore à celle des régions tempérées de l’Ancien ou du Nouveau-Monde. L’indigo y croissait à profusion, et, suivant Harris, cette légumineuse passait avec raison pour la plante la plus envahissante de la contrée. Un champ venait-il à être abandonné, ce parasite, aussi dédaigné que le chardon ou l’ortie, s’en emparait aussitôt.

Un arbre semblait manquer à cette forêt, qui aurait dû être très commun dans cette partie du nouveau continent. C’était l’arbre à caoutchouc. En effet, le « ficus prinoïdes », le « castilloa elastica », le « cecropia peltata », le « collophora utilis », le « cameraria latifolia », et surtout le « syphonia elastica », qui appartiennent à des familles différentes, abondent dans les provinces de l’Amérique méridionale. Et cependant, chose assez singulière, on n’en voyait pas un seul.

Or, Dick Sand avait précisément promis à son ami Jack de lui montrer des arbres à caoutchouc. Donc, grande déception pour le petit garçon, qui se figurait que les gourdes, les bébés parlants, les polichinelles articulés et les ballons élastiques poussaient tout naturellement sur ces arbres. Il se plaignit.

« Patience, mon petit bonhomme ! lui répondit Harris. Nous en trouverons, de ces caoutchoucs, et par centaines, aux environs de l’hacienda !

— Des beaux, bien élastiques ? demanda le petit Jack.

— Tout ce qu’il y a de plus élastique. — Tenez, en attendant, voulez-vous un bon fruit pour vous désaltérer ? »

Et, ce disant, Harris alla cueillir à un arbre quelques fruits qui semblaient être aussi savoureux que ceux du pêcher.

« Êtes-vous bien sûr, monsieur Harris, demanda Mrs. Weldon, que ce fruit ne peut faire de mal ?

— Mistress Weldon, je vais vous rassurer, répondit l’Américain, qui mordit à belles dents à l’un de ces fruits. C’est une mangue. »

Et le petit Jack, sans se faire prier davantage, suivit l’exemple d’Harris.

Il déclara que c’était très bon, « ces poires-là », et l’arbre fut aussitôt mis à contribution.

Ces manguiers appartenaient à l’espèce dont les fruits sont mûrs en mars et en avril, d’autres ne l’étant qu’en septembre, et, conséquemment, leurs mangues étaient à point.

« Oui ! c’est bon, bon, bon ! disait le petit Jack, la bouche pleine. Mais mon ami Dick m’a promis des caoutchoucs, si j’étais bien sage, et je veux des caoutchoucs !

— Tu en auras, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, puisque monsieur Harris te l’assure.

— Mais ce n’est pas tout, reprit Jack, mon ami Dick m’a encore promis autre chose !

— Qu’a donc promis l’ami Dick ? demanda Harris en souriant.

— Des oiseaux-mouches, monsieur.

— Et vous aurez aussi des oiseaux-mouches, mon petit bonhomme, mais plus loin… plus loin ! » répondit Harris.

Le fait est que le petit Jack avait le droit de réclamer quelques-uns de ces charmants colibris, car il se trouvait dans un pays où ils devaient abonder. Les Indiens, qui savent tresser artistement leurs plumes, ont prodigué les plus poétiques noms à ces bijoux de la gent volatile. Ils les appellent ou les « rayons » ou les « cheveux du soleil ». Ici, c’est le petit roi des fleurs ; là, « la fleur céleste qui vient dans son vol caresser la fleur terrestre ». C’est encore « le bouquet de pierreries, qui rayonne aux feux du jour ! » On peut même croire que leur imagination eût su fournir une nouvelle appellation poétique pour chacune des cent cinquante espèces qui constituent cette merveilleuse tribu des colibris.

Cependant, si nombreux que dussent être ces oiseaux-mouches dans les forêts de la Bolivie, le petit Jack dut se contenter encore de la promesse d’Harris. Suivant l’Américain, on était encore trop près de la côte, et les colibris n’aimaient pas ces déserts rapprochés de l’Océan. La présence de l’homme ne les effarouchait pas, et, à l’hacienda, on n’entendait, tout le jour, que leur cri de « tère-tère », et le bourdonnement de leurs ailes, semblable à celui d’un rouet.

« Ah ! que je voudrais y être ! » s’écriait le petit Jack.

Le plus sûr moyen d’y être, c’était de ne pas s’arrêter en chemin. Mrs. Weldon et ses compagnons ne prenaient donc que le temps absolument nécessaire au repos.

La forêt changeait déjà d’aspect. Entre les arbres moins pressés s’ouvraient çà et là de larges clairières. Le sol, perçant le tapis d’herbe, montrait alors son ossature de granit rose et de syène, pareil à des plaques de lapis-lazuli. Sur quelques hauteurs foisonnait la salsepareille, plante à tubercules charnus, qui formait un inextricable enchevêtrement. Mieux valait encore la forêt et ses étroites sentes.

Avant le coucher du soleil, la petite troupe se trouvait à huit milles environ de son point de départ. Ce parcours s’était fait sans incident, et même sans grande fatigue. Il est vrai, c’était la première journée de marche, et, sans doute, les étapes suivantes seraient plus rudes.

D’un commun accord, on décida de faire halte en cet endroit. Il s’agissait donc, non d’établir un véritable campement, mais d’organiser simplement la couchée. Un homme de garde, relevé de deux heures en deux heures, suffirait à veiller pendant la nuit, ni les indigènes, ni les fauves n’étant vraiment à redouter.

On ne trouva rien de mieux, pour abri, qu’un énorme manguier, dont les larges branches, très touffues, formaient une sorte de véranda naturelle. Au besoin, on eût pu nicher dans son feuillage.

Seulement, à l’arrivée de la petite troupe, un assourdissant concert s’éleva de la cime de l’arbre.

Le manguier servait de perchoir à une colonie de perroquets gris, bavards, querelleurs, féroces volatiles qui s’attaquent aux oiseaux vivants, et, à vouloir les juger d’après ceux de leurs congénères que l’Europe tient en cage, on se tromperait singulièrement.

Ces perroquets jacassaient avec un tel bruit, que Dick Sand songea à leur envoyer un coup de fusil, pour les obliger à se taire ou les mettre en fuite. Mais Harris l’en dissuada, sous le prétexte que, dans ces solitudes, mieux valait ne pas déceler sa présence par la détonation d’une arme à feu.

« Passons sans bruit, dit-il, et nous passerons sans danger. »

Le souper fut préparé aussitôt, sans même qu’on eût eu besoin de procéder à la cuisson des aliments. Il se composa de conserves et de biscuit. Un ruisselet, qui serpentait sous les herbes, fournit l’eau potable, qu’on ne but pas sans l’avoir relevée de quelques gouttes de rhum. Quant au dessert, le manguier était là, avec ses fruits succulents, que les perroquets ne laissèrent pas cueillir sans protester par leurs abominables cris.

À la fin du souper, l’obscurité commença à se faire. L’ombre monta lentement du sol à la cime des arbres, dont le feuillage se détacha bientôt comme une fine découpure sur le fond plus lumineux du ciel. Les premières étoiles semblaient être des fleurs éclatantes, qui scintillaient au bout des dernières branches. Le vent tombait avec la nuit et ne frémissait plus dans la ramure. Les perroquets eux-mêmes étaient devenus muets. La nature allait s’endormir et invitait tout être vivant à la suivre dans ce profond sommeil.

Les préparatifs de la couchée devaient être fort rudimentaires.

« N’allumons-nous pas un grand feu pour la nuit ? demanda Dick Sand à l’Américain.

À quoi bon ? répondit Harris. Les nuits ne sont heureusement pas froides, et cet énorme manguier préservera le sol de toute évaporation. Nous n’avons à craindre ni la fraîcheur, ni l’humidité. Je vous répète, mon jeune ami, ce que je vous ai dit tout à l’heure ! Passons incognito. Pas plus de feu que de coup de feu, si c’est possible.

— Je pense bien, dit alors Mrs. Weldon, que nous n’avons rien à craindre des Indiens, même de ces coureurs des bois, dont vous nous avez parlé, monsieur Harris. Mais n’y a-t-il pas d’autres coureurs, à quatre pattes, et que la vue d’un feu contribuerait à éloigner ?

— Mistress Weldon, répondit l’Américain, vous faites trop d’honneur aux fauves de ce pays ! En vérité ! Ils redoutent plus l’homme que celui-ci ne les redoute !

– Nous sommes dans un bois, dit Jack, et il y a toujours des bêtes dans les bois !

— Il y a bois et bois, mon petit bonhomme, comme il y a bêtes et bêtes ! répondit Harris en riant. Figurez-vous que vous êtes au milieu d’un grand parc. En vérité, ce n’est pas sans raison que les Indiens disent de ce pays : « Es como el Pariso ! » C’est comme un paradis terrestre !

— Il y a donc des serpents ? dit Jack.

— Non, mon Jack, répondit Mrs. Weldon, il n’y a pas de serpents, et tu peux dormir tranquille !

— Et des lions ? demanda Jack.

— Pas l’ombre de lions, mon petit bonhomme ! répondit Harris.

— Des tigres alors ?

— Demandez à votre maman, si elle a jamais entendu dire qu’il y eût des tigres sur ce continent.

— Jamais, répondit Mrs. Weldon.

— Bon ! fit cousin Bénédict, qui, par hasard, était à la conversation, s’il n’y a ni lions ni tigres dans le Nouveau-Monde, ce qui est parfaitement vrai, on y rencontre du moins des couguars et des jaguars.

— Est-ce méchant ? demanda le petit Jack.

— Peuh ! répondit Harris, un indigène ne craint guère d’attaquer ces animaux, et nous sommes en force. — Tenez ! Hercule serait assez vigoureux pour écraser deux jaguars à la fois, un de chaque main !

— Tu veilleras bien, Hercule, dit alors le petit Jack, et s’il vient une bête pour nous mordre…

Le souper fut préparé aussitôt. (Page 159.)

— C’est moi qui la mordrai, monsieur Jack ! répondit Hercule, en montrant sa bouche armée de dents superbes.

— Oui, vous veillerez, Hercule, dit le novice, mais vos compagnons et moi, nous vous relèverons tour à tour.

— Non, monsieur Dick, répondit Actéon. Hercule, Bat, Austin et moi, nous suffirons tous quatre à cette besogne. Il faut que vous reposiez pendant toute la nuit.

— Merci, Actéon, répondit Dick Sand, mais je dois…

— Non ! Laisse faire ces braves gens, mon cher Dick ! dit alors Mrs. Weldon.

À l’exception du géant qui veillait… (Page 162.)

— Moi aussi, je veillerai ! ajouta le petit Jack, dont les paupières se fermaient déjà.

— Oui, mon Jack, oui, tu veilleras ! lui répondit sa mère, qui ne voulait pas le contrarier.

— Mais, dit encore le petit garçon, s’il n’y a pas de lions, s’il n’y a pas de tigres dans la forêt, il y a des loups !

— Oh ! des loups pour rire ! répondit l’Américain. Ce ne sont pas même des loups, mais des sortes de renards, ou plutôt de ces chiens des bois que l’on appelle des « guaras ».

— Et ces guaras, ça mord ? demanda le petit Jack.

— Bah ! Dingo ne ferait qu’une bouchée de ces bêtes-là !

— N’importe, répondit Jack, dans un dernier bâillement, des guaras, ce sont des loups, puisqu’on les appelle des loups ! »

Et là-dessus, Jack s’endormit paisiblement dans les bras de Nan, qui était accotée au tronc du manguier. Mrs. Weldon, étendue près d’elle, donna un dernier baiser à son petit garçon, et ses yeux fatigués ne tardèrent pas à se fermer pour la nuit.

Quelques instants plus tard, Hercule ramenait au campement cousin Bénédict, qui venait de s’éloigner pour commencer une chasse aux pyrophores. Ce sont ces « cocuyos » ou mouches lumineuses, que les élégantes placent dans leur chevelure, comme autant de gemmes vivantes. Ces insectes, qui projettent une lumière vive et bleuâtre par deux taches situées à la base de leur corselet, sont très nombreux dans l’Amérique du Sud. Cousin Bénédict comptait donc en faire une bonne provision ; mais Hercule ne lui en laissa pas le temps, et, malgré ses récriminations, il le rapporta au lieu de halte. C’est que, quand Hercule avait une consigne, il l’exécutait militairement, — ce qui sauva sans doute de l’incarcération dans la boîte de fer-blanc de l’entomologiste une notable quantité de mouches lumineuses.

Quelques instants après, à l’exception du géant qui veillait, tous dormaient d’un profond sommeil.