Un capitaine de quinze ans/I/8

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Hetzel (p. 63-74).

CHAPITRE VIII

la jubarte


Le capitaine Hull, baleinier expérimenté, ne devait rien laisser au hasard. La capture d’une jubarte est chose difficile. Nulle précaution ne doit être négligée. Nulle ne le fut en cette circonstance.

Et tout d’abord, le capitaine Hull manœuvra de manière à accoster la baleine sous le vent, afin qu’aucun bruit ne pût lui déceler l’approche de l’embarcation.

Howik dirigea donc la baleinière suivant la courbe assez allongée que dessinait ce banc rougeâtre au milieu duquel flottait la jubarte. On devait ainsi la tourner.

Le maître d’équipage, préposé à cette manœuvre, était un marin de grand sang-froid, qui inspirait toute confiance au capitaine Hull. Il n’y avait à craindre de lui ni une hésitation, ni une distraction.

« Attention à gouverner, Howik, dit le capitaine Hull. Nous allons essayer de surprendre la jubarte. Ne nous démasquons que lorsque nous serons à portée de la harponner.

— C’est entendu, monsieur, répondit le maître d’équipage. Je vais suivre le contour de ces eaux rougeâtres, de manière à nous tenir toujours sous le vent.

— Bien ! dit le capitaine Hull. — Garçons, le moins de bruit possible en nageant. »

Les avirons, soigneusement garnis de paillets, manœuvraient à la muette.

L’embarcation, adroitement dirigée par le maître d’équipage, avait atteint le
« Je veillerai. » répondit simplement Hercule. (Page 63.)

large banc des crustacés. Les avirons de tribord s’enfonçaient encore dans l’eau verte et limpide, pendant que ceux de bâbord, soulevant le liquide rougeâtre, semblaient ruisseler de gouttelettes de sang.

« Le vin et l’eau ! dit l’un des matelots.

— Oui, répondit le capitaine Hull, mais de l’eau qu’on ne peut boire et du vin qu’on ne peut avaler ! — Allons, garçons, ne parlons plus, et souquons ferme ! »

La baleinière, dirigée par le maître d’équipage, glissait sans bruit à la surface de ces eaux à demi graisseuses, comme si elle eût flotté sur une couche d’huile.

La baleinière se tenait à une encâblure. (Page 66.)

La jubarte ne bougeait pas et ne semblait point avoir encore aperçu l’embarcation, qui décrivait un cercle autour d’elle.

Le capitaine Hull, en faisant ce circuit, s’éloignait nécessairement du Pilgrim, que la distance rapetissait peu à peu.

C’est toujours un effet bizarre que cette rapidité avec laquelle les objets diminuent en mer. Il semble qu’on les regarde bientôt par le gros bout d’une lunette. Cette illusion d’optique tient évidemment à ce que les points de comparaison manquent sur ces larges espaces. Il en était ainsi du Pilgrim, qui décroissait à vue d’œil et semblait beaucoup plus éloigné déjà qu’il ne l’était réellement.

Une demi-heure après l’avoir quitté, le capitaine Hull et ses compagnons se trouvaient exactement sous le vent de la baleine, de telle sorte que celle-ci occupait un point intermédiaire entre le bâtiment et l’embarcation.

Le moment était donc venu d’approcher en faisant le moins de bruit possible. Il n’était pas impossible qu’on pût accoster l’animal par le flanc et le harponner à bonne portée, avant que son attention eût été éveillée.

« Nagez moins vite, garçons, dit le capitaine Hull à voix basse.

— Il me semble, répondit Howik, que le goujon a senti quelque chose ! Il souffle moins violemment qu’il ne faisait tout à l’heure !

— Silence ! silence ! » répéta le capitaine Hull.

Cinq minutes plus tard, la baleinière se tenait à une encâblure de la jubarte[1].

Le maître d’équipage, debout à l’arrière, manœuvra de manière à se rapprocher du flanc gauche du mammifère, mais en évitant avec le plus grand soin de passer à portée de la formidable queue, dont un seul coup eût suffi à écraser l’embarcation.

À l’avant, le capitaine Hull, les jambes un peu écartées pour mieux assurer son aplomb, tenait l’engin avec lequel il allait porter le premier coup. On pouvait compter sur son adresse pour que ce harpon se fixât dans la masse épaisse qui émergeait des eaux.

Près du capitaine, dans une baille, était lovée la première des cinq lignes, solidement fixée au harpon, et à laquelle on rabouterait successivement les quatre autres, si la baleine plongeait à de grandes profondeurs.

« Y sommes-nous, garçons ? murmura le capitaine Hull.

— Oui, répondit Howik, en assurant solidement son aviron dans ses larges mains.

— Accoste ! accoste ! »

Le maître d’équipage obéit à l’ordre, et la baleinière vint ranger l’animal à moins de dix pieds.

Celui-ci ne se déplaçait plus, et semblait dormir. Les baleines que l’on surprend ainsi pendant leur sommeil offrent une prise plus facile, et il arrive souvent que le premier coup qui leur est porté les frappe mortellement.

« Cette immobilité est assez étonnante ! pensa le capitaine Hull. La coquine ne doit pas dormir, et pourtant !… Il y a là quelque chose ! »

C’était aussi la pensée du maître d’équipage, qui cherchait à voir le flanc opposé de l’animal.

Mais ce n’était plus l’instant de réfléchir, c’était celui d’attaquer.

Le capitaine Hull, tenant son harpon par le milieu de la tige, le balança plusieurs fois, afin de mieux assurer la justesse de son coup, pendant qu’il visait le flanc de la jubarte. Puis, il le projeta de toute la vigueur de son bras.

« Arrière, arrière ! » cria-t-il aussitôt.

Et les matelots, sciant avec ensemble, firent rapidement reculer la baleinière, dans l’intention de la mettre prudemment à l’abri des coups de queue du cétacé.

Mais, en ce moment, un cri du maître d’équipage fit comprendre pourquoi la baleine était depuis si longtemps et si extraordinairement immobile à la surface de la mer.

« Un baleineau ! » dit-il.

En effet, la jubarte, après avoir été frappée du harpon, s’était presque entièrement chavirée sur le flanc, découvrant ainsi un baleineau qu’elle était en train d’allaiter.

Cette circonstance, le capitaine Hull le savait bien, devait rendre beaucoup plus difficile la capture de la jubarte. La mère allait évidemment se défendre avec plus de fureur, tant pour elle-même que pour protéger son « petit », — si toutefois on peut appliquer cette épithète à un animal qui ne mesurait pas moins de vingt pieds.

Cependant, ainsi qu’on eût pu le craindre, la jubarte ne se précipita pas immédiatement sur l’embarcation, et il n’y eut pas lieu, afin de prendre la fuite, de couper brusquement la ligne qui la rattachait au harpon. Au contraire, et comme cela arrive la plupart du temps, la baleine, suivie du baleineau, plongea par une ligne très oblique d’abord ; puis, se relevant d’un bond énorme, elle commença à filer entre deux eaux avec une extrême rapidité.

Mais, avant qu’elle eût fait son premier plongeon, le capitaine Hull et le maître d’équipage, debout tous les deux, avaient eu le temps de la voir, et, par conséquent, de l’estimer à sa juste valeur.

Cette jubarte était, en réalité, un baleinoptère de la plus grande dimension. De la tête à la queue, elle mesurait au moins quatre-vingts pieds. Sa peau, d’un brun jaunâtre, était comme ocellée de nombreuses taches d’un brun plus foncé.

C’eût été vraiment dommage, après une attaque heureuse à son début, d’être dans la nécessité d’abandonner une si riche proie.

La poursuite, ou plutôt le remorquage, avait commencé. La baleinière, dont les avirons avaient été relevés, filait comme une flèche en roulant sur le dos des lames.

Howik la maintenait imperturbablement, malgré ses rapides et effrayantes oscillations.

Le capitaine Hull, l’oeil sur sa proie, ne cessait de faire entendre son éternel refrain :

« Veille bien, Howik, veille bien ! »

Et l’on pouvait être assuré que la vigilance du maître d’équipage ne serait pas mise un instant en défaut. Cependant, comme la baleinière ne fuyait pas à beaucoup près aussi vite que la baleine, la ligne du harpon se déroulait avec une telle vitesse, qu’il était à craindre qu’elle ne prît feu, en se frottant au bordage de la baleinière. Aussi, le capitaine Hull avait-il soin de la tenir mouillée, en remplissant d’eau la baille au fond de laquelle elle était lovée.

Toutefois, la jubarte ne semblait pas devoir s’arrêter dans sa fuite, ni vouloir la modérer. La seconde ligne fut donc amarrée au bout de la première, et elle ne tarda pas à être entraînée avec la même vitesse.

Au bout de cinq minutes, il fallut rabouter la troisième ligne, qui s’engagea sous les eaux.

La jubarte ne s’arrêtait pas. Le harpon n’avait évidemment pas pénétré dans quelque partie vitale de son corps. On pouvait même observer, à l’obliquité plus accusée de la ligne, que l’animal, au lieu de revenir à la surface, s’enfonçait dans des couches plus profondes.

« Diable ! s’écria le capitaine Hull, mais cette coquine-là nous mangera nos cinq lignes !

— Et nous entraînera à bonne distance du Pilgrim ! répondit le maître d’équipage.

— Il faudra bien, pourtant, qu’elle revienne respirer à la surface ! répondit le capitaine Hull. Ce n’est pas un poisson, et il lui faut sa provision d’air comme à un simple particulier !

— Elle aura retenu sa respiration pour mieux courir ! » dit en riant un des matelots.

En effet, la ligne se déroulait toujours avec une égale vitesse.

À la troisième ligne, il fut bientôt nécessaire de joindre la quatrième, et cela ne se fit pas sans inquiéter quelque peu les matelots touchant leur future part de prise.

« Diable ! diable ! murmurait le capitaine Hull, je n’ai jamais vu cela ! Satanée jubarte ! »

Enfin, la cinquième ligne dut être mise dehors, et déjà elle était à demi filée, lorsqu’elle sembla faiblir.

« Bon ! bon ! s’écria le capitaine Hull. La ligne est moins tendue ! La jubarte se fatigue ! »

En ce moment, le Pilgrim se trouvait à plus de cinq milles sous le vent de la baleinière.

Le capitaine Hull, hissant un pavillon au bout d’une gaffe, lui fit le signal de se rapprocher.

Et presque aussitôt, il put voir que Dick Sand, aidé de Tom et de ses compagnons, commençait à brasser les vergues, de manière à les orienter au plus près du vent.

Mais la brise était faible et mal établie. Elle ne venait que par bouffées de peu de durée. Très certainement, le Pilgrim aurait quelque peine à rejoindre la baleinière, si même il pouvait l’atteindre.

Cependant, ainsi qu’on l’avait prévu, la jubarte était revenue respirer à la surface de l’eau, avec le harpon toujours fixé dans son flanc. Elle restait à peu près immobile alors, semblant attendre son baleineau, que cette course furieuse avait dû distancer.

Le capitaine Hull fit forcer de rames afin de la rejoindre, et bientôt il n’en fut plus qu’à une faible distance.

Deux avirons furent relevés, et deux matelots s’armèrent, ainsi que l’avait fait le capitaine, de longues lances, destinées à frapper l’animal.

Howik manœuvra habilement alors, et se tint prêt à faire évoluer rapidement l’embarcation, pour le cas où la baleine reviendrait brusquement sur elle.

« Attention ! cria le capitaine Hull. Pas de coups perdus ! Visez bien, garçons ! Y sommes-nous, Howik ?

— Je suis paré, monsieur, répondit le maître d’équipage, mais une chose me tracasse ! C’est que la bête, après avoir fui si rapidement, est bien tranquille à cette heure !

— En effet, Howik, cela me paraît suspect.

— Défions-nous !

— Oui, mais allons de l’avant. »

Le capitaine Hull s’animait de plus en plus.

L’embarcation se rapprocha encore. La jubarte ne faisait que tourner sur place. Son baleineau n’était plus auprès d’elle, et peut-être cherchait-elle à le retrouver.

Soudain, elle fit un mouvement de queue, qui l’éloigna d’une trentaine de pieds.

Allait-elle donc fuir encore, et faudrait-il reprendre cette interminable poursuite à la surface des eaux ?

« Attention ! cria le capitaine Hull. La bête va prendre son élan et se précipiter sur nous ! Gouverne, Howik, gouverne ! »

La jubarte, en effet, avait évolué de manière à se présenter de front à la baleinière. Puis, battant violemment la mer de ses énormes nageoires, elle fondit en avant.

Le maître d’équipage, qui s’attendait à ce coup direct, évolua de telle façon que la jubarte passa le long de l’embarcation, mais sans l’atteindre.

Le capitaine Hull et les deux matelots lui portèrent trois vigoureux coups de lance au passage, en cherchant à frapper quelque organe essentiel.

La jubarte s’arrêta, et, rejetant à une grande hauteur deux colonnes d’eau mêlée de sang, elle revint de nouveau sur l’embarcation, bondissant pour ainsi dire, effrayante à voir.

Il fallait que ces marins fussent des pêcheurs déterminés pour ne pas perdre la tête en cette occasion.

Howik évita encore adroitement l’attaque de la jubarte, en lançant l’embarcation de côté.

Trois nouveaux coups, portés à propos, firent encore trois nouvelles blessures à l’animal. Mais, en passant, il frappa si rudement l’eau de sa formidable queue, qu’une lame énorme s’éleva, comme si la mer se fût démontée subitement.

La baleinière faillit chavirer, et, l’eau embarquant par-dessus le bord, elle se remplit à demi.

« Le seau, le seau ! » cria le capitaine Hull.

Les deux matelots, abandonnant leurs avirons, se mirent à vider rapidement la baleinière, pendant que le capitaine coupait la ligne, devenue maintenant inutile.

Non ! l’animal, rendu furieux par la douleur, ne songeait plus à fuir. À son tour, il attaquait, et son agonie menaçait d’être terrible.

Une troisième fois, il se retourna « cap pour cap », eût dit un marin, et il se précipita de nouveau sur l’embarcation. Mais la baleinière, à demi pleine d’eau, ne pouvait plus manœuvrer avec la même facilité. Dans ces conditions, comment éviterait-elle le choc qui la menaçait ? Si elle ne gouvernait plus, à plus forte raison ne pouvait-elle fuir.

Et d’ailleurs, si vite qu’eût été poussée cette embarcation, la rapide jubarte l’aurait toujours rejointe en quelques bonds. Il n’y avait plus maintenant à attaquer, il y avait à se défendre.

Le capitaine Hull ne s’y méprit point.

La troisième attaque de l’animal ne put être entièrement parée. En passant, il frôla la baleinière de son énorme nageoire dorsale, mais avec tant de force, qu’Howik fut renversé de son banc.

Les trois lances, malheureusement déviées par l’oscillation, manquèrent cette fois leur but.

« Howik ! Howik ! cria le capitaine Hull, qui avait eu lui-même peine à se retenir.

— Présent ! » répondit le maître d’équipage en se relevant.

Mais il s’aperçut alors que, dans sa chute, son aviron de queue s’était cassé par le milieu.

« Un autre aviron ! dit le capitaine Hull.

— C’est fait », répondit Howik. À ce moment, un bouillonnement se produisit sous les eaux, à quelques toises seulement de l’embarcation.

Le baleineau venait de reparaître. La jubarte le vit, et elle se précipita vers lui.

Cette circonstance ne pouvait que donner à la lutte un caractère plus terrible. La jubarte allait se battre pour deux.

Le capitaine Hull regarda du côté du Pilgrim. Sa main agita frénétiquement la gaffe qui portait le pavillon.

Que pouvait faire Dick Sand qui n’eût été déjà fait au premier signal du capitaine ? Les voiles du Pilgrim étaient orientées et le vent commençait à les enfler. Malheureusement, le brick-goélette ne possédait pas une hélice dont on pût accroître l’action pour marcher plus vite. Lancer une des embarcations à la mer et courir au secours du capitaine avec l’aide des noirs, c’eût été une perte de temps considérable, et, d’ailleurs, le novice avait ordre de ne pas quitter le bord, quoi qu’il arrivât. Cependant, il fit descendre de ses portemanteaux le canot d’arrière qu’il traîna à la remorque, afin que le capitaine et ses compagnons pussent s’y réfugier, si besoin était.

En ce moment, la jubarte, couvrant le baleineau de son corps, était revenue
La baleinière faillit chavirer. (Page 70.)

à la charge. Cette fois, elle évolua de manière à atteindre directement l’embarcation.

« Attention, Howik ! » cria une dernière fois le capitaine Hull.

Mais le maître d’équipage était pour ainsi dire désarmé. Au lieu d’un levier dont la longueur faisait la force, il ne tenait plus à la main qu’un aviron relativement court.

Il essaya de virer de bord.

Ce fut impossible.

Les matelots comprirent qu’ils étaient perdus. Tous se levèrent, poussant un cri terrible, qui fut peut-être entendu du Pilgrim !

Elle battit formidablement les eaux troublées. (Page 71.)

Un terrible coup de queue du monstre venait de frapper la baleinière par-dessous.

L’embarcation, projetée dans l’air avec une violence irrésistible, retomba brisée en trois morceaux au milieu des lames furieusement entrechoquées par les bonds de la baleine.

Les infortunés matelots, quoique grièvement blessés, auraient peut-être eu la force de se maintenir encore, soit en nageant, soit en s’accrochant à quelque débris flottant.

C’est même ce que fit le capitaine Hull, que l’on vit un instant hisser le maître d’équipage sur une épave…

Mais la jubarte, au dernier degré de la fureur, se retourna, bondit, peut-être, dans les derniers soubresauts d’une agonie terrible, et, de sa queue, elle battit formidablement les eaux troublées dans lesquelles ces malheureux nageaient encore !

Pendant quelques minutes, on ne vit plus qu’une trombe liquide s’éparpillant en gerbes de tous côtés.

Un quart d’heure après, lorsque Dick Sand, qui, suivi des noirs, s’était précipité dans le canot, eut atteint le théâtre de la catastrophe, tout être vivant avait disparu. Il ne restait plus que quelques débris de la baleinière à la surface des eaux rouges de sang.


  1. Une encâblure, mesure spéciale à la marine, comprend une longueur de cent vingt brasses, c’est-à-dire deux cents mètres.