Un capitaine de quinze ans/II/11

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Hetzel (p. 285-293).

CHAPITRE XI

un punch offert au roi de kazonndé.


Il était quatre heures du soir, lorsqu’un grand fracas de tambours, de cymbales et autres instruments d’origine africaine retentit à l’extrémité de la rue principale. L’animation redoublait alors à tous les coins du marché. Une demi-journée de cris, de luttes, n’avait ni éteint la voix, ni brisé bras et jambes à ces négociants endiablés. Bon nombre d’esclaves restaient encore à vendre ; les traitants se disputaient les lots avec une ardeur dont la Bourse de Londres n’eût donné qu’une imparfaite idée, même un jour de grande hausse.

Mais, au discordant concert qui éclata soudain, les transactions furent suspendues, et les crieurs purent reprendre haleine.

Le roi de Kazonndé, Moini Loungga, venait honorer de sa visite le grand lakoni. Une suite assez nombreuse de femmes, de « fonctionnaires », de soldats et d’esclaves l’accompagnaient. Alvez et d’autres traitants se portèrent à sa rencontre et exagérèrent naturellement les hommages auxquels tenait particulièrement cet abruti couronné.

Moini Loungga, apporté dans un vieux palanquin, en descendit, non sans l’aide d’une dizaine de bras, au milieu de la grande place.

Ce roi avait cinquante ans, mais on lui en eût donné quatre-vingts. Qu’on se figure un vieux singe arrivé au terme de l’extrême vieillesse. Sur sa tête, une sorte de tiare, ornée de griffes de léopard teintes en rouge, et agrémentée de touffes de poils blanchâtres ; c’était la couronne des souverains de Kazonndé. À sa ceinture pendaient deux jupes en cuir de coudou, brodé de perles, et plus raccorni que le tablier d’un forgeron. Sur sa poitrine, des tatouages multiples, qui témoignaient de l’antique noblesse du roi, et, à l’en croire, la généalogie des Moini Loungga se perdait dans la nuit des temps. Aux chevilles, aux poignets, aux bras de Sa Majesté s’enroulaient des bracelets de cuivre, incrustés de sofis, et ses pieds étaient chaussés d’une paire de bottes de domestique, à retroussis jaunes, dont Alvez lui avait fait don quelque vingt années auparavant. Que l’on ajoute à la main gauche du roi une grande canne à pomme argentée, à sa main droite un chasse-mouche à poignée enchâssée de perles, au-dessus de sa tête l’un de ces vieux parapluies rapiécés qui semblent avoir été taillés dans la culotte d’Arlequin, enfin à son cou et sur son nez de monarque la loupe et la paire de lunettes qui avaient fait tant défaut au cousin Bénédict et qui avaient été volées dans la poche de Bat, et on aura le portrait ressemblant de cette Majesté nègre, qui faisait trembler le pays dans un périmètre de cent milles.

Moini Loungga, par cela même qu’il occupait un trône, prétendait avoir une origine céleste, et ceux de ses sujets qui en auraient douté, il les eût envoyés s’en assurer dans l’autre monde. Il disait n’être astreint à aucun des besoins terrestres, étant d’essence divine. S’il mangeait, c’est qu’il le voulait bien ; s’il buvait, c’est que cela lui faisait plaisir. Il était impossible, d’ailleurs, de boire davantage. Ses ministres, ses fonctionnaires, d’incurables ivrognes, eussent passé auprès de lui pour des gens sobres. C’était une Majesté alcoolisée au dernier chef et incessamment imbibée de bière forte, de pombé et surtout d’un certain trois-six, dont Alvez la fournissait à profusion.

Ce Moini Loungga comptait dans son harem des épouses de tout âge et de tout ordre. La plupart l’accompagnaient pendant cette visite au lakoni. Moina, la première en date, celle qu’on appelait la reine, était une mégère de quarante ans, de sang royal, comme ses collègues. Elle portait une sorte de tartan à vives couleurs, une jupe d’herbe, brodée de perles, des colliers partout où l’on peut en mettre, une chevelure étagée, qui faisait un énorme cadre à sa petite tête, enfin, un monstre. D’autres épouses, qui étaient ou les cousines ou les sœurs du roi, moins richement vêtues, mais plus jeunes, marchaient derrière elle, prêtes à remplir, sur un signe du maître, leur emploi de meubles humains. Ces malheureuses ne sont vraiment pas autre chose. Le roi veut-il s’asseoir, deux de ces femmes se courbent sur le sol et lui servent de sièges, pendant que ses pieds reposent sur d’autres corps de femmes, comme sur un tapis d’ébène !

À la suite de Moini Loungga venaient encore ses fonctionnaires, ses capitaines et ses magiciens. Ce que l’on remarquait tout d’abord, c’est qu’à ces sauvages, qui titubaient comme leur maître, il manquait une partie quelconque du corps, à l’un l’oreille, à l’autre un œil, à celui-ci le nez, à celui-là la main. Pas un n’était au complet. Cela tient à ce qu’on n’applique que deux sortes de châtiments à Kazonndé, la mutilation ou la mort, le tout au caprice du roi. Pour la moindre faute une amputation quelconque, et les plus punis sont ceux qu’on essorille, puisqu’ils ne peuvent plus porter d’anneaux aux oreilles !

Les capitaines des « kilolos », gouverneurs de districts, héréditaires ou nommés pour quatre ans, étaient coiffés de bonnets de peau de zèbre, et avaient pour tout uniforme des gilets rouges. Leur main brandissait de longues cannes de rotang, enduites à un bout de drogues magiques.

Quant aux soldats, ils avaient pour armes offensives et défensives des arcs dont le bois, enroulé de la corde de rechange, était orné de franges, des couteaux affilés en langues de serpents, des lances larges et longues, des boucliers en bois de palmier, décorés d’arabesques. Pour ce qui est de l’uniforme proprement dit, il ne coûtait absolument rien au trésor de Sa Majesté.

Enfin, le cortège du roi comprenait en dernier lieu les magiciens de la cour et les instrumentistes.

Les sorciers, les « mganngas » sont les médecins du pays. Ces sauvages ajoutent une foi absolue aux services divinatoires, aux incantations, aux fétiches, figures d’argile tachetées de blanc et de rouge, représentant des animaux fantastiques ou des figures d’hommes et de femmes taillées en plein bois. Du reste, ces magiciens n’étaient pas moins mutilés que les autres courtisans, et sans doute le monarque les payait ainsi des cures qui ne réussissaient pas.

Les instrumentistes, hommes ou femmes, faisaient crier d’aigres crécelles, résonner de bruyants tambours, ou frémir sous des baguettes terminées par une boule en caoutchouc des « marimebas », sortes de tympanons formés de deux rangées de gourdes de dimensions variées, — le tout très assourdissant pour quiconque ne possède pas une paire d’oreilles africaines. Au-dessus de cette foule qui composait le cortège royal se balançaient quelques drapeaux et fanions, puis, au haut des piques, les quelques crânes blanchis des chefs rivaux que Moini Loungga avait vaincus.

Lorsque le roi eut quitté son palanquin, des acclamations éclatèrent de toutes parts. Les soldats des caravanes déchargèrent leurs vieux fusils, dont les molles détonations ne dominaient guère les vociférations de la foule. Les havildars, après s’être frottés leur noir museau d’une poudre de cinabre qu’ils portaient dans un sac, se prosternèrent. Puis Alvez, s’avançant à son tour, remit au roi
Puis Alvez, s’avançant à son tour. (Page 287.)

une provision de tabac frais, — « l’herbe apaisante », comme on l’appelle dans le pays. Et il avait grand besoin d’être apaisé, Moini Loungga, car il était, on ne sait pourquoi, de fort méchante humeur.

En même temps qu’Alvez, Coïmbra, Ibn Hamis et les traitants arabes ou métis vinrent faire leur cour au puissant souverain du Kazonndé. « Marhaba », disaient les Arabes, ce qui est le mot de bienvenue dans leur langue de l’Afrique centrale ; d’autres battaient des mains et se courbaient jusqu’au sol ; quelques-uns se barbouillaient de vase et prodiguaient à cette hideuse Majesté des marques de la dernière servilité.

Moini Loungga regardait à peine tout ce monde et marchait en écartant les
Le roi avait pris feu comme une bombonne de pétrole. (Page 292.)

jambes, comme si le sol eût eu des mouvements de roulis et de tangage. Il se promena ainsi, ou plutôt il roula au milieu des lots d’esclaves, et si les traitants avaient à craindre qu’il n’eût fantaisie de s’adjuger quelques-uns des prisonniers, ceux-ci ne redoutaient pas moins de tomber au pouvoir d’une pareille brute.

Negoro n’avait pas un instant quitté Alvez, et, en sa compagnie, il présentait ses hommages au roi. Tous deux causaient en langage indigène, si toutefois ce mot « causer » peut se dire d’une conversation à laquelle Moini Loungga ne prenait part que par des monosyllabes, qui trouvaient à peine passage entre ses lèvres avinées. Et encore ne demandait-il à son ami Alvez que de renouveler sa provision d’eau-de-vie, que d’importantes libations venaient d’épuiser.

« Le roi Loungga est le bienvenu au marché de Kazonndé ! disait le traitant.

— J’ai soif, répondait le monarque.

— Il aura sa part dans les affaires du grand lakoni, ajoutait Alvez.

À boire, répliquait Moini Loungga.

— Mon ami Negoro est heureux de revoir le roi de Kazonndé après une si longue absence.

À boire ! répétait l’ivrogne, dont toute la personne dégageait une révoltante odeur d’alcool.

— Eh bien, du pombé, de l’hydromel ! s’écria Antonio-José Alvez, en homme qui savait bien où Moini Loungga voulait en venir.

— Non !… non !… répondit le roi… L’eau-de-vie de mon ami Alvez, et je lui donnerai pour chaque goutte de son eau de feu…

— Une goutte de sang d’un blanc ! s’écria Negoro, après avoir fait à Alvez un signe que celui-ci comprit et approuva.

— Un blanc ! mettre un blanc à mort ! répliqua Moini Loungga, dont les féroces instincts se réveillèrent à la proposition du Portugais.

— Un agent d’Alvez a été tué par ce blanc, reprit Negoro.

— Oui… mon agent Harris, répondit le traitant, et il faut que sa mort soit vengée !

— Qu’on envoie ce blanc au roi Massongo, dans le Haut-Zaïre, chez les Assouas ! Ils le couperont en morceaux, ils le mangeront vivant ! Eux n’ont pas oublié le goût de la chair humaine ! » s’écria Moini Loungga.

C’était, en effet, le roi d’une tribu d’anthropophages, ce Massongo, et il n’est que trop vrai que, dans certaines provinces de l’Afrique centrale, le cannibalisme est encore ouvertement pratiqué. Livingstone l’avoue dans ses notes de voyage. Sur les bords du Loualâba, les Manyemas mangent non seulement les hommes tués dans les guerres, mais ils achètent des esclaves pour les dévorer, disant « que la chair humaine est légèrement salée et n’exige que peu d’assaisonnement ! » Ces cannibales, Cameron les a retrouvés chez Moéné Bougga, où l’on ne se repaît des cadavres qu’après les avoir fait macérer pendant plusieurs jours dans une eau courante. Stanley a également rencontré chez les habitants de l’Oukousou ces coutumes d’anthropophagie, évidemment très-répandues parmi les tribus du centre.

Mais, si cruel que fût le genre de mort proposé par le roi pour Dick Sand, il ne pouvait convenir à Negoro, qui ne se souciait pas de se déposséder de sa victime.

« C’est ici, dit-il, que le blanc a tué notre camarade Harris.

— C’est ici qu’il doit mourir ! ajouta Alvez.

— Où tu voudras, Alvez, répondit Moini Loungga. Mais goutte d’eau de feu pour goutte de sang !

— Oui, répondit le traitant, de l’eau de feu, et tu verras aujourd’hui qu’elle mérite bien ce nom ! Nous la ferons flamber, cette eau ! José-Antonio Alvez offrira un punch au roi Moini Loungga !… »

L’ivrogne frappa dans les mains de son ami Alvez. Il ne se tenait pas de joie. Ses femmes, ses courtisans partageaient son délire. Ils n’avaient jamais vu flamber l’eau-de-vie, et, sans doute, ils comptaient la boire toute flambante. Puis, avec la soif de l’alcool, la soif du sang, si impérieuse chez ces sauvages, serait satisfaite aussi.

Pauvre Dick Sand ! quel horrible supplice l’attendait ! Quand on pense aux effets terribles ou grotesques de l’ivresse dans les pays civilisés, on comprend jusqu’où elle peut pousser des êtres barbares.

On croira volontiers que la pensée de torturer un blanc ne pouvait déplaire ni à aucun des indigènes, ni à Antonio-José Alvez, nègre comme eux, ni à Coïmbra, métis de sang noir, ni à Negoro enfin, animé d’une haine farouche contre les gens de sa couleur.

Le soir était venu, un soir sans crépuscule, qui allait faire presque immédiatement succéder le jour à la nuit, heure propice au flamboiement de l’alcool.

C’était une triomphante idée, vraiment, qu’avait eue Alvez d’offrir un punch à cette Majesté nègre, et de lui faire aimer l’eau-de-vie sous une forme nouvelle. Moini Loungga commençait à trouver que l’eau de feu ne justifiait pas suffisamment son nom. Peut-être, flambante et brûlante, chatouillerait-elle plus agréablement les papilles insensibilisées de sa langue !

Le programme de la soirée comprenait donc un punch d’abord, un supplice ensuite.

Dick Sand, étroitement enfermé dans son obscure prison, n’en devait sortir que pour aller à la mort. Les autres esclaves, vendus ou non, avaient été réintégrés dans les baracons. Il ne restait plus sur la tchitoka que les traitants, les havildars, les soldats prêts à prendre leur part du punch, si le roi et sa cour leur en laissaient.

José-Antonio Alvez, conseillé par Negoro, fit bien les choses.

On apporta une vaste bassine de cuivre pouvant contenir au moins deux cents pintes, et qui fut placée au milieu de la grande place. Des barils renfermant un alcool de qualité inférieure, mais très rectifié, furent versés dans la bassine. On n’épargna ni la cannelle, ni les piments, ni aucun des ingrédients qui pouvaient encore relever ce punch de sauvages !

Tous avaient fait cercle autour du roi. Moini Loungga s’avança en titubant vers la bassine. On eût dit que cette cuve d’eau-de-vie le fascinait et qu’il allait s’y précipiter.

Alvez le retint généreusement, et lui mit dans la main une mèche allumée.

« Feu ! » cria-t-il avec une sournoise grimace de satisfaction.

« Feu ! » répondit Moini Loungga, en fouettant le liquide du bout de la mèche.

Quelle flambée, et quel effet, lorsque les flammes bleuâtres voltigèrent à la surface de la bassine ! Alvez, sans doute pour rendre cet alcool plus âcre encore, l’avait mélangé de quelques poignées de sel marin. Les faces des assistants revêtirent alors cette lividité spectrale que l’imagination prête aux fantômes. Ces nègres, ivres d’avance, se mirent à crier, à gesticuler, et se prenant par la main, formèrent une immense ronde autour du roi de Kazonndé.

Alvez, muni d’une énorme louche de métal, remuait le liquide, qui jetait de larges éclats blafards sur ces singes en délire.

Moini Loungga s’avança. Il saisit la louche des mains du traitant, la plongea dans la bassine, puis, la retirant pleine de punch en flammes, il l’approcha de ses lèvres.

Quel cri poussa alors le roi de Kazonndé !

Un fait de combustion spontanée venait de se produire. Le roi avait pris feu comme une bonbonne de pétrole. Ce feu développait peu de chaleur, mais il n’en dévorait pas moins.

À ce spectacle, la danse des indigènes s’était subitement arrêtée.

Un ministre de Moini Loungga se précipita sur son souverain pour l’éteindre ; mais, non moins alcoolisé que son maître, il prit feu à son tour.

À ce compte, la cour de Moini Loungga était en péril de brûler tout entière !

Alvez et Negoro ne savaient comment porter secours à Sa Majesté. Les femmes épouvantées avaient pris la fuite. Quant à Coïmbra, il détala rapidement, connaissant bien sa nature inflammable.

Le roi et le ministre, qui étaient tombés sur le sol, se tordaient en proie à d’affreuses souffrances.

Dans les corps si profondément alcoolisés, la combustion ne produit qu’une flamme légère et bleuâtre que l’eau ne saurait éteindre. Même étouffée à l’extérieur, elle continuerait encore à brûler intérieurement. Quand les liqueurs ont pénétré tous les tissus, il n’existe aucun moyen d’arrêter la combustion.

Quelques instants après, Moini Loungga et son fonctionnaire avaient succombé, mais ils brûlaient encore. Bientôt, à la place où ils étaient tombés, on ne trouvait plus que quelques charbons légers, un ou deux morceaux de colonne vertébrale, des doigts, des orteils que le feu ne consume pas dans les cas de combustion spontanée, mais qu’il recouvre d’une suie infecte et pénétrante. C’était tout ce qui restait du roi de Kazonndé et de son ministre.