Un capitaine de quinze ans/II/12

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Hetzel (p. 293-302).

CHAPITRE XII

un enterrement royal.


Le lendemain, 29 mai, la ville de Kazonndé présentait un aspect inaccoutumé. Les indigènes, terrifiés, se tenaient enfermés dans leurs huttes. Ils n’avaient jamais vu ni un roi qui se disait d’essence divine, ni un simple ministre mourir de cette horrible mort. Ils n’étaient pas sans avoir brûlé déjà quelques-uns de leurs semblables, et les plus vieux ne pouvaient oublier certains préparatifs culinaires relatifs au cannibalisme. Ils savaient donc combien l’incinération d’un corps humain s’opère difficilement, et voilà que leur roi et son ministre avaient brûlé comme tout seuls ! Cela leur paraissait et devait, en effet, leur paraître inexplicable !

José-Antonio Alvez se tenait coi dans sa maison. Il pouvait craindre qu’on ne le rendît responsable de l’accident. Negoro lui avait fait comprendre ce qui s’était passé, en l’avertissant de prendre garde à lui-même. Mettre la mort de Moini Loungga à son compte, eût été une mauvaise affaire dont il ne se fût peut-être pas tiré sans dommage.

Mais Negoro eut une bonne idée. Par ses soins, Alvez fit répandre le bruit que cette mort du souverain de Kazonndé était surnaturelle, que le grand Manitou ne la réservait qu’à ses élus, et les indigènes, si enclins à la superstition, ne répugnèrent point à accepter cette bourde. Le feu qui sortait des corps du roi et de son ministre devint un feu sacré. Il n’y avait plus qu’à honorer Moini Loungga par des funérailles dignes d’un homme élevé au rang des dieux.

Ces funérailles, avec tout le cérémonial qu’elles comportent chez les peuplades africaines, c’était l’occasion offerte à Negoro d’y faire jouer un rôle à Dick Sand. Ce qu’allait coûter de sang cette mort du roi Moini Loungga, on le croirait difficilement, si les voyageurs de l’Afrique centrale, le lieutenant Cameron, entre autres, n’avaient relaté des faits qui ne peuvent être mis en doute.

L’héritière naturelle du roi de Kazonndé était la reine Moina. En procédant sans retard aux cérémonies funèbres, elle faisait acte d’autorité souveraine, et pouvait ainsi distancer les compétiteurs, entre autres ce roi de l’Oukousou, qui tendait à empiéter sur les droits des souverains du Kazonndé. En outre, Moina, par cela même qu’elle devenait reine, évitait le sort cruel réservé aux autres épouses du défunt, et, en même temps, elle se débarrassait des plus jeunes dont elle, première en date, avait nécessairement eu à se plaindre. Ce résultat convenait particulièrement au tempérament féroce de cette mégère. Elle fit donc annoncer, à son de cornes de coudou et de marimebas, que les funérailles du roi défunt s’accompliraient le lendemain soir avec tout le cérémonial d’usage.

Aucune protestation ne fut faite, ni à la cour, ni dans la plèbe indigène. Alvez et les autres traitants n’avaient rien à craindre de l’avènement de cette reine Moina. Avec quelques présents, quelques flatteries, ils la soumettraient aisément à leur influence. Donc, l’héritage royal se transmit sans difficultés. Il n’y eut de terreur qu’au harem, et non sans raison.

Les travaux préparatoires des funérailles furent commencés le jour même. À l’extrémité de la grande rue de Kazonndé, coulait un ruisseau profond et torrentueux, affluent du Coango. Ce ruisseau, il s’agissait de le détourner, afin de mettre son lit à sec ; c’est dans ce lit que devait être creusée la fosse royale ; après l’ensevelissement, le ruisseau serait rendu à son cours naturel.

Les indigènes s’employèrent activement à construire un barrage qui obligeât le ruisseau à se frayer un lit provisoire à travers la plaine de Kazonndé. Au dernier tableau de la cérémonie funèbre, ce barrage serait rompu, et le torrent reprendrait son ancien lit.

Negoro destinait Dick Sand à compléter le nombre des victimes qui devaient être sacrifiées sur la tombe du roi. Il avait été témoin de l’irrésistible mouvement de colère du jeune novice, lorsque Harris lui avait appris la mort de Mrs. Weldon et du petit Jack. Negoro, lâche coquin, ne se fût pas exposé à subir le même sort que son complice. Mais maintenant, en face d’un prisonnier solidement attaché des pieds et des mains, il supposa qu’il n’avait rien à craindre, et il résolut de lui rendre visite. Negoro était un de ces misérables auxquels il ne suffit pas de torturer leurs victimes ; il faut encore qu’ils jouissent de leurs souffrances.

Il se rendit donc, vers le milieu de la journée, au baracon où Dick Sand était gardé à vue par un havildar ; là, étroitement garrotté, gisait le jeune novice, presque entièrement privé de nourriture depuis vingt-quatre heures, affaibli par les misères passées, torturé par ces liens qui entraient dans ses chairs, pouvant à peine se retourner, attendant la mort, si cruelle qu’elle dût être, comme un terme à tant de maux.

Cependant, à la vue de Negoro, tout son être frémit. Il fit un effort instinctif pour briser les liens qui l’empêchaient de se jeter sur ce misérable et d’en avoir raison. Mais Hercule lui-même ne fût pas parvenu à les rompre. Il comprit que c’était un autre genre de lutte qui allait s’engager entre eux deux, et s’armant de calme, Dick Sand se borna à regarder Negoro bien en face, décidé à ne pas lui faire l’honneur d’une réponse, quoi qu’il pût dire.

« J’ai cru de mon devoir, lui dit Negoro pour débuter, de venir saluer une dernière fois mon jeune capitaine et de lui faire savoir combien je regrette pour lui qu’il ne commande plus ici comme il commandait à bord du Pilgrim. »

Et voyant que Dick Sand ne répondait pas :

« Eh quoi, capitaine, est-ce que vous ne reconnaissez pas votre ancien cuisinier ? Il vient cependant prendre vos ordres et vous demander ce qu’il devra vous servir à votre déjeuner. »

En même temps, Negoro poussait brutalement du pied le jeune novice étendu sur le sol.

« J’aurais en outre, ajouta-t-il, une autre question à vous adresser, mon jeune capitaine. Pourriez-vous enfin m’expliquer comment, voulant accoster le littoral américain, vous êtes venu à bout d’arriver à l’Angola où vous êtes ? »

Dick Sand n’avait certes plus besoin des paroles du Portugais pour comprendre qu’il avait deviné juste, quand il avait enfin reconnu que le compas du Pilgrim avait dû être faussé par ce traître. Mais la question de Negoro était un aveu. Il n’y répondit encore que par un méprisant silence.

« Vous avouerez, capitaine, reprit Negoro, qu’il est heureux pour vous qu’il se soit trouvé à bord un marin, un vrai celui-là. Où serions-nous sans lui, grand Dieu ! Au lieu de périr sur quelque brisant où la tempête vous aurait jeté, vous êtes arrivé, grâce à lui, dans un port ami, et si c’est à quelqu’un que vous devez d’être enfin en lieu sûr, c’est à ce marin que vous avez eu le tort de dédaigner, mon jeune maître ! »

La ville de Kazonndé présentait un aspect inaccoutumé. (Page 293.)

En parlant ainsi, Negoro, dont le calme apparent n’était que le résultat d’un immense effort, avait approché sa figure de Dick Sand ; sa face, devenue subitement féroce, le touchait de si près, qu’on eût cru qu’il allait le dévorer. La fureur de ce coquin ne put se contenir plus longtemps :

« À chacun son tour ! s’écria-t-il soudain dans le paroxysme de la fureur que surexcitait en lui le calme de sa victime. Aujourd’hui, c’est moi qui suis le capitaine, moi qui suis le maître ! Ta vie de mousse manqué est dans mes mains.

— Prends-la, lui répondit Sand sans s’émouvoir. Mais sache-le, il est au Ciel un Dieu vengeur de tous les crimes, et ta punition n’est pas loin !

— Si Dieu s’occupe des humains, il n’est que temps qu’il s’occupe de toi !

« Misérable ! » s’écria le Portugais. (Page 298.)

— Je suis prêt à paraître devant le Juge suprême, répondit froidement Dick Sand, et la mort ne me fera pas peur !

— C’est ce que nous verrons ! hurla Negoro. Tu comptes peut-être sur un secours quelconque ! Un secours à Kazonndé, où Alvez et moi sommes tout-puissants, tu es fou ! Tu te dis peut-être que tes compagnons sont encore là, ce vieux Tom et les autres ! Détrompe-toi ! Il y a longtemps qu’ils sont vendus et partis pour Zanzibar, trop heureux s’ils ne crèvent pas en route !

— Dieu a mille moyens de rendre sa justice, répliqua Dick Sand. Le moindre instrument peut lui suffire. Hercule est libre.

— Hercule ! s’écria Negoro en frappant la terre du pied, il y a longtemps qu’il a péri sous la dent des lions et des panthères, et je ne regrette qu’une chose, c’est que ces bêtes féroces aient devancé ma vengeance.

— Si Hercule est mort, répondit Dick Sand, Dingo est vivant, lui. Un chien comme celui-là, Negoro, c’est plus qu’il n’en faut pour avoir raison d’un homme de ta sorte. Je te connais à fond, Negoro, tu n’es pas brave. Dingo te cherche, il saura te retrouver, tu mourras un jour sous sa dent.

— Misérable ! s’écria le Portugais exaspéré. Misérable ! Dingo est mort d’une balle que je lui ai envoyée ! Il est mort comme mistress Weldon et son fils, mort comme mourront tous les survivants du Pilgrim !…

— Et comme tu mourras toi-même avant peu ! » répondit Dick Sand, dont le regard tranquille faisait blêmir le Portugais.

Negoro, hors de lui, fut sur le point de passer de la parole aux gestes et d’étrangler de ses mains son prisonnier désarmé. Déjà il s’était jeté sur lui et il le secouait avec fureur, quand une réflexion soudaine l’arrêta. Il comprit qu’il allait tuer sa victime, que tout serait fini, et que ce serait lui épargner les vingt-quatre heures de torture qu’il lui ménageait. Il se redressa donc, dit quelques mots à l’havildar demeuré impassible, lui recommanda de veiller sévèrement sur le prisonnier, et sortit du baracon.

Au lieu de l’abattre, cette scène avait rendu à Dick Sand toute sa force morale. Son énergie physique en subit l’heureux contre-coup et reprit en même temps le dessus. Negoro, en s’accrochant à lui dans sa rage, avait-il quelque peu desserré les liens qui jusque-là lui avaient rendu tout mouvement impossible ? C’est probable, car Dick Sand se rendit compte que ses membres avaient plus de jeu qu’avant l’arrivée de son bourreau. Le jeune novice, se sentant soulagé, se dit qu’il lui serait peut-être possible de dégager ses bras sans trop d’efforts. Gardé comme il l’était dans une prison solidement close, ce ne serait sans doute qu’une gêne, qu’un supplice de moins ; mais il est tel moment dans la vie où le plus petit bien-être est inappréciable.

Certes, Dick Sand n’espérait rien. Aucun secours humain n’eût pu lui venir que du dehors, et d’où lui fût-il venu ? Il était donc résigné. Pour dire le vrai, il ne tenait même plus à vivre ! Il songeait à tous ceux qui l’avaient devancé dans la mort et n’aspirait qu’à les rejoindre. Negoro venait de lui répéter ce que lui avait dit Harris : Mrs. Weldon et le petit Jack avaient succombé ! Il n’était que trop vraisemblable, en effet, qu’Hercule, exposé à tant de dangers, avait dû périr, lui aussi, et d’une mort cruelle ! Tom et ses compagnons étaient au loin, à jamais perdus pour lui, Dick Sand devait le croire. Espérer autre chose que la fin de ses maux par une mort qui ne pouvait être plus terrible que sa vie, eût été une insigne folie. Il se préparait donc à mourir, s’en remettant à Dieu du surplus, et lui demandant le courage d’aller jusqu’au bout sans faiblesse. Mais c’est une bonne et noble pensée que celle de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’on élève son âme jusqu’à Celui qui peut tout, et quand Dick Sand eut fait son sacrifice tout entier, il se trouva que si l’on eût été jusqu’au fond de son cœur, on y eût peut-être découvert une dernière lueur d’espérance, cette lueur qu’un souffle d’en haut peut changer, en dépit de toutes les probabilités, en lumière éclatante.

Les heures s’écoulèrent. La nuit vint. Les rayons du jour qui filtraient à travers le chaume du baracon s’effacèrent peu à peu. Les derniers bruits de la tchitoka, qui, pendant cette journée-là, avait été bien silencieuse, après l’effroyable brouhaha de la veille, ces derniers bruits s’éteignirent. L’ombre se fit, très profonde à l’intérieur de l’étroite prison. Bientôt tout reposa dans la ville de Kazonndé.

Dick Sand s’endormit d’un sommeil réparateur qui dura deux heures. Après quoi il se réveilla, encore raffermi. Il parvint à dégager de leurs liens un de ses bras, déjà un peu dégonflé, et ce fut comme un délice pour lui de pouvoir l’étendre et le détendre à volonté.

La nuit devait être à demi écoulée. L’havildar dormait d’un lourd sommeil dû à une bouteille d’eau-de-vie dont sa main crispée serrait encore le goulot. Le sauvage l’avait vidée jusqu’à la dernière goutte. Dick Sand eut alors l’idée de s’emparer des armes de son geôlier, qui pourraient lui être d’un grand secours en cas d’évasion ; mais il crut, en ce moment, entendre un léger grattement à la partie inférieure de la porte du baracon. S’aidant de son bras, il parvint à ramper jusqu’au seuil sans avoir réveillé l’havildar. Dick Sand ne s’était pas trompé. Le grattement continuait à se produire, et d’une manière plus distincte. Il semblait que de l’extérieur on fouillât le sol au-dessous de la porte. Était-ce un animal ? était-ce un homme ?

« Hercule ! si c’était Hercule ! » se dit le jeune novice.

Ses yeux se fixèrent sur son gardien ; il était immobile et sous l’influence d’un sommeil de plomb. Dick Sand, approchant ses lèvres du seuil de la porte, crut pouvoir se risquer à murmurer le nom d’Hercule. Un gémissement, tel qu’eût été un aboiement sourd et plaintif, lui répondit.

« Ce n’est pas Hercule, se dit Sand, mais c’est Dingo ! Il m’a senti jusque dans ce baracon ! M’apporterait-il encore un mot d’Hercule ? Mais si Dingo n’est pas mort, Negoro a menti, et peut-être… »

En ce moment, une patte passa sous la porte. Dick Sand la saisit et reconnut la patte de Dingo. Mais, s’il avait un billet, ce billet ne pouvait être attaché qu’à son cou. Comment faire ? Était-il possible d’agrandir assez ce trou pour que Dingo pût y passer la tête ? En tout cas, il fallait l’essayer.

Mais à peine Dick Sand avait-il commencé à creuser le sol avec ses ongles, que des aboiements qui n’étaient pas ceux de Dingo retentissaient sur la place. Le fidèle animal venait d’être dépisté par les chiens indigènes, et il n’eut plus sans doute qu’à prendre la fuite. Quelques détonations éclatèrent. L’havildar se réveilla à moitié. Dick Sand, ne pouvant plus songer à s’évader, puisque l’éveil était donné, dut alors se rouler de nouveau dans son coin, et, après une mortelle attente, il vit reparaître ce jour qui devait être sans lendemain pour lui !

Pendant toute cette journée, les travaux des fossoyeurs furent poussés avec activité. Un grand nombre d’indigènes y prirent part, sous la direction du premier ministre de la reine Moina. Tout devait être prêt à l’heure dite, sous peine de mutilation, car la nouvelle souveraine promettait de suivre de point en point les errements du défunt roi.

Les eaux du ruisseau ayant été détournées, ce fut dans le lit mis à sec que la vaste fosse se creusa à une profondeur de dix pieds, sur cinquante de long et dix de large.

Vers la fin du jour, on commença à la tapisser, au fond et le long des parois, de femmes vivantes, choisies parmi les esclaves de Moini Loungga. D’ordinaire, ces malheureuses sont enterrées toutes vives. Mais, à propos de cette étrange et peut-être miraculeuse mort de Moini Loungga, il avait été décidé qu’elles seraient noyées près du corps de leur maître[1].

La coutume est aussi que le roi défunt soit revêtu de ses plus riches habits, avant d’être couché dans sa tombe. Mais cette fois, puisqu’il ne restait que quelques os calcinés de la personne royale, il fallut procéder autrement. Un mannequin d’osier fut fabriqué, qui représentait suffisamment, peut-être avantageusement, Moini Loungga, et on y enferma les débris que la combustion avait épargnés. Le mannequin fut revêtu alors des vêtements royaux, — on sait que cette défroque ne valait pas cher, — et on n’oublia pas de l’orner des fameuses lunettes du cousin Bénédict. Il y avait dans cette mascarade quelque chose d’un comique terrible.

La cérémonie devait se faire aux flambeaux, et avec grand apparat. Toute la population de Kazonndé, indigène ou non, y devait assister.

Lorsque le soir fut venu, un long cortège descendit la principale rue depuis la tchitoka jusqu’au lieu d’inhumation. Cris, danses funèbres, incantations des magiciens, fracas des instruments, détonations des vieux mousquets de l’arsenal, rien n’y manquait.

José-Antonio Alvez, Coïmbra, Negoro, les traitants arabes, leurs havildars, avaient grossi les rangs du peuple de Kazonndé. Nul n’avait encore quitté le grand lakoni. La reine Moina ne l’aurait pas permis, et il n’eût pas été prudent d’enfreindre les ordres de celle qui s’essayait au métier de souveraine.

Le corps du roi, couché dans un palanquin, était porté aux derniers rangs du cortège. Il était entouré de ses épouses de second ordre, dont quelques-unes allaient l’accompagner au-delà de la vie. La reine Moina, en grande tenue, marchait derrière ce qu’on pouvait appeler le catafalque. Il faisait absolument nuit lorsque tout le monde arriva sur les berges du ruisseau ; mais les torches de résine, secouées par les porteurs, jetaient sur la foule de grands éclats de lumière.

La fosse apparut distinctement alors. Elle était tapissée de corps noirs, et vivants, car ils remuaient sous les chaînes qui les assujettissaient au sol. Cinquante esclaves attendaient là que le torrent se refermât sur elles, la plupart de jeunes indigènes, les unes résignées et muettes, les autres jetant quelques gémissements.

Les épouses, toutes parées comme pour une fête, et qui devaient périr, avaient été choisies par la reine.

L’une de ces victimes, celle qui portait le titre de seconde épouse, fut courbée sur les mains et sur les genoux, pour servir de fauteuil royal, ainsi qu’elle faisait du vivant du roi, et la troisième épouse vint soutenir le mannequin, pendant que la quatrième se couchait à ses pieds en guise de coussin.

Devant le mannequin, à l’extrémité de la fosse, un poteau, peint de rouge, sortait de terre. À ce poteau était attaché un blanc, qui allait compter, lui aussi, parmi les victimes de ces sanglantes funérailles.

Ce blanc, c’était Dick Sand. Son corps, à demi nu, portait les marques des tortures qu’on lui avait déjà fait subir par ordre de Negoro. Lié à ce poteau, il attendait la mort, en homme qui n’a plus d’espoir qu’en une autre vie !…

Cependant, le moment n’était pas encore arrivé, auquel le barrage devait être rompu.

Sur un signal de la reine, la quatrième épouse, celle qui était placée au pied du roi, fut égorgée par l’exécuteur de Kazonndé, et son sang coula dans la fosse. Ce fut le commencement d’une épouvantable scène de boucherie. Cinquante esclaves tombèrent sous le couteau des égorgeurs. Le lit de la rivière roula des flots de sang.

Pendant une demi-heure, les cris des victimes se mêlèrent aux vociférations des assistants, et on eût vainement cherché dans cette foule un sentiment de répulsion ou de pitié !

Enfin, la reine Moina fit un geste, et le barrage, qui retenait les eaux supérieures, commença à s’ouvrir peu à peu. Par un raffinement de cruauté, on laissa filtrer le courant d’amont, au lieu de le précipiter par une rupture instantanée de la digue. La mort lente au lieu de la mort rapide !

L’eau noya d’abord le tapis d’esclaves qui couvrait le fond de la fosse. Il se fit d’horribles soubresauts de ces vivantes qui luttaient contre l’asphyxie. On vit Dick Sand, submergé jusqu’aux genoux, tenter un dernier effort pour rompre ses liens.

Mais l’eau monta. Les dernières têtes disparurent sous le torrent qui reprenait son cours, et rien n’indiqua plus qu’au fond de cette rivière se creusait une tombe où cent victimes venaient de périr en l’honneur du roi de Kazonndé.

La plume se refuserait à peindre de tels tableaux, si le souci de la vérité n’imposait pas le devoir de les décrire dans leur réalité abominable. L’homme en est encore là dans ces tristes pays. Il n’est plus permis de l’ignorer.


  1. On ne se figure pas ce que sont ces horribles hécatombes, lorsqu’il s’agit d’honorer dignement la mémoire d’un puissant chef chez ces tribus du centre de l’Afrique. Cameron dit que plus de cent victimes furent ainsi sacrifiées aux funérailles du père du roi de Kassonngo.