Un capitaine de quinze ans/II/19

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Hetzel (p. 362-370).

CHAPITRE XIX

s.v.


Hercule, d’un vigoureux coup de godille, s’était lancé vers la rive gauche. Le courant, d’ailleurs, n’était pas accéléré en cet endroit, et le lit du fleuve conservait jusqu’aux chutes sa pente normale. C’était, on l’a dit, le sol qui manquait subitement, et l’attraction ne se faisait sentir que trois ou quatre cents pieds en amont de la cataracte.

Sur la rive gauche s’élevaient de grands bois, très épais. Aucune lumière ne filtrait à travers leur impénétrable rideau. Dick Sand ne regardait pas sans terreur ce territoire, habité par les cannibales du Congo inférieur, qu’il faudrait maintenant traverser, puisque l’embarcation ne pouvait plus en suivre le cours. Quant à la transporter au-dessous des chutes, il n’y fallait pas songer. C’était donc là un coup terrible qui frappait ces pauvres gens, à la veille peut-être d’atteindre les bourgades portugaises de l’embouchure. Ils s’étaient bien aidés, cependant ! Le Ciel ne leur viendrait-il donc pas en aide ? La barque eut bientôt atteint la rive gauche du fleuve. À mesure qu’elle s’en approchait, Dingo avait donné d’étranges marques d’impatience et de douleur à la fois.

Dick Sand, qui l’observait, — car tout était danger, — se demanda si quelque fauve ou quelque indigène n’était pas tapi dans les hauts papyrus de la berge. Mais il reconnut bientôt que ce n’était pas un sentiment de colère qui agitait l’animal.

« On dirait qu’il pleure ! » s’écria le petit Jack, en entourant Dingo de ses deux bras.

Dingo lui échappa, et, sautant dans l’eau, lorsque la pirogue n’était plus qu’à vingt pieds de la rive, il atteignit la berge et disparut dans les herbes.

Ni Mrs. Weldon, ni Dick Sand, ni Hercule ne savaient que penser.

Ils abordaient, quelques instants après, au milieu d’une écume verte de conferves et d’autres plantes aquatiques. Quelques martins-pêcheurs, poussant un sifflet aigu, et de petits hérons, blancs comme la neige, s’envolèrent aussitôt. Hercule amarra fortement l’embarcation à une souche de manglier, et tous gravirent la berge, au-dessus de laquelle se penchaient de grands arbres.

Nul sentier frayé dans cette forêt. Cependant, les mousses foulées du sol indiquaient que cet endroit avait été récemment visité par les indigènes ou les animaux.

Dick Sand, le fusil armé, Hercule, la hache à la main, n’avaient pas fait dix pas qu’ils retrouvaient Dingo. Le chien, le nez à terre, suivait une piste, faisant toujours entendre des aboiements. Un premier pressentiment inexplicable l’avait attiré sur cette partie de la rive, un second l’entraînait alors dans les profondeurs du bois. Cela fut nettement visible pour tous.

« Attention ! dit Dick Sand. Mistress Weldon, monsieur Bénédict, Jack, ne nous quittez pas ! — Attention, Hercule ! »

En ce moment Dingo relevait la tête, et, par petits bonds, il invitait à le suivre.

Un instant après, Mrs. Weldon et ses compagnons le rejoignaient au pied d’un vieux sycomore, perdu au plus épais du bois.

Là s’élevait une hutte délabrée, aux ais disjoints, devant laquelle Dingo aboyait lamentablement.

« Qui donc est là ? » s’écria Dick Sand.

Il entra dans la hutte.

Mrs. Weldon et les autres le suivirent.

Le sol était jonché d’ossements, déjà blanchis sous l’action décolorante de l’atmosphère.

« Un homme est mort dans cette hutte ! dit Mrs. Weldon.

— Et cet homme, Dingo le connaissait ! répondit Dick Sand. C’était, ce devait être son maître ! Ah ! voyez ! »

Dick Sand montrait au fond de la hutte le tronc dénudé du sycomore.

Là apparaissaient deux grandes lettres rouges, presque effacées déjà, mais qu’on pouvait distinguer encore.

Dingo avait posé sa patte droite sur l’arbre, et il semblait les indiquer...

« S. V. ! s’écria Dick Sand. Ces lettres que Dingo a reconnues entre toutes ! Ces initiales qu’il porte sur son collier !… »

Il n’acheva pas, et se baissant, il ramassa une petite boîte de cuivre tout oxydée, qui se trouvait dans un coin de la hutte.

Cette boîte fut ouverte, et il s’en échappa un morceau de papier, sur lequel Dick Sand lut ces quelques mots :

« Assassiné... volé par mon guide Negoro… 3 décembre 1871… ici… à 120 milles de la côte… Dingo !... à moi !…

« S. VERNON. »

Le billet disait tout. Samuel Vernon, parti avec son chien Dingo pour explorer le centre de l’Afrique, était guidé par Negoro. L’argent qu’il emportait avait excité la convoitise du misérable qui résolut de s’en emparer. Le voyageur français, arrivé sur ce point des rives du Congo, avait établi son campement dans cette hutte. Là, il fut mortellement frappé, volé, abandonné… Le meurtre accompli, Negoro prit la fuite sans doute, et ce fut alors qu’il tomba entre les mains des Portugais. Reconnu comme un des agents du traitant Alvez, conduit à Saint-Paul de Loanda, il fut condamné à finir ses jours dans un des pénitenciers de la colonie. On sait qu’il parvint à s’évader, à gagner la Nouvelle-Zélande, et comment il s’embarqua sur le Pilgrim pour le malheur de ceux qui y avaient pris passage. Mais qu’était-il arrivé après le crime ? rien qui ne fût facile à comprendre ! L’infortuné Vernon, avant de mourir, avait évidemment eu le temps d’écrire le billet qui, avec la date et le mobile de l’assassinat, donnait le nom de l’assassin. Ce billet, il l’avait enfermé dans cette boîte où, sans doute, se trouvait l’argent volé, et, dans un dernier effort, son doigt ensanglanté avait tracé comme une épitaphe les initiales de son nom... Devant ces deux lettres rouges, Dingo avait dû rester bien des jours ! Il avait appris à les connaître ! Il ne devait plus les oublier ! Puis, revenu à la côte, il avait été recueilli par le capitaine du Waldeck et enfin à bord du Pilgrim, où il se retrouvait avec Negoro. Pendant ce temps, les ossements du voyageur blanchissaient au fond de cette forêt perdue de l’Afrique centrale, et il ne revivait plus que dans le souvenir de son chien. Oui ! les choses avaient dû se passer ainsi, et Dick Sand et Hercule se disposaient à donner une sépulture chrétienne aux restes de Samuel Vernon, lorsque Dingo, poussant un hurlement de rage, cette fois, s’élança hors de la hutte.

Presque aussitôt, des cris horribles se firent entendre à courte distance. Évidemment, un homme était aux prises avec le vigoureux animal.

Hercule fit ce qu’avait fait Dingo. Il bondit à son tour hors de la hutte, et Dick Sand, Mrs. Weldon, Jack, Bénédict, suivant ses traces, le virent se précipiter sur un homme qui se roulait à terre, tenu à la gorge par les redoutables crocs du chien.

C’était Negoro.

En se rendant à l’embouchure du Zaïre, afin de s’embarquer pour l’Amérique, ce coquin, après avoir laissé son escorte en arrière, était venu à l’endroit même où il avait assassiné le voyageur qui s’était confié à lui. Mais ce n’était pas sans raison, et tous le comprirent, quand ils aperçurent quelques poignées d’or français qui brillait dans un trou récemment creusé au pied d’un arbre. Il était donc évident qu’après le meurtre et avant de tomber aux mains des Portugais, Negoro avait caché le produit du vol avec l’intention de revenir un jour le reprendre, et il allait s’emparer de tout cet or, lorsque Dingo, le dépistant, lui sauta à la gorge. Le misérable, surpris, avait tiré son coutelas et frappé le chien, au moment où Hercule se jetait sur lui en criant :

« Ah ! coquin ! Je vais donc enfin t’étrangler ! »

Ce n’était plus à faire ! Le Portugais ne donnait plus signe de vie, frappé, on peut le dire, par la justice divine, et sur le lieu même où le crime avait été commis. Mais le fidèle chien avait reçu un coup mortel, et, se traînant jusqu’à la hutte, il vint mourir là où était mort Samuel Vernon.

Hercule enterra profondément les restes du voyageur, et Dingo, pleuré de tous, fut mis dans la même fosse que son maître.

Negoro n’était plus, mais les indigènes qui l’accompagnaient depuis Kazonndé ne pouvaient être loin. En ne le revoyant pas, ils le chercheraient évidemment du côté du fleuve. C’était là un danger très sérieux. Dick Sand et Mrs. Weldon tinrent donc conseil sur ce qu’il convenait de faire, et de faire sans perdre un instant.

Un fait acquis, c’est que ce fleuve était le Congo, celui que les indigènes appellent Kwango ou Ikoutou ya Kongo, et qui est le Zaïre sous une longitude, le Loualâba sous une autre. C’était bien cette grande artère de l’Afrique centrale à laquelle l’héroïque Stanley a imposé le nom glorieux de « Livingstone », mais que les géographes auraient peut-être dû remplacer par le sien.

Mais, s’il n’y avait plus à douter que ce fût le Congo, le billet du voyageur français marquait que son embouchure était encore à cent vingt milles de ce point, et, malheureusement, en cet endroit, il n’était plus praticable. D’imposantes chutes, — très probablement les chutes de Ntamo, — en interdisaient la descente à toute embarcation. Donc, nécessité de suivre l’une ou l’autre rive, au moins jusqu’en aval des cataractes, soit pendant un ou deux milles, quitte à construire un radeau pour se laisser encore une fois aller à la dérive.

« Il reste donc, dit en concluant Dick Sand, à décider, si nous descendrons la rive gauche où nous sommes, ou la rive droite du fleuve. Toutes deux, mistress Weldon, me paraissent dangereuses, et les indigènes y sont redoutables. Cependant, sur cette rive, il semble que nous risquons davantage, puisque nous avons à craindre de rencontrer l’escorte de Negoro.

— Passons sur l’autre rive, répondit Mrs. Weldon.

— Est-elle praticable ? fit observer Dick Sand. Le chemin des bouches du Congo est plutôt sur la rive gauche, puisque Negoro la suivait. N’importe ! Il n’y a pas à hésiter. Mais, avant de traverser le fleuve avec vous, mistress Weldon, il faut que je sache si nous pouvons le descendre jusqu’au-dessous des chutes. »

C’était agir prudemment, et Dick Sand voulut à l’instant même mettre son projet à exécution.

Le fleuve, en cet endroit, ne mesurait pas plus de trois à quatre cents pieds, et le traverser était facile pour le jeune novice, habitué à manier la godille. Mrs. Weldon, Jack et cousin Bénédict devaient rester sous la garde d’Hercule en attendant son retour.

Ces dispositions prises, Dick Sand allait partir, lorsque Mrs. Weldon lui dit :

« Tu ne crains pas d’être entraîné vers les chutes, Dick ?

— Non, mistress Weldon. Je passerai à quatre cents pieds au-dessus !

— Mais sur l’autre rive ?…

— Je ne débarquerai pas, si je vois le moindre danger.

— Emporte ton fusil.

— Oui, mais n’ayez aucune inquiétude pour moi.

— Peut-être vaudrait-il mieux ne pas nous séparer, Dick, ajouta Mrs. Weldon, comme si elle eût été poussée par quelque pressentiment.

— Non… laissez-moi aller seul… répondit Dick Sand. Il le faut pour la sécurité de tous ! Avant une heure, je serai de retour. Veillez bien, Hercule ! »

Sur cette réponse, l’embarcation, démarrée, emporta Dick Sand vers l’autre côté du Zaïre.

Mrs. Weldon et Hercule, blottis dans les massifs de papyrus, la suivaient du regard.

Dick Sand eut bientôt atteint le milieu du fleuve. Le courant, sans être très fort, s’y accentuait un peu par l’attraction des chutes. À quatre cents pieds en aval, l’imposant mugissement des eaux emplissait l’espace, et quelques embruns, enlevés par le vent d’ouest, arrivaient jusqu’au jeune novice. Il frémissait à la pensée que la pirogue, si elle eût été moins surveillée pendant la dernière nuit, se fût perdue dans ces cataractes, qui n’auraient rendu que des cadavres ! Mais cela n’était plus à craindre, et, en ce moment, la godille, habilement manœuvrée, suffisait à la maintenir dans une direction un peu oblique au courant. Un quart d’heure après, Dick Sand avait atteint la rive opposée et se préparait à sauter sur la berge…

En ce moment, des cris éclatèrent, et une dizaine d’indigènes se précipitaient sur l’amas d’herbes qui cachait encore l’embarcation.

C’étaient les cannibales du village lacustre. Pendant huit jours, ils avaient suivi la rive droite de la rivière. Sous ce chaume, qui s’était déchiré aux pilotis de leur bourgade, ils avaient découvert les fugitifs, c’est-à-dire une proie assurée pour eux, puisque le barrage des chutes obligerait tôt ou tard ces infortunés à débarquer sur l’une ou l’autre rive.

Dick Sand se vit perdu, mais il se demanda si le sacrifice de sa vie ne pourrait pas sauver ses compagnons. Maître de lui, debout sur l’avant de l’embarcation, son fusil épaulé, il tenait les cannibales en respect.

Cependant, ceux-ci avaient arraché tout le chaume sous lequel ils croyaient trouver d’autres victimes. Lorsqu’ils virent que le jeune novice était seul tombé entre leurs mains, ce fut un désappointement qui se traduisit par d’épouvantables vociférations. Un garçon de quinze ans pour dix ! Mais alors, un de ces indigènes se releva, son bras se tendit vers la rive gauche, et il montra Mrs. Weldon et ses compagnons, qui, ayant tout vu, ne sachant quel parti prendre, venaient de remonter la berge ! Dick Sand, ne songeant pas même à lui, attendait du Ciel une inspiration qui pût les sauver.

L’embarcation avait été poussée au large. Les cannibales allaient passer la rivière. Devant le fusil braqué sur eux, ils ne bougeaient pas, connaissant l’effet des armes à feu. Mais l’un d’eux avait saisi la godille, il la manœuvrait en homme qui savait s’en servir, et la pirogue traversait obliquement le fleuve. Bientôt, elle ne fut plus qu’à cent pieds de la rive gauche.

Dingo, le dépistant, lui sauta à la gorge. (Page 365.)

« Fuyez ! cria Dick Sand à Mrs. Weldon. Fuyez ! »

Ni Mrs. Weldon, ni Hercule ne bougèrent. On eût dit que leurs pieds étaient attachés au sol.

Fuir ! À quoi bon, d’ailleurs ! Avant une heure, ils seraient tombés aux mains des cannibales !

Dick Sand le comprit. Mais, alors, cette inspiration suprême qu’il demandait au Ciel, lui fut envoyée. Il entrevit la possibilité de sauver tous ceux qu’il aimait en faisant le sacrifice de sa propre vie !… Il n’hésita pas à le faire.

« Dieu les protège, murmura-t-il, et que, dans sa bonté infinie, il ait pitié de moi ! »

Et la godille brisée par une balle vola en éclats. (Page 369.)

À l’instant même, Dick Sand dirigea son fusil vers celui des indigènes qui manœuvrait l’embarcation, et la godille, brisée par une balle, volait en éclats. Les cannibales jetèrent un cri d’épouvante.

En effet, la pirogue, n’étant plus maintenue par la godille, avait pris le fil de l’eau. Le courant l’entraîna avec une vitesse croissante, et, en quelques instants, elle ne fut plus qu’à cent pieds des chutes.

Mrs. Weldon, Hercule, avaient tout compris. Dick Sand tentait de les sauver en précipitant les cannibales avec lui dans l’abîme. Le petit Jack et sa mère, agenouillés sur la berge, lui envoyaient un dernier adieu. La main impuissante d’Hercule se tendait vers lui !…

En ce moment, les indigènes, voulant essayer de gagner la rive gauche à la nage, se jetèrent hors de l’embarcation qu’ils firent chavirer.

Dick Sand n’avait rien perdu de son sang-froid en face de la mort qui le menaçait. Une dernière pensée lui vint alors, c’est que cette barque, par cela même qu’elle flottait la quille en l’air, pouvait servir à le sauver.

En effet, deux dangers étaient à redouter au moment où Dick Sand serait engagé dans la cataracte : l’asphyxie par l’eau, l’asphyxie par l’air. Or, cette coque renversée, c’était comme une boîte dans laquelle il pourrait peut-être maintenir sa tête hors de l’eau, en même temps qu’il serait à l’abri de l’air extérieur qui l’eût certainement étouffé dans la rapidité de sa chute. Dans ces conditions, il semble qu’un homme aurait quelque chance d’échapper à la double asphyxie.

Dick Sand vit tout cela comme dans un éclair. Par un dernier instinct, il s’accrocha au banc qui reliait les deux bords de l’embarcation, et, la tête hors de l’eau sous la coque renversée, il sentit l’irrésistible courant l’entraîner, et la chute presque perpendiculaire se produire…

La pirogue s’enfonça dans l’abîme creusé par les eaux au pied de la cataracte, et, après avoir plongé profondément, revint à la surface du fleuve. Dick Sand, bon nageur, comprit que son salut était maintenant dans la vigueur de ses bras…

Un quart d’heure après, il atteignait la rive gauche, et il y retrouvait Mrs. Weldon, le petit Jack et cousin Bénédict, qu’Hercule y avait conduits en toute hâte.

Mais déjà les cannibales avaient disparu dans le tumulte des eaux. Eux, que l’embarcation chavirée ne protégeait pas, avaient cessé de vivre même avant d’avoir atteint les dernières profondeurs de l’abîme, et leurs corps allaient se déchirer à ces roches aiguës auxquelles se brisait le courant inférieur du fleuve.