Un dernier attentat contre la Pologne ! (Leconte de Lisle)

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La Démocratie pacifique, t. VII, no 122, dimanche 22 novembre 1846.
Leconte de Lisle

Un dernier attentat contre la Pologne !


PARIS, 21 NOVEMBRE
UN DERNIER ATTENTAT CONTRE LA POLOGNE !

La force, cette dernière raison du despotisme, avait amené par trois fois consécutives le démembrement d’une nation héroïque, digue vivante contre laquelle s’était brisé l’envahissement des peuples barbares ; mais une ombre de la Pologne subsistait encore. La force a voulu accomplir son œuvre tout entière, et la république de Cracovie a cessé d’exister, au mépris même des traités que 1815 avait imposés à l’Europe.

Les trois puissances coupables de cette flagrante violation du droit européen, en ont-elles bien pesé l’importance ? Que diront les peuples spectateurs de cette grande et dernière iniquité ? Quoi ! des gouvernements brisent, au gré de leur caprice, un pacte solennel qu’ils n’ont observé que dans le temps où ce pacte injuste et brutal sanctionnait leur intérêt tyrannique ? Rien n’est stable ni sacré pour eux ?

Les trois puissances spoliatrices ont cédé à l’esprit de vertige ; la coupe de leurs iniquités est pleine, et elles ne songent point sans doute qu’il suffirait d’un cri de réprobation de la France pour que la Pologne se relevât plus vivante que jamais, pour que l’Italie sortît de son morne sommeil. Il ne faut pas que les gouvernements oublient par trop ce qui constitue leur raison d’être, car les peuples sont de rudes logiciens qui se souviennent toujours !

Le coup d’État par lequel la république de Cracovie vient d’être anéantie doit provoquer l’éclatante protestation de la France et de l’Angleterre. Déjà l’Allemagne et la Prusse se sont vivement émues. La brutale oppression et le mépris du droit sont dans un des plateaux de balance européenne, que la juste indignation des peuples pèse dans l’autre, ou tout est perdu, honneur et liberté.



L’article du Times, que nous avons publié au sujet de la suppression de la république de Cracovie, émanait, s’il faut en croire un journal anglais, de lord Palmerston lui-même. Cependant, les journaux whigs, confidents du noble lord, arrivés aujourd’hui à Paris, se taisent sur ce grave événement. Ils attendent sans doute, avant de s’engager, à voir l’attitude que prendra le ministère français.

Il faut rendre justice à M. Guizot : le Journal des Débats qui ne trouvait, il y a deux jours d’autre tort aux puissances absolutistes que de n’avoir pas consulté la France, se ravise aujourd’hui et relève très chaleureusement l’espèce de défi qu’on lui jette. C’est avec plaisir que nous citerons ici quelques passages des deux articles qu’il consacre aujourd’hui à cette question :

« Si les traités, dit-il, étaient quelque chose ,s'il y avait en Europe un droit quelconque autre que celui des baïonnettes, nous dirions sans crainte d’être démentis par aucun des publicistes de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche, que la ville libre de Cracovie avait toutes les garanties que peuvent donner la lettre et l’esprit des plus solennels traités du monde. Le 3 mai 1815, l’Autriche et la Russie avaient reconnu à perpétuité l’indépendance et la neutralité de la ville de Cracovie. Le même jour, la Prusse et la Russie avaient fait un traité dans le même but et dans les mêmes termes.

Nous savons qu’il est difficile que les traités durent trente ans, et qu’il n’y a de perpétuité pour eux que dans les expressions pompeuses de leurs protocoles. »

Nous prenons acte de cet aveu de l’impuissance de la diplomatie, et de l’incertitude du droit international qui n’est pas basé sur les sympathies des peuples. Le journal de M. Guizot continue :

« C’est prendre cependant une grande responsabilité que de déchirer un traité et que de proclamer hautement que les stipulations du droit européen sont mises en oubli. Tout se tient en effet dans le traité de Vienne : si vous en rayez un article, pourquoi n’en rayerait-on pas un autre ? Vous abolissez l’art. 6 qui protégeait Cracovie, pourquoi respecterait-on l’art. 17 qui attribue à la Prusse une grande part du royaume de Saxe ? ou l'art. 25 qui lui confère la souveraineté des anciens départements français de la rive gauche du Rhin ? L’art. 46, qui fait de Francfort une ville libre, n’est pas plus clair et plus expressif que l'art. 6, qui faisait de Cracovie une ville libre aussi et indépendante.

Les art. 75 et 76, qui font de Genève et de Bâle deux villes suisses, n’ont rien en apparence de plus solide et de plus fort que l’art. 6. Il y a plus : pourquoi serions-nous encore obligés de respecter l’art. 5 du traité du 20 novembre 1815, qui interdit à la France de fortifier Huningue ? Qu’on nous dise enfin à quel signe on peut dans un traité reconnaître les articles qui peuvent être abolis, quand ils déplaisent, et ceux qui doivent être maintenus. Nous craignons bien qu’avec la doctrine des trois cours du Nord, il n’y ait plus dans les traités d’articles obligatoires que ceux qui concernent les forts. Quant à ceux qui protègent les faibles, ils n’existent que tant qu’il n’y a pas un intérêt à les violer. Singulier droit européen que celui-là !… La foi des traités et la sainteté du droit européen sont couchés dans le même tombeau que la Pologne. »

Plus loin les Débats, discutant l’article du Times, s’expriment ainsi : « Nous acceptons pleinement ce que dit le Times du rôle que nous devons jouer dans cette affaire ; nous l'acceptons avec la confiance que tout le monde en France, peuple, gouvernement et chambre, la comprendra comme nous ; nous l’acceptons non pas seulement parce que de tous les Etats de l’Europe la France est le plus intéressé, après toutes les preuves de modération qu’elle a données, à voir déchirer, et surtout à voir déchirer par les autres les traités de Vienne, mais aussi parce qu’il y a au fond de cette affaire une grave question de principe, de liberté, d’honneur, d’humanité et de civilisation. C'est un terrain sur lequel notre pays et son gouvernement ont fait leurs preuves ; c’est un terrain sur lequel il nous est impossible de croire que la presse des pays véritablement libres, quelles que puissent être d’ailleurs les questions d’intérêts qui nous divisent, puisse jamais nous faire défaut. »

Le Journal des Débats a raison. Les hommes de tous les partis s’uniront pour protester contre le droit violé et pour engager le gouvernement à prendre sa revanche. Mais nous craignons fort que ce ne soit le gouvernement lui-même qui recule. L’Allemagne morcelée et asservie, la Lombardie, courbée sous un joug abrutissant, sont là, les yeux tournés vers nous, prêtes, au premier signal de la France, à briser un joug détesté, à reconstituer leur unité et à se créer un gouvernement libre national ; les races slaves, qui sortent d’une tentative insurrectionnelle, sont prêtes à lever de nouveau l’étendard du patriotisme et de l’indépendance. Que le gouvernement français le veuille ; qu’il proclame l’union et la solidarité des peuples, et l’Autriche, qui vient de braver doublement le gouvernement de juillet par le mariage du prétendant à la couronne de France et par l’anéantissement du dernier monument officiel de la Pologne, l’Autriche disparaîtra à son tour dans le grand soulèvement des peuples en faveur de la liberté !

Mais cette attitude audacieuse et progressive, cette attitude qui replacerait la France en tête des nations, le gouvernement français ne la prendra pas. Depuis seize années qu’il existe, il n’a pas encore compris que sa véritable alliance, celle qui l’eût rendu grand et fort, c’est, non pas une alliance avec les gouvernements plus ou moins oppresseurs, mais avec les peuples sympathiques ; non pas une de ces alliances qui se règlent par des protocoles menteurs et passagers, mais une de celles qui se cimentent dans la sympathie, dans l’union, dans la fraternité des peuples !

Aussi, l'avouerons-nous, n’est-ce pas sans inquiétude que nous voyons les organes du gouvernement emboucher la trompette et faire appel aux sentiments d’honneur et de fierté. Les velléités guerrières et les fanfaronnades de 1840 nous ont valu la risée de l’Europe et l’embastillement de Paris.



La Gazette d’Augsbourg du 16 novembre ajoute les renseignements suivants à ceux qui étaient déjà connus :

« Ce que nous avons annoncé comme éventualité, dès le 3 septembre dernier, s’accomplit définitivement. Demain ou après-demain, on proclamera à Cracovie l’incorporation de la république dans l’empire autrichien. La Gallicie sera divisée administrativement en Gallicie orientale et en Gallicie occidentale : Cracovie sera la capitale de cette seconde subdivision. Le comte Stadion, gouverneur général de la Gallicie, est à Vienne, où il a de fréquentes conférences avec le prince de Metternich. »



Nous recevons de notre ami et ancien collaborateur, M. Venedey. la lettre suivante, qui, sans aucun doute, exprime des sentiments généralement répandus en Allemagne aujourd'hui :

« Monsieur le rédacteur,

Permettez-moi de protester par l’organe de votre journal contre le sanglant outrage au droit des nations que les trois grandes puissances du Nord viennent d’infliger au monde civilisé.

Ne me demandez pas qui je suis pour oser protester contre les actes des puissances ; je ne suis rien, et je ne parle ni au nom de ma patrie, ni au nom d’un parti quelconque. Mais une voix intérieure me crie que la justice a été violée, le droit foulé au pied, et que des millions de cœurs allemands sentiront comme moi leur sang se glacer en apprenant, qu'en 1846, les deux grandes puissances allemandes ont pu renouveler le crime de lèse-humanité commis par Frédéric et Marie-Thérèse. Le premier partage de la Pologne s’explique par le temps et les circonstances, et l’Allemagne d’aujourd’hui cherchait avec anxiété dans ces circonstances une excuse. Renouveler en 1846 un pareil acte, c’est aggraver la flétrissure qui déshonore le front de l’Allemagne, c'est river de nouveau les chaînes qui attachèrent pendant presque un siècle l’Allemagne au pied de la Russie. Cela ne se justifie, ne s’explique, ne se comprend que pour ceux qui admettent comme règle du gouvernement du monde, que le fait du crime accompli justifie le crime même.

J’ai osé quelquefois prendre en France la parole pour ma patrie, quand on semblait prêt à se montrer injuste à son égard. J’étais simple volontaire du côté de la diplomatie allemande, quand il s’agissait de défendre les bords du Rhin. Cela m’impose le devoir de ne pas me taire maintenant, et je le remplis avec tristesse, malgré tout ce qu’il m’en coûte aujourd’hui de parler. J’aurais été heureux et fier de verser mon sang pour ma patrie dans une cause juste et digne. Le jour viendra peut-être bientôt où elle sera attaquée et punie des injustices commises par nos pères et nos gouvernements ; il faudrait encore la défendre, car c’est toujours la patrie ; mais hélas ! il faudrait combattre sans foi et sans enthousiasme.

Le cœur me saigne et la honte me navre quand je vois cette Allemagne si bonne et si noble traînée par l'imbécile lâcheté de la diplomatie dans le sang de la Pologne, pour satisfaire la perfide vengeance de la Russie.

Paris, 20 novembre 1846.
J. Venedey ».