Un des numéros de mon ami Florent/1

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La Revue blancheTome 3 (série belge) (p. 151-156).


Un des numéros
de mon ami Florent



— Avant que je meure, je te verrai pâle d’amour.
— De colère, de maladie ou de faim, monseigneur.
(Beaucoup de bruit pour rien.)


J’allai voir Florent, un matin.

Son domestique me dit : « Monsieur n’est pas seul, » d’un ton mystérieux et comme s’il attendait que je partisse.

Sur une console, étaient rangés des friandises et, vide, un de ces verres effilés, où Florent a coutume de boire quelque vin d’Espagne aromatisé de menthe et de poivre.

Flairant une aubaine, je pris une brochure et m’installai profondément dans un fauteuil.

Après quelques minutes, Florent m’aborda.

« Ah ! Ah ! mon gaillard ! m’écriai-je et je lui tapotais la poitrine d’un doigt gouailleur, il n’est de théorie qui ne craque ! Ne finaude pas, tu es avec une femme, et, vraisemblablement, tu te contentes de la regarder. »

Ces derniers mots furent lancés avec une rondeur qui l’aurait dû déconcerter. Il ne sourcilla pas.

Résolu à retourner le poignard, je continuai :

« Dans l’embarras des attachements et des affections, ne tâches-tu pas quotidiennement à te garer ? on s’y frotte ça colle, on décolle ça saigne, ah ! ah ! ah ! »

— Affection ! affection ! murmura-t-il, combien de souffrances il contient ce douloureux mot ! De la lettre d’amour à la brochure médicale, il geint. Là est la plaie. Pousser sa fleur bien droite, en un champ, plein de vie ! En un champ, certes, car si les tristes glycines exhalent la mélancolie de leur dépendance, la fleur des rocs est trop sèchement solitaire et semble participer à la mort qui l’environne. Dédaigneusement le lis s’élance parmi les végétations ; il s’empreint, insoucieux et libre de leur charme et de leur variété. »

Trouvant d’assez mauvais goût cette botanique, je songeais à l’arrêter, il reprit :

« Longtemps je négligeai certaines besognes, j’y gagnai des bourdonnements aux oreilles et de fréquentes insomnies. L’énervement qui en résulta me rendant inapte aux conceptions ingénieuses où je me complais, je jugeai inutile de le prolonger.

Après de nombreux tâtonnements et que j’eus envisagé plusieurs systèmes, je me tins à la méthode dioramique. En différents milieux, je récoltai un certain nombre de découpures suffisamment conformées pour que mes sens y trouvassent leur part une fois la semaine. Je ne suis pas mécontent de ma sélection actuelle. Tu vas entendre gazouiller Mademoiselle Nichette, un des plus anciens numéros de mon kaléidoscope. Je la connus il y a 3 ans et m’étant par la suite affranchi de préoccupations de cet ordre, ne l’avais revue. Cette enfant garrule durant des quarts d’heure, et d’une façon délicieusement inconséquente.»

Florent prononça ces mots d’un tel ton que je pensai en riant aux larmes, à part moi : le charme de ce bavardage ne l’a pas laissé indifférent, et le voilà pris d’amour.[1]

Mademoiselle Nichette entra en sautillant, et de quelques derniers coups de pouce, elle ajustait sa chevelure. Installée sur un bras de fauteuil, elle commença :

« C’est gentil, ici ; c’est grand. Et puis, je ne t’ai pas dit tout ce qui m’arrive. Pierre n’est pas rentré depuis trois jours, il m’a battue, tiens ! (ici des larmes). Qui ça Georges ? mon amant, tiens ! Ah ! c’est vrai tu sais pas ; il y a trois ans que je suis avec lui. Depuis que je t’ai quitté. Oh ! tu sais, sérieuse, mari et femme ; si sa mère mourrait il m’épouserait. — Il m’a chipé une lettre dans ma robe de chambre. — Tiens ! regarde, j’ai pas de corsage, la bonne n’était pas là, alors j’ai passé un manteau. C’est vrai, là, tiens ! — Il est parti furieux, furieux, je sais pas s’il reviendra. Nous avions déjà eu des piques par rapport à toi, je lui disais : tu sais, mon Florent il était gentil, tu n’auras jamais sa distinction ; mais ça n’avait rien été. — Oh ! tu sais ! je bazarde tout, les meubles sont à moi, j’ai un papier, je vais à Nice et je gagnerai : sur la première douzaine, cent sous, et si je perds dix francs à la passe. La dernière fois que j’y suis été j’ai perdu trois mille francs, mais je suis sérieuse, tu sais, j’ai 26 ans de ce matin. On ne le dirait pas, hein ! Pierre il m’appelle la gosse. J’en avais 23 quand tu m’as quittée, pas ! — Et puis, je m’établirai, je m’associerai avec ma sœur. — Tu sais son mari qui était professeur ? il a quitté la boîte, ils vendent des commercetibles, il y a un comptoir. La première fois que je l’ai vu dans sa boutique avec ses lunettes, j’ai pas pu m’empêcher que de rire. — Et puis je voudrais pas m’associer avec ma sœur, elle a pas l’humeur égale, comme on dit. — Tu sais la mère à Georges, elle est très riche, elle a au moins six cent mille livres de rentes ; elle lui a acheté un fonds de bonneterie de quinze mille francs ; c’est plutôt honorifique, penses-tu, il n’a pas besoin d’argent. Sa mère habite l’ancien hôtel de François ier. — Ah, c’est égal ! (des larmes). C’est pourtant pas que je le regrette, mais, c’est plutôt pour la considération du monde. Et puis, enfin, il était propre. La dernière fois que nous nous sommes brouillés, par rapport à Madame Richard, parce qu’il ne voulait pas que j’aille passer de temps en temps une soirée avec elle ; il disait que ça n’était pas convenable ; tu sais, Madame Richard, la concierge du 24 ; eh bien, ça s’est rabiboché. Il m’a envoyé un télégraphe d’injures, mais il est revenu le lendemain. L’autre jour, ça n’était pas si rose, il m’a appelée fille ; il m’a dit qu’il m’avait sortie de la crotte ; que je n’avais pas de conversation. Les cent mille horreurs, quoi ! Il m’a rendu la broche que tu m’avais donnée, tu sais, celle qu’il m’avait prise pour pas que je la porte : je l’ai mise au clou. — Je garderai ma chambre d’acajou, pour avoir un pied à terme, tu sais celle que j’ai achetée à Julia, pas ! Ah ! c’est vrai, tu sais pas, il y a tout de même trois ans que je t’ai pas embrassé, mon Florent, depuis le jour de la gare de Lyon, pas ! — j’espère qu’il fera quelque chose pour moi, me vois-tu sans un sou ! pas même le triste nécessaire ! — Tu ne trouves pas qu’il me va bien, ce petit biribi de chapeau ? c’est la modiste d’à côté, tu sais, qui me l’a faite. Ris pas, tu sais, je dis faite parce que c’est une capote. Je sais ma grammaire, va. — Il y a six ans, qu’elle est collée, et, ce que son ami est gentil pour elle ! Tu sais que Julia a un râtelier. C’est vrai. — Il est très bon Georges, mais quand il s’emporte, tu sais comme je suis calme, il casse des chaises, il m’a tordu un candélarbe, ça m’est égal, il fait réparer. — Par rapport à ma bonne je suis ennuyée, de quoi ça a l’air. Voilà trois jours que je couche seule. Il faut que je m’en aille j’ai une voiture depuis trois heures. J’aurais peut-être bien fait de la payer. »

J’ai retenu cette conversation pour montrer quelle put être, à ce moment, la mesure de ma consternation !

Eh quoi ! Florent que j’avais jusqu’alors considéré comme un homme bien élevé et délicat s’intéressait à une fille aussi sotte et aussi illettrée !

Toutefois, quand nous fûmes seuls, je m’exclamai par convenance :

— Eh ! Eh ! mais ta collection ne doit pas être désagréable à feuilleter.

— Chaque fois, me dit-il, que je passe en revue les locataires de mon petit boarding, je m’éjouis à considérer combien ces relations me peuvent être profitables.

Telle d’un galbe et d’un calme antique, et d’une mimique si restreinte qu’à la voir on douterait si des siècles de sourires menteurs ont jamais plissé les yeux des femmes et retroussé leurs lèvres, m’induit à des considérations esthétiques et à méditer sur la complexité des jeux de sentiments et de physionomie chez ses pareilles.

Celle là, de taille souple, de démarche quasiment musicale, a des gestes d’une eurythmie parfaitement propre à fortifier le goût de l’harmonie.

Telle autre qui dans le plus profond silence du tête à tête s’écrie : « je n’ai jamais pu retenir le nom de cette valse », et qui la chante, remplit le rôle salutaire de l’esclave antique rappelant le triomphateur à ne se point monter le bourrichon.

Celle-ci, je l’élus, pour ce que, durant le cours de ses assiduités, car elle me poursuivit, elle professa : « Être quelque part seule avec toi ! Et te mordre la joue ! Et que tu me parles ! Tu parles si doucement. Je conserverais le son de ta voix et me souviendrais de t’avoir eu à moi. » Ce point de vue ne manqua de m’intéresser.

Et ce bas bleu qui déraisonne si adorablement !

Et celle la, douleureuse et consolante, qui crut voir en mes regards d’infinies souffrances et s’ingénie à les apaiser ! N’incite-t-elle pas à la recherche du grand point d’interrogation maternel où bercer quelque jour notre cœur ulcéré ?

— C’est du sadisme, tout bêtement, interrompis-je. Je contenais mal mon indignation.

— Je ne pense pas, répliqua Florent. Je ne leur impose aucune mécanique et cette diversité plaisante m’est la saveur du limon qui fait passer la drogue. Rien de plus. Au reste cette disposition n’est pas définitive et je tends à l’unité qui satisferait tes scrupules.

Puissé-je l’avoir rencontrée la jeune fille de ligne point disgracieuse et de peau mate en laquelle ne s’accusât aucun type ; d’une réserve semblable à celle de ces sots dont on ne saurait dire si leur silence ne roule pas de profondes pensées, telle enfin qu’elle se pût prêter à un grand nombre d’interprétations ».

Je bouillais.

— Mais n’as-tu donc jamais éprouvé, lui criai-je, ces divins désirs qui nous cuisinent de si mortelles délices ? Et le bonheur ne consiste-t-il pas à se coucher aux pieds de la femme aimée ?

Florent eut un sourire triste,

— Ah vos tenaillants désirs ! soupira-t-il, et vos assouvissements misérables ! il s’agirait de mettre en balance la tristesse nostalgique des lendemains et les affres de l’inaccessible. Les plateaux ne bougeraient pas. J’estime que le bonheur consiste à n’y pouvoir atteindre, et pour peu qu’il y ait là seulement de bonnes heures, ne les ai-je pas coulées de façon autrement intense. Frôlant sans m’y daigner arrêter ce que tu dénommes bonheur, je me suis gonflé de tout celui qui m’aurait pu échoir. Il était celui là exempt des déboires pénibles et de ces heurts d’illusions qui ne laissent d’être gros de larmes, car j’y mettais assurément plus que ne m’auraient donné les réalisations où vous autres vous vous obstinez. Jouir de l’amour sans en pâtir cela est appréciable.

— Sais-tu que tu es immoral.

— J’ai des mœurs je te l’assure, dit-il, car mon rez de chaussée ayant porte sur rue, aucune allée et venue n’a jamais sollicité les interprétations de mon concierge.

— Tu ne me feras pas croire, répliquai-je, que tu ne places tes sentiments fort bas. Ainsi, moi…

— Tu ressembles fort, interrompit Florent, à ces voyageurs, qui, au pied d’une cathédrale et les yeux en l’air, contestent la beauté de son architecture ; et ils n’en voient que les gargouilles. Celles-ci servent à rejeter loin du monument des eaux dont l’égout pourrait en altérer les fondations. Quoique uniquement détergentes, il importe que ces chimères ne soient pas inharmonieuses à l’édifice. Ainsi ai-je tenté de modeler ces dégorgeoirs que constituent mes menues expériences. Peut-être t’initierai-je plus tard à une vie parallèle et toute sentimentale, autrement intéressante à mon gré, mais l’heure, tu l’avoueras, serait bien mal choisie.

Je quittai Florent piqué de ne m’être pas avisé jusqu’alors que je pusse avoir affaire à un simple coureur. Évidemment il doit être connu dans les établissements de nuit et y avoir un surnom.

Claude CEHEL

  1. Ce récit étant mis en la bouche l’un personnage purement imaginaire, on a pris à tâche que sa terminologie correspondît à ses manières de voir. Celle là il faut l’avouer manque parfois d’imprévu.