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Un esprit non prévenu/I

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Éditions Kra (p. 7-46).
II  ►

I

Un esprit non prévenu (ou qui sut se déprendre de ses préventions), il n’est sans doute rien de plus rare ; et c’est à la non-prévention que j’attache le plus de prix.

Ce que l’on cherche le plus souvent dans la vie, c’est de quoi s’entêter, non s’instruire. Chacun ne regarde dans l’événement que ce qui lui donne raison. Le reste échappe, qui désoblige ; et l’événement n’est jamais si simple que chacun n’y puisse trouver confirmation de ses convictions, fussent-elles les plus erronées. Il semble que rien ne plaise davantage à l’esprit que de s’enfoncer dans l’erreur.

« Tendez à la Perfection. »

Les grands esprits tendent à la banalisation. C’est le plus haut effort de l’individualisme. Mais il implique une sorte de modestie, laquelle est chose si rare qu’on ne la rencontre guère que chez les plus grands, ou les gueux.

Seul le manque d’imagination permet l’orgueil de certains sots. La véritable intelligence conçoit très aisément une intelligence supérieure encore à la sienne ; et c’est pourquoi les vrais intelligents sont modestes.

L’égalité d’un vol, sa constance, c’est un certain rapport entre la dimension de l’aile et le poids du corps qui l’obtient. L’allure fantasque de certains esprits sans poids rappelle le vol de ces papillons aux ailes énormes et dont le moindre battement emporte tout l’être, sans ébranler l’air autour d’eux.

Maintenir l’art à l’échelle de l’homme. La minutie de Proust peut amuser l’esprit, et faire plus : elle le renseigne ; mais je me refuse à y voir plus qu’un travail préalable. Celui qui s’y tiendrait ne peut plus vivre ; et c’est bien parce qu’il ne vivait plus que Proust lui-même a pu s’y livrer. Le public a marqué devant cette analyse, un peu de cette stupeur ébaubie qu’il éprouve devant la lentille du microscope : « Quoi ! c’est là ce que j’ai dans le sang !… ce qu’il y a dans l’eau que je bois !… dans le vinaigre ! » Mais il nous gênerait beaucoup de voir toujours le monde à cette échelle ; et, de même, l’art ne se satisfait point d’une si minutieuse et tatillonnante vérité. Tout comme la vie, il passe outre. Ce qui m’intéresse et m’importe, c’est un art qui permette, non d’éclairer dans l’infini détail les ressorts de la conduite des hommes, mais bien de brasser profondément celle-ci.

L’imagination permet seule la sympathie. On dit de quelqu’un qu’il a le cœur sec lorsque, incapable d’imaginer des maux qu’il n’éprouve pas par lui-même, il ne saurait y compatir.

La vraie bonté présuppose la faculté d’imaginer les souffrances et la joie d’autrui comme siennes. Sans imagination, il peut y avoir de la faiblesse, de la philanthropie théorique ou pratique, mais pas de vraie bonté.

Que B… soit intelligent, qui le nierait ?

Mais il est suffisant. Et ce mot excellent indique qu’il n’y a pas grand espoir de lui voir jamais acquérir certaines qualités qui ne lui font pas besoin. Il restera le dernier à ne s’apercevoir point qu’elles lui manquent.

Il est sans doute paradoxal de dire que Racine aurait changé le caractère de Phèdre si la beauté d’un vers l’eût exigé. Mais ce que l’on peut dire sans tirer à soi c’est que l’exigence du vers a inspiré, dicté presque à Racine certaines de ses notations les plus subtiles, les plus neuves et les plus hardies, par exemple :

Tremblante pour un fils que je n’osais trahir.

le « que je n’osais trahir » d’un raccourci admirable où Phèdre, comme malgré soi, laisse entendre que son amour pour Hippolyte a pris le pas sur les sentiments maternels au point de se les sacrifier — cette trouvaille a manifestement été inspirée à Racine par une certaine exigence rythmique et par la nécessité du vers.

Je reprendrai volontiers le titre de La Bruyère comme déjà La Bruyère avait repris celui de Théophraste ; et le sujet de son livre, et sa façon de le traiter. De tous les grands ouvrages du xviie siècle, il me paraît que le livre des Caractères est le seul qu’il ne soit peut-être pas trop impertinent de refaire ; je veux dire qu’il n’est peut-être pas trop impertinent de le tenter. Et d’abord, il me faut bien l’avouer, mon admiration devant La Bruyère ne tremble pas comme devant Bossuet, Molière, La Fontaine ou Corneille. Puis, il a soin de nous en avertir : il peint les hommes de son temps, les mœurs d’un siècle qui n’est plus le nôtre. Et l’homme n’a peut-être point tant changé que du moins notre façon de le voir. De sorte que, déjà, la première phrase de son livre m’arrête : « L’on vient trop tard », et que volontiers j’écrirais au début du mien : « L’on vient trop tôt » ; car tant de nouveauté nous accable.

« Les beautés » de La Bruyère sont de celles que l’intelligence suffit toujours à expliquer. Et lui-même est pleinement conscient de chacune. Elle est le résultat du travail. Ni verbale, ni mystique, ni lyrique, ni charnelle, il ne connaît aucune ivresse ; ou du moins ne cède à aucune, car celui qui ne fut jamais ivre n’est qu’un cuistre, et La Bruyère n’en est pas un.

Le livre des Caractères est trop raisonnable pour nous permettre d’y découvrir beaucoup plus que ce que les contemporains de La Bruyère y voyaient. Aucun superlatif ne lui convient. Avec lui tout est modéré ; jusqu’à l’amour qu’il nous inspire. La modération de La Bruyère a ceci de très rare qu’aucune médiocrité du cœur ni de l’esprit ne la motive, mais bien une certaine honnêteté foncière, et l’horreur d’en faire accroire, qui n’a d’égale chez lui que celle de s’en laisser accroire.

La Bruyère peint les hommes tels qu’ils sont ; mais, comment ils deviennent ce qu’ils sont, c’est ce qu’il omet de nous dire et qui ne l’intéresse pas. Nul acheminement vers soi-même. Ses personnages sont immobiles. Et c’est cette immobilité qui nous invite à les remiser aujourd’hui dans la boîte aux marionnettes. Pas avant de les regarder… car voici que je lis, dans la peinture de Ménippe : « Sa vanité l’a fait honnête homme, l’a mis au-dessus de lui-même, l’a fait devenir ce qu’il n’était pas » et je prends honte de ce que j’écrivais ci-dessus. La Bruyère est si nuancé… ces lignes sont parfaites ; tout y est ; et même cette reconnaissance que souvent le meilleur en nous prend un point d’appui sur le pire.

« C’est un métier que de faire un livre ». De toutes les sentences de La Bruyère, voici celle, hélas ! que les gens de lettres ont le mieux comprise, et les gens de métier se font, de nos jours, si nombreux, qu’on en vient parfois à aimer un livre parce qu’il manque précisément de ce métier qu’eux discréditent.

Aujourd’hui l’on n’ose guère plus dire que l’on est bon ; que l’on est constant, fidèle, équitable, reconnaissant ; cela prête à sourire ; et celui qui trop affirme qu’il est sincère fait douter de sa sincérité. Mais on sous-entend tout cela, et l’on se fâche, si cela est mis en doute. La Bruyère écrit : « L’on n’ose dire que l’on a la peau douce, les dents belles, etc… » Eh parbleu ! cela se voit bien. De là vient qu’on garde le silence sur ses avantages physiques : s’il en est d’autres plus cachés, certains fats ont leurs façons de s’en targuer. Je ne vois rien là qui autorise La Bruyère à conclure que les vertus du cœur soient « comptées pour presque rien », en regard des talents du corps.

Journal de Jules Renard :

« Il ne suffit pas d’être heureux ; il faut encore que les autres ne le soient pas », écrit-il. Je crains qu’il n’y ait là plus d’affectation de sincérité que de sincérité véritable.

Quantité de remarques des plus sensées : « La grande erreur de la justice, c’est de s’imaginer que ses accusés agissent toujours logiquement ! »

Journal de Jules Renard. Étrange et douloureux spectacle de cette vie qui va se rétrécissant. Il chérit ses limites, soigne ses incompréhensions, protège sa myopie, bichonne son égoïsme et frise au petit fer sa calvitie. On observe de page en page, et c’est là le grand intérêt de ce journal si remarquable, le progrès de cette inhibition des sentiments et même de la pensée, qu’entraîne l’exigence de la sincérité. Il écrit, sitôt après avoir exagéré son admiration pour la dernière pièce de Rostand :

« Dans la loge de Coquelin je dis à Rostand : — J’aurais été bien heureux si nous avions pu être décorés le même jour. Puisque cela n’est pas possible, je vous assure que je vous félicite sans envie. »

Et il ajoute :

« Ça, ce n’est pas vrai ; et voilà qu’en écrivant ces lignes, je me mets à pleurer » !! Et plus bas, après avoir insisté à plaisir sur la bonne qualité de son envie, il tire arrière : « Voilà qui est exagéré. Ah ! peut-être que jamais l’homme n’a dit un seul mot vrai ! » Au lieu de constater ingénument qu’il n’est pas de sentiment si simple que ne complique aussitôt et ne fausse l’introspection.

Il n’y a pas de pire ennemi de la pensée que le démon de l’analogie.

« Un pré rasé de frais »…

Quoi de plus fatigant que cette manie de certains littérateurs, qui ne peuvent voir un objet sans penser aussitôt à un autre !

Le jardin de Jules Renard aurait besoin d’être arrosé.

Chez lui la phrase étrangle la pensée. Il donne la note juste, mais toujours en pizzicato.

Je lis avec ravissement le nouveau volume du Journal de Jules Renard (1903 à 1907). Moins recroquevillé que le volume précédent. Il y a là, par moments, de l’excellent, du parfait, et parfois même, ô surprise, de l’attendri.

Église de Brou. Surcharge ; luxe inutile et cosmopolite. Art acheté, importé, venu de loin… La merveille de Florence, c’est que l’art y soit né du sol même. Le seul art vraiment chrétien est celui qui, comme saint François, sait épouser la pauvreté. Ceci domine de très haut l’art-parure. Rien de moins chrétien, de moins spirituel que l’ornementation de Brou. Très beau néanmoins, mais profane. La préciosité commence avec la dépense inutile.

Je bannis enfin de mon style l’emphase et la vaticination. Tout ce qui nuit au mouvement de la pensée, tout ornement, toute surcharge :

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent.

… jusqu’à l’oubli complet de toute prétention personnelle.

Inséparable de la signification profonde, de la force et de la suasion de la pensée, il y a certain gonflement de la phrase, non certes redondance, mais plénitude de respiration et de vie, certain émail, à quoi je suis plus sensible qu’à tout le reste.

La division de l’âme dont on nous parle tant aujourd’hui, n’a peut-être jamais été plus fortement exprimée que par ce vers de Racine :

Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi.

Je lis dans Proust (N. R. F. du mois d’août) : « … ce n’était qu’hors de sa présence » — que je considère comme une faute très regrettable ; mais je ne puis tenir pour faute l’emploi de « réaliser » dans cette phrase :

« Et d’ailleurs n’était-ce pas pour m’occuper d’eux que je vivrais loin de ceux qui se plaindraient de ne pas me voir, pour m’occuper d’eux plus à fond que je n’aurais pu le faire avec eux, pour chercher à les révéler à eux-mêmes, à les réaliser ».

Il semble que Proust, en dessinant ainsi les contours du mot, ait eu souci de préparer un exemple pour un Littré futur.

Réaliser — rendre réel. En dépit de certains puristes j’oserais écrire : « J’ai pris le deuil, il est vrai ; mais, ce deuil, je ne le réalise pas dans mon cœur. »

« Rien de plus rare que de ne donner aucune importance aux choses qui n’ont aucune importance », écrit Valéry. Je ne comprends pas bien ce qu’il veut dire. Les choses n’ont jamais, pour chacun de nous, que l’importance qu’on leur donne, qu’on leur accorde. Littérature et Beaux-Arts, argent, décorations et honneurs, vies humaines, etc. On fait « bon marché » de ceci ou de cela. Tel attache la plus grande importance à ce qu’il a et sacrifierait le reste du monde pour sauver sa mise. Pour tel autre, rien n’importe que ce qu’il n’a pas et convoite. Celui-ci mise sur la vie future ; celui-là sur l’instant présent… Les jeux sont faits ; rien ne va plus.

Je crois qu’en chaque circonstance j’ai pu discerner assez nettement le parti le plus avantageux que je pourrais prendre, et qui est bien rarement celui que j’ai pris.

Parfois il me semble que je vis ma vie à l’envers, et qu’à l’instant de la vieillesse, ma vraie jeunesse va commencer. Mon âme débuta couverte de rides ; des rides que mes ancêtres et mes parents très assidûment y tracèrent, et que j’eus, pour certaines, le plus grand mal à effacer. Je n’y parvins pas par la lutte, mais en rusant très longuement avec moi même. Je n’y parvins qu’avec l’assentiment des dieux.

…car si, dans l’Immoraliste encore, j’ai pu livrer de grands lambeaux de moi-même, je me suis par la suite absenté de mes récits, au point que je comprends qu’ils aient pu donner le change. Et ce ne fut point là le paradoxal résultat d’un effort ; l’envahissement de moi est naturel et si complet, qu’il n’est rien par exemple que j’aie écrit avec plus de facilité, de transports, que le journal les lettres d’Alissa, dans ma Porte Étroite ; tant il m’était aisé, voluptueux, de lui céder la place oui, de céder la place à un être moins compliqué que moi et qui, par cela même, s’exprimait avec moins de peine.

Je demeurais, je demeure encore, interdit, dès qu’il s’agit de hiérarchies, de préséances ; toujours prêt à céder le pas, à me soumettre, à m’excuser. Et sans doute, cette inclination naturelle de mon humeur fut-elle encouragée par les préceptes de l’Évangile — que je prenais, que je prends encore au sérieux, à la lettre — qui façonnèrent à ce point ma pensée, que je ne puis prendre au sérieux rien d’autre ; que les applaudissements, les décorations, les honneurs n’ont à mes yeux qu’un prix dérisoire, que les faveurs me gênent, les avantages m’interloquent, les privilèges m’humilient, comme ils font nécessairement ceux qui tiennent pour vérité ces paroles : « Mon royaume n’est pas de ce monde… Les premiers seront les derniers » ; et qui mettent en pratique ce précepte : « Si quelqu’un prend ta robe, donne-lui donc aussi le manteau ».

Je manquais, à un degré qui n’est pas croyable, de « savoir-vivre ». Non que mes parents m’eussent mal élevé ; bien au contraire, j’avais reçu la meilleure éducation du monde, et je ne sais trop à quoi attribuer ce manque de manières qui faisait que je ne me sentais jamais parfaitement à mon aise dans un salon ou à une table un peu bien servie et nombreuse. Avec le naturel, je perdais aussitôt tous moyens. Titres, galons, décorations me donnaient le vertige ; je ne parvenais pas à me persuader qu’on pût reconnaître la valeur des gens à leur manche ; et tout à la fois je ne prenais rien au sérieux de ce qu’il eût fallu révérer et j’étais si soucieux de marquer de la révérence que je donnais du front partout, à tort et à travers, prêt à tous les effacements ; cela n’engageait rien et n’engageait à rien.

Mon esprit est, avant tout, ordonnateur. Mais mon cœur souffre de laisser rien à la porte.

Et je comprends de reste ceux qui, n’ayant pas suffisant pouvoir de soumettre, repoussent, avant même de les connaître, les éléments anarchiques de leur être ; mais, pour moi, convaincu par l’expérience et par l’histoire, que les forces les plus utiles sont celles qui se montrent les plus redoutables d’abord, et d’autre part assuré de l’empire de mon esprit, je n’eus garde de rejeter rien de ce que je prétendais domestiquer et dont je restais assuré de pouvoir tirer bon parti.

Les éléments troubles de l’esprit, ce seront demain les meilleurs.

Que celui qui ne peut apprivoiser la foudre la craigne.

Il n’est pas une des déclarations de ce genre (profession de fidélité dans la préface de mes Nourritures) qui ne me paraisse sonner un peu faux lorsque je la relis, peu de temps ensuite.

Que sert de dire qu’on était sincère en l’écrivant ? Il n’est pas de caractère si simple qui ne présente de compliqués détours. La particularité qui paraît l’emporter, c’est celle que l’attention fixe ; le seul regard déjà déforme et grossit. L’on perd de vue l’ensemble de la figure, et tel trait qu’on fait dominer, n’est peut-être pas le plus marquant.

Parce qu’il m’a toujours été plus facile d’élire ou de repousser au nom d’autrui qu’en mon nom propre et qu’il me semble toujours m’appauvrir en me dessinant, j’accepte volontiers de n’avoir pas d’existence bien définie, si les êtres que je crée et extrais de moi en ont une.

J’imagine souvent telles préfaces à l’Immoraliste, aux Faux-Monnayeurs, à la Symphonie… l’une surtout où exposer ce que j’entends par objectivité romancière, où établir deux sortes de romans ou du moins deux façons de peindre la vie (qui, dans certains romans, se rejoignent).

L’une, extérieure et que l’on nomme communément « objective, » qui voit l’abord le geste d’autrui, l’événement, et qui l’explique et l’interprète.

L’autre, qui s’attache d’abord aux émotions, aux pensées, invente événements et personnages les mieux propres à mettre ces émotions en valeur — et risque de demeurer impuissante à peindre quoi que ce soit qui n’ait d’abord été ressenti par l’auteur. La richesse de celui-ci, sa complexité, l’antagonisme de ses possibilités trop diverses, permettront la plus grande diversité de ses créations. Mais c’est de lui que tout émane. Il est le seul garant de la vérité qu’il révèle, le seul juge. L’enfer et le ciel de ses personnages sont en lui. Ce n’est pas lui qu’il peint ; mais ce qu’il peint il aurait pu le devenir s’il n’était pas devenu tout lui-même… Oui, je pourrais exposer tout cela. Mais ne l’ai-je pas dit ou laissé entendre suffisamment déjà en parlant de Dostoïewsky ? À quoi bon reprendre ? Mieux vaut dire aux lecteurs : lisez-moi mieux ; relisez-moi ; et passer à autre chose.

Une des grandes règles de l’art : ne pas s’attarder.

Rien n’est fait, si, ce personnage que je crée, je n’ai pas su vraiment le devenir, et me dépersonnaliser en lui jusqu’à donner le change, jusqu’à encourir le reproche de n’avoir jamais su portraiturer que moi-même, si différents que soient entre eux Saül, Candaule, Alissa, Lafcadio, le pasteur de ma Symphonie, ou La Pérouse, ou Armand. C’est revenir à moi qui m’embarrasse ; car, en vérité, je ne sais plus bien qui je suis ; ou, si l’on préfère : je ne suis jamais, je deviens.

Comme j’irais bien, sans tous ces gens, qui me crient que je vais mal !

Ils s’obstinent à voir dans les Faux-Monnayeurs, un livre manqué. On disait la même chose d’abord, de l’Éducation sentimentale et des Possédés. (Je me souviens que ce qui m’a fait lire les Possédés et les Karamazoff c’est le retrait de Melchior de Vogüé devant ces livres « apocalyptiques et fumeux »). Dans dix ou vingt ans, l’on reconnaîtra que ce que l’on reproche à mon livre aujourd’hui ce sont ses qualités les plus rares.

Combien n’est-il pas plus flatteur de voir un critique, par rancune ou dépit, se forcer au dénigrement, que, par camaraderie, à l’indulgence.

Les plus belles vertus peuvent se déformer avec l’âge. L’esprit précis devient tatillon ; l’économe, avaricieux ; le prudent, timoré ; l’imaginatif, chimérique… Il n’est pas jusqu’à la persévérance, qui n’engage dans une sorte de stupidité. Comme, au contraire, à comprendre trop bien trop d’opinions et des façons de voir trop diverses, la constance se perd et l’esprit s’égare dans une inquiète versatilité. Si Maurras était moins sourd, peut-être ne serait-il pas si fidèle ; mais il advient souvent que la constance précède et entraîne une sorte de surdité.

Si je crois ou si je ne crois pas ?

Que vous importe ?

Et que m’importe à moi-même ?

Il ne m’est pas plus possible de penser sincèrement votre crédo, que de croire à la rotation du soleil autour de la terre. Mais j’ai connu, croyant, votre « état d’âme ». Et ego… Je sais que cette idée monstrueuse, plantée au cœur de notre esprit, par la gêne même qu’elle impose à chacune de nos pensées, les amène à cette qualité pathétique dont peut profiter l’œuvre d’art. Et ce qui encourage à penser que l’art même est d’essence religieuse, ce qui peut faire croire, au croyant, que l’art et la puissance de création artistique sont une dépendance de la foi, ce n’est pas seulement le surcroît d’éloquence que doit l’artiste à sa croyance, c’est aussi le surcroît d’accueil de l’auditeur, du spectateur croyant, en face d’une œuvre d’inspiration religieuse ; c’est la mystique communion entre l’artiste et le public, que seule cette croyance commune permet. On est de mèche. Les décors sont déjà posés ; les instruments accordés d’avance ; les larmes prêtes. Chacun se sent du troupeau, de la famille ; chacun, entre l’acteur et soi (l’auteur s’efface modestement), goûte une connivence secrète. — « Ça me connaît ».

Pour moi, je veux une œuvre d’art où rien ne soit accordé par avance ; devant laquelle chacun reste libre de protester.

Rien n’est plus gênant que les disciples. J’ai fait ce que j’ai pu pour les décourager. Je ne « reçois » pas ; je ne remercie pas pour les livres que l’on m’envoie, ne réponds ni aux lettres, ni aux articles ; je vis loin de Paris… À présent l’on me reproche d’avoir de l’influence. Qu’y puis-je ? Je n’ai jamais cherché que d’encourager chacun dans sa voie et ne voudrais tirer à moi personne.

Je dois beaucoup à mes amis ; mais, tout bien considéré, il me paraît que je dois à mes ennemis plus encore. L’être vrai, c’est sous la pointe qu’il se réveille, mieux encore que sous la caresse. Celle-ci vous endort, Blake l’a dit déjà ; celle-là vous désengourdit. Enfin s’il m’arrivait de douter de moi, prêt à lire dans la louange plutôt une marque de l’affection d’autrui qu’une attestation de valeur, l’acharnement de certains à me nuire et à dégrader ma pensée, me força bientôt de conclure à son importance. Je ne me savais pas d’abord si redoutable ; mais : On me combat, donc je suis.

On appelle « bonheur » un concours de circonstances qui permette la joie.

Mais on appelle joie cet état de l’être qui n’a besoin de rien pour se sentir heureux.