Un gentilhomme/En promenade

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Ernest Flammarion (pp. 213-219).


En Promenade.


Le peintre X… et moi, nous gravissions la côte des Deux-Amants, cet admirable monticule qui garde, énorme sphinx accroupi, l’entrée de la vallée de l’Andelle et domine la vallée de la Seine.

À mesure que l’on s’élève, des paysages se déploient, sublimes et géographiques, et reculent jusqu’à l’infini les champs, les villages, les forêts, et dans tout cela, le fleuve, mince ruban bleuâtre, disparaît et reparaît en courbes charmantes, semées de points noirs, qui sont tantôt des îles, tantôt des trains de bateaux, les lourds toueurs, à peine visibles dans cet espace immense, et si lointains qu’ils semblent ne pas remuer. De cette hauteur, les détails se perdent, et ce n’est que par la différence des verdures que l’on distingue les carrés de forêts des carrés d’avoine. Puis, le ciel s’amplifie, s’approfondit à perte de rêve… De temps en temps, le peintre s’arrêtait, contemplait le panoramique paysage baigné d’une lumière très douce, et, traçant dans l’air, avec sa canne, quelque dessin de vierge ou de sainte, disait :

— Oh ! ces primitifs, l’ont-ils sentie la nature !… Une figure… là, tiens ! et tout ça derrière… Quel van Eyck !

À ce moment, nous entrions dans un petit bois qui couronne de verdure le sommet de la côte. Et, tout à coup, dans une clairière, nous vîmes se dresser devant nous une étrange apparition.

Droite, énorme, immobile, elle barrait l’étroite sente où nous cheminions. Un fusil brillait à son poing. À ses pieds, le coteau dévalait à pic et, formant une gorge profonde, remontait en ondulations rapides, couvert de hêtres rabougris et de frissonnants bouleaux. La silhouette géante s’enlevait sur ce fond de mouvantes verdures. Elle était extraordinaire et surnaturelle. Rien, en elle, ne bougeait. On eût dit qu’elle venait de surgir du roc, roc elle-même à peine taillé. Et son fusil reflétait le nuage qui passait au-dessus d’elle.

En ce lieu sauvage, cette apparition soudaine nous arracha à nos préoccupations, à la nature, à la vie. Nous nous crûmes transportés dans un autre âge, dans un pays inconnu et chimérique. Était-ce une femme ? un homme ? un bloc de pierre taillée ?… un impassible bronze ? Nous ne cessions de la regarder.

Elle était coiffée d’un haut bonnet d’astrakan, comme un Tcherkesse, et son visage rude, aux yeux impérieux, son regard fixe, ses bajoues tombantes, une ombre de moustache aux lèvres, tout cela avait un caractère d’une sévérité et — qu’on me permette ce mot — d’une beauté farouche. On eût dit une figure d’Albert Dürer…

Une tunique de drap noir, boutonnée jusqu’au col, serrait sa poitrine large et renflée, moulait sa taille carrée, ses hanches rebondies, descendait sans un pli sur les cuisses, au-dessus du genou, accusait une charpente puissante, d’abondantes chairs qui, à la taille seulement, faisaient des bourrelets, des plis gros et pleins, sous l’étole tendue. Une culotte de velours noir bouffait et flottait sur de hautes guêtres de cuir fauve, chaussant ses mollets nerveux.

Des parfums de menthe, une âcre odeur de sauge semblaient s’exhaler d’elle.

Dans le fond de la gorge, un chien, invisible sous les feuilles, chassait, donnait de la voix, une voix grêle et rageuse, une petite voix qui montait vers nous comme une injure.

La femme — car c’était une femme, une vieille femme de soixante ans — nous examina d’un air hostile sans que ses yeux remuassent, sans que rien en elle remuât, pas plus les chiffes de ses paupières que les pans de sa tunique, ni les mèches de crin grisâtre qui s’échappaient de son bonnet d’astrakan. Puis elle siffla son chien, remonta d’un geste sec son fusil sur l’épaule, descendit le coteau, en se retenant aux branches flexibles des taillis, et disparut dans le bois. Et dans cet être hideux et superbe, dans ce monstre aux traits violents, aux allures hommasses, il y avait une souplesse, je ne sais quoi dans l’inflexion de la nuque, dans la tombée des épaules où quelque chose de la grâce de la femme subsistait.

Durant une minute, nous l’entendîmes qui descendait la côte et sifflait son chien : un sifflet strident, des roulades aigres qui semblaient donner au feuillage des hêtres et des bouleaux des frissons d’effroi.

Nous nous assîmes dans l’herbe, au pied d’un arbre, et nous restâmes quelques instants silencieux. Je me demandais qui était cette femme, d’où elle venait, où elle allait, pourquoi elle était ainsi. Et, déjà, mon imagination entrevoyait un romanesque violent, quand le peintre X… me dit, l’air tout songeur :

— Hein ?… Posséder cette femme dans ce paysage… avec ces odeurs de menthe et de sauge… quelle sensation ! Quel tableau !… Je reviendrai par ici… Et quelle ligne !… Et l’accent de ça !… Nom d’un chien !…

Il s’enthousiasmait, malgré mes railleries :

— Parbleu ! dans une chambre, avec des tentures, des tapis, des lumières roses, des meubles laqués… ce serait effroyable !… Mais ici, dans cette nature, parmi ces rocs, ces odeurs violentes, sauvages… ce serait le rêve… le rêve entends-tu ?… un rêve épatant !

Et comme je riais de le voir s’exalter ainsi :

— Ah ! tu me fais pitié, me dit-il… D’abord toi, tu n’as jamais rien compris à l’harmonie !…

Nous sortîmes du bois et redescendîmes vers la côte par l’Ouest.

Les pentes en étaient rases, glissantes, et les cailloux roulaient sous nos pieds. Des tussilages, des pavots menus, de chétifs erzugiums, toute une flore naine et malade poussait çà et là, au-dessus des herbes abrouties, et des ronces traînaient sur le sol leurs tiges rampantes et desséchées, comme des orvets morts. Plus nous nous rapprochions de la plaine, plus la terre semblait monter dans le ciel et l’envahir, et le ciel, au-dessus de nos têtes, reculait sa voûte diminuée.

Mon ami devenait de plus en plus rêveur. À peine s’il répondait aux questions que je lui adressais. Il disait, négligemment :

— Ah ! oui ! ce qu’on voit… ce qu’on rencontre !… Non, vrai ! la nature est épatante !

Le crépuscule tombait lorsque nous rentrâmes au village, où nous devions passer la nuit.

À l’auberge, pendant le dîner, X…, nerveux, interrogea la patronne sur l’étrange apparition du bois.

— Ah ! vous avez vu la belle Catherine ? s’écria-t-elle.

— On l’appelle la belle Catherine ?…

— Oui, par dérision, sans doute. Elle habite les ruines de l’abbaye qui se trouve au sommet du mont… Et elle passe son temps à chasser… Autrefois, elle venait quelquefois ici, le soir, boire un coup avec les mariniers… Mais ça faisait trop d’histoires… Il y a eu du tapage, des batailles… Elle ne vient plus.

— Ah !… mais qu’est-elle au juste ?…

La patronne prit un air de se méfier… et elle dit tout bas :

— C’est l’ancienne domestique du comte de R…, un vieux à qui appartenait l’abbaye… Le comte est mort, vous comprenez…

— Ah ! il est mort ?

— Oui… On l’a trouvé noyé dans une citerne… Il avait fait son testament en faveur de Catherine.

— Ah ! vraiment ? s’écria mon ami, dont les yeux s’enflammèrent. Mais c’est épatant, ce que vous me dites là… Dans une citerne ?

— Oui… D’abord, on a pensé ci… ensuite on a pensé ça… La justice est venue… Bref, Catherine a hérité… C’est une rude femme, allez !

— Et elle vit toute seule ?

— Toute seule !… Seulement, elle rôde beaucoup, à droite, à gauche, vous comprenez ?… C’est une rude femme !

Le dîner s’acheva dans un silence pesant.

Comme nous gagnions nos chambres, mon ami me dit :

— Je ne repartirai pas demain… En bonnet d’astrakan… la tunique… les guêtres… ce parfum de menthe qui me poursuit… la citerne, la citerne surtout… comprends-tu ? Il faut que je retrouve cette femme… Bonsoir…

Voilà trois mois de cela… Je n’ai pas revu mon ami.