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Un hiver à Athènes/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 5 (p. 49-65).
Première livraison

Le port du Pirée. — Dessin de M. A. Proust d’après nature.


UN HIVER À ATHÈNES,

PAR M. A. PROUST.
1857-1858. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




De Messine au Pirée.

Le 4 novembre 1957, après un mois de séjour en Sicile, je m’embarquai à Messine sur le bateau des messageries impériales, le Carmel. Du cap Spartivento, dernier adieu de la terre italienne, à la côte de Grèce le navigation est de quarante-huit heures. Pendant ces deux jours le spectacle fut continuellement le même ; la mer roula ses vagues uniformément, sans colère, et le gréement du navire fit entendre la même plainte. Pendant ces deux jours aussi la signora Julia, prima donna du théâtre Naoum, babilla de ce babil élégant qui caresse l’esprit sans le fatiguer.

Le 6, nous arrivions en vue du cap Matapan et de l’île de Cérigo : la terre classique nous apparaissait sous la forme de rochers sombres soutenant un sol nu et sans culture. Toute simple que fût la mise en scène, ce spectacle était grand et plein d’émotions sous la lueur du couchant, qui donnait à ces falaises une teinte sanglante ; c’était bien la Grèce telle que je me la figurais, dévastée et épuisée par dix années d’une lutte héroïque, mais grand fut le désappointement autour de moi ; la signora soupira à la vue de cette Cythère si peu en harmonie avec l’idée que ses yeux, les plus beaux du monde, lui donnaient le droit de se faire du séjour de Vénus, et le visage de son Barnum se contracta piteusement.

« Un arbre ! hurlait en langue d’oc un commis voyageur, un arbre ! Voilà plus de dix ans que je fais l’Orient, et plus de vingt fois que je passe ici, je ne l’avais pas encore remarqué : j’en prends note. »

C’était en effet un arbre malingre et rabougri, demeuré là sans doute pour prouver, comme l’a dit le poëte, qu’alors que tout semble écroulé, il reste encore quelqu’un debout.

Le lendemain, nous entrions dans le port du Pirée à neuf heures du soir. Si près d’Athènes, il eût été pénible de passer la nuit dans ce village. Un Anglais partagea d’autant mieux cette pensée qu’un sien ami avait écrit au dos de son Murray : « Se défier des hôtels du Pirée. » Nous avisâmes donc dans la foule des embarcations collées aux flancs du navire un jeune homme dont la mine éveillée et le jargon mêlé de français et d’italien nous semblèrent de bon augure pour nous tirer d’embarras. En un clin d’œil il nous eut débarqués, nous et nos bagages, et installés dans une voiture, large landau décrépit, attelé de deux bêtes microscopiques.

Malgré la disproportion de la voiture et de l’attelage, la lourde machine partit à grande vitesse sur une route pavée de moellons, en soulevant un nuage épais de poussière. De bond en bond, nous arrivâmes jusqu’à un groupe de baraques faiblement éclairées. Alexandre (c’était le nom de notre cicerone) ouvrit la portière et remit un peu de symétrie dans le chargement bouleversé. Malles, sacs, jambes et bras étaient si bien mêlés que l’alliance des deux nations n’avait jamais été certes plus complète. Il nous servit un verre de raki avec un loukoum (pâte faite de miel et d’amandes), puis regrimpa à côté du cocher, et la course furibonde recommença. Je sentis bientôt au bruit moins sourd des roues que nous avions quitté la campagne ; la voiture en effet s’arrêta, et nous vîmes apparaître, entre deux colonnes d’ordre corinthien, un individu semblable, quant au visage et l’ampleur, à un chat de l’espèce angora. C’était le seigneur Ianni Adamopoulos, propriétaire de l’hôtel d’Orient.

« M. Dunoyer[1] ? demandai-je.

— M. Dunoyer est au théâtre.

— À quel théâtre ?

— Au théâtre, il n’y en a qu’un. »

Courir au théâtre, enfiler un long couloir sombre, enjamber un étage, ouvrir cinq ou six loges avant de trouver la bonne, et tomber enfin dans les bras de mon ami, fut l’affaire d’un instant. On jouait Buondelmonte du Maestro Paccini. Nous partîmes au moment où allait commencer la lutte des Guelfes et des Gibelins, et passâmes la nuit à nous questionner, lui sur Paris qu’il avait quitté depuis six mois, moi sur Athènes où je venais passer l’hiver.

PLANS D’ATHÈNES ET DU PIRÉE.


Athènes. — Aspect de la ville moderne. — Le palais du roi. — L’université. — Les monuments d’utilité publique. — Le pays.

Ce sont les Bavarois qui ont choisi l’emplacement de la moderne Athènes ; on ne saurait les en féliciter ; au lieu d’abriter la ville derrière l’Acropole du côté de la mer ils l’ont exposée au souffle rigoureux des vents du nord ; au lieu d’imiter le respect d’Adrien pour la ville de Thésée, ils ont assis leurs lourdes constructions sur les ruines antiques.

Il n’est pas une palme de terre dans cette plaine de l’Attique qui n’ait sa signification. Que l’art soit venu d’Égypte on d’Assyrie, c’est là que cette sublime expression de l’intelligence, qui fait l’homme presque l’égal de Dieu, a atteint son apogée, c’est là qu’est réellement son temple ; il fallait le respecter. Je ne suis pas de ceux qui crient au meurtre chaque fois que l’activité humaine, lancée dans un nouvel ordre d’idées, renverse la création de la veille ; mais dans un pays où tout était à créer, je le demande, qui forçait à placer sur ces ruines mêmes la nouvelle capitale ?

Les Allemands se sont crus Athéniens parce qu’ils fondaient le sol d’Athènes, et pour donner une preuve de leur atticisme ils ont fait de suite, non loin de l’Acropole, un gros palais en marbre pentélique, indiquant exactement la distance qui sépare un artiste grec d’un architecte de Munich.

On peut aisément se figurer le plan de leur ville par un gâteau de l’Épiphanie, coupé en quatre portions à peu près égales. Les deux incisions sont les rues d’Hermès et d’Éole ; la fève du gâteau est ce palais dont je viens de parler, fève qui n’a pas coûté moins de huit millions de francs à la nation. Hormis ces deux rues principales, le reste s’en va à l’aventure cahin-caha, au grand désespoir de ceux qui tiennent la disposition rectangulaire pour le nec plus ultra de la perfection urbaine, à la grande joie de ceux qui espèrent voir un jour la ville ensevelie surgir de colère et mettre à bas ces baraques vermoulues. Depuis quelques années le bon sens national (il faut l’en louer) éloigne les maisons de l’Acropole et construit, du côté du Lycabette, un nouveau quartier appelé Néapolis, qui, sur l’autre, a l’avantage d’être mieux percé, et de compter parmi ses monuments une œuvre remarquable, l’Université, essai heureux d’architecture polychromique, tenté par M. Hansen, architecte danois. J’engage les savants qui n’ont pu découvrir sur le Parthénon les traces visibles de bleu turquin, à voir ce monument. Ils ne se convertiront pas sans doute à la polychromie (les savants se convertissent peu), mais ils traiteront peut-être moins légèrement leurs adversaires.

Des autres édifices il y a peu de chose à dire. L’Hospice pour les aveugles, l’École des orphelins, le Séminaire, l’Amalion sont plutôt des œuvres de charité que des œuvres d’art ; aussi faut-il nommer et honorer moins leurs architectes que leurs fondateurs : MM. Arsaki, Bernardaki, Sina, etc…

Du reste, parcourez la ville, vous ne trouverez pas un monument qui ne soit un témoignage de l’affection des Hellènes pour leur patrie ; en revanche, vous n’en verrez aucun qui soit un gage de la sollicitude administrative. Le patriotisme des Grecs est immense et n’a d’égal que l’inertie de ceux qui ont cependant accepté la mission de les conduire dans la voie de la civilisation.

On a en réserve des sommes considérables pour la fondation d’une académie qui est à peine commencée, et d’un musée qui ne l’est pas. Pendant mon séjour on a posé la première pierre de l’école navale (le Psariote Varaki avait légué les fonds depuis 1823). Par une inspiration qui est bien à la hauteur des goûts centralisateurs du jour, on a construit l’école navale loin de la mer, au centre, c’est-à-dire à Athènes[2].

Au résumé, lorsqu’on a parcouru l’Athènes moderne en tous sens, qu’on l’a vue sous toutes les faces, du Lycabette ou des rochers de l’Aréopage, des hauteurs de l’Hymette ou de celles du Pentèlique, on est forcé de conclure que cet immense village, peuplé de quarante-cinq mille âmes, est banal et sans caractère ; on ne trouve pas si niaise cette pensée de Jocrisse qui se plaignait de ne pas voir la ville à cause des maisons, et on convient que si les Grecs n’avaient beaucoup d’autres excellentes raisons de vouloir les Turcs hors de Constantinople, le désir seul de se défaire de leur capitale en serait une suffisante.

Elle est en effet, cette grosse bourgade allemande, la seule note discordante dans cet harmonieux concert de la nature. Je ne connais pour moi rien de plus parfaitement beau que cette enceinte de l’Attique aride et desséchée, semblable à un cheval de sang chez qui chaque veine et chaque muscle fait saillie. Tout d’abord cette calvitie nous étonne, nous fils de la Gaule chevelue ; mais nous ne tardons pas à trouver, dans cette sublime simplicité, un charme varié à l’infini et une saveur plus délicate que celle de nos contrastes et de nos oppositions. Il faut ajouter à cette séduction linéaire le magique effet de la lumière transparente et limpide qui la fait valoir. Le ciel si pur de Naples ne peut en donner qu’une faible idée. Aucune vapeur n’atténue la franchise du dessin, même au plus loin. Ce vague qui, dans le Nord, confond le ciel avec la terre n’existe pas en Grèce ; il n’y a pas de passage heurté de l’ombre à la lumière : rien qu’une teinte d’une douceur et d’une harmonie indescriptibles.

« Ô bienheureux enfants ! vous qui marchez dans un air pur, plein de mollesse et de clarté. »

Les rochers de l’Aréopage. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Un soir j’étais monté avec un savant allemand sur les rochers de l’Aréopage, et de là j’admirais le soleil éclairant, même à son déclin, les moindres replis d’Égine :

« Cette limpidité qui vous étonne, me dit mon compagnon, a une cause naturelle ; la pureté de cette atmosphère n’est due qu’à l’absence de végétation, l’air dont elle se compose ne renfermant que très-peu de molécules de substances hétérogènes. Remarquez bien que les fluides élastiques… »

La science est impitoyable avec sa froide analyse, et dans ce moment j’eus la velléité de précipiter le savant dans l’abîme qui s’ouvre là, profond et escarpé, mais je fus distrait de cette coupable pensée par l’admirable panorama qui se déroulait à nos pieds. La mer faisait le fond du tableau : à gauche, les flancs labourés de l’Hymette ; à droite, la Corydalle ; derrière nous, le double étage du Pentélique et du Parnès ; aux derniers plans, enfin, les montagnes du Péloponèse, élevant leurs cimes aiguës.

Vue d’une partie d’Athènes, prise du rocher de l’Acropole. Le palais du roi et l’école française. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Il semble que, de toutes parts, la Grèce veuille jeter un regard sur Athènes ; et si tout récemment Corinthe s’est laissée choir d’un tremblement de terre, c’est que vraisemblablement l’observatoire, si maladroitement maçonné sur la colline des Nymphes, offensait au dernier point sa vue.


L’Acropole. — L’architecture grecque. — Les monuments. — La sculpture. — Le Parthénon. — L’Érechthèon. — Le temple de la Victoire Aptère. — La Pinacothèque.

Le rocher de l’Acropole domine l’Athènes moderne de presque toute sa hauteur. On a beaucoup écrit sur l’Acropole, et il y a en effet, sur cet étroit rocher, un vaste champ pour l’observation ; l’ignorance la plus robuste y cède à l’émotion, et l’imagination la plus ardente sent ses aspirations plier devant ce calme du génie fort et puissant. C’est cependant d’hier seulement que la lumière s’est faite devant ce chef-d’œuvre de l’esprit humain ; et c’est un géomètre, M. Pennethorne, qui a expliqué mathématiquement le secret de cette beauté tranquille qui soulevait l’enthousiasme du poëte, sans qu’il pût s’en rendre compte. M. Pennethorne a mesuré les monuments grecs et découvert que, dans cette architecture comme dans la nature, toutes les lignes obéissent à une courbe et à une inclinaison. On peut donc affirmer aujourd’hui que les monuments grecs sont faits d’après nature, et que de l’harmonie parfaite de leurs lignes avec les lignes environnantes est née cette plénitude de caractère qu’aucun art n’a pu atteindre. D’après nature n’est pas, cependant, l’expression propre : l’art grec interprète la nature et achève l’œuvre divine, c’est-à-dire qu’il n’est pas indifférent que le monument soit dans la vallée ou sur la montagne, et que le Parthénon couronne et complète le rocher de l’Acropole, tout comme le fronton de Phidias couronne et complète le Parthénon. Il faut une longue étude pour comprendre la discrète simplicité de ces combinaisons, tant le résultat en semble naïf et facile.

Plan de l’Acropole.

On ne peut se faire aucune idée de l’art grec par les modèles que nous lui avons empruntés, pour plusieurs raisons : la première est que nous avons négligé cette essentielle mise en scène ; la seconde est que nous n’avons pas assez pris garde au mode de construction.

Le passage qui vous introduit dans l’enceinte murée de l’Acropole traverse deux voûtes sombres et débouche sur le palier des Propylées. Après quelques marches, vous êtes sur le plateau supérieur ; là s’élève le Parthénon.

Le temple présente son flanc éventré par la bombe tant de fois maudite du Génois Morosini, et découpe sur le ciel sa silhouette démantelée par lord Elgin. Malgré ces dévastations successives, malgré les mutilations qu’y ont faites les cultes chrétiens et musulmans, le colosse est encore debout, avec le plus grand nombre de ses colonnes doriques, largement assises, et les murs presque complets de l’opisthodome et du pronaos. Du côté de la façade, à quelques blessures près, on le croirait entier.

Le Parthénon. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Tout à côté, à gauche, est l’Érechthéon, qui contenait les deux temples de Minerve Poliade et de Pandrose. Ce double édifice, chef-d’œuvre de l’ordonnance ionique, renfermait le flot et l’olivier sacré. Il fut converti, sous les empereurs, en église chrétienne, et servit sous les Turcs de harem. En 1846, la France l’a fait relever, et l’Angleterre y a remplacé par un moulage la cariatide qu’elle y avait dérobée. Au sujet de cet enlèvement, Buchon raconte l’anecdote suivante : « Les six cariatides qui portent l’entablement passaient, dans les croyances populaires, pour des êtres surnaturels. Après que l’une d’elles eut été arrachée de son socle, un sentiment d’indignation se manifesta dans le peuple ; on ne crut pas prudent d’enlever les autres pendant le jour, et on attendit la nuit. Au moment où les Turcs, chargés de la tâche, s’approchèrent du temple, le vent fit entendre un gémissement prolongé ; les Turcs crurent entendre la voix des statues et s’enfuirent effrayés, sans qu’on pût les décider à achever l’œuvre de destruction. »

Pour la description de ce monument, qui a soulevé bien des discussions archéologiques, je renvoie le lecteur au remarquable travail de M. Tétaz (Mémoire explicatif et justificatif de la restauration de l’Érechthéon, Revue archéologique, 1851), ou à l’analyse qu’en a faite M. Beulé dans son livre sur l’Acropole.

Derrière l’Erechthéon est l’endroit le plus escarpé du rocher : c’est là que s’élevait la statue en bronze de Minerve, haute de quatre-vingts pieds. De ce plateau, la vue embrasse un horizon immense.

Les Propylées. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

En suivant l’enceinte septentrionale, on revient aux Propylées ; une partie des colonnes a été renversée par l’explosion d’un magasin à poudre ; mais les murs sont restés fermes et, mieux que partout ailleurs, on peut constater là l’étonnante précision avec laquelle les Grecs échafaudaient le marbre sans ciment. Les blocs énormes semblent superposés d’hier, et l’aspect mâle et sévère de cette construction de géant contraste singulièrement avec la délicatesse du petit temple de la Victoire Aptère, placé à sa droite. La façade de cette petite miniature est composée de quatre colonnes monolithes cannelées, surmontées de chapiteaux ioniques. La Société archéologique d’Athènes l’a fait relever d’après les plans publiés par Spon et Welher. On n’est pas d’accord sur l’origine de son nom Aptère (sans ailes). Selon les uns, il indiquerait que Thésée, revenant de Crète, n’avait pas envoyé avant son retour la nouvelle de sa victoire ; selon les autres, ce temple aurait été élevé à la Victoire qui ne devait plus s’envoler d’Athènes.

Le temple de la Victoire Aptère. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

À la gauche des Propylées, en pendant à ce temple, est la Pinacothèque, destinée autrefois aux expositions de peinture, disposée aujourd’hui en musée d’antiques.

La seule nomenclature des statues, métopes, hauts et bas-reliefs, bustes, camées, vases, épigraphes, mosaïques, terres cuites, verres, bronzes, rangés dans la Pinacothèque, entassés dans le temple de Thésée, épars partout, nécessiterait des volumes. On peut, en se promenant au milieu de tous ces débris, suivre l’art grec à travers tous ses ages depuis l’époque éginétique, si sobre et si peu prodigue, jusqu’à l’époque romaine, qui supplée à la qualité par la quantité. Cette étude est des plus intéressantes, et sera des plus complètes à Athènes quand l’ordre sera mis en tout cela, et surtout quand l’archéologie sera débarrassée du pédantisme et des systèmes de certains archéologues. Les différentes époques de la statuaire sont autant de périodes nettes et précises de la condition morale des Grecs : on suit pas à pas toutes les empreintes de cette divine liberté jusqu’au moment où l’esclavage l’a étouffée avec le génie de l’art, qui en est inséparable. Dans le principe, l’île d’Égine, libre et indépendante, produit seule. Ce n’est qu’après Pisistrate qu’Athènes voit Phidias : avec Praxitèle la simplicité se change déjà en élégance ; sous Alexandre, Lysippe tente vainement une renaissance ; déjà l’apathie du luxe et l’abrutissement qui en résulte ont remplacé l’esprit public et l’amour désintéressé de la gloire ; l’art ne donne plus aux vues étroites et aux passions raffinées de ceux qui le payent qu’une redite ou un travestissement des inspirations précédentes. Le ragoût des ornements, le maniéré des draperies, l’abus des détails, le mesquin et le minutieux dans les arrangements le précipitent rapidement vers sa décadence, et il s’en va, sous le dernier des Ptolémées, mourir sur le sol d’Égypte qui lui avait donné naissance.

Haut-relief de Phidias, métope du Parthénon. — Dessin de Thérond d’après une photographie.
Haut-relief de Phidias, métope du Parthénon. — Dessin de Thérond d’après une photographie.


La découverte de M. Beulé. — Les fouilles du théâtre d’Hérode. — M. Pittakis. — Recherches infructueuses. — Le temple de Jupiter Olympien. — Un stylite. — Le stade. — L’arc d’Adrien. — La lanterne de Démosthènes. — Les monuments byzantins.

En face des Propylées, dans l’enceinte murée de l’Acropole, est la porte découverte en 1853 par M. Beulé. Cette découverte a fait grand bruit en France. Sur l’un des côtés de cette porte on lit en grec et en français l’inscription suivante : La France a découvert la porte de l’Acropole, les murs, les tours et escalier. Beulé, 1853.

Lorsque M. Beulé arriva à Athènes, la base des murs de l’Acropole devant les Propylées, comme dans les autres parties, était ensevelie sous les terres. M. Beulé supposa que l’Acropole devait avoir une entrée de ce côté, et que cette entrée devait se trouver dans l’axe de la porte centrale des Propylées ; il commença donc les premiers travaux de déblayement à ses frais, les continua aux frais du gouvernement français, et après deux années de fouilles poussées avec une conviction ferme et une persévérance infatigable, il découvrit complétement une porte flanquée de deux bastions.

M. Beulé donna de cette découverte une explication très-compliquée, basée sur différentes suppositions : démolition des murs par Sylla, empressement à les relever à l’approche des Goths, travail en sous-œuvre, abaissement du sol antique, etc. Quelques savants ont relevé des contradictions dans ces ingénieuses hypothèses : ils croient que le jeune archéologue a trop voulu prouver et que l’accord possible des faits qui servent de base à son mémoire n’a pas été suffisamment établi. Cependant une porte était là, et il était naturel de vouloir donner une explication historique au risque de rencontrer des objections. Mais voici une critique plus grave. M. Beulé affirme que cette porte a quelque parenté avec le plan de Mnésiclès, en d’autres termes, qu’elle est la porte de l’Acropole. C’est là une question d’art. La conception d’une semblable entrée, large d’un mètre quatre-vingt-neuf centimètres, donnant accès sur un escalier qui a soixante-dix pieds d’ouverture et plus de cent pieds de développement, peut-elle se rattacher au plan des Propylées ? y a-t-il une preuve qui l’y rattache ? La seule serait une petite muraille à laquelle M. Beulé donne le nom de mur pélasgique ; or ce mur pélasgique ressemble si étrangement à ce que les Romains appelaient opus incertum, qu’il est permis de ne pas croire à l’existence précédente d’un escalier grec ou à une intention d’escalier et qu’on parait être autorisé à ne pas supposer à l’architecte une idée qui eût été une faute énorme de perspective et de proportion..

Des fouilles très-intéressantes, mais qui ont fait moins de bruit, sont celles entreprises au théâtre d’Hérode Atticus, enseveli sous les décombres du versant méridional de l’Acropole. Elles ont été commencées en 1857 par M. Pittakis, conservateur des antiquités d’Athènes. M. Pittakis est l’homme de l’Acropole. Dès le matin on voit sa mince silhouette cheminer à travers les décombres, et le soir on la voit redescendre, grossie de quelque trésor nouveau, qu’il dérobe aux regards sous les pans de sa redingote ; son cabinet, encombré de bas reliefs et d’inscriptions, offre une image fidèle de son érudition encyclopédiste. C’est un catalogue vivant, et sa mort déclassera bien des fragments dont lui seul sait l’origine et l’importance.

Le théâtre d’Hérode. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Nous allions souvent, Dunoyer et moi, à l’Odéon d’Atticus pendant qu’on déblayait les gradins. M. Pittakis était toujours là, ne perdant pas un coup de pioche ; c’était chaque fois une découverte nouvelle et aussi une nouvelle discussion.

Ces visites avaient développé en nous le goût des recherches, et l’occasion se présenta bientôt de faire nos premières armes. Un matin que nous étions sortis à cheval, Dunoyer et le professeur St… prirent à droite pendant que j’allais à gauche. De retour à l’hôtel, je trouvai mes compagnons en proie à un enthousiasme indescriptible : ils avaient vu au pied de l’Hymette, sur le bord de la mer, des tumulus ; il fut convenu que nous demanderions au ministre Christopoulos l’autorisation de leur percer le flanc, laquelle autorisation demandée et très-gracieusement accordée, nous partîmes le lendemain, au lever du jour, précédés d’une demi-douzaine d’ouvriers. Le cortége, mi-parti à cheval, mi-parti à âne, cheminant entre les baies odorantes du myrte, s’en allait gaiement, mêlant sa voix grave aux cris aigus de la cigale. En arrivant on déjeuna copieusement, cette course matinale ayant largement ouvert l’appétit de chacun, puis on se mit à l’œuvre ; mais les ouvriers grecs fument beaucoup, et le brasier où ils allumaient leurs cigarettes était à une grande distance du chantier, en sorte que le soir ils eurent enlevé à peu près un pied de terre, fumé de vingt-cinq à trente mètres de cigarettes et fait une dizaine de lieues. Nous nous en tînmes donc là, au grand désespoir du professeur St…, qui avait déjà supputé sur ses doigts la part du trésor qui lui reviendrait.

En dehors de l’Acropole, les monuments sont encore nombreux : au sortir de l’odéon d’Atticus, on suit une ligne d’arcades qui faisaient partie du portique d’Eumène ; on laisse à sa gauche le théâtre de Bacchus, enfoui sous les décombres, et on arrive à l’arc d’Adrien sorte de porte cochère d’un goût douteux. Derrière s’élèvent les colonnes du temple de Jupiter Olympien. C’était le plus vaste de ceux d’Athènes : on est là dans la ville romaine, et il n’est pas difficile de reconnaître à ces vestiges l’empreinte des architectes latins qui croyaient faire grand en faisant élevé. Il ne reste que quinze colonnes debout. Sur l’une d’elles, on aperçoit une niche en maçonnerie qui a servi de retraite à un moine stylite, le dernier, je crois, de ces mystiques. « J’étais, dit un de ces solitaires, qui nous a laissé le récit de ses souffrances, tellement brûlé des rigueurs de la gelée que très-souvent elles ont fait tomber les ongles de mes pieds, et l’eau glacée pendait à ma barbe en forme de stalactites. » Malgré le chaud et le froid, celui d’Athènes prolongea assez longuement cette singulière existence contemplative, dont l’exemple, venu d’Asie, s’était propagé, en Europe, jusqu’au pays de Trèves.

L’arc d’Adrien. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

De l’autre côte de l’Ilissus est le stade Panathénaïque. Les spectateurs étaient dans le principe assis sur la terre. Hérode Atticus fit recouvrir les siéges de marbre, luxe efféminé qui souleva tellement l’indignation d’un philosophe qu’il s’emporta dans ses discours jusqu’à s’exposer à la lapidation. « Si, au milieu des buveurs ivres, seul tu veux conserver ta raison, seul tu paraîtras ivre au milieu des buveurs. »

De cette colline la campagne d’Athènes s’allonge en lignes sévères jusqu’à la mer. Au milieu du jour ce paysage est d’un calme et d’une stupeur étrange. Rien ne bouge : la silhouette du berger se détache immobile sur le ciel ; les aigles qui planent semblent cloués à la voûte azurée ; tout est pétrifié. Descamps a admirablement rendu ce lourd sommeil de la terre et la rudesse de cette écorce tannée par l’ardeur du soleil.

En laissant à sa droite le boulevard de la Reine, qui, sur ce sol fauve, détache crûment sa trace blanchâtre, on trouve au milieu de la rue des Trépieds le monument chorégique de Lysicrate. Ce petit édifice, dont les chapiteaux sont cités comme un modèle de style corinthien, était un témoignage de la pureté du chant d’une tribu athénienne. Le P. Simon, supérieur des capucins, l’acheta cent cinquante écus, et lui assura ainsi, sous la domination turque, la protection française. La tradition populaire lui donne le nom de lanterne de Démosthènes et veut que dans cette rotonde le célèbre orateur déclamât ses discours : le seul inconvénient à une semblable supposition est que le monument n’a jamais eu ni portes ni fenêtres.

Le tombeau de Philopappus le Syrien, élevé sur la colline du Musée, n’est remarquable que par le grand nombre d’inscriptions et de noms qui y sont gravés, et ce ne sont point noms de sots, mais noms des plus célèbres de ceux qui, nés avec la liberté, furent chassés avec elle et errèrent en Europe pendant les premières années de ce siècle.

J’ai rencontré là, triste et mélancolique, au pied de ce tombeau, un jeune homme de vingt ans, souffrant d’une maladie de cœur. Son médecin l’avait promené en Égypte et en Syrie, sans que les ruines de Thèbes et de Palmyre l’eussent pu guérir. Un mois après je le revis à Daphné, gai et souriant, chevauchant aux côtés d’une des amazones les plus élégantes d’Athènes ; il avait renvoyé son allopathe. Similiasimilibus : comment nier, d’après cet exemple, que l’homœopathie puisse faire de belles cures ?

Ce n’est pas du reste une des moindres curiosités de la ville que ce défilé continuel d’étrangers de tous pays ; mais mes chers compatriotes sont comme les ombres chinoises, ils paraissent et disparaissent : le vendredi ils débarquent affamés d’antiquités et se rembarquent le dimanche très-rassasiés. À aucun d’eux je n’ai pu faire regarder autre chose que les monuments antiques ; à peine donnaient-ils un’ occhiata à ces délicieuses petites églises byzantines pour se sauver au plus vite. L’art justinien ne jouit en France que d’une médiocre considération ; l’opinion du frère Eusèbe est qu’en ces petites chapelles le bon Dieu est logé trop à l’étroit, et l’opinion de beaucoup d’autres est que cet art n’est qu’un pastiche malheureux de l’art grec. La faute en est aux historiens qui ont assez maltraité cette malheureuse époque byzantine « Toute la durée de l’empire byzantin n’offre pas, dit Gibbon, une découverte qui ait augmenté la dignité de l’homme ou contribué à son honneur. » — « Si nous cherchons, dit un autre, le contingent que le Bas-Empire a apporté dans la civilisation moderne, nous trouverons le corps des lois romaines et l’introduction du vers à soie. Après cela rien, à moins, ajoute-t-il, que nous ne parlions des moulins à vent apportés de l’Asie Mineure au douzième siècle. » — Pourquoi n’avoir cité ni les prunes ni les échalotes importées en Europe à la même époque ? Cela eût été tout aussi plaisant. De l’architecture, pas un mot. Sans faire une énumération qui ne saurait trouver place ici, il me semble que ceux qui, en échange de l’ignorance féodale, nous ont légué la renaissance des arts et des lettres méritaient quelques ménagements. Toujours est-il qu’il est résulté de cette condamnation infligée à toute une époque des préventions telles contre tout ce qui vient d’elle, qu’on connait très-superficiellement ses œuvres. À Athènes même, les modernes architectes, chargés de l’érection d’une cathédrale, ont préféré un lourd mélange d’ordonnances orientales et latines aux délicieux modèles de la Kapnikarea et de Saint-Théodore, qu’ils avaient sous les yeux. Un artiste français, M. Boulanger, qui a décoré avec infiniment de goût et de réserve la nouvelle église russe, pourrait mieux qu’aucun autre, après les premiers travaux de Couchaud, publier des données sur cette époque que son long séjour en Grèce lui a permis d’étudier à l’aise. Il n’est que temps de faire un semblable travail, car là comme partout la restauration armée de la truelle et de la brosse repeint et recrépit en aveugle.


La colonie française. — L’école d’Athènes. — L’hospitalité grecque. — Les importations européennes en Grèce. — Un ingénieur français et un capitaine de cavalerie. — Les Phanariotes.

Je conviens, me disait un de mes amis à mon retour, que l’étude de l’antique offre un grand et long intérêt, mais qu’avez-vous pu faire pendant tout un hiver à Athènes ?

— Je voyais la société grecque, et je vous assure que les relations y sont fort agréables.

— N’y a-t-il pas un grand nombre de Français ?

— Ceux-ci sont en effet très-nombreux ; il y a d’abord une ambassade, et il y avait à cette époque une inspection des finances et une administration des ponts et chaussées. Je voyais peu l’une, à peine l’autre et pas du tout la troisième, car je vous avouerai que j’allais en Grèce pour voir des Grecs.

— Vous étiez cependant en relation avec l’école française ?

— Certainement ; c’était avant sa réorganisation. Elle n’avait à cette époque qu’une section des lettres et cinq lettrés d’humeur charmante : MM. Thénon, Perrot, Hinstin, Heuzey et de Claubry. MM. Thénon et Perrot venaient d’explorer l’île de Candie, et leur conversation était pleine d’intérêt. M. Hinstin, marcheur infatigable, parcourait l’Attique. M. de Claubry faisait avec succès de la photographie, et M. Heuzey préparait le remarquable travail qu’il vient de publier sur l’Acarnanie.

— Quel est au juste le but de cette école ?

-M. Lacroix, un de ses membres, dit que le vers d’Horace :

Adjecere bona paulo plus artis Athenæ

pourrait lui servir de devise ; mais M. Rouland dit dans son dernier rapport qu’elle est aussi destinée à porter au sein d’une nation amie le témoignage de nos sympathies et le goût de notre civilisation. Cette intention de se faire aimer par la parole est certes très-louable ; mais je n’y vois qu’un empêchement : c’est que l’école française fréquente fort peu la société grecque.

— Ou que la société grecque fréquente fort peu l’école française ?

— Comme vous voudrez. Pour en revenir à la première, son accueil est très-affectueux. Quelques sceptiques prétendent que de même que la sobriété n’est pas une vertu, mais une précaution hygiénique sous ce climat brûlant, l’hospitalité n’est qu’une conséquence du peu de ressources qu’offre le pays, et que, dans Athènes, elle est un reste des habitudes demeurées complètes dans le Magne. Il est de toute évidence qu’à mesure qu’on s’avance dans le pays où les besoins de la vie font de plus en plus défaut, votre hôte est nécessairement de plus en plus généreux ; il est également certain que les mœurs égoïstes de notre Occident tendent à remplacer l’aménité orientale, et que, dans quelques années, au lieu du tchibouk, de la tasse de café et du plateau de confitures sèches servis au nouveau venu, on se contentera de lui donner, comme à Paris, l’adresse des bons restaurants ; mais ce qui ne tient en rien à un reste d’habitudes, c’est cette promptitude et cette facilité des relations premières. En revanche, l’intimité est difficile : si votre hôte ne vous engage pas plus souvent à vous asseoir à la table de famille, c’est que la famille est pauvre, fière dans sa pauvreté, et qu’elle redoute l’examen et, par-dessus tout, la raillerie que nous n’épargnons à personne. Cette inquiétude perpétuelle de leur part nous offusque parce que nous ne tenons pas compte de la différence de caractère et aussi de la différence de leur condition passée et présente. »

On peut reprocher la même erreur aux réformateurs qui ont voulu latiniser la Grèce actuelle. Les mœurs des Grecs sont restées orientales, c’est-à-dire patriarcales et démocratiques, imbues des souvenirs de la civilisation asiatique dont Homère est la personnification la plus haute comme des premiers préceptes chrétiens dont saint Paul est le plus digne apôtre. Depuis trente ans on a tenté de discipliner la Grèce à l’européenne ; je me hâte de dire qu’on n’a pas réussi et que s’il faut aller jusque dans la cabane du paysan ou sous la tente du pâtre pour trouver les habitudes vierges de toute atteinte occidentale, dans les salons d’Athènes même où l’impression a été la plus profonde, le vernis n’est que superficiel.

Si au premier abord rien ne vous semble si voisin d’un salon français qu’un salon grec (au confort près), votre illusion sera de courte durée, et vous ne tarderez pas à vous apercevoir que le groupe des dilettanti qui rit des classifications hiérarchiques et sait trouver l’homme sous l’habit est plus nombreux qu’il ne paraît. À mesure qu’on pénètre dans l’intimité de chacun, on retrouve les vrais caractères de la race : ce sentiment de l’égalité ; initiative individuelle, antipathie profonde pour nos usages disciplinaires. On entend dire aux Athéniens, en parlant de nous : « les Européens, » comme s’ils habitaient l’autre rive du Bosphore. Du reste, l’antagonisme des Grecs et des Latins ne date pas d’aujourd’hui ; rien n’a pu rester commun entre eux, pas même la religion, tant les idées procèdent différemment. Pendant que l’individualité, inhérente à leur caractère, faisait d’eux les rivaux du commerce anglais, les institutions européennes n’ont eu pour résultat qu’une parodie misérable de nos usages. C’est une bien étrange et bien ridicule prétention en effet que de vouloir mesurer tout le monde à son aune et de condamner ceux que notre habit gêne. L’expérience a cependant prouvé contre ce despotisme, car si on se rappelle la joie de l’Europe en voyant les fils de Mahomet vêtir l’indispensable, on n’a pas oublié son désappointement quand l’enveloppe craqua à leur premier mouvement. Mais nous n’en persistons pas moins à imposer doctement nos habitudes et nous sommes les dignes descendants de Vaucanson. « Parlez donc français, si vous voulez qu’on vous comprenne, » disait un de mes compatriotes récemment débarqué au cameriere de l’hôtel d’Orient. Pendant mon séjour à Scutari, je voyais chaque matin d’infortunés Turcs, dressés par un officier anglais à l’école de peloton ; ces malheureux tombaient souvent et faisaient toujours ce qu’on appelle vulgairement du bœuf à la mode. L’officier entrait dans des colères furieuses, maudissait tout le monde et s’en prenait même à Dieu, au diable, à tous les saints : il eût été si simple de rendre à ces cavaliers les selles turques !

La société athénienne, éduquée à l’européenne, ressemble assez à un jardin d’acclimatation où rien ne serait encore acclimaté, mais où on négligerait la culture excellente des plantes naturelles.

Les premiers prôneurs de l’élément occidental ont été les Phanariotes. Ces familles réfugiées après la conquête de Constantinople au Phanar, quartier de Stamboul, et enrôlées au service ottoman dans la diplomatie et l’administration des provinces tributaires, avaient depuis longtemps adopté les usages de l’Occident. Ils ont même tenté la création d’une noblesse et se sont conservé entre eux leurs titres administratifs, mais ces prétentions nobiliaires n’ont pas dépassé en Grèce le seuil de leur porte et ne s’étalent pompeusement qu’à l’étranger.

« Il manque aux Grecs une aristocratie, » s’est écrié un écrivain anglais. Eh bien ! n’en déplaise à cet écrivain, n’en déplaise à M. Boudouris the finest gentleman in Greece et aussi à mon ami Vretos, qui, dans son Guide d’Athènes, emprunte à notre vocabulaire ces mots : bon genre, bon ton, bonne société, les Grecs ont le sentiment démocratique ; ils ne sauront jamais se plier à certaines de nos conventions anglaises ou françaises. Que le mince résultat obtenu ne fasse pas illusion ; si on est arrivé à faire une société dans Athènes à l’instar de l’Europe, on ne refond pas aussi facilement tout un peuple, et le jour où ce peuple soufflera sur cet échafaudage mal assis, il en restera si peu de traces qu’on doutera même qu’il ait jamais existé.

Il est un lieu commun qu’on ne cesse de répéter en Grèce. L’Orient a civilisé l’Occident, l’Occident lui doit la civilisation. Passez-moi la casse, car je vous ai passé le séné. Il est en effet utile de faire don à l’Orient de toutes les excellentes découvertes de la science moderne, mais il est tout à fait superflu de le gratifier d’institutions dont nous-mêmes reconnaissons les défauts et qui sont absolument incompatibles avec ses mœurs. Les écrivains qui ont ri de LL. Exc. les ministres tutoyant l’épicier du coin ont bien fait ; mais le ridicule n’est pas qu’ils tutoient l’épicier, puisqu’il est dans l’habitude des Grecs de dire « tu » à chacun de ses frères, quelque rang qu’il occupe : le ridicule est d’affubler ceux qui sont à la tête des affaires du titre d’excellences, sous prétexte que cela se fait ainsi en Bavière. Je ne trouve nullement plaisant que le héros Canaris mette mal sa cravate, mais je trouve singulier qu’il porte une cravate ; et si dans les bals de la cour les palikares n’ont pas la tenue de nos habitués de salon, il n’y a là rien que de très-naturel : il serait étrange qu’il en fût autrement. La décoration du Sauveur fait fort bien sur un habit noir, mais elle n’a eu pour résultat que de créer un élément de corruption chez un peuple qui ne connaissait ni distinctions ni faveurs. Au total, je ne vois aucunement ce que les Grecs auront gagné à se meubler d’un mécanisme social semblable au nôtre, si ce mécanisme ne fonctionne pas : ce n’est là qu’une dépense inutile de temps et d’argent.



Les Grecs et leur origine. — Qualités de l’esprit. — Costume national. — Les Jeunes-Grèces. — L’Agora. — Les femmes. — La Grèce et la Hollande. — Cuisine. — Probité. — Système monétaire. — Les rues d’Athènes. — Les Ioniens et les Chiotes. — Le carrefour de la Belle-Grèce. — La promenade de Patissia.

Si l’on en croyait Fallmerayer, il n’y aurait plus de Grecs en Grèce, il n’y aurait que des Slaves ; il est hors de doute que les Hellènes de la Thrace et de la Macédoine ne peuvent se vanter d’une origine aussi immaculée que les montagnards de l’Olympe ou du Magne ; mais il est également incontestable que du cap Malée à la mer Noire et de Smyrne à Corfou il y a dix millions d’individus qui parlent le grec, mêlés à une population qui parle le slave et que, dans la plaine d’Athènes, on distingue facilement l’Albanais aux tempes étroites et au nez busqué du Grec au front large et aux pommettes saillantes, bien que leur costume soit le même. Il suffit de causer une heure avec ce dernier pour ne pas mettre en doute l’authenticité de son origine. Les qualités d’esprit sont restées les mêmes qu’au temps d’Homère : même aptitude à tout comprendre bien et vite, même facilité à tout exprimer élégamment et métaphoriquement. Ces qualités donnent aux Hellènes une supériorité si grande sur les autres races de l’Orient qu’ils ne sont aimés d’aucune. Les Turcs leur reprochent d’être défiants et dissimulés parce qu’ils ont opposé la ruse à la force ; les Levantins les accusent de mauvaise foi dans les relations commerciales, parce qu’ils ont pris modèle sur eux et qu’ils ont souvent surpassé leurs maîtres. Ils ne sont pas plus sympathiques aux autres nations méditerranéennes. Sérieux et réfléchis, ils ignorent la raillerie ainsi que le ton rapide du drame. La douleur suit chez eux le sentier tranquille de l’élégie ; c’est un mal latent et non une crise aiguë qui amène les transports de la folie. Tandis qu’à Naples ou à Venise, par exemple, les armes de Cupidon font de terribles blessures, les flèches du dieu athénien n’empêchent ni de dormir ni de vaquer à ses affaires. Les Grecs ont conservé l’intonation tragique et sont bien les fils de ce furieux Oreste, mort à plus de quatre-vingt-dix ans des suites d’un accident : dans leur esprit, l’action marche toujours avec lenteur et gravité, non sans emphase, quoique serrant de près la réalité, dialoguant, questionnant et se donnant le temps de la réflexion avant d’arriver au dénoûment. On est stupéfait de ces tendances analytiques et prévoyantes, même chez les plus ignorants. C’est le peuple qui sait le mieux écouter ; c’est celui qui parle le moins, tout en parlant beaucoup.

Tout le monde connaît le costume grec : le dolman court, la jupe (fystan) appelée fustanelle, le fezy dont le gland retombe touffu sur la nuque, et la guêtre brodée dessinant étroitement la jambe. Chez les marins la fustanelle est remplacée par un pantalon très-ample et la guêtre par un bas. L’hiver, ce costume est complété par le talagani, long manteau en peau d’agneau qui indique la taille. Les Grecs, pour la plupart régulièrement beaux, grands et élancés, portent cet uniforme national avec une grande tournure. Les Jeunes-Grèces en exagèrent l’élégance en se serrant la taille outre mesure et en donnant trop d’ampleur à la fustanelle ; pendant l’hiver de 1858, la mode était parmi eux de porter la barbe pleine. J’espère que cette fantaisie qui leur donnait l’aspect de sapeurs en jupons aura disparu ; la moustache effilée, découvrant la lèvre, convient mieux à leur visage finement accentué comme à leur accoutrement spirituel et coquet. Mais, hélas ! chaque jour à Athènes l’or pur des vêtements se change en un drap vil, sorti de quelque maison de confection. Athènes compte soixante-dix tailleurs et cinquante cordonniers qui habillent et chaussent à la française contre six tailleurs et trois bottiers nationaux. Il y a soixante-deux magasins de nouveautés pour les femmes ; aussi n’en est-il pas plus de trois ou quatre qui portent le costume national par fidélité (j’excepte les demoiselles d’honneur de la reine qui le portent par ordre), et encore de ce costume ne reste-t-il que la moitié, la veste échancrée sur la poitrine et le taktikios (bonnet) de Smyrne, la trame crinoïde est venue gonfler la jupe étroite et longue. Le costume des îles est plus commun, mais rappelle, par le grand nombre de vêtements superposés, la simplicité enfantine de nos silhouettes campagnardes. Je lui préfère de beaucoup, malgré sa roideur, la longue robe albanaise que portent les femmes de la campagne.

C’est surtout à l’Agora qu’on voit cheminer dans son uniforme pittoresque toute la paysannerie des environs.

Intérieur de l’Agora d’Athènes. — Dessin de M. A. Proust.

Cette Agora n’est pas l’antique Agora du Céramique ; c’est un marché fait de baraques vermoulues, abrité de toiles en lambeaux ; là s’étalent tous les produits, depuis la figue ventrue de l’Asie Mineure jusqu’aux productions brevetées des parfumeurs de Paris.

De chaque côté de ce marché se dressent deux spectres de l’antique : la tour des Vents, ou clepsydre d’Andronicus, monument octogone estampé d’assez médiocres figures, et le portique de Minerve Archegetis. Les archéologues, après avoir commenté le premier, traversent rapidement cette longue halle pour aller voir le second ; mais ceux qui n’en veulent ni à l’opinion de Meursius ni à celle de Leake s’attardent volontiers au seuil des marchands, surtout le matin, alors que la gent campagnarde

Assise sur un char d’homérique origine,
Comme l’antique Isis des bas-reliefs d’Égine,


débouche des routes de Thèbes et de Marathon. J’ai dit que les hommes étaient régulièrement beaux ; les femmes des champs sont laides. De moyenne taille, robustes, basanées, elles n’ont rien de féminin, dans l’acception que nous donnons à ce mot. Dans la classe commerçante et la société phanariote qui vient en grande partie d’Asie, où le sang est resté pur, il y en a, au contraire, un grand nombre qui sont réellement belles. La nonchalance orientale leur donne un charme inconnu en notre pays ; mais elles marchent mal et ignorent cette correction dans la tournure que les Françaises possèdent à un si haut degré.

On les voit rarement à la promenade ; elles quittent peu leur intérieur où elles se livrent à des travaux domestiques, et s’adonnent à la lecture de romans pour la plupart traduits du français.

Marins et paysannes de l’Attique. — Dessin de M. A. Proust.

Bien que les nuances tendent à disparaître, il y a aujourd’hui encore dans Athènes deux sociétés bien distinctes : la société phanariote et la société grecque proprement dite, la première déjà tout européenne, la seconde en train de le devenir.

Les dames phanariotes sont instruites et parlent admirablement le français. Les autres, dont l’instruction est très-limitée, ont un bon sens instinctif et un tact parfait qui n’est pas un des moindres sujets d’étonnement pour les étrangers.

À ceux qui voudraient se faire une idée des mœurs athéniennes, on peut recommander deux charmantes lettres du prince de Ligne sur les princesses moldo-valaques, qui composent en grande partie la société phanariote. Du reste, la famille est, en Grèce, très-respectée et très-respectable, et je me hâte de rassurer les mères : elles peuvent sans danger envoyer leurs fils à Athènes, on ne les leur enlèvera pas. Les histoires qu’on raconte à ce sujet sont vraiment des plus effrayantes, mais sortent le plus souvent de la cervelle inventive des voyageurs. À Athènes, l’éducation des jeunes filles est libre comme en Angleterre : on peut, sans témoin, causer avec elles avant de les épouser, ce qui, j’en conviens, a lieu de nous surprendre, mais il n’y a aucune trappe ni porte secrète dans les maisons.

Quelques bonnes gens pour qui le monde finit au bois de Boulogne m’ont demandé s’il est vrai que les Grecs ne se servent pas de mouchoirs, ignorent l’usage du savon et mangent de la viande crue.

J’ai répondu que sous ce ciel sec on éprouve si rarement le besoin de se moucher que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler, que la Grèce ne saurait être comparée à la Hollande, et enfin que le mets national, le mouton à la palikare, est parfaitement cuit à point. Le reste de la cuisine est emprunté aux manuels italiens et français ; les vins de Grèce, même ceux préparés à la résine, sont exquis ; les légumes sont rares, mais les fruits sont excellents, et le yaourt, crème semée de fraises, est une des plus délicates jouissances gastronomiques.

J’ai entendu dire aussi que le taux de la probité d’un marchand anglais était de cent livres sterling, et que celui de la probité grecque était moindre. L’une et l’autre de ces suppositions sont absurdes ; il est impossible d’établir en pareille matière une base exacte : c’est l’occasion qui fait le larron. Les étrangers sont volés partout, mais pas plus à Athènes qu’en tout autre lieu du monde. La seule différence est qu’ils y sont volés plus facilement à cause de la confusion des systèmes monétaires, et cette confusion est encore une suite des méprises bavaroises. Rothschild avait offert au conseil de régence de soumissionner un emprunt payable en monnaies frappées au poids de la France. Le conseil trouva plus ingénieux et surtout plus archaïque de s’éloigner de toutes les bases connues en rétablissant la drachme avec son poids ancien. La drachme vaut un pence et demi, un peu moins qu’un franc, un peu plus qu’un swanziger. Ces pièces mal faites furent exportées en lingots, et aujourd’hui ce sont des calculs désespérants pour la moindre transaction, calculs où la monnaie autrichienne, laide et désagréable au toucher, joue le plus grand rôle et où le marchand, à quelque nation qu’il appartienne, vous en débarrasse obligeamment.

Pour en finir avec la probité grecque, qu’on a tant maltraitée, dans les campagnes la population est avide parce qu’elle est pauvre, mais elle est honnête. Les voyageurs qui jugent d’après les hôteliers, portefaix, cochers, etc., jugent mal. Cette race est la même partout. À Athènes seulement, un grand sang-froid avec des allures dignes remplace la grossière impudence de certains facchini italiens ou l’aménité doucereuse des serviteurs allemands.

C’est un fait digne de remarque qu’on n’est jamais assourdi dans les rues par les plaintes des mendiants. Ils sont peu nombreux, car la famille vient en aide à ceux de ses membres qui sont pauvres, et le peu qu’il y en a demande sans bruit.

Les rues d’Athènes ont une physionomie particulière. Ce n’est ni le désordre bruyant des rues de Naples ni l’activité méthodique des rues de Londres. On trouverait un point de comparaison plutôt dans certaines de nos villes de province où les bourgeois désœuvrés flanent et se repassent les commentaires de la ville, sans quitter le trottoir. Athènes à tout à fait l’aspect d’une ville où l’on ne sait que faire ; la population mâle campe dans les rues presque tout le jour en compagnie du soleil ; les marchands ont un pied dans leur boutique et l’autre en dehors, et les chalands mêlent à l’ingrate arithmétique des échanges quelques propos familiers ; on arrête celui-ci, on fait des commentaires sur celui-là. Le magasin d’Alexandre, entre autres, est une des agences les mieux informées. Restez une heure au carrefour des rues d’Hermès et d’Éole, devant le café de la Belle-Grèce, vous aurez la satisfaction de voir défiler devant vous tout le monde athénien ; le premier gamin venu vous les nommera tous. Celui-ci, c’est le ministre à vendre ; celui-là, c’est le ministre vendu. Voici Canaris, un nom qui a rempli l’Europe et qui tient dans un étroit paletot, Chriesis, Métaxas, Mavrocordatos, Rangavi, Miaoulis, les noms d’hier et les noms d’aujourd’hui. Cet homme qui s’avance timidement comme s’il marchait sur des œufs, et qui jette autour de lui un regard inquiet, est Chiote. À sa vue votre cicerone grognera ; car les Chiotes ne sont pas aimés. Une tradition populaire veut que l’île de Scio ait été peuplée par des juifs ; bien que les Chiotes aient les allures des juifs et comme eux réussissent dans la banque et le négoce, cette tradition est erronée. L’esprit commercial a toujours formé, dans l’antiquité comme aujourd’hui, le fond du caractère national des Chiotes. « Deux causes, dit M. Lacroix, expliquent cette tendance. La position de Scio, située au milieu de la mer entre l’Europe et l’Asie, sur cette grande route maritime du commerce ancien, invitait naturellement ses habitants au négoce ; d’autre part la nature de leur île, dont le sol pierreux est peu propre à l’agriculture, leur en faisait en quelque sorte une nécessité. »

De même qu’à l’allure on reconnaît le banquier de Scio, on reconnaît à la parole l’habitant des îles Ioniennes. Son éloquence épileptique domine les voix dans les groupes. J’ai une grande admiration pour les Ioniens ; je ne dirai pas que ceux qui recherchent la perfection humaine en trouveront dans ces îles de nombreux exemples, mais ils trouveront un assemblage des plus merveilleuses qualités naturelles, joint à la saine civilisation qu’y ont laissée les républiques italiennes. L’ingénieuse combinaison gladstone a donné tout dernièrement à l’Europe une idée de la dignité de leur caractère, de l’étendue de leur patriotisme et de la sagesse de leur esprit. Ils joignent à cette sagesse hellénique toute la fougue italienne. Actifs, intelligents, affectueux et simples dans leurs rapports, ils s’attirent à première entente toutes les sympatliies.

C’est une curieuse étude que celle de ce mélange dont se compose la population athénienne.

Le dimanche tout ce monde se transporte du carrefour de la Belle-Grèce à la promenade de Patissia (corruption de Pachischah) ; les hommes s’en vont toujours causant, et les femmes, qui ce jour-là abandonnent la maison, les suivent quelques pas derrière. Autour d’un kiosque où est circulairement rangée la musique militaire, la foule se promène, puis chacun revient non pas au logis, mais dans la rue ; pendant les nuits chaudes de l’été, le plus grand nombre y couche. Ces dormeurs signalent leur présence par un bourdonnement qui est une sorte de monologue interne, écho de la conversation de la veille, car le peuple grec est resté le plus spirituel et le plus éloquent bavard de tous les peuples.

A. Proust.

(La fin à la prochaine livraison.)

  1. M. Anatole Dunoyer, fils de M. Dunoyer de l’Institut, avait fondé à Athènes un cours de littérature française et un cours d’histoire.
  2. On a depuis fait de cette école navale un gymnase.