Un incident au pont d’Owl-Creek

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Info icon 001.svg
Ce texte est dans le domaine public aux États-Unis, mais encore soumis aux droits d’auteur dans certains pays, notamment en Europe. Les téléchargements sont faits sous votre responsabilité.
Traduction par Victor Llona .
NRF (Tome XVIIpp. 702-714).



UN INCIDENT AU PONT D’OWL-CREEK


[1]

I

Ceci se passait dans le nord de l’Alabama. Un homme était debout sur un pont de chemin de fer, les yeux baissés vers l’eau rapide qui coulait à vingt pieds sous lui. Il avait les mains derrière le dos, les poignets liés par une cordelette. Une corde encerclait étroitement son cou. Elle était attachée à une forte poutre transversale au-dessus de sa tête et retombait jusqu’au niveau de ses genoux. Quelques planches jetées sur les traverses soutenant les rails supportaient l’homme et ses exécuteurs — deux soldats de l’armée fédérale [2] dirigés par un sergent qui, dans la vie civile, avait dû être shériff-adjoint[3]. À peu de distance et sur la même plateforme se tenait un officier en grande tenue, armé. C’était un capitaine. Une sentinelle se dressait à chacune des extrémités du pont, l’arme au bras, c’est-à-dire le fusil maintenu verticalement devant l’épaule gauche, la gâchette sur l’avant-bras barrant la poitrine, — position de parade qui oblige le corps à se tenir raide. Il ne paraissait pas qu’il entrât dans les attributions de ces hommes de s’inquiéter de ce qui se passait au centre du pont ; ils étaient simplement chargés d’interdire l’accès de la passerelle qui le traversait.

Passé l’une de ces sentinelles, on n’apercevait personne ; on voyait le chemin de fer filer tout droit, s’enfoncer dans une forêt sur une distance d’environ cent yards, puis, s’incurvant à cet endroit, disparaître à la vue. Sans doute y avait-il plus loin un poste avancé. L’autre rive du cours d’eau était en terrain découvert — une pente douce surmontée d’une palissade de troncs d’arbres verticaux, percée de meurtrières pour les tireurs avec une embrasure par laquelle sortait la gueule d’un canon de bronze commandant le pont. À mi-chemin sur la pente entre le pont et le fortin se tenaient les spectateurs — une compagnie d’infanterie en rang, au « repos de parade », les crosses des fusils posées sur le sol, les canons légèrement inclinés en arrière contre l’épaule droite, les mains croisées sur la monture. Un lieutenant était debout à la droite de la compagnie, la pointe de son épée piquée en terre, les mains à plat sur le pommeau. À l’exception du groupe des quatre hommes au centre du pont, personne ne bougeait. La compagnie faisait face au pont, les yeux figés, immobile. On aurait pu prendre les sentinelles, tournées vers les rives, pour des statues destinées à orner le pont. Le capitaine se dressait, les bras croisés, silencieux, surveillant ses subordonnés, mais sans faire un geste. La mort est un personnage de marque : lorsqu’elle arrive précédée d’un annonciateur, il faut qu’elle soit reçue avec des marques de respect cérémonieux, même par ses familiers. Dans le code de l’étiquette militaire, le silence et l’immobilité sont des formes de déférence.

L’homme qu’on s’occupait à pendre paraissait avoir trente-cinq ans. C’était un civil, à en juger par son costume, qui était celui d’un planteur. Ses traits étaient beaux — le nez droit, la bouche ferme, le front large et découvert, car ses cheveux longs et bruns étaient rejetés en arrière et retombaient sur le col d’une redingote bien ajustée. Il portait la moustache et l’impériale ; ses yeux, grands et d’un gris foncé, avaient une expression de bonté assez inattendue chez un homme dont le cou se cravatait de chanvre. Évidemment il ne s’agissait pas d’un vulgaire assassin. Dans sa libéralité, le code militaire pourvoit à la pendaison d’une grande variété de personnes dont les gentlemen ne sont pas exclus.

Leurs préparatifs terminés, les deux soldats s’écartèrent et chacun retira la planche sur laquelle il s’était tenu. Le sergent se tourna vers le capitaine, salua et se plaça derrière l’officier qui, à son tour, s’écarta d’un pas. Ces mouvements laissèrent le condamné et le sergent debout aux extrémités opposées de la même planche qui reposait sur trois des traverses du pont. Le bout sur lequel se tenait le condamné atteignait presque une quatrième traverse. Cette planche avait été maintenue en place par le poids du capitaine ; elle l’était à présent par celui du sergent. Sur un signe du premier, l’autre allait faire un pas de côté, la planche basculerait et l’homme tomberait entre deux traverses. Ces dispositions étaient parlantes, même pour la victime. Son visage n’avait pas été voilé ni ses yeux bandés. Il abaissa un moment son regard vers son « support précaire », puis le laissa errer sur l’eau tourbillonnant sous ses pieds. Un bout de bois qui dansait à la surface attira son attention et ses yeux le suivirent au fil du courant. Comme il allait lentement ! Que cette rivière était paresseuse !

Il ferma les yeux afin de concentrer ses dernières pensées sur sa femme et sur ses enfants. L’eau, muée en or par la magie du soleil matinal, la brume mélancolique traînant sur le rivage, le fort, les soldats, la planche à la dérive, tout cela avait détourné son attention. Mais soudain il éprouva une nouvelle sensation. Frappant à travers le souvenir de ceux qui lui étaient chers, c’était un son dont il ne pouvait se délivrer, ni comprendre l’origine, une percussion aiguë, nette, métallique comme les coups de marteau sur l’enclume : ce bruit en avait exactement les vibrations. Qu’était cela ? Était-ce incommensurablement éloigné ou tout proche ? On aurait dit l’un et l’autre. Les résonnances en étaient régulières, mais aussi lentes qu’un glas d’agonie. Il attendait chaque nouveau son avec impatience et — il ne savait pourquoi — avec appréhension. Les intervalles de silence devinrent progressivement plus longs jusqu’à l’affoler. Mais, tout en s’espaçant, les sons augmentaient en force et en acuité. Ils blessaient son oreille comme des coups de couteau. L’homme eut peur de ne pouvoir s’empêcher de crier. Ce qu’il entendait, c’était le tic-tac de sa montre.

Il ouvrit les yeux et revit l’eau au-dessous de lui. « Si seulement je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je me débarrasserais du nœud coulant et je sauterais dans l’eau. En plongeant, j’esquiverais peut-être les balles et, en nageant vigoureusement, j’atteindrais la rive pour me jeter dans les bois et m’enfuir jusque chez moi. Ma maison, grâce à Dieu, est toujours en dehors de leurs lignes ; ma femme et mes enfants ne se trouvent pas encore au pouvoir des envahisseurs. »

Comme ces pensées qui doivent ici être traduites par des mots passaient en éclairs dans le cerveau du condamné plutôt qu’elles ne s’y formaient, le capitaine fit un signe de tête au sergent. Le sergent s’écarta d’un pas.



II


Peyton Farquhar était un planteur fortuné, d’une famille de l’Alabama, ancienne et hautement respectée. Propriétaire d’esclaves et, comme tel, politicien, il s’était naturellement trouvé sécessionniste du premier jour et ardemment dévoué à la cause du Sud. Certaines circonstances lui avaient formellement interdit de s’enrôler dans cette armée, vaillante mais malheureuse, dont la campagne s’était terminée par la chute de Corinthe et il s’irritait de cette entrave inglorieuse, souhaitant ardemment de pouvoir libérer ses énergies, de trouver l’occasion de se distinguer dans la vie plus large du soldat. Cette occasion, il le sentait, devait se présenter, comme elle se présente à tous en temps de guerre. En attendant, il faisait tout ce qu’il pouvait. Aucune mission n’était trop humble pour qu’il ne l’acceptât, s’il pouvait par là aider le Sud, aucune aventure trop périlleuse pour qu’il ne s’y lançât, si elle était compatible avec la dignité d’un civil qui était soldat de cœur et qui, candidement et sans y regarder de trop près, appliquait le proverbe un peu facile que tout est permis en amour et en guerre.

Un soir que Farquhar et sa femme étaient assis sur un banc rustique près de l’entrée de leur propriété, un cavalier tout poudreux portant l’uniforme gris[4], s’approcha de la grille et demanda à boire. Mrs. Farquhar se leva pour le servir elle-même. Pendant qu’elle allait chercher l’eau, son mari s’enquit avec avidité des nouvelles du front.

— Les Yanks[5] sont en train de réparer les chemins de fer, dit l’homme, et se préparent à une nouvelle marche en avant. Ils ont atteint le pont d’Owl-Creek, l’ont remis en état et ont construit une palissade sur la rive nord. Le commandant a lancé un avis, qui est affiché partout, pour faire savoir que tout civil surpris à détériorer le chemin de fer, les ponts, les tunnels ou les trains, sera pendu sans jugement. J’ai vu l’avis.

— À quelle distance se trouve le pont d’Owl-Creek ?

— À une trentaine de milles.

— N’y a-t-il aucun corps de troupes de ce côté-ci de la crique ?

— Seulement un piquet posté à un demi-mille plus loin, sur le chemin de fer, et une seule sentinelle au bout du pont, de notre côté.

— Supposez qu’un homme — un civil, candidat à la potence, réussisse à éviter le petit poste et — qui sait — à se débarrasser de la sentinelle, dit Farquhar en souriant. Que pourrait-il accomplir ?

Le soldat réfléchissait.

— J’étais là il y a un mois, répondit-il. J’ai remarqué que les inondations de l’hiver dernier avaient déposé une grande quantité de bois flottant contre la pile de ce côté du pont, qui est également en bois. Il est sec à présent et brûlerait comme de l’étoupe.

La dame avait apporté de l’eau. Le soldat but. Il remercia cérémonieusement, s’inclina devant le mari et s’éloigna. Une heure après, la nuit tombée, il repassa devant la plantation, galopant vers le nord, dans la direction même d’où il était venu. C’était un espion fédéral.



III


Précipité à travers l’armature du pont, Peyton Farquhar perdit connaissance et fut comme s’il était déjà mort. Il sortit de cet état — après des siècles, lui sembla-t-il — par le fait de la souffrance que lui infligeait une pression violente sur la gorge, immédiatement suivie par une sensation d’étouffement. De vives, de poignantes douleurs semblaient fulgurer de son cou, de haut en bas, le long de toutes les fibres de son corps. Ces douleurs paraissaient jaillir comme de la lumière le long de ramifications bien définies et battre comme un pouls, périodiquement, avec une rapidité inouïe. On aurait dit des courants de flammes palpitantes. Il n’était conscient de rien, si ce n’est d’une sensation de plénitude allant jusqu’à la congestion. Aucune de ces sensations n’était accompagnée de pensée, La partie intellectuelle de son être était déjà annihilée ; il ne lui restait que la faculté de sentir, et sentir était un tourment. Il se rendait compte qu’il remuait. Enfermé dans un lumineux nuage, dont il n’était que le cœur enflammé, sans substance matérielle, il se balançait suivant des arcs d’oscillation inconcevables, comme un vaste pendule. Puis tout à coup, avec une soudaineté terrible, la lumière qui l’enveloppait fut projetée en l’air avec le bruit que fait un gros jaillissement d’eau ; un rugissement terrifiant remplit ses oreilles et tout devint noir et froid. La faculté de penser lui fut rendue : il comprit que la corde s’était rompue et qu’il était tombé dans l’eau. La sensation de strangulation ne s’était pas aggravée ; le nœud coulant serré autour de son cou le suffoquait et empêchait l’eau de pénétrer dans ses poumons. Mourir par pendaison au fond d’une rivière — l’idée lui sembla plaisante. Il ouvrit les yeux dans l’obscurité et vit au-dessus de lui un rayon de lumière, mais combien distant, combien inaccessible. Il continuait à descendre, car la lumière devenait de plus en plus faible, jusqu’à n’être plus à peine qu’une lueur. Puis, elle commença à croître et à s’aviver, et il comprit qu’il remontait vers la surface — il le comprit avec répugnance, car il se sentait très bien. « Être pendu et noyé, pensa-t-il, cela n’est point si mal ; mais je ne souhaite pas d’être fusillé par surcroît. Non ; je ne veux, point être fusillé : cela n’est pas de jeu. »

Il ne se rendait pas compte qu’il accomplissait un effort, mais une vive douleur aux poignets l’avertit qu’il cherchait à dégager ses mains. Il prêta à cette lutte son attention, en quelque sorte avec un intérêt d’amateur, comme un badaud observe les tours d’un acrobate. Quel splendide effort I Quelle force magnifique et presque surhumaine ! Ah ! voilà du beau travail ! Bravo ! Les liens se relâchent ; ses bras s’écartent et flottent au-dessus de sa tête ; il aperçoit. vaguement ses mains de chaque côté dans la lumière grandissante. Il les regarde avec curiosité tandis que l’une après l’autre elles s’agrippent à son col sur le nœud coulant. Elles l’arrachent et le rejettent furieusement, et il semble onduler comme un serpent d’eau. « Remettez-le en place ! Remettez-le en place. » Il lui parut qu’il criait cela à ses mains, car à la suppression de son carcan avaient succédé les affres les plus horribles qu’il eût encore ressenties. Son cou lui faisait atrocement mal ; son cerveau était en feu ; son cœur, qui ne palpitait que faiblement, fit un grand bond, comme s’il cherchait à s’échapper de sa gorge. Son corps entier était torturé et tordu par une angoisse insupportable. Mais ses désobéissantes mains ne prêtaient aucune attention à ses ordres. Elles battaient l’eau vigoureusement, à coups rapides, se dirigeant vers le bas, le forçant à gagner la surface. Il sentit sa tête émerger ; ses yeux furent aveuglés par la lumière du soleil ; sa poitrine se dilata convulsivement et avec un suprême spasme d’agonie, ses poumons engouffrèrent un grand trait d’air qu’instantanément il rejeta dans un grand cri.

Il se trouvait à présent en pleine possession de ses facultés physiques. Elles étaient, en vérité, surnaturellement avivées et alertes. Quelque chose dans la terrible perturbation de son organisme les avait exaltées et affinées à un tel point qu’elles enregistraient des détails de choses qu’auparavant il n’aurait jamais aperçus. Il sentait les rides de l’eau sur son visage et entendait les sons qu’elles produisaient en le frappant l’une après l’autre. Il tourna les yeux vers la forêt, distingua chacun de ses arbres, les feuilles et les veinules de chaque feuille ; y aperçut même des insectes, des sauterelles, des mouches aux corps brillants, de grises araignées tendant leurs toiles de rameau à rameau. Il nota les couleurs prismatiques de toutes les gouttes de rosée sur un million de brins d’herbe. Le bourdonnement des moucherons qui dansaient au-dessus des remous du courant, le frémissement des ailes des libellules, les battements des pattes des araignées d’eau, pareilles à des avirons — tout cela formait une musique qu’il percevait. Un poisson glissa sous ses yeux et il entendit l’élan de son corps divisant l’eau.

Il était venu à la surface, tourné dans le sens du courant ; en un instant, le monde visible parut virer lentement, lui-même servant de pivot au mouvement, et il vit le pont, le fort, les soldats sur le pont, le capitaine, le sergent, ses deux bourreaux. Ils se silhouettaient sur le ciel bleu. Ils criaient et gesticulaient, le montrant du doigt. Le capitaine avait préparé son pistolet, mais il ne tira pas : les autres étaient sans armes. Leurs mouvements semblaient grotesques et en même temps horribles, leurs formes gigantesques.

Tout à coup il entendit une violente détonation et quelque chose frappa rudement l’eau à quelques pouces de sa tête, lui éclaboussant le visage de poussière d’eau. Il entendit une deuxième explosion et vit une des sentinelles, le fusil à l’épaule, un léger nuage s’élevant au bout. L’homme dans l’eau vit l’œil de l’homme sur le pont fixant le sien à travers la hausse du fusil. Il observa que cet œil était gris et se rappela avoir lu que les yeux gris étaient les plus perçants et que tous les tireurs célèbres avaient les yeux de cette couleur. Pourtant, celui-ci l’avait manqué.

Un contre-tourbillon avait saisi Farquhar et lui avait fait faire un demi-tour ; il regardait à nouveau la forêt sur la rive opposée au fort. Une voix claire et qui psalmodiait s’éleva derrière lui et franchit l’eau avec une netteté qui dominait tous les autres sons, même le battement des vaguelettes dans ses oreilles. Bien qu’il ne fût pas militaire, il avait suffisamment fréquenté les camps pour connaître la signification redoutable de ce chantonnement ; le lieutenant posté sur la rive venait prendre part aux travaux de la matinée. Avec quelle froideur — avec quelle intonation impitoyable et calme, imposant le flegme à ses hommes — tombèrent ces mots cruels à intervalles exactement mesurés :

— Garde… à vous… Apprêtez… armes En joue… Feu…

Farquhar plongea — plongea aussi profondément qu’il le put. L’eau mugit à ses oreilles comme la voix du Niagara, et cependant il entendit le tonnerre assourdi de la décharge et, s’élevant de nouveau vers la surface, il rencontra des morceaux de métal brillants, singulièrement aplatis, oscillant lentement dans leur descente. Plusieurs d’entre eux touchèrent son visage et ses mains, puis glissèrent, continuant leur chute. L’un se logea entre son col et sa peau ; comme il le brûlait, il l’arracha.

En s’élevant de nouveau à la surface, la bouche ouverte pour respirer, il vit qu’il était resté longtemps en plongée ; il était perceptiblement plus loin dans le courant et plus près du salut. Les soldats avaient presque fini de recharger leurs armes ; les baguettes de métal brillèrent toutes à la fois dans le soleil lorsqu’elles furent retirées des canons des fusils, retournées en l’air et enfoncées dans leurs douilles. Les deux sentinelles tirèrent encore une fois, séparément et sans résultat.

L’homme aux abois vit tout cela par-dessus son épaule ; il nageait à présent avec vigueur dans le sens du courant. Son cerveau était aussi fort que ses bras et ses jambes ; il pensait avec la rapidité de l’éclair.

— L’officier, raisonna-t-il, ne commettra pas une deuxième fois cette erreur de blanc-bec. Il n’est pas plus difficile d’éviter un seul coup de feu qu’une décharge. Il a probablement donné l’ordre à présent, de tirer à volonté. Que Dieu m’aide, je ne puis les éviter tous !

Un éclaboussement jaillit à deux yards de lui, suivi par un son violent, tumultueux, décroissant, qui parut retourner au fort et y mourir dans une explosion dont la rivière elle-même fut agitée dans ses profondeurs. Une nappe d’eau jaillit, se recourbant sur lui, tomba sur lui, l’aveugla, l’étouffa. Le canon s’était mis de la partie. Comme le fugitif secouait sa tête après la commotion, il entendit le boulet chanter en ricochant en avant de lui et puis — au loin — fracasser les branches dans la forêt.

« Ils ne recommenceront pas, pensa-t-il ; la prochaine fois ils tireront à mitraille. Il faut que j’aie l’œil sur le canon ; la fumée m’avertira — la détonation arrive trop tard ; elle traîne derrière le projectile. C’est un bon canon. »

Soudain, il se sentit tourner, tourner en rond, tourner comme une toupie. L’eau, les rives, les forêts, le pont, le fort, les hommes — maintenant éloignés — tout se mêlait et s’estompait. Les objets n’étaient plus représentés que par leurs couleurs ; des raies horizontales de couleur — voilà tout ce qu’il voyait. Il avait été pris dans un remous qui le faisait avancer en tournoyant dans une giration qui lui donnait le vertige et le rendait affreusement malade. Quelques instants plus tard, il était projeté sur le gravier au pied de la rive sud du cours d’eau, derrière un promontoire qui le cachait à ses bourreaux. Le brusque arrêt de mouvement, les écorchures d’une de ses mains sur les cailloux, lui rendirent les sens et il pleura de joie. Il plongea ses mains dans le sable, en jeta sur lui-même à poignées et il bénissait ce sable à voix haute. Il lui semblait composé de diamants, de rubis, d’émeraudes ; il n’imaginait rien de plus beau. Les arbres de la forêt lui apparaissaient comme de gigantesques plantes de jardin ; il crut remarquer un ordre défini dans leur alignement, il aspira leur parfum. Une étrange lumière rosée luisait dans les intervalles des troncs et le vent faisait dans les branches une musique de harpes éoliennes. Il n’avait plus aucun désir de continuer sa fuite ; il demeurerait dans ce coin enchanté, jusqu’à ce qu’on le reprît.

Un sifflement, un râle de mitraille dans les hautes branches au-dessus de sa tête, le tirèrent de son rêve. Déconcerté, le canonnier lui jetait un adieu au jugé. Il bondit sur ses pieds, gravit l’escarpement et plongea dans la forêt.

Toute la journée il voyagea, se guidant dans sa course sur l’arc de cercle que traçait le soleil. La forêt paraissait interminable ; il n’y découvrit aucune clairière, pas même un sentier de bûcheron. Il s’étonnait d’avoir vécu dans une région aussi sauvage. Il y avait quelque chose de sinistre dans cette révélation.

Au soir, il était fatigué, affamé. Il avait les pieds en sang. Le souvenir de sa femme et de ses enfants aiguillonna sa lassitude. Enfin il rencontra une route : elle allait le conduire dans la bonne direction, il le savait. Cette route était large et droite comme une rue citadine, et pourtant il semblait que nul n’y voyageât jamais. Aucun champ ne la bordait, aucune habitation. Nul aboiement de chien qui suggérât la présence d’une demeure humaine. Les troncs noirs des arbres formaient une paroi rigide des deux côtés, se terminant en pointe à l’horizon, comme un diagramme de perspective. Au-dessus de sa tête brillaient de grandes étoiles d’or d’un aspect inconnu, groupées en d’étranges constellations. Il était persuadé qu’elles étaient disposées dans un ordre qui avait une secrète et maligne signification. La forêt était pleine de bruits singuliers, parmi lesquels — une fois, deux fois, plusieurs fois — il entendit des murmures proférés dans une langue inconnue.

Son cou lui faisait mal et, y portant la main, il le trouva horriblement enflé. Il devinait un cercle noir à l’endroit où la corde l’avait meurtri. Il se sentait les yeux congestionnés ; il ne pouvait plus les fermer. Sa langue était gonflée par la soif ; il en soulagea la fièvre en la projetant hors de sa bouche dans l’air froid. Quel doux tapis de gazon dans cette avenue inexplorée. Il ne sentait plus la route sous ses pieds.

Sans doute, malgré sa souffrance, s’était-il endormi tout en marchant, car à présent il assiste à une scène inattendue. Peut-être a-t-il eu simplement le délire. Il se tient devant la grille de sa maison. Tout est là comme il l’avait laissé. Tout brille dans la lumière du matin. Il doit avoir voyagé toute la nuit. Comme il pousse le battant de la grille et entre dans la large allée blanche, il aperçoit un frémissement de vêtements féminins ; sa femme, douce et fraîche, à l’aspect reposé, descend de la vérandah et vient à sa rencontre. Au pied des marches elle l’attend, avec un sourire de joie ineffable, dans une attitude inégalable de grâce et de noblesse. Comme elle est belle ! Il s’élance vers elle, les bras ouverts. Il va l’étreindre ! Alors il reçoit un choc étourdissant sur la nuque ; une aveuglante lumière blanche flamboie autour de lui. Un bruit éclate, pareil à un coup de canon. Puis tout devient obscurité et silence.

Peyton Farquhar était mort ; son corps, le cou rompu se balançait doucement sous les poutres du pont d’Owl-Creek.


ambrose bierce

(Trad. v. m. llona)



  1. Le mot « creek » aux États-Unis signifie un cours d’eau sans importance géographique, plus large et plus profond qu’un ruisseau, moins considérable qu’une rivière.
  2. L’Armée fédérale, ou Armée du nord, luttait pour le maintien de l’Union Fédérale entre les différents États de la nation américaine, contre l’Armée confédérée ou sudiste.
  3. Aux États-Unis, les shériffs sont les exécuteurs des lois et, comme tels, procèdent aux exécutions capitales. Leurs adjoints font office de valets de bourreau.
  4. Les armées du Sud étaient vêtues de gris ; celles du Nord de bleu.
  5. Sobriquet que donnaient aux soldats de l’Armée fédérale leurs adversaires de l’Armée confédérée.