Un marché

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Albert Savine, éditeur (p. 247-261).




UN MARCHÉ





— C’ sacré chameau-là, v’là qu’alle est bonne à taureler ; et, pour sûr, si alle trouvait seulement un homme à sa mesure, alle s’ ferait faire un éfant par l’nez, – hognait le paysan Heurtebise en traquant par les purins sa fille Ursmarine.

Elle était la dernière d’une dizaine de gars et de bachelettes que, pour alimenter l’industrie de la mère, il avait scrupuleusement engendrés en des copulations lucratives et opiniâtres. La Nou – ainsi appelait-on encore la vieille Lalie – pendant près de vingt ans, telle une copieuse et intarissable laitière ! avait loué ses mamelles à des postérités rebutées de leurs génitrices et qui, racolées par l’entremise des agences, étaient venues des villes et des banlieues sucer à ses infatigables trayons la liqueur essentielle. Tant que sa race avait germé, on l’avait connue trôlant en son courtil ou vaguant par les sentes avec le double faix – en son giron bouleux – d’une paire de nourrissons lui tétant goulûment les bouteilles et qu’elle abreuvait du riche flux de sa vie, comme si tous deux lui fussent issus bessons du flanc. À ce métier, loin de maigrir, elle avait gagné l’embonpoint maladif des mères trop fécondes. C’était à présent – cette Nou – sur ses piliers cerclés de bourrelets de graisse où les bas glissaient sans pouvoir se fixer, une adipeuse et blette femelle dont le torse, sans trêve malaxé par les potes menottes des générations, ballait en des amas de chairs et de peaux, sous la flasque retombée des gibbasses effroyablement ravagées. Et devenue molle au travail, après tant de gésines et d’allaitements qui l’avaient accoutumée à une vie ruminante et passive, elle traînait par la maison, dure non moins que le père à cette Ursmarine qui leur restait de la couvée petit à petit dispersée en des hymens ou des métiers, au loin.

— Sûrement alle est pas d’ not’ sang, c’te grande bique-là, rognonnait le vieux dur-à-cuire, quand tout monté de colère contre sa veulerie de grosse fille gnan-gnan, il l’avait talochée à pleines paumes ou bourrée dans les omoplates. C’est cor’ plus vache qu’eun’ portée ed’ gens d’la ville. Faut croire qu’tu t’ seras abusée en la nourrissant, celle-là, et que’ la not’ est queuqu’part à c’t’ heure à faire la mamzelle cheu des bourgeois, dont c’est la leur qué nos est demeurée.

Largement plantée sur les orteils, déjà tétonnière et maflue, avec ses joues mordues de couperose sous le poil filasse qui lui tombait à travers ses grises et somnolentes prunelles, la pitaude, par sa stupidité et ses flemmes anonchalies, semblait justifier les éternelles objurgations de ses ascendants. Son mufle de fraîche génisse aux sensuelles babines lippues, niaisement s’écarquait aux approches des drilles quelquefois la lutinant par-dessus la haie, et le reste du temps s’immobilisait d’un air d’hébétude et de bonace. En ce ménage où seul l’homme souquait, pris par la terre et de vagues industries rurales, encore gromiaude elle avait été dévolue aux grosses besognes de la lessive et de l’entretien domestique, dès la piquette du jour arrachée à sa litière et jusqu’à la nuit ployant les reins sur de quotidiens servages. Avec les ans sa condition de patiras toujours rabrouée s’était faite plus lourde, – l’hiver hersant le champ ou brouettant les fumiers, l’été fauchant ou fanant sous les plombs solaires, au printemps bêchant avec le père la glèbe pierreuse où le soir sous elle lui mangeait son ombre. Et, en outre, il lui fallait mener pâturer la vache et les porcs, monter aux arbres pour la cueillette du fruit, en septembre déverser les tines fétides sur la fermentation des choux. Guenilleuse, une courte jupe aux hanches sous le casavet sans agrafes bombant aux pommes de sa gorge, – et jusqu’à seize ans couraillant par les chemins, ses rouges cuisses presque à nu sous le retroussis des coups de vent, les boutons de ses seins fleurissant par la bayure de la serpilière, – à peine maintenant, ses dix-huit printemps révolus, elle s’avisait du secret commandé à la chair. Comme un jour, sans vergogne pour les voisins, elle chassait – ses cottes hautes – parmi ses lombes bubelés d’ampoules une tenace vermine, un sabot que du seuil lui lança la Nou, en même temps que ricanait la huée d’un valet de labour dans l’enclos prochain, l’incita à désormais celer sa nudité.

Telle la sauvageonne avait poussé, indolente et un peu simple, jachère que le soc n’avait pas fouie et où aucune semence, hors la graine de nature, n’avait pu lever. Ouvrière sans entrain, les mains ballantes au long de ses hanches, c’était chaque jour pour elle la maussade corvée que ne payait nulle récompense et qui, au gré du couple bourru, ne semblait jamais compenser le pain et la platelée de pommes de terre dont elle se regoulait. Par surcroît, comme stimulé d’une boulimie, toujours son croît sanguin requérait la pâtée. Aucune nourriture ne l’assouvissait.

— Ça vous mangerait la poule et l’œuf ! disait Heurtebise en tapant l’air de ses poings.

Et tous deux, la femelle et le compère, pleins d’invectives pour les exigences de son estomac, ne s’arrêtaient pas de vitupérer contre la disproportion – à leur idée – de cette bouche gourmande et de ce labeur insuffisant.

Un jour Heurtebise, étant à vider son purot, vit entrer dans la cour un petit homme râblé et courtaud, la mine goguelue, sa casquette un rien de guingois sur la mèche grise qui lui virgulait le temporal.

— C’est-y bien le fermier des Brau qué v’là, dit-il en s’interrompant de brasser ses puantes urines. Mais j’vois ben, j’fais pas erreur, c’est ben lui. Si c’est qu’y g’n’y a queuque chose à vot’ sarvice, entrez. Y a là not’ femme qui vous tiendra compagnie pendant que j’vas me tirer de là.

— Ben oui, là, je passais ; on est d’s’amis, pas vrai ? Et je m’suis dit comme ça, faut voir un petit peu ce qu’y retourne du camarade et de sa femme.

Macquoi, ainsi parlant, se dandinait sur ses jambes ragotes, les mains dans les poches de sa veste, sous sa blaude retroussée par devant, – et du genou repoussait le nerf de bœuf dont la lanière s’enroulait à l’un de ses poignets. Ils échangèrent encore quelques politesses, et, tout à coup, à petits pas de flânerie, le penard se dirigea vers les huttes où, de leur groin camus soulevant le dessous des portes, hognonnaient les gorets.

— Ouais, pensa Heurtebise, viendrait-il pour faire marché ?

Mais le fermier, – un des gros marchands de porcs du pays – après avoir, par les seuils qu’il ouvrait à mesure, supputé les viandes et les couennes, à présent de toute sa force contrebutait d’une pesée de ses reins la clôture à laquelle une puissante laie donnait l’assaut.

— J’regardais ce que t’as là d’jambons, fit-il ensuite en lâchant une bordée de gros rires.

— C’est-y qu’y sont à ton goût, interrogea Heurtebise, qui, enfin sorti du puisard, ses culottes de pilou de haut en bas empouacrées d’éclaboussures, torchait ses mains à un tapon de paille.

— Du goût ! j’dirais pas non, si alles étaient plus grasses et venantes, tes bêtes ! Mais vrai, là, t’as pas là d’quoi faire mon affaire.

Heurtebise haussa les épaules, tirejuta une noire salive de chique, et, se baissant, du même bouchon de chaume qui lui avait servi à se déterger les paumes, se mit à frotter ses sabots.

— J’ suis point pressé dit-il, j’ai le temps. Entre boire une chope to d’ même.

Le fermier d’abord remercia, mais, Heurtebise insistant, il finit par le suivre ; et tous deux, maintenant, debout l’un devant l’autre, les bras croisés, causaient amicalement récoltes et regains, évitant de faire allusion aux porcs. Rencognée dans l’âtre, l’énorme Nou, toute suante de la chaleur de l’après-midi, les fanons à l’air, pelait mollement des pommes de terre, une seille entre les genoux.

— Hé, Ursmarine, hucha-t-elle sans bouger de sa place, va m’querre une potée d’eau.

On entendit hier la poulie du puits et au bout d’un instant, traînant ses patins, la gagui pénétra dans la chambre. Aussitôt Macquoi s’extasia :

— C’est ta fille ? Mâtin ! Un rude morceau ! J’te fais compliment.

— Peuh ! fit Heurtebise, alle va sur ses dix-neuf.

— J’lui en aurais donné d’jà vingt, tant elle est façonnée.

Ursmarine, à l’ordinaire, écarquait son rire benêt, en tortillant le bas de son tablier entre ses doigts gourds. Mais brusquement la mère gronda :

— Quoi qu’ t’as à rester là, comme eun’ perche à z’haricots ? Faignante ! c’est-y qu’ça t’pèle les mains ed’ travailler ?

Macquoi alors protesta.

— Mais non ! mais non ! laissez donc, mère Heurtebise. Ces grandes filles, ça aime jaser un brin. Pas vrai, la fille ? Ah ! moi, là, j’suis toujours comme à vingt ans. Y a pas d’plus tendre qué moi !

Il clignait de l’œil et cognait Heurtebise du coude.

— Pour sûr, alle a du bon, déclara le matois, se laissant aller par habitude à vanter son bien. Y a pas comme elle pou’ l’travail. Un vrai cheval ! Et toujours contente, douce comme du sucre, pas plus de vice que sur la main. Allez, j’ vo’ l’ dis.

La Nou avait levé la tête et regardait son homme, prête à le démentir. Mais un regard qu’il lui coula obliquement la rendit prudente, et il continua à claironner ses mérites, ne tarissait pas sur son honnêteté et sa vaillance.

— Hé ! hé ! dit à la fin Macquoi, si queuque jour elle avait envie de s’placer, on pourrait voir à s’entendre. Y a jamais trop d’bras, cheu nous. Et sans m’flatter, j’regarde point à la nourriture, vous savez. Mais v’là assez d’temps qu’on est là à jaser. Hein ! camarade ! si on allait revoir cor’ une fois les cochons ?

Au bout d’une heure seulement, il se décida pour la laie. Heurtebise en demandait cinquante pièces ; il en offrait quarante seulement ; et après un long abouchement, ils acceptèrent de partager la différence. Mais Macquoi mettait une condition : c’est qu’on lui amènerait la bête à la ferme.

— Ta fille l’acconduira. On lui donnera un chapelet bénit et, avec, une poignée de mastoques pou’ s’acheter du ruban. Et si l’cœur lui en dit ed’travailler cheu nous, ben ! alle reviendra faire son paquet… J’suis un homme, pas vrai ? J’ peux pas mieux dire.

À le voir bigler par-dessus ses vermillonnes abajoues du côté de la grasse pucelle – la lippe lustrale et en la prunelle un ardillon, – une ruse s’alluma en Heurtebise.

— C’est donc qu’ t’ en as envie et que tu l’aimerais comme servante à ta ferme ? dit-il. Moi, j’dis pas non, mais faudrait voir d’abord quelle somme qu’t’en bouterais.

— Oh ! répondit Macquoi, pou’d’bons gages, c’seraient d’bons gages. J’lui donnerais dix francs, là ! Ça t’va-t-il ?

— Rien qu’ deux pièces ? Ah ! ben non, qu’ tu l’auras point à ce prix. Alle nô vaut l’double, qué j’ te dis.

— Comme t’y vas ! Ben ! fais la venir, qué j’ lui revoie un peu le museau. On n’achète point chat en sac.

Heurtebise héla :

— Ursmarine !

Et quand elle fut là, le robin se mit à lui chatouiller le menton, la pinça sous les aisselles, finalement lui tapota la joue en risotant :

— Alle est grasse, par ma foi, grasse et de bonne chair, y a pas à dire… Ben, sans marchander, et parce qu’on s’connaît, j’ lui donnerai quinze francs de son mois. Quinze francs, t’entends ben, ma fille !

— Quinze francs ! calculait Heurtebise. Ça va, mais t’en auras ben soin, hein ? Une si bonne fille ! Et qu’a pas sa pareille pour l’honneur !

La Nou fut requise, et ensemble on convint qu’Ursmarine partirait le lendemain avec la laie pour les Brau où, sans autre délai, elle commencerait son service.

Elle, la rouge garcette, quiète et docile, comme la taure qu’on mène œuvrer, avait sans une parole assisté au débat.

Mais, comme le prix de la laie pièce à pièce compté sur la table, Macquoi, content de son double marché, s’apprêtait à les quitter, tout à coup les yeux de Heurtebise se rencontrèrent avec ceux de sa femme ; et une commune pensée leur vint, qu’ils comprirent sans s’être rien dit.

— Dis donc, farmier, pendant que t’es là…

Il se gratta le sinciput, trouvant quelque embarras à formuler son idée.

— J’ voulais te dire, rapport à la petite… Là, si t’prenait l’envie, – comprends bien, – de la garder… On ne sait pas, hein ? ce qui peut arriver… Oh ! c’est pas qu’alle nous gêne, Dieu merci, non ! Mais enfin, v’là… Les filles, c’est les filles, comme les génisses c’est les génisses… On sait bien qu’c’est fait pour aller à l’homme… Ben, si c’était ton idée, en nous bâillant vingt pièces, là, tout d’un coup, c’serait marché conclu… On n’aurait pu rien à y voir… Et, nom de Dio, c’est pas pour vanter not’ marchandise, mais elle est bâtie en os et en viande. Hé, Ursmarine ! viens donc qu’on t’ montre à ton bon maître.

Brutalement il lui fit sauter le gorgerin, dépouilla sa jeune épaule ronde et du plat de la main lui claquant sa chair rougeaude et drue :

— Tâte un peu pou’ voir ! Oh ! ça ne coûte rien ! ricanait-il.

Macquoi, d’abord mis en défiance par les louches et obséquieuses allures de Heurtebise, à présent sentait fourmiller en lui son vice foncier.

— Ah ! ben ! ah ! ben ! disait-il en soufflant des narines et rondinant son petit œil porcellaire sous ses pileux sourcils chinchilla…

(De la bise toile marinée aux sueurs de la peau, soudain, comme par hasard, jaillit, sous les doigts impurs du père, le rose pitan des seins. Alors il ne se posséda plus.)

… – Ah ! ben ! ah ! ben ! d’autant que c’est comme ça, j’donne les dix pièces, na ! Mais tu me feras un papier comme quoé, si c’est qu’alle vêle, ta fille, j’la garde, mais c’est toé qui nourriras l’ veau. Les affaires sont les affaires.

— Allons cor’ vider une chope, fit Heurtebise, hilare.