Un mariage scandaleux/4

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Librairie de Achille Faure (p. 71-93).


IV


Pendant quelques jours, il ne fut question à Chavagny que du mariage de Mlle Bourdon et des belles noces qui auraient lieu. Comme ailleurs, la richesse des fiancés disposait tout le monde à prendre à leur sort un grand intérêt mêlé de respect. On exagérait même un peu cette richesse, car, dès qu’il s’agissait de centaines de mille, quelques-unes de plus ou de moins ne faisaient rien à l’affaire, et c’était bien tout un pour ceux qui en parlaient. On assurait que le préfet assisterait aux noces, et il y en eut des villages qui, ne sachant point ce que c’était qu’un préfet, répétèrent tout bonnement que le roi en serait : d’où le bruit se répandit bientôt que M. Bourdon et le roi Louis-Philippe s’étant remis en bon accord, il se pourrait bien faire que le roi vînt aux noces, ou tout au moins quelqu’un des siens. Certains savants du village objectaient la distance de Chavagny à Paris ; mais d’autres répondaient à cela que le chemin de fer à présent venait de Paris à Tours et que le roi d’ailleurs avait de bons chevaux.

Où l’on pensait le plus à ce mariage, bien qu’on en parlât peu, c’était chez M. Bertin. Dans cette famille qui jusque-là s’était le plus possible retranchée dans les illusions du passé, vivant au jour le jour, c’avait été une lumière sinistre éclairant l’abîme. Aurélie, jeune femme, reléguait déjà Clarisse et Lucie au rang des filles mûres ; et forcés de constater ce fait, contraints par là de supputer les chances d’avenir que possédaient leurs filles, à quoi pouvaient prétendre, que pouvaient espérer M. et Mme Bertin ? Malgré l’insouciance naturelle de l’un et les rêveries enfantines de l’autre, ils étaient donc préoccupés, et Clarisse et Lucie parfois surprenaient une inquiétude amère dans les regards de leurs parents attachés sur elles.

Pour elles aussi la vie s’était faite plus silencieuse, plus sombre, et la demeure où elles étaient nées, qu’elles aimaient, leur paraissait par moment obscure et froide comme un tombeau.

Chez Clarisse, d’ailleurs, cette impression existait depuis longtemps. Quand, au sortir des appartements de sa tante, elle rentrait dans le réduit délabré qu’ils appelaient le salon, toujours une horrible tristesse lui serrait le cœur. Depuis l’annonce du mariage de sa cousine, elle était visiblement plus souffrante, et ne quittait guère le coin du feu, en dépit du gai soleil d’avril qui chauffait la terre, et du renouveau qui se faisait partout, dans la prée où s’épanouissaient les violettes, dans le jardin où boutonnaient les lilas, dans la cour même où les poules faisaient entendre de maternels gloussements, parmi l’herbe reverdie où les pigeons roucoulaient éperdus d’amour. Couverte d’un châle et les pieds sur sa chaufferette, elle brodait languissamment, recueillie dans ses pensées, ou bien, ouvrant de romanesques bouquins déjà lus et relus, elle se plongeait dans une lecture que sa toux sèche et fêlée interrompait fréquemment.

Moins gaie qu’autrefois, Lucie était devenue plus active encore. Après s’être acquittée des soins domestiques, elle jetait quelquefois sa broderie et courait au jardin. Là, elle éclaircissait et sarclait les fraisiers, greffait quelques belles roses dans la haie sur de vigoureux églantiers, et de sa petite main armée d’un sécateur elle achevait de tailler les arbres fruitiers, d’après les leçons qu’elle avait reçues de son oncle.

Cependant, sous l’éclat des premiers soleils, le jardin offrait un aspect fort triste. Des six carrés qui le composaient, un seul avait été bêché, et les cinq autres gardaient encore sur un sol compact les débris des végétaux de l’année précédente, mêlés à des touffes d’herbes folles. Ce n’était pourtant pas Lucie qui pouvait remuer et ensemencer tout cela.

Un matin, vers dix heures, Lucie était au jardin. Elle venait de donner à ses fraisiers un dernier coup de sarcloir, et, tandis qu’elle s’appuyait au tronc d’un vieux pécher, haletante et la figure empourprée, elle regardait avec désespoir tout ce terrain infertile où s’étalaient joyeusement, comme des vagabonds dans un palais, sauges, lauriers pourprés, tithymales, séneçons et marguerites. À ce moment, M. Bertin parut. Il tenait ses mains croisées derrière le dos, et marchait les yeux fixés à terre. Sa figure enluminée, aux joues épaisses, était empreinte contre l’ordinaire d’une grande tristesse. Lucie, préoccupée de son côté, n’y fit pas attention d’abord, et, passant le bras sous celui de son père :

— Cher papa, dit-elle, décidons quelque chose, voyons ! Le jardin ne peut rester ainsi. Puisque Luret ne vient pas, nous ne pouvons faire autrement que de prendre un autre jardinier.

M. Bertin haussa les épaules.

— Eh ! je te l’ai déjà dit, Lucie, Luret nous doit de l’argent, et c’est pour cela qu’il faut l’employer ; autrement il ne nous payerait jamais.

— Ne vois-tu pas, cher père, qu’il y met de la mauvaise volonté ? qu’il ne veut pas venir ? qu’il ne viendra pas ? Cependant, si notre jardin reste en friche, que mettrons-nous sur la table cette année ?

— Je ne sais que faire, vois-tu. Quand j’essayerais encore de bêcher moi-même… tu sais bien qu’au bout d’un quart d’heure je suis tout en nage. Quant à prendre un autre journalier, nous n’avons pas de quoi le payer, ma pauvre fille. Tiens, ce qui m’occupe encore davantage, c’est notre champ, qui ne se laboure ni ne s’ensemence, tandis que tous les autres blés de printemps sont déjà faits. Il faudra, Lucie, que tu ailles toi-même chez Mourillon le presser de venir. Moi, je suis las de lui en parler. Ah ! rien ne va, ma pauvre enfant, rien ne va et j’ai bien du chagrin !

— Du chagrin ! répéta la jeune fille étonnée, car ce mot là n’était pas dans les habitudes de langage de M. Bertin. Quoi donc ? y a-t-il quelque autre chose encore, mon bon père ?

— Oui, la santé de la sœur commence à m’inquiéter beaucoup. Le docteur est venu tout à l’heure. Il a encore ausculté la poitrine, et alors il a fait deux ou trois grimaces que j’ai sur le cœur. Tiens, Lucie, je crains que ça ne finisse mal.

— Oh ! cher papa, dit Lucie, les craintes sont exagérées. Clarisse est si forte !

— Oui, certes, elle l’était. Mais songe donc qu’il y a déjà près de deux ans que cette maladie a commencé. Mon Dieu ! où peut-elle avoir pris ça ? Nous sommes tous robustes dans la famille. Mais, Lucie, ne dis rien de toutes ces choses à ta mère. Tout à l’heure, me sentant devenir tout bête, je m’en suis allé pour qu’elle n’en vît rien. Ah ! mon Dieu ! la voici ! Donne-moi ton sécateur, Lucie, vite, que je me sauve, et qu’elle ne se doute pas…

La voix de M. Bertin s’éteignit au milieu de sa phrase, mais deux larmes qui roulaient sur ses joues en achevèrent le sens. Il s’éloigna vivement, le sécateur à la main, tandis que sa femme lui criait : — Fortuné, où vas-tu donc ?

— Là-bas, couper des branches dont j’ai besoin, répondit le pauvre homme d’une voix rauque. Et, passant par une trouée de la haie, il disparut dans le pré.

— Ton père est toujours le même, il ne s’occupe de rien, dit Mme Bertin à sa fille. Je ne sais pourtant où donner de la tête, moi. M. Jaccarty sort de la maison. Il trouve que Clarisse a besoin de soins, de grands soins, m’a-t-il dit. Hélas ! ta sœur est sans doute plus malade que nous ne croyons. Il faut encore du sirop de Lamouroux et de l’onguent stibié. Que faire, Lucie ? nous n’avons pas d’argent ! Quatre francs suffiraient pour le moment, quoique bientôt après il faudra quelque autre chose. Enfin, nous n’avons pas même ces quatre francs. Je n’ai rien trouvé dans le tiroir, et je sais bien que ton père ne cache pas l’argent.

— Heureusement, j’ai cinq francs, moi, dit Lucie.

— Ah ! ma pauvre enfant, le prix des broderies que tu fais vendre à Poitiers. Je ne voudrais pas toucher à cela ; tu as besoin de tant de choses. Il le faut des souliers ; si nous trouvions un autre moyen.

— Je te les prêterai seulement, si tu veux.

— Oui, mais comment ferai-je pour te les rendre ? Ah ! ma chère Lucie, la vie est une rude épreuve, et si dans cette vallée de larmes la vertu ne nous soutenait pas… Vois-tu, il y a des moments où je cherche avec tant d’ardeur le moyen d’avoir un peu d’argent, que je vendrais pour cela de mon sang ou de mes années, si cela se pouvait !

— Maman, il y aurait des moyens très-simples, mais dont tu ne veux pas. En faisant comme les gens d’ici qui vivent très à l’aise avec aussi peu de terre que nous…

— Mais nous ne sommes pas des paysans, nous, ma pauvre petite. Nous n’en sommes, il est vrai, que plus malheureux ; mais enfin, puisque nous avons un rang, il faut bien le tenir.

— À quoi bon, maman, si, au lieu d’avantages, ce rang ne nous procure que des peines ? Pourquoi rester dans une situation mauvaise quand il se trouve des moyens honnêtes et faciles d’en sortir ? Je te l’ai dit souvent, si nous avions un porc à l’étable, cela nous fournirait de la graisse pour toute l’année, et de la viande souvent. Avec une chèvre, nous aurions du lait et des fromages. Nous pourrions encore… Sais-tu combien la Françoise a vendu son troupeau de dindons cet hiver ? Cent vingt francs, maman !

— Eh ! qu’est-ce que cela nous fait, ma pauvre Lucie ? Ne sais-tu pas, toi, combien de peine il faut prendre pour ces bêtes-là. En les nourrissant au grain, ils coûteraient plus chers qu’on ne pourrait les vendre. Tu ne voudrais pas, apparemment, comme la Françoise, les conduire dans les champs après la moisson, ni dans les prés manger des sauterelles, ni ramasser, l’hiver, le gland des chênes dans les bois ? Ah ! si nous vivions dans un désert, à la bonne heure ! oui, dans le désert, loin des hommes, nous serions moins infortunés ! La paix, la vertu, les fruits de la terre suffiraient à notre innocente vie, et les soucis de l’orgueil, les tourments de la vanité n’approcheraient point de notre cœur !

Elle soupira profondément, puis elle reprit :

— Un porc, une chèvre, c’est bien ! mais qui nettoierait les étables, puisque nous ne pouvons point avoir de serviteurs ? Tu sais bien que ton père ne toucherait pas à cela. Quant à toi, ma pauvre enfant, tu ne fais déjà que trop de choses indignes de ton rang. Croirait-on, à voir tes mains, que tu es d’illustre naissance ? Nous ne sommes plus au temps où les princesses pouvaient, sans déroger, garder les troupeaux.

— C’est bien étrange, dit Lucie, qu’une chose reconnue bonne et honnête ne puisse pas se faire à cause de l’opinion.

Sans répondre à cette observation, Mme Bertin continua :

— Il y a bien encore un millier de foin dans la grange ; mais quand le vendrons-nous ? Et ce ne sera jamais qu’une trentaine de francs, avec lesquels il faudra patienter jusqu’à la récolte. Puis nous devons vingt francs au cordonnier. Heureusement nous avons assez de blé pour attendre la moisson prochaine ; c’est le principal. Ah ! si ce n’était la maladie de ta sœur, nous pourrions, comme autrefois, quoique malaisément, joindre les deux bouts, le champ fournissant le pain, le jardin les légumes, les poules et les pigeons variant un peu l’ordinaire, et le produit du pré payant le vêtement. Tout notre mal vient de cette maladie. La main de Dieu s’est appesantie sur nous ! Et pourtant je vendrais mes chemises plutôt que de laisser Clarisse manquer de rien ! Il ne faut pas compter sur les Bourdon.

— Oh ! je ne voudrais pas, maman, recourir à eux. Pourtant, je suis sûre que dans un cas pressant mon oncle viendrait à notre aide.

— Tu ne sais donc pas ce qu’il a répondu à ton père qui lui demandait un prêt de cent francs ! C’était pour le trousseau de Gustave, quand il est allé à Poitiers. Eh bien ! M. Bourdon n’a pas rougi de mettre dix francs dans la main de son cousin, disant qu’il était à court d’argent, qu’il empruntait lui-même, et que, pour maintenir l’ordre dans ses affaires, il s’était fait une loi de donner ce qu’il pourrait, mais de ne prêter jamais. Ton père a dignement agi : il n’a pas voulu recevoir les dix francs, et désormais il songerait à emprunter au Grand-Turc plutôt qu’à M. Bourdon.

— Oh ! je le crois, maman. La conduite de mon oncle a été bien égoïste, et je n’aurais pas supposé…

— Ton oncle aime à rendre service, mais à condition qu’il ne lui en coûte pas d’argent. Vois-tu, ma pauvre fille, les cœurs désintéressés et magnanimes sont rares. Cependant ton oncle a fait bien des démarches pour placer Gustave, et nous ne devons pas oublier ce bienfait. Et Gustave ! reprit-elle après un instant de réflexion, pourquoi ne nous aiderait-il pas, lui ? Une place de quinze cents francs pour lui seul, tandis qu’à nous quatre, nous ne dépensons guère que la moitié de cela. Oh ! mais Gustave a bien autre chose à faire qu’à s’occuper de notre misère. Les jeunes gens ne songent qu’à leurs fantaisies. Quant aux femmes, elles sont nées sous une étoile funeste, ma pauvre Lucie. Ah ! quand tu as vu le jour, combien j’ai regretté que tu ne fusses pas un garçon !

— Maman, il ne faut pas accuser Gustave. Nous ne connaissons pas sa situation, nous qui vivons ici au fond d’une campagne. À la ville, où tout se vend, seul, au milieu des oisifs et des marchands, peut-être lui aussi se trouve-t-il bien pauvre ! Maman, soyons malheureux, puisqu’il le faut, mais ne soyons pas méchants, n’envions personne ! — Elle fondit en larmes.

— Ah ! ma chère Lucie ! ma chère fille ! s’écria Mme Bertin en pleurant aussi. Pardonne-moi.

— Quoi donc, maman ?

Elle se leva en essuyant ses larmes.

— Il faut que je sois bien faible et bien folié aujourd’hui pour pleurer ainsi. Pourtant je suis courageuse et gaie, tu le sais, et je ne m’ennuie jamais en travaillant. Je t’assure, maman, que je ne suis pas malheureuse. Si Clarisse n’était pas malade, et si vous n’aviez pas de soucis, mon père et toi, je chanterais toute la journée. Écoute, je vais chercher mes cinq francs, et quand le Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/91 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/92 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/93 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/94 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/95 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/96 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/97 ferme, et Lucie, devenue une demoiselle, n’avait plus de loisirs, de jeux, ni d’insouci.

A midi, c’est la déliée. Les bœufs délivrés du joug furent amenés dans l’écurie près de quelques boites de foin, et les laboureurs prirent la collation (nom qu’ils donnent à leur repas du milieu du jour). Tandis qu’ils mangeaient, Lucie, qui cette fois n’avait pas faim, s’assit avec sa broderie près de la fenêtre. M. Bertin vint aussi pour causer. Il n’eût point admis les laboureurs à sa table, mais il se délectait dans leur conversation, sans réfléchir à cette anomalie. Assis à cheval sur une chaise, en face d’eux, la figure épanouie d’un gros rire, il se mit à gouailler Michel.

On m’en a dit de belles sur ton compte, mon gars ! Tu plantes là bien durement les filles, à ce qu’il paraît ?

— Eh quoi I lui aussi ! pensa M lle Bertin, avec un senti*timent de surprise pénible, en levant les yeux sur la figure si franche et si douce de Michel.

Michel avait rougi et paraissait vivement contrarié. Un regard furtif qu’il jeta du côté dé Lucie rencontra les yeux de la jeune fille ; elle détourna la tête et se mit à broder avec plus d’attention.

— Vous savez m’sieur Bertin, répondit-il, que le monde aime à causer, et quand on cause trop, faut dire des bêtises.

— On dit aussi des vérités, reprit M. Bertin. Pourquoi diable es— tu sorti de chez les Martin avant la Saint-Jean ?

— Dame ! je l’ai déjà dit à tout le monde, et je veux bien encore vous le dire à vous, m’sieur Bertin ; c’est que je m’ennuyais du pays.

— Bah ! le mal du pays t’y a bien laissé pendant près de trois années ! Ce n’est pas pour trois mois de plus ou de moins qu’un garçon raisonnable comme toi rompt ses engagements. Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/99 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/100 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/101 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/102 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/103 Page:Leo - Un mariage scandaleux.djvu/104 j’étais riche, ma foi ! je ne jetterais point mon argent dans la rivière ; mais de savoir m’en passer, ne vaux-je pas mieux ?

Un son argentin avait déjà frappé l’air, et bientôt les cloches de Chavagny sonnèrent à toute volée.

— Ah ! dit la Touron, le mariage est fait ; un mariage qui ne ressemble guère à celui de mam’zelle Aurélie : des gens qui n’ont que leurs bras, Jeannette Vanneau, des Tubleries, avec Louis Barbet. Hé ! mam’zelle, à propos des Tubleries, savez-vous pas ? la mère à Gène Bernuchon, vot’ amie, elle est comme morte depuis ce matin.

— Morte ! s’écrièrent ensemble Michel et Lucie.

— Non, pas tout à fait. M, Jaccarty a dit qu’elle était en étargie. Elle ne bouge ni n’entend. Bernuchon a-t-envoyé chercher à Poitiers le grand médecin, car c’est un homme, Seigneur ! qui n’épargne rien pour sa femme :

— Pauvre homme ! dit Lucie, dont la figure était devenue toute pâle de tristesse ; pauvre Gène ! Il faut que j’aille les voir.

Et aussitôt elle s’éloigna d’un pas empressé.

— Est-elle bonne, dit Michel qui la suivait des yeux.

— Oui, repartit la Touronne, c’est une brave demoiselle ; dommage qu’elle ne soit pas riche comme sa cousine.

— Elle peut bien se passer d’être aussi riche, puisqu’elle est cent fois mieux.

— Mieux que Mlle Aurélie ! mieux ! avec sa figure blanche et sa robe de deux sous ! Par ma foi ! mon gars, faut que tu sois rudement toqué ! Faut même que tu sois toqué d’elle, et tu devrais la demander en mariage. Puisque tu ne veux pas des filles riches, c’est peut-être une demoiselle qu’il te faut.

— Vous dites des bêtises, Touronne, répliqua tranquillement Michel, et il se remit à l’ouvrage sans plus causer.