Un mariage sous l’empire/21

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Calmann Lévy, éditeur (p. 124-128).


XXI


À peine M. Brenneval eut quitté Paris que sa fille retourna au château de Montvilliers. Là elle attendit avec résignation le moment de ses couches, s’en remettant à la volonté, à la prudence de son oncle pour les soins qui devaient préserver son secret de toute indiscrétion, et se flattant aussi de l’affreuse espérance que son chagrin ayant gravement altéré sa santé, elle succomberait à la fièvre qui suit l’accouchement ; mais le ciel n’exauça point ce vœu du désespoir. Après de longues douleurs, elle mit au monde un enfant si chétif, si affaibli par l’état de souffrance où sa mère était depuis longtemps, que l’on n’eut pas de peine à persuader à ceux qui le virent qu’il était né à sept mois. M. de Montvilliers se chargea de faire part de cet événement à son neveu. Des billets furent envoyés selon l’usage ; et une nourrice, choisie dans le village, fut installée dans le château, par les soins de Mélanie, pour donner son lait au petit Napoléon.

La maternité, cette passion que le ciel a mise dans le cœur des femmes pour absorber toutes les autres, triomphe même du repentir et de la honte. En serrant son enfant sur son sein, Ermance lui pardonna d’être, la cause de son malheur, et regretta de s’être laissé affaiblir par la douleur au point de ne pouvoir le nourrir elle-même. Ce devoir fatigant l’aurait distraite des reproches amers qu’elle s’adressait, sa vie lui aurait été nécessaire ; quelque chose lui disait que cet être innocent devait l’aider à racheter sa faute en la lui rappelant sans cesse, et plus encore en lui imposant le sacrifice de tous les sentiments d’amour et d’espérance qui ne devaient plus occuper son cœur.

Elle se rétablissait lentement, lorsqu’une lettre de la duchesse d’Alvano vint la plonger dans une inquiétude mortelle.

« Avez-vous des nouvelles de M. de Lorency ? lui écrivait-elle : j’espère que le bruit qu’on répand ici est faux, et je compte sur votre bonté pour m’aider à rassurer ses amis. »

Impatiente de savoir quel est ce bruit alarmant, madame de Lorency fait venir le courrier qui a apporté cette lettre ; elle lui demande s’il n’a point entendu parler du motif qui l’a fait envoyer en hâte au château de Montvilliers ; il répond que la femme de chambre de madame la duchesse lui avait dit qu’on venait d’apprendre la mort d’un jeune officier assassiné en Espagne par des paysans cachés derrière une haie, mais qu’on ne lui avait pas dit le nom de cet officier. À ces mots, Ermance jette un cri d’effroi, et s’élance hors de sa chambre, elle va chez son oncle le conjurer de la laisser partir à l’instant même pour aller éclaircir un doute insupportable : en vain on lui représente qu’elle est trop faible encore pour s’exposer à faire douze lieues par un temps effroyable, en vain on lui dit que le mouvement de la voiture lui fera beaucoup de mal ; elle affirme qu’elle peut braver tous les dangers plutôt que l’inquiétude qui la dévore, et elle s’obstine à partir. M. de Montvilliers, ne pouvant la faire renoncer à son projet, se décide à l’accompagner à Paris.

Le courrier repart avec un mot qui doit avertir les gens de madame de Lorency de son arrivée et de celle de son oncle. Les chevaux de poste arrivent ; Ermance recommande son enfant à fa surveillance de la bonne Mélanie, et pénétrée de reconnaissance pour le vieil ami qui ne veut pas la quitter dans l’anxiété où elle se trouve, elle monte en voiture avec lui ; une calèche les suit, où se trouve mademoiselle Augustine et une femme emmenée par l’ordre de M. de Montvilliers dans le cas où madame de Lorency aurait besoin de secours.

Une grande agitation redouble les forces momentanément. Ermance supporta la route sans paraître souffrir ; mais lorsque la voiture fut entrée dans la cour de la nouvelle maison qu’elle devait habiter, et qu’elle se disposa à monter les marches du péristyle, ses forces l’abandonnèrent ; on fut obligé de la transporter dans son lit. Il était sept heures du soir. Le président envoya chez le docteur B…, qui était à dîner ; il ne se fit pas attendre, et sa voix seule aurait ranimé Ermance si elle avait pu l’entendre ; car ayant deviné la cause de l’imprudence qui lui faisait exposer sa vie, il lui répétait qu’on savait parfaitement que l’officier assassiné en Espagne n’était point M. de Lorency, et qu’elle serait d’autant plus convaincue de cette vérité qu’elle le verrait lui-même avant peu ; car il était porté sur la liste des nouveaux écuyers de l’empereur, et devait se trouver à Paris pour les cérémonies du mariage. Mais ce ne fut qu’après un quart d’heure d’un spasme effrayant qu’Ermance devint assez calme pour écouter le docteur B….

— Vous inventez peut-être tout cela pour me rassurer ? disait-elle. Ah ! par grâce, ne me trompez pas !

Et M. de Montvilliers était contraint d’affirmer les paroles du docteur pour qu’elle se décidât à le croire.

Heureusement madame de Cernan, avertie de l’arrivée d’Ermance, vint confirmer la nouvelle et montrer une lettre d’Adhémar qui ne laissait aucun doute sur son prochain retour. En voyant ces preuves rassurantes, Ermance promit d’être docile aux avis du docteur, il lui ordonna de garder le lit quelques jours pour se remettre de la commotion qu’elle venait d’éprouver. Cependant, trop agitée encore pour espérer du sommeil et poursuivie d’images effrayantes, elle pria ses amis de ne pas la quitter ; ils s’assirent près de son lit, et se mirent à causer des événements qui occupaient alors tous les esprits. Le docteur, ami intime du comte Régnaud-de-Saint-d’Angély, raconta toutes les particularités du divorce impérial, de ce sacrifice à l’ambition subi avec tant de douleur et de courage par l’impératrice et par ses enfans, de ses adieux déchirants au moment de quitter les Tuileries, et de céder ces appartements si magnifiquement décorés pour elle à la jeune rivale qui devait bientôt les occuper.

Madame de Cernan arrivait de chez le célèbre Leroy, où l’on montrait l’admirable corbeille destinée à Marie-Louise. L’empereur avait voulu voir par lui-même si les présents qu’il offrait à la fille des Césars étaient dignes d’elle ; rien ne lui semblait assez beau pour parer sa nouvelle femme. On prétendait qu’à force d’en être fier il en était devenu amoureux. Madame de Cernan avait été désignée par l’empereur pour accompagner la reine de Naples à Braunau ; mais la maladie d’un de ses enfants l’avait retenue à Paris ; elle s’en consolait en recevant tous les jours un récit détaillé de ce qui se passait à Braunau.

On lui mandait exactement tous les débats de prééminences, les importantes puérilités de l’étiquette, les pruderies affectées pour faire illusion sur les intrigues passées et présentes, les lignes de démarcation établies entre les duchesses de la nouvelle fabrique et mesdames de Mort…, de Montra…, de Beau… et de Noa… Tous ces commérages de cour étaient d’un grand intérêt pour madame de Cernan.

— Ainsi donc, disait M. de Montvilliers, voilà presque tous les grands noms de France attachés au char du conquérant ! Si par un revers, difficile à prévoir, j’en conviens, l’ancienne dynastie revenait sur le trône, je voudrais bien savoir ce que feraient cette foule d’émigrés qui se pressent aujourd’hui sur le seuil du palais impérial.

— Ils y resteraient, répondit en riant la comtesse ; ce sera toujours leur place. Ce n’est pas notre faute si notre rang, notre éducation nous appellent à vivre dans le palais des rois ; mais tant qu’il y aura en France une noblesse et une cour, elles tendront toujours à se réunir.

— Je le pense aussi, dit le docteur en se levant, mais je ne crois pas que nous ayons jamais à en faire l’épreuve.

— Qui sait ! dit le président ; la volonté de Dieu est grande. Il y a deux choses dont on ne peut jamais répondre, de la fortune d’un banquier et de celle d’un conquérant : c’est toujours à l’apogée de leur bonheur que leur ruine se déclare !

Cet oracle fut écouté sans effroi, et pourtant…