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Un mensonge de la science allemande/2

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II

WOLF ET LA CRITIQUE HOMÉRIQUE
In Wahrheit enthalten die Prolegomena nicht einen einzigen originalen Gedanken...
Georg Finsler, Homer, I. p. 356.

M. Georg Finsler était l’homme d’Europe et du monde qui, en 1914, connaissait le mieux l’histoire d’Homère durant les temps modernes : Homer in der Neuzeit, von Dante bis Goethe, est le titre d’un ouvrage magistral qu’il avait publié en 1912 à Leipzig et Berlin. De Dante jusqu’à Goethe, en attendant qu’il vînt jusqu’à nous, M. Georg Finsler avait lu, analysé et mis en comparaison tous les auteurs et tous les livres modernes qui, par centaines, avaient traité d’Homère : après un court chapitre sur le moyen-âge, son livre passait en une longue revue de détail l’humanisme italien de la Renaissance et les homéristes de Florence, de Rome, de Venise et de Mantoue, puis les grécisants et ronsardisants de France, et la glorieuse philologie française des xvie et xviie siècles, — la suite de nos grands érudits venus derrière cet Adrien Tournebœuf, que nous appelons Turnèbe (1512-1567), « ce fondateur de la critique des textes, der Begründer der Textkritik », — puis la philologie hollandaise et anglaise, les littérateurs du classicisme et les philosophes baconiens ou cartésiens des xviie et xviiie siècles, enfin les travaux de l’érudition germanique depuis Érasme jusqu’à Schlegel. On ferme le volume avec la conviction que rien n’a été omis dans les recherches préparatoires et que rien n’a été dit sans le respect scrupuleux de l’exactitude.

M. Georg Finsler était aussi l’auteur du dernier manuel homérique qu’eussent produit les universités de langue allemande : les deux volumes de cet Homer, publié en 1908 à Leipzig et Berlin, avaient reçu un tel accueil des maîtres, étudiants et élèves d’outre-Rhin qu’il avait fallu dès 1913, au grand étonnement de l’auteur, en donner une nouvelle édition ; les pays de langues latines, ni même ceux de langue anglaise, n’ont pas encore un aussi parfait instrument de travail.

C’est dans le premier volume de cet Homer, à la page 356 de la seconde édition, qu’on peut lire la phrase ci-dessus. Mais c’est dans son Homer in der Neuzeit, à la page 210, que M. Georg Finsler avait exposé toute sa pensée sur l’origine des « théories de Wolf » et sur le rôle désormais historique de François Hédelin, abbé d’Aubignac (1604-1676), auteur des Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade (1664).

L’histoire d’Homère et de la question homérique se divise, pour M. Georg Finsler[1], en deux grandes époques : l’antiquité et les temps modernes. Mais l’antiquité ne doit pas s’entendre seulement des siècles grecs et romains : par Byzance, le moyen-âge, l’humanisme italien et le classicisme anglo-français, l’antiquité vient jusqu’à nos philosophes du xviiie siècle, tout au moins jusqu’aux disciples de Descartes qui appliquèrent aux études homériques les principes du maître.

Durant toute cette époque ancienne, la critique d’Homère eut un caractère constant : elle crut à l’existence du poète ; elle tint l’Iliade et l’Odyssée, tout comme l’Énéide, pour des poèmes « réguliers », pour les œuvres d’un écrivain et d’un artiste. Elle discutait sur le texte, d’une part, — c’est-à-dire sur l’orthographe des mots, la ponctuation, les accents, les variantes, l’authenticité de tels ou tels passages, — et d’autre part, sur les pensées, les intentions et les théories qu’elle attribuait ou qu’elle refusait au grand Vieillard. Il y avait des critiques « plus homériques »; il y en avait de « moins homériques » ; il y avait même « les plus homériques » ; mais tous étaient « homériques » ; seuls, les fous pouvaient mettre en doute le rôle et le génie d’un Homère, éternel modèle des poètes épiques, au même titre qu’Eschyle ou Sophocle le devait être des poètes tragiques, ou Démosthène des orateurs.

Les plus audacieux contestaient seulement à cet Homère la paternité jumelle de l’Iliade et de l’Odyssée : c’étaient les « séparatistes », les chorizontes ; à les entendre, les deux poèmes supposaient deux auteurs, tant le style, la langue et le sujet leur semblaient différents. Les plus irrévérencieux se permettaient de ne pas tout admirer dans les vers du Vieillard « endormi » ; ils y soulignaient des contradictions et des longueurs, des maladresses et des incongruités : c’étaient les Zoiles, si l’on peut dire, bien que Zoile n’eût pas mérité la réputation qu’il traînait à travers les siècles. Les mieux renseignés et les pamphlétaires prétendaient que, l’écriture n’existant pas au temps d’Homère, les poèmes n’avaient été recueillis, transcrits et codifiés que plusieurs siècles plus tard ; il était donc aussi puéril de discuter minutieusement que d’admirer jusqu’en ses verrues ce texte homérique ; plusieurs générations de chanteurs en avaient façonné la teneur au gré de la transmission orale et de la fantaisie individuelle.

Mais, dénigrants ou thuriféraires, tous les critiques à la mode ancienne croyaient en Homère, en son génie, en sa présence réelle dans tout ou partie des poèmes qui portent son nom. Grâce à quelques Allemands, mais surtout à des Français et des Anglais du xixe siècle, cette école a subsisté jusqu’à nous : les Boissonnade et les Georg Lange, les Edgar Quinet et les Otfried Müller, les Wilhelm Nitzsch et les Frédéric Ozanam, plus près de nous les Gladstone et les Henri Weil, les Georges Perrot et les Munro sont restés, en pleine tourmente philologique, les continuateurs de la tradition grecque et romaine ; le vingtième siècle commence de leur rendre une justice qu’ils n’ont pas toujours connue de leur vivant ; la « réaction » d’esthétisme littéraire, qui souffle en ce moment dans les études homériques, et le mouvement « néo-unitaire », qui va lui succéder, ne sont que des renouveaux du classicisme d’autrefois.

La critique moderne a commencé pour Homère le jour où l’on nia, avec des arguments à l’appui, qu’Homère eût jamais existé et que les poèmes homériques en leur ensemble eussent été composés par un artiste conscient de son entreprise et maître de son métier. Tel fut, durant les trois ou quatre générations dernières, l’idée autour de laquelle se ralliaient les critiques modernes. Au service de cette idée, ils mettaient les derniers résultats de leurs études historiques et de telle ou telle science dont la mode régnait. A certains moments, ce fut à la philologie classique, entendue au sens le plus large, — c’est-à-dire: à l’ensemble des études qui traitent de la langue, des textes et des littératures de l’antiquité, — que l’on demanda les arguments principaux. A d’autres moments, ce fut à l’histoire comparée des littératures, en particulier à la comparaison des poèmes épiques à travers le monde et les générations. Plus près de nous, les fouilles des Schliemann, des Dörpfeld et des Evans donnèrent à l’archéologie la décision suprême : on soumit tout débat homérique à l’arbitrage des monuments et des « réalités » ; les historiens et les philologues continuaient leurs travaux ; mais l’archéologue parlait en maître et quand il jetait sur le texte homérique une « réalité » mycénienne ou crétoise, on ne lui demandait même pas la date exacte de son monument ; en appliquant cette méthode aux littératures récentes, c’est avec une armure de saint Louis et un château de la Renaissance que l’on eût expliqué une tragédie de notre xviie siècle.

Littéraire d’abord, puis philologique, historique ensuite et archéologique enfin : la critique d’Homère, chez les Modernes, a eu quatre grandes périodes, avant la « réaction » présente. Si Georg Finsler n’en comptait que trois, c’est qu’il vivait surtout dans les textes : l’archéologie n’était à ses yeux qu’une branche ou une illustration de l’histoire. Historique avant tout, la dernière de ces trois périodes, — celle qui est venue jusqu’à nous, — lui semblait avoir débuté vers 1840, ayant eu pour initiateur principal Karl Lachmann (1793-1851) et ses communications à l’Académie de Berlin (décembre 1837 ; mars 1841).

De 1840 à 1890, en effet, la critique homérique a vécu pour propager ou combattre cette « théorie des chants séparés », Liedertheorie, qui ne voyait dans les deux poèmes que deux assemblages artificiels de grandes et de petites pièces, de chants indépendants. Lachmann ne l’avait pas inventée ; par l’intermédiaire des Grimms et de Herder, il l’avait reçue de nos Français du xviie siècle ; mais, le premier, Lachmann l’avait systématiquement appliquée aux poèmes homériques.

Avant 1840, avant Lachmann, la discussion était plus spécialement philologique : elle portait avant tout sur le texte et la langue. Georg Finsler rapporte à Christian-Gottlob Heyne (1729-1812) et à sa grande édition de l’Iliade (1802) l’influence directrice sur la période de quarante années (1802-1840), qui va de Heyne à Lachmann, von Heyne bis Lachmann. Mais Heyne lui-même proclamait qu’il n’aurait pu rien faire sans les découvertes du français Gaspard d’Ansse de Villoison et sans son édition fameuse de l’Iliade (1788).

Avant 1802, avant Heyne, le xviiie siècle tout entier forme la période littéraire, la première période de la critique homérique chez les modernes. En ces matières comme en la plupart des autres, c’est au xviiie siècle anglais et français qu’il faut demander les origines de nos pensées : Bacon et Descartes avaient ouvert les temps modernes ; la seconde génération de leurs disciples les inaugura dans toute la vie intellectuelle de l’Occident.

La critique homérique des Modernes est l’une des filles de Descartes. Sa première période, dit G. Finsler, va de 1715 à 1802 ; Frédéric-Auguste Wolf (1759-1824) n’en fut pas l’initiateur ; tout au contraire, il vint en queue ; l’Érostrate ou le Prométhée homérique n’est autre que François Hédelin, abbé d’Aubignac. Remettant donc chacun en sa place, Georg Finsler intitule la première période de notre critique homérique « de d’Aubignac à Wolf, von d’Aubignac bis Wolf » ; il en date l’origine de l’année 1715, de la publication posthume des Conjectures académiques et il la fait durer jusqu’à l’année 1802, jusqu’à l’édition de Heyne ; les Prolégomènes de Wolf sont de 1795. La véritable « Introduction » à l’étude d’Homère chez les modernes, ce sont donc les Conjectures de d’Aubignac : « Niant l’unité d’auteur dans l’Iliade et l’Odyssée, [niant l’unité des poèmes], niant même l’existence d’Homère, d’Aubignac est le fondateur de la critique homérique chez les Modernes, der Begründer der modernen Homerkritik. »

Dans un manuel destiné aux écoles et universités de langue allemande et dans un grand ouvrage d’érudition écrit en allemand et publié en Allemagne, de pareilles déclarations prennent toute leur valeur. On ne saurait accuser l’auteur d’avoir voulu flatter les préjugés de son public, quand il faisait l’éloge d’un Français aux dépens du plus illustre des philologues d’outre-Rhin. On ne saurait davantage accuser Georg Finsler d’avoir cédé à l’amour du paradoxe ou aux jeux outranciers de l’improvisation. Son Homer est de 1908 ; son Homer in der Neuzeit est de 1912, mais dès 1905, il exposait ses idées sur d’Aubignac dans l’une des grandes revues philologiques d’Allemagne, la plus grande peut-être, et celle-là même qui, l’année précédente, avait célébré l’apothéose de Wolf, les Neue Jahrbücher für die klassische Alterthumswissenschaft. Georg Finsler y développait les raisons que la lecture de toutes les dissertations modernes sur Homère lui avait données d’admirer d’Aubignac, l’originalité de son esprit, la vigueur de sa dialectique, la sûreté de son goût et de ses connaissances littéraires.

Considérant les Conjectures académiques comme l’ouvrage le plus important sur Homère qui eût paru dans le monde depuis les traités des Alexandrins jusqu’aux travaux de Villoison et de Heyne, Georg Finsler concluait cet exposé par une citation en français d’un critique français qui reste, après soixante ans, un oracle en certains chapitres de l’histoire littéraire, Hippolyte Rigault.

A la page 417 de son Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes, Hippolyte Rigault écrivait en 1856: « Évidemment [d’Aubignac] est plus original qu’érudit : on ne reconnaît pas moins dans son hypothèse le germe de celle de Wolf ; ses Conjectures sont l’ébauche des Prolégomènes allemands et, cette fois encore, c’est une idée française, dédaignée par la France, que l’Allemagne nous a renvoyée avec sa signature et que nous avons admirée courtoisement dès qu’elle est venue d’outre-Rhin comme une étrangère qui nous demandait l’hospitalité. »

Depuis onze ans que cette citation de Rigault a paru dans les Neue Jahrbücher, comme dernière conclusion de Georg Finsler, aucun des innombrables lecteurs de cette revue mondialement réputée n’a contredit l’érudit de Berne ni le littérateur de Paris. En 1912, Georg Finsler a donc pu fonder sur ces solides prémisses son jugement définitif : « L’abbé d’Aubignac est le père de la critique homérique chez les Modernes. Il est vrai que son livre des Conjectures académiques ne fut pas honoré d’un regard à son apparition ; mais, par la suite, il a eu sur la philologie allemande une influence à longue portée. Son hypothèse, qui admet des poèmes homériques isolés, a été connue de Herder et coïncide avec la théorie de ce dernier sur l’improvisation des chants homériques. Heyne, en son histoire de la formation de l’Iliade, ne se sépare de d’Aubignac que sur un point : l’importance plus grande qu’il attribue à l’activité poétique du compilateur. Wolf, qui juge d’Aubignac d’une façon sciemment injuste, trahit par là même qu’il lui devait plus que sa vanité ne lui permettait de l’avouer : il devra s’entendre dire par Cesarotti qu’il a fait sienne l’hérésie de d’Aubignac, en n’y ajoutant qu’un appareil plus rigoureux de preuves. Zoega, enfin, s’inspire directement de d’Aubignac, et Zoega, à son tour, a influé directement sur Welcker[2]. »
Herder (1744-1803), Heyne (1729-1812), Wolf (1759-1824), Zoega (1755-1809), Welcker (1784-1868) : c’est presque tout l’Olympe des grands dieux, créateurs de la philologie, de l’archéologie et de l’historiographie dans l’Allemagne du xixe siècle. Par ces disciples directs de d’Aubignac, on peut deviner l’influence indirecte et, par suite, incalculable que, dans les universités d’outre-Rhin, ses théories ont eue sur dix ou quinze générations d’étudiants. Une fois entrées dans le circulus universitaire, elles ont, sous d’autres noms que le sien, continué leur chemin dans le monde des érudits : Lachmann n’a fait que les traduire à nouveau, car il n’est rien dans Lachmann qui ne soit déjà dans d’Aubignac, et il est dans d’Aubignac beaucoup d’autres idées et beaucoup d’autres formules que les successeurs de Lachmann ont cru inventer à leur tour, quand ils ne les prenaient pas directement au bon abbé.

Aujourd’hui encore, depuis que les modes du xixe siècle ont vieilli et qu’après cent ans d’histoire et de philologie, la critique homérique revient aux discussions littéraires, aux considérations d’esthétique, aux raisons de sentiment et de goût, comme aussi à l’autorité des Anciens, la « réaction » de ces années dernières entreprend de combattre les impiétés de d’Aubignac ; mais elle ne fait que retourner contre lui ses arguments et sa méthode, — le plus souvent sans les connaître, car je doute qu’aucun des esthètes allemands de 1903 à 1914 ait daigné jeter un regard sur ce pauvre Français — et nous verrons l’un des plus novateurs parmi les « néo-unitaires » anglais, M. A. Smyth (1914), consacrer son livre The Composition of Iliad à reprendre et à développer, sans la connaître, l’une des vues les plus personnelles de d’Aubignac.

Si, après le déluge de métaphysique homérique, dont les esthètes germaniques de 1914 étaient en train de nous inonder, les « néo-unitaires » de France et d’Angleterre veulent donner de l’Iliade et de l’Odyssée une explication tout à la fois historique et intuitive, philosophique et pourtant traditionnelle ; s’ils veulent utiliser les dernières découvertes et de la papyrologie et de l’archéologie, c’est encore d’Aubignac qu’en certains points ils devront continuer.

Le livre a paru en 1715, sans nom d’auteur, à Paris, chez François Fournier, rue Saint-Jacques, aux Armes de la Ville, sous le titre :


Conjectures académiques
ou
Dissertation sur l’Iliade

Ouvrage posthume trouvé dans les
Recherches d’un Savant.

C’est un in-12 de 359 pages, sans compter les quatre pages de l’Avis au Lecteur. Il est devenu fort rare : Georg Finsler n’avait connu que l’exemplaire de la bibliothèque nationale ; à Paris, il en existe deux autres à la bibliothèque de l’Arsenal.

L’Avis au Lecteur nous dit : « L’auteur, que l’on ne trouve pas à propos de nommer, étoit un homme savant, de grande littérature et d’une profonde pénétration. Il est vrai que son style paroîtra peu châtié ; mais il est excusable sur ce qu’il n’avoit point revu son ouvrage avant sa mort, arrivée il y a déjà quelques années... ; le manuscrit, trouvé par hazard parmi plusieurs vieux papiers, étoit si défectueux et si délabré qu’il n’a pas été aisé d’en tirer tout ce que l’on auroit bien souhaité... »

Cette histoire de manuscrit retrouvé et d’auteur défunt a l’air d’un conte. L’histoire vraie est plus invraisemblable encore. A peine les Conjectures avaient-elles paru que l’abbé Boscheron, dans les Nouvelles littéraires du 2 novembre 1715, accusait de larcin l’éditeur, l’abbé Brice, et s’offrait d’apprendre au public comment les Conjectures étaient venues en sa possession :

« M. Charpentier étant mort en 1702, un de ses neveux s’empara d’une bonne partie de ses manuscrits... Je le priai plusieurs fois de m’en accommoder pour une somme d’argent que je lui avois prêtée : il me refusa. [Mais] un jour que je fus chez lui, je le trouvai auprès d’un grand feu, avec un de ses amis, tous deux assis, ayant chacun à leur côté un grand sac rempli de manuscrits et de lettres des savans les plus illustres, écrites à M. Charpentier... Ces deux hommes, que le vin avoit mis dans un état à ne pouvoir pas se lever de leur siège, n’avoient que la force de lever le bras pour fouiller chacun dans leur sac et, à tour de rôle, prendre des poignées de papier qu’ils jetoient au feu. J’arrivai justement dans le temps que nos braves s’excitoient tous les deux à qui iroit le plus vite dans cette belle expédition ; ils disoient en bégayant: « Allons ! encore une petite pincée de ces beaux esprits ! »

« La petite pincée était une poignée de lettres... Je m’emparai des sacs et, les ayant enfermés dans un grand coffre, je cachai la clef... J’apaisai mes gens en leur promettant de leur rendre leurs sacs lorsqu’ils auroient vidé une bouteille de vin qu’ils avoient encore à boire. Cette bouteille acheva de les endormir. Je donnai ordre à la servante du logis d’avoir soin d’eux et je les quittai. Bien résolu, le lendemain, à avoir les papiers à n’importe quel prix, j’y retournai et, après avoir dit au neveu de M. Charpentier que je lui remettois la somme qu’il me devoit, il consentit à me livrer ce que j’avois sauvé de l’incendie. »

Dans ces sacs précieux, l’abbé Boscheron trouva la matière de plusieurs volumes, sans parler des Voyages de Galand et des Conjectures académiques, « manuscrit resté parmi ceux de M. Charpentier, parce qu’il lui avoit été remis pour l’examiner et donner son approbation pour être ensuite imprimé ; mais M. Charpentier, grand partisan de l’antiquité, représenta à l’abbé d’Aubignac que cet ouvrage, quoique savant, ne lui feroit point d’honneur, puisqu’il démentoit le zèle qu’il avoit témoigné jusque-là pour les Anciens ; mais l’abbé d’Aubignac persista dans sa résolution et voulut absolument le rendre public ; M. Charpentier, qui n’avoit pas dessein de lui donner son approbation, ayant traîné l’affaire en longueur, l’abbé d’Aubignac vint à mourir. »

On lit, d’autre part, dans le dictionnaire de Chauffepié à l’article Hédelin (François), abbé d’Aubignac :

« Le manuscrit demeura dans le cabinet de M. Charpentier. M. Boscheron, qui l’eut de là, le revit avec soin, y fit quelques additions et corrections, et l’envoya en Hollande, dans le dessein de l’y faire imprimer. Mais l’abbé Brice, qui en avait eu une copie, le prévint, et c’est lui qui a fait imprimer cet ouvrage à Paris, en 1715, in-12, mais, dit l’abbé Goujet, avec tant de négligence, qu’il est rempli de fautes grossières contre le bon sens, et que la plupart des noms des anciens auteurs y sont tronqués et défigurés. On peut voir un extrait de cet ouvrage dans le Journal littéraire. M. Boscheron prétend que... l’Abbé d’Aubignac ne « considérait sa Dissertation que comme un Jeu d’esprit, persuadé qu’il pouvait soutenir qu’Homère n’était pas un bon Poëte, et même qu’il n’avoit point existé, sans se rendre suspect d’être mal affectionné à la Couronne ou de mal penser de la religion. » Je ne sai si cette idée de M. Boscheron est bien fondée. L’ouvrage de M. d’Aubignac n’a point du tout l’air d’un Jeu d’esprit, surtout la manière dont il le finit. »

Il est probable que Wolf a connu cet article de Chauffepié, dont le Dictionnaire historique, continuation du dictionnaire de Bayle, était un des instruments de travail les plus répandus dans toutes les bibliothèques de l’Europe, à la fin du xviiie siècle. Un éditeur récent des Prolégomènes (Calvary, Berlin, 1876) a joint au texte de Wolf les notes qu’E. Bekker (1785-1871) avait mises aux marges de son exemplaire ; en regard du passage où Wolf nomme d’Aubignac, E. Bekker a écrit : Vide Chauffepié. Wolf lui même, dans son étude sur Hérodien, parue à Halle en 1792, renvoyait à un article de « Chaufepié[3] ».

Chauffepié, à son tour, renvoie le lecteur au Journal littéraire de 1717, où l’on trouve, en effet, à la page 121-142, un compte rendu des Conjectures académiques : « Il n’était pas fort nécessaire que l’Éditeur de cet Ouvrage s’arrêtât à en annoncer l’auteur comme un homme savant, de grande Littérature et d’une profonde pénétration, puisque le Lecteur le moins attentif y aurait facilement découvert ces qualitez ; mais ce que nous lui aurions sçû gré de nous apprendre, c’est justement ce qu’il ne trouve pas à propos de révéler, je veux dire le nom de l’Auteur. Heureusement M. Boscheron y a supléé... Non content d’avertir que c’est à M. l’abbé d’Aubignac, célèbre par sa Pratique du Théâtre, à qui on en est redevable, il a bien voulu encore faire part des raisons qu’il a pour les lui attribuer ; raisons qui sans doute paraîtront concluantes. Quoi qu’il en soit et malgré les clameurs de Mad. Dacier, cet ouvrage ne sauroit faire tort à la réputation de ce savant Abbé que dans l’esprit des outrez Adorateurs d’Homère, auxquels il a voulu enlever l’objet de leur passion et de leur culte, n’y ayant nulle apparence que l’autorité de M. Despréaux persuade aucune autre personne, qu’un Ouvrage si suivi et plein d’une Littérature aussi recherchée puisse être le fruit d’une vieillesse tombée en enfance, ainsi que, pour dernière ressource, [M. Despréaux] le veut faire soupçonner dans sa troisième Réflexion sur Longin[4]. »

Même avant l’apparition du livre, les idées de d’Aubignac étaient connues. On les discutait depuis vingt ans. Dès 1692, Ch. Perrault écrivait dans le troisième Dialogue de son Parallèle des Anciens et des Modernes : « Il est bon de remarquer que beaucoup d’excellens critiques soutiennent qu’il n’y a jamais eu au monde un homme nommé Homère, qui ait composé les vingt-quatre livres de l’Iliade et les vingt-quatre de l’Odyssée... Ils disent que l’Iliade et l’Odyssée ne sont autre chose qu’un amas, une collection de plusieurs petits poèmes de divers auteurs, qu’on a joints ensemble [dans] l’ordre et l’arrangement où nous les voyons... L’abbé Daubignac avoit des mémoires tout prêts où il prétendoit prouver la chose invinciblement. On nous assure d’ailleurs qu’on travaille là-dessus en Allemagne où ces mémoires ont peut-être passé[5]. » Déjà, en ses Jugemens des Savants, à l’article Homère, A. Baillet écrivait en 1685 : « J’ai ouï dire à un homme des pays étrangers qu’on travaille en Allemagne à faire voir qu’il n’y a jamais eu d’Homère et que les poèmes qui portent son nom ne sont que des rhapsodies ou des compilations que les critiques ont composées de diverses pièces de vers ou de chansons détachées, auxquelles on a donné la liaison et la suite que nous voyons aujourd’hui[6]. »

Les « mémoires » de d’Aubignac n’étaient point passés en pays étrangers : Charpentier les avait mis en sac. Une copie néanmoins n’avait-elle pas franchi la frontière ?.. Nous avons pu voir que, dans le fond de l’Allemagne, à Francfort-sur-l’Oder, L. Küster, en 1696, citait Perraltium et Bolaeum en son Historia critica Homeri : il devait connaître les idées de d’Aubignac. Grâce à Boileau, il n’en avait sans doute qu’une idée peu avantageuse. Car, en sa troisième Réflexion sur Longin, Boileau, sans rien savoir des Conjectures académiques, en avait nié l’existence et, pour en finir avec elles, il avait ajouté que, d’ailleurs, d’Aubignac était fou et ignorait le grec : « J’ai connu M. l’abbé d’Aubignac ; il étoit homme de beaucoup de mérite et fort habile en matière de poétique, bien qu’il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu’il n’a jamais conçu un si étrange dessein, à moins qu’il ne l’ait conçu dans les dernières années de sa vie, où l’on sait qu’il étoit tombé en une espèce d’enfance. »

Ce sont là façons de discuter à la française, dont nous ne sommes pas souvent les dupes en France, mais dont nous sommes toujours les victimes à l’étranger. Au xviie siècle, où l’on déduisait toutes choses des principes et des règles[7], où la raison et le raisonnement faisaient la valeur des écrivains et de leurs ouvrages, on disait d’un adversaire, que l’on ne pouvait pas réfuter : « Ce n’est pas raisonnable : c’est fou. » Aujourd’hui, nos colporteurs d’érudition allemande affectent de n’estimer que la méthode et l’information « scientifiques » et crient à tout propos : « Ce n’est pas de la science : c’est nul. » Hier encore, pour donner plus de poids à cette excommunication, certains de nos oracles la proféraient en allemand : unwissenschaftlich était l’épithète usuelle pour écraser un écrivain, dont on repoussait ou même dont on ignorait l’opinion. Si nos excommuniés, chez nous, ne s’en portaient pas plus mal, au dehors il n’en était pas de même : rien n’a contribué à déconsidérer la science et les savants français dans le monde autant que cette façon de se traiter les uns les autres.

D’Aubignac a porté jusqu’à nous l’imputation de Boileau. Quand La Monnoie fit en 1722 sa réédition des Jugemens d’Adrien Baillet, il ajouta en note à la page 364 du troisième volume : « Despréaux, dans sa troisième Réflexion sur Longin, avait peine à croire que les mémoires sur Homère de l’abbé d’Aubignac existassent. Ils existent cependant ; du moins ils existaient en 1713, tems auquel ils me furent communiqués ; ils étoient véritablement de l’abbé d’Aubignac ; mais ils se sentoient fort de cette imbécillité dans laquelle on a dit qu’était tombé leur auteur ; c’étoit un manuscrit in-4°, dont on auroit pu faire un juste in-12 de 300 pages. »

C’est dans l’édition de La Monnoie que Wolf a lu les Jugemens d’A. Baillet : pour déconsidérer les Conjectures, il n’a eu qu’à mettre en son latin de Germanie ce que Bolaeus avait dit en son français courtois, ce que La Monnoie avait répété de façon plus injurieuse, et les « songeries, folies, inepties, deliramenta, somnia, ineptiae » de d’Aubignac furent acquises à l’histoire. Louis-Épagomène Viguier les reprit de Wolf pour les introduire dans la Biographie Michaud ; de là, passèrent dans les conversations de tout le monde « les impertinentes propositions avancées par l’abbé d’Aubignac ». Parmi les lecteurs français des Conjectures, un seul, Hippolyte Rigault, leur a rendu pleine justice ; les autres, et ceux-là même qui mesuraient la valeur des idées de d’Aubignac et la criante injustice de Boileau, ont continué d’accréditer la légende : « Si l’on eût écouté les idées qui germèrent dans le cerveau demi-malade de l’abbé d’Aubignac, — écrivait E. Egger dans son Histoire de l’Hellénisme en France[8], — si l’on n’eût pas traité de folies ses Conjectures académiques, quelle révolution dans les idées historiques et le goût ! » Aujourd’hui encore, cette Histoire de l’Hellénisme jouit d’une telle autorité que MM. A. et M. Croiset dans la troisième édition de leur Histoire de la Littérature grecque (1910, p. 186) empruntent à E. Egger un jugement qu’ils croient pleinement équitable : « Dès le xvie siècle, Scaliger doutait de l’unité des compositions homériques. A la fin du xviie, d’Aubignac et Perrault attaquent sur ce point l’opinion vulgaire avec plus d’audace que de bon sens... »

Cerveau demi-malade... ; plus d’audace que de bon sens... : il a fallu venir jusqu’en 1887 pour que d’Aubignac commençât de retrouver en France l’admiration qu’il mérite. Ses contemporains l’avaient tenu en haute estime. Depuis l’Étude de M. Ch. Arnaud[9] sur sa Vie et ses Œuvres (1887), quelques-uns de nos contemporains veulent bien reconnaître en lui un des plus vigoureux et des plus libres esprits de notre xviie siècle[10] ; on en reviendra quelque jour au jugement d’Hippolyte Rigault : « S’élevant au-dessus des chicanes de détail, d’Aubignac ose aborder la question de la formation de l’épopée primitive ; cet admirateur d’Aristote déserte l’ornière où, au nom d’Aristote, avait traîné le dix-septième siècle ; il va droit à Homère et le somme de prouver son identité. Ce n’est pas que j’épouse le scepticisme de d’Aubignac : je crois à l’existence d’Homère, comme je crois à son génie... Mais je ne veux pas méconnaître la hardiesse et la sagacité de l’abbé d’Aubignac ; sur la question homérique, il a vu de plus loin et de plus haut que son temps ; il a devancé de plus d’un siècle le scepticisme imitateur de l’Allemagne[11]... »

D’Aubignac a été valétudinaire et morose à la fin de sa vie. Mais les Conjectures ne sont ni d’un cerveau malade ni d’un vieillard tombé en enfance. D’Aubignac les écrivit vers la soixantaine, en 1664, douze ans avant sa mort : il parle à la page 321 d’un fragment de Pétrone récemment découvert et publié « peu de jours » auparavant ; ce fragment, dit Boscheron, fut imprimé à Paris en 1664, chez Edme Martin.

En cette année 1664, d’Aubignac adressait au Roi un Discours pour demander l’établissement dans Paris d’une nouvelle Académie, ou plutôt la reconnaissance officielle d’une Académie des Belles-Lettres, qu’il avait lui-même fondée dix ans auparavant et qui devait subsister jusqu’à sa mort. La principale utilité de cette Académie, disait d’Aubignac, serait de tenir l’enseignement public hors des routines où, trop facilement, il s’abandonne :

« Ceux qui se trouvent engagés à cette nécessité d’instruire le public, ces doctes maîtres en tant de différentes facultés se sont relâchés en deux choses qui nuisent au progrès des sciences et qui les ont presque toutes défigurées... La première est qu’ils s’attachent opiniatrément aux maximes que les Anciens ont laissées dans leurs écrits et se persuadent qu’ils ont la certitude de toutes les vérités : ils ne veulent rien chercher au-delà... et de quelques démonstrations dont les nouveautés puissent être appuyées, de quelques expériences dont les vieilles erreurs soient confondues, il suffit qu’une proposition leur soit nouvelle pour être rejetée. » Les Conjectures, dans l’esprit de leur auteur, n’étaient qu’un exemple des études et des discussions auxquelles devrait se livrer cette nouvelle Académie des belles-Lettres. On y lisait : « Je prétends écrire seulement pour me décharger l’esprit des difficultés qui me font de la peine, proposer mes doutes, expliquer mes incertitudes ; je cherche la vérité pour la révérer, et non pas pour la détruire ; je demande l’instruction de ce que j’ignore et non pas une vaine approbation ; je voudrais bien rectifier mes lumières et non pas autoriser mes erreurs ; aussi n’ai-je point voulu donner à ce discours d’autre titre que celui de Conjectures et, si j’ajoute le terme d’Académiques, c’est pour faire entendre que je l’estime plus propre à une Académie des Belles-Lettres, où les recherches curieuses sont toujours bien reçues qu’aux bancs de nos écoles où l’opiniâtreté d’une rigide contestation ne s’oppose pas moins à la liberté d’avancer des nouveautés, encore qu’elles puissent être véritables, qu’à la manière de les traiter agréablement » (pages 53-54).

Dans l’édition très défectueuse de 1715, les Conjectures se présentent comme une dissertation continue, sans division en parties ni chapitres. Mais autant le plan et la pensée des Prolégomènes de Wolf sont difficiles à saisir, même après des lectures répétées, autant, dès la première rencontre, sautent aux yeux l’ordonnance et la thèse des Conjectures. C’est bien une thèse à la française, logique en sa disposition, claire et nette en ses affirmations, complète en son unité, un peu oratoire en sa forme — un plaidoyer contre l’existence d’Homère, contre l’unité de l’Iliade et de l’Odyssée, et pour la décomposition des deux poèmes en une série de chants primitifs, indépendants les uns des autres, que d’Aubignac appelle hymnes, cantiques ou vieilles tragédies. Dans une nouvelle édition, il faudrait rétablir les divisions suivantes :

Exorde (pages 1-12) : Des droits de la critique à la pleine liberté.

Première partie : Arguments historiques contre l’opinion que l’on se fait d’Homère ;

Chapitre i (p. 12-66) : La question homérique avant d’Aubignac ;

Chapitre ii (p. 66-120) : Homère n’a jamais existé ; Lycurgue et Pisistrate ont recueilli sous le nom d’Iliade et d’Odyssée deux séries de chants héroïques.

Deuxième partie : Arguments littéraires, tirés d’une analyse de l’Iliade :

Chapitre i (p. 120-155) : Dessein général du poème ;

Chapitre ii (p. 155-185) : Sa conduite ;

Chapitre iii (p. 185-222) : Le merveilleux ;

Chapitre iv (p. 222-262) : Les caractères ;

Chapitre v (p. 262-296) : Les mœurs ;

Chapitre vi (p. 296-344) : Descriptions, comparaisons, épisodes et épithètes.

Conclusion (p. 344-359) : Résumé de la thèse.

Les arguments historiques sont empruntés aux auteurs de l’antiquité, en particulier à Josèphe, Élien et Suidas, et aux critiques modernes, surtout Érasme et Scaliger ; il suffirait d’en mettre les citations exactes et complètes au bas des pages pour avoir dans les Conjectures tout ce que les successeurs de d’Aubignac, et L. Küster d’abord, en son Historia critica, et Wolf, en ses Prolégomènes, ont allégué à ce sujet. A comparer même les Conjectures et l’Historia critica, à retrouver, de part et d’autre, la même division en deux parties inégales, les mêmes sujets traités avec des vues différentes, mais avec les mêmes arguments, je me suis souvent demandé si Baillet et Perrault s’étaient entièrement trompés, quand ils disaient en 1685 et 1692 que l’Allemagne avait eu connaissance peut-être du mémoire encore inédit et « travaillait là-dessus » : l’Historia critica est de 1696.

Les arguments littéraires qu’allègue d’Aubignac sont tirés de la seule Iliade : « Pour soutenir cette conjecture et en fortifier la conséquence, dit l’auteur à la page 120, il ne faut qu’examiner l’Iliade par le dessein, par la conduite et par toutes les parties qui la composent. »

D’Aubignac laisse de côté l’Odyssée, pensant que l’Iliade suffit ; il contredit seulement Longin, dont l’opinion pourrait faire croire que les arguments tirés de l’Iliade ne sont pas valables pour l’Odyssée. Il a donc « résolu de ne point entrer dans la discussion particulière de l’Odyssée » (p. 344) ; mais il ne doit pas l’abandonner entièrement « parce qu’elle sert à l’éclaircissement de ses conjectures » ; il lui accorde six pages, après en avoir consacré 220 à l’Iliade.

Cette étude de l’Iliade est faite à la mode du xviie siècle : purement littéraire, comme nous disons aujourd’hui, sans rien de philologique, elle ne considère que l’ouvrage en tant que composition ; elle ne traite pas du texte en tant que langue et grammaire. Ce qui intéresse avant tout d’Aubignac, c’est « la fabrique de ce grand ouvrage », comparée à « l’art du poème épique » et aux règles qu’on en a données depuis Aristote. D’Aubignac veut montrer que cette « fabrique » n’a rien de commun avec ces règles : l’Iliade n’a jamais été un « poème régulier » comme l’Énéide ; en elle, tout est fautes et défauts, si on veut la mettre sous la toise d’Aristote ; en elle, tout s’explique, se justifie et devient acceptable et même nécessaire, si l’on en prend une idée vraiment historique, si on se la représente comme un assemblage de chants séparés (p. 352).

D’Aubignac, passant en revue toutes les faiblesses de l’Iliade, signale les manquements aux règles, à la logique et au bon goût qui y abondent. Cette revue avait été faite avant lui ; elle l’a été surtout après lui ; dans les dialogues de Perrault, dans les ouvrages de l’abbé Terrasson, de La Motte et d’autres critiques de notre xviiie siècle, on pourrait la retrouver, et parfois plus complète, mais jamais aussi alerte, aussi familièrement spirituelle et comique ; et quelle différence de sanctions au bout !

Les autres concluent ou pour ou contre Homère : toutes ces fautes, disent les uns, n’empêchent pas Homère d’être un poète divin, le poète unique et éternel ; elles montrent seulement, disent les autres, qu’Homère était homme, sujet à l’erreur ou aux défaillances. D’Aubignac, lui, conclut sans Homère : ces fautes n’existent que par nous, qui voyons dans l’Iliade un poème régulier ; elles disparaissent si, à nos conceptions vicieuses, nous substituons la vérité historique et si nous étudions séparément chacun des vieux chants héroïques, qui furent composés en des lieux différents, sur des sujets différents, et qui ne furent assemblés qu’à une époque tardive. Voilà ce que personne n’avait jamais dit avant d’Aubignac, ce que personne ne dira après lui, — aussi clairement du moins, — avant Lachmann et ses disciples de la seconde moitié du xixe siècle. Je crois même que nulle part, ni dans Lachmann ni dans ses disciples, on ne trouverait une démonstration aussi complète, des formules aussi nettes, une sentence aussi bien fondée.

Pour commencer par où d’Aubignac finit, voici la sentence de ce jugement (p. 354-355) :

« Nous trouvons dans les restes de cette vieille histoire :

I. — Que celui que l’on croit l’auteur de ces poésies et qu’on appelle Homère n’est qu’un nom d’origine incertaine, qui n’eut jamais de parens ni de patrie, dont on ne sait pas le tems qu’il a vécu, ni la manière dont il est mort, et de qui la fortune et les avantures n’ont été racontées que par des auteurs nouveaux, dans des histoires supposées ;

II. — Que cet Homère prétendu n’a rien laissé par écrit ;

III. — Que nous n’avons rien eu de ses œuvres que par l’entremise des chanteurs, qui nous les ont conservées jusqu’aux âges derniers ;

IV. — Que ces gens-là ne les chantoient que par pièces détachées ;

V. — Que ces deux ouvrages, qui portent ce nom, n’ont été formés que par une compilation et assemblage de plusieurs pièces, faites séparément ;

VI. — Que la première compilation en a été faite par Lycurgue et qu’en ce tems, ces poésies étoient peu connues et estimées ;

VII. — Que, ces pièces étant retombées dans leur première dissipation, elles furent de nouveau rassemblées par Pisistrate et par son fils Hipparque ou, pour mieux dire, par leurs soins et par le travail des plus excellens grammairiens de leurs tems ;

VIII. — Que, dès leur origine, elles ont été nommées les Rapsodies d’Homère, c’est à dire le recueil des Chansons de l’Aveugle ;

IX. — Que l’on y a remarqué plusieurs vers bien différens les uns des autres et ajoutés en plusieurs endroits par des auteurs d’un génie peu semblable au reste ;

X. — Enfin que, dans l’Iliade que nous avons particulièrement examinée, il se trouve une infinité de choses qui ne peuvent raisonnablement être composées par un même poète ou qui seroient des fautes signalées, indignes de la réputation que ce faux nom d’Homère s’est acquise par le peu de soin d’examiner ces vérités ».

Dans toute la critique moderne d’Homère, je ne vois pas où l’on trouverait la « théorie des chants », la fameuse Liedertheorie germanique, exposée en deux pages aussi claires et, tout à la fois, aussi denses. Et voici l’application de ce jugement à l’Iliade (p. 124) : « Cet ouvrage n’a point été entrepris par un poète qui ait envisagé un sujet pour le traiter... ; mais c’est un recueil de plusieurs poésies dont les auteurs avoient, chacun, leur intention particulière... et travailloient à la gloire des Grands auxquels ils étoient attachés par intérêt ou par affection, étant ordinaire aux poètes de flatter ceux dont ils espèrent davantage... Quand donc nous trouvons assemblés tous ces petits poèmes qui ont été faits séparément et les regardons comme parties d’un plus grand qu’ils composent, nous y cherchons un rapport et nous en condamnons la conduite ; mais il faut les détacher les uns des autres et les regarder comme des éloges qui n’avoient point de liaison et faits pour divers princes qui n’avoient point en cela d’intérêt commun ; par ce moyen, nous y souffrirons tout et n’y verrons rien à censurer ou fort peu de choses. » D’Aubignac pensait donc que nous avons dans l’Iliade — et les titres mêmes des chants nous l’indiquent — des Exploits de Diomède, célébrés par un poète de la cour argienne, et des Exploits d’Agamemnon, faits par un autre poète à la cour de Mycènes, et des Exploits de Ménélas, composés par un troisième auteur pour glorifier la branche atride de Sparte ; la Dolonie est un chant argien ou ithacien qui contait l’une des « gestes » d’Ulysse et de Diomède[12].

Il est donc naturel que telles parties de l’Iliade nous semblent fort mal « accommodées » au reste : tels sont, en particulier, le début et la fin du poème (p. 137 et suivantes). L’invocation à la Muse semble faire d’Achille le personnage principal, et, de sa colère, le pivot de tout l’ouvrage. Or « la valeur d’Ajax, celle de Diomède et des autres ont tué plus d’ennemis qu’Achille : ils combattent durant toute la guerre et, tous les jours, ils sont aux mains avec les ennemis, au lieu qu’Achille ne prend les armes que fort tard et ne fait mourir que les restes des autres... Je crois donc que le compilateur de ces poésies, n’ayant point eu de commencement convenable à toutes celles qu’il avoit en main, choisit celui qui pouvoit en quelque sorte y convenir et qu’ayant ce premier discours qui parloit de la colère d’Achille et celui de la députation inutile d’Ulysse pour le réconcilier avec Agamemnon, qui est au neuvième livre, celui de la réconciliation qui est au dix-neuvième et celui de la défaite d’Hector, qu’il y vouloit employer, il jugea que cette invocation, qui avoit été faite en l’honneur d’Achille, pour mettre vraisemblablement à la tête de ce premier cantique ou épisode, avoit assez de rapport à tous ceux qu’il vouloit assembler ; mais en vérité la colère d’Achille qui fait mourir tant de braves ne convient qu’indirectement et par violence à la valeur et aux faits d’armes des autres princes grecs ».

Je renonce à énumérer les critiques « wolfiens » ou « sous-wolfiens » qui, depuis un siècle, ont repris cette idée sur la Colère d’Achille, poème indépendant, auquel le reste fut incorporé. Mais le lecteur peut se reporter à l’Histoire de la Littérature grecque de M. M. A. et M. Croiset (I, p. 96-168) : il y verra comment, à deux cents ans d’intervalle, le goût français s’exprime de la même façon et comment une « analyse critique de l’Iliade » ramène deux membres de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du xxe siècle aux mêmes conclusions, parfois aux mêmes paroles que l’abbé du xviiie.

De même pour les historiens d’aujourd’hui, la fin de notre Iliade n’en est pas une. Écoutons d’Aubignac (pages 139-140) : « Ajoutons à cela la fin de l’Iliade ou, pour mieux dire, considérons qu’elle n’en a point. Car le bon roi Priam, ayant racheté le corps de son fils, obtient une suspension d’armes durant l’espace d’onze jours, pendant lesquels les Troyens ont la liberté de faire les funérailles d’Hector, et les deux parties, de se disposer à faire la guerre aussitôt que la cérémonie en sera faite. Ainsi chacun voit qu’il n’y a point de fin, qu’il reste encore beaucoup à faire... L’esprit demeure dans l’incertitude et la curiosité et rien ne satisfait son attente ».

Mais peut-on retrouver dans l’Iliade actuelle les différents « cantiques » primitifs, dont elle a été faite ? Grande question que Wolf a laissée pour d’autres, dit-il. Les « wolfiens » l’ont débattue depuis un siècle ; après cent ans de critique, d’hypercritique et de métacritique, elle n’est pas encore résolue. D’Aubignac l’a posée, du moins, avec sa netteté coutumière, et même il a donné une réponse, mieux que personne ne l’a fait encore, même parmi nos contemporains. Pour décomposer l’Iliade en ses «cantiques » primitifs, il faut commencer, dit-il, par supprimer la division récente en livres ou chants. Ce sont en effet les grammairiens récents, qui ont divisé l’Iliade et l’Odyssée en vingt-quatre livres chacune, parce qu’il y avait vingt-quatre lettres dans leur alphabet, et ce sont eux qui ont donné à ces livres le nom tout à fait impropre de Rhapsodies : « Les savans demeurent d’accord que les Anciens ne distinguoient jamais leurs écrits par livre, par chapitre ni par aucune section. L’Iliade fut longtemps comme une seule pièce de poésie sans aucune distinction de livres, et les caractères de l’alphabet grec qui les marquent sont de quelque moderne qui les a mis à sa fantaisie... C’étoit donc une liaison continue de plusieurs poèmes tragiques, c’est à dire héroïques, comme nous l’avons expliqué... » (p. 150).

D’autres critiques d’Homère ont fondé leurs études sur cette vérité primordiale. Mais combien l’ont ensuite méconnue ou négligée ! et combien, en la proclamant, ont continué de faire, livre par livre, leurs analyses de l’Iliade et de conclure gravement que tel livre est original, que tel autre est rapporté, que cette « rhapsodie » est d’époque très ancienne, et celle-là de date très récente ! Il faudra venir jusqu’à Payne-Knight et E. Bekker (1820 et 1843) pour trouver des éditeurs d’Homère qui aient le courage de supprimer la division alexandrine et de donner un texte continu, tel que le demandait d’Aubignac. Mais après eux, leurs successeurs retomberont à l’ornière, et ce n’est pas avant M. M. von Leeuwen et da Costa (Odyssée, 1907) que l’on reprendra cette façon vraiment scientifique et qu’on la poussera encore dans le sens que voulait d’Aubignac.

Une fois la division en livres supprimée, d’Aubignac, en effet, croyait apercevoir des sutures « dans cette liaison continue de poèmes tragiques, c’est-à-dire héroïques ». Il croyait avoir observé que « quarante petites tragédies anciennes ou chansons cousues l’une avec l’autre » composaient le poème et que chacune de ces chansons avait quatre cents vers ou environ. « Car des quarante [cantiques] qui composent l’Iliade, il y en a vingt-quatre qui sont de cette mesure, un peu plus ou un peu moins ; il y en a dix qui sont de cinq cens vers ou environ, et six qui ne vont que jusqu’à trois cents ; d’où j’ai jugé qu’ordinairement les cantiques ou vieilles tragédies étoient de quatre cens vers ou environ.» (p. 152).

Il est bien regrettable que d’Aubignac ne nous ait pas donné d’indications plus précises et que l’âge, la maladie et M. Charpentier l’aient empêché d’éditer peut-être une Iliade selon ses vues. Car s’il n’était pas fou quand il écrivit ses Conjectures, il était déjà malade : « Voilà, disait-il en terminant, ce que ma mémoire et la peine que j’ai maintenant à manier les livres m’ont permis de penser et d’écrire, et dans mon oisiveté, que je m’efforce d’occuper agréablement, ce sujet est chargé de tant d’obscurités qu’il ne sera pas étrange si je n’ai pas tout dit. »

Du moins, il nous a dit comment cette liaison de quarante chants héroïques en un poème continu, puis la division de ce poème en XXIV livres par les Alexandrins lui semblaient avoir été faites : on avait mis ordinairement deux chants héroïques ou, comme il dit, deux « tragédies » par livre, — « nous trouvons douze livres de cette sorte » ; — quand les « tragédies primitives » étaient trop longues, chaque livre n’en prit qu’une, — « il y a dix livres de cette sorte, le 1er, le 2e, le 4e, le 5e, le 15e, le 17e, le 18e, le 20e, le 21e, le 23e et le 24e » ; — quand les tragédies étaient plus courtes, les Alexandrins en mirent trois dans un livre, comme dans le 3e et le 16e.

M. A. Smyth, publiant en 1914 son essai sur The Composition of Iliad, s’exprimait ainsi dès la première ligne : « L’objet de cet essai est de démontrer qu’il y eut une époque où l’Iliade d’Homère consistait en 13 500 vers, ni plus ni moins, divisés en 45 sections de 300 vers chacune, avec des divisions plus importantes après la 15e et la 30e ; les autres 2 193 vers sont des interpolations récentes et doivent être écartés du texte[13]. » Je ne sais dans quelle mesure M. A. Smyth et d’Aubignac peuvent avoir tort ou raison sur le fond des choses ; mais je vois bien qu’ici encore, d’Aubignac émettait en 1664 des opinions qui passent en 1914 pour les dernières des nouveautés.

Dans ces différents passages des Conjectures, il est un mot qui surprend le lecteur d’aujourd’hui : c’est « chants tragiques, c’est à dire héroïques ». Aux chants primitifs dont fut composée l’Iliade, pourquoi d’Aubignac donnait-il le nom de cantiques, hymnes ou vieilles tragédies ?

Auteur de nombreuses Remarques et Dissertations sur les pièces de son temps et d’un livre renommé sur la Pratique du Théâtre, d’Aubignac connaissait à fond Aristote et les théories des Anciens sur la tragédie[14]. Il voyait l’intime parenté qu’Aristote établit entre l’épopée et la tragédie. Il pensait que celle-ci était née de celle-là. L’idée peut nous sembler une erreur aujourd’hui. Elle sera peut-être la vérité de demain. C’est de ce côté, je crois, que les « néo-unitaires » trouveront une nouvelle solution du problème homérique. C’est là que les conduisent les dernières découvertes dans le domaine des littératures comparées. Il suffirait de changer quelques termes et de mettre un peu plus de rigueur chronologique dans les « conjectures » (nous disons aujourd’hui : hypothèses) de d’Aubignac pour retrouver sous sa plume quelques-unes de nos dernières théories sur l’origine et l’évolution de l’épopée, telles qu’on les trouve formulées dans l’Épopée castillane de M. Menendez Pidal ou dans the heroic Age de M. H. M. Chadwick[15].

Les poèmes homériques, dit d’Aubignac, ne sont pas le début de la littérature grecque ; des vers aussi parfaits supposent une assez longue série d’œuvres antérieures, qui ont forgé l’instrument poétique, la langue, le rythme, etc.[16]. — « Si donc on veut dire que, de tous les Grecs qui nous restent, Homère est le premier rempli de cet esprit divin qui fait les poètes et que nous n’avons point de poème épique plus ancien », rien n’est plus vrai ; « mais de prétendre que l’auteur de cette poésie ait eu les sciences infuses pour les enseigner aux âges suivants, qu’il en ait été la source sans jamais en avoir rien puisé d’ailleurs, cela est ridicule ; il avoit vu des ouvrages qui lui avoient ouvert le chemin pour aller aux grandes choses » (pages 18-19).

Avant Homère, il y a donc eu une période primitive dont il ne nous reste rien, sauf des noms légendaires, mais durant laquelle furent inventés et la langue et le vers et les façons générales de l’épopée grecque... D’Aubignac, en cela, a pour disciples aujourd’hui bien des historiens des littératures française, anglaise, germanique, espagnole, serbe, aussi bien que grecque. Avant l’éclosion des poèmes épiques, ou, pour parler la langue d’aujourd’hui, avant l’époque des chansons de geste, la plupart de nos érudits supposent une période préparatoire, où l’épopée ne bégayait que de courtes et naïves « cantilènes ». Entre eux, le débat s’élève parfois sur la naissance de ces cantilènes, sur leur durée et leur valeur, comme sur leurs rapports avec les chansons de geste qui, pour être venues après les cantilènes, n’ont pas été forcément composées de cantilènes. Mais l’accord se rétablit aussitôt pour proclamer qu’au second âge de la poésie épique, la chanson de geste fut toujours et partout une œuvre savante, littéraire, que des gens de métier, quelquefois des savants, des « clercs » composaient, chantaient et « jouaient » pour le divertissement et la gloire des grands de ce monde, pour l’édification et le plaisir des simples, mais aussi pour le bénéfice et même la subsistance de leurs auteurs et récitants.

Après l’âge des cantilènes, plus ou moins spontanées et improvisées, la chanson de geste apparaît donc comme une production de métier et une œuvre « de cour » ou « d’Église » ; elle est savante, courtoise et cléricale, si l’on peut dire. Mais elle ne peut vivre et faire vivre son homme qu’en conquérant la faveur de la foule illettrée. Elle doit donc être représentée devant le public. C’est un poème dramatique, si l’on entend par drame toute œuvre littéraire qui s’adresse moins aux yeux d’un lecteur qu’aux oreilles d’un auditoire ; c’est un drame de forme monologuée, d’inspiration aristocratique ou religieuse, descendu des châteaux du seigneur ou des cloîtres du moine aux carrefours des rues et des routes, pour la joie, mais aussi pour l’édification et l’instruction du bon peuple[17]. Tel est le dernier mot, je crois, de la science actuelle... Les esthètes de la « réaction » homérique ont découvert en 1911, dans le livre de M. Ludwig Adam, der Aufbau der Odyssee durch Homer[18], que nous avions dans l’auteur de l’Odyssée « le premier des rhapsodes et des poètes tragiques, den ersten Rhapsoden und tragischen Dichter ». Écoutons d’Aubignac :

« Cherchons d’où ce grand bruit de gloire a pu tirer son origine. Il faut savoir que les princes des siècles passés avoient accoutumé, comme de notre temps, d’avoir quelque musique à leurs festins ; mais au lieu que la nôtre n’est qu’une harmonie d’instrumens avec des tons agréables sans paroles ou tout au plus avec quelque petite chanson d’amourettes inutile à l’instruction des mœurs, ceux-là faisoient chanter devant eux les hauts faits des héros ou les merveilles de leurs divinités. Nous en avons des exemples même dans l’Iliade et dans ceux qui ont dit que les Muses ont quelquefois chanté devant Jupiter la défaite des Géants ou la guerre qu’ils entreprirent contre les dieux.

« Et comme l’on n’avait pas toujours des poètes pour avoir de nouveaux ouvrages, on s’avisa de prendre des épisodes ou pièces détachées de ceux qui avoient quelque réputation, et ceux qui s’appliquoient à ce métier étoient nommés Rapsodes, qui non seulement chantoient, mais qui dansoient encore, exprimant dans leurs postures le sens des vers avec beaucoup d’art et de grâce, et comme l’usage des plus belles choses passe ordinairement de la cour parmi le peuple, ce plaisir tomba du trône dans le carrefour, c’est-à-dire de la table des princes au divertissement des moindres bourgeois » (pages 20-21).

D’Aubignac dit ailleurs (p. 87-88) : « Il est constant que le premier emploi de la poésie, parmi les païens, fut la louange de leurs dieux et de leurs héros [durant la fête de Bacchus en particulier]... : dans la suite, ils y mêlèrent les aventures des princes qui s’étoient signalés par quelques vertus. Ces hymnes ou cantiques étoient au commencement chantées et dansées dans les temples, ensuite sur les théâtres publics, aux fêtes solennelles... ; le fond de toutes ces poésies était ordinairement tiré de quatre familles royales, celle de Troie, de Crète, d’Argos et de Thèbes, car s’ils y ont mêlé quelquefois celle de Colchide et de Corinthe, ce fut si rarement qu’excepté l’histoire de Jason, qui fut le chef des Argonautes, on n’en trouve presque rien. Mais il est constant qu’après la guerre de Troie[19], les poètes s’occupèrent plus souvent sur les fables qui s’en contoient parmi le peuple et sur les évènemens qui avoient rendu célèbres les rois et autres chefs qui s’y étoient trouvés, et ces hymnes ou cantiques étoient nommés tragédies ou chansons du bouc, parce que c’était la victime que l’on sacrifiait après la procession solennelle où le poète vainqueur était couronné de laurier. »

D’Aubignac, comme tous nos contemporains[20], tient la tragédie grecque pour dionysiaque, liée primitivement aux fêtes et au culte de Dionysos-Bacchus ; mais il croit que le dialogue de la tragédie classique est une invention postérieure : la « vieille tragédie » était un monologue héroïque, une « hymne », un « cantique » à la gloire des dieux, des demi-dieux ou des familles royales, qui en étaient issues, en particulier des quatre « maisons » princières dont les exploits avaient constitué ce que nous appellerions aujourd’hui le Cycle de Troie, le Cycle de Crète, le Cycle d’Argos et le Cycle de Thèbes. La « vieille tragédie » aurait donc été un drame monologué, et la tragédie classique, un drame dialogué ; celle-ci n’aurait différé de celle-là que par ce changement de forme, lequel entraîna un changement de mètre ; mais le fond héroïque et l’intention religieuse restaient les mêmes, et les mêmes cycles, chantés dans les festins par les rhapsodes d’Ionie, furent joués au théâtre par les acteurs d’Athènes.

C’est de ses études antérieures que d’Aubignac avait tiré cette théorie de la tragédie grecque : il avait « traité » toutes ces matières plus amplement ailleurs, « avec les paroles des auteurs qui lui avaient servi de guides en cette découverte » ; il suffit, en effet, de nous reporter à son Térence justifié. Aujourd’hui, nos théories les plus modernes sur l’origine de la tragédie nous ramènent à la première de ces idées de d’Aubignac touchant les danses rituelles et les cantiques sacrés de Dionysos-Bacchus. Je crois que les « néo-unitaires » homériques seront bientôt conduits à reprendre la seconde touchant la continuité évolutive de l’épopée et de la tragédie grecques.

L’exemple de l’Espagne leur montre, en effet, comment les récitations épiques évoluent vers le drame dialogué, quand cette évolution naturelle n’est pas détournée par l’intervention d’influences étrangères. En France, l’épopée, sortie de la cantilène guerrière et épanouie dans la chanson de geste courtoise, se flétrissait dans le roman bourgeois ou populacier, quand la Renaissance nous apporta la tragédie antique et fit de notre théâtre le domaine des héros et des règles de l’antiquité. En Espagne au contraire, quand la chanson de geste se fut disloquée en de courts romanceros populaires, l’évolution librement continuée tira le théâtre national du même fond de légendes épiques et, seul de tous les peuples européens, l’Espagnol fit remonter sur la scène classique les mêmes héros nationaux, le même Cid qu’avant le romancero, avait chantés la chanson de geste et peut-être, avant la chanson de geste, la cantilène.

A tort ou à raison, par une bonne ou une mauvaise interprétation des textes anciens, d’Aubignac conjecturait que les choses s’étaient passées dans la Grèce antique comme nous les voyons, nous, se passer dans l’Espagne moderne. Libre à nous de crier au devin et de contester la justesse de cette vue, comme il se peut que, dans quelques années, nos successeurs contestent la justesse de la nôtre. Mais on ne saurait en nier ni la nouveauté, ni surtout la légitimité dans un livre qui s’appelle Conjectures et dans la bouche d’un auteur qui ne prétend pas être un « troisième Caton tombé du ciel, un historien venu des antipodes », mais qui veut « mettre hardiment au jour ce qu’il pense et ne pas se fâcher si quelqu’un le contredit, puisqu’il ose bien contredire tous les autres. »

D’Aubignac a eu certainement tort d’exagérer les ressemblances entre l’épopée et la tragédie antiques, au point d’appliquer aux représentations de celle-là tout ce que les auteurs nous disent des représentations de celle-ci. Il a cru qu’il y avait, en Ionie, des concours de poètes et de poèmes épiques dans la même forme qu’il y eut en vérité, à Athènes, des concours de poètes tragiques ou de tragédies. Il a pensé que, si « les cantiques ou vieilles tragédies étaient de quatre cens vers ou environ, [on leur avait] donné cette étendue afin d’en pouvoir lire plusieurs en un même jour et les mieux examiner, ce nombre de vers étant suffisant pour faire connaître le génie d’un poète, mais n’étant pas si grand qu’il pût ennuyer et fatiguer les juges. » Il a même conjecturé « que les poètes qui composoient ces cantiques ou vieilles tragédies, pour disputer le prix, faisoient quelquefois trois pièces sur un même sujet, nommé trilogie, et quelquefois quatre, qu’ils nommoient tétralogie, dont la dernière étoit satyrique ou burlesque » ; les endroits « libertins ou ridicules » de l’Iliade et de l’Odyssée viendraient de ces tragédies satyriques. ... Notons bien cette hypothèse des plus aventureuses sur les trilogies épiques.

Les Conjectures auraient donc à subir, de ce chef, quelques corrections. Mais je crois que, mises en forme et en langage d’aujourd’hui, telles pages de d’Aubignac sembleraient l’exposé de nos doctrines les plus scientifiques (cf. p. 88-90) :

« Après la guerre de Troie, les poètes grecs s’occupèrent plus souvent sur les fables qui en couroient parmi le peuple, et ces hymnes ou cantiques étoient nommées tragédies... Il ne faut pas entendre cela des tragédies que nous avons maintenant, mais de ces anciennes hymnes qui n’avaient rien de la forme, de l’action et de l’étendue que l’art et le tems leur ont données... Ces cantiques ou vieilles tragédies n’en demeuroient pas à la simple cérémonie de religion, car il y avoit des gens qui s’étudioient à les bien chanter et danser aux festins des grands et aux autres divertissements du peuple... D’où vient que plusieurs anciens de grande autorité et de profonde érudition ont écrit qu’au commencement, la tragédie étoit jouée tout entière par le chœur et qu’elle n’avoit point d’acteurs histrions. Sur quoi j’ai vu souvent des savants de notre siècle méditer et travailler inutilement pour l’intelligence de ces termes, ne pouvant s’imaginer comment une tragédie, dont ils n’avoient point d’autre idée que celle de notre tems, étoit jouée sans acteurs... » D’Aubignac dit ailleurs au sujet des cantiques de l’Iliade : « Je ne veux pas soutenir que tous ces cantiques ou épisodes aient été faits par autant de poètes différents ; au contraire, je présume qu’il y en a plusieurs d’un même esprit..., et c’est à mon avis d’où vient la diversité des sentimens des auteurs sur les œuvres qui portent le nom d’Homère..., car l’Iliade étant composée de tant de pièces différentes de style aussi bien que d’invention et de génie, il étoit malaisé de n’en pas rencontrer qui n’eussent quelque rapport à [d’autres], dont on cherchoit l’auteur, et néanmoins les autres pièces qui en étoient différentes en faisoient douter. »

Et c’est pourquoi il est impossible de porter un jugement sur les fautes de l’Iliade : « Si, dans un même ouvrage, toutes ces narrations incidentes sont ennuyeuses et les marques d’un esprit stérile qui laisse languir la grandeur de son sujet, il n’en étoit pas de même dans ces ouvrages séparés où chacun avait suivi son sujet... C’étoient des poètes qui cherchoient tous à plaire aux princes et aux personnages considérables en faveur desquels ils parloient, et, n’ayant point d’autre vue, ils ne se mettoient pas en peine d’examiner quel rapport leur poème avoit avec un autre dessein. Outre qu’estans tous différens, ils pouvoient dans chacun de leurs ouvrages employer leurs narrations sans se nuire les uns aux autres et sans mal faire en faisant la même chose, et d’autant même que ces poèmes ne se rencontrant pas ensemble ne paroissoient qu’en divers temps et n’avoient point de dépendance les uns avec les autres, et quand même plusieurs auroient été d’un même auteur, toutes ces considérations le laissoient en liberté d’employer le même art et la même manière d’écrire sans ennuyer le lecteur. »

Comprend-on maintenant pourquoi M. Georg Finsler saluait en d’Aubignac le fondateur, le père de notre critique homérique ? Il faut aller plus loin : d’Aubignac ne fut pas seulement le précurseur de Wolf : il en fut aussi le modèle et la victime. Car Wolf, avant d’écrire les Prolégomènes, avait lu et relu (c’est lui qui nous le dit) les Conjectures ; souvent, il n’a fait que mettre en latin telle opinion de d’Aubignac, comme ailleurs il mettait en latin telle dissertation anglaise sur Cicéron[21] ; en deux rencontres, au moins, il a fait mieux encore.

Je pèse ici tous mes mots et ne voudrais parler qu’avec la plus scientifique impartialité. Comment nommer ce que Wolf a fait en deux rencontres à l’égard de ce songe-creux d’abbé, de cet inepte Francogallus ?

Wolf en ses Prolégomènes donne deux citations expresses des Conjectures pour montrer aux lecteurs que ce Français était vraiment un fou ; or, l’honnête et attentif Georg Finsler déclare n’avoir lu dans d’Aubignac ni l’une ni l’autre des deux phrases que Wolf attribue à son modèle : « Voilà, — dit Georg Finsler au sujet de l’une, — voilà une phrase que je ne puis pas retrouver dans d’Aubignac, den Satz kann ich bei d’Aubignac nicht finden », et au sujet de l’autre : « La phrase citée dans les Prolégomènes n’est pas dans les Conjectures, der in den Prolegomenen zitierte Satz steht nicht in den Conjectures. »

C’est dans les Neue Jahrbücher de 1905 (p. 496 et 499) que G. Finsler parlait ainsi. Dans son Homer in der Neuzeit, il mettait sur le compte de la vanité, Eitelkeit, cette étrange conduite de Wolf. La vanité ou, plutôt, le maladif orgueil de Wolf l’ont souvent engagé en de pareilles affaires. Ses discussions avec son maître Heyne ne semblent à première lecture que querelle d’Allemands, où les torts sont partagés : les apologistes de Wolf lui donnent volontiers le beau rôle ; G. Finsler, juge impartial, réserve pour Heyne toute son admiration et toute sa sympathie ; sans vouloir prendre parti entre ces deux philologues déchaînés, nous trouverons peut-être quelques indices contre les affirmations les plus expresses de Wolf. Mais, dans l’affaire des Conjectures et des Prolégomènes, la vérité est beaucoup plus facile à rétablir : ce n’est pas de vanité ou d’orgueil qu’il s’agit ; c’est d’exactitude et, peut-être de bonne ou de mauvaise foi.

Il ne suffit pas de dire, en effet, que les deux phrases ou opinions citées expressément par Wolf ne se trouvent pas dans d’Aubignac : on peut montrer que les Conjectures disent tout justement le contraire, et d’une façon si claire que le lecteur le moins attentif ne saurait s’y tromper, et en des passages que Wolf dit avoir lus, qu’il a lus en effet, puisqu’il y fait des emprunts inavoués. Il n’y a donc pas eu ignorance de la part de Wolf : peut-on croire qu’il y a eu méprise ?... Je crois qu’en vérité, il y a eu, — alea jacta est, comme il dit lui-même, — falsification de textes et faux proprement dits.




  1. Cf. Homer, éd. 1913, I, p. 341-440.
  2. G. Finsler, Homer in der Neuzeit, p. 210 : « d’Aubignac ist der Vater der modernen Homerkritik. Zwar wurde sein Buch bei seinem Erscheinen keines Blickes gewürdigt ; aber auf die deutsche Wissenschaft hat es einen weittragenden Einfluss aufgeübt. Mit seiner Annahme von Einzelgedichten, deckt sich die Vorstellung Herders, der ihn kennt, dass die homerischen Gediche Impromptus gewesen seien. Heyne weicht von ihm in der Entstehungsgeschichte der Ilias nur darin ab, dass er dem Kompilator ein vielgrösseres Mass von poetischer Betätigung zuschrieb. Wolf hat in wissentlich falscher Weise über ihn berichtet und dadurch verraten dass er ihm mehr verdankt als seine Eitelkeit ihm erlaubte zu zugestehen : er hat sich dafür von Cesarotti sagen lassen müssen, er habe d’Aubignac’s Ketzerei mit strengerer Beweisführung zur seinigen gemacht. Zoega endlich, der dann auf Welcker gewirkt hat, ist von d’Aubignac direkt angeregt gewesen. » Il est un problème que je n’aborde pas ici : c’est l’origine des pensées de Giambista Vico sur le même sujet. On sait que Vico exposait en 1722, sept ans après l’apparition des Conjectures, des idées analogues à celles de d’Aubignac. Mais Vico n’ayant pas été connu de Wolf, je ne m’en occuperai pas ici.
  3. Kleine Schriften, I, p. 453.
  4. Ce compte rendu du Journal littéraire est le plus complet et le plus exact que l’on puisse faire du livre ; à défaut des Conjectures elles-mêmes, il peut suffire de le connaître pour apprécier les procédés de Wolf à l’égard de d’Aubignac.
  5. Ch. Perrault, Parallèle des Anciens et Modernes, vol. III, p. 32-36.
  6. Édition La Monnoie, III, p. 364.
  7. Cf. Journal littéraire de 1715, p. 216, à propos de la Dissertation critique sur l’Iliade de l’abbé Terrasson : « Ceux qui sont persuadés que le principe du beau est dans la raison même regarderont indubitablement cet ouvrage comme la dernière pièce dans le procès que l’on a intenté depuis peu au divin Homère... Le but de M. l’abbé Terrasson n’est que du faire passer jusqu’aux belles-lettres cet esprit de philosophie qui, depuis un siècle, a fait faire tant de progrès aux sciences naturelles. Par philosophie, il entend une supériorité de raison qui nous fait rapporter chaque chose à ses principes propres et naturels, indépendamment de l’opinion qu’en ont eue les autres hommes. »
  8. II, 192-193 ; cf. du même auteur Mémoires de Littérature ancienne (1862), p. 30 et suivantes.
  9. Ch. Arnaud, Étude sur la Vie et les Œuvres de l’abbé Daubignac, Paris, A. Picard, 1887, 394 p. L’auteur dit en son préambule: « L’abbé d’Aubignac a mauvaise réputation : c’est un « dédaigné », un « grotesque » ; son nom est synonyme de pédantisme et d’étroitesse d’esprit ; il est, avec celui de Zoïle, un des plus compromis de l’histoire littéraire. »
  10. Cf. Ch. Arnaud, op. laud., p. 83.
  11. Id., ibid.. p. 46.
  12. Page 249 : en regardant cette épisode comme une pièce détachée, faite seulement pour expliquer la mort de Rhésus, je pense que le poète en pouvait traiter l’histoire de cette sorte.
  13. A. Smyth, The Composition of Iliad. London, 1914, 225 p. : the object of this essay is to demonstrate that the Iliad of Homer at one time consisted of 13 500 lines, neither more nor less, divided into 45 sections of 300 verses each, with major divisions after the 15th and the 30th of these ; the remaining 2193 verses are more recent additions and ought to be removed.
  14. Cf. Baillet, Jugemens des Savants, p. 304 : M. Rosteau nous apprend que l’abbé d’Aubignac étoit homme de grande étude et de bel esprit et que la Pratique du Théâtre est un de ses meilleurs ouvrages. Il prétend même que personne ne peut se vanter d’avoir rien fait d’égal en ce genre, qu’il connaissoit parfaitement le génie de la poésie en général et particulièrement celui de la comédie grecque, romaine, italienne, espagnole et française ; en quoi ce critique paroît avoir donné quelque chose à l’amitié qu’il avoit pour cet auteur.
  15. The heroic Age est la titre du beau livre publié en 1912, dans la Cambridge Archaeological and Ethnological Series, par H. Munro Chadwick. Ce manuel commode et clair est le guide le plus utile pour étudier la civilisation et la littérature épiques dans notre monde occidental ; mais, ayant exposé les origines des épopées anglo-saxonne, celtique, scandinave, germanique, russe, yougo-slave, etc., l’auteur semble avoir oublié que la France et l’Espagne ont eu leur âge héroïque et que la Chanson de Roland et la Chanson de Mon Cid sont, elles aussi, des types de cette « poetry commonly known as heroic, which makes its appearance in various nations and in various periods of history. » Il faut donc chercher le complément de ce livre dans L’Épopée castillane de R. Menendez Pidal (traduction française, Paris, A. Colin, 1910) et dans les Légendes épiques de J. Bédier (Paris, A. Champion, 4 volumes, 1910-1913).
  16. Ces arguments sont repris aujourd’hui par tous les critiques, dont pas un ne semble connaître la priorité de d’Aubignac. Cf. en particulier l’article que Michel Bréal a publié dans la Revue de Paris du 15 février 1903 et qu’il a reproduit en son volume Pour mieux connaître Homère (Paris, Hachette, 1906), p. 18 et suivantes : « Je viens maintenant au style de l’Iliade.... Pour expliquer cette merveille du genre narratif, ce n’est pas assez de supposer un rare génie poétique ; on est obligé, en outre, d’admettre l’existence d’une forme depuis longtemps assouplie... Une longue période d’essais épiques a dû précéder, etc. »
  17. Cf. les admirables analyses de J. Bédier, Les Légendes épiques. Paris, Champion, 4 volumes.
  18. Wiesbaden, 1911.
  19. Dugas-Montbel a dit à la page 132 de son Histoire des Poèmes homériques : « L’abbé d’Aubignac avait rassemblé quelques matériaux favorables à la thèse soutenue par Perrault ; ils ne parurent que longtemps après sous le titre de Conjectures académiques. Perrault n’en avait aucune connaissance, quoiqu’il en parle dans son ouvrage ; mais les eût-il connus, ils ne lui eussent pas été d’un grand secours. L’ouvrage de d’Aubignac, fait de mémoire, est rempli d’erreurs et ce qu’il dit sur la réunion des poésies homériques n’est nullement satisfaisant ; la question n’est qu’à peine entrevue. » Il est étrange que Dugas-Montbel n’ait trouvé que des erreurs dans les Conjectures académiques. Il semblerait pourtant que telle de ses propres opinions et même de ses phrases ressemblent, et de fort près, à celles de d’Aubignac :
    Dugas-Montbel, p. 27.    D’Aubignac, p. 91.
    A peine dix ans s’étaient écoulés depuis la chute d’Ilion que déjà, dans les palais des rois, on chantait chaque jour tout ce que publiait la renommée sur les triomphes et les infortunes des Grecs.    En moins de cinquante ans après la guerre de Troie, il y eut un nombre infini de pareilles hymnes à l’honneur des dieux et des héros, dont cette histoire et ces fables faisaient mention.
  20. Cf. là-dessus W. Ridgeway, The Origin of the Tragedy, 1910 ; Drames and dramatic Danses, 1915 ; A. B. Cook, Zeus, I, p. 665 (1914).
  21. Cf. Kleine Schriften, I, p. 378 : nam ut eae animadversiones majorem numerum judicum allicerent, partem libri supra laudati ex Anglica in Latinam linguam converti, tum in quibusdam annotationibus seriem mutavi dispersasque ad suos locos revocavi, in omnibus tamen fidem interpretis sedulo praestiti, ubi licebat, verbum e verbo exprimens ; alias sententiam reddens ad Latinam consuetudinem, sed ita ut nihil elegantiae et ceterae gratiae vernaculi sermonis decederet.