Un mensonge de la science allemande/3

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III

WOLF ET D’AUBIGNAC
Aubignacii haeresim, quam tuam fecisti....
M. Cesarotti, Epistola ad Wolfium.

Wolf, avant d’écrire les Prolégomènes, avait lu jusqu’au bout, nous dit-il, les Conjectures académiques de d’Aubignac et les avait relues à plusieurs reprises : « Le sage s’avise-t-il de mépriser ce qu’il ne connaît pas à fond ? Modestia vetat ullam rem contemnere priusquam eam probe cognoveris[1]. » Après l’élégance du style, la qualité que Wolf revendique le plus volontiers, c’est une sage et modeste patience, une méticuleuse attention aux textes et aux faits.

Or, treize ou quatorze années durant (c’est lui qui nous le dit), il avait rêvé, puis travaillé à son grand ouvrage sur Homère. Dès « son adolescence », il en avait formé le vœu pour le jour où l’on aurait enfin « les secours et les ressources dont le public avait la promesse » : il comptait mettre alors sa religion et ses soins à corriger Homère suivant les lois de la critique, à le doter de commentaires qui expliqueraient l’obscure histoire du texte traditionnel, les causes de ses changements et de ses corrections[2].... « Dès l’adolescence », pour Wolf, signifie l’âge de vingt-deux ou vingt-trois ans. Car son édition de la Théogonie, faite en l’an de grâce 1784, est de son temps d’adolescent, quum anno 1784 adolescens Theogoniam ederem.

Wolf précise, à la note 84 des Prolégomènes[3] : en 1780 et 1781, il vivait déjà pour ce projet. Dans ses lettres à Heyne (p. 124), il fait remonter la chose jusqu’à 1779, à sa vingtième année ; c’est alors qu’il en aurait parlé à Heyne lui-même, puis, l’année suivante, à deux amis très lettrés qui, sans doute, n’avaient rien oublié de ses conversations ni de ses lettres, mais dont il oublie, lui, de nous donner les noms : avec ce renseignement, nous n’avons qu’à aller voir... Pour le moment, acceptons ces affirmations en bloc, sans les discuter ; admettons que, dès l’année 1779, Wolf pensait à mettre à profit quelque jour le travail d’un autre ; c’est en janvier 1779 que Gaspard d’Ansse de Villoison annonçait à l’Allemagne savante qu’il venait de découvrir à Venise le fameux manuscrit de l’Iliade Venetus A, 454, et promettait au public le trésor « de secours et de ressources », dont les scholies de ce Venetus devaient enrichir les études homériques[4].

Donc, à partir de 1779, Wolf fut attiré, puis obsédé par la question d’Homère, et, de 1779 à 1794, il a pu se livrer à d’autres travaux, — dont il faut savoir l’importance, la variété et le nombre ; — il a pu former cent projets, annoncer vingt ouvrages ou collections d’auteurs grecs et latins, éditer le Banquet de Platon (1782), la Théogonie d’Hésiode (1783), l’Agamemnon d’Eschyle, l’Œdipe-Roi de Sophocle, les Phéniciennes d’Euripide, l’Assemblée des Femmes d’Aristophane (1787), la Leptinienne[5] de Démosthène (1789), certaines œuvres de Lucien (1791), et les Lectiones de Muret (1791), et les Histoires d’Hérodien (1792), et les Tusculanes de Cicéron (1792), et préfacer en outre, après lecture soigneuse, l’Antimaque de Schellenberg (1786), les Helléniques de Schneider (1791), la Prosodie grecque de Reiz (1791) et l’Aristote de S. Vater : parmi tous ces autres soins, ad alias curas digressus, et sous la lourde charge de ses cours et leçons, Wolf dit avoir toujours conservé son rêve homérique et entretenu les doutes qui le travaillaient dès cette époque lointaine.

Même il dut se faire violence durant nombre d’années (ajoute-t-il) pour n’en rien laisser percer dans ses conversations ni dans ses cours : homme de discipline et de révérence à l’autorité, il ne voulait pas encourir le reproche d’hétérodoxie ni, surtout, les foudres universitaires ; « comme ces ministres de la parole sacrée que terrorise la crainte des édits et qui continuent d’enseigner l’ancienne foi de l’Église, et non leur propre opinion », il ne laissait rien voir en public de ses convictions intimes ; il détruisit même une première fois tout ce qu’il en avait noté, espérant que l’oubli et des pensées nouvelles achèveraient d’abolir jusque dans son esprit ces idées dangereuses[6].

En même temps, quel dégoût et quels regrets il ressentait à retrouver sa conception dans le livre de ce Francogallus de Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, tome III, p. 35 ! et à apprendre de Perrault qu’un autre Français avait dû publier un mémoire là-dessus ! « Peu de temps après, dit Wolf, je reçois cet opuscule dont Perrault avait menacé le monde : notre homme (c’est de d’Aubignac qu’il s’agit) y niait l’existence d’Homère et soutenait que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient que deux recueils, deux corps de chants séparés, tragédies, chansons diverses de mendiants, de bateleurs, de carrefours, à la manière des chansons du Pont-Neuf ! et le reste à l’avenant ! et dans la Préface, cette déclaration de l’auteur qu’il n’avait tiré aucun profit de l’étude des lettres grecques !... que l’on juge du reste ! ce n’est que songes et folies, somnia et deliramenta ! »

« Le livre, ajoute Wolf[7], est pourtant d’un homme qui n’est pas sans renommée ni bon sens et que l’on connaît, même en Allemagne ; ces Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade furent longtemps oubliées chez Charpentier et autres, qui en retardèrent l’impression par amour de l’antiquité ou de l’auteur ; elles n’ont paru qu’après sa mort, à Paris, 1715, in-8. »

On voit que Wolf connaît le livre, sauf qu’il appelle in-8 ce qui est un in-12 ; mais les erreurs de chiffres lui sont familières ; il dira 453 pour 454 en parlant du fameux manuscrit Venetus ; il renverra à la page 277 de Baillet pour un passage qui est à la page 364. Ce sont détails sans importance.

Donc, à lire ce livre français, d’un bout à l’autre, et à le relire, is aliquoties perlectus, Wolf ressentit un vrai dégoût pour son opinion : en quelle compagnie il allait rouler ! quelle témérité ! quelle légèreté d’esprit ! quelle ignorance de l’antiquité !... Il se mit à chercher des raisons de rester fidèle à l’opinion générale, quelles qu’en fussent les incohérences ; car ni Boileau, ni Dacier, nec Boilavius, nec Dacerius, ni les autres n’avaient su répondre à d’Aubignac... Vains efforts ! Wolf dut se rendre à l’évidence et se donner à lui-même le certificat qu’il ne concédait rien à la vanité du désir ni à la nouveauté de la pensée. Il peut, ici encore, invoquer le témoignage de nombreux amis qu’il oublie, cette fois encore, de nommer : durant des années, il les a consultés, harcelés, suppliés de réunir pour le service de la vérité et contre son opinion tout ce que pourrait fournir le texte des deux poèmes[8].

« Aujourd’hui, conclut Wolf, je n’établis pas cette discussion pour persuader ceux que la seule réalité n’aura pas convaincus ; je ne désire moi-même qu’être convaincu par de plus fins esprits, en cas d’erreur ou de mauvaise méthode... Quand j’aurai compris que mes idées ne sont pas admises des érudits, ajoute-t-il (p. 40), qu’elles sont renversées par des arguments de poids et rationnels, je serai le premier à les rétracter. Car en ces lettres [profanes], la recherche de la vérité ne doit s’effrayer de rien qui puisse être contre l’opinion commune, et quand l’histoire se tait ou bégaie, chacun doit souffrir de bonne grâce d’être vaincu par des esprits plus vifs et plus adroits à mieux interpréter les obscurités de la tradition et les incertitudes des faits transmis. Sur cette première époque des origines homériques, nous n’avons que de si faibles lueurs[9] ! »

D’Aubignac avait dit : « Nous n’avons aucune tradition qui nous ait apporté l’histoire [de ce poète], d’écrivain en écrivain... : le silence d’un long cours d’années a tout abimé dans un oubli général ou, du moins, il est resté si peu de chose qu’on ne peut en avoir aucun témoignage asseuré... Chacun peut dans cette question penser ce qu’il voudra ; ceux qui auront de quoi soutenir ces opinions communes les peuvent écrire en toute liberté ; j’aurois grand tort de me fâcher si quelqu’un me contredisoit, puisque j’ose bien contredire tous les autres, et qui me montrera la vérité que je n’aurai pas connue, m’accordera une faveur dont je le remercierai quand il l’aura fait de bonne grâce...[10] »

Quand, après une lecture huit ou dix fois répétée, on a bien présents à la mémoire le latin de Wolf et le français de d’Aubignac, on sent parfois courir les mots de celui-ci sous la traduction plus ou moins fidèle de celui-là, et dans nombre de chapitres on salue des phrases ou des allusions qui, des Prolégomènes, ramènent l’esprit aux Conjectures. Parfois, — et c’est ici le cas, — il suffit de mettre ce latin et ce français en deux colonnes pour avoir la preuve matérielle que Wolf avait lu, trop bien lu d’Aubignac et que, même il en avait ou le texte ou des extraits sous les yeux, quand sa plume galopante emplissait si vite les pages.

Mais le plus souvent cette preuve n’est pas décisive, à cause du latin oratoire et imprécis de notre Allemand, à cause aussi de l’habitude qu’il a de ne pas nommer les écrivains auxquels il fait des reproches (certains, quelques-uns, il y a des gens qui sont en ce cas ses façons de parler), à cause enfin de l’habile mélange qu’il fait soit de ses propres mots avec les mots d’autrui, soit de plusieurs textes empruntés à différents chapitres du modèle[11]. En cours de route, néanmoins, nous en verrons plusieurs exemples. Mais comme il est toujours possible d’ergoter sur les mots, ne considérons d’abord que le fond des choses.

Wolf a connu d’Aubignac par Perrault : tel est le premier fait certain. Mais à quelle date ? Nombre d’années, nous dit-il, après qu’il avait commencé d’avoir sur Homère des doutes fort analogues à ceux de ce Français ignorant et léger... Si l’on essaie de préciser la chronologie des confidences ci-dessus, on arrive au tableau suivant :

1. — Wolf commence à douter d’Homère dès 1779 ;

2. — Il cache ses doutes durant nombre d’années, multos annos ;

3. — Il détruit ses notes et rencontre Perrault, puis, peu de temps après, paullo post, d’Aubignac, qu’il lit et relit, aliquoties perlectus, et dont il cherche la critique dans Boileau, Dacier et les autres ;

4. — Enfin, durant ces années dernières, per hos proximos annos, il revient à ses doutes et travaux.

C’est vraisemblablement en 1784-1785 que Wolf a connu Perrault et d’Aubignac : c’est alors qu’il s’est décidé à donner, pour prolégomènes à son édition scolaire des poèmes homériques, l’Historia critica de L. Küster, lequel le renvoyait à Perraltus, Bolaeus et à leur fameuse Querelle. Mais cette Historia critica, Wolf l’admirait depuis longtemps déjà comme l’un des livres les plus utiles aux débutants : que de fois il avait formé le vœu que cet ouvrage fût remis entre leurs mains, saepe antehac optaveram ! Si, pour chiffrer cette période de vœux répétés, nous disions que Wolf désira quatre ou cinq ans cette réimpression de 1785, nous reviendrions à l’année 1781 ou 1780 comme date de sa première rencontre avec L. Küster et Perrault. Où placer alors les nombreuses années de doute et de silence, multos annos ? il ne resterait pour elles que les seuls mois de 1779-1780.

« De toutes les lois de la critique homérique, disait Wolf en sa Préface de 1804[12], la première est de renoncer à l’opinion téméraire que l’on puisse jamais restituer les œuvres de ces anciens poètes, telles que leur âge les connut. » De toutes les lois de la critique wolfienne, nous verrons au bout du compte que la première est de renoncer à l’espoir d’une chronologie certaine dans l’histoire des projets de Wolf. Évitons les calculs trop précis et retenons seulement que si Wolf a pu connaître en 1785 les « inepties » françaises, il aurait eu neuf ou dix années pour lire et relire d’Aubignac. Mais peut-être ne s’est-il pas donné la peine dès 1785, quand il copiait l’Historia critica, de rechercher Perrault derrière Küster ni, surtout, d’Aubignac derrière Perrault...

Par contre, il est certain qu’en 1790-91, au plus tard, Wolf était au courant des idées de l’abbé. En cette année 1790, G.-C. Harles publiait le premier volume de la Bibliotheca graeca de J.-H. Fabricius qu’il avait refondue et complétée. Depuis quatre-vingts ans, cette Bibliotheca était pour les érudits d’Allemagne le « trésor des antiquités », le « musée », la source un peu trouble, mais inépuisable de toute philologie hellénique. G.-C. Harles, qui en donnait en 1790 une quatrième édition, avait voulu mettre l’ouvrage en meilleur ordre et à jour, pour en faire le plus complet instrument de science et de bibliographie ; il s’était donc adressé aux spécialistes en chaque matière. Pour Homère, nous dit-il en note, à la page 317-318 du premier volume, c’est à Wolf qu’il avait pensé, « à ce professeur de Halle, depuis si longtemps occupé à illustrer et expliquer le poète » et dont on louait grandement l’édition scolaire de 1784-1785. Wolf avait répondu qu’il n’avait rien de prêt pour le moment ; mais il avait promis, à sa mode ordinaire, « qu’il rédigerait quelque jour et publierait en un volume tout ce qu’il avait déjà pu lire et noter et tout ce qu’il découvrirait encore touchant Homère, ses écrits, sa destinée et, en général, toute son histoire », — puisse ce volume bientôt paraître ! ajoutait G.-C. Harles.

D’avance on pourrait affirmer que Wolf, comme tous les érudits d’Allemagne, a aussitôt connu et utilisé cette Bibliotheca d’Harles-Fabricius. Mais le texte et les notes des Prolégomènes sont là pour nous en fournir à plusieurs reprises le témoignage. Si même Wolf n’a pas traité en ses Prolégomènes tel chapitre de l’histoire du texte homérique, dont il faisait pourtant l’annonce et la promesse, — l’histoire des poèmes imprimés, par exemple, — c’est, dit-il en sa note 2, que le nouvel éditeur de la Bibliotheca graeca avait soigneusement et abondamment exposé le sujet ; donc à la minute même où il faisait sa promesse, Wolf semblait décidé à ne la pas tenir ; se réservant les critiques anciens, il comptait négliger un peu ces éditeurs modernes « qui ne valent pas qu’un homme fort occupé s’en embarrasse[13] » ; il les laissait à Harles-Fabricius.

Or, dans la Bibliotheca graeca, tout juste en regard de la note où Harles célébrait les mérites de Wolf, il parlait de d’Aubignac, des Conjectures et de leur histoire, donnait la bibliographie de l’affaire et résumait la doctrine de l’abbé : « Hédelin affirme qu’il n’y a jamais eu un Homère auteur de ces illustres poèmes ; l’Iliade et l’Odyssée ne sont que des collections de chants divers ou tragédies que l’on chantait dans la Grèce primitive et qui ne méritent pas la gloire qu’ils ont acquise. »

Wolf, en sa note 84 des Prolégomènes, répète ou peu s’en faut cette note de la Bibliotheca ; il l’allège seulement des références bibliographiques. La Bibliotheca ayant paru en 1790, nous avons une preuve que Wolf était en 1791 familier avec les théories de d’Aubignac, car il nous dit en sa note 90 des Prolégomènes : « Moïse du Soul, au tome II de Lucien, p. 117, a jugé de bonne encre les songes de cet Hédelin, Hedelini somnia acerbe exagitantur a Mose Solano. » Au tome II en effet, à la page 117, de l’édition d’Amsterdam (1743) où l’on a mis les remarques de Moïse du Soul au bas du texte de Lucien, une note, signée M. d. S., critique « les gens stupides et barbares qui, ne comprenant pas le mot de rhapsodie, imaginent que les poèmes d’Homère ne sont qu’un recueil de poèmes séparés, ouvrages d’un mendiant aveugle, dont quelques fous ou des ignorants firent ensuite un poème continu. » Moïse du Soul ne nomme pas d’Aubignac : il dit certaines gens, quidam imperiti et barbari homines. Wolf met tout aussitôt sur ce quidam le nom de d’Aubignac : il fallait donc qu’il connût les Conjectures quand il lisait cette note de M. d. S. en bas du texte de Lucien. Il a fait cette lecture en janvier-février 1791, au plus tard.

Le 4 mars 1791, en effet, il terminait sa préface aux traités de Lucien, qu’il éditait pour ses étudiants, ad lectionum usus. C’était un ouvrage qu’il avait en feuilles depuis cinq ou six ans : il l’avait presque oublié ; son éditeur le lui remit en mémoire. Il n’avait fait d’ailleurs qu’emprunter le texte d’Amsterdam, n’ayant ni le dessein ni le temps d’en constituer un nouveau ; en attendant les variantes de Vienne, que lui avait promises un érudit, dont il oublie de nous donner le nom, il avait renoncé à publier ses notes personnelles et celles d’autrui, comme aussi l’index graecitatis ; mais sa ferme intention était de les joindre... quelque jour, alio tempore, au texte de son auteur. Nous connaissons l’antienne ordinaire[14].

Si Wolf avait vraiment en feuilles depuis cinq ou six ans son édition de Lucien, c’est dès 1785 ou 1786 qu’il connaissait d’Aubignac. Mais ne prenons que la date la plus certaine, c’est-à-dire : mars 1791.

De l’apparition de ce Lucien à l’apparition des Prolégomènes, de mars 1791 à mars-avril 1795, Wolf a eu quatre années pour bien lire, relire et connaître son d’Aubignac ; nous pouvons donc le croire quand il nous parle de lectures répétées... Il n’est plus qu’un mot dans sa note 84 que je voudrais souligner encore ; ce n’est qu’une vétille grammaticale, mais dont nous aurons besoin par la suite : « Peu de temps après, je reçois ce livre, paullo post accipio opusculum. » Dans le latin de Wolf, ce « je reçois » n’est qu’un indicatif d’élégance ; il ne faut pas le traduire par un indicatif réel et croire que Wolf reçoit les Conjectures pendant qu’il compose ses Prolégomènes... Rêve d’adolescence réalisé dans l’âge mûr, l’Homère de 1794 était le fruit de longs travaux ; Wolf avait brûlé une première fois (nous ne savons pas à quelle date) les notes qui emplissaient ses cartons ; mais il en avait repris de nouvelles durant « ces années dernières » ; il était à même de porter sur les poèmes homériques et leurs commentateurs, sur d’Aubignac en particulier, non pas un jugement hâtif et sommaire, mais une sentence débattue et détaillée. Du jour où il s’était mis à son Odyssée scolaire (1784), il avait tout préparé, tout recueilli pour sa future édition savante ; durant ces dix années, certains autres travaux avaient pu l’occuper, œuvres secondaires ! jamais Homère n’était longtemps sorti de son esprit, de son regard[15]. Ce n’est donc pas à la légère que, pour nous permettre de juger d’Aubignac, Wolf en faisait les deux citations que G. Finsler déclare n’avoir pas retrouvées dans les Conjectures.

I. — Pour d’Aubignac, dit Wolf, l’Iliade et l’Odyssée ne sont que deux recueils, deux corps de tragédies et de cantiques divers, chants de carrefour, de mendiants et de bateleurs à la manière des chansons du Pont-Neuf, utrumque σωματίον conflatum ex tragoediis et variis canticis de trivio, mendicorum et circulatorum, à la manière des chansons du Pontneuf.

François Hédelin était né en 1604 : il avait débuté dans la première moitié du xviie siècle. Il en avait conservé cette verdeur de langue qui fut le ton de la Fronde, mais non plus celui du Grand Roi[16]. Il ne ménageait les termes ni à l’égard des hommes ni à l’égard des Dieux. Voyant dans l’Iliade « Junon mendier la ceinture de Vénus pour plaire à Jupiter », et Jupiter s’éprendre soudainement « d’un dérèglement indigne de sa qualité », il blâmait fort « l’impatience qui les faisoit conclure sur la terre par une bouteille ». Ailleurs, quand « Junon met les chevaux au chariot pour conduire Minerve et lui servir de charton », il disait que « voilà des déesses bien gueuses de n’avoir pas un palefrenier », et il s’étonnait « de voir Achille faire lui-même la cuisine, et Patrocle lui servir de premier garçon », et tous deux « fricasser, embrocher, faire des saulces ». Pallas qui trompe Mars n’est « qu’une friponne, et Mars, un grand sot qui se laisse tromper », et quand il est blessé par Diomède, que fait-il ce dieu de la guerre ? « il montre son bobo à son papa afin qu’il souffle dessus pour en appaiser la douleur ; en vérité, ce dieu des braves est un grand coquin »...

Malgré tout, « Homère, chansonnier du Pont-Neuf », même sous la plume d’un contemporain de Scarron, passe un peu les bornes de la conjecture académique. De fait, ni le mot ni la chose ne se trouvent dans les Conjectures. Car d’Aubignac y parle souvent de tragédies et de cantiques, en plusieurs endroits de carrefours et de mendiants, en deux passages aussi du Pont-Neuf et de ses chansons ; mais c’est pour dire tout justement le contraire de ce que Wolf lui prête.

A la page 110 des Conjectures, d’Aubignac vient d’exposer l’origine de ces « tragédies ou cantiques », que composaient des poètes de cour et que chantaient des gens de métier, dans les palais des princes, pour la joie de leurs festins et la gloire de leurs maisons royales. Il nous dit comment ces épopées courtoises ont ensuite conquis la faveur des bourgeois, puis l’oreille de la foule, si bien « que ces cantiques ou vieilles tragédies devenoient en peu de temps des chansons populaires, comme les airs de nos ballets royaux passent incontinent dans la bouche des valets et des portefaix de carrefour, et tombent jusque dans le commerce des mendians et même des aveugles qui les débitent par affectation de piété, ainsi que nous voyons encore des aveugles et d’autres gens parmi nous qui chantent des vers par dévotion et que les artisans et les manœuvres en Italie chantent des pièces entières ou des épisodes de l’Arioste ou d’autres poètes, quand ils en ont appris. »

D’Aubignac ajoute que Lycurgue, le premier, a réuni ces poésies connues de tout le monde, mais qui « reçurent beaucoup d’estime quand elles furent assemblées et vues par ceux qui les regardoient [désormais] comme nouvelles... ; ainsi voyons-nous que nos airs de cour, nos vers de ballets et nos chansons les plus agréables deviennent l’occupation du Pont-Neuf et des carrefours et le divertissement de nos courtaux de boutique, après avoir diverti nos courtisans, [mais] ne laissent pas que d’être fort estimées quand nous les voyons dans un corps de poésie donné au public avec quelque soin. »

Voilà le premier texte. On ne saurait s’y tromper, je crois : ce que d’Aubignac, pense, dit et répète, ce n’est pas que les « vieilles tragédies » sont des chansons populaires, nées sur la voie publique, à la manière des chansons du Pont-Neuf ; c’est au contraire que ces chansons royales et de très haut lignage sont descendues de la cour au Pont-Neuf ; ce sont des airs de cour que les courtisans ou les musiciens des princes ont « appris » aux courtauds de boutique ; si le peuple les connut et les répéta, ce fut à la façon des manœuvres et artisans d’Italie qui chantent des vers de l’Arioste, « quand ils en ont appris ».

On ne saurait ergoter sur la pensée de l’auteur. Il dit encore à la page 21 : « Comme l’usage des plus belles choses passe ordinairement de la cour parmi le peuple, ce plaisir tomba du trône dans le carrefour, c’est-à-dire de la table des princes au divertissement des moindres bourgeois. » Est-ce là ce que nous annonçait la note de Wolf ?...

D’Aubignac a parlé une seconde fois du Pont-Neuf, à la page 84. Il s’agit cette fois d’un ouvrage de littérature « composé de chansons communes ou du Pont-Neuf, sans avoir ajouté seulement un vers, non pas même une parole pour en faire les liaisons. » Nous nous rapprochons, semble-t-il, du texte de Wolf. Mais cet ouvrage de littérature, ce n’est pas l’Iliade ni l’Odyssée.

D’Aubignac vient de discuter les traditions sur le nom, la famille, la patrie et la vie d’Homère. Il a démontré, pense-t-il, que nous n’avons là-dessus que légendes, « contes de vieilles ou impostures de quelque moderne. » Il conclut qu’il est « impossible qu’un homme ait vécu parmi les autres sans nom, qu’il soit né sans père ni mère, qu’il ait vécu sur la terre sans naître en quelque lieu, qu’il ait passé un nombre d’années assez considérable sans qu’il se trouve dans la suite des temps, qu’on ne sache point le temps de sa mort et que ses ouvrages aient été si mal connus de tous les plus anciens auteurs. » N’en faut-il pas déduire que « cette poésie s’est faite d’une manière fort extraordinaire » ?

« La plus forte raison qui me le persuade, ajoute d’Aubignac, c’est le titre de Rhapsodie qu’elle porte, car ce terme ne veut dire autre chose qu’un recueil de chansons cousues, un amas de plusieurs pièces auparavant dispersées et depuis jointes ensemble, et cela me fait présumer que ce sont plusieurs petits poèmes séparément composés par différens auteurs et enfin assemblés par quelque esprit ingénieux, qui s’est avisé d’en faire ce qu’on appelle un centon. »

Tout au long du xixe siècle, surtout dans la seconde moitié, la théorie des chants séparés, la fameuse Liedertheorie germanique, nous a rendu familières et l’idée et la chose. Mais d’Aubignac, qui vivait au temps des « poèmes réguliers », les savait l’une et l’autre si contraires aux opinions et préjugés de ses contemporains qu’il ajoutait (p. 83) : « Nous avons assez d’exemples de ces compositions ainsi faites de pièces rapportées. Autrefois Patritius fit toute l’histoire sainte en vers de l’Iliade et de l’Odyssée... Proba Falonia en a fait de même avec les vers de Virgile ; en quoi Plecrius, religieux de Saint-Victor, l’a adroitement imitée, sans pourtant se servir des mêmes vers... Ausone, Capilupe... N’avons-nous pas de Lipse un livre de politique composé seulement des passages de différents écrivains ?... Nous avons même vu dans Paris une comédie de cinq actes soutenue de plusieurs aventures et mêlée de divers incidents, toute composée de chansons communes ou du Pont-Neuf, sans avoir ajouté seulement un vers, non pas même une parole pour en faire les liaisons. Ainsi la comédie des Comédiens a été toute composée des phrases de Balzac jointes ensemble en un sens ridicule, et celle des Proverbes ne fut qu’un centon fait des plus communs qui sont dans la bouche du peuple. Suivant cette pensée, nous trouverons des écrivains qui veulent que les poésies d’Homère aient été des pièces détachées, composées par un poète de ce nom et assemblées par un autre dont le nom est inconnu, et ceux qui le veulent davantage favoriser disent qu’il les a lui-même rejointes après les avoir faites séparément, ce que je ne crois pas. »

En aucun autre passage des Conjectures, il n’est question du Pont-Neuf : que penser alors du résumé que Wolf nous donne des théories de d’Aubignac ?... Peut-on, du moins, croire à une méprise ? Wolf a-t-il lu trop vite et cru que d’Aubignac parlait de l’Iliade, et non pas d’une « comédie en cinq actes » que, « de son temps », on avait pu voir « dans Paris » ?

Mais Wolf, quelques pages plus haut (p. 96-97), s’est élevé contre l’erreur de certains, quidam, « qui, donnant une fausse explication du mot rhapsode, croient que l’ouvrage put être bâti de vers rapportés et recousus à la mode des centons, comme ceux que de saintes âmes ont pu faire avec les vers homériques, — ridicules inepties en un si grave sujet[17] !

En regard du latin de Wolf, que l’on mette le français des Conjectures : peu importe que Wolf, suivant sa coutume, évite à cette page 96-97 de nommer d’Aubignac ; de même qu’il reconnaissait lui-même notre abbé dans les quidam barbari et inepti de Moses Solanus, nous devons reconnaître ici les quidam qui propagent cette erreur inepte. Car « les saintes âmes qui font des centons d’Homère » sont, à n’en pas douter, ce Patri[c]ius « qui fit toute l’histoire sainte en vers grecs tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, sans rien ajouter de sa part qui pût les unir. » D’Aubignac ne doutait pas que ce centon d’Homère fût du seul Patri[c]ius ; mais au temps de Wolf on discutait sur l’attribution de cette œuvre à l’impératrice Eudoxie ou à Pelagius Patricius ; Harles consacrait trois longues pages de la nouvelle Bibliotheca graeca (I, p. 552-555) à ce débat insoluble ; Wolf pouvait donc parler des « saintes âmes » auxquelles on attribuait cet ouvrage pieux.

De toute façon, cette phrase de la page 97 nous prouve que Wolf avait fort bien lu et compris tout le passage de d’Aubignac. Or c’est en cette même page 97 qu’il commençait d’insinuer contre l’abbé, sans le nommer encore, ce qu’il allait formuler expressément et nommément en sa note 84 des pages 113-115 : « Cette absurde invention a été encore enjolivée de plus honteuse façon par ceux qui assimilent les rhapsodes aux chanteurs et jongleurs de notre époque et se les figurent chantant devant une toile peinte une histoire qu’ils expliquent à la baguette[18]. » Nous sommes déjà sur le Pont-Neuf ; Wolf ne prononce pas encore le mot, de même qu’il ne nomme pas encore l’abbé ; mais, par la suite, on voit où, dès cette page 97, il en voulait venir ; à la page 113, son erreur de la note 84 n’est pas fortuite.

Si, malgré tout, on veut admettre encore que cette erreur soit involontaire, comment expliquer ceci ?

C’est dans les œuvres d’un autre Français du xviie siècle, Gabriel Guéret, que l’on peut retrouver et l’opinion que Wolf prête à d’Aubignac, et même la forme dont Wolf revêt cette opinion.

Gabriel Guéret, secrétaire de l’Académie fondée par d’Aubignac, avait écrit, en 1669 et 1671, deux pamphlets littéraires, le Parnasse réformé et la Guerre des Auteurs anciens et modernes ; au début du xviiie siècle, la Querelle des Anciens et des Modernes remit à la mode ces deux pamphlets ; ils furent réimprimés ensemble à Amsterdam, en 1723, sous le titre les Auteurs en belle Humeur. Wolf a connu Guéret par les Jugemens des Savants d’Adrien Baillet.

En cette même note 84, en effet, où il traite si étrangement d’Aubignac, Wolf renvoie au tome III, p. 277, de ces Jugemens réédités par La Monnoie : on y verra, dit Wolf, « les aveugles assauts d’Hédelin » contre Homère. C’est en vérité à la page 36 qu’il faut chercher en note ce que La Monnoie dit des Conjectures, dont il avait vu et lu le manuscrit en 1713. Mais Adrien Baillet traite aussi d’Homère en un long chapitre, où il discute tour à tour les « jugemens avantageux et désavantageux » qu’on a portés sur le poète ; parmi les détracteurs d’Homère, il cite l’abbé de Boisrobert : «Ce bel esprit du cardinal Richelieu disoit qu’Homère n’étoit qu’un véritable rhapsodiste, à qui les seules bévues des critiques ont donné du nom et de la réputation ; il prétendoit que ses poèmes n’étoient composés que de chansons pareilles à celles du Pont-Neuf qu’il chantoit en public » (III, p. 347).

En bas de cette citation, Adrien Baillet renvoie, en note, à la Guerre des Auteurs. A la page 18 de la réimpression de 1723, cette Guerre burlesque met aux prises Homère et Boisrobert : « Boisrobert, qui de sa vie n’avoit pu trouver de goût à la lecture de ce poète, se fit ouverture dans la presse et commença son discours : Paroyssez,... fameux critiques ; venez, Saumaises, Scaligers, Castelvetros, Vidas ; en un mot, approchez, légion de Commentateurs et d’Interprètes, et apprenez aujourd’hui de moi que celui que vous appelez le Prince des Poètes n’est qu’un misérable rhapsodiste à qui vos seules bévues ont donné du nom. Ne vous entêtez pas si fort de cet aveugle ; ses poèmes ne sont composés que des chansons qu’il chantoit devant la Samaritaine et sur le Pont-Neuf de son temps ; c’étoit un coureur de cabarets qui suivoit la fumée des bons écots et j’ai plus d’un garant parmi Messieurs les Anciens qui me font dire qu’il n’avoit pas d’emploi plus honorable que celui de notre fameux Savoyart. »

Nous voici remontés à la source première : de cette boutade de Gabriel Guéret, Adrien Baillet fit la note savante que l’on a lue plus haut, et c’est dans Adrien Baillet que Wolf vint cueillir cette opinion prétendue de Boisrobert, pour l’épingler en douceur au compte de d’Aubignac. On en concluera que Wolf du moins lisait, avec ou sans attention, nos critiques du xviie siècle... Peut-être. Mais voyez la rencontre : c’est dans Baillet, réédité par La Monnoie, que se trouve la citation de Guéret et le renvoi à la Guerre des Auteurs ; or dans sa Bibliotheca graeca, Harles-Fabricius avait consacré tout un chapitre (ii, vii) aux Homeri Reprehensores, et dans sa note sur d’Aubignac, que Wolf avait sûrement devant les yeux, Harles renvoyait à ce paragraphe 10 de son chapitre vii, où il nommait Boisrobert parmi les ennemis d’Homère et renvoyait en note à Adrien Baillet. Voici donc la filière complète : Wolf a connu Baillet par cette excellente Bibliotheca graeca, dont nous allons voir le rôle éminent dans la composition des Prolégomènes ; Wolf a copié dans Baillet ce qu’il croyait être l’opinion véritable de Boisrobert, sans vérifier dans Guéret la valeur réelle de cette parodie ; enfin Wolf, — et ceci est son œuvre propre, — a gratuitement, généreusement, attribué à d’Aubignac ce qui n’était ni de d’Aubignac, ni même de Boisrobert... Que penser alors de son exactitude ou de sa bonne foi ?...

De ce premier exemple, veut-on ne tirer qu’une conclusion irréfutable ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Fr.-Aug. Wolf avait une singulière façon d’en user avec les textes... Passons à un second exemple.

Pour donner une idée des ridicules absurdités, des honteuses inepties que l’on rencontre en d’Aubignac, Wolf cite une autre phrase qu’il emprunte, dit-il, à la « Préface » des Conjectures : « Dans cette Préface, l’auteur déclare n’avoir jamais tiré le moindre profit de l’étude des lettres grecques. » J’ai dit et je répète que cet élégant latin de Wolf n’est jamais que d’une clarté apparente et d’une solidité superficielle[19]. Ici pourtant, je crois être sûr de ma traduction et je ne pense pas que l’on puisse donner un autre sens au texte : in Prooemio, omnino nihil se ex graecis litteris operae pretium didicisse confirmat. On aura beau chercher toutes les nuances[20] ; on en reviendra toujours à cette affirmation de Wolf : « D’Aubignac affirme dans sa Préface que l’étude des lettres grecques ne lui a absolument rien appris qui en valût la peine. »

Quelle phrase étrange dans la Préface des Conjectures, de ce livre consacré à une question de littérature grecque ! et sous la plume d’un homme qui a passé de longues années à étudier Aristote, à le commenter, à en tirer des règles ou des exemples pour le théâtre de son temps ! C’est à sa Pratique du Théâtre que, depuis sept ans (1657-1664), d’Aubignac devait influence et renommée ; cette Pratique donnait aux Français de Louis XIV les règles d’Aristote comme les guides infaillibles vers le beau, et les tragédies du théâtre grec comme les éternels modèles de toute poésie dramatique... Serait-ce que, de la Pratique aux Conjectures, d’Aubignac fût réellement devenu fou !

Il semble que Wolf ait prévu et voulu prévenir l’étonnement, sinon du grand public, du moins des connaisseurs ; car d’Aubignac était encore l’un des grands noms de la critique littéraire. Il ne faut pas confondre, insinue Wolf, l’auteur de la Pratique et celui des Conjectures. L’âge ou quelque autre raison avaient mis entre eux une différence. La Pratique est un de ces « autres » livres, connus même en Allemagne, qui ont fait autrefois la renommée et démontré le bon sens de leur homme, hominis alioquin non obscuri neque insulsi, aliisque libris etiam in Germania noti. Mais les Conjectures, somnia et deliramenta !... On comprend alors les folies de d’Aubignac dans la Préface des Conjectures.

Wolf a lu les Conjectures dans la seule édition qui ait jamais existé, celle de 1715, celle qu’il indique lui-même... Or, elle n’a pas de Préface, et l’Avis au Lecteur, qui n’est pas de d’Aubignac, ne contient rien qui, de près ou de loin, ressemble à la citation de Wolf.

C’est dans la Préface, dit Wolf, in Proœmio : en l’absence de Préface, cherchons dans les premières pages de ce texte continu. On y trouve les choses les plus sensées et les plus neuves du monde et même quelques revendications assez audacieuses, où s’exprime librement l’esprit de recherche cartésien : « Il ne faut juger de rien par autorité, mais seulement par des maximes indiscutables ; il ne faut rien donner aux années, mais tout à la raison ; elle est de tout temps et l’on ne prescrit point contre elle... (p. 9). J’ai des scrupules qui m’empêchent de suivre le sentiment d’Aristote dans le sujet que nous traitons. Les opinions de ce philosophe ne doivent point être reçues comme des vérités infaillibles qui nous ôtent la liberté de la dire ; il était homme, capable d’errer... Nous ne sommes obligés de le croire par aucun serment solennel que nous ayons fait en ses maximes ni par aucune servitude qu’il ait eu droit de nous imposer ; nous sommes libres et, quand nous n’aurions point d’autre prétexte de lui résister que notre volonté, on ne pourrait pas nous réduire à la nécessité de la changer... (p. 26-29). Scaliger, dont la science ne doit être douteuse à personne, a fait une critique d’Homère fort judicieuse... Mais quand je serois le premier qui ne seroit pas satisfait de tout ce que l’on a écrit sous le nom d’Homère, il faudrait examiner mes scrupules, car si j’ai raison de ne m’être pas laissé surprendre à l’éclat de cette commune renommée, il ne faut pas en être infatué plus longtemps et, si je n’ai pas dit vrai, je suis prêt de rétracter mes opinions et je me sentirai redevable à ceux qui m’auront rendu la lumière... » (p. 50)

Tout cela ne ressemble ni aux rêves d’un cerveau malade ni aux folies d’un iconoclaste. Mais, au bout de cinquante pages, nous arrivons aux « lettres grecques » et, peut-être, à la scandaleuse proposition dont parle Wolf et que G. Finsler déclare n’avoir pas retrouvée dans les Conjectures ; je mets ici en italiques les mots qui ont, je crois, été visés par Wolf. D’Aubignac écrit (p. 54 et suivantes) : « Je ne désire pas juger de la langue grecque pour publier les beautés ou condamner les défauts de l’ouvrage que j’examine, car je ne crois pas possible de le bien faire. Nous en ignorons toutes les grâces, nous n’en savons pas les délicatesses... Comment jugerons-nous d’une langue que nous ignorons jusque dans les principes les plus sensibles ? Nous ne savons point au vrai comment les Grecs prononçoient leurs lettres, comment ils articuloient leurs consonnes,..... comment étoient variées leurs voielles et s’ils y distinguoient sensiblement tous leurs Y et tous leurs O, ni comment leurs diftongues étoient proférées,... comment ils récitoient leurs vers, car ils avoient encore des syllabes longues et brèves, et ils avoient encore des accents qui changeoient entièrement la manière de prononcer... Ceux donc qui estiment la langue grecque la regardent dans leur imagination... Mais je crois qu’il y a bien de la vision et peu de réalité dans ces amateurs du grec et qu’ils se font une idole d’une illusion qui leur plaît pour l’avoir acquise avec beaucoup de peine. Pour moi, je n’ai point trouvé dans cette langue ce que j’y cherchois et je ne puis comprendre ce que les autres y ont rencontré... Je ne m’attache point au langage employé dans ces poésies et je me contenterai de chercher ce que l’on doit croire de leur auteur et des qualités de l’ouvrage. »

D’Aubignac entend ne tirer ses arguments que d’un examen littéraire de l’Iliade et de sa « fabrique » ; il écarte du débat toute discussion philologique, comme nous dirions aujourd’hui, et surtout toutes considérations sur les beautés « sensibles » de la langue grecque, sur l’harmonie, la sonorité, le charme musical, etc., que tels et tels de ses contemporains y croyaient pouvoir admirer. Il dit, — et personne ne songera à l’en blâmer, je pense, — que nous ne pouvons rien savoir de l’effet que l’ancien grec produirait sur nos « sens », sur nos oreilles, puisque personne n’est plus là pour nous le faire entendre avec les modulations de sa prosodie et de ses accents, avec les valeurs particulières de ses voyelles, consonnes et diphtongues, de ses lettres... Les voilà ces fameuses « lettres grecques » dont parlait Wolf, et d’Aubignac nous dit, en effet : « Nous ne savons point au vrai comment les Grecs prononçoient leurs lettres... ; pour moi, je n’ai point trouvé dans cette langue ce que j’y cherchois. »

Il n’est aucun autre passage des Conjectures où l’on puisse accoler la citation des Prolégomènes. En faisant un contresens et un solécisme, — car il faudrait traduire ex litteris comme si l’on avait de litteris, — on pourrait tirer du français de d’Aubignac le latin de Wolf : il est bien vrai que d’Aubignac déclare n’avoir rien, absolument rien appris des lettres grecques qui en valût la peine, nihil omnino se ex litteris graecis operae pretium didicisse confirmat. Mais peut-on concevoir qu’un latiniste et un honnête homme puisse jamais tirer du latin de Wolf le français de d’Aubignac ? ex litteris graecis ne peut s’entendre que « du trésor des lettres grecques » ; de litteris graecis s’entendrait à l’extrême rigueur « du chapitre des lettres grecques » ; dans le premier cas, il est impossible de traduire « lettres grecques » autrement que par « littérature grecque » ; dans le second, « lettres grecques » prêterait à l’amphibologie et pourrait s’entendre des « caractères de l’alphabet », si du moins nous étions prévenus par Wolf que d’Aubignac ne parle que des voyelles, consonnes et diphtongues. Mais Wolf nous a-t-il jamais prévenus qu’il fallait l’entendre ainsi ? et son ex litteris graecis peut-il nous laisser le moindre doute ? Sur ce point, je crois, le plus ergoteur des apologistes ne saurait nier que Wolf a prêté à d’Aubignac une opinion touchant la littérature des Grecs, non pas leur alphabet... Peut-on croire que cette seconde erreur de Wolf fut involontaire, elle aussi, inconsciente ? Wolf n’a-t-il lu d’Aubignac qu’au pouce ou, seulement, dans Baillet et la Bibliotheca graeca ? Wolf n’a-t-il pas compris le français de son auteur ?

Wolf savait le français et le savait très bien[21]. Il en citait volontiers dans ses ouvrages et dans ses discours. De son temps, l’Allemagne vivait dans la familiarité de l’érudition française[22] ; les sujets du grand Frédéric vantaient en lui le poète français ; dans ses Ouvertures universitaires, Wolf citait à ses étudiants les vers de l’ami de Voltaire, sans se croire obligé de les traduire ; il donnait seulement les raisons pour lesquelles, dans son texte latin, la Réputation des Français devenait Bona Fama[23]. En ses Litterarische Analekten (1817-1820), Wolf publiera des Mélanges de Villoison, des Études de Boissonnade, de Coray, de Fortia d’Urban en français. Les notes des Prolégomènes sont pleines de renvois à des ouvrages français.

Le texte de d’Aubignac ne saurait prêter à la moindre méprise : le raisonnement s’étale en neuf pages (54-63) où reviennent les mots de voyelles, de consonnes, de diphtongues, de lettres simples et de lettres doubles. C’est dans les Conjectures, dans les seules Conjectures que Wolf a pu se former une théorie qu’il ne trouvait ni dans Baillet, ni dans Fabricius, ni dans aucun des autres auteurs qui, à ma connaissance[24], ont parlé de d’Aubignac. Wolf a lu et relu, nous dit-il, les Conjectures. Avant de le croire sur parole, nous avons recherché s’il en avait eu vraiment l’occasion et le temps. Rien ne nous permet de mettre en doute sa parole à ce sujet, et même il est dans les Prolégomènes des phrases qui semblent traduites des Conjectures, et ces traductions de Wolf, quand il prend à son compte les opinions de d’Aubignac sans le nommer, sont d’une exactitude parfaite.

Qu’on relise les premières pages de d’Aubignac et les dernières : « Nous n’avons, dit d’Aubignac, aucune tradition qui nous ait apporté l’histoire [d’Homère], d’écrivain en écrivain, car depuis la guerre de Troie jusqu’au premier auteur profane que nous avons, il y a plus de sept cens ans écoulés ; le silence d’un si long cours d’années a tout abimé dans un oubli général ou, du moins, il en est resté si peu de chose qu’on ne peut en avoir aucun témoignage assuré » ; malgré ce que nous en disent Hérodote, Thucydide, Platon, Aristote et les auteurs récents, « il ne peut rester que des conjectures » pour aller à la vérité ou, du moins, à la vraisemblance ; « Dieu a donné l’univers à l’homme pour un objet de sa curiosité et nous pouvons par de continuelles expériences chercher ce que nos prédécesseurs n’ont point trouvé ou, du moins, par de sérieuses réflexions, découvrir ce que les ténèbres du temps dérobent aux yeux les plus éclairés ; j’ai toujours eu beaucoup de respect pour ceux qui mettoient à l’épreuve les ouvrages de la nature pour en mieux examiner les merveilles et ceux qui travaillent sur les maximes de l’antiquité pour y voir ce que la négligence nous avoit laissé perdre... etc. »

Au chapitre xxvi, Wolf dit en un latin que je ne saurais traduire sans reprendre les mots de d’Aubignac :

In hac repente omnis campus disputationis mutatur, evanescunt ferme vestigia historiae et in locum eorum succedit conjectura et ratiocinatio, non quaerens illa quid Herodotus, quid Plato, quid summus Aristoteles afferat, sed quid ex principiis bene provisis cogatur et efficiatur, id severo judicio persequens et cum ipsa natura comparans ; conjecturas hujusmodi hodie vulgus infamare solet nomine hypothesium... etc., ... conjecturas de Wolf ; Conjectures de d’Aubignac.

L’une des vues les plus personnelles de d’Aubignac, — la plus aventureuse, diront les uns, la plus féconde, diront les autres, — est sa théorie des rapports entre l’épopée et la tragédie grecques ; d’Aubignac pense que celle-ci est née de celle-là et que toutes deux sont des « œuvres dramatiques », dont la forme monologuée ou dialoguée faisait toute la différence. Comment traduire encore, autrement que par le français de d’Aubignac, le latin de Wolf en ce même chapitre xxvi ?

Pronum fuit ingenio graeco ex epicis ἀοιδαῖς mutanda forma, serere scenicam fabulam et fastidio quodam, ut fit, ejusdem cantilenae, ea quae in illis narrata erant personis dicenda dare, quasi ante oculos agerentur.

C’est dans une note de ce même chapitre xxvi que Wolf cite ou résume de si étrange façon les théories de d’Aubignac : à qui fera-t-on croire que, dans son texte, il le comprenait fort bien pour le piller, mais que, dans la note de ce même texte, il ne le comprenait pas ou ne l’avait pas assez lu pour le bien juger ?

Le grand homérisant français, G. d’Ansse de Villoison, celui que l’Europe entière tenait pour l’une des lumières de la philologie grecque et en qui Wolf lui-même saluait le successeur des Estienne, des Saumaise et des Casaubon[25], écrivait en 1796 à Sainte-Croix qui lui avait envoyé son compte rendu des Prolégomènes : « J’ai reçu avec la plus vive reconnaissance le beau présent que vous avez eu la bonté de me faire... Homère a trouvé en vous un défenseur digne de lui. Votre dissertation est un chef-d’œuvre de critique, d’érudition et de vrai goût. M. Wolf est un savant du premier mérite ; mais il est atteint de la maladie du siècle, de la fureur d’innover. Cependant, comme il est presque impossible de trouver maintenant une erreur nouvelle, il n’a fait que ressusciter celle de l’abbé d’Aubignac et il a eu soin de l’appuyer avec toutes les ressources que lui fournit sa vaste érudition... J’aurois désiré que vous eussiez donné en entier l’article de la troisième Réflexion critique sur quelques Passages de Longin où Boileau expose et réfute l’opinion de Perrault ou plutôt celle de l’abbé d’Aubignac[26]. »

Wolf avait envoyé ses Prolégomènes au célèbre philologue italien, traducteur d’Homère et d’Ossian, M. Cesarotti (1730-1808). Il reçut de lui une belle lettre de remerciement où se trouvait cette incidente : « Quant à l’hérésie de d’Aubignac que, par une argumentation plus serrée, tu as faite tienne, quod vero attinet ad Aubignacii haeresim, quam tu severiore argumentatione tuam fecisti[27]...»

Jamais Wolf ne devait oublier ce coup droit : en Prusse, sous le règne de très pieux et très conservateur monarque Frédéric-Guillaume II, être proclamé hérésiarque n’était pas une recommandation pour un professeur d’université, et trouver en 1795 un lecteur de d’Aubignac qui revendiquât pour les Conjectures de 1715 ce dont Wolf avait cru faire à jamais ses Prolégomènes était sans charme pour la vanité du grand homme de Halle. Dix ans plus tard, dans sa Préface à son édition homérique de 1804 (page 31), Wolf exhalait encore sa mauvaise humeur contre « ces gens qui l’avaient accusé d’avoir repris à son compte les inepties désuètes de certains Français, desertas quorundam Gallorum ineptias repetiisse[28]. »

Wolf, à son ordinaire, ne nommait pas Cesarotti, lequel était encore vivant et aurait pu répondre en fournissant des preuves, dont Wolf n’avait que faire.

... En pleine connaissance de cause, si l’on peut reprocher quelque chose à Cesarotti c’est d’avoir été trop indulgent. Car Wolf avait sûrement imité, copié d’Aubignac ; mais ce prudent sujet du roi de Prusse n’avait pas osé faire siennes les « hérésies » du courageux Français.

D’Aubignac savait très bien ce que l’on pouvait risquer à nier l’existence d’Homère, du dieu de la poésie : cet « athéisme » homérique (pour reprendre un mot de Villoison, repris déjà par M. Salomon Reinach) pouvait être déféré comme l’autre au bras séculier, lequel aurait sévi d’autant plus durement contre l’auteur, que sa « profession » l’obligeait à plus de respect envers les vérités traditionnelles ; un abbé de 1664 n’avait pas encore ce droit au libertinage et à l’esprit fort qui fut si libéralement concédé à ses successeurs du xviiie siècle. Il en pouvait coûter à d’Aubignac tous ses revenus, le jour où cette « opinion, singulière à la vérité, » l’obligerait « à se défendre des orages de la Cour et des foudres du Vatican » (p. 6). Il est possible que cette considération, avec d’autres, ait décidé Charpentier à mettre en sac les Conjectures.

Mais cette même considération n’avait pas arrêté notre abbé, bien qu’il l’eût devant les yeux. Le premier et le dernier mot de son livre nous montrent comment il entendait les droits de la critique. Il a « toujours cru qu’un honnête homme ne devoit point distinguer sa conduite par des sentimens contraires à ceux du public... et qu’il fallait être vertueux avec ordre et sage à la mesure des autres » (p. 1-2) ; il a une égale horreur de l’hérésie en religion et de la fronde en politique. « Mais il n’en est pas ainsi des matières d’érudition : il est libre, il est même très louable à tous ceux qui cultivent les sciences et les belles lettres » de considérer que « Dieu a donné l’univers à l’homme pour un objet de sa curiosité... ; il n’y a point de loi dans la politique qui empêche d’examiner et de censurer Homère, ni d’article de foi qui prononce excommunication majeure contre ceux dont les scrupules ne s’accorderoient pas avec les écrivains des derniers siècles » (p. 4-5). D’Aubignac ne veut « juger de rien par autorité, mais seulement par des maximes indubitables » : Aristote n’est qu’Aristote et, même contre lui, il faut chercher la vérité pour la révérer. Quand encore on lui donnerait à lui, d’Aubignac, les preuves de son erreur et qu’il témoignerait « d’une interprétation trop subtile ou d’une complaisance opiniâtre pour soutenir un aveuglement volontaire », il ne veut pas admettre que « la persévérance dans son erreur puisse offenser son devoir ni sa profession ». C’est son dernier mot de la dernière page 359.

Wolf écrivait le 2 mai 1795 à son conseiller[29] Böttiger (les Prolégomènes avaient paru à la Foire de Pâques ; cette année-là, Pâques était le 5 avril) : « J’ai si bien voilé ma pensée que, sûrement, on ne peut pas me poursuivre, du moins devant la Cour suprême de Berlin, ich habe meine Meinung so verschleiert dass man gewiss, wenigstens beim Cammergericht in Berlin, mich nicht verklagen kann[30] ». Wolf nous avait déjà dit en ses Prolégomènes qu’à la façon des ministres de la parole sacrée, il avait longtemps vécu sous la crainte des Ecrits et enseigné, non pas sa propre opinion, mais la foi traditionnelle de son Église universitaire...

On peut, sans l’admirer, ne pas blâmer outre mesure cette prudence d’homme en place. Il est un nom qui revient souvent dans les œuvres de Wolf : c’est celui du philologue anglais Richard Bentley, ce « prince des critiques » qu’avaient rendu célèbre autant la liberté de sa critique et de son humeur que ses interminables procès avec l’autorité ecclésiastique et universitaire. Dans la même note 84, où Wolf s’efforçait de déconsidérer d’Aubignac, il invoquait l’autorité de deux grands hommes, Is. Casaubon et R. Bentley, pour montrer qu’il avait, dans les plus petites choses, l’habitude de tenir la vérité historique pour sacrée, quippe qui vel in minimis historicam veritatem sacram rem habere soleam : « Dans leurs œuvres, disait Wolf, on trouve quelques traces certaines de la même opinion[31] [touchant le premier état des poésies homériques] ; ces traces sont nombreuses dans les écrits de Casaubon ; Bentley n’en offre qu’une, mais des plus nettes, dans son livre en anglais contre Collins, Remarks upon a late Discourse of Freethinking in a Letter to N. N. by Phileleutheres Lipsiensis ; j’ai sous les yeux la première édition de 1713 et la septième de 1737 ; dans toutes les deux et dans les mêmes termes, on lit : Homer wrote a sequel of Songs and Rhapsodies to be sung by himself for small earnings and good cheer, at Festivals and other Days of Merriment ; the Iliad, he made for the Men, and the Odyssee for the other Sex ; these loose songs were not collected together in the Form of an epic Poem till about 500 years after. » Wolf continuait : « Quoi de plus clair que ces paroles ? et cela fut écrit à tête reposée, sans que l’ardeur de la discussion entrainât l’auteur, comme on le peut bien voir par tout le contexte ; pourtant, cette déclaration du prince des critiques, si nette et si remarquable pour l’époque (Bentley écrivait quelques années après le fameux ouvrage de Perrault), n’a été invoquée par aucun érudit en cette affaire : elle se cachait en un livre écrit surtout pour les théologiens ; peut-être passa-t-elle aux yeux du public pour une simple boutade ; presque tous l’ont négligée, tel La Monnoie dans Baillet, t. III, p. 277, quand il nous raconte les aveugles assauts d’Hédelin, tel encore Clarke, qui nous la transmet, mais sans chaleur et en trois mots, etc.... »

Voilà un bel exemple de la façon dont Wolf révère la vérité historique : ce n’est pas lui qui la néglige ou la tourne en ridicule ; il va la chercher jusque dans les livres destinés aux seuls théologiens, et il la rapporte tout entière, et la prise, et la vante ! Il est dur, impitoyablement dur pour les « inepties » des Français ; mais il proclame le mérite de ses vrais devanciers, Casaubon et surtout Bentley, lequel fut un peu la victime du grand bruit que menaient ces Français et leur Querelle ; car Bentley n’écrivait que « peu d’années » après le fameux Perrault...

Le livre de Bentley est de 1713 ; le Parallèle est de 1692 : « peu d’années » signifie donc vingt ans. Et les Conjectures sont de 1664, et les Conjectures (p. 111-116) formulent déjà, pour la critiquer, toute la théorie que Bentley n’a fait qu’emprunter aux Anciens : « Ceux qui veulent que ces deux ouvrages soient d’un seul poète, nommé Homère, disent que ce fut lui-même qui les assembla de plusieurs pièces qu’il avoit faites séparément ; mais je ne comprends pas comment il eût fait, lui seul, les quarante poèmes différens dont l’Iliade seule est composée... Les poésies qui portent le nom d’Homère n’ont été dans leur commencement que des pièces détachées et réunies par quelque curieux dans la suite des temps. Les anciens, c’est-à-dire les Grecs, durant l’espace de six cens ans, n’ont eu ces poésies que par épisodes ou pièces détachées que l’on chantoit en toute occasion... Aelian confirme que ces poésies n’étoient originairement que des pièces séparées et chantées par les rhapsodes (loose Songs, Rhapsodies, écrit Bentley) durant ce long cours d’années, qu’elles n’ont point été faites en corps d’ouvrages par celui dont elles portent le nom et qu’elles n’avoient pas celui d’Iliade ni d’Odyssée durant tout ce temps (were not collected in the Form of an epic Poem, écrit Bentley)... ; ces pièces étoient communément chantées... aux portes des bourgeois riches et accommodées pour exciter leurs libéralités ; ceux qui ont écrit la vie d’Homère, quoique supposée, ont dit que cet Homère lui-même... chantoit aussi ses propres vers de porte en porte pour rendre sa mandicité plus digne de compassion et trouver par ce moien de quoi vivre (to be sung by himself, for small earnings and good cheer) ».

En ce fameux passage, découvert par Wolf — après Clarke, — on voit que Bentley ne faisait que reprendre et traduire, — après d’Aubignac, — les allégations de ces Anciens, qui croyaient en l’existence et en l’œuvre d’un Homère, auteur de chants séparés dont on fit ensuite les deux poèmes homériques. Mais d’Aubignac est autrement révolutionnaire (p. 70 et 83). Il ne lui semble pas « étrange de présumer qu’Homère n’est point le nom d’un poète et qu’il n’est point auteur des écrits qu’on lui attribue ; ce sont plusieurs petits poèmes séparément composés par différens auteurs. »

Quoique les Conjectures lui soient familières, c’est par un soin bien entendu et de sa propre gloire et de sa propre sécurité que Wolf veut s’en tenir à Bentley. Ces quatre lignes de Bentley ne diminuaient en rien l’originalité d’un livre comme les Prolégomènes. Et, si l’opinion de Bentley pouvait en 1795 sembler encore originale et neuve, elle n’allait pas jusqu’à l’hérésie proprement dite, jusqu’à l’athéisme homérique : Homère subsistait ; les deux poèmes restaient, pour le gros, son ouvrage... Et Bentley était un assez grand nom pour que Wolf consentît à faire une petite place auprès de soi à ce prince des critiques.

Aujourd’hui, nous avons un peu oublié la gloire de Richard Bentley (1661-1742) qui, en 1697, avait nié l’authenticité des prétendues Lettres de Phalaris, tyran d’Agrigente. Durant tout le xviiie siècle, cette affaire avait continué de passionner les érudits d’Outre-Rhin : la France des philosophes connaissait d’autres audaces ; mais pour Wolf et ses contemporains, ce Galilée de la philologie anglaise restait un objet d’admiration et presque d’épouvante. Harles lui consacrait trois pages (662-666) en sa Bibliotheca graeca, et Wolf deux notices en ses Litterarische Analekten. Mais tout en se proclamant l’admirateur de Bentley[32], Wolf comptait bien ne pas se jeter dans les risques.

On ne saurait reprocher à un professeur titulaire de ne pas avoir le goût du martyre. Mais alors, que l’on ne nous rabatte pas les oreilles de l’audace de Wolf ni, surtout, de cette liberté d’opinion, de recherche, de discussion, dont auraient joui de tout temps les universités d’Allemagne, dont auraient été privées si longtemps la pensée et l’érudition françaises !

« Je vois bien quelle est mon audace à l’égard d’Aristote, de Aristotele quid audeam video », dit fièrement, à la note 89 de la page 122, ce « libre » Allemand qui vient de risquer dans son texte une timide allusion contre les dires du Maître. Wolf a osé dire en effet : « Aristote et les autres auteurs d’Arts poétiques, qui écrivirent longtemps après que les poèmes homériques avaient atteint leur plein développement et leur forme définitives, ont tiré toutes leurs règles de ces seuls poèmes... » Et Wolf, dans sa note, se couvre en toute hâte d’une autorité ou d’un complice : « Je ne suis que dans la même hérésie ou peu s’en faut que professa récemment l’auteur de cet élégant petit livre, Parallelen, p. 14 et suivantes... » En regard de cette audace germanique de 1795, que l’on remette les pages 25-34 du Français de 1664, courbé sous la « tyrannie » de Louis XIV.

On constatera, d’abord, que le latin de Wolf semble, une fois de plus, résumer plusieurs pages des Conjectures (p. 32-33) : « Aristote, dit d’Aubignac, n’ayant entre les mains aucun autre traité de cet art que les siècles eussent laissé venir jusqu’à lui fut obligé de prendre un ouvrage pour en tirer les preuves de ses règles et les exemples et, n’ayant point d’autre poésie que celle d’Homère, il se persuada qu’il ne pouvoit rien faire de mieux que d’y chercher toutes les lumières dont il avoit besoin ; il en tiroit l’autorité de ses maximes... » ; inde sua praecepta duxerunt, traduit Wolf[33].

Mais on verra aussi comment un abbé du grand siècle, qui se pique « d’être vertueux avec ordre et sage à la mesure des autres », parle du même Aristote (p. 26) : « Les opinions de ce philosophe ne doivent point être reçues comme des vérités infaillibles qui nous ôtent la liberté de la dire... Son nom pourrait faire tomber les armes des mains de ceux qui suivraient aveuglément l’autorité ; mais ceux qui ne veulent déférer qu’à la raison, sans que les exemples fameux ni les grands noms ne les puissent engager contre elle, ne se rendent pas qu’ils ne soient entièrement convaincus... Nous sommes libres... et l’on peut soutenir qu’Homère n’étoit pas un bon poète et que, même, il n’a jamais été, sans se rendre suspect d’être mal affectionné à la couronne ni de mal penser de la religion. » Relisons l’aveu de Wolf à Böttiger : Ich habe meine Meinung so verschleiert dass man gewiss, wenigstens beim Cammergericht in Berlin, mich nicht verklagen kann...

D’Aubignac croyait n’avoir rien à craindre « des orages de la Cour ni des foudres du Vatican ». Wolf vivait « sous la crainte des Édits », et ses amis redoutant peut-être les orages de Berlin et les foudres du Cammergericht, s’enquéraient pour lui d’une chaire à l’étranger.

Il avait dédié son Homère de 1794 à David Ruhnken, « prince des philologues ». Né en Allemagne et sous les lois prussiennes, comme Wolf, Ruhnken (1723-1798) était passé en Hollande et avait trouvé à Leyde une chaire et une haute situation. En 1794, ce prince des philologues avait plus d’un titre à l’admiration de Wolf : il avait édité les Variae Lectiones de Muret, que Wolf avait ensuite réimprimées ; il avait édité l’Hymne homérique à Déméter que l’on venait de retrouver (1782), et Wolf lui en avait emprunté le texte pour son édition de 1784 ; il avait commenté Hésiode, et Wolf avait largement profité de ce commentaire pour son édition de la Théogonie. Antérieurement, Ruhnken avait publié (1766) une étude sur Longin, à laquelle Wolf ne cessait de recourir. Enfin Ruhnken était le contemporain et, dans l’estime des érudits, le rival du vieil Heyne que Wolf cordialement détestait : en sa fameuse note 84 des Prolégomènes, Wolf avait eu soin de rappeler que, dans son édition projetée, Bentley voulait déjà rétablir le digamma dont Heyne faisait, un demi-siècle plus tard, l’objet de ses recherches[34]...

Wolf avait-il demandé à Ruhnken de lui trouver une place et un enseignement en Hollande ? L’idée était-elle venue de Ruhnken ? Je pencherais vers la seconde opinion[35] ; mais Wolf accepta d’abord l’idée et demanda quelques détails sur le salaire et les charges que comportait une chaire à Leyde.

En l’an de grâce 1795, la Prusse de Frédéric-Guillaume II n’était pas une terre de pensée très libre. Nous avons les deux panégyriques qu’en un beau latin d’apparat, Wolf composa sur le grand Frédéric en 1786 et sur Frédéric-Guillaume en 1797. L’éditeur des Kleine Schriften de Wolf a respectueusement publié en tête de son ouvrage ces deux Parentalia sacra Academiae regiae Fredericianae.

Au nom de la royale et frédéricienne université de Halle, Wolf en 1786 louait feu le grand Frédéric d’avoir été le champion de toutes les libertés : libertés germaniques dans l’Empire contre la tyrannie et le papisme de Vienne, et liberté de l’esprit dans le royaume ; roi vraiment divin, Frédéric n’avait pas seulement concédé aux érudits toute liberté de juger de tout suivant leur propre arbitre ; il avait encore voulu que ce ne fût pas là une concession de droit nouveau, un bienfait, un service de sa part ; en sa perspicacité qui devançait son siècle sur tant de points, il avait bien vu, ce grand roi, que, privées de liberté, les études libérales ne sauraient vivre ou mériter leur nom[36]...

Sujet du grand Frédéric, Wolf avait donc partagé avec son roi le désir de toutes les libertés honnêtes, qui pouvaient se concilier avec l’autorité de la couronne et la grandeur de la Prusse, et les idées françaises lui plaisaient alors puisqu’elles étaient de mode à Postdam. En 1791, il écrivait encore au français d’Ansse de Villoison, dans sa préface à la Prosodie de Reiz : « C’est à bon droit que je t’envoie et dédie ce livre, homme illustre, et tu ne saurais en être surpris : Reiz avait pour toi une telle affection, une telle reconnaissance ! C’est à peine si, dans toute l’Allemagne, tes premiers travaux avaient trouvé un pareil défenseur et, quand tu attiras tous les regards, quand il apparut que tu rendais à la France ses Estienne, ses Saumaise et ses Casaubon, quelle joie il ressentit de voir cette gloire aussi rendue au nom français, chargé de tant d’autres honneurs, Gallico nomini, tot aliis decoribus conspicuo, hanc quoque gloriam impense laetabatur ; car il avait coutume de toujours rendre justice à votre nation et de l’exalter et de reporter à ses génies toutes les gloires et toutes les grandeurs, quippe nationem vestram, ut par erat, semper solebat magnificare atque ejus ingeniis omnia praeclara et summa tribuere ; plût au ciel qu’ayant vu les tâtonnements de votre révolution, il en eût pu voir aussi l’achèvement en une telle prospérité et une telle gloire de succès ! L’histoire lui avait appris les services qu’avait rendus à tout le genre humain la liberté des peuples et des cités : il n’aurait pas mêlé sa voix aux cris de ceux qui ne vantent que la liberté de leur Corcyre, pourvu que l’on y puisse..., tu sais le reste[37]. »

On sait de quelle liberté les gens de Corcyre se vantaient autrefois. En mai 1791, Wolf semblait encore désirer pour l’Allemagne un autre régime que le droit corcyréen. Son premier soin, aussitôt nommé professeur, avait été de se faire affilier à la franc-maçonnerie, à Göttingue, en 1783. Il fréquentait volontiers la « jolie loge » de Halle et, parmi ses collègues, les plus intimes partageaient ses espoirs d’affranchissement intellectuel et politique, non contre la royauté, mais contre l’Église. En février 1791, son ami le théologien Semler était mort joyeux « de voir l’Assemblée nationale de France entrer enfin dans le bon chemin et enlever au clergé toute puissance politique[38] ».

Mais de 1791 à 1795, les choses avaient un peu changé en France et en Prusse. Nous ne savons pas si la tourmente française de 1793 avait modifié les idées et les désirs de Wolf ; mais la Prusse avait désormais en Frédéric-Guillaume II un roi qui n’entendait plus la vie à la façon du grand Frédéric. Wolf devait pieusement célébrer en décembre 1797 ce monarque « qui méritait l’amour, l’affection, la vénération de tous..., ce roi si doux de caractère, si bienfaisant, si généreux que les surnoms de Benignus et d’Évergète semblaient avoir été préparés pour lui.., ce roi qui, tout en s’occupant des choses militaires, avait donné ses soins aux affaires de l’intérieur, au relèvement de la langue nationale, si négligée récemment encore, surtout dans les cercles de cour, vernaculae linguae, neglectui quondam habitae in circulis praesertim aulicorum..., ce roi de mœurs humaines et faciles, qui, sans avoir horreur des Muses, était surtout soucieux de la très sainte religion et de son culte, nec ab artibus mansuetiorum Musarum abhorrentem, sanctissimae denique religionis cultui deditissimum ».

Par ses Édits sur la Censure et la Religion, — Wolf nous a parlé de sa « crainte des édits », — Frédéric-Guillaume II, « à l’exemple de nos prédécesseurs et particulièrement de feu notre Grand Père », avait entrepris de « réprimer l’incrédulité et la superstition » et de supprimer les abus d’une « liberté effrénée à l’égard des dogmes » ; les « prétendus apôtres des lumières », Aufklärer, étaient avertis ; la censure désormais les tenait sous son œil, « le but de la censure étant, non pas d’empêcher une recherche convenable et décente de la vérité, mais seulement d’arrêter tout ce qui pourrait être dirigé contre les principes de la religion, contre l’État, l’ordre moral et civil, contre l’honneur et la réputation des autres. » La censure des écrits théologiques et philosophiques était déférée au consistoire supérieur de Berlin ; celle des écrits touchant la jurisprudence et l’administration de la justice, au Cammergericht de Berlin ; celle des thèses et publications universitaires, aux conseils des universités ; celle des journaux et publications courantes, aux autorités locales[39].

Ainsi était instauré un régime de liberté à la prussienne, dont en plein xxe siècle Guillaume II, petit-fils d’un autre inoubliable Grand-Père, se proclamait le continuateur quand il promettait à ses sujets la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté scientifique, mais non la liberté de se mal conduire[40].

Wolf, remerciant Ruhnken de son offre d’une chaire à Leyde, faisait valoir les honnêtes appointements qu’il avait à Halle, sa liberté d’action, d’enseignement et de publication... et l’absence d’édit contre les gens qui écrivent en latin, latine scribentibus apud Germanos edicta nulla[41]. Néanmoins, après quelques mois de réflexions, il se décidait à faire le voyage de Leyde (été de 1797) ; mais son ignorance de la langue hollandaise[42] et, surtout, les raisons pécuniaires le détournèrent définitivement de s’expatrier ; il avait l’espoir d’obtenir à Halle, dans un avenir prochain, un salaire plus large, à condition toutefois qu’il se conduisît aussi sagement envers les ministres de Frédéric-Guillaume II qu’envers ceux de Frédéric II. Après avoir annoncé autrefois son intention d’écrire ses Prolégomènes en allemand, il avait eu déjà la sagesse de les écrire en latin, puisque les édits ne s’étendaient pas aux écrits en cette langue. Mais même en latin, il avait voulu éviter toute affaire avec le Cammergericht.

Son audace allait donc jusqu’à se proclamer « bentleien », parce que, soixante-dix-sept ans après la revision des fameux procès, il n’y avait plus d’ « antibentleien » dans le monde savant : même en Prusse, on pouvait prêcher le bentléisme. Devant ses étudiants de 1799, Wolf devait célébrer bien haut la sagacité de cet homme et railler la sottise vraiment novatrice de ces défenseurs de l’antiquité qui, dans les Lettres de Phalaris, croyaient jadis posséder une relique du tyran sicilien. Wolf pouvait répéter, après Bentley, l’histoire du vieux vicaire ignare qui, n’ayant jamais lu son bréviaire que dans un manuscrit fautif, s’obstinait à dire mumpsimus au lieu de sumpsimus et ne voyait pas, en sa simple religion, pourquoi l’on changerait sa bonne vieille lecture contre la nouveauté d’autrui... Wolf pouvait aller jusqu’à ces plaisanteries d’école ; mais non pas au delà. Encore n’osait-il les redire qu’en 1799 (Frédéric-Guillaume II étant mort), quand le succès de ses Prolégomènes avait fait de lui une sorte de héros national, et ce n’est pas au seul Bentley qu’il pensait alors, quand il ajoutait pour l’édification de ses étudiants : « L’histoire des lettres et des arts nous montre très souvent comment les doctrines les plus fortes de nombreuses générations sont renversées, ruinées jusqu’au sol, par la sagacité et le travail d’un seul génie souverain[43]... »

Si Wolf eût écrit ses Prolégomènes au temps du grand Frédéric, il est possible qu’il les eût écrits en allemand, qu’il eût rendu pleine justice à d’Aubignac et que, même, il se fût targué d’être le continuateur, le disciple de ce Français de génie, pour le renversement jusqu’au sol de la vieille superstition homérique. S’il les eût encore écrits avant 1793, il est probable qu’il eût traduit tout d’Aubignac en latin, avec plus d’exactitude, sans peut-être le louer ni le nommer davantage.

Mais Wolf écrivait en 1795. Aussi mettait-il une bonne part de ses efforts et de sa sagacité à jeter un voile épais sur les pensées qu’il empruntait au révolutionnaire des Conjectures et, se flattant de n’avoir rien concédé à la nouveauté de la pensée, sententiae novitati, il vantait bien haut, sans qu’on le lui demandât, cette tyrannie des Pisistratides qui avait été si salutaire au peuple d’Athènes, illa Athenis saluberrima tyrannide[44] : un sujet, un fonctionnaire de Frédéric-Guillaume II devait haïr régicides et tyrannicides, Conventionnels et Harmodios.

Wolf a si bien « voilé » sa pensée qu’apologistes et adversaires déclarent ne pas la découvrir aisément : « Wolf, dit Alexis Pierron, insinue plus qu’il n’affirme... ; on est réduit à se faire proprio marte une formule nette du système. » Pierron, sans le savoir, reproduisait, presque mot pour mot, une phrase encore inédite de Wolf dans une lettre au fidèle Böttiger : « Quelquefois je fais signe plus que je ne parle, da ich zuweilen mehr zuwinke als spreche[45]. » Les signes de Wolf sont si discrets ou si contradictoires que ses adversaires et ses partisans n’ont jamais pu, non pas d’un camp à l’autre, mais au sein du même camp, se mettre d’accord sur la direction qu’indiquaient les Prolégomènes.

Wolf croyait-il et voulait-il que ses lecteurs crussent à l’existence d’Homère ?

Wolf croyait-il et voulait-il que ses lecteurs crussent à l’unité fondamentale et de l’Iliade et de l’Odyssée ?

Enfin Wolf croyait-il que l’Iliade et l’Odyssée fussent de la même bouche, sinon de la même main ?

Existence d’un Homère personnel et conscient ; unité de plan et d’exécution dans chacun des deux poèmes ; unité d’auteur, prouvée par l’unité de langue, de procédés et de formules entre les deux poèmes : tout le débat de la critique homérique depuis un siècle roule là-dessus. Depuis un siècle, on a fait sortir ce débat des « théories de Wolf ». Or, même après cent ans d’exégèse, il est encore impossible aujourd’hui de répondre avec certitude aux trois questions posées plus haut : que l’on choisisse la négative ou l’affirmative, on trouvera toujours des textes de Wolf pour alimenter la controverse.

Wolf ne croit ni à l’existence d’Homère ni à l’unité fondamentale des deux poèmes, encore moins à l’œuvre d’un seul auteur pour tous les deux, puisqu’il dit à la page 39 des Prolégomènes : « Si, comme l’ont soupçonné quelques-uns non sans raison, si non nullorum probabilis est suspicio, les poèmes homériques et ceux du même temps n’ont pas été confiés à l’écriture, mais ont été composés de mémoire et publiés par le chant, puis transmis par des rhapsodes dont c’était le métier... ; si leur réunion en deux séries et leur contexture sont l’œuvre moins du seul génie, auquel nous attribuons d’habitude ces deux poèmes, que de plusieurs talents d’un âge plus civilisé ; si l’on peut démontrer par des arguments et des raisons plausibles que les chants mêmes, dont l’Iliade et l’Odyssée furent composées, ne sont pas du même auteur ; bref, si l’on doit sur tout cela prendre le contrepied de l’opinion commune, comment rendre à ces poèmes leur ancienne splendeur et leur forme authentique ? »

Ici encore, le latin de Wolf résume en quelques phrases plusieurs pages de d’Aubignac que nous connaissons déjà[46]. Ici encore, Wolf, pillant son devancier, se garde bien de le nommer. « Ces soupçons si probables de quelques-uns, non nullorum probabilis suspicio », ne peuvent être que les Conjectures : au temps de Wolf, personne autre que d’Aubignac ne les avait encore formulés. Mais dans quelle mesure Wolf les reprend-il à son compte ? Tout dépend de la façon d’entendre les si, et deux façons également plausibles de les interpréter permettront toujours à Wolf de se tirer d’affaire : « Je suis le réformateur, le novateur : j’ai dit si dans le sens de attendu que... Je reste le croyant en la vérité traditionnelle : j’ai dit si dans le sens de supposé que. » Toutes les fois que Wolf sera poussé par la pente de son exposé jusqu’au bord d’une déclaration abrupte, les si rentreront en jeu pour tenir le même rôle de parachutes.

Car Wolf, après cette page 39, fait un pas de plus : « Je vois, dit-il (pages 39-40), je vois qu’en ces matières, j’aurai à renverser l’opinion bien ferme de l’antiquité presque toute entière ; mais en ces lettres [profanes], il n’est rien de si contraire à l’opinion commune qui doive épouvanter le chercheur de vérité ; quand l’histoire se tait ou sommeille, il faut se laisser vaincre sans trop de résistance par ceux qui savent interpréter avec plus d’habileté et de pénétration les obscurités de la tradition ou les incertitudes des témoignages transmis. » Nous arrivons, semble-t-il, à la déclaration décisive : contre l’opinion de toute l’antiquité, Wolf va suivre hardiment les interprètes de la vérité la plus audacieuse... Mais, avant de nous donner ces « conjectures », Wolf doit nous exposer d’abord en soixante-huit pages (juste le quart de son volume) les origines et l’histoire de l’écriture en Grèce : « cette très grave question de l’écriture, qui obstrue la route », vient tout justement d’être renouvelée par des auteurs qui fourniront à la plume galopante de notre érudit le moyen de courir la poste... Mais, après soixante-huit pages (40-109), il faut bien revenir au bord des « conjectures » et se confier « aux principes tirés d’une enquête sévère. » Nous y sommes : le dé va être jeté ! et revenant en effet aux idées, aux mots mêmes de d’Aubignac, Wolf consacre les pages 109-113 à une solennelle déclaration, au bout de laquelle, en sa note 84, il poussera le cri de triomphe alea jacta est !... puis il diffamera d’Aubignac tout à loisir.

Wolf dit : « Accordons à Homère un céleste génie, les pensées les plus hautes, la science achevée de toutes les choses divines et humaines ; disons que jamais la splendeur d’un tel astre ne brillera de nouveau, à moins que le monde ne voie renaître une autre Grèce ; disons que ce génie sans rival fut en même temps, contre toutes les habitudes de la nature, le plus affiné et le plus parfait des talents, et de tous les talents ; mais comment encore attribuer, même à cet homme, ce qui échappe aux prises de l’homme ? En effet, si tous les chants épiques furent à l’origine plus courts ; si, au temps d’Homère comme plus tard, ils ne purent se répandre que par la seule récitation publique, telle que nous la voyons chez les rhapsodes du temps de Cynéthos ; si l’on ne saurait croire et si aucune autorité ne nous affirme que jamais on ait, durant des jours et des semaines, réuni des séries de chanteurs pour ingérer cette suite de chants à un auditoire (et pourtant c’eût été le seul moyen, je ne dirai pas de faire saisir cet ensemble au public, mais seulement de le lui faire entendre), il s’ensuit forcément que c’est la force inéluctable des choses qui s’opposait à ce plan de l’ouvrage entier... » L’Iliade a plus de quinze mille vers et l’Odyssée, plus de douze mille : « Deux œuvres de cette taille auraient exigé un travail manuel et des instruments qui en eussent permis la notation immédiate et la transmission intégrale soit au public, soit à quelques fidèles. Sans écritoire et sans tablette, Homère n’a pas pu imaginer seulement, à plus forte raison composer des poèmes d’une telle longueur et d’une contexture si composite et si continue. »

Et voilà le dé jeté !... Mais à peine a-t-il roulé sur la table que Wolf essaie de le remettre au fond du cornet : « L’admirable construction et le plan de ces épopées, comme la disposition de leurs parties, présente des difficultés ; je veux laisser à d’autres le soin de les développer... J’ai rempli ma tâche... Ce sont là des matières qui méritent l’étude de nombreux chercheurs et par des voies très diverses. J’en appelle surtout à ceux qui, pouvant mesurer par leur propre génie le génie de l’homme en ces affaires, peuvent aussi juger de l’art antique en pleine connaissance, aux Klopstock, aux Wieland, aux Voss. Car les Français avec leurs règles et formules du poème épique ne peuvent rien nous apprendre... »

Malgré le mépris que l’on doit avoir — en 1795 — pour tous ces Français « ineptes », il faut avouer pourtant que les arguments de certains d’entre eux, surtout en ce qui regarde l’unité de l’Odyssée, ne sont pas sans valeur, et Wolf, en un long chapitre, se demande si « l’Odyssée, en son admirable et compacte unité, ne doit pas être tenue pour le plus illustre monument du génie grec. » Faut-il donc croire qu’Homère en est l’auteur unique ?... On ne saurait en douter, si Homère et son temps eussent connu l’écriture et la lecture. Mais puisqu’Homère et son temps ne connaissaient ni l’une ni l’autre, il faut admettre que le Poète n’est pas l’auteur du poème entier, tel que nous l’avons aujourd’hui ; il a composé néanmoins chacune des pièces, Voyage de Télémaque, Séjour d’Ulysse chez Calypso, Aventures d’Ulysse, etc., qui, après avoir été récitées séparément, furent ensuite réunies. Wolf semble donc admettre pour l’Odyssée la théorie que d’Aubignac et d’autres avaient formulée...

Mais il ne va pas jusqu’aux témérités de ces Français : dans les poèmes homériques, existe-t-il actuellement une unité apparente ou réelle ?... cette unité est-elle l’œuvre d’Homère ?... fut-elle introduite, après coup, par d’autres mains qui disposèrent, au fil de la matière, différents épisodes d’auteurs peut-être différents ?... grande, immense question, que Wolf pose en excellents termes ! mais il se garde de la traiter et même déclare vouloir ne pas la traiter, la jugeant inutile à son dessein, hanc quaestionem pono tantum, non pertracto ; est enim immensae materiae nec necessaria proposito nostro.

On pourrait objecter à Wolf que c’est là toute la question homérique et que la poser sans la traiter, c’est esquiver le problème. Mais Wolf serait en droit de répondre que jamais il n’a promis de traiter cette « question homérique » et que les « théories de Wolf » lui sont complètement étrangères ; seuls, des disciples enthousiastes, mais naïfs, ont pu lui prêter une telle « débauche de divination ». Outre qu’elle lui semblait inutile, cette recherche imprudente pouvait compromettre sa situation et son repos. Il ne voulait être qu’un correcteur de textes, fidèle aux exemples et aux chemins de l’antiquité, experiendum videbatur quo nos in expoliendis his aeternis et unicis graeci ingenii reliquiis vestigia antiquitatis ducerent. En l’an III de la République une et indivisible, libre aux sans-culottes de France de ne respecter ni dieux, ni rois, ni Aristote ! Wolf, sujet de Frédéric-Guillaume ll, entendait vivre et raisonner ad normam doctae antiquitatis, sous la règle de la docte antiquité. Et pourtant..., sans s’écarter des chemins antiques, en reprenant au contraire la vraie tradition des critiques alexandrins, ne pouvait-on pas signaler quelques indices et deux sortes d’indices au moins qui semblent trahir l’intervention de mains étrangères dans l’arrangement définitif des deux poèmes ?... Wolf, en douceur, se risquait donc à toucher, du bout des doigts, à ce double sujet, duae res hic paucis attingendae... Il écrivait le 7 mai 1795 au fidèle Böttiger qu’en certains endroits des Prolégomènes, il avait dû, sur l’unité des poèmes homériques, « retrancher vingt-quatre pages de son manuscrit pour ne pas se laisser enliser » en une idée périlleuse... Sommes-nous arrivés à cette coupure ? je le croirais volontiers.

Toujours est-il que, de ces deux sortes d’indices, dont parlait Wolf, la première est qu’en ces poèmes continus, apparaissent des sutures et des ruptures : voyez, par exemple, dans le chant XVIII de l’Iliade, les treize vers ajoutés entre 355 et 359 ; voyez de même au chant IV de l’Odyssée le recollage maladroit du vers 619 au vers 620. Pour l’Iliade, la docte antiquité elle-même reconnaissait en ce chant XVIII l’addition d’un « arrangeur », d’un diaskeuaste. Pour l’Odyssée, ne suffit-il pas de lire le passage et de voir combien le texte de ces vers 620 et suivants est obscur, faute si rare dans Homère[47] ?

Le second de ces indices, au dire de Wolf, c’est que des chants entiers pourraient être supprimés sans que ni l’un ni l’autre des deux ensembles en fût séparé ni brisé. Ici encore, la docte antiquité nous montre le chemin : Aristophane de Byzance et Aristarque, — et ils ne passent pas pour des critiques trop audacieux, non nimis audaces in hoc genere critici, — estimaient que la fin de l’Odyssée, à partir du vers 297 du chant XXIII et le chant XXIV de l’Iliade étaient des additions aux œuvres « du poète dont la majeure partie des chants antérieurs étaient l’ouvrage ». Wolf aurait pu, disait-il, citer bien d’autres exemples, sans parler de ce héros Pylaimenès qui meurt au beau milieu de l’Iliade et reparaît parmi les combattants de la fin. Si ces passages et parties ne sont pas d’Homère, que conclure pour l’ensemble ?... et que dire au bout du compte, si l’on peut appliquer la même sentence d’exclusion aux derniers chants de l’Iliade ?

Au bout, tout au bout du compte, Wolf espérait donc qu’on ne l’accuserait pas de témérité s’il estimait qu’Homère ne fût pas l’auteur des deux recueils actuels, et s’il en rapportait l’art et la structure aux âges suivants, Homerum non universorum quasi corporum suorum opificem esse, sed hanc artem et structuram posterioribus saeculis inditam (p. 134).

Mais... Wolf se réservait de discuter ailleurs et plus à fond ces matières et plusieurs autres, avec le soin minutieux que le sujet mérite : c’était assez pour aujourd’hui d’en avoir pris note, — et d’un galop plus accéléré (« Je courais sur des charbons », dira-t-il en sa lettre à Böttiger), il fuyait cette dangereuse période des origines et passait au second âge de l’histoire homérique, à ces temps de Lycurgue et de Solon où l’on ne risquait plus de s’enliser ; « on sort des conjectures ; l’histoire parle enfin. » Ici, en effet, s’arrêtent ou à peu près les emprunts que, durant trente-quatre pages surtout (109-143), Wolf a fait aux Conjectures de d’Aubignac. Au bout du compte, quelle est son opinion dernière et véritable ?

« L’idée qu’on emporte des Prolégomènes, dit M. Maurice Croiset[48], c’est que l’Iliade et l’Odyssée sont un assemblage de morceaux originairement distincts qui ont été créés séparément par les Homérides et réunis plus tard en un corps par les soins de Pisistrate. »

Il est possible qu’on emporte cette idée des Prolégomènes. Mais il est possible qu’on en emporte une autre, si on lit le texte sans prévention d’aucune sorte : « Un système ordinairement accepté, ajoute M. Croiset, consiste à représenter l’Iliade primitive comme un poème complet, beaucoup moins étendu que l’Iliade actuelle ; il semble bien que ce fût là, au fond, la pensée définitive de Wolf, lorsqu’il écrivait dans sa préface de 1795, [en tête] des Prolégomènes : « On pourra, si je ne me trompe, arriver à démontrer clairement qu’il ne faut attribuer à Homère que la plus grande partie des chants des deux poèmes, le reste étant l’œuvre des Homérides, qui ont suivi les lignes tracées par lui d’avance[49]. »

Je crois que cette dernière formule est l’opinion fondamentale que Wolf aurait bien voulu, mais n’a pas osé présenter au public.
Au sujet de l’Odyssée, il dit expressément (p. 121) que les arrangeurs, les diaskeuastes des siècles suivants n’ont fait que mettre bout à bout quatre ou cinq poèmes séparés, dont Homère était l’auteur, mais qu’il avait composés pour être récités à part. « C’est du moins ce que l’on peut se figurer, dit Wolf..., si l’on ne veut pas aller jusqu’à l’hypothèse, pourtant probable, que ces poèmes séparés sont de différentes mains (p. 39). » Cette hypothèse probable était, je crois, l’opinion de Wolf au sujet de l’Iliade. Car, une fois enlevés les six chants de la fin, qu’il semblait déclarer apocryphes, il semblait encore ne voir dans le reste qu’une collection de plusieurs poèmes, composés par quatre ou cinq poètes différents[50].

Mais, concluait Wolf en sa Préface de 1795, « ce sont là questions des plus grandes et des plus difficiles, qui regardent l’art conjectural de la haute critique, comme on dit aujourd’hui ; aussi n’ai-je fait que soulever quelques-uns des problèmes historiques ; je ne les ai pas résolus ; je les ai même compliqués ; j’ai démoli, sans rien mettre à la place[51]. »

De toutes façons, combien nous sommes loin des « impiétés » de d’Aubignac !... Pourtant, Wolf tenait encore à rabattre de son audace et voulait que ses amis ne lui fissent pas un renom de grand audacieux.

Un mois après l’apparition des Prolégomènes, il écrivait à Böttiger[52] : « Grand merci de tout cœur pour votre délicieuse lettre et pour les nouvelles que vous me donnez du patriarche Wieland. Mais, heus tu ! pourquoi m’imputer la faute d’avoir nié qu’il existe une belle et bonne unité dans l’Iliade et l’Odyssée, was geben Sie mir schuld ich leugnete dass in Il. und Od. eine gute Einheit sey ? où prenez-vous cela ? J’ai bien pu lâcher un mot, dire que cette unité n’est pas si admirable et qu’elle a pu se faire en partie d’elle-même... Mais je ne puis pas l’avoir niée, aber die Einheit kann ich nicht geleugnet haben... Il en va ainsi quand on court sur les charbons, comme je l’ai fait surtout en ces paragraphes ; en cet endroit j’ai dû supprimer vingt feuilles de mon manuscrit pour ne pas me laisser enliser trop profondément en une idée ; c’est pourquoi aussi j’ai été si bref sur les indices d’inauthenticité dans les derniers chants et de l’Iliade et de l’Odyssée... Donc, une fois encore : je ne nie pas l’unité, noch Einmal also, ich leugne die Einheit nicht ; dans l’Iliade, seulement, je vois des parties ajoutées postérieurement, nur in der Il. ist ein opus supererogatum nach der Ankündigung. » Et Wolf renvoyait Böttiger à sa Préface de 1795...

Si donc on voulait formuler les « théories de Wolf » d’après les Prolégomènes et d’après cette Préface, il semble qu’elles tiendraient en deux ou trois propositions essentielles :

1° Les poèmes homériques, en tant que matériaux poétiques, c’est-à-dire en tant que vers et chants séparés, sont l’œuvre d’un grand poète, nommé Homère ; mais on y peut trouver des vers, des morceaux ou des chants d’autres auteurs, d’Homérides.

2° Les poèmes homériques, en tant que poèmes continus, sont l’œuvre d’arrangeurs, qui, par des sutures ou des coupures plus ou moins habiles, réussirent à mettre bout à bout, au fil de la matière, les chants séparés d’Homère ou des Homérides.

3° Mais l’unité est indéniable et, toutes réserves faites sur l’écriture au temps d’Homère et sur la période de transmission orale, la main d’un poète de métier, d’un grand poète se retrouve partout, dans la matière et dans la construction —, à moins que cette perfection de forme et d’unité ne revienne aux Homérides, aux Pisistratides ou aux critiques[53].

Je ne dis pas qu’il soit aisé, ni même possible de concilier ces trois affirmations. Je les crois un peu contradictoires ou, plutôt, contrariées à dessein : Wolf était préoccupé moins de dire clairement toute sa pensée que de courir sans trop de dommage sur les charbons ardents et de ne rien oser qui pût mettre en émoi le Cammergericht de Berlin.

Pourtant, à la fin des 26 pages de cette Préface de 1795, qui est déjà un ajouté explicatif aux 280 pages des Prolégomènes, WoIf semble ouvrir la porte à des conceptions plus hérésiarques : « On pourra démontrer clairement qu’il ne faut attribuer à Homère que la majeure partie des poèmes ; le reste est l’œuvre des Homérides qui suivaient le plan donné par lui ; les Pisistratides vinrent ensuite qui mirent en ordre et par écrit les deux recueils, après des études nouvelles et remarquables ; le travail fut achevé par les arrangeurs, les diaskeuastes, pour ne rien dire des légers perfectionnements apportés enfin par les critiques, sur l’autorité desquels notre vulgate repose. J’ai tâché dans les Prolégomènes d’exposer la majeure partie de cette histoire ; je mettrai quelque jour plus de soins à la développer, ea alio tempore accuratius explicabo, si les savants veulent bien ne pas écarter cet essai, quelque risqué qu’il puisse leur paraître, mais me donner l’appui de leurs avis et de leurs conseils[54]. »

Si donc les Prolégomènes arrivent à leurs fins, — pensait Wolf, — on ne discutera plus la question de l’écriture ; il sera admis qu’Homère n’a pas écrit les poèmes qui portent son nom ; ce qu’il faudra chercher désormais, c’est la part respective d’Homère, des Homérides, des Pisistratides, des diaskeuastes et des critiques dans le texte que nous lisons. Ce sont là questions des plus grandes et des plus difficiles, que les Prolégomènes, presque à voix basse, n’ont qu’effleurées, velut summissa voce ; mieux eût valu peut-être ou les négliger ou les vider ; mais Wolf redoute moins les savants, qui lui reprocheront d’être resté en chemin, que les dévots de l’antiquité qui l’accuseront de donner le mauvais exemple et de ruiner les vérités traditionnelles, religiosos quibus fidem antiquitatis labefactasse malo exemplo videbor (Préface de 1795, p. 11 et 12).

Metuo religiosos : c’est peut-être la devise qu’il faudrait mettre en tête des Prolégomènes pour les bien comprendre. Cette crainte des dévots dictait le langage de Wolf ; en un sujet tout au moins, elle l’a fait parler contre son sentiment. Car Wolf ne pensait pas de l’Odyssée ce qu’il en a dit dans les Prolégomènes et dans la Préface de 1795. Ici et là, en effet, il vante en des phrases lyriques la droiture, la régularité, la continuité de l’ordre qui règne en toute l’Odyssée, et ce ménagement habile de l’intérêt qui fait qu’un amateur d’Homère ne peut quitter le livre une fois commencé, sans aller jusqu’au bout[55] ! Ainsi parlent les Prolégomènes au chapitre xxviii et la Préface (p. 24) renchérit : « Combien l’Odyssée est supérieure à l’Iliade par les qualités admirables de composition ! Rien n’y est superflu ; rien n’y manque ; mieux encore, on ne peut s’arrêter nulle part sans avoir le sentiment que la suite manquerait beaucoup à l’attente du lecteur, beaucoup plus à l’intégrité de l’ouvrage. Notre Odyssée se compose en vérité de quatre ou cinq parties : quel plan personnel ou quelle habitude de son temps força le premier auteur de l’ouvrage à combiner cette série ? pouvait-il, devait-il en user déjà comme firent plus tard les tragiques quand, mettant sur la scène les chants des poètes épiques, ils unissaient plusieurs pièces en une trilogie et pouvaient dérouler toutes les conséquences d’un seul et grand événement ? »

Saluons encore au passage cette réminiscence de la plus aventureuse ou de la plus nouvelle des idées de d’Aubignac[56] : où donc, sinon dans les Conjectures, Wolf a-t-il trouvé cette hypothèse que des trilogies épiques avaient peut-être servi de précurseurs et de modèles aux trilogies du théâtre athénien ?...

Donc Wolf estime, dans cette Préface et dans les Prolégomènes, que l’Odyssée est un poème unique et intégral, si jamais aucune autre épopée le fut, operis illius integritas tanta est quantam vix ullum aliud epos habet.... On ne saurait être plus affirmatif. Or, Wolf écrit à Büttiger le 15 mai 1795, six semaines après la publication des Prolégomènes, deux mois après celle de la Préface, qui est de mars 1795 : « Laissez-moi vous le dire à l’oreille : dans l’Odyssée, toute la fin du chant IV, à partir du vers 625, n’est qu’un apport pour servir de liaison entre le Voyage de Télémaque et le Départ d’Ulysse ; c’est même par endroits d’un ton pitoyable. Je dis ici en allemand ce que, pour le public, je n’ai fait qu’indiquer [en latin], avec des pudeurs de jeune fille[57]... Il est assez fort qu’en 1795, j’ai presque rougi de dire ce que les gens du sixième siècle avant la naissance du Christ auraient dû nous dire, es ist arg genug dass darunter sogar Sachen sind, die ich mich fast schäme 1795 zu sagen, da sie 600 ante Christum natum hätten gesagt werden sollen[58] ».

Il s’est trouvé des Allemands, et de marque, pour reprocher à Wolf cette « pudeur de jeune fille ». Il avait dit lui-même au chapitre xii des Prolégomènes qu’elle n’était plus de son temps, car « les lois exactes de l’histoire exigent que l’on ne mette en doute aucune vérité appuyée de témoignages certains, mais que l’on ne tienne pour établie aucune tradition douteuse, de quelque nom d’auteur qu’elle puisse être ornée » ; cent cinquante ans plutôt, d’Aubignac avait dit aussi bien et même mieux : « Il ne faut juger ici de rien par autorité ; il ne faut rien donner aux années, mais tout à la raison... » Aussi Ludwig Ross déclarait tout franc que « la prudence de Wolf n’avait tempéré d’autant de doutes l’expression de son audacieuse doctrine que pour s’assurer, au besoin, une retraite honorable ; cet homme habile, callidus homo, à l’audace tempérée par le désir de garder toujours un refuge, audaciam tempera[ns] ut refugium si opus foret honestum posset invenire, ne s’était avancé sur la voie des nouveautés qu’après un examen soigneux du dernier point où il pourrait, sans trop de risques, mettre le pied[59]. »

Ce jugement de L. Ross ne semble, de l’aveu répété de Wolf lui-même, que l’expression courtoise de la plus stricte vérité. Le panégyriste officiel de Wolf, R. Volkmann[60], reconnaît que l’on ne rencontre pas dans les Prolégomènes beaucoup d’idées qui n’eussent pas été formulées ou indiquées par d’autres : « Le contenu n’est pas foncièrement original, sein Inhalt ist nicht durchaus original » Mais quelle administration de la preuve, ajoute-t-il ! quelle méthode dans le choix ! quelle solidité dans le groupement ! quelle clarté en cette atmosphère de vraisemblance ! quel art dans la bâtisse de cette hypothèse ! Là, est le triomphe de l’esprit wolfien...

Laissons donc le fond de la thèse et n’en considérons plus désormais que les arguments. Pour le fond, tout aussi bien, personne ne songe plus à le défendre. La « solidité de la bâtisse » wolfienne n’est plus aujourd’hui qu’une formule du xixe siècle. Un de ceux que l’Allemagne d’aujourd’hui salue comme les princes de la philologie homérique, le successeur de Wolf en cette université de Halle qui fut le Sinaï des Prolégomènes, Fr. Blass écrivait dès septembre 1903, dans la Deutsche Revue (p. 337) : « Aujourd’hui, de la bâtisse tout entière des Prolégomènes, il ne reste pas une pierre debout, pas même celle que Wolf considérait comme la pierre angulaire, je veux dire l’ignorance de l’écriture en Grèce aux temps d’Homère ; les gens du métier l’ont jetée bas... heutzutage, steht von dem ganzen Bau der Prolegomena, kein Stein mehr, und gerade der Stein, den Wolf zum Eckstein seines Baues gemacht hatte, — dass zu Homers Zeiten die Schreibkunst den Griechen überhaupt noch unbekannt gewesen, — ist von den Bauleuten verworfen worden. »

Mais ce n’est plus la solidité présente ou la ruine de la bâtisse wolfienne qui nous importe : il est des Parthénons éventrés qui demeurent la gloire de leur architecte. Ce n’est même pas la valeur intrinsèque des matériaux employés par Wolf. Ne considérons en toute équité que la façon plus ou moins personnelle dont il les assembla. Au service d’idées qui n’étaient pas originales, si Wolf en 1795 a mis des arguments ou plus probants ou mieux déduits ; si, comme disaient Villoison et M. Cesarotti, il s’est approprié l’hypothèse de d’Aubignac, mais l’a faite sienne par une argumentation plus serrée, il ne mérite pas à coup sûr la gloire éternelle dont l’ont couronné les habiles réclames de ses amis, le chauvinisme de ses compatriotes et la naïveté des autres peuples ; mais les éloges de ses contemporains et la vénération de tout un siècle sont en partie mérités... Voyons donc ces arguments, et cherchons-y la part de l’esprit wolfien.




  1. Prolegomena, p. 19.
  2. Cf. der teutsche Merkur, 1779, mars, p. 258.
  3. Préface de 1795, p. 8 : Illud mihi inde ab adolescentia in votis fuerat ut, si promissis aucti essemus opibus et praesidiis, Homerum accurate religioseque emendarem ad criticas leges... etc.
  4. Il faut mettre sous les yeux du lecteur cette note 84, dont nous allons avoir à discuter tous les mots : jacta est alea, ad quam certe non imparatus accessi ; superstites adhuc sunt (et utinam diu sint) memineruntque fortase duo litteratissimi viri quid ego annis 1780 et 1781 de hac re secum et sermonibus et litteris egerim ; ab illo inde tempore ad alias curas digressus, raro mihi inter amicos passus sum verbum excidere quo silentium et firmatam opinionem doctorum interpellarem.
  5. Dans son Épitre dédicatoire à Reiz, il dit avoir employé près de quatre années à ce travail : non ignoras quantum ego temporis hoc ferme quadriennio oratoribus graecis et principi eorum Demostheni tribuerim.
  6. Suite de la note 84 : etiam in praelectionibus meis multos annos imitatus sum interpretes doctrinae sacrae qui, edictorum metu territi, non id docent quod sibimet ipsis placet, sed quod ecclesiae olim ex tempore probandum praescriptum est, neque publice quidquam de dubitationibus istis prodidi ; reposui praeterea subinde et abolevi quidquid illarum mihi notaveram si forte iis ex memoria et animo elapsis succedent alio tempore nova cogitatio scrupulos tolleret.
  7. Suite de la note 84 : semel adeo puduit me et taeduit plane viae vel erroris mei, lecto Perralti libro de Comparatione Vett. et Recentt., ubi T. III, p. 35. in contemptionem antiquitatis refert aliquid simile a quodam popularium suorum commentatum esse et aliquando proditurum ; paullo post accipio opusculum, quod ille minabatur, hominis Homerum negantis unquam fuisse utrumque autem σωμάτιον conflatum esse docentis ex tragoediis et variis canticis de trivio, mendicorum et circulatorum, à la manière des chansons du Pont-Neuf ; cetera in eumdem modum ; et in Proœmio omnino nihil se ex Graecis litteris operae pretium didicisse confirmat ; quod unum est ex paucis in quibus facile apud omnes fidem inveniat ; reliqua sunt somnia et deliramenta ; hominis alioquin non obscuri neque insulsi aliisque libris etiam in Germania noti (Fr. Hedelin, abbé d’Aubignac) libellus ita inscriptus : Conjectures académiques ou Diss. sur l’Iliade, quum diu latuisset apud Charpenterium et alios qui, incertum amici an veterum amore, illius editioni moram nectebant, tandem mortuo Hedelino prodiit Par. 1715. 8.
  8. Suite de la note 84 : is aliquoties mihi perlectus, ut dixi, taedium attulit opinionis meae, in cujus similitudinem quandam levissima temeritas et inscitia antiquitatis delapsa esset ; serioque coepi vulgari, quamvis male cohaerenti, rationi argumenta conquirere ; nam ne Hedelino quidem a Boilavio, Dacerio et aliis bene responsum videbam ; ita varie annisus ut historicis difficultatibus alia atque alia via occurrerem, mox denuo vexatus illis denique coactus cedere, conscius mihi sum nihil me nec vanitati cupiditatis nec sententiae novitati indulsisse et omnes intendisse nervos ut ab erroris laqueis caverem ; testes rei habeo multos familiarium meorum quibuscum per hos proximos annos laborem meum communicavi, provocando eos ad quaerendum verum et omnia, quae in ipsis Carminibus mihi adversari viderentur, studiose colligenda et sub unum adspectum cogenda ; ac ne nunc quidem haec disputo ut cuiquam persuadeam, cui non ipsa res persuadeat, sed ut, si quid erraverim aut in falsum detorserim, erroris convincar ab acutioribus.
  9. Prolegomena, p. 40 : nam et nihil in his litteris quod contra opinionem communem sit, expavescendum puto esse viro studioso, etc.
  10. Conjectures, p. 8-10.
  11. Cf. Kleine Schriften, I, p. 378.
  12. Kleine Schriften, I, p. 239-240.
  13. Prolegomena, p. 24, note 2 : curavit id nuper novus Editor Bibliothecae Fabricianae copiose et accurate... ; antiquos potissimum fontes anquiremus, non hos novitios editorum librorum, quibus quae factae sunt vicissitudines textus, si cum illis comparentur, vix dignae sunt occupati hominis indagatione.. ; si quid autem ab aliis jam dudum collectum repetam, communi materia utar novo modo ; qua in re me admodum sollicitum habent angustiae hujus libelli, unde brevitas exsistet parum apta talibus rebus et interdum immodestiae speciem habitura.
  14. Kleine Schriften, I, p. 305 : ut novum ipsi exemplum conderemus, nec instituti ratio ferebat, nec dati temporis spatium, neque ei rei adjumenta satis aderant.... ; itaque, mutato consilio, constitui ad hos libellos alio tempore attexere annotationes, partim aliorum excerptas, partim meas, et indicem graecitatis...
  15. Prolegomena, p. 16 : mihi vero paratis opibus acquiescendum putanti, quum Odysseae tantum novos codices quaererem, statim ab eo tempore quo poeta primum in hac urbe usui scholarum aptaretur, ipsa tunc curae meae festinatio quodammodo extorsit hoc consilii ut, colligendo quodcumque textus rationibus ullo modo profore videretur, strenue ad hunc recensionis laborem pararem ; quidquid interea egi, etsi nonnulla me satis occupatum tenebant, subsecivae operae fuerunt ; Homerum nunquam diu ex animo et conspectu amisi.
  16. L’éditeur de 1715 nous a prévenus : « L’auteur vivoit dans un tems où la langue françoise n’étoit pas encore parvenue à ce haut degré de perfection qu’elle possède à présent ; cependant on peut dire que tout est intelligible dans cet ouvrage et que les idées qu’il expose sont soutenues par des preuves si claires et si fortes qu’il sera difficile de n’en être pas convaincu. » Avis au Lecteur, p. 2-3.
  17. Prolegomena, p. 96-97 : errorem, quo ex falsa notatione nominis ῥαψῳδοῦ, collegerunt quidam, versatam esse operam eorum in versibus passim excerpendis et consarcinandis ad modum centonum, quales ex Homero a sanctis animis facti exstant, ridiculae ineptiae in summa gravitate rerum.
  18. Prolegomena, p. 97 : atque absurdum illud commentum etiam turpius ornatum est ab iis, qui circulatorios cantores sui temporis rhapsodis similes rati, res, quas illi cecinerint, in tabulo pictas et bacillo demonstratas figerunt.
  19. La clarté et la fluidité cicéroniennes, que les philologues et latinistes de la Renaissance avaient si fort prisées et que leurs successeurs des xviie et xviiie siècles s’efforçaient encore d’imiter, n’avaient pas l’heur de plaire à Wolf. Il dédaignait ce latin trop simple, ce style « en robe de chambre » : Tacite et ses contemporains étaient les seuls modèles qu’il admirât. Cf. Körte, I, p. 268 ; Arnoldt, II, p. 168 ; W. Peters, p. 12, note 6 : in den von Böttiger aufgezeichneten Gesprächen Wolfs, findet sich folgendes : « Ernestis Latinität nennt Wolf nur den Schlafrockstil und ist ihm, sowie dem ciceronianischen, herzlich gram ; er hält uberhaupt die sogenannten scriptores argenteae aetatis wegen der Verfeinerung und zärteren Nuancierung der Sprache weit höher als die sogenannten Goldklassiker... Tacitus ist Wolfs Abgott ».
  20. Cf. dans W. Peters, page 12, note 6, l’amour de Wolf pour la Nüancirung.
  21. Cf. W. Körte, Leben und Studien, p. 12 et 34. Avant même d’aller à l’université hanovrienne de Göttingue, Wolf faisait des vers français, italiens et anglais, car ce philologue de carrière était avant tout un littérateur, et ce professeur, un homme de lettres : antequam Göttingam peterem, versiculos tentavi gallicos, italicos et cupidissime anglicos facere. W. Körte, p. 258.
  22. Il suffit, pour s’en rendre compte, de feuilleter tel périodique de ce temps, le Teutsche Merkur de Wieland par exemple.
  23. Prooemium VI, Kleine Schriften, I, p. 32 : Bonam Famam dicimus Ciceronis exemplo, qui graecum Εὐδοξίαν, quod gallico vocabulo optime respondet, sic latine vertendum putavit.
  24. On lit dans la Bibliotheca graeca d’Harles-Fabricius, I, p. 319, note e, au sujet de d’Aubignac : vide Novam Bibliothecam germanice scriptam. part. 63. p. 477 seqq. Il a paru à Francfort, au début du xviiie siècle, une Neue Bibliothek, dont la collection ne se trouve ni à la Bibliothèque nationale, ni au British Museum, ni dans aucune autre bibliothèque à laquelle j’aie pu avoir accès.
  25. Kleine Schriften, I, p. 315 : cf. toute cette Epistola ad Villoisonium imprimée par Wolf en tête du De Prosodiae graecae Accentus Inclinatione, de F. V. Reiz.
  26. Ch. Jorel, D’Ansse de Villoison et l’Hellénisme en France, Biblioth. de l’École des Hautes Études, Paris, 1910, p. 378.
  27. Cf. M. Cesarotti, Prose inedite, Bologna, 1882, p. 396.
  28. Alexis Pierron donne en appendice à son Iliade (tome II, p. 567) un résumé de cette préface ; ayant cité la phrase ci-dessus, il ajoute en note : « Les Français auxquels Wolf fait allusion ici sont l’abbé d’Aubignac, Perrault, La Motte, etc., hommes d’esprit, mais absolument dénués de science et de raison. Wolf, qui a traité son sujet en savant consommé, ne veut pas être confondu avec des gens qui parlent de ce qu’ils n’ont pas même pris la peine d’étudier ». Après cela, on a le droit de se demander si Alexis Pierron a « pris la peine d’étudier » ou de feuilleter seulement d’Aubignac.
  29. Voir à ce sujet W. Peters, Zur Geschichte. p. 9 : Wolf nennt Böttiger seinen Räther... ; kaum wird Wolf ihm die Kenntniss der gelegentlichen Bemerkungen des Casaubonus und Bentley verdanken, etc.
  30. W. Peters, Zur Geschichte, p. 12.
  31. Prolegomena, note 84 : ...haec professio principis criticorum, tam aperta tamque memorabilis propter ipsum tempus quo eum edidit, i. e. paucis annis post famosum opus Perralti, seu quod ea in libro potissimum theologis scripto latebat, seu quod multis temere jactata videbatur, ab ullo viro docto ad disceptationem vocata est ; immo a plerisque penitus neglecta, ut a Moneta ad Bailletum t. III. P. 1, p. 277. Hedelini caecum impetum enarrante, ab aliis, ut a Clarkio, frigide aut tribus verbis transmissa, a Popiis adeo derisa fortasse.
  32. Nihil est de quo potius Bentleii judicium cognosse cupiam, et quis non idem cupiat, qui Phalarideae controversiae judicem norit ? dit-il en sa note 84 des Prolégomènes.
  33. Prolegomena, p. 122 : scio quam difficile sit Aristotelem et ceteros scriptores artium oblivisci qui multo post quam partes hae firmiter coaluerant, inde sua praecepta duxerunt.
  34. At ipse Bentleius, qui senectuti suae criticam Homeri seposuerat..., digamma aeolicam eum reducturum fuisse Dawesius et alii operose docent.
  35. Cf. F.-C. Kraft, Epistolae, p. 142 et suiv.
  36. Kleine Schriften, I, p. 5-11 : revocaremus hic animos vestros, Commilitones, ad memoriam socialis foederis, quod Teutonicae libertati novo firmamento stabiliendae inter Principes factum est, nisi adeo nova esset res el vulgi praeconiis celebrata ; sed quid cum publica libertate conjunctius est quam privata ingeniorum libertas ? hanc nonne denuo revocatam et stabilitam eidem auctori debemus ? ac nisi universa Divi merita de re litteraria diligentius alibi recolenda essent, libenter nos pro munerum nostrorum rationibus in hoc uno versaremur... ; neque enim dum libertatem de quibus libet rebus ad proprium judicium, non ad publicam quandam normam aut alterius judicium sentiendi concessit eruditis, novum quoddam jus concessisse videri voluit, aut rem, in beneficii seu meriti loco haberi.
  37. Wolf fait allusion au proverbe antique : « Corcyre est libre ; c... où tu veux. » Kleine Schriften. I, p. 315.
  38. Cf. W. Körte, Studien und Leben, I, p. 106 et 128.
  39. On trouvera la traduction de ces Édits en appendice au premier volume de l’Histoire... de Frédéric-Guillaume II de Prusse, par L. P. Ségur.
  40. Discours à Görlitz, le 28 novembre 1902.
  41. W. Kôrte, Studien und Leben, I, p. 316.
  42. Sur tout cela cf. W. Körte, Studien und Leben, I, p. 318.
  43. Kleine Schriften, I, p. 99 : en disputatione id assecutus est, vir sagacissimus, R. Bentleius, ut, quod paucis sui temporis eruditis persuadere posset, caeco partim studio in transversum abreptis, centum post annos nemo non concedat paulo politior, planeque appareat satis novum esse eorum imperitium qui in istis epistolis priscum tyrannum sibi legere viderentur.... ; itaque litterarum et artium historia docet evenisse saepius ut validissima plurium aetatum commenta unius praecellentis ingenii cura ac sagacitas convellerit funditusque deleverit.
  44. Chap. xxxiv, p. 153.
  45. Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 14.
  46. Voir plus haut, p. 17.
  47. Prolegomena, p. 131 : de illius loci ambiguitate, culpa minime homerica. Nous verrons dans R. Wood le premier auteur de cette appréciation du style homérique.
  48. Histoire de la Littérature grecque, I, p. 186 et 190.
  49. Kleine Schriften, I. p. 212 : id tamen poterit effici ut liquido appareat Homero nihil praeter majorem partem Carminum tribuendum esse, reliqua Homeridis, praescripta lineamenta persequentibus ; mox novis et insignibus studiis ordinata scripto corpora esse a Pisistratidis variisque modis perculta posthac a διασκευασταῖς, in levioribus quibusdam rebus etiam a criticis, a quorum auctoritate hic vulgatus textus pendet.
  50. Quatuor vel quinque majores rhapsodias, unamquamque trium pluriumve librorum. (p. 122) ; [non] multo diversum opus exiturum fuisse, etiamsi quatuor poetae telam detexissent (p. 120).
  51. Kleine Schriften, I, p. 201 : hae sunt questiones illae et maximae et difficillimae ; quae quia totae prope ad conjecturale genus altioris quam dicunt critices pertinent, nunc tantum eas difficultates objeci quas movebat historia ; auxi etiam eas, non removi ; dirui, non aedificavi ; verum non tam eos metuo qui nisi probabiliter confecta tali re conquiescere nequeunt quam religiosos quibus fidem antiquitatis labefactasse malo exemplo videbor.
  52. Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 11 et 12.
  53. Kleine Schriften, I, p. 200 : illud in controversiam veniet quantae partis Homericorum Homerus videatur auctor esse atque utrum ipsi an Homeridis, Pisistratidis et criticis tribuenda sit hujus splendidissimorum duorum operum artificiosae formae et compositionis perfectio.
  54. Kleine Schriften, I, p. 212.
  55. Unde fit ut Odysseam nemo, cui omnino priscus vates placeat, nisi perlectam e manu deponere queat.
  56. Conjectures, p. 325.
  57. Cf. Prolegomena, p. 131.
  58. Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 17.
  59. Cité par R. Volkmann, Progr. Iauer, 1887, p. 3 : Wolfius ingeniose commentum Roussavii quodpiam ornabat et ope dialectices sophisticae commendatum lectoribus suis propinabat, non quo fidem ipse haberet suspicionibus veri dissimillimis, sed ut lubens et impetum ingenii sequendo res novas ad aliorum oblectationem depromeret et quousque progredi liceret cautus experiretur ; itaque substitit intra mediam viam, incertum vanitate an molem operis incepti reformidans ac specie modestiae callidus homo tot dubitationibus audaciam doctrinae temperavit ut refugium si opus foret honestum posset invenire.
  60. Geschichte und Kritik, p. 4.