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Un pamphlétaire catholique

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Un pamphlétaire catholique
Félix Fénéon

L’Emancipation sociale de Narbonne
10 mars 1887






UN PAMPHLÉTAIRE CATHOLIQUE



Une des marques de la déchéance intellectuelle de l’état-major catholique, c’est son instinctive aversion pour tout écrivain original et vigoureux, sa complète inintelligence de l’Art moderne. Le talent est suspect aux christicoles : sans doute, ils le détestent chez leurs adversaires ; dans leurs propres rangs, ils l’exècrent d’une haine décuplée, le vilipendent sans merci. Parfois, en effet, oh, si rarement ! s’élève, au-dessus des Lasserre, des Pontmartin, des Boubée, des Récamier, des Aubineau, des Nicolas et des Nicolardot, un exégète, un polémiste, un poète qui met un peu de génie au service de l’Église : vite il est accusé de décourager les hésitants par l’altitude de sa pensée et l’inflexibilité de sa foi comme Ernest Hello, de scandaliser la chrétienté par la verdeur de ses livres comme Barbey d’Aurevilly.

Eux, alors, écœurés de la pleutrerie de leurs coreligionnaires militants, navrés de la débilité des mains qui élèvent la croix, reculent dans le passé et s’y cantonnent. C’est, dit Verlaine,


C’est vers le moyen âge énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne rembarquât
Loin de ces jours d’esprit charnel et de chair triste.


Et c’est bien au moyen âge que se réfugie Léon Bloy, l’auteur du Désespéré.



Ce Bloy est un des plus singulier produits de l’élevage religieux. L’Église s’effare d’avoir engendré un fils d’une si furibonde indiscipline, qui vénère sa mère et la soufflette, un champion de Dieu qui se carre en des poses d’alcide forain, un furieux qui après avoir houspillé sur les places publiques de la pensée les impies et les tièdes, rentre au temple, se courbe componctueux devant l’ostensoir, puis, brusque, saisit les officiants à la gorge et les rosse. « Les catholiques, écrit-il, déshonorent leur Dieu comme jamais les Juifs ! et les plus fanatiques anti-chrétiens ne furent capables de le déshonorer. » Et il dénonce la niaiserie de leurs pratiques, leur goitreux mépris de l’Art, leur solide incapacité, la tiédeur de leur foi, leur adoration des puissants, et surtout leur haine du pauvre, « du sale et grand Pauvre, ami du Seigneur ». Il formule une effrayante philosophie de la misère, montre tout l’effort des lois dirigé contre l’affamé :

« C’est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l’animal soi-disant pensant, soit si réfractaire au syllogisme parfait ! il y a diablement longtemps qu’il aurait conclu à l’étripement et à la grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n’est pas humainement supportable ! Mais la conclusion viendra tout de même, et probablement bientôt, étant annoncée de tous côtés par d’indéniables prodromes…
Les riches comprendront, trop tard, que l’argent dont ils étaient les usufruitiers pleins d’orgueil ne leur appartenait absolument pas ; que c’est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cents familles d’ouvriers ; ou de songer qu’il y a quelque part un noble artiste qui meurt de faim à la même heure qu’un banqueroutier crève d’indigestion !…
Ils se tordront de terreur, les Richard-cœurs-de-porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront, en ouvrant des gueules où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris !…
Car il faut indispensablement que cela finisse, toute cette ordure de l’avarice et de l’égoïsme humains ! »



Rien ne signala l’apparition des deux premiers ouvrages de M. Bloy. L’un, Le Révélateur du Globe, était d’une trop anormale conception : la critique se tint coite ; l’autre, les Les Propos d'un Entrepreneur de Démolitions, taraudait trop de panses illustres : il était imprudent d’en parler. En 1884, après une éphémère campagne au Figaro, Léon Bloy, émit un opuscule hebdomadaire, Le Pal (chez A. Soirat, 146, rue Montmartre) où, en quatre numéros, il supplicia férocement les hauts seigneurs des gazettes boulevardières. Enfin le voici, avec un troisième et tout récent livre. La naissance de ce Désespéré fut hérissée d’obstacles : déjà les éditeurs Stock et Tresse l’avaient fait tirer et brocher à deux mille exemplaires quand, pris du salutaire effroi d’exposer leur librairie aux représailles de la presse, ils sacrifièrent l’édition, et le roman, après avoir vu poindre les clartés des vitrines, s’engouffra de nouveau dans les ténèbres de l’inédit. C’est alors qu’intervint un sagace et aventureux libraire, M. Alph. Soirat, qui réimprima l’œuvre et la mit en vente. Dès le lendemain, le tout-Paris des lettres l’avaient lue ; mais, sauf rarissimes exceptions, les journaux se turent : c’était la conspiration du silence.



L’histoire littéraire offre quelques exemples d’écrivains fascinés par leur propre personnalité et totalement incapables de concevoir la psychologie d’un autre Individu, de créer une existence. Vallès était de ceux-là. Dans l’Enfant, dans le Bachelier, dans l’Insurgé, il vit intensément : ses douleurs et ses joies hurlent et chantent en sa prose sonore, coloriée et imprévue ; il est en jeu toujours, et les personnages supplémentaires sont de simples comparses.

Le cas du pamphlétaire catholique est identique à celui du polémiste révolutionnaire.

Le Désepéré est une autobiographie : Marchenoir, c’est Léon Bloy. Et le récit de la vie cruelle du publiciste théocrate Marchenoir, vie de détresses, d’expédients, de luttes, d’orgueil forcené et de rages, dégage, malgré la rouerie de la mise en scène, une réalité douloureuse et convaincante. Mais les autres personnages ? cette Véronique, ce « paquebot de turpitudes » enfin entré au havre de l’Église, cette impavide prostituée devenue soudain la sainte et la martyre par excellence ? Ce Leverdier, image inconsistante ? Quant à MM. Vitu, Fouquier, Mendén, Cladel, Delpit, Elémir Bourges, Francis Magnard, Armand Silvestre, Jean Richepin, Guy de Maupassant, etc., etc., dissimulés sous des pseudonymes, ce sont des charges hargneusement brossées et appendues au livre, mais des êtres de chair, – non pas.

Veut-on un aperçu de M. Francisque Sarcey ?

« C’est le Midas de la fange ! Son Hideux mufle, qu’on pourrait croire façonné pour inspirer le dégoût, ajoute probablement au vertige de la fascinante crapule. On l’a souvent comparé à un sanglier, par un impardonnable oubli de la grandeur sculpturale de ce sauvage pourchassé des dieux. C’est une charcuterie et non pas une venaison. La bucolique dénomination de goret est déjà presque honorable pour ce locataire de l’ignominie. Mais les bourgeois se complaisent en cette figure symbolique de toutes les bestialités dont leur âme est pleine, et qu’ils présument assez épiscopale d’illustration pour les absoudre valablement de leur trichinose. »

M. Wolff, maintenant :

« Wolff est le monstre pur, le monstre essentiel, et il n’a besoin d’aucune sanie pour inspirer l’horreur. Il lui pousserait des champignons bleus sur le visage que cela ne le rendrait pas plus épouvantable. Peut-être même qu’il y gagnerait !…
On raconte qu’il a eu des duels, je n’y étais pas, hélas ! mais je doute fort qu’il en accepte désormais. Le temps n’est plus où il avait besoin de réclame. Puis l’âge descend sur ce monstre comme il descendrait sur le front auguste d’un patriarche, certaine chose qu’il sait bien va, peut-être, s’aggravant de jour en jour, et, plus que personne, le Virginal Albert Wolff doit craindre d’être enfilé ! »

Au prix de ces contondantes invectives, les articles de Veuillot sont anodins et les plus durs vers des Châtiments paraissent coups de plumeau donnés par une diligente chambrière à des terres cuites frêles et à des bibelots précieux. Mais son exaspération l’empêche de voir clair et de frapper juste ; sa violence se maintient à un diapason uniforme ; d’un égal élan, il se rue sur un acarus ou sur un mastodonte.



Depuis quelques années la manière de M. Bloy et celle de M. J.-K. Huysmans s’influencent mutuellement : c’est la même prédilection pour les mots somptueux et lourds, la même architecture de phrase. L’auteur des Sœurs Vatard avait imaginé, dans ses romans et ses essais de critique, certaines expressions imbibées de mépris corrosif et de pessimisme âcre. M. Bloy a perfectionné le procédé : son dégoût devant le spectacle de ses contemporains, il l’a traduit en vocables définitifs.

Cette puissance verbale est souvent factice : elle réside en l’artifice suivant. Ayant à opter entre dix mots à peu près synonymes pour figurer un objet ou une action, il élira celui qui représente cette action ou cet objet dans sa forme paroxyste et exceptionnelle : ses personnages ne parlent pas, ils vocifèrent ; ils ne mangent pas, ils engloutissent ; ils ne caressent pas les filles, ils les éventrent ; s’ils pleurent, l’hygrométrie de la région est perturbée ; et sans doute l’un d’eux éternuait à Menton quand les édifices s’y écroulèrent.

Son style : un style en tumulte, mu par une colère à haute pression, lacéré par la trajectoire des épithètes, et où les adverbes se tendent comme des courroies de transmission. La phrase, sous les lumières polychromes de métaphores incessantes, avec un magnifique bruit d’usine et de bataille, se développe longuement, dans un mouvement oratoire d’une véhémence croissante. Il écrira :

« En ce jour, peut-être, le seigneur Dieu se repentira, – comme pour Sodome, – et redescendra, sans doute, enfin ! du fond de son ciel, dans la suffocante buée de notre planète, pour incendier une bonne fois tous nos pourrissoirs. Les anges exterminateurs s’enfuiront au fond des soleils, pour ne pas s’exterminer eux-mêmes du dégoût de nous voir finir, et les chevaux de l’Apocalypse, à l’apparition de notre dernière ordure, se renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d’y contaminer leurs paturons ! »

Certes l’éloquence ne s’accommode ni d’analyse, ni de nuances : elle se constitue de renonciation d’Idées immédiatement perceptibles, présentées sous un seul aspect, harnachées de mots tonnants et rythmées comme une batterie de tambours. Mais dans ce genre inférieur, Léon Bloy est incomparable : il y a l’organisation d’un harangueur de multitudes.



Il nous a paru curieux de voir ce robuste esprit trébucher si misérablement dans les chausses-trappes du dogme. Son œuvre vivra par des qualités d’écritures ; mais ses incohérences et ses hyperboles la rendront vaine.

Quant aux catholiques, ils ne sauraient tolérer cet étrange catholique.

Accoutumés au fade relent des littératures de sacristie, ils protestent toujours contre le fleur aigu de ces pages, contre ces comparaisons puisées alternativement dans le vocabulaire scatologique et vénérien et dans les cartes d’astronomie. Mais quelle force imprécatoire assume ce verbe excrémentiel et sidéral. Les seuls prophètes juifs ont parfois vomi des injures d’un si impérieux jet. Toutefois Léon Bloy reste inférieur à Ezéchiel : celui-ci ne se contentait pas de mettre des déjections dans ses invectives, – il en étendait sur son pain.


L’Emancipation sociale de Narbonne, 10 mars 1887.