Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Texte entier

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Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. couv.-229).

COLLECTION D’AUTEURS ÉTRANGERS

MARK TWAIN
Un
Pari de Milliardaires
ET AUTRES NOUVELLES
traduits par
FRANÇOIS DE GAIL
Quatrième édition
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
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UN PARI DE MILLIARDAIRES

À l’âge de vingt-sept ans j’étais employé chez un courtier en mines de San-Francisco et, sans me vanter, j’étais très au courant du maniement des capitaux.

Seul au monde, je ne devais compter pour me sortir de l’ornière que sur mes efforts personnels, et sur ma bonne réputation ; ces deux atouts me suffisaient d’ailleurs pour me mettre sur le chemin de la fortune, et j’avais confiance dans l’avenir.

Comme je disposais généralement de mes après-midi du samedi, j’en profitais pour faire des parties de canotage à la voile tout autour de la baie. Un jour, je m’aventurai trop loin et fus entraîné vers la haute mer. La nuit approchait, et je commençais à perdre tout espoir ; le bonheur voulut que je fusse recueilli par un petit brick qui faisait route sur Londres. Le voyage fut long et tourmenté ; on me fit gagner mon passage en m’employant au service du pont. Quand je descendis à terre sur le sol anglais, mes vêtements étaient en loques et complètement usés ; pour toute fortune, j’avais un dollar en poche qui me permit de ne pas mourir de faim le premier jour ; je passai le jour suivant sans manger et sans abri.

Le troisième jour, vers dix heures du matin, exténué et mourant de faim, je me traînais péniblement dans Portland Place, lorsque je croisai un bébé qui donnait la main à sa gouvernante ; à deux pas de moi il laissa tomber dans la rigole une magnifique poire à laquelle il avait donné un petit coup de dent. La vue de ce fruit souillé de boue n’en excita pas moins ma convoitise ; je la dévorais des yeux ; l’eau me vint à la bouche et mon estomac fit entendre à ce moment un appel désespéré. Je mourais d’envie de ramasser cette poire, mais toutes les fois que j’esquissais le mouvement de me baisser, je rencontrais le regard indiscret d’un passant ; alors, me sentant pris de honte, je faisais semblant de ne même pas songer à cette poire. Mon supplice se prolongea si bien que, finalement, je dus renoncer à ramasser ce fruit. Au moment où mon désespoir était à son comble et où j’allais transiger avec le sentiment de honte qui me retenait, une fenêtre s’ouvrit derrière moi et je m’entendis appeler par un monsieur qui me cria : « Montez par ici, s’il vous plaît ! »

Un valet de chambre en grande livrée m’introduisit dans une pièce somptueuse où deux messieurs d’un certain âge étaient assis. Ils renvoyèrent le domestique et me firent asseoir : ils venaient à peine de terminer leur déjeuner ; la vue des restes du festin me tortura plus encore que la poire de tout à l’heure. Impossible de détacher mes yeux de cette table appétissante ! Pourtant, comme on ne m’invitait pas à goûter de ces mets, je dus faire tant bien que mal contre fortune bon cœur.

Avant mon arrivée, il s’était certainement passé entre ces deux messieurs quelque chose qui m’échappait en ce moment, mais dont je devais avoir l’explication plus tard. Les deux frères avaient probablement eu une chaude discussion quelques jours auparavant ; pour trancher la question, ils avaient fait un gros pari, comme tout bon Anglais qui se respecte !

Vous vous souvenez peut-être que la Banque d’Angleterre avait émis deux billets d’un million de livres sterling chacun, qui devaient servir à une transaction internationale ; pour une raison quelconque, un seul de ces billets avait été mis en circulation ; l’autre restait dans les caves de la banque. Or, précisément les deux frères étaient en train de discuter sur la façon dont se tirerait d’affaire un étranger honnête et débrouillard à la fois, qui débarquerait sur le pavé de Londres sans un seul ami, sans autre ressource que ce billet d’un million de livres, et qui, par-dessus le marché, ne pourrait justifier la provenance de cette fortune.

Le frère A paria que cet étranger mourrait de faim ; le frère B soutint le contraire ; le frère A affirma qu’il ne pourrait présenter ce billet à aucune banque sans être arrêté immédiatement ! La discussion s’échauffait de plus en plus, lorsque, pour en finir, le frère B paria vingt mille livres que cet homme pourrait parfaitement vivre un mois sur le crédit de ce billet d’un million de livres, et l’exhiber partout sans se faire coffrer. Le frère A accepta le pari ; le frère B se rendit sur-le-champ à la banque pour y acheter le fameux billet ; en véritable Anglais, il tenait « mordicus » à son pari !!

Ensuite, il dicta une lettre à son secrétaire que ce dernier écrivit de sa plus belle plume ; cela fait, les deux frères passèrent un jour à la fenêtre, cherchant à découvrir l’homme intéressant auquel ils pourraient confier la lettre.

Ils virent défiler bien des passants qui leur parurent honnêtes, mais pas assez intelligents ; sur d’autres physionomies, ils lisaient le contraire : intelligents, mais pas assez honnêtes. Il fallait de plus que l’individu en question fût un étranger pauvre et abandonné. Bref, je leur parus le seul capable de satisfaire à toutes ces conditions, ils me choisirent à l’unanimité, et me jugèrent digne de remplir leur mandat. Et voilà comment je me trouvais devant ces deux messieurs, en train de me creuser la tête pour découvrir ce qu’ils pouvaient bien me vouloir !!

Ils commencèrent par me demander qui j’étais, ce que je faisais ; je les mis vite au courant de mon histoire. Ils me déclarèrent finalement que j’étais bien l’homme qu’ils cherchaient. Très content je leur demandai en quoi consisterait ma mission : l’un deux me tendit une enveloppe, me disant que j’y trouverais toutes les instructions nécessaires. Je fis mine de l’ouvrir, mais il me pria de ne pas la décacheter.

— Emportez cette enveloppe, me dit-il, conservez-la chez vous soigneusement et agissez avec sang-froid, sans précipitation.

Très intrigué, j’aurais voulu tirer cette affaire au clair avant de les quitter ; ils s’y refusèrent.

Je m’en allai donc très offusqué, persuadé que j’étais en butte à quelque mauvaise plaisanterie de leur part. Mais, après tout, ma triste situation ne me permettait pas de prendre la mouche et de me venger des affronts d’un capitaliste !

J’aurais bien voulu maintenant retrouver ma poire, mais elle avait disparu ! Je venais de perdre cette bonne aubaine et les tiraillement de mon estomac augmentaient encore ma rancune contre ces deux hommes.

Dès que je me sentis un peu loin de leur maison, j’ouvris la fameuse enveloppe : à ma grande surprise elle contenait de l’argent ! Ma colère s’apaisa immédiatement, je vous en réponds.

En un clin d’œil, j’avais englouti ce billet de banque dans la poche de mon gilet, et me mettais enquête du restaurant le plus voisin pour apaiser ma faim.

Je dévorai mon repas à pleines dents ! Quand je me sentis complètement repu, je tirai mon billet de ma poche, et le dépliai. Quelle ne fut ma stupeur en découvrant qu’il représentait cinq millions de dollars ! C’était à en devenir fou ! J’ai dû certainement rester fasciné et plongé en extase devant ce billet pendant plusieurs minutes, avant de reprendre le fil de mes idées. Je vois encore d’ici la physionomie du patron du restaurant : il restait pétrifié, abasourdi, les bras pendants et les jambes paralysées. Me ressaisissant, je pris le seul parti possible dans ma situation, et lui tendis nonchalamment mon billet, en disant :

— Faites-moi de la monnaie, je vous prie.

Sortant de son ébahissement, il se confondit en excuses de ne pouvoir changer ce billet, il n’osa d’ailleurs pas le toucher, me déclarant qu’il se contenterait de le regarder avec admiration, que la vue de cette merveille délectait ses yeux, mais qu’il ne se permettrait jamais, lui pauvre hère, de porter la main sur cet objet sacré, de peur de le profaner.

J’insistai à mon tour :

— Ayez l’obligeance de me le changer, car je n’en possède pas d’autre.

Il me répondit que cela n’avait pas la moindre importance ; que cette bagatelle se réglerait à la prochaine occasion.

J’eus beau protester que, peut-être, je m’absenterais… que…

Il ne voulut rien savoir ; m’assura qu’il n’était pas inquiet de son argent, et me déclara même qu’il mettait son restaurant à ma disposition et qu’il m’ouvrait un compte à crédit illimité. Il ajouta que, si cela me faisait plaisir, je pouvais évidemment me passer la fantaisie de me moquer du public en m’habillant de hardes, mais que cela ne l’empêcherait pas de me considérer comme un parfait gentleman, comme un millionnaire de haut rang.

Au même moment entra un client ; le patron me fit signe de cacher mon billet ; il me reconduisit à la porte avec force « salamalecks ». Je n’avais plus qu’à regagner la maison des deux frères, pour réparer l’erreur qu’ils venaient de commettre avant que la police ne partît sur ma piste. C’est ce que je fis de suite. Mais j’avoue que je me sentais plutôt nerveux, plutôt inquiet ; bien qu’au fond je n’eusse rien à me reprocher. Je devinais parfaitement que mes deux donateurs, en s’apercevant qu’ils m’avaient confié un billet d’un million de livres pour un billet d’une livre, avaient dû entrer dans une rage indescriptible contre moi, au lieu de s’en prendre à leur propre étourderie, seule responsable de cette bévue. Pourtant, je me calmai en approchant de leur maison, car je remarquai que tout y paraissait tranquille : ils n’avaient pas dû s’apercevoir encore de leur méprise ! Je sonnai. Le domestique vint m’ouvrir ; je demandai à voir ses maîtres.

— Ils sont tous sortis, me répondit-il, sur le ton que nous connaissons tous aux domestiques, en pareil cas ; ces messieurs sont partis.

— Partis ? Mais où ?

— En voyage.

— Pour quel endroit ?

— Pour le continent, je crois.

— Le continent ?

— Oui, Monsieur.

— Dans quelle direction, pour quel port ?

— Je n’en sais rien.

— Quand reviendront-ils ?

— Dans un mois, m’ont-ils dit.

— Un mois ! C’est affreux ! Indiquez-moi le moyen de leur faire parvenir un mot ; il le faut absolument.

— Vous m’en demandez trop, car je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où ils se trouvent.

— Ne puis-je pas voir alors un membre de leur famille ? c’est urgent !

— Toute leur famille est, je crois, partie avant eux pour l’Égypte et les Indes.

— Mon garçon, c’est impossible ! Ils seront certainement de retour avant la nuit. Vous leur direz que je suis venu, mais que je reviendrai pour tout arranger ; surtout qu’ils ne s’inquiètent pas.

— Je le leur dirai s’ils reviennent, mais je ne les attends pas. Ils m’ont d’ailleurs prévenu que vous seriez ici dans une heure pour les demander, et m’ont chargé de vous dire que tout allait bien, qu’ils reviendraient au moment voulu et attendraient votre visite.

Après cela je n’avais plus qu’à m’en aller. Quelle énigme que tout cela ! Il y avait de quoi en perdre la tête. Ils ont dit qu’ils seraient là au moment voulu ! Que veulent-ils dire par là ? Peut-être leur lettre me l’expliquera-t-elle ; c’est vrai j’ai oublié de la lire.

Je la sortis de ma poche et lus ce qui suit :

Vous m’avez l’air d’un homme honnête et intelligent ; vous êtes certainement un étranger dénué de ressources. Vous trouverez inclus une certaine somme. Je vous la prête pour un mois, sans intérêt. Revenez ici après trente jours. J’ai engagé un pari à votre sujet. Si je le gagne, je vous procurerai la plus belle position qu’il sera en mon pouvoir de vous donner ; il suffira pour cela que vous sachiez vous acquitter de vos fonctions.

Cette lettre ne portait ni signature, ni adresse, ni date. C’était pour moi une énigme indéchiffrable ; je n’y voyais que du bleu. Je n’avais pas la moindre idée de la tournure que prendrait cette plaisanterie, et me demandais si on me voulait du bien ou du mal. Je m’écartai dans un parc voisin et m’assis sur un banc pour méditer sur ma situation.

Après une heure de réflexion, je n’étais pas plus avancé qu’avant.

Au fond, que me voulaient ces deux messieurs ? Du bien ou du mal ? Impossible de le deviner. Ils s’amusaient certainement à mes dépens, dans un but déterminé. J’admets, mais comment percer leurs desseins ? Et ce pari engagé sur mon dos ! Mystère, comme tout le reste ! Si je demande à la banque d’Angleterre de porter ce billet au crédit de la personne à laquelle il appartient, la banque le fera certainement, car elle connaît le possesseur de ce billet ; mais elle ne manquera pas de me demander par quel hasard je détiens ce billet ; si je dis la vérité, on m’enfermera à l’asile des fous ; si je raconte une blague quelconque, on me bouclera en prison. De toute façon, que j’essaie d’encaisser ce billet ou d’emprunter de l’argent en l’exhibant, le résultat sera le même : me voilà bel et bien condamné à trimbaler ce dépôt gênant jusqu’au retour de ces deux individus et cela, que je le veuille ou non ! Ma fortune passagère ne me sera d’aucune utilité, pas plus qu’une poignée de cendres ; je veillerai sur ce trésor et le couverai des yeux en mendiant péniblement ma vie.

Impossible pour moi de me débarrasser de cet argent ; aucun honnête homme ne voudrait l’accepter pour me tirer de ce mauvais pas.

Mes deux individus ne risquent rien : car, en admettant que je perde ou détruise leur billet de banque, ils peuvent immédiatement en arrêter le paiement, et la Banque leur facilitera la chose, En attendant, je vais passer un mois odieux, sans le moindre profit pour moi, à moins que je ne réussisse à lui faire gagner son pari et que je ne mérite la belle situation qu’il a fait miroiter à mes yeux. Comme je voudrais que cela m’arrivât ! Des gens de cette espèce-là doivent tenir la clef des positions les plus enviables !

En réfléchissant bien à cette situation, je finis cependant par bâtir des châteaux en Espagne. Sans aucun doute, on me donnerait la forte somme ; je commencerais à « palper » le mois prochain et, après cela, tout irait bien pour moi. Pour le moment j’en étais réduit à errer dans les rues.

La vue d’un magasin de tailleur me suggéra l’idée d’échanger mes haillons contre un complet présentable.

Je ne le pouvais pas, puisque je ne possédais qu’un million de livres sterling. J’en mourais d’envie, mais j’eus le courage de passer mon chemin sans m’arrêter ; la tentation me ramena sur mes pas ; je passai et repassai devant le magasin peut-être bien plus de six fois. N’y tenant plus, j’entrai et demandai s’ils avaient à vendre un vêtement d’occasion. Le commis auquel j’avais parlé ne me répondit pas et me fit signe de m’adresser au rayon voisin ; là, on m’envoya un peu plus loin, toujours d’un signe de tête et sans m’adresser la parole.

Ce dernier commis me dit enfin : — Je suis à vous dans un instant. Quand il eut terminé ce qu’il était en train de faire, il m’emmena au fond du magasin, s’arrêta devant un tas de vêtements de rebut, choisit le moins mauvais et me le donna à essayer : il ne m’allait pas ; mais comme il me paraissait à peu près neuf, je me décidai et arrêtai mon choix. Au moment de prendre mon complet, je demandai timidement à l’employé :

— Verriez-vous un inconvénient à n’être payé que dans quelques jours ? Je n’ai pas de monnaie sur moi.

Le commis me répondit en prenant un air plutôt sarcastique :

— Vous n’avez pas d’argent ; je m’en doutais bien ; les clients comme vous n’ont pas l’habitude de porter sur eux de fortes sommes.

Piqué au vif, je repris :

— Mon brave ami, vous ne devriez pas juger les étrangers sur les vêtements qu’ils portent ; je peux parfaitement vous payer ce complet. Je voulais seulement vous éviter la peine de me faire de la monnaie sur un gros billet.

Il changea de figura sensiblement, et me dit d’un air narquois :

— Je me permettrai de vous faire observer qu’il ne vous appartient pas de nous supposer incapables de changer votre billet de banque. Nous sommes parfaitement en mesure de le faire.

Je le lui tendis le billet en disant : — C’est pour le mieux, veuillez donc m’excuser.

Il reçut l’argent avec un sourire, un de ces sourires larges et béants qui fendent la bouche jusqu’aux oreilles et vous font immédiatement penser aux rides cerclées que vous avez remarquées à la surface de l’eau lorsque vous jetez de grosses pierres dans un étang.

Au moment où il examina le billet, ce sourire se figea sur sa figure et il pâlit immédiatement ; on eût dit qu’un de ces torrents de lave qu’on rencontre sur les flancs du Vésuve venait de se solidifier sur son visage. Je n’avais jamais vu un homme aussi complètement pétrifié : il demeurait stupide et immobile, en extase devant ce billet.

Le patron du magasin s’approcha pour voir ce qui arrivait, et dit :

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui vous embarrasse !

— Rien, répondis-je ; j’attends tout simplement ma monnaie.

— Voyons, dépêchez-vous, Tod ; finissez-en et donnez-lui sa monnaie.

— C’est facile à dire, reprit Tod, regardez donc le billet qu’il me présente.

Le patron du magasin examina le billet, siffla entre ses dents, les yeux écarquillés, et se dirigea vers la pile des vieux vêtements ; il se mit à les tripoter en les rangeant et en se parlant à lui-même d’un air très agité :

— Oser vendre une telle défroque à un archi-millionnaire ! Tod est fou à lier, ma parole ! Il n’en fait jamais d’autres. Il me fait perdre ma meilleure clientèle, car il est incapable d’attirer le public, à plus forte raison un millionnaire. Je vais essayer de réparer sa bévue. Je vous en prie, Monsieur, débarrassez-vous de ce complet et jetez-le vite loin de vous. Faites-moi l’honneur d’essayer cette chemise et ce vêtement. C’est tout à fait ce qu’il vous faut : un riche complet, étoffe parfaite, de bon goût, coupe à la dernière mode. Ce vêtement m’avait été commandé par un prince — vous le connaissez sans doute — son Altesse Sérénissime le Hospodar d’Halifax. Il me l’a laissé pour compte et s’est commandé un complet de deuil, sa mère venait de mourir. Mais peu importe ; tenez, le pantalon vous va à ravir ; le gilet de même ; quant au veston, c’est tout bonnement une merveille. L’ensemble est parfait ; voyez vous-même, Monsieur, si on peut rêver un plus charmant complet ?

Je me déclarai satisfait.

— C’est entendu, Monsieur, vous prenez ce complet comme pis-aller, si je puis m’exprimer ainsi ; mais vous allez voir ce que je vous livrerai sur commande. Permettez-moi de prendre vos mesures. Tod ! de l’encre, une plume et le carnet. Inscrivez : longueur de la jambe 32 ; entrejambe 26… etc.

Avant que j’aie pu placer un mot, il avait pris toutes mes mesures et commandait pour moi des vêtements de cérémonie, complets du matin, vestons d’appartement, des chemises, bref un trousseau complet.

Je finis pourtant par lui dire :

— Mais, mon bon Monsieur, je ne puis pas vous payer toute cette commande, à moins que vous ne consentiez à attendre votre facture « indéfiniment », ou que vous me changiez mon billet.

— Attendre indéfiniment ! Vous plaisantez, Monsieur ! Mais j’attendrai, s’il le faut, éternellement ! Tod, rassemblez tout ceci et envoyez-le sans perdre une seconde à l’adresse de monsieur qui voudra bien vous indiquer où il demeure. Ne craignez pas de faire attendre les autres clients qui viennent d’entrer et mettez-vous exclusivement aux ordres de monsieur.

— Je suis en train de déménager, répondis-je ; aussi vais-je vous donner ma nouvelle adresse.

— Parfaitement, Monsieur, comme il vous plaira. Voici la sortie. Au revoir, Monsieur, au revoir !

Comme bien vous le pensez, je tirai parti de la situation et continuai à acheter tout ce qui me manquait en essayant de changer mon billet. Au bout d’une semaine j’étais équipé à neuf, très élégamment, et j’avais pris pension dans un hôtel somptueux de Hanovre Square. J’y prenais mes repas du soir, mais pour le déjeuner j’étais resté fidèle à l’humble gargote de Harris, où j’avais mangé mon premier déjeuner sur présentation du fameux billet d’un million de livres.

J’étais devenu le « clou » du restaurant et lui valais une vogue immense : comme une traînée de poudre le bruit s’était répandu que l’individu qui trimbalait un million de livres dans son gilet était le pensionnaire assidu de la gargote ; cela suffit pour transformer cette pauvre guinguette, qui faisait péniblement ses frais au jour le jour, en un restaurant où les pensionnaires affluaient.

Harris m’en sut tant de gré qu’il persuada à ses clients de me prêter de l’argent ; tous s’empressèrent si bien que je reçus des sommes considérables et pus mener la vie à grandes guides.

J’avais pourtant peur de finir par un beau crac, car, engagé comme je l’étais, il fallait pouvoir traverser le torrent des difficultés ou se noyer irrévocablement. Il n’y a rien de tel que le danger d’un désastre imminent pour donner aux choses et aux situations les plus grotesques un caractère sérieux et sobre qui va même parfois jusqu’au tragique. La nuit, dans l’obscurité, je n’envisageais guère que le côté tragique de ma position ; j’en avais des cauchemars, je gémissais, m’agitais et ne pouvais dormir. Mais, au grand jour, mes idées s’égayaient et je me promenais d’un pas alerte, grisé en quelque sorte par mon bonheur si imprévu.

C’était d’ailleurs bien naturel, car je me sentais maintenant en passe de devenir une des notoriétés de la métropole et mon succès commençait à me tourner la tête.

Impossible de jeter les yeux sur un journal anglais, écossais ou irlandais sans tomber sur un article relatif aux faits et gestes du milliardaire qui porte un million de livres dans la poche du son gilet. Au début, on me cita au bas de la colonne de la chronique locale ; mais, peu à peu, on me donna le pas sur les chevaliers et les barons ; tant et si bien que, ma notoriété augmentant de jour en jour, je finis par atteindre le faste des grandeurs et eus la préséance sur les ducs et les hauts membres du clergé ; seuls, la famille royale et le primat d’Angleterre passaient avant moi dans les « mondanités ». Mais notez bien que tout ceci n’était que de la pure notoriété ; j’aspirais à mieux encore ; il me fallait une renommée universelle. Le coup décisif fut porté par Punch, qui me caricatura, et en un instant je vis mon humble et périssable notoriété se transformer en une gloire inaltérable ; je venais de recevoir « l’accolade », j’étais maintenant un homme « arrivé » ! On pouvait plaisanter sur mon compte, mais avec respect et sans grossièreté ; on riait de mon aventure, mais personne ne se serait avisé de se moquer de moi.

Punch me représenta sous les traits d’un vagabond couvert de haillons, en train de bavarder avec un garde de la Cour de Londres.

Vous imaginez-vous l’affolement que j’éprouvai ? Moi, pauvre diable auquel personne ne faisait attention hier, je devenais subitement le point de mire universel ; impossible de dire un mot sans qu’il fût répété de bouche en bouche ; impossible de remuer une jambe sans entendre autour de moi : « Tenez, le voilà, il va par là. » Pendant mes repas, on me regardait comme une bête curieuse ; à l’Opéra, mille lorgnettes étaient braquées sur ma loge. Bref, je nageais littéralement au milieu de la gloire et cela du matin au soir.

Malgré tout, je n’avais pas complètement renoncé à mes vieux vêtements, et, de temps à autre, je sortais dans mon piteux accoutrement des premiers jours faire des emplettes et encourir les rebuffades des marchands. Je me payais alors le plaisir d’estomaquer mon monde avec mon billet d’un million.

Mais cela ne dura pas, car les journaux illustrés me croquèrent si fidèlement qu’il me fut impossible de sortir sans être reconnu et suivi par la foule ; dès que je tentais de faire le moindre achat, on m’offrait à crédit le magasin tout entier avant même que j’aie eu le temps d’exhiber mon billet.

Sur ces entrefaites, je trouvai convenable d’aller remplir mes devoirs de bon patriote en me présentant au ministre d’Amérique. Il me fit un accueil des plus chaleureux, me reprocha de n’être pas venu le voir plutôt, ajoutant très aimablement que la meilleure façon de réparer mon oubli était de venir dîner chez lui le soir même, il avait précisément une grande réunion et me pria avec instance de prendre la place d’un de ses invités indisposé au dernier moment. J’acceptai, et nous engageâmes la conversation ; je lui rappelai que mon père et lui avaient été camarades d’école dans leur enfance, qu’ils s’étaient ensuite retrouvés à l’Université de Jale et avaient conservé des relations intimes jusqu’à la mort de mon père.

En souvenir de cette amitié, il me dit que sa maison m’était grande ouverte et que je lui ferais plaisir en venant toutes les fois que je pourrais.

Au fond j’étais ravi de cette bonne hospitalité, car la protection du ministre pouvait m’être d’un grand secours le jour où le vent tournerait et où le « crac » se produirait contre moi.

Maintenant et au point où j’en étais, je ne pouvais pas décemment me déboutonner devant lui en le mettant au courant de ma situation ; je n’eus pas hésité à le faire il y a quelques jours, mais aujourd’hui je me sentais trop bien engagé, et puis, pourquoi hasarder une révélation aussi importante à un ami de la veille ?

En y réfléchissant, mon avenir ne me paraissait pourtant pas si assuré : jusqu’à présent mes emprunts étaient modérés et ne dépassaient pas mes appointements. Naturellement, je ne connaissais pas encore à combien s’élèveraient ces appointements, mais j’avais tout lieu de supposer que si je faisais gagner à mon bienfaiteur son pari, il m’assurerait une belle situation, pourvu, bien entendu, que je sois à la hauteur de ma tâche.

J’étais sûr de cette dernière condition et je pouvais répondre ; de ma compétence : je gagnerais certainement mon pari, car j’avais toujours été veinard.

J’estimais mes appointements à un chiffre variable de six cents à mille livres par an ; admettons six cents livres pour la première année avec augmentation progressive, proportionnée à mon mérite. Pour le moment j’étais endetté d’une somme équivalente à ma solde de première année, car, bien que tout le monde ait rivalisé d’empressement pour me prêter de l’argent, j’avais pu restreindre mes emprunts à trois cents livres ; les autres trois cents livres représentaient le montant de mes acquisitions et le fonds de réserve nécessaire à ma subsistance pour l’année. J’avais bien l’intention de ne pas dépenser plus que mes appointements de la deuxième année, pendant les dernières semaines du mois ; mais, pour cela, il me fallait ouvrir l’œil, me montrer prudent et économe.

À la fin du mois, mon bienfaiteur devait revenir de son voyage ; tout irait bien pour moi à ce moment-là : je répartirais entre mes créanciers le montant de ma solde de deux années et prendrais immédiatement possession de mes fonctions.

Le dîner fut des plus brillants et comportait quatorze convives : le duc et la duchesse de Shoreditch ; leur fille, lady Anne-Graçe-Eleonore-Celeste de Bohun ; le comte et la comtesse de Newgate ; le vicomte Cheapside ; lord et lady Blatherskite. D’autres invités moins « gratin ». Enfin, le ministre, sa femme et sa fille, et une amie de sa fille nommée Partia Laugham, délicieuse jeune fille de vingt-deux ans dont je tombai amoureux en moins de deux minutes ; je dois avouer que je lui inspirai la même passion (c’était d’ailleurs visible à l’œil nu).

Pendant que tout le monde était réuni au salon et échangeait des salamalecks en attendant le dîner, un domestique annonça : Mr Lloyd Hastings.

Après avoir salué le maître et la maîtresse de maison, Hastings m’aperçut et vint droit à moi en me tendant la main, mais il s’arrêta net au moment de serrer la mienne et me dit d’un air très embarrassé :

— Je vous demande pardon, Monsieur, je croyais vous connaître.

— Mais vous me connaissez parfaitement, vieil ami.

— Non, que je sache. Seriez-vous par hasard le… le… ?

— Le phénomène au fameux gilet ! Vous l’avez dit, n’ayez peur de m’appeler par mon surnom ; j’y suis habitué.

— Quelle bonne surprise, par exemple ! J’ai bien vu deux ou trois fois votre nom agrémenté de ce surnom, mais il ne pouvait pas me venir à l’esprit que vous étiez ce Henry Adams auquel on faisait allusion. Il y a à peine six mois, vous étiez commis chez Blake Hopkins à San-Francisco, et travailliez des heures supplémentaires la nuit pour m’aider à mettre en ordre et vérifier la comptabilité de la Gould Curry Extension. Vous voilà maintenant à Londres, un colossal millionnaire et une grande célébrité ? — C’est à se demander si nous sommes en plein conte des Mille et une Nuits. Mon cher, je crois rêver ; ne vous étonnez pas s’il me faut quelques instants pour revenir de ma stupéfaction.

— Je suis aussi ébahi que vous, Lloyd, et n’y comprends plus rien moi-même.

— J’en reste tout « baba », mon cher ; et dire qu’il y a juste trois mois aujourd’hui nous dînions ensemble à la gargote des mineurs !

— Vous vous trompez, c’était au What Cheer.

— Ah oui, parfaitement ; au What Cheer ; nous nous sommes rencontrés là à deux heures du matin ; nous avons pris une côtelette et du café pour nous remettre d’un labeur pénible de six heures passées sur les comptes de l’Extension ; j’avais même essayé de vous persuader de me suivre à Londres, en vous promettant d’obtenir votre congé et de subvenir aux frais du voyage ; je vous garantissais une part des bénéfices si notre affaire réussissait. Vous m’avez envoyé promener, me prédisant que je ferais un fiasco complet et alléguant que vous ne vouliez pas courir le risque de lâcher la proie pour l’ombre.

Et maintenant, nous voici pourtant ici ! C’est à n’y pas croire. Dites-moi ce qui vous a amené à Londres, et quelle circonstance vous a si brillamment mis le pied à l’étrier ?

— Oh ! le simple fait du hasard. C’est un long roman à vous raconter, presque un problème. Je vous mettrai au courant de tout cela, mais pas maintenant.

— Quand donc ?

— À la fin du mois.

— Comment, il me faudra encore attendre plus de quinze jours ? C’est une dure épreuve pour ma curiosité. Voyons, promettez-moi votre récit pour dans huit jours.

— Impossible. Vous verrez pourquoi. Mais à propos, comment vont vos affaires ?

Sa physionomie changea en un clin d’œil et il me dit avec un profond soupir :

— Vous étiez un vrai prophète, Hal, un vrai prophète. Si seulement je n’étais pas venu ici ! J’aime mieux me taire à ce sujet, voyez-vous.

— Au contraire, confiez-moi votre déception. Venez chez moi ce soir, après cette réception, et racontez-moi ce qui vous arrive.

— Vraiment ? Vous croyez ? et ce disant ses yeux se remplirent de larmes.

— Oui, je veux que vous ne me cachiez rien.

— Ah ! merci. Je trouve donc encore une âme compatissante, un cœur généreux qui s’intéresse à mes affaires ! Je devrais vous remercier à genoux.

Il saisit ma main et la pressa fortement.

Il paraissait tout réconforté et décidé à être très gai pendant le dîner ; ce dernier se fit attendre. Il arriva ce qui est inévitable avec ce déplorable et navrant système anglais qui fait passer avant tout la question de préséance ; on ne dîna pas pour ne pas enfreindra le protocole. Les Anglais d’ailleurs prennent toujours la précaution de manger chez eux lorsqu’ils sont invités à dîner, car ils se méfient du tour ; ils devraient bien avertir les étrangers qui donnent en plein dans le panneau.

Naturellement, ce dîner manqué ne fut une surprise pour aucun de nous, qui connaissions ces louables habitudes anglaises ; mais Hastings, qui n’était pas initié à ce genre de facétie, trouva la plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous offrîmes nos bras aux charmantes invitées pour nous diriger vers la salle à manger : là, les discussions commencèrent. Le duc de Shoreditch réclama pour lui la préséance et la présidence de la table, alléguant sa qualité de délégué du roi ; il devait avoir le pas sur un ministre qui ne représente, somme toute, que la nation.

Je ne cédai pas, bien décidé à maintenir mes droits : dans tous les journaux mondains, je prenais rang avant les ducs, à l’exception de ceux de la famille royale. J’avais donc le pas aujourd’hui sur le duc de Shoreditch et je m’empressai de le faire observer.

La discussion dura tant et si bien qu’il fut impossible de trancher la question ; nous avions d’ailleurs tous deux usé d’arguments probants ; lui, essayant d’invoquer à tort sa naissance et sa descendance directe de Guillaume le Conquérant, moi, me déclarant très proche parent d’Adam (comme mon nom l’attestait) ; lui, somme toute, n’appartenait qu’à une branche collatérale très récente.

En fin de compte, nous remontâmes au salon sans avoir dîné, avec le même cérémonial que tout à l’heure : là, un lunch debout nous attendait ; nous pûmes attraper des sardines et quelques fraises, et les manger sans nous occuper cette fois de l’étiquette et de la préséance ; en pareil cas le procédé employé est bien simple : pour couper court aux tergiversations, les deux invités du plus haut rang jettent en l’air un shilling ; celui qui gagne a droit à la fraise, l’autre prend le shilling ; les deux suivants font la même chose ; les autres les imitent jusqu’à extinction.

On apporta ensuite des tables et nous entamâmes tous une partie de cribbage : la mise était de 50 centimes. Les Anglais ne considèrent pas le jeu comme un simple amusement ; il faut qu’ils gagnent ou perdent quelque chose (peu importe quoi), sans cela ils ne toucheraient jamais une carte.

La partie fut des plus agréables, au moins pour miss Laugham et moi ; sa présence me troublait tellement que je fus incapable du compter mes levées et que je ne m’apercevais même pas quand je retournais un atout. J’étais sûr de perdre dans ces conditions et comme d’ailleurs la jeune fille n’avait pas plus la tête au jeu que moi, nous faisions deux pitoyables partenaires. Nous ne savions qu’une chose : c’est que nous étions au comble du bonheur, au sixième ciel, et que nous ne voulions pas en descendre.

J’eus le courage de lui avouer mon amour ; oui, j’eus cette force de volonté ! À ma déclaration, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais me répondit d’un air radieux, qu’elle aussi m’aimait.

Oh, quelle délicieuse soirée ! Toutes les fois que je marquais un point, j’ajoutais un petit mot à son intention ; à son tour, elle comptait les levées en ripostant gentiment. Je ne pouvais plus dire un mot, sans ajouter : « Que vous êtes délicieuse ! » Elle reprenait : « Quinze deux, quinze quatre, quinze six, et une paire font huit, et huit font seize. C’est bien cela, n’est-ce-pas ? » Et, ce disant, elle me regardait de côté à travers ses jolis cils blonds. Dieu qu’elle était délicieuse et fine pendant cette partie !

Je fus très loyal et droit vis-à-vis d’elle, et lui déclarai que je ne possédais pas un sou vaillant en dehors du fameux billet d’un million de livres dont elle avait tant entendu parler, J’ajoutai naturellement que ce billet ne m’appartenait pas ; mon aveu ne fit que piquer sa curiosité ; elle ma demanda de lui raconter mon histoire sans omettre un détail ; mon récit la fit tordre de rire.

Je me demande ce qu’elle pouvait bien trouver de si risible à mon aventure ? À chaque nouveau détail, son hilarité augmentait et je dus plusieurs fois interrompre mon récit pour lui permettre de reprendre haleine.

Ce rire devenait inquiétant ! J’ai bien vu des gens pris de fou-rire, mais jamais en entendant le récit d’une histoire aussi triste et d’aventures aussi désagréables pour celui qui est en cause.

Malgré cela je l’aimais à la folie, enchanté de voir qu’elle savait tout prendre du bon côté ; une femme de cette heureuse trempe de caractère me serait des plus précieuses, au train où marchaient mes affaires !

Je lui dis naturellement que j’avais déjà dépensé par anticipation deux années de mes appointements ; elle me répondit que cela lui était égal, pourvu que je susse modérer mes dépenses et que je n’empiétasse pas sur ma troisième année de solde.

Elle parut pourtant un peu préoccupée et me demanda si je ne me trompais pas, et si j’étais bien sûr du chiffre des appointements que je devais toucher la première année. Cette question, quoique pleine de bon sens, me donna un peu à réfléchir sur ma situation, mais elle me suggéra en même temps cette heureuse réponse :

— Portia, ma chère Portia, consentiriez-vous à m’accompagner le jour où je dois avoir un entretien avec mes deux bienfaiteurs ?

Elle hésita un instant, puis me répondit :

— Pourquoi pas, si ma présence doit vous encourager ou vous servir en quoi que ce soit. Cependant, ce ne serait peut-être pas très convenable, qu’en dites-vous ?

— C’est bien mon avis, au fond : mais voyez-vous, cette entrevue doit avoir une telle importance pour notre avenir, que…

— Entendu, j’irai avec vous ; tant pis pour le « qu’en dira-t-on ? », me répondit-elle, dans un élan sublime d’enthousiasme. Je serais si heureuse de vous rendre service !

— Me rendre service, ma chérie ? Mais c’est vous qui jouerez le rôle principal dans cette entrevue. Vous êtes si jolie, si délicieuse, si captivante, que votre seule présence va faire doubler mes appointements ; devant vous, mes deux vieux milliardaires n’oseront pas marchander mes services.

Ah ! si vous aviez vu son joli teint s’illuminer et ses yeux briller de joie, quand elle me répondit :

— Vilain flatteur ; dans tout ce que vous venez de dire, il n’y a pas un mot de vrai ! J’irai quand même avec vous, ne fût-ce que pour vous prouver que tout le monde ne me voit pas avec les mêmes yeux que vous.

Ces paroles me réconfortèrent si bien et dissipèrent si complètement mes doutes que, dans mon for intérieur j’estimai mes appointements de la première année à un minimum de douze mille livres. Je ne fis pas part à Portia de mes espérances bien fondées, préférant lui ménager cette bonne surprise.

En rentrant chez moi, tout le long du chemin, j’étais passablement dans les nuages ; Hastings parlait, mais bien en pure perte, car je ne lui répondis pas un traître mot. Quand nous entrâmes dans mon petit salon, il s’extasia sur le confort et le luxe de mon installation :

— Oh, mon cher, laissez-moi m’arrêter pour admirer à mon aise votre palais, car c’en est un véritable ! Rien n’y manque, depuis le foyer, gai et hospitalier, jusqu’à la table engageante et copieusement servie. — La vue de cet intérieur somptueux ne me révèle pas seulement l’étendue de vos richesses ; elle me pénètre jusqu’à la moelle des os, jusqu’au plus intime de mon être, en me convainquant de ma pauvreté, de mon intime et trop réelle misère.

Que le diable l’emporte avec son compliment ! Il me tira de ma torpeur et me rappela soudain que tout cet édifice somptueux était bâti sur terrain creux, sur une couche de sol à peine épaisse d’un centimètre, et minée par un cratère.

Je ne m’aperçus que trop que je rêvais, complètement perdu dans les nues.

Oui, voilà bien la triste réalité de ma situation : des dettes, rien que des dettes ; pas un sou vaillant devant moi ; une délicieuse jeune fille m’offre son cœur, trésor incomparable, moi, de mon côté, je ne puis mettre en ligne que des appointements plus que problématiques ! C’est bien fini ; je suis ruiné, perdu à tout jamais !

— Mais, Henri, reprit mon ami, une simple parcelle de vos revenus quotidiens suffirait à…

— De mes revenus quotidiens ? Tenez, asseyons-nous en face de cette bouteille de vieux whisky et causons ; mais, au fond, peut-être avez-vous faim ? Asseyez-vous en tout cas.

— Je n’ai pas faim et me sens peu d’appétit ces jours-ci ; mais, je veux bien boire avec vous et même je vous assure que je vous tiendrai tête dignement.

— Entendu, je suis votre homme. Commençons, mais, pour nous mettre de bonne humeur, dévidez-moi votre histoire.

— Dévider mon histoire, quoi ? Encore une fois ?

— Comment, encore ? Que voulez-vous dire par là ?

— Je vous demande si vous voulez l’entendre encore une fois ?

— L’entendre encore une fois ; mais vous plaisantez. — Voyons, mon cher, ne vous servez pas de pareilles rasades ; vous n’en avez certes pas besoin.

— Décidément, Henri, vous m’inquiétez ! Vous n’avez pas l’air de vous douter que je vous ai raconté toute mon histoire en venant ici.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Je veux bien être pendu si j’en ai compris un traître mot.

— Henri, voyons, tu deviens fou ! Je me demande ce qui te passe par la tête, depuis ta réception chez le ministre ?

Prompt comme l’éclair je lui répondis par cet aveu :

— Ce qui me passe par la tête ? la plus délicieuse jeune fille que j’aie jamais vue ; et, qui plus est, son cœur m’appartient.

En entendant cette révélation, il bondit sur moi, me prit les mains et les secoua à me rompre les os ; cette fois, il me pardonna de n’avoir pas écouté son histoire pendant que nous cheminions ensemble.

En brave ami résigné qu’il était, il s’assit et en recommença le récit ; voici en deux mots l’exposé de ses vicissitudes :

Il était venu en Angleterre pour lancer une affaire qu’il croyait excellente : il s’agissait de placer des actions et pour le compte des propriétaires de la mine connue sous le nom de Gould Curry Extension. Ces actions représentaient un capital d’un million de dollars ; tout ce qu’il obtiendrait en plus serait du boni pour lui et lui appartiendrait.

En se donnant un mal énorme, en jouant de tous les expédients honnêtes et malhonnêtes, il avait dépensé tout ce qu’il possédait sans pouvoir trouver un seul capitaliste décidé à accueillir ses propositions. Et pour comble de malheur il lui faudrait rendre compte de sa mission à la fin du mois. Il était bel et bien ruiné !

Tout d’un coup il se mit à sauter en l’air et me cria :

— Henri, vous pouvez me tirer de cette impasse ! Vous seul pouvez sauver ma situation. Le voulez-vous ? — Dites, répondez-moi vite ?

— Dites-moi comment, mon cher ; parlez vite.

— Donnez-moi un million et mon passage pour l’Amérique ; en échange je vous abandonne toutes les actions de la mine. Voyons, acceptez-vous ?

À cette proposition, je sentis mon sang se glacer dans mes veines ; j’avais envie de lui crier :

— Mais, mon pauvre Lloyd, vous oubliez que je suis moi-même un panné, un pauvre diable sans un sou vaillant et pourri de dettes !

Pourtant, je fis bonne contenance et j’essayai de maîtriser mon émotion en serrant fortement la mâchoire ; tel un capitaliste sûr de lui-même, je lui répondis avec un aplomb imperturbable :

— Eh bien oui, Lloyd, je vous sauverai.

— Oh ! merci mille fois, mon cher ami ; mon bonheur est désormais assuré. Si seulement je pouvais…

— Laissez-moi achever, Lloyd. Je vous sauverai, mais à ma façon ; car je veux que maintenant vous n’ayez plus à courir le moindre risque. Je n’ai pas besoin d’acheter des mines ; je préfère au contraire laisser en circulation mes capitaux ; mon crédit n’en sera que plus grand à Londres. Voici donc ce que je vais faire : je connais la mine dont vous parlez et suis édifié sur son immense valeur ; je peux donc en répondre les jeux fermés. Vous allez vendre dans la quinzaine pour trois millions d’actions comptant en vous servant de mon nom ; après cela nous ferons la répartition des actions.

Mon idée lui sourit tellement qu’il se mit à danser une sarabande folle ; dans sa joie, il aurait tout brisé autour de lui si je n’avais apporté bon ordre à son délire en le ligotant.

Il se calma enfin, disant d’un air béat :

— Moi, me servir de votre nom ! mais est-ce bien possible ? Ces riches Londoniens vont se précipiter chez moi pour attraper des actions ; ce sera une vraie course au clocher. Ma fortune est faite maintenant et assurée ; mais soyez tranquille, je n’oublierai jamais que je vous dois mon bonheur, ça, je vous le jure.

En moins de vingt-quatre heures tous les richards de Londres furent sur pied et vinrent chez moi : je les reçus en leur disant tout bonnement : « C’est vrai, je lui ai permis de se recommander de moi. Je le connais, et j’estime sa mine à sa juste valeur ; lui, est un homme de tout repos ; quant à sa mine, elle vaut dix fois ce qu’il en demande. »

Pendant tout ce joyeux temps, je passais mes soirées chez le ministre auprès de ma chère Portia ; je ne lui parlai pas de la mine, voulant lui ménager une surprise. Nous filions le parfait amour, causant avenir, bonheur, carrière, appointements, amour ; bref forgeant mille projets. Vous ne vous figurez-pas, mon cher, combien tout cela intéressait la femme du ministre et sa fille ; toutes deux s’ingéniaient à détourner l’attention du ministre pour l’empêcher d’interrompre mon récit.

Les deux dames étaient délicieuses de finesse.

À la fin du mois, j’avais un million de dollars à mon crédit, réparti entre les banques de Londres et celles du Comté. Hastings comme moi était ravi. Correctement vêtu, je me fis conduire en voiture à la maison de Portland Place et m’assurai par une inspection rapide de l’extérieur de l’hôtel que mes deux individus étaient de retour ; de là, je retournai chez le ministre pour chercher ma chère Portia ; nous repartîmes en voiture pour Portland Place et causâmes appointements tout le long de la route. Cette question brûlante donnait à sa beauté un caractère particulier ; la voyant si fiévreuse et en même temps si irrésistible, je ne pus m’empêcher de le lui dire.

— Ma chérie, vous êtes si ravissante qu’on n’osera jamais m’offrir moins de trois mille dollars par an.

— Henri, Henri, reprit-elle, vous n’y songez pas.

— Laissez-moi faire et fiez-vous à moi ; avec des yeux comme les vôtres, tout ira pour le mieux, j’en réponds.

Malgré mon affirmation, elle n’était pas convaincue et je dus remonter son courage tout le long de la route. — Elle ne cessa de me dire :

— Henri, n’oublions pas que si vous demandez trop, on ne vous accordera pas d’appointements. Que deviendrons-nous alors, sans aucune ressource, sans possibilité de gagner notre vie ?

Nous fûmes reçus par le même domestique qui m’avait ouvert la porte il y a un mois, et je me trouvai en face des deux mêmes individus. Ils regardèrent avec surprise la ravissante créature qui m’escortait, mais je leur dis sans hésiter :

— Cette jeune fille, Messieurs, est mon futur soutien, mon compagnon dans la vie.

Puis je présentai ces messieurs à Portia en déclinant leurs noms et qualités. Ils n’en parurent même pas surpris ; ils me croyaient sans doute capable de consulter le « Bottin de Londres ».

Ils nous firent très aimablement asseoir et redoublèrent d’empressement autour de Portia pour la mettre à l’aise.

Je pris la parole et dis :

— Messieurs, je viens vous rendre compte de mon mandat.

— Nous serons enchantés de vous entendre, reprit mon bienfaiteur, car il nous tarde de savoir qui de nous deux, mon frère Abel ou moi, a gagné son pari. Si vous me faites gagner, vous aurez tout ce qu’il est en mon pouvoir de vous donner. — Avez-vous le billet d’un million de livres ?

— Le voici, Monsieur, répondis-je en le lui tendant.

— J’ai gagné, hurla-t-il, en tapant dans le dos d’Abel. Qu’en dites-vous, mon frère ?

— Je dis que c’est bien le même billet, et que je perds bel et bien vingt mille livres. Je ne l’aurais jamais cru.

— Ce n’est pas tout, Messieurs, ajoutai-je : j’ai encore une très longue histoire à vous raconter. Il faut que vous me laissiez revenir pour vous narrer mes hauts faits pendant ce mois ; cela en vaut la peine, je vous assure. En attendant, regardez ceci :

— Quoi ? Un certificat de dépôt de deux cent mille livres ; et à votre nom ?

— Oui, et à mon nom ! J’ai gagné cette fortune en me serrant pendant trente jours de la petite somme que vous m’aviez prêtée. Et, chose curieuse, je ne m’en suis servi que pour acheter diverses bagatelles et pour demander de la monnaie, du reste sans succès.

— Ça, mon cher, c’est renversant. Vous êtes un homme de premier ordre. Ce que vous dites est vrai ?

— Absolument vrai, et je vais vous le prouver.

Portia, elle aussi, n’en revenait pas ; ouvrant des yeux comme des portes cochères, elle me demanda :

— Voyons, Henri, cet argent est bien à vous ? Mais vous m’avez raconté des balivernes ?

— J’en conviens, ma chérie ; mais vous allez me pardonner, je suppose ?

Elle fit la moue et me répondit :

— Ce n’est pas si sûr que cela ; vous êtes un mauvais drôle de vous moquer de moi ainsi.

— Voyons, ma chère Portia, ne vous fâchez pas ; j’ai voulu plaisanter et rien de plus. Maintenant, allons-nous-en.

— Non, non, attendez, me dit mon bienfaiteur. Vous oubliez la situation que je vous ai promise.

— Ah ! oui, c’est juste ? Je vous remercie de tout mon cœur ; mais, vraiment, je n’en ai pas besoin.

— Rappelez-vous que je vous offre tout ce qu’il est en mon pouvoir de mettre à votre disposition.

— Merci mille fois ; merci encore ; vos offres, même les plus généreuses, ne sauraient me tenter.

— Henri, vous me confondez, Vous remerciez à peine votre excellent bienfaiteur ; laissez-moi au moins le faire pour vous et lui témoigner notre gratitude.

— Je veux bien, ma chère ; je vous délègue mes pouvoirs ; voyons, comment allez-vous vous y prendre ?

Elle se leva, marcha droit vers le vieux monsieur, s’assit sur ses genoux, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa à pleine bouche. Au même instant les deux frères éclatèrent de rire à l’unisson. Moi, je restais pétrifié, absolument médusé, comme bien vous le pensez. Portia cria de sa jolie voix claire :

— Papa, il vous dit que vous n’avez rien d’assez bien à lui offrir comme situation ! C’est un soufflet pour moi.

— Comment, ma chérie, repris-je, vous l’appelez papa ?

— Mais oui, je vous présente mon beau-père, et un beau-père que j’adore. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me tordais de rire, lorsque vous m’avez raconté à la réception du ministre, ne connaissant pas ma parenté, comme quoi la combinaison de mon père et de l’oncle Abel vous mettait dans un pétrin complet ?

À ces mots, je parlai sans détours, bien décidé que j’étais à frapper droit au but :

— Maintenant, mon cher Monsieur, permettez-moi de retirer ce que je viens de dire. Il y a une situation que j’accepte de vous immédiatement.

— Laquelle ?

— Celle de votre gendre.

— Parfait, parfait. Mais je dois vous faire remarquer que, n’ayant jamais rempli les fonctions de gendre, vous allez vous trouver très embarrassé pour me fournir des certificats « ad hoc ».

— Cela ne fait rien ; prenez-moi à l’essai, je vous en conjure ; ne fût-ce que pour trente ou quarante ans. Si après cela je…

— Eh bien soit ! C’est entendu. Je vous accorde cette petite faveur. Emmenez Portia ; elle est à vous.

Inutile de me demander si nous étions heureux ! Portia et moi, nous nous sentions transportés au sixième ciel. Quand Londres eut vent de mon histoire, un jour ou deux plus tard, et qu’on connut mes pérégrinations avec le fameux billet de banque, vous devinez d’avance si la fin de mon aventure fit les frais de toutes les conversations. On jacassa beaucoup sur notre compte.

Mon beau-père reporta ce cher billet de banque à la banque d’Angleterre et l’encaissa ; celle-ci, par une attention très délicate, annula le billet et en fit cadeau à mon beau-père. Le jour de notre mariage, le père de Portia nous offrit ce billet à tous les deux ; depuis ce jour, vous pouvez le voir soigneusement encadré, pendu dans notre chambre à coucher. Et je vous assure que je le vénère, ce morceau de papier, lui qui m’a valu ma chère Portia !

Sans lui, en effet, je ne serais peut-être pas resté à Londres, je n’aurais jamais été admis à la réception du ministre ; par conséquent, je n’aurais pas vu Portia.

Aussi je ne cesse de répéter à mes amis :

— Vous voyez bien ce billet d’un million de livres ! Il ne m’a servi qu’à faire une seule emplette dans ma vie, mais cette emplette, je ne l’ai même pas payée le dixième de sa valeur réelle.

UNE PÉTITION À LA REINE D’ANGLETERRE

Hartford, le 6 nov. 1887.
Madame,

Votre Majesté se rappelle sans doute qu’en mai dernier Mr Edward Bright, attaché au ministère de l’Intérieur, m’écrivit au sujet d’une taxe que je devais, paraît-il, acquitter à votre gouvernement pour la publication de mes livres à Londres. Cette taxe n’était autre chose qu’un impôt sur mes droits d’auteur.

Je ne connais pas ce Mr Bright, et il m’est difficile dans ces conditions de correspondre avec lui, j’ai d’ailleurs toujours habité dans ce pays. La première partie de ma vie, pendant les années qui précédèrent la guerre, s’est écoulée à Marion, état de Missouri, la seconde à Hartford, état de Connecticut, près de Bloomfield, à environ huit milles de Jarmington. Certains estiment cette distance à neuf milles ; je ne partage pas cet avis, car j’ai fait constamment le trajet en moins de trois heures, et le général Hawley prétend même l’avoir parcouru en deux heures et quart.

Je me suis donc permis d’écrire à Votre Majesté, bien que je n’aie pas l’honneur de la connaître personnellement, et j’ose espérer que, dans une circonstance comme celle-ci, Votre Majesté voudra bien m’excuser d’implorer son appui en m’adressant au chef de la famille royale. J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer le Prince de Galles en 1873, dans une circonstance des plus imprévues :

C’était dans Oxford Street, au coin de Regent Circus ; le Prince descendait la rue à la tête d’une procession, tandis que je la remontais en sens contraire, sur l’impériale d’un omnibus. Le prince a certainement dû me remarquer, car je portais un pardessus gris à pattes, et j’étais presque seul dans l’omnibus. Quant à moi, je me souviens de cette rencontre comme si j’avais vu passer la comète.

Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait d’ailleurs surprenant.

Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie. Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.

Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet ; j’y reviens donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de Londres, Chatto Windus, — (leur maison est à gauche lorsque vous venez de Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique) — il leur écrivit pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques écrivains étrangers tels que : Miss de la Ramée (Ouida), le Dr Oliver Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire ; il m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de ce genre d’imprimés, plus on s’y perd ; c’est la bouteille à l’encre.

Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent ; mais, hier au soir, je rencontrai le professeur Sloane de Princeton — vous ne le connaissez peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de plus un grand penseur ; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares après le départ des trains qu’il venait de manquer ; car, comme tous ces spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.

J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé ; je voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais :

« À Mr Mark Twain : conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa Majesté les droits et les profits, etc. »

À la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité. J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière découverte.

Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’État ou de pommes de terre ; le fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la nature de l’affaire ; en général, un sous-ordre se montre plus pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions. Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois ans. Il n’aurait certainement pas l’intention de vous créer des complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus claire ; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale. Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans ; il me semble d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance d’une nation étrangère.

Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte de nombreux et nouveaux auteurs chaque année ; plus des quatre cinquièmes de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la population flottante qui visite le Canada.

En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif aux « détaxes ». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé. Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Égouts, des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait, en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question des auteurs ! Évidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur tressaute de joie ; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue : « Vous êtes imposé d’après la série D. 14. »

Je me reportai à cette série et trouvai les trois rubriques : Commerce, Bureaux, Usines à gaz.

Un moment de réflexion suffit à me convaincre qu’il y avait là une erreur. Mr Bright se trompait et sortait totalement de la question. Un auteur en effet n’est pas un commerçant ; écrire ou composer ne constitue pas un acte mercantile ; un auteur n’a pas de bureaux ; ses bureaux sont partout sous la calotte des cieux, partout où souffle la brise, où brille le soleil, partout où les créatures de Dieu sont heureuses de vivre. Donc, puisque je n’exerce pas de commerce, et que je n’ai pas de bureaux, je ne tombe pas sous le coup de l’article visé par la « série D. section 14 ». Votre Majesté le comprend certainement. Je reviens alors à la question des « Détaxes ».

Il me semble que je pourrais obtenir cette détaxe, du moins sous condition. Mr Bright me dit que toutes les détaxes que je puis réclamer sont prévues aux termes du paragraphe n° 8 intitulé : « Usure et détérioration de machines et appareils. » C’est curieux et cela prouve combien une fois parti du mauvais pied il est resté ancré dans son erreur ; car les bureaux et le commerce ne comportent ni machines ni appareils, ou du moins il n’en a jamais été question ; de plus, ils ne s’usent ni ne se détériorent. Votre Majesté conviendra que je suis dans le vrai. Voici d’ailleurs le paragraphe n° 8 :

« Sommes réclamées à titre de détaxe sur moins-value provenant de l’usure et de la détérioration de machines et appareils, soit qu’ils appartiennent à des particuliers ou à une compagnie, soit qu’ils soient loués à des particuliers ou à une compagnie qui ont pris l’engagement d’entretenir et de rendre ces machines et appareils en parfait état :

Ces sommes se montent à…… »

Je vous cite le texte même.

Je pourrais répondre à Mr Bright dans les termes suivants :

— Je suis fier de proclamer que mon cerveau est mon appareil, je ne réclame aucune détaxe pour moins-value provenant de l’usure ou de la détérioration.

Ce n’est nullement le cas, car sa solidité est à toute épreuve. Oui, je pourrais lui dire : mon cerveau est mon appareil, ma tête est mon atelier, ma main est ma machine et je suis le distributeur de toutes ces énergies, je ne les ai affermées à personne ; par conséquent il n’y a pas de bail.

Voilà. Je ne veux pas trop porter aux nues cet argument et cette réponse jetés sur le papier, tels qu’ils me sont venus à l’esprit ; mais il me semble qu’ils devraient confondre ce jeune homme ; Votre Majesté sera de mon avis.

C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là ; je ne piétine jamais mon ennemi quand je l’ai renversé.

Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé ; il importe que mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint dans votre budget ; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette de lectures intéressantes.

Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué serviteur.

Mark Twain.
À Sa Majesté la Reine, à Londres.

LA CHICAGO ALLEMANDE

Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du commencement du nôtre : une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes aux autres ; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a cessé de vivre ; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a précédé.

Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve, la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.

La partie principale de la ville semble avoir été bâtie la semaine dernière, le reste avec beaucoup de bonne volonté pourrait remonter à six ou huit mois d’existence, au plus.

Un autre trait qui frappe le voyageur, c’est la grandeur de la ville. Il n’existe pas d’autre ville, en aucun pays, qui possède de si larges rues.

Berlin n’est pas UNE ville, mais LA ville aux grandes artères ; et pas une autre au monde ne peut lui être comparée sous ce rapport.

« Unter den Linden » représente en largeur la valeur de trois rues. « Postdamerstrasse » est bordée de chaque côté par des contre-allées qui offrent elles-mêmes plus de largeur que les rues principalement connues des vieilles capitales de l’Europe ; il n’y a ni rues étroites ni passages, pas de raccourcis ; de loin en loin, si quelques grandes artères aboutissent au même carrefour, le périmètre de ce carrefour est tel qu’il évoque un sentiment de grandeur majestueuse. Le parc au centre de la ville est si vaste qu’il donne la même impression.

Un second trait caractéristique : les rues sont tirées au cordeau. Les plus courtes n’ont pas là moindre courbe ; les plus longues s’étendent droites à l’infini ; si elles s’infléchissent légèrement à droite ou à gauche, elles reprennent ensuite leur rectitude à perte de vue. Le résultat de cette configuration fait qu’à la nuit Berlin offre un coup : d’œil magnifique. Le gaz et l’électricité sont dépensés largement, de sorte que, de quelque côté qu’on se tourne, on a partout devant soi une double rangée de réverbères puissants, avec çà et là une magnifique gerbe lumineuse qui éclaire les « Platzen » ; entre ces interminables rangées de lumières, on voit aussi les innombrables lanternes des fiacres, qui ajoutent gaiement leur note claire à ce beau spectacle ; elles donnent l’idée d’une invasion de vers luisants.

Une chose encore vous frappe à Berlin : c’est la situation absolument plane de la ville.

En résumé, la ville est plus neuve à l’œil qu’aucune autre, plus éclairée et plus ordonnée ; pas une autre cité n’a l’air aussi spacieux, et n’est mieux à l’abri des encombrements ; pas une n’offre autant de rues droites, et Berlin peut facilement disputer à Chicago la platitude de son aspect comme aussi la prodigieuse rapidité de son développement.

Berlin est le Chicago européen. Les deux villes ont à peu près la même population — environ quinze cent mille habitants. Je ne puis donner des chiffres plus précis, car je sais seulement la population que possédait Chicago l’avant-dernière semaine ; et, à ce moment, elle était d’un million et demi. Il y a quinze ans, Berlin et Chicago passaient certainement pour deux grandes villes, mais aucune d’elles n’était la ville géante actuelle.

Là s’arrête le parallèle.

Quelques quartiers de Chicago seuls sont grands et bien percés, tandis que Berlin parait partout imposant et grandiose ; la ville est uniformément belle. À Chicago il existe des monuments plus remarquables par leur architecture que ceux de Berlin, mais, malgré cela, ce que j’ai dit plus haut est encore exact.

Ces deux villes plates seraient les premières pour leur salubrité surprenante, s’il ne fallait compter avec Londres. À l’heure actuelle, Londres a le premier rang.

La mortalité de Berlin représente seulement dix neuf pour cent ; il y a quatorze ans, elle était d’un tiers plus élevée.

Berlin est une ville à surprises sous bien des rapports. C’est la ville la « plus » gouvernée du monde, mais il faut admettre aussi qu’elle est la « mieux » gouvernée. On peut y admirer l’ordre et la méthode qui règnent partout, dans les grandes comme dans les petites lignes, dans les ; détails même les plus minimes.

Il ne s’agit pas d’un ordre et d’une méthode théoriques existant seulement sur le papier, mais bien dans la réalité et dans toute l’acception dit terme. Il y aune règle pour tout, et cette règle s’applique invariablement aux riches comme aux pauvres, sans préjugés ni faveurs. Elle agit avec une égalité parfaite dans les grandes circonstances comme dans les petites, avec une diligence clairvoyante et soutenue, jointe à une persévérance très digne d’admiration.

Il existe plusieurs impôts qui sont recueillis trimestriellement ; « recueillis » est bien le mot, plutôt que « levés », car ils sont « recueillis » chaque fois. Les impôts ne sont d’ailleurs pas exorbitants, excepté dans les villes et les contrées où les habitants font des difficultés pour les payer ; dans ce cas on les majore et la police se charge, par des visites calmes et fréquentes, de vous faire acquitter la taxe. Elle vous demande vingt ou quarante pfennigs par visite après le premier avis.

Au bout d’un certain temps, vous vous apercevez qu’elle a fini par percevoir la somme en question.

Sous un certain rapport, les quinze cent mille habitants de Berlin forment une grande famille ; la tête connaît les noms des différents membres, leur demeure, leur lieu de naissance, leurs moyens d’existence et leur religion. Toute personne qui arrive à Berlin est tenue de fournir immédiatement tous ces détails à la police ; et de plus, si elle sait combien de temps elle doit y séjourner, elle doit l’en prévenir également. Si elle loue une maison, elle sera imposée d’après le loyer et d’après ses revenus.

On ne lui demandera pas de déclarer son revenu, de sorte qu’elle pourra réserver ses mensonges pour une meilleure occasion ; la police l’estimera d’après le loyer qu’elle paye, et prendra ce chiffre pour base de son imposition.

Les droits sur les articles importés sont acquittés avec une exactitude inflexible, que la somme soit grande ou petite ; mais le procédé employé pour y arriver est plein de douceur, et d’esprit de tolérance. Le facteur fait toutes les démarches pour vous, si le colis arrive par le courrier, et vous n’avez ni difficultés ni ennuis. Dernièrement un de mes amis apprit qu’il était arrivé à la poste, à son adresse, un colis contenant une ceinture de soie avec une boucle d’or, pour dame, une chaîne d’or également pour y accrocher des clefs. Dans le premier moment de son agitation, il voulut suborner le facteur pour esquiver les droits, mais il se décida à laisser l’affaire suivre son cours régulier. Un instant après, le facteur apporte le colis, avec la liste des droits à percevoir : droit sur la ceinture de soie  : trente pfennigs ; droit sur la chaîne d’or : quarante pfennigs ; droit pour la commission : vingt pfennigs.

Ces impôts exorbitants sont levés pour la protection des industries locales allemandes.

La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.

À Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises, dangereuses, déplaisantes à l’œil ; ceci vous explique pourquoi cette ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements ; l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.

Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système parait préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est vraiment pétri de manies !

Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.

Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut. On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent en bon ordre ; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef, qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en pierres on localise l’incendie à un seul étage ; cela permet aux autres habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.

Il y a abondance de journaux à Berlin ; il existait aussi un vendeur de journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut acheter ses journaux.

Les théâtres foisonnent, mais ils ne font pas une réclame tapageuse ; pas d’affiches sur les murs ; pas d’annonces à gros caractères ; pas de photographies d’acteurs et de scènes présentées dans des cadres sensationnels et reproduites sous des couleurs suggestives ; cet étalage est chose inconnue à Berlin. Si les grondes affiches existaient, on ne saurait où les apposer. Car il n’existe pas de salles de pas perdus et on défend formellement de placarder les murs de la ville. Tout ce qui choque l’œil est prohibé : Berlin est un repos pour l’œil.

Et pourtant, le flâneur peut savoir sans peine ce qui se passe aux théâtres. Partout, et très rapprochés les uns des autres, on rencontre des piliers ronds, d’environ dix-huit pieds de haut et gros comme un muid, sur lesquels sont affichés les programmes et autres notices théâtrales. On trouve habituellement autour de ces piliers un groupe de badauds qui lisent avidement les affiches. Il y a décidément à Berlin une masse de choses qui mériteraient d’être importées en Amérique ; je les ai d’ailleurs notées avec beaucoup de soin.

Lorsque Buffalo Bill faisait sa tournée en Allemagne, son affiche principale n’était sans doute pas plus grande qu’une étiquette à apposer sur une malle. Il y a une forte quantité d’omnibus à chevaux, très propres et confortables. Mais si vous vous imagines savoir où va une de ces voitures publiques, vous vous trompes étrangement ; vous ferlez bien mieux d’en descendre, car elle ne va certainement pas dans la direction que vous supposer. Ces routes carrossables sont très compliquées à connaître, et souvent, lorsque les conducteurs s’y perdent, on n’entend plus parler d’eux pendant des années.

Aucun écriteau sur l’omnibus n’indique son itinéraire : on ne mentionne que le point terminus ; puis, la route prise est celle qui convient le mieux au conducteur ; ce dernier cherche à faire le plus de chemin possible avant d’arriver au but.

Le conducteur vous fera payer votre place plusieurs fois toutes les deux ou trois lieues, et chaque fois il vous donne un ticket dont il n’a évidemment pas gardé le talon ; vous le conservez jusqu’à ce qu’un inspecteur passe et en déchire un coin (qu’il ne garde pas), puis vous jetez votre ticket et vous pouvez vous préparer à en payer un autre. Inutile d’avoir de l’intelligence lorsque vous essayez de circuler dans Berlin en omnibus. Lors de sa venue à Berlin, un des éditeurs les plus malins de Brooklyn prit un omnibus de très bon matin et essaya en vain d’arriver à un point central de la ville. Impossible ; il dépensa beaucoup de dollars en billets et ne put gagner l’endroit où il voulait aller. C’était certainement le meilleur moyen de connaître Berlin, mais assurément pas le plus économique.

Malgré ces inconvénients, le système d’organisation des omnibus a du bon.

La voiture ne s’arrête pas, pour vous laisser monter ou descendre, en dehors de certaines haltes ; là seulement un poteau vous indique que c’est une station d’arrêt. Le système évite d’ailleurs bien des fractures de jambes ! Il y a vingt places à l’intérieur ; aussitôt qu’elles sont occupées, personne ne peut plus entrer ; il reste quatre ou cinq places debout sur chaque plate-forme — un décret en fixe le nombre — et, lorsqu’elles sont prises, on n’accepte plus aucun voyageur.

Comme il n’y a jamais de cohue, et que le tapage est interdit, les femmes vont sur la plate-forme comme les hommes ; et bien souvent elles préfèrent ces places à celles de l’intérieur, parce qu’elles sont confortables et qu’on ne sent aucun cahot.

Un Berlinois me raconte que lorsque parut le premier omnibus, il y a trente ou quarante ans, le public l’avait tellement en grippe qu’il ne consentait à monter ni à l’intérieur, ni à l’extérieur et qu’il força la compagnie à poster à chaque croisement de rue un homme armé d’un drapeau rouge.

Personne ne voulait circuler dans les voitures publiques, excepté les condamnés à la potence. Il résulte de cet état de choses que les omnibus étaient fréquentés dans une seule et unique direction et qu’on les voyait toujours vidés au retour. Pour sauver la compagnie, le gouvernement transféra le cimetière des criminels à l’autre extrémité de là ligne ; on vit alors des voyageurs dans les deux directions ; ainsi la compagnie ne fit pas faillite.

Ce racontar ressemble à ceux qu’on fait aux étrangers en Amérique, et ne me dit rien qui vaille.

Le fiacre de première classe est propre et coquet, il y a des coussins de cuir et un bon cheval.

Le fiacre de deuxième classe est généralement laid et lourd, toujours vieux ; il semble curieux qu’on n’en ait jamais construit de neufs. Du reste, si pareil événement se produisait, tous les désœuvrés se précipiteraient pour jouir du spectacle, or la police interdit les attroupements et le désordre. S’il arrivait un tremblement de terre à Berlin, la police interviendrait immédiatement et organiserait tout avec une telle précision qu’on se figurerait assister à une cérémonie religieuse. C’est d’ailleurs ainsi que se terminent en général les tremblements de terre, mais, dans le cas qui nous occupe, tous les assistants prieraient avec calme et recueillement, et chacun pour des intentions particulières.

Pour une course d’un quart d’heure au moins, on donne un marc à un fiacre de première classe, et soixante pfennigs à un de deuxième classe. Le premier vous mènera plus vite que le second toujours attelé d’un vieux cheval — aussi vieux que la voiture, disent les autorités, — malade et mal nourri. Il fut de première classe ; puis il déchut au rang de seconde classe, par… reconnaissance pour ses longs et fidèles services !

Pourtant, pour soixante pfennigs, il doit vous mener aussi loin que le cheval de première classe à un marc. S’il ne peut pas effectuer sa course en un quart d’heure, il doit la faire malgré tout pour soixante pfennigs.

Le premier étranger venu peut vérifier les distances, au moyen de la carte la plus curieuse que je connaisse. Elle est publiée par le gouvernement, et s’achète à très bon marché dans tous les magasins. Chaque rue y est indiquée et divisée comme un chapelet de perles de couleur. Chaque perle longue représente un trajet d’une minute, et, lorsque vous avez dépassé quinze perles, vous en avez pour votre argent. La carte de Berlin est un labyrinthe aux couleurs les plus gaies ; elle ressemble à une planche de la circulation du sang.

Les rues sont très propres. Elles sont bien tenues, non à la manière fantaisiste des rues de New-York, mais au moyen de ratissoires et de balais qui fonctionnent à heure fixe ; et lorsqu’une rue a été scrupuleusement nettoyée après la pluie ou une légère couche de neige, on y jette du sable, ce qui évite les chutes des chevaux. En somme, Berlin est une capitale qui ne regarde à aucune dépense lorsqu’il s’agit des convenances des particuliers, de leur confort et de leur santé. Il faut cependant excepter un détail : celui des noms et des numéros des rues.

Quelquefois le nom d’une rue change au beau milieu d’une artère, entre les maisons d’un même pâté. Vous ne vous en apercevrez qu’en arrivant au coin suivant, en voyant une nouvelle plaque au unir, et bien entendu vous ne savez pas à quel endroit a eu lieu ce changement.

Les noms sont placardés lisiblement à tous les coins de rues, sans exception. Mais le numérotage des maisons constitue ce qu’on peut imaginer de plus original après le chaos du commencement du monde ! Et il semble impossible de croire qu’il tût été inventé par un gouvernement aussi pondéré. Au début, on s’imagine que ce numérotage est l’œuvre d’un idiot ; mais un idiot n’aurait jamais été capable de trouver autant de variétés dans la confusion et de provoquer autant de jurons d’impatience de la part du public. Les numéros montent dans un sens et descendent dans l’autre ; ceci serait encore admissible, mais ce qui suit ne l’est pas ! On emploie souvent le même numéro pour trois ou quatre maisons ; d’autres fois, une seule maison est numérotée ; pour les autres, devinez si vous pouvez.

Quelquefois on met un numéro sur une maison, le numéro 4 par exemple — puis vous trouvez le 4 a, le 4 b, le 4 c sur les maisons suivantes, et avant d’arriver au numéro 3, vous avez le temps de devenir vieux et décrépit.

Il résulte de ce système (qui n’en est pas un) que, lorsque vous partez du numéro un d’une rue, vous ne pouvez savoir même approximativement à quelle distance se trouve le numéro cent cinquante : il peut être à quelques pâtés de maisons ou à deux lieues plus loin.

La « Friedrichs Strasse » est longue et représente une des plus grandes voies ; il y a quelque temps, quelqu’un paria son porte-monnaie qu’on rencontrait dans cette rue plus de brosseries que de numéros et il gagna son pari : il y avait deux cent cinquante-quatre numéros et deux cent cinquante-sept brasseries ; il ne faut pas oublier que la rue est longue !

Le pire de cette organisation défectueuse est que les numéros ne suivent pas toujours la même direction : ils vont par exemple du numéro un au numéro 50, ou 60, puis brusquement vous trouvez les centaines, le numéro 140 si vous voulez, ensuite viendra le 139. Alors vous vous apercevrez que les numéros prennent une autre direction ; cela durera un certain temps puis, brusquement, sans que vous y pensiez, ils changeront de sens.

Habituellement une flèche placée sous le numéro nous indique la direction ascendante.

Il y a bon nombre de suicides à Berlin, quelquefois six dans une même journée ; pour en expliquer la cause, on ergote, on discute sur bien des chiffres. Si l’on se décidait à numéroter les maisons d’une manière rationnelle, peut être trouverait-on une solution, ou tout au moins un remède à ces suicides.

Il y a environ un mois on se préparait à célébrer à Berlin le soixante-dixième anniversaire dû Professeur Virchow. Lorsque arriva cette date, le quinze octobre, il me sembla que tout le monde scientifique s’était donné rendez-vous ; les députations se succédèrent, apportant au héros l’hommage et le respect de toutes les villes, de tous les centres savants ; pendant cette inoubliable journée ; Virchow reçut l’encens offert à son mérite avec une pompe inconnue à tout homme des temps modernes comme de l’antiquité. Ces démonstrations se prolongèrent et finirent par se confondre avec celles qu’on destinait au jumeau scientifique de ce personnage, au Professeur Helmholtz, dont l’anniversaire n’était séparé que de trois semaines de celui du Professeur Virchow.

J’imagne que la clôture de ces fêtes fut particulièrement agréable à nos deux savants : mille étudiants leur offrirent un banquet somptueux qui eut lieu dans un grand « hall », long et spacieux, divisé dans le haut en cinq galeries où environ quatre à cinq cents dames prirent place.

La décoration magnifique consistait en faisceaux de drapeaux, en écussons aux devises variées ; et l’illumination fut des plus brillantes. Tout le long de la salle, étaient rangées des tables de vingt-quatre couverts peu éloignées les unes des autres.

Au centre et sur les côtés, on avait monté une estrade haute et richement décorée, de vingt-cinq ou trente pieds de long, que surmontait une grande table à laquelle prirent place les six principaux organisateurs du banquet ; ils portaient des costumes du moyen-âge représentant leurs différentes corporations.

Derrière ces jeunes gens une bande de musiciens étaient dissimulés. En bas, juste devant l’estrade, une demi-douzaine de tables ornées se distinguaient des autres qu’on avait laissées libres ; la plus centrale de ces dernières était réservée aux deux héros de la fête, et aux vingt professeurs les plus éminents de l’Université de Berlin ; les autres tables ornées étaient destinées à une centaine de professeurs plus modestes.

J’eus l’honneur d’être admis à la table des deux héros de la fête, quoique mon érudition ne me donnât aucun droit à cette insigne faveur. Certes, j’éprouvais un plaisir étrange à me trouver en pareille compagnie et à m’associer ainsi à vingt-trois savants qui peuvent se permettre d’oublier en un jour plus de choses que je n’en pourrais apprendre durant toute ma vie. Cependant je ne me trouvai nullement embarrassé, car un homme instruit et un ignorant se ressemblent terriblement ; je savais de plus qu’aux yeux de cette foule je passais pour un érudit. Il ne me fallut qu’un peu d’attention pour prendre et imiter les pauses et les attitudes de ces grands hommes, et je réussis sans peine à paraître aussi « professeur » que les professeurs qui m’entouraient.

Nous arrivâmes de bonne heure, de si bonne heure même que, seuls, les Professeurs Virchow et Helmholtz nous avaient devancés avec trois ou quatre cents étudiants. Mais les invités arrivèrent à flots et en un quart d’heure toutes les tables furent garnies, et la salle complètement bondée. On prétendit qu’il y avait là quatre mille personnes. La scène était certes très animée et donnait l’illusion d’une ruche immense. À chaque extrémité de chacune des tables siégeait un étudiant dans le costume de corporation. Ces costumes sont en soie et en velours ; la coiffure consiste en un chapeau à plume, ou un large béret écossais entouré d’une grande plume ; le plus souvent en un tout petit bonnet de soie posé sur le sommet de la tête, comme une soucoupe renversée. Quelquefois les culottes sont d’un blanc éblouissant, quelquefois elles sont d’autres couleurs ; mais, dans tous les cas, les bottes montent au-dessus du genou, et les gantelets blancs sont de rigueur ; en guise d’épée une rapière dont la garde arrondie comporte différentes couleurs.

Chaque corporation possède un uniforme spécial ; tous sont faits des plus belles étoffes, d’un coloris brillant et d’un pittoresque achevé ; ces costumes sont les derniers vestiges du moyen-âge, et ils caractérisent pour nous l’époque où les hommes étaient beaux à contempler. L’étudiant qui présidait au bout de notre table avait l’air grave et solennel ; sa haute silhouette ne manquait pas de grâce. Sans nul doute il ressemblait de très près à un de ses ancêtres ; il personnifiait dans tout son ensemble le type accompli du moyen-âge.

Comme je l’ai déjà dit, la salle était comble. Un des bas côtés était bondé d’étudiants qui, en se levant, formèrent une haie et nous empêchèrent de voir ce qui se passait derrière eux. Cependant, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, on remarquait que tous les jeunes visages étaient tournés dans la même direction, que tous les yeux avides et impatients était braqués sur la place occupée par M. Helmholtz.

Tous ces jeunes gens paraissaient absorbés dans leur contemplation, ils ne quittaient pas des yeux les deux grands hommes, et cette sorte d’extase était pour eux un vrai régal. Cette auréole de gloire, avec son caractère paisible et sincère, était à mon avis mille fois pins enviable qu’une grande victoire achetée au prix de combats acharnés et d’une désolante effusion de sang.

Un verre de bière était passé devant chacun de nous, et on pouvait le faire emplir à discrétion. On distribuait aussi une petite brochure contenant les vers qui allaient être chantés. Et au-dessous des noms des dignitaires de la fête, on lisait ces mots imprimés en gros caractères :

Wæhrend des Kommerses herrscht allgemeiner Burgfriede.

Comme j’étais incapable de les traduire avec la poésie locale, un professeur me prêta son aide ; et voici ce qu’il m’expliqua :

Les étudiants appartiennent à différentes sociétés universitaires, mais, pour faire partie de leurs corporations, il faut aimer les exercices physiques et l’escrime. Ceux-ci organisent des duels au sabre toutes les semaines, et chaque corporation est tenue de fournir un certain nombre de duellistes pour la circonstance ; chose à noter : c’est seulement sur le terrain que les étudiants des différents corps se font des politesses. Dans la vie usuelle, ils ne se parlent jamais et ne boivent pas ensemble. Aussi la phrase en question signifie-t-elle :

— Il y a armistice pendant le banquet : trêve à la guerre et place à la camaraderie.

La fête commença. L’orchestre dissimulé joua une marche militaire : puis il y eut une pause. Les étudiants de l’estrade se levèrent, ceux du centre burent à l’Empereur, puis toute la salle se leva, les verres en main. Au commandement : Un, deux, trois I ils furent tous vidés d’an seul Irait, et posés bruyamment et en cadence sur les tables, en donnant l’illusion d’un grondement de tonnerre. À partir de ce moment, et pendant une heure, on chanta des chœurs à tue tête.

Après chacune des chansons, un petit nombre d’invités — les professeurs — arrivèrent par groupes. Comme s’ils étaient prévenus par un signal convenu, les étudiants de l’estrade saluèrent l’entrée du professeur ; ils se levèrent tous en même temps, dans une attitude militaire, les talons réunis, et dégainèrent leurs sabres.

Tous les étudiants de garde à chacune des innombrables tables en firent autant ; cette attitude martiale donnait à la fête un éclat inusité.

Un clairon fit entendre trois appels ; les sabres s’abaissèrent bruyamment par deux fois sur les tables, puis ils furent relevés. Aussi loin que l’œil s’étendait, on apercevait les uniformes aux couleurs voyantes et les sabres au clair de la garda d’honneur qui formaient la haie un passage de chaque invité.

Les chants étaient très poignants ; l’exubérance de ces jeunes poitrines, le bruit des sabres, le choc des verres à bière impressionnaient fortement l’assistance. Je croyais pourtant que le délire de cette assemblée avait atteint son maximum, mais j’eus une nouvelle surprise lorsque le dernier invité de haute marque eut pris possession de sa place ; de nouveau les trois appels du clairon se firent entendre et les sabres furent tirés de leurs fourreaux.

Qui pouvait bien être ce dernier arrivant ?

Les yeux des assistants se tournèrent instinctivement vers l’entrée : à ce moment la garde d’honneur, dans son uniforme brillant et le sabre au clair, se fraya un chemin à travers la foule. Puis, nous vîmes au fond de la salle tous les étudiants se lever comme un seul homme, comme un flot puissant de la marée, à mesure que la garde avançait. Jamais pareil honneur n’avait été rendu à personne.

Un murmure parcourut notre table : — C’est Mommsen ! — et toute la salle se leva, criant, piétinant, applaudissant, entrechoquant les verres : c’était un véritable ouragan. Le petit homme au visage « Emersanien » et aux cheveux flottants passa près de nous en gagnant sa place. J’auruis presque pu le toucher, cet homme célèbre ! — Mommsen ! —

Quelle prodigieuse surprise !

Son apparition causa une de ces émotions inattendues, qui se produisent rarement dans une vie.

J’étais bien loin de songer à lui ; il m’apparut comme Un mythe gigantesque, un spectre immense qui couvre le monde de son ombre, et non comme une réalité. Mon étonnement peut seul être comparé à celui qu’éprouve le voyageur lorsqu’il approche du Mont-Blanc et voit subitement son sommet se dresser vers le ciel, sans se douter qu’il en était si près.

J’aurais parcouru bien des lieues pour voir ce grand homme ; au lieu de cela, il était venu à moi et je le contemplais aujourd’hui sans le moindre effort.

C’était bien lui, vêtu avec une simplicité étonnante qui ne le distinguait pas des autres hommes. Il était là, englobant dans son cerveau le monde romain et tous les césars de l’empire, avec la même facilité que la voûte céleste porte la voie lactée et les constellations.

Un des professeurs raconte qu’autrefois une jeûne Américaine présentée à Mommsen ne trouvé devant lui effarée et muette. Elle ôtait terrorisée à la pensée que ses lèvres allaient s’entr’ouvrir pour aborder un sujet qu’elle ignorait totalement et qui dépassait sa compréhension ; elle ne pouvait supposer qu’un tel génie fût capable de s’abaisser jusqu’au terre à terre du commun des mortels ; mais lorsqu’elle entendit ses paroles simples ; « Eh ! bien, comment allez-vous ? avez-vous lu le dernier livra de Howell ? Il me parait très bon », ses préjugés disparurent.

Les solennités de la soirée se terminèrent par des discours de bienvenue prononcés par deux étudiants, auxquels répondirent les professeurs Virchow et Helmholtz.

Virchow a fait partie pendant longtemps du gouvernement municipal de Berlin. Il travaille autant que tout autre échevin de la ville et reçoit le même salaire : c’est-à-dire : rien. Je ne sais si nous pourrions nous risquer à demander, en Amérique, à nos plus illustres citoyens de faire partie du conseil municipal ; en admettant qu’ils acceptent, nous ne serions pas sûre de pouvoir les élire !

Mais ici l’organisation municipale est telle que les gens les mieux posés de la ville considèrent comme un honneur de remplir sans rémunération les fonctions d’échevin ; les électeurs ont d’ailleurs le bon goût de les nommer d’année en année.

Il en résulte que Berlin est admirablement administré. C’est une ville libre dont les intérêts ne se confondent pas avec ceux de l’État ; ils sont régis par les citoyens eux-mêmes et d’après des systèmes de leur choix.

LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE

Mai, 78. Il vient de m’arriver un de ces événements insignifiants qui étonnent et vous laissent rêveur au moins pendant quelques heures, une de ces coïncidences que notre esprit ne peut définir et qui restent sans explication. En voici un exemple : je suis obligé de reconnaître que le fait est d’importance médiocre.

Il y a quelques jours je pensais en moi-même : « Frank Millet ignore certainement que nous sommes en Allemagne, sans cela il nous aurait écrit depuis longtemps. Voilà six semaines que je suis chaque jour sur le point de lui envoyer un mot, et je remets toujours au lendemain, pour voir si je ne recevrai rien de lui. Mais maintenant je suis décidé à lui écrire. » Ainsi dit ainsi fait, et j’adressai ma lettre à Paris, en faisant cette réflexion : « Certainement nous aurons de ses nouvelles avant que cette lettre ne soit à cinquante milles d’Heidelberg ; le contraire m’étonnerait beaucoup. » Voici précisément le « hic ».

Pourquoi les faits se passent-ils ainsi ? C’est là l’énigme ! Nous parlons toujours de lettres qui, « se croisent », et nous considérons ce fait comme un accident ordinaire de la vie ; mais en l’appelant « accident » nous faisons une erreur grossière. Certainement, nous avons douze fois par an le pressentiment que la lettre que nous écrivons « croisera » la réponse que nous destine la même personne ; et si le lecteur veut bien fouiller dans sa mémoire, il reconnaîtra que cette intuition a eu souvent assez de force pour l’amener à n’écrire qu’un simple billet laconique parce qu’il préférait ne pas perdre son temps à rédiger une épître qui devait se croiser avec la réponse attendue.

Je crois que, pour ma part, cette intuition m’est venue lorsque dans certains cas j’avais remis une lettre au lendemain avec l’espoir que mon correspondant m’écrirait.

Pour en revenir à ma première histoire : j’avais attendu cinq ou six semaines ; puis j’écrivis trois lignes à Millet, pressentant qu’une lettre de lui croiserait la mienne. C’est ce qui advint. Il écrivit le même jour que moi, et nos lettres se croisèrent. La sienne alla à Berlin, adressée au ministre d’Amérique qui me la fit parvenir. Millet me disait que depuis six semaines il avait vainement cherché quelqu’un qui connût mon adressa en Allemagne, et finalement il s’était dit qu’une lettre adressée à l’ambassade à Berlin me serait peut-être renvoyée.

Peut-être faut-il attribuer à une simple « coïncidence » qu’il se soit décidé à m’écrire au moment où j’allais en faire autant de mon côté ; cependant je ne le crois pas.

Ce qui m’a le plus exaspéré à cette occasion a été certainement de perdre un temps précieux en attendant que Millet m’écrive, puis de penser que j’allais me mettre à mon bureau au moment précis où mon correspondant s’asseyait devant le sien pour m’adresser une lettre qui devait se croiser avec la mienne. Et pourtant, il faut écrire tout de même ; car, si vous quittez votre bureau et remettez au lendemain, l’autre en fait autant de son côté. Il semble que vous soyez solidaires l’un de l’autre comme l’étaient les frères Siamois dans leurs mouvements combinés.

Quelques mois avant mon départ, un fournisseur de New-York fit chez moi une installation qui ne me parut pas réussie. Lorsque vint la note, j’écrivis que je payerais lorsque le travail serait complètement terminé. On me répondit que pour le moment on était débordé, mais que, dès que ce serait possible, on m’enverrait un ouvrier habile pour tout mettre au point. J’attendis plus de deux mois, supportant avec patience des sonnettes qui carillonnaient souvent sans qu’on y touchât, et qui à d’autres moments restaient muettes, malgré mes appels désespérés. Plusieurs fois je voulus écrire, et chaque fois je remis ; mais un beau jour je me décidai et déversai ma bile sous forme d’une lettre bien sentie ; puis je m’arrêtai subitement, convaincu qu’au magasin on commençait à penser à moi. Lorsque le lendemain matin je descendis déjeuner, le facteur n’avait pas emporté ma lettre, mais l’électricien était venu, avait fait son travail et disparu ! Il avait reçu des ordres la veille au soir, et était venu par un train de nuit.

Si c’est une « coïncidence », il a en tout cas fallu trois mois pour lui permettre de se réaliser.

L’année dernière, arrivé à Washington un soir, je descendis à Arlington-Hôtel et gagnai ma chambre. Je lus et fumai jusqu’à dix heures puis, n’éprouvant aucune envie de dormir, j’eus l’idée de prendre l’air. Je sortis malgré la pluie, et j’errai à travers les rues, en goûtant tout le plaisir de l’inconnu. Je savais que mon ami M. O… habitait la ville, et j’avais le désir de le rencontrer ; mais je ne pouvais songer à le trouver à cette heure avancée, d’autant plus que j’ignorais son adresse. Vers minuit les rues étaient si désertes que j’eus l’impression de la solitude ; j’entrai alors dans un bureau de tabac assez loin dans l’Avenue, et j’y restai environ un quart d’heure à écouter quelques énergumènes qui parlaient politique.

Tout d’un coup, sous l’effet d’une inspiration subite je me dis : « Je vais sortir d’ici, tourner à gauche et, après avoir fait dix pas, je rencontrerai mon ami 0…

— Ce que j’avais présumé arriva ! Je ne vis pas son visage, caché par son parapluie, et dissimulé par l’obscurité, mais je reconnus sa voix lorsqu’il interrompit son compagnon de promenade, et je l’arrêtai net.

Ma sortie et ma rencontre avec M. O… pourraient paraître chose naturelle mais, avoir pressenti cette rencontre, voilà certes le plus curieux. En y réfléchissant, le fait est singulier. J’étais au fond du bureau de tabac lorsque je formulai ma prophétie : je sortis, et fis cinq pas derrière la porte ; je l’ouvris, la fermai derrière moi ; je descendis trois marches, tournai à gauche, refis quatre ou cinq pas et me ; trouvai nez à nez avec mon individu. Je répète que la chose elle-même n’a rien de surprenant ; le seul côté bizarre est d’avoir pressenti cette rencontre.

J’ai si souvent cassé du sucre sur le dos des absents et découvert ensuite, à ma grande confusion, que je parlais devant leurs parents, que je suis devenu superstitieux à ce sujet, et que maintenant je tiens ma langue. On se sent si bête après une gaffe de cette espèce !

Constamment, nous parlons de gens qui au même instant surgissent devant nous. Mous rions en disant : « Lorsqu’on parle du loup, etc. » ; nous n’y faisons plus attention, et ne voyons là qu’une simple coïncidence. C’est une manière commode de donner une solution à un problème grave et complexe, et de mettre cette particularité sur le compte d’une coïncidence banale.

J’arrive maintenant à la chose la plus singulière qui me soit arrivée. Il y a deux ou trois ans, j’étais couché paresseusement un matin. C’était le deux mars — lorsque, subitement, une idée me traversa l’esprit et s’y implanta avec une telle insistance que toutes mes autres pensées s’évanouirent devant elle. Cette idée, accapareuse de mon cerveau, semblait simple au premier abord : je pensais tout uniment qu’il était temps de préparer un livre à mettre en vente, un livre sensationnel qui offrirait un intérêt particulier pour le public. Il s’agissait d’un livre sur les mines d’argent du Névada.

Le « Great Bonanza » était la grande merveille actuelle, et tout le monde eu parlait. Il me semblait que nui ne serait plus autorisé à traiter ce sujet que Mr William H. Wright, journaliste de Virginia (Névada) sous la direction de qui j’avais écrit pendant de longs mois comme reporter, il y a dix ou douze ans. Était-il mort ou vivant ? Je l’ignorais, mais à tout hasard je lui écrirais. Je commençai par lui suggérer timidement l’idée d’écrire un livre, puis je m’enhardis, et me hasardai à lui indiquer ce qui, à mon avis, devrait être le plan de l’ouvrage ; enfin, je lui demandai d’excuser mon outrecuidance, en le priant de n’y voir que de très bonnes intentions d’un ami. Je lui fournis force détails, lui indiquant même l’ordre dans lequel il pourrait les relater. J’étais sur le point de mettre mon élaboration sous enveloppe, lorsque je réfléchis que si aucun éditeur ne voulait publier ce livre suggéré par moi, je serais fort contrarié ; et je me déridai à garder ma lettre jusqu’à ce que j’aie l’acceptation d’un éditeur. Je serrai donc mon document dans mon bureau, et j’adressai un mot à mon éditeur lui demandant de m’indiquer un jour pour un rendez-vous d’affaires. Comme il était en voyage, mon mot demeura sans réponse, et au bout de trois ou quatre jours je perdis mon affaire de vue. Le neuf mars, le facteur m’apporta plusieurs lettres ; parmi elles, j’en trouvai une plus lourde que les autres et dont l’écriture m’était à peine connue. Je ne découvris pas tout d’abord d’où elle venait, mais j’eus comme un pressentiment, et je dis à un purent qui se trouvait là :

— Vous allez assister à un miracle. Je vais vous exposer tout le contenu de cette lettre, date, signature, tout en un mot — et cela sans briser le cachet. Elle est d’un Mr. Wright de Virginia (Névada) et datée du deux mars, c’est-à-dire qu’elle remonte à sept jours. Mr. Wright me propose d’écrire un livre sur les mines d’argent du Bonanza, et me demande mon opinion, en vrai ami. Il expose son sujet, l’ordre et la suite de ses détails, et annonce qu’il finira par un historique sur l’avenir de Great Bonanza. C’est même le sujet principal du livre.

Je décachetai la lettre, et montrai l’exactitude de ce que j’avais annoncé. La lettre de Mr. Wright contenait tout ce que contenait la mienne, écrite le même jour ; seulement cette dernière était restée dans mon bureau, depuis une semaine, depuis le deux mars.

Il n’y a aucune « extralucidité » là-dedans si nous voulons bien donner à ce mot la vraie signification qui lui appartient.

En effet le « voyant » se flatte de percevoir réellement l’écriture cachée et de la lire mot pour mot ; ce n’est pas mon cas, le savais seulement le contenu de la lettre, j’en connaissais tous les détails ainsi que l’ordre dans lequel ces détails étaient présentés, mais il me fallait encore les exposer moi-même, les traduire, pour ainsi dire, du langage de Wright dans le mien.

La lettre de Wright et celle que j’avais écrite sans l’envoyer étaient bien identiques quant à la substance.

Sans aucun doute nous n’étions pas en présence d’un simple accident, et je prétends que des coïncidences aussi complètes ne peuvent se produire. Le hasard aurait pu expliquer un ou deux faits isolés, mais pas une continuité de faits aussi soutenue.

À n’en pas douter, l’esprit de Mr. Wright avait été en communication immédiate et directe avec le mien, à travers trois mille lieues de montagnes et de désert, dans la matinée du deux mars. Je n’en conclus pas que nos deux esprits engendrèrent en même temps cette succession d’idées, mais que l’un d’eux conçut et la télégraphia tout simplement a l’autre. Curieux de savoir quoi cerveau avait influencé l’autre, j’écrivis pour tirer l’affaire au clair. La réponse de Mr Wright démontra qu’il avait conçu la plan, que mon cerveau n’avait été que l’appareil récepteur. Partant de cette constatation vous comprendrez aisément combien d’idées géniales ont pu être volées inconsciemment à des distances de trois mille lieues et plus !

Si l’on admet cette hypothèse, il suffit d’étudier l’encyclopédie pour rencontrer une fois de plus dans l’histoire des inventions ces coïncidences bizarres qui ont toujours frappé les esprits clairvoyants : on sera frappé de la fréquence avec laquelle une machine ou une invention quelconque a été imaginée simultanément par plusieurs personnes sur différents points du globe.

Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers d’années ; puis il a été découvert en même temps, par un Américain, le Professeur Henry, par l’Anglais Wheatstone, par Morse sur mer, et par un Allemand à Munich.

La manière d’utiliser la vapeur a été trouvée la même année dans deux ou trois pays. N’est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des milliers de lieues ?

Au printemps dernier, un littérateur de mes amis, Mr D. Howells, qui demeurait à cent lieues de mot, vint me voir et, au cours de la conversation, il me raconta qu’il venait de faire une découverte, d’arrêter son esprit sur une idée nouvelle qui n’avait certainement jamais été exploitée en littérature. Il me l’expliqua. Je lui tendis alors un manuscrit, et lui dis qu’il y trouverait en substance la même idée : j’avais écrit le manuscrit huit jours avant. L’idée m’était venue à l’esprit à l’automne précédent, tandis que mon ami ne l’avait conçue qu’au moment où je la transcrivais, il y a de cela 8 jours. Il n’avait pas encore commencé son travail, de sorte qu’il abandonna son projet et me laissa très gracieusement la paternité de ladite idée.

L’exemple suivant, que j’ai trouvé dans un journal, est véridique. Je tiens le fait de la bouche de Mr Howells au moment où l’épisode a eu lieu :

— On relate un fait étonnant de coïncidence littéraire dans la revue Atlantic Monthly de Mr Howells ; Une dame de Rochester (New-York), soumit à la revue qui publiait la nouvelle Dr Breen Practice, un manuscrit qui ressemblait tellement à celui de Mr Howells que celui-ci crut nécessaire d’aller la trouver pour lui expliquer qu’il ne s’agissait nullement d’un cas de plagiat. Il lui montra les brouillons de sa nouvelle, et lui prouva que la similitude entre leurs écrits ôtait due à une de ces coïncidences étranges qui sa rencontrent de temps à autre dans le monde littéraire.

J’avais lu mol-même des extraits de la nouvelle de Mr Howells dans son manuscrit avant que la dame n’ait remis le sien à la revue. Voici un autre exemple tiré d’un journal.

La réédition de la nouvelle, de Miss Alcott : Moods, rappelle à un collaborateur de la Poste de Boston, une singulière coïncidence qui fut mise en lumière avant que le livre ne parût pour la première fois : Miss Anna Crâne, de Baltimore, publia un roman intitulé Emily Chester, qui offrait au lecteur des particularités frappantes et caractéristiques. La comparaison entre cet ouvrage et Moods montra que les deux auteurs, complètement étrangers l’un à l’autre, vivant à des centaines de lieues de distance, avaient tous les deux choisi le même sujet, et développé les mêmes idées jusqu’à un certain point, puis, le parallèle cessant, les conclusions divergeaient. Et, détail plus curieux encore, les principaux héros portaient les mêmes noms dans les deux romans, de sorte que Miss Alcott dut changer les noms de ses personnages. Après cela, le livre fut publié par Loring.

À ma souvenance, j’ai vu ici quatre ou cinq conflits violents éclater dans un journal littéraire à propos de poèmes dont la paternité était revendiquée par deux ou trois personnes à la fois. Il y a eu discussion nu sujet de Nothing to Wear, Beautiful Snow, Rock me to Sleep, Mother, et d’une des premières ballades de Mr Will Carleton, je crois. Ces conflits étaient tout bonnement attribuables à des cas de télégraphie mentale involontaire et inconnue.

Encore un mot sur Mr Wright. Il avait son livre en tête depuis quelque temps ; donc c’est lui, et non moi, qui en conçut l’idée. Le sujet m’était complètement étranger, car je préparais toute autre chose. Et cependant cet ami que je n’avais pas vu, et auquel j’avais à peine pensé depuis onze ans, avait le pouvoir de m’infiltrer ses idées à trois mille lieues de distance et d’exercer une sorte d’accaparement mental de mon cerveau. Il s’était mis à écrire après avoir terminé son travail de journaliste — un peu après trois heures, me dit-il. Or trois heures à Névada représentaient six heures à Hartford, et c’est à ce moment précis que je rêvassais dans mon lit, sans fixer autrement ma pensée. C’est à ce moment-là que l’idée d’écrire ce livre se présenta à mon esprit ; je me levai alors et me mis à écrire, croyant fermement que j’agissais sous la propre impulsion de ma volonté.

Je n’ai jamais assisté à aucune expérience mesmérienne ou de double vue ni à aucune séance de spiritisme qui fût pour mon esprit convaincante ; le fait est d’ailleurs sans importance, seulement je suis obligé de reconnaître qu’un esprit humain (incarné) peut communiquer avec un autre, quelle que soit la distance, et sans aucune préparation « artificielle » destinée à créer un état sympathique favorable à la transmission.

J’estime que lorsque l’état sympathique existe entre deux esprits, ils peuvent communiquer ; autrement ce doit être impossible ; et si la sympathie est entretenue par des relations suivies, les deux esprits peuvent continuer à correspondre pendant un temps illimité.

Je vous cite un autre phénomène que tout le monde a pu remarquer : tout d’un coup, une série de pensées ou de sensations nous envahit, et vous êtes obsédé par l’idée qu’autrefois, dans une existence antérieure, vous avez éprouvé cas mêmes sensations et conçu les mêmes idées.

L’hypothèse de l’existence antérieure est très vraisemblable, mais je reste persuadé qu’elle ne constitue pas la solution de ce mystère ardu ; je suis convaincu que dans ce cas un étranger très éloigné vous a télégraphié mentalement, et à voire insu, ses pensées et ses sensations ; cette transmission s’est arrêtée lorsqu’un courant contraire ou un obstacle quelconque est venu s’interposer et couper le fil de communication. Peut-être croyez-vous que ces idées et ces sensations Sont une répétition ; dans ce cas, elles ne deviennent une répétition qu’au montent où elles vous sont communiquées. Il est possible que Mr Brown, le « voyant », lise dans le cerveau d’autrui. L’hypothèse contraire est également admissible ; en tout cas je sais de source certaine qu’il m’est arrivé de lire dans l’esprit d’autrui ; par conséquent, je ne vois pas pourquoi Mr Brown n’en ferait pas autant.

J’ai écrit ce qui précédé il y a trois ans, à Heidelberg, et j’ai mis de côté mon manuscrit en me proposant d’y intercaler des exemples de télégraphie mentale à mesure qu’ils se présenteraient à moi.

Pendant ce temps, le « croisement » des lettres est devenu si fréquent qu’il en est presque monotone.

Aussi ai-je mis à profit mes observations relatives à ces « coïncidences » ; maintenant, lorsque je suis las d’attendre des nouvelles de quelqu’un, je m’assois et le force à m’écrire, qu’il le veuille ou non ; c’est-à-dire que je lui écris, puis je déchire ma lettre sans la faire partir. Cela suffit amplement et les nouvelles de ce quelqu’un ne tardent pas à m’arriver.

Bien entendu, je suis devenu superstitieux an sujet de ces croisements de lettres. C’est du reste bien naturel ! Nous sommes restas un peu de temps à Venise après avoir quitté Heidelberg. Un jour, je descendais le grand canal en gondole, lorsque j’entendis un cri derrière moi ; je me retournai pour voir ce qui se passait et j’aperçus une gondole qui suivait la mienne en faisant force de rames. Le gondolier m’invita à m’arrêter. Je stoppai, et le petit bateau vint se ranger auprès du mien. Il y avait dedans une Américaine, fixée à Venise. D’un air très préoccupé, elle me dit :

— Il y a à l’hôtel Britannia, depuis huit jours, un Américain de New-York, et sa femme, qui sont désespérés de n’avoir pas reçu de nouvelles de leur, fils dont ils ne savent rien depuis huit mois : la mère en est malade de chagrin, et le pire ne peut ni manger ni dormir.

Le fils arrivé à San-Francisco, il y a huit mois, leur a écrit le jour même ; c’est tout ce qu’ils en savent. Ses parents sont en Europe depuis ce temps, mais leur voyage s’effectue dans des conditions très tristes, car ils ne font que changer de place, écrire de tous les côtés et à tout le monde pour demander des nouvelles de leur fils ; mais le mystère reste aussi obscur. Maintenant le père a renoncé à écrire et veut télégraphier. Il veut câbler à San-Francisco. Il ne l’a jamais fait parce qu’il a peur… il ne sait trop de quoi, — de la mort de son fils, sans doute. Mais il voudrait que quoiqu’un lui conseillât de télégraphier ; il voudrait que je l’y engageasse. Je ne l’ose pas, car si aucune réponse ne venait, sa femme en mourrait certainement. Alors j’ai couru après vous pour vous prier de m’aider à l’exhorter à la patience et à attendre une semaine ou deux avant de télégraphier. Venez, ne perdons pas de temps. Il y va de la vie de cette pauvre femme. »

Je la suivis, mais j’avais mon idée bien arrêtée et, lorsque je fus introduit auprès du monsieur, je lui dis : Je suis très superstitieux, et je ne vois pas de mal à cela. Si vous voulez câbler â San-Francisco tout de suite, vous aurez des nouvelles de votre fils avant que vingt-quatre heures se soient écoulées. Je ne sais si elles viendront de San-Francisco ou d’ailleurs ; la seule chose urgente est de câbler, voilà tout. Les nouvelles arriveront immédiatement. Télégraphier à Pékin si vous voulez, là n’est pas la question : l’absence de nouvelles vient de ce que vous n’avez pas câblé dès que vous en avez en l’idée.

Il semble absurde que ce monsieur ait été réconforté par ce raisonnement enfantin, mais il le fut réellement ; sa physionomie s’éclaira et il envoya son câblogramme ; le lendemain à midi, arrivait une longue lettre de mm fils qu’il croyait perdu ; le pauvre père me témoigna autant de reconnaissance que si j’avais été pour quelque chose dans la venue de ce message. Son fils avait quitté San-Francisco par le premier bateau venu et sa lettre avait été écrite du premier port où il avait touché quelques mois après.

Cet incident ne signifie rien et n’a aucune valeur. Je ne le relate que pour prouver combien est invétérée en moi la superstition que m’inspire le « croisement des lettres ». J’étais si sûr que le télégramme adressé n’importe où irait au-devant de la lettre attendue que je n’ai pas hésité à consoler cet homme découragé, et à lui rendre l’espoir et la gaieté.

Voici encore deux ou trois incidents qui me viennent à l’esprit à propos de télégraphie mentale. Un lundi matin, il y a de cela un an, je pris une lettre au hasard dans le courrier, et je dis à un ami ; « Sans ouvrir cette lettre, je vous raconterai ce qu’elle contient. Elle est de Mme de…, cette dernière me dit quelle était à New-York samedi dernier, qu’elle se proposait de venir ici par le train de l’après-midi pour nous faire une surprise, mais qu’au dernier moment elle a changé d’avis et est rentrée chez elle. »

J’avais raison ; mes prévisions étaient parfaitement exactes. Et cependant aucun indice ne pouvait me faire supposer que Mme X… venait à New-York ou qu’elle avait la moindre envie de nous faire une visite.

Je fume beaucoup, — c’est-à-dire tout le temps — et depuis sept ans j’ai essayé de cacher une botte d’allumettes à ma portée, derrière un cadre sur la cheminée ; mais j’ai dé l’ôter de là, car Georges (le nègre), qui prépare les feux et allume le gaz, se sert toujours des allumettes, sans les remettre en place. Conseils et ordres, rien n’y fait, et cela dure depuis sept ans. Un jour de l’été dernier, tandis que toute ma famille s’était absentée pour plusieurs mois, je dis à une personne de la maison :

— Eh bien ! pendant ces longues vacances où rien ne viendra nous gêner…

— Je puis finir votre phrase, répondit-elle.

— Voyons, faites-le.

— Georges devrait bien prendre l’habitude de laisser ces allumettes en place.

C’était précisément ce que j’allais dire. Et cependant, jusqu’alors, ni Georges ni les allumettes ne m’étaient venus à l’esprit depuis trois mois ; d’autre part il est certain ; que cette partie de phrase que j’allais énoncer n’avait aucun rapport avec ce que je devais dire ensuite.

Ma mère {elle vivait encore lorsque ces lignes furent écrites) descend du plus jeune des frères Lambton qui se sont établis ici voilà bien des années. La tradition raconte que l’aîné hérita d’une grande propriété anglaise (érigée depuis en comté) et qu’il x mourut. C’est ce qui est toujours arrivé dans ma famille. Ils meurent tous tandis qu’ils pourraient faire quelque chose d’utile sans être obligés de travailler. Les deux Lambtons laissèrent beaucoup de petits Lambtons derrière eux ; et lorsque enfin, il y a une cinquantaine d’années, la propriété anglaise fut érigée en comté, la nombreuse tribu des Lambtons américains (c’est-à-dire les descendants de l’aîné) commença à s’agiter. Depuis cette époque ces descendants se démènent inutilement pour arriver à faire valoir leurs droits. Le véritable comte actuel — je veux dire l’Américain — m’écrivait de temps en temps et essayait de m’intéresser à cette question brûlante de titres et de propriété, en m’offrant une part de son futur butin ; mais j’ai toujours agi de manière à éviter les tentations.

Eh bien ! un jour de l’été dernier, j’étais couché sous un arbre, ne pensant pas à grand’chose, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. Je dis à quelqu’un de la maison :

— Supposez que je vive jusqu’à quatre-vingt-deux ans, que je devienne sourd, aveugle, édenté, et qu’au moment de rendre lé dernier soupir sur mon lit de mort…

— Attendez, laissez-moi finir votre phrase, — interrompit l’autre.

— Allez, lui dis-je.

— Quelqu’un se précipite avec un papier, s’écrie : « Tous les autres héritiers sont morts, vous êtes comte de Durham ! »

C’était juste ce que j’allais dire. Et pourtant jusqu’à ce moment, jamais cette idée ne m’était venue à l’esprit. — Il y a quelques années, j’aurais été stupéfait d’une chose pareille, mais je n’en étais plus à m’étonner de particularités qui m’arrivaient couramment chaque semaine, et je suis bien convaincu maintenant qu’un cerveau peut communiquer clairement avec un autre, sans l’aide du véhicule lourd et lent de la parole.

Ce siècle parait avoir épuisé presque toutes les inventions ; cependant il en reste une encore à exploiter, c’est la « phrénophonie ». Elle consisterait à trouver une méthode permettant à deux esprits d’établir une communication mentale entre eux à l’aide de la volonté ; cette communication serait en quelque sorte codifiée comme le télégraphe électrique, te télégraphe et le téléphone vont devenir trop lents et trop verbeux pour nos besoins. Il faut que notre pensée puisse franchir les distances, quitte à la transformer en paroles si cela devient nécessaire ; en tout cas, nous réserverions cette besogne ennuyeuse pour nos moments perdus. Il est évident que la force qui transmet notre pensée d’un cerveau à un autre revêt une forme plus fine et plus subtile que l’électricité ; nous devons tout d’abord chercher à nous rendre maître de cette force, et essayer de la capter comme nous avons dû le faire pour les courants électriques. Avant l’invention du télégraphe, pas un de ces phénomènes ne semblait plus facile à expliquer que la transmission de la pensée.

Pendant que j’écris ceci, il y a certainement quelqu’un sur un autre point du globe qui en fait autant ; la question se résume à ceci : lequel des deux inspire cette pensée à l’autre ? À cela je ne puis répondre, mais je reste persuadé que toutes les idées ont traversé un autre cerveau pendant tout le temps qu’elles m’ont absorbé.

Je terminerai par une observation que j’ai trouvée il y a quelque temps dans le Johnson de Boswell.

— Le Candide de Voltaire est absolument identique, comme plan et conception, à Rasselas de Johnson ; il l’est à tel point que j’ai entendu dire à Johnson que si tes deux ouvrages n’avaient pas paru à quelques jours d’intervalle (la possibilité du plagiat étant de ce fait écartée, faute de temps matériel), il aurait été impossible de nier que le second paru avait été copié sur le premier.

Les deux hommes étaient éloignés d’une distance énorme, et la mer les séparait.

Post-scriptum.

Dans le n° de Atlantic de juin 1882, Mr John Fiske fait allusion à la « coïncidence » Darwin-et-Wallace, coïncidence souvent citée, et s’exprime ainsi : « Je veux parler de la « circonstance imprévue » qui décida Mr Darwin en 1859 à rompre le silence et à composer les Origines des espèces. Le succès extraordinaire de son livre, en même temps que cette circonstance particulière, servit à démontrer combien l’esprit humain était mûr pour entendre traiter les grandes questions soulevées ; par Mr Darwin. En 1858, Mr Wallace, qui était plongé dans l’étude de l’archipel Malais, envoya à Mr Darwin (comme à l’homme le plus à même de le comprendre) l’esquisse d’une théorie identiquement pareille à celle que préparait Mr Darwin depuis si longtemps.

» La même suite d’observations et de conclusions qui avait amené Mr Darwin à la découverte de la « Sélection naturelle » et de ses grandes conséquences venait également de conduire Mr Wallace au seuil de la même découverte ; seulement, dans l’esprit de Mr Wallace, la théorie n’était pas poussée aussi loin que dans l’esprit de Mr Darwin. Et au cours de la préface de son charmant livre sur la Sélection naturelle, Mr Wallace reconnaît, avec une rare modestie et une grande franchise, que sa propre découverte, bien qu’elle ait une valeur incontestable, est largement surpassée en intérêt et en force par celle de Mr Darwin. C’est parfaitement vrai, et Mr Wallace a si bien travaillé à l’illustration future de leur théorie qu’il peut être très satisfait d’avoir la seconde place dans la propagation de cette thèse.

» La coïncidence, cependant, n’en reste pas moins remarquable quand on compare les conclusions de Mr Wallace et celles de Mr Darwin. Mais quand on y réfléchit, des coïncidences de ce genre ne sont pas surprenantes dans l’histoire des découvertes scientifiques, Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles se produisent de temps à autre ; il suffit de se rappeler en effet qu’une découverte notoire se rapporte toujours à une question dont l’étude absorbe les grands esprits du monde entier. C’est ce qui arriva au moment de la découverte du calcul différentiel et de la planète Neptune. Il en fut ainsi lors de la lecture des hiéroglyphes égyptiens et de la théorie ondulatoire de la lumière. Le même fait eut lieu jusqu’à un certain point, au moment de l’introduction de nouveaux principes de physique, de la découverte de l’équivalent mécanique, de la chaleur et de la corrélation des forces. De même, pour l’invention du télégraphe électrique et la découverte du spectre de l’analyse. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que le fait se soit reproduit pour la doctrine de l’origine des espèces par la sélection naturelle. »

On attribue ces « coïncidences » au fait que ces graves questions, par leur origine et leur nature, ont préoccupé à cette époque tous les grands esprits du monde entier. Je crois plutôt que dans chacune de ces découvertes un seul homme télégraphie mentalement aux autres savants de l’univers. Et maintenant j’arrive à une énigme : Comment se faillit que des objets inanimés puissent impressionner un esprit ?

Le fait se produit ; j’ajoute entre parenthèse qu’il se produit constamment. Je vous cite l’exemple d’une réponse claire et détaillée à un télégramme qui n’est pas encore arrivé à destination ; Ceci se produit lorsque votre dépêche a été envoyée mentalement d’un esprit à l’autre avant de passer par la voix lente du fil électrique ; vous avez dû constater ce fait souvent dans votre existence.

Mais revenons aux objets inanimés. Dans les expériences d’extralucidité non professionnelle pratiquées par la Société psychique, on bande les yeux du médecin, puis on met dans sa main un objet ayant touché la personne ou ayant été porté par elle : immédiatement le médium dépeint la personne, et finit par le récit de quelque événement ou détail auquel l’objet en question a été mêlé. Si une chose inanimée peut impressionner et instruire l’esprit du médium, rien n’empêche qu’elle ait la même vertu dans un domaine de télégraphie mentale. Un jour, une dame de l’Ouest m’écrivit que son fils venait à New-York pour trois semaines, qu’il me ferait une visite, et elle me donna son adresse. J’égarai la lettre, et les trois semaines s’écoulèrent sans que j’y pensasse. Puis, un remords subit m’envahit et je me hâtai décrire à la dame pour lui demander l’adresse perdue. Mais, après mûre réflexion, je compris que l’irruption subite de ce souvenir dans mon cerveau n’était pas un pur accident, et j’ajoutai un post-scriptum à ma lettre, annonçant que sûrement j’aurais une lettre de son fils dans la soirée. Effectivement je la reçus ; la lettre était arrivée au bureau de poste, mais ne m’avait pas encore été distribuée ; et cependant j’avais subi son influence. J’ai fait tellement d’expériences de ce genre, une douzaine au moins, que j’ai actuellement acquis la conviction que les objets n’agissent pas seulement sur les « voyants » pour les guider, mais qu’ils prêtent encore leur énergie à la télégraphie mentale. — Je ne sais trop à quelle catégorie appartient le fait auquel j’arrive maintenant. Je l’ai extrait d’un journal local, il y a six ou huit ans, et je garantis l’authenticité des détails qui s’y rapportent, car l’histoire m’a été racontée dans les mêmes termes par une des deux personnes intéressées (un pasteur de Hartford), au moment même où cette chose étrange se passait.

« UNE COÏNCIDENCE REMARQUABLE

» Les coïncidences bizarres servent de thème eux histoires les plus intéressantes et aux études les plus curieuses. Personne ne peut les expliquer, mais chacun les constate lorsqu’elles se sont produites. Celle que je vais relater constitue une des plus frappantes et des plus véridiques qui se soient produites dans cette ville :

» Au moment de la construction d’une des plus belles résidences de Hartford, un peintre de la ville fournit la tapisserie de certaines pièces, et s’engagea en même temps à la poser. On calcula mal les dimensions d’une des pièces, et au dernier moment on se trouva à court d’un rouleau de papier. Le peintre demanda un sursis pour le faire venir de la fabrique ; celle-ci répondit qu’il ne lui en restait plus et qu’on avait détruit les planches originales ; elle possédait cependant une liste des marchands auxquels elle avait fourni ce papier ; en leur écrivant à tous, on finirait par se procurer un rouleau. Cela demanderait une quinzaine de jours, mais on trouverait certainement ce qu’on désirait.

» Au bout de ce temps, arriva une lettre disant qu’à leur grand étonnement il n’existait plus un rouleau de papier. On demanda à la fabrique un nouveau sursis, disant qu’on allait écrire aux clients particuliers de la maison, et que certainement l’un d’eux céderait le rouleau désiré. Mais nouvelle surprise, Il fut impassible de se procurer le moindre bout de ce papier. Un grand laps de temps s’était écoulé, et il devenait inutile d’attendre davantage. Le fournisseur s’était engagé à tapisser cette pièce ; pour lui, la seule façon de s’en tirer était d’arracher le papier déjà posé et d’en coller un autre. À cet effet, un ouvrier fut envoyé pour ôter le papier ; ses outils étaient prêts et il allait se mettre à l’œuvre sous la direction du propriétaire, lorsque celui-ci fut appelé par un domestique. Quelqu’un demandait l’autorisation de visiter la maison et, avant de répondre, le domestique avait cru bon de consulter son maître.

» Cette visite inopinée avait pendant quelques instants interrompu les préparatifs de l’ouvrier peintre. Le propriétaire alla recevoir l’étranger, et consentit à lui faire visiter la maison. Mais il lui demanda la permission de s’arrêter pour donner des ordres à l’ouvrier ; chemin faisant, il raconta la singulière aventure du papier. Ils entrèrent ensemble dans la pièce ; le premier mot de l’étranger, en apercevant le papier, fut : « Mais, j’ai identiquement le même papier dans une des chambres de maison, et il m’en reste un rouleau que je mets bien volontiers à votre disposition. »

» Quelques jours après la mur était tapissé du papier choisi dès le début. Si te propriétaire n’avait pas été été chez lui, l’étranger n’aurait pas visité la maison ; on tous cas, s’il était venu vingt-quatre heures plus tard, et si on ne lui avait pas raconté t’aventure par le plus grand des hasards, c’en était fait du fameux papier. L’enchaînement de toutes les circonstances est très remarquable, et je puis affirmer sans trop m’avancer que cette histoire ne résulte pas d’un pur hasard. »

Un incident qui m’est arrivé l’autre jour vient de me revenir à l’esprit ; je le relate aujourd’hui elle repêche à cette occasion des profondeurs poussiéreuses de mon bureau.

Une dame me posa à brûle pourpoint cette question : « Avez-vous jamais eu une vision à l’état de veille ? » J’allais répondre sans hésiter, lorsque les derniers mots de cette question me firent réfléchir en éveillant un doute dans mon esprit. Cette dame ne pouvait pas deviner la portée de ces paroles, qui m’ont peu à peu amené à éclaircir un mystère qui m’avait beaucoup intrigué. Vous allez en juger par vous-même dans quelques instants :

Depuis que la Société anglaise des Recherches psychiques a commencé à s’occuper d’histoires de revenants, de moyens hantées, d’apparitions de vivants et de morts, j’ai lu ces articles avec avidité et une grande régularité. La question que vous pose le plus fréquemment un voyant à l’état de veille est celle-ci : « Pouvez-vous affirmer que voue étiez éveillé à tel moment ? » Si la personne interrogée ne peut pas répondre avec assurance, cela suffit pour jeter un doute sur la véracité de son récit. Mais si elle affirme avoir été éveillée, et donne des preuves palpables à l’appui, on accorde généralement une certaine foi à son histoire. Le commun des mortels n’agit pas autrement et c’est d’ailleurs ainsi que je procédais jusqu’au moment où, l’autre jour, cette dame m’a posé la question que je viens de vous soumettre.

Ce point d’interrogation me donna à penser et m’amena à conclure qu’on peut être endormi, ou tout au moins inconscient, pendant un certain temps, sans s’en apercevoir, et sans avoir perçu nettement ce qui s’est passé à ce moment. Un cas mémorable me revient à l’esprit. Il y a un an, je me tenais un matin sous le porche, lorsque je vis un homme s’avancer dans ma direction. C’était un étranger ; je comptais bien qu’il sonnerait et entrerait dans la maison sans s’arrêter pour me parler ; il lui fallait pour cela passer devant moi par la grande porte ; pour éviter qu’il m’adresse la parole je pris moi-même l’air d’un étranger. Cela réussit quelquefois.

Je vis cet homme très nettement au moment où il était à dix pas de la porte et à vingt-cinq de moi, puis subitement il disparut. Je demeurai aussi médusé que si j’avais vu une église s’éclipser en un clin d’œil pour faire place à un terrain vague. J’étais ravi de ce phénomène, car à n’en pas douter, je venais d’assister à une apparition ; je l’avais vue de mes propres yeux, vue, et au grand jour. Je me promis d’en rendre compte à la Société. Je courus à l’endroit où j’avais d’abord vu le spectre, puis à l’autre bout du porche et regardai tout autour de moi. J’acquis la certitude absolue que je me trouvais bien en présence d’une apparition. Il ne me restait plus qu’à consigner le fait pendant qu’il était encore frais à ma mémoire. Ravi de ma découverte, je me dirigeai vers le maison. Lorsque je pénétrai dans le vestibule, mon cœur cerna de battre et ma respiration s’arrêta. Je vis l’homme qui m’était apparu, assis sur une chaise, seul, aussi calme et aussi paisible que s’il s’était installé là pour un temps indéfini. L’ébahissement m’empêcha de parler ; je me ravisai et lui demandai ;

— Êtes-vous entré par cette porte ?

— Oui.

— Avez-vous ouvert la porte vous-même ou avez-vous sonné ?

— J’ai sonné, et le nègre est venu m’ouvrir !

Je pensai en moi-même : — C’est bien étonnant. Il faut à Georges deux minutes pour répondre à la porte lorsqu’il se presse, et je ne l’ai jamais vu se dépêcher. Comment cet homme est-il resté deux minutes à la porte, à sept pas de moi, sans que je l’aperçoive ?

Sans la question de la dame : — Avez-vous eu une vision — à l’état de veille ? j’aurais cherché jusqu’à ma mort la solution de cette énigme. Tout s’explique maintenant. Évidemment, ce jour-là, j’ai été endormi soixante secondes, ou du moins inconscient sans m’en douter. Dans cet intervalle, l’homme a passé près de moi, sonné, attendu là, puis il est entré et a fermé la porte ; je ne l’ai pas vu, pas plus que je n’ai entendu la porte se fermer.

Si, pendant cette minute d’absence mentale, il s’était caché dans la cave (il avait largement le temps de le faire) — j’aurais fait part de cette aventure à la Société des Recherches et, en l’amplifiant, j’aurais crié au miracle ; la force déployée par trente bœufs réunis ne m’aurait pas ôté de la tête que j’étais « un privilégié » de ce monde, et que je venais d’avoir ma vision — à l’état de veille.

Et maintenant, comment prouver que j’étais conscient ou non ? La chose me paraît impossible et personne n’a encore résolu ce problème.

Je compte sur un rêve pour trouver la clef de ce

mystère.

LE COURRIER AMATEUR

L’époque de notre départ d’Aix-les-Bains pour Genève approchait. De là, nous devions aller à petites journées et par un itinéraire compliqué à Bayreuth, en Bavière. Pour mener une caravane aussi importante que la mienne, il me fallait songer à prendre un courrier, bien entendu.

Mais je perdis du temps. Les jours se passaient et, un beau matin, je me réveillai en constatant que nous étions prêts à partir, mais que je n’avais pas encore de courrier. Je pris alors un parti qui me parut bien un peu téméraire, mais je me sentais d’humeur à ne pas m’arrêter en chemin. Je déclarai que je ferais le premier relais à moi tout seul, et je le fis.

Oui, je conduisis à moi tout seul, d’Aix à Genève, toute la bande, — quatre personnes. Il y avait un peu plus de deux heures de route, et il fallait changer une fois de wagon. Cela se passa sans aucun accident, à part que j’oubliai sur le quai une valise et quelques menus objets, — mais on ne peut pas appeler cela un accident. Du coup, je m’offris à conduire la caravane jusqu’au bout du voyage, à Bayreuth.

Je commis là une « gaffe », bien que la chose parût très faisable à première vue. L’équipée était beaucoup plus compliquée que je ne le pensais. Premièrement, il fallait rallier deux personnes que nous avions, quelques semaines auparavant, laissées dans une pension à Genève, et les amener à notre hôtel. Deuxièmement, je devais signifier aux individus qui ramassent les bagages sur le grand quai d’avoir à porter sept malles à l’hôtel pour en remporter sept autres qu’ils trouveraient empilées sous le hall. Troisièmement, il me fallait découvrir dans quelle partie de l’Europe était Bayreuth, et prendre sept billets de chemin de fer pour cette localité. Quatrièmement, j’avais à envoyer un télégramme à un ami, dans les Pays-Bas. Cinquièmement, comme il était deux heures de l’après-midi, il fallait se dépêcher pour être prêts pour le premier train de nuit, et assurer des places dans le sleeping. Sixièmement, je devais enfin retirer de l’argent à la banque.

À mon avis, les tickets de sleeping étaient la chose la plus importante ; j’allai donc à la gare moi-même, pour plus de sûreté ; les commissionnaires d’hôtel sont si peu dégourdis en général ! Il faisait très chaud, et j’aurais dû prendra une voiture, mais je crus mieux faire en économisant une course, et je partis à pied. Mal m’en prit, car je me perdis et fis trois fois le chemin. Au guichet, on me demanda quel itinéraire je désirais prendre ; cela m’embarrassa fort et tout de suite je perdis la tête. Il y avait un tas de monde autour de moi, et je ne connaissais rien aux itinéraires ; je ne savais même pas qu’il pût y en avoir deux. Aussi je jugeai préférable de rentrer pour consulter la carte et de retourner à la gare ensuite.

Cette fois, je pris un fiacre, mais en remontant l’escalier de l’hôtel, je me souvins que je n’avais plus de cigares, et je voulus en acheter pendant que j’y pensais. Le bureau de tabac faisait le coin de la rue ; ce n’était donc pas la peine de prendre le fiacre pour si peu, et je dis au cocher de m’attendre.

Le télégramme me revenant à l’esprit, je le composai dans ma tête en marchant, et du coup j’oubliai mes cigares et mon fiacre. Je comptais envoyer ce télégramme de l’hôtel, mais, réfléchissant que je ne devais pas être loin de la poste, je me décidai à l’y porter moi-même. La poste était bien plus loin que je ne le pensais. Je finis par la dénicher, j’écrivis mon télégramme et le remis au guichet. L’employé, qui avait une tête rébarbative et était un monsieur fort tracassier, me posa en français un tas de questions si déliquescentes que je recommençai à patauger et que je perdis le nord de nouveau. Heureusement, un Anglais qui passait par là m’expliqua que cet employé désirait savoir où, envoyer mon télégramme. Cela, je l’ignorais totalement, car il ne s’agissait pas de « mon » télégramme » mais bien d’un télégramme que j’envoyais pour le compte d’un des membres de ma caravane : je m’évertuai à le faire comprendre à ce maudit employé qui ne voulut rien savoir. De guerre lasse je lui déclarai que puisqu’il était aussi bizarre, j’allais revenir et la lui donner, son adresse !

Cependant je pensai que je ferais bien d’aller, auparavant, cueillir à leur pension les deux pesonnes qui devaient m’y attendre avec impatience ; il valait certainement mieux suivre le programme que je m’étais tracé et faire chaque chose en son temps : cette réflexion me remit en mémoire le fiacre que j’avais laissé à l’hôtel et dont la location courait toujours ; alors, j’appelai un autre fiacre, et lui dis de descendre chercher le premier et de l’amener à la poste, où il attendrait que je revienne.

Il me fallu marcher longtemps et par une jolie chaleur pour arriver chez ces gens ; une fois là, je découvre qu’ils ne pouvaient me suivre illico avec leurs sacs, et qu’il fallait prendre une voiture. Je sortis pour en chercher une, mais avant d’en avoir trouvé, je m’aperçus que j’étais tout près du grand quai, — du moins, je me le figurais, — et je jugeai que ce serait une économie de temps d’y passer pour régler la question des bagages. Après avoir rôdé près d’un mille, je rencontrai une boutique de cigares ; cela me fit penser à mon projet d’emplette. Je dis au marchand que j’allais à Bayreuth et qu’il m’en fallait une provision pour mon voyage. L’homme me demanda quel itinéraire je devais prendre ; je lui répondis que je n’en savais rien. Il me conseilla de passer par Zurich et un tas d’autres endroits dont il me donna les noms, et m’offrit de me vendre 7 billets de seconde classe, directs pour Bayreuth, à 22 dollars chaque, avec le bénéfice de j’escompte que le chemin de fer lui consentait. Je commençais à en avoir assez de voyager en seconde avec des billets de 1re, et je lui pris ses billets.

Quelques minutes après, j’avais déniché le bureau des Messageries Natural Co, et je lui avais passé l’ordre de porter sept de nos malles à l’hôtel et de les y empiler sous le hall. Il me semble bien cependant que j’oubliais quelque chose en donnant mes instructions, mais je me creusai en vain la tête.

Ensuite, je découvris la banque, et m’y présentai pour avoir de l’argent ; mais comme j’avais oublié, je ne sais où, ma lettre de crédit, il me fut impossible de rien toucher. Il me revint à l’esprit que j’avais dû laisser cette lettre sur la table où j’avais écrit mon télégramme ; je pris un fiacre, me fis conduire à la poste, montai l’escalier, et là on médit qu’une lettre de crédit avait été en effet oubliée sur la table, mais qu’elle avait été remise à la police et qu’il faudrait y aller et prouver qu’elle m’appartenait. — On me donna un garçon pour me conduire ; nous sortîmes tous deux et marchâmes une couple de milles pour arriver à la police ; là je me rappelai mes deux autres fiacres et demandai au garçon de me les renvoyer quand il rentrerait à la poste. — La nuit tombait et le commissaire était parti dîner. J’aurais bien été dîner moi-même, mais l’agent de service m’en dissuada, et j’attendis. Le commissaire reparut subitement à dix heures et demie, mais dit qu’il était trop tard pour rien faire, et me renvoya au lendemain matin, à neuf heures et demie. L’agent voulait me garder toute la nuit, prétendant que j’avais une mine assez louche ; que la lettre de crédit n’était assurément pas à moi ; que je ne savais pas même ce que c’était qu’une lettre de crédit ; que tout simplement j’avais vu le propriétaire de cette lettre l’oublier sur la table et que je voulais me la faire remettre, comme font d’ailleurs les individus qui ont la manie de prendre tout ce qu’ils trouvent, que cela puisse avoir de la valeur ou non. — Heureusement, le commissaire déclara qu’il ne trouvait rien de suspect à ma mine, que j’avais l’air assez inoffensif, tout au plus légèrement timbré. — Je le remerciai beaucoup ; il me rendit la liberté et je retournai à l’hôtel avec mes trois fiacres.

J’étais éreinté, et hors d’état de répondre décemment à un interrogatoire ; aussi, je résolus de ne pas déranger la caravane à une heure aussi tardive, d’autant que je savais qu’il y avait une chambre libre à l’autre bout du hall. Mais je n’eus pas le temps de gagner cette chambre ; on me guettait ; toute la bande commençait à s’inquiéter à mon sujet.

Je me trouvais dans de beaux draps !

Avec un air maussade et rébarbatif, la caravane était alignée sur quatre chaises, siégeant au milieu de châles et d’un tas de choses disparates, des sacoches et des guides sur les genoux. Il y avait quatre heures qu’ils étaient là !

Et ils m’attendaient, ils m’at-tendaient !…

Je compris que seul, un tour de force brûlant, heureusement exécuté, et désopilant, pouvait rompre la glace et créer une diversion en ma faveur ; aussi je lançai mon chapeau au beau milieu d’eux, et, sautant après, dans une preste cabriole, je m’écriai, plein de gaîté :

— Ah ! ah !… nous voici au complet, M. Merryman !

Le plus profond silence remplaça les applaudissements sur lesquels je comptais.

Force me fut donc de m’expliquer, quoique mon assurance, assez mal assise jusqu’ici, vînt de recevoir un rude choc, une douche plutôt glacée. La mort dans l’âme, j’essayais de paraître folâtre ; je tentai d’attendrir ces cœurs de marbre et de dérider ces visages sévères par de légères et piquantes saillies ; je tentai d’enjoliver la sinistre réalité par une anecdote badine et joyeuse ; mais j’avais mal calculé mon effet. Ce n’était pas la note, oh ! pas du tout ! Je ne récoltai pas un sourire ; pas un muscle de ces faces crispées ne se détendit ; pas un glaçon de ces regards chargés de banquises ne vint à dégeler. Je tentai de nouveau un pauvre petit effort, mais le chef de la caravane m’arrêta net par ces mots :

— Où avez-vous été ?

Je vis à son ton qu’il fallait cette fois ramener la question au terre-à-terre des affaires. Je commençai donc l’exposé de mes démarches, mais aussitôt il m’interrompit :

— Où sont les deux autres ? Nous avons été mortellement inquiets à leur sujet.

Oh ! ils vont très bien, répliquai-je. C’est ce maudit fiacre que j’avais dû chercher… Venez, je vais y aller tout droit…

— Asseyez-vous ! Vous ne vous doutez pas qu’il est onze heures… Où les avez-vous laissés ?

— À la pension.

— Pourquoi ne les avez-vous pas ramenés ?

— Parce que nous ne pouvions pas porter leurs sacoches. Alors, j’ai réfléchi…

— Réfléchi ! Vous ne deviez pas essayer de réfléchir. Il y a deux milles d’ici à cette pension. Vous n’y étiez pas allé à pied, je pense ?

— Moi ?… Ce n’était pas mon intention, mais c’est tout de même ce qui est arrivé ?

— Et comment est-ce arrivé ?

— Voilà. J’étais à la poste, et je me suis rappelé que j’avais laissé un fiacre ici, à m’attendre. Alors, pour arrêter les frais, j’ai envoyé un autre fiacre au… à….

— Où ça, au… à… ?…

— Allons bon ! J’ai oublié maintenant. Toujours est-il que la nouvelle voiture était chargée de faite régler la première à l’hôtel, et de la renvoyer ensuite.

— À quoi bon ?

— À quoi bon ? Mais pour arrêter les frais, vous dis-je…

— Vraiment ? en prenant un nouveau fiacre pour les augmenter encore, n’est-ce pas ?

À cela je ne répondis rien. L’autre reprit :

— Pourquoi n’avez-vous pas dit au nouveau fiacre de venir vous rechercher ?

— Mais, c’est ce que j’ai fait ! Je m’en souviens à présent, c’est bien cela. Oui, je me rappelle que lorsque j’ai…

— Eh ! bien alors, pourquoi la voiture n’est-elle pas allée vous reprendre ?

— À la poste ?… Mais elle est venue…

— Eh ! bien alors, comment se fait-il que vous ayez été à pied à la pension ?

— Dame, je ne vois plus du tout comment cela s’est fait. Attendez, j’y suis. Après avoir écrit la dépêche pour les Pays-Bas, j’ai…

— Enfin, Dieu merci, vous avez donc fait quelque chose ! Je tenais tant à ce que ce télégramme partit… Mais pourquoi regardez-vous comme cela ? Vos yeux cherchent à éviter les miens. Cette dépêche était la chose la plus importante que… Vous n’avez pas fait partir cette dépêche ?…

— Je n’ai pas dit que je ne l’avais pas fait partir.

— C’est inutile. Oh ! mon ami, je n’aurais pas voulu pour tout au monde que ce télégramme fût oublié. Pourquoi ne l’avez-vous pas expédié ?

— Oh ! vous savez, j’avais tant de choses à faire et à penser… Et puis, à la poste, ils sont si bizarres qu’après avoir écrit le télégramme je…

— C’est bon, n’y pensons plus, aucune explication ne pourrait réparer… Oh ! que doit-il penser de nous là-bas ?

— Ça ne fait rien, je vous assure. Il pensera que nous avions donné le télégramme aux gens de l’hôtel et qu’ils n’ont…

— Vraiment ! Mais pourquoi ne l’avez-vous pas donné à l’hôtel ? C’était la seule chose raisonnable à faire.

— Je sais bien, mais je croyais que ce serait plus sûr de faire cela moi-même, et j’ai été à la banque pour toucher de l’argent…

— Bon ! il faut tous savoir gré d’avoir tout de même pensé à cela… Allons ! je ne veux pas me montrer trop dur envers vous, bien que vous reconnaissiez, n’est-ce pas, que vous nous valez là bien des ennuis qui pouvaient s’éviter. Combien avez-vous touché ?

— Dame ! j’ai idée que…

— Que quoi ?

— Que, — dame ! je crois bien que dans ces circonstances, — que beaucoup d’entre nous, vous savez… enfin…

— Qu’est-ce que vous avez à bafouiller ?… Ah ! regardez-moi en face, n’est-ce pas ?… Enfin, vous n’avez pas touché d’argent ?

— Dame ! le banquier a dit…

— Je me moque de ce qu’a dit le banquier. Vous devez avoir une raison quelconque, une raison à vous, ou quelque chose qui y ressemble pour…

— Eh bien ! c’est tout bonnement parce que je n’avais pas ma lettre de crédit.

— Vous n’aviez pas votre lettre de crédit ?

— Je n’avais pas ma lettre de crédit.

— Ne répétez pas tout ce que je dis. — Où était-elle, celle lettre ?

— À la poste.

— Qu’est-ce qu’elle y faisait ?

— Tiens, je l’y avais oubliée, parbleu !

— Parole d’honneur, j’ai vu bien des courriers ; dans ma vie, mais jamais, jamais, de tous les courriers que j’ai…

— J’ai fait de mon mieux pourtant.

— Allons, c’est vrai, mon pauvre ami. J’ai tort : de vous maltraiter, et d’oublier que vous vous êtes échiné, pendant que nous restions là, à nous faire du mauvais sang, au lieu de vous voter des remerciements pour tout le mal que vous vous donniez pour nous. Tout cela s’arrangera. Nous pouvons très bien prendre le train de sept heures trente demain matin. Vous avez les tickets ?

— Oui, et une belle occasion encore. Des tickets de seconde.

— Bon, très bien. Tout le monde voyage en seconde, et cela nous fera économiser un surcroît de dépense très appréciable. Qu’avez-vous payé pour les billets ?

— 22 dollars chacun, directs pour Bayreuth.

— Comment ? Je croyais qu’on ne pouvait se procurer des billets directs qu’à Londres et à Paris.

— Il y a des gens qui ne peuvent s’en procurer que là, et d’autres qui peuvent s’en procurer ailleurs. C’est mon cas, paraît-il.

— Dites donc, c’est pas mal cher !

— Pas du tout, le marchand m’a fait la remise de sa commission.

— Le marchand ?

— Oui, je las ai achetés dans une boutique de cigares.

— Ah ! pendant que j’y pense, puisqu’il faut nous lever de bonne heure demain, il ne faut pas attendre jusque-là pour faire nos paquets. Voyons, votre parapluie, vos caoutchoucs, vos cigares… Eh ! bien, qu’est ce qui vous prend ?

— Diable ! j’ai laissé les cigares à la banque.

— Allons, bon ! Et votre parapluie ?

— Je le retrouverai, ça ne presse pas.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— C’est bon, je vais m’en occuper.

— Où est ce parapluie ?

— C’est simple comme bonjour, je n’ai qu’à…

— Où est-il ?

— Oh ! je crois que je l’ai laissé dans la boutique de cigares, mais…

— Ôtez-moi vos pieds de là ! C’est bien ce que je pensais. Où sont vos caoutchoucs ?

— Ah ! ça… dame !

— Où sont vos caoutchoucs ?

— Oh ! il fait si sec aujourd’hui ! Tout le monde dit qu’il ne tombera pas une goutte de…

— Où-sont-vos-caoutchoucs ?

— Attendez, attendez un peu !… D’abord l’agent a dit.

— Quel agent ?

— L’agent de police… Mais quant au commissaire, il a…

— Le commissaire ? Quel commissaire ?

— Le commissaire de Genève… Mais moi, j’ai répondu.

— Assez ! qu’est-ce qui vous prend ?

— Moi, rien ! Tous les deux voulaient me persuader de rester…

— Rester où ?

— Et le fait est que…

— Où avez-vous été ? Pourquoi êtes-vous resté dehors jusqu’à dix heures et demie ce soir ?

— Vous allez voir. Après avoir perdu ma lettre de crédit, j’ai…

— Assez de bafouillages ! Répondez à mes questions sans détours. Où sont ces caoutchoucs ?

— Les caoutchoucs ?… À la prison municipale.

Je risquai un sourire placide, mais il se figea sur mes lèvres. L’atmosphère ambiante portait d’ailleurs peu au rire. Et mes amis ne trouvèrent pas drôle du tout que j’aie pu passer trois ou quatre heures au violon. Au fond, cela ne m’avait pas non plus paru si drôle que cela !

Il me fallut tout expliquer après cela, il devint évident qu’on ne pourrait pas prendre le premier train, sous peine délaisser en plan ma lettre de crédit. Je crus que nous allions nous quitter pour aller nous coucher tout à fait brouillés et grincheux, mais heureusement il n’en fut rien, car lorsque mes amis me parlèrent des bagages, je pus leur affirmer que je n’avais pas oublié cette grave question.

Cette déclaration me valut des paroles réconfortantes :

— Vous êtes aussi bon, aussi attentif, intelligent et dévoué que possible, — Allons ! qu’il ne soit plus question de nos reproches. — Vous m’en voyez tout honteux. — Tout est très bien, admirablement arrangé. — Encore toutes mes excuses de ce que j’ai pu vous dire de désagréable !…

Ces paroles de paix m’émurent plus profondément que toutes les sottises que j’avais reçues avant ; j’en éprouvai quelque gêne, car je ne me sentais pas la conscience si tranquille sur cette affaire de bagages. — Il me semblait bien un peu qu’elle clochait de quelque part, sans pouvoir préciser où ; et je préférais ne pas voir agiter cette question pour le moment, trouvant qu’il était bien temps d’aller nous coucher.

Bien entendu, le lendemain, la caravane fit une certaine musique en s’apercevant qu’il devenait impossible de prendre le premier train.

Mais je n’avais pas le loisir de m’attarder, et après avoir subi les premières mesures de l’ouverture, je filai à la recherche de ma lettre de crédit.

Auparavant il me parut prudent d’éclaircir cette histoire de bagages et de la mettra au point, si besoin en était ; mais il était trop tard. — Le concierge me dit qu’il avait fait filer les malles sur Zurich dès hier soir. — Je lui demandai comment il avait pu faire cette expédition sans les billets. — Il répondit :

— Ce n’est pas nécessaire en Suisse. — Vous payez pour vos bagages et les envoyez quand il vous plaît. — Rien ne va en franchise que vos bagages de main.

— Combien avez-vous payé pour le tout ?

— 140 francs.

— 28 dollars ! Sûrement, il y a quelque erreur dans les malles.

Un moment après, je rencontrais le portier, qui me dit :

— Vous n’avez pas bien dormi, n’est-ce pas ? Vous semblez éreinté. Si vous vouliez un courrier, il en est arrivé un cette nuit qui est libre depuis cinq Jours. — Il s’appelle Ludi. — Nous vous le recommandons, ou plutôt c’est le grand hôtel Beau-Rivage qui vous le recommande.

Je refusai froidement. Tout mon courage n’était pas abattu encore, et il me déplaisait de me voir ainsi couper l’herbe sous le pied. — Je partis pour la prison municipale à neuf heures, espérant que le commissaire serait en avance, mais il s’en garda bien. Je ne m’amusai pas précisément en l’attendant. Quoi que je voulusse toucher, ou regarder, ou faire, ou ne pas faire, toujours l’agent de police me disait : « C’est défendu ! » — J’essayai, en son honneur, de sortir tout ce que je savais de français, mais il ne s’y prêta pas davantage. On eût dit qu’il lui était particulièrement désagréable d’entendre parler sa propre langue.

Enfin le commissaire arriva, et mit fin à mes ennuis. — Dès qu’il eut réuni la cour suprême — ce qui se fait pour régler tout litige en suspens — disposé tout en ordre, fait placer des factionnaires, invité l’aumônier à réciter la prière, on apporta mon enveloppe décachetée, on l’ouvrit et on ne trouva dedans que quelques photographies. — Cela venait de ce que j’en avais retiré ma lettre de crédit pour la replacer par lesdites photographies, et que — je m’en souvins tout à coup — j’avais remis la susdite lettre de crédit dans une de mes poches.

Je le prouvai d’ailleurs immédiatement, à la satisfaction générale en fouillant dans ma jaquette et en exhibant la précieuse lettre d’un air plutôt joyeux.

Les membres du tribunal se regardèrent non sans un certain ahurissement, puis me regardèrent, puis se regardèrent de nouveau ; finalement on me congédia, en insinuant qu’il était peut-être peu prudent de me laisser en liberté. Ils me demandèrent aussi ma profession. Je répondis que j’étais courrier. Alors ils levèrent les yeux au ciel, avec componction, en disant : « Du lieber Gott ! » Après les avoir remerciés en peu de mots, et très poliment, de l’admiration qu’ils me témoignaient, je filai à la banque.

Toutefois, ma dualité de courrier m’obligeant à procéder par ordre, et à faire systématiquement chaque chose en son temps, je brûlai la banque et aiguillai dans la direction des deux membres de la caravane que j’avais laissés la veille dans le pétrin. Je pris un fiacre qui se trouvait flâner par là.

Je ne m’attendais pas à faire de la vitesse, le cheval me paraissait un animal de tout repos, et puis, au fond, un peu de farniente ne me déplaisait pas. On était au plus beau moment de la grande semaine de réjouissances en l’honneur du six centième anniversaire de l’indépendance suisse et de la signature de la Convention. Toutes les rues étaient pavoisées de drapeaux flottant au vent.

Le cheval et le cocher étaient sur pied depuis trois jours et trois nuits et, pendant tout ce temps-là, n’étaient pas plus rentrés l’un dans son écurie que l’autre dans son lit. Ils avaient l’air piteux et éreintés, mais leur mine cadrait assez avec mon état d’âme. Nous finîmes cependant par arriver. J’entrai, je sonnai, et demandai à une femme de chambre de faire vite descendre mes vieux clients. Elle marmotta quelque chose que je ne compris pas : je redescendis et regagnai ma voiture. Cette fille m’avait peut-être dit que ces gens ne logeaient pas à cet étage, et en homme avisé j’aurais dû monter plus haut et sonner d’étage en étage jusqu’à ce que je les aie trouvés ; dans ces appartements suisses, en effet, quand on veut dénicher les gens qu’on cherche, il faut s’armer de patience et fureter, le nez en avant, à travers les escaliers.

Je fis le calcul que j’aurais un quart d’heure à attendre mes clients, le quart d’heure représentait le temps moralement nécessaire pour lés trois opérations suivantes, inévitables en pareil cas : premièrement, mettre son chapeau, descendre et remonter j deuxièmement, rentrée de là première personne pour chercher « son antre gant » ; troisièmement, rentrée de la deuxième personne pour chercher son livré oublié : les Verbes français en un clin d’œil. Je devais donc avoir quinze minutes à flâner et à ne pas me faire de bile.

Ici, une lacune dans mes souvenirs : une paix profonde, un calme absolu… et puis la sensation d’une main qui, se posant sur mon épaule, me fit tressaillir d’effroi. L’intrus était un agent de police. D’un seul coup d’œil je mesurai l’impromptu de ce changement de décor. Il y avait autour de moi un attroupement assez respectable, avec cette physionomie satisfaite et béate que prennent les foules lorsqu’elles contemplent un être humain victime d’une fâcheuse aventure. Pendant que mon cheval et mon cocher dormaient, des gamins les avaient enguirlandés (comme moi aussi d’ailleurs) d’ornements criards arrachés aux innombrables mâts pavoisés. C’était un spectacle scandaleux.

L’agent me dit :

— Je regrette beaucoup, mais impossible de vous laisser dormir là toute la journée.

Je fus blessé et répondis d’un air froissé :

— Pardon, je ne dormais pas, je réfléchissais.

— Dans ce cas vous auriez dû commencer par réfléchir au scandale que vous causez ! Vous ne voyez donc pas que vous ameutez toute la rue !

La plaisanterie était de mauvais goût, mais fit rire toute la foule. Je savais bien que je ronflais quelquefois la nuit, mais je ne me serais jamais douté que cela : pût m’arriver dans la journée et en pleine rue.

L’agent nous débarrassa de nos guirlandes, il eut même l’air de prendre en pitié notre situation et s’efforça de nous traiter avec affabilité ; mais il nous déclara que nous ne pouvions rester là davantage ; qu’il fallait circuler ; sans cela il serait obligé de nous appliquer la taxe. C’était la loi, disait-il ; il ajouta, non sans une certaine ironie, que j’avais l’air plutôt abruti et qu’il voudrait bien savoir ce que j’avais…

Je l’arrêtai net en disant que j’espérais bien qu’il était permis de fêter un peu cet anniversaire, surtout quand il vous touchait personnellement.

— Personnellement ? demanda-t-il… Comment cela, personnellement ?

— Parce que, répondis-je, il y a 600 ans qu’un de mes ancêtres a signé la Convention.

Il réfléchit un moment, me regarda en dessous, puis me dit :

— Un de vos ancêtres ? Êtes-vous sûr que ce n’est pas vous-même. Car de tous les viens débris que j’ai jamais… Enfin, passons ! Qu’attendez-vous là depuis si longtemps ?

— D’abord, je n’attends pas depuis si longtemps, répondis-je. J’ai attendu quinze minutes qu’ils aient été chercher un gant et un livre qu’ils avaient oubliés.

Et puis je lui expliquai qui j’étais venu chercher.

Il fut plein d’obligeance, et commença à interpeller les rangées d’épaules et de têtes qui émergeaient des fenêtres au-dessus de nous. Alors du 5e étage une femme se prit à glapir :

— Oh ! ces gens-là… mais je leur ai cherché une voiture et il y a beau temps qu’ils ont déguerpi ! Ils sont même partis à 8 heures 1/2 !

C’était très vexant. Je regardai ma montre sans répliquer. L’agent me dit :

— Il est midi moins le quart, savez-vous. Il aurait fallu mieux vous informer. Vous avez dormi là trois quarts d’heure en plein soleil !… Vous devez être sec comme un hareng… C’est épatant ! Et vous allez probablement manquer votre train. Décidément, vous m’intéressez beaucoup. Que faites-vous, de votre métier ?…

Je répondis que j’étais courrier. Il en tomba à la renverse et avant qu’il soit revenu à lui, mon cocher, mon die val et moi, nous avions disparu.

En arrivant à l’hôtel, je montai trois étages pour ne trouver plus personne dans nos appartements. Je n’en fus pas autrement surpris ; il suffît qu’un courrier perde une minute de vue ses clients pour qu’ils aillent immédiatement rôder dans les boutiques. Et cela, généralement, au moment de prendre le train. Je m’assis pour réfléchir à ce qu’il y avait de mieux à faire, mais aussitôt le groom du hall vint me trouver pour m’annoncer que toute la bande était partie à la gare depuis une demi-heure. C’était bien la première fois que ces gens faisaient quelque chose de sensé, mais l’aventure n’en était que plus déconcertante pour moi. La vie d’un courrier est remplie de difficultés et de surprises de cette nature, et c’est généralement au moment où tout semble marcher sur des roulettes, que ses clients se permettent d’intervenir dans un accès de lucidité, en dérangeant toutes ses combinaisons.

Le train devait partir à midi précis. Il était alors midi dix. Je pouvais me rendre à la gare en dix minutes. Évidemment il ne fallait pas s’amuser en route, d’autant que c’était un rapide, et que, sur le continent, les rapides ont le mauvais goût de partir parfois à ta date annoncée. De tous les voyageurs mes clients restaient seuls dans la salle d’attente, tout le monde était déjà « monté dans le train », suivant l’expression du pays. Ils étaient au paroxysme de la nervosité et de l’affolement, mais je leur mis un peu de baume sur le cœur, et nous nous dépêchâmes de passer sur le quai.

Là, nouvel accroc. Le contrôleur trouva à redire à nos billets. Il les examina soigneusement, sur toutes les faces, avec un sur de soupçon, puis me regarda en dessous et appela un autre employé. Celui-ci en appela d’autres, et tous ensemble se mirent à discuter, à gesticuler et à ergoter ; je leur fis observer que le temps pressait et les invitai à nous laisser passer. Alors ils me dirent très poliment qu’il y avait quelque chose de louche dans ces billets et ils me demandèrent où je les avais pris.

Du coup, je devinai la cause de leur embarras. Vous vous souvenez que j’avais acheté ces tickets chez un marchand de cigares ; naturellement ils devaient sentir un peu le tabac. Alors, sans aucun doute, ils se demandaient s’il ne fallait pas les signaler à la douane et me faire payer des droits pour leur odeur. Je me décidai donc à user de franchise, ce qui souvent est le meilleur moyen ; je leur dis donc :

— Messieurs, je ne cherche pas à vous tromper. Ces billets de chemin de fer, je les ai…

— Ah ! pardon, Monsieur, ce ne sont pas des billets de chemin de fer !

— Comment ! i c’est pour cela que vous faites tant d’histoire ?

— Mais parfaitement, Monsieur. Ce sont tout bonnement des billets de loterie, et encore d’une loterie qui a été tirée, il y a deux ans…

— J’eus l’air de très bien prendre la chose ; je n’avais que cela à faire, mais ce simulacre de bonne humeur et de gaieté ne mène pas à grand’chose ; on a beau faire le malin, personne ne s’y laisse prendre, et tout le monde vous regarde avec pitié et est rempli de confusion pour vous.

Je ne crois pas qu’il existe au monde une position plus pénible que n’était la mienne : la mort dans l’âme, sous l’impression d’une aussi pitoyable déconfiture, il me fallait faire bonne contenance ; et laisser croire à une exubérante gaîté pendant que je sentais que mes propres compagnons, ces amis si chers à mon cœur, à l’estime et au respect : desquels je tenais tant, que mes compagnons, dis-je, rougissaient de honte devant des étrangers en me voyant devenir un objet de risée et de compassion…

Oui ! J’étais marqué d’un vrai stigmate, d’une flétrissure indélébile ; c’était affreux pour moi de perdre tout droit à la considération de mes semblables !…

J’assurai d’un air dégagé que tout allait très bien, que ce n’était là qu’un de ces petits accidents qui arrivent à tout le monde.

Je produirais les bons tickets dans deux minutes, et nous aurions tout le temps de prendre le train. Cette aventure nous amuserait au moins pour tout le voyage. Je me fis délivrer des billets bien timbrés, bien en règle, et encore à temps, somme toute ; mais ne voilà-t-il pas qu’il me fut impossible de les retirer du guichet parce que, dans toute cette bousculade occasionnée par la recherche des deux personnes restées à la pension, j’avais oublié la banque et n’avais pas d’argent ! Pendant ce temps-là le train partit ; il ne restait plus qu’à rentrer à l’hôtel, c’est ce que nous fîmes, avec une certaine mélancolie et sans échanger beaucoup de paroles. J’essayai bien, pour rompre la glace, d’aborder quelques sujets généraux de conversation en m’étendant sur les beautés du paysage, les mystères de la transsubstantiation, et autres choses de ce genre, mais mes efforts ne réussirent pas à dissiper l’orage qui grondait au-dessus de ma tête.

On avait donné à d’autres voyageurs nos bonnes chambres de la veille ; on nous en procura d’autres qui, bien qu’un peu éparpillées dans l’hôtel, suffisaient amplement à nos besoins. Je croyais que l’on allait pouvoir se dérider un peu, quand le chef de la caravane me dit : « Faites monter les bagages ! » Ceci me refroidit un peu. Il devait y avoir ; quelque chose de louche dans cette histoire des bagages, j’en avais le pressentiment.

Je me disposais à tenter une nouvelle insinuation, quand une main impérieuse me fit signe de me taire, et je fus avisé que nous allions séjourner trois jours ici, et voir si nous ne pourrions pas y rester tout à fait.

— Très bien, fis-je. Inutile de sonner. Je descends m’occuper moi-même des bagages.

Je pris un fiacre, filai droit chez M. Natural, et lui demandai quels ordres je lui avais laissés. Il me dit :

— Vous m’avez commandé d’envoyer sept malles à l’hôtel.

— Et ne vous ai-je pas dit d’en reprendre d’autres ?

— Êtes-vous sûr que je ne vous aie pas dit de reprendre sept malles que vous trouveriez empilées sous le hall ?

— Absolument sûr que vous ne me l’avez pas dit.

Alors toutes les quatorze sont parties pour Zurich, ou Jéricho, ou ailleurs… et cela nous promet encore plus de « casse », tout à l’heure à l’hôtel, quand…

Je n’achevai pas ; car toutes mes idées se mirent à tourbillonner dans ma tête ; généralement, quand on se trouve en pareil pétrin, on s’imagine avoir fini une phrase, on la laisse inachevée, et on s’en va droit devant soi en rêvant à la lune ; alors la première chose qui vous en fait descendre est un camion, une vache ou tout autre objet contre lequel on est allé se cogner.

Je laissai là mon fiacre, — à vrai dire, je l’oubliai tout à fût, — et en m’en retournant je méditai sur mon triste sort : ma conclusion fut qu’il me fallait donner ma démission, faute de quoi je me verrais certainement remercier dans un très proche délai. Il me sembla préférable de ne pas remplir moi-même cette pénible mission et d’employer la voie d’un message. Je fis donc chercher M. Ludi, et lui expliquai que je connaissais un courrier qui devait quitter sa place, pour raison de mécontentement, de fatigue, etc…, et que, puisque lui était disponible pour quatre ou cinq jours, je lui procurerais volontiers cette place pour ce laps : de temps, s’il croyait pouvoir faire l’affaire. Quand tout fut arrangé, je l’expédiai à l’hôtel prévenir : mes clients que, par suite d’une erreur de M. Natural, nous nous trouvions ici sans malles, mais que, nous en trouverions une collection à Zurich ; que par conséquent, ce que nous avions de mieux à faire, c’était de prendre le premier train, avec armes et bagages, pour aller droit là-bas.

Il s’acquitta de la commission et revint pour me dire qu’on me priait de revenir à l’hôtel, — comment donc, avec plaisir ! — Au lieu de cela nous allâmes à la banque retirer l’argent, puis m’approvisionner de cigares et de tabac ; par la même occasion je comptais rendre au marchand de cigares ses billets de loterie et lui reprendre mon parapluie, puis payer chez M. Natural le fiacre que je congédierais. Il me restait encore à passer à la prison municipale, pour retirer mes caoutchoucs et laisser des cartes p. p. c. au commissaire et à la Cour suprême. Chemin faisant, M. Ludi me fit une description imagée de l’état de surexcitation et d’indignation dans lequel se débattait ma caravane, là-bas à l’hôtel ; j’en conclus que je ferais tout aussi blende rester là où je me trouvais pour le moment.

Je disparu de la circulation jusqu’à quatre heures de l’après-midi, pour laisser le vent tomber, et alors je me dirigeai vers la gare, juste à temps pour prendre l’express de trois heures pour Zurich ; je devais retrouver toute la bande, désormais pilotée par Ludi, qui eut bien aussi quelque peine à se débrouiller dans tout cet imbroglio. Vous reconnaissez que j’avais travaillé comme un nègre pendant l’exercice de mes fonctions ; j’avais fait de mon mieux, n’est-ce pas ? Croyez-vous que tous ces gens m’en aient su gré ? Non ! Ils ne se souvinrent, pour me les reprocher, que des imperfections de mon administration, et oublièrent toute la peine que je m’étais donnée pour mener ma mission à bonne fin. Ils me rabâchaient toujours les mêmes reproches et faisaient des gorges chaudes à l’infini sur cette malheureuse « gaffe » que j’avais commise. Ils ne considéraient qu’une chose : c’est qu’après m’être improvisé leur courrier à Genève, qu’après avoir remué ciel et terre, et m’être donné plus de mal qu’il n’en fallait pour conduire tout un cirque jusqu’à Jérusalem, je n’étais pas même arrivé à faire sortir six personnes des murs de la ville. De guerre lasse, je finis par leur déclarer que je ne voulais plus entendre parler de cette grotesque équipée, et que j’avais par-dessus la tête de toutes leurs histoires. Je ne me gênai pas pour leur dire que je ne consentirais plus jamais à faire le courrier, même s’il s’agissait de sauver la vie à quelqu’un. Je vous réponds que si je vis asses longtemps ils verront que je tiens parole… Au fond, ce métier de courrier est des plus ingrate, c’est un vrai casse-tête, une source d’affolement et de tracas odieux. En l’exerçant on ne peut récolter qu’une maladie

de cœur ou un beau ramollissement du cerveau.

UN MAJESTUEUX FOSSILE LITTÉRAIRE

Supposons que l’on me donne à deviner à brûle-pourpoint, sans me laisser le temps de me documenter sur la question, quelle est la cause fondamentale des prodigieux progrès matériels et intellectuels réalisés pendant le demi-siècle qui vient de s’écouler. Je répondrais probablement qu’il faut les attribuer au fait que les hommes d’aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait autrefois, veulent bien reconnaître qu’une idée nouvelle peut avoir quelque valeur. Prenez la liste fort longue des grands noms que l’histoire peut évoquer. Il n’est pas douteux que dans un passé de vingt à trente siècles les générations n’aient enfanté des intelligences capables des inventions et créations qui font de notre époque une merveille ; alors, pourquoi ne pas en déduire que si ces génies n’ont pas révélé au monde ces merveilles, c’est qu’ils ont été maintenus dans l’ornière de la médiocrité par le culte tenace du public pour les vieilles idées et son aversion pour toute nouveauté, obstacles qu’ils n’ont ni franchis ni renversés.

La note qui domine dans les vieux livres, chaque fois qu’il s’agit d’idées nouvelles, est un sentiment de méfiance, d’inquiétude, voire parfois de mépris. Au contraire, de nos jours, on ne fait aucun cas des vieilles idées ; on les apprécie d’autant moins qu’elles sont plus anciennes ; mais s’agit-il d’une idée nouvelle, on saute dessus avec enthousiasme, et grand espoir, et, fait curieux, cet espoir a rarement été déçu.

Je ne prétends pas indiquer le moment précis où cette tendance a fait son apparition parmi nous, mais elle est le propre de notre époque ; aucun siècle ne l’accuse avant nous, elle est le signe caractéristique du nôtre ; et voilà pourquoi, sans doute, nous sommes actuellement une race de petits Mercures, aux talons ailés, fiers de leur émancipation — au lieu d’être restés, comme nos ancêtres, une race de cancres balourds, fiers de leur balourdise.

Et la transition entre ce demi-jour, qui dura trente ou quarante siècles, et l’éclatant grand jour d’à présent est si récente que j’ai pu vivre sous ces deux régimes bien que je ne sois pas vieux. Rien de ce qui se passe aujourd’hui ne ressemble à ce que je voyais quand j’étais gamin ; par contre, ce que je voyais dans mon enfance n’était pas très différent de ce qui avait toujours existé dans ce monde. Je prends pour exemple les remèdes. Galien, en personne, aurait pu entrer dans ma chambre quand j’étais malade, à n’importe quel jour de mes sept premières années (il s’agit naturellement des jours où, le vent n’étant pas bon pour la pêche, il ne me restait qu’à choisir entre l’école ou mon lit), — il aurait pu s’asseoir à mon chevet et assister sans surprise à la consultation de mon médecin. En fourrant son nez dans la collection de tasses, de bouteilles, de fioles qui traînaient sur la table et sur les rayons, il aurait retrouvé toutes les drogues qui lui étaient chères il y a deux cents ans, sans en découvrir une seule qui fût plus récente. En m’examinant, il aurait constaté à sa grande stupeur qu’on m’avait déjà fait saliver ! Oui, ne lui en déplaise, je salivais abondamment ; le calomel est si bon marché ! — S’il lui avait pris fantaisie de tirer sa lancette, il aurait été encore bien attrapé ; le médecin de ma famille ne tolérait pas les embarras sanguins dans l’organisme. Il ne lui serait plus resté qu’à s’armer de pochons et de cuillers pour me faire ingurgiter quelques-unes de ces vieilles potions conservées depuis le père Adam jusqu’à son temps… et au mien. Au surplus, il aurait encore pu aller se promener au jardin avec une brouette pour ramasser des mauvaises herbes et des plantes mortes. Et si notre respectable docteur avait reconnu Galien, il en serait devenu muet d’émotion, et se serait précipité à ses pieds en l’adorant. Mais si d’aventure Galien reparaissait de nos jours, personne ne ferait attention à lui, personne n’aurait pour lui la moindre considération. On lui dirait qu’il est « vieux jeu » et on le traiterait de parfaite baderne. Il se perdrait au milieu de nos remèdes et de nos procédés. Et la première fois qu’il essaierait d’offrir ses services à l’humanité on le pendrait sans autre forme de procès.

Cette introduction m’amène à parler de ma relique littéraire. C’est un Dictionnaire médical composé par le docteur James, de Londres, et le docteur Samuel Johnson, médecin ordinaire de M. Boswell ; le livre a cent cinquante ans, et date de l’insurrection de 1745. Si l’on en avait fait usage contre les troupes du Prétendant, il est probable qu’il n’en serait pas resté un homme vivant. En 1861, ce livre meurtrier se chargeait encore de peupler les cimetières de Virginie. Pendant trois générations et demie, il a contribué paisiblement à enrichir la terre de ses victimes. Malgré cela il continuait à régner sur la crédulité publique, et l’on suivait toujours avec confiance ses avis dévastateurs, ainsi qu’en témoignent les annotations insérées dans ses feuillets. Mais nos soldats mirent la main sur cet ouvrage et le rapportèrent dans leurs foyers ; depuis, on l’a retiré de la circulation. Les considérations qui vont suivre, tirées de la préface de ce livre, sont bien dans la note du vieux temps ; elles respirent le culte de l’antiquité et le dédain de la nouveauté :

« En constatant les progrès modernes, nous devons reconnaître que nous sommes d’autant moins autorisés à nous estimer supérieurs aux anciens, et à les mépriser, que ces progrès mêmes constituent les preuves les plus flagrantes de notre ignorance et de notre vanité.

« Parmi tous les écrivains systématistes, Jérôme Fabrizio d’Aquapendente est incontestablement le moins discutable comme érudition et jugement ; eh bien ! il ne rougit pas de déclarer à ses lecteurs que Celsus, chez les Latins, Paul d’Egine, chez les Grecs, et Albucasis, chez les Arabes, — que je ne puis ranger parmi les modernes, bien qu’il ne vécût qu’il y a six cents ans, — sont les trois lumières auxquelles il a eu le plus souvent recours pour composer son éminent volume. »

Et les auteurs du Dictionnaire médical, qui, dans un paragraphe précédent, s’étaient répandus en tirades sur Galien, Hippocrate, et autres débris de la période silurienne de la médecine, terminent leur préface par cette péroraison :

« Combien peut-on citer d’opérations, en usage aujourd’hui, qui n’aient pas été connues des anciens ? »

C’est, ma foi, vrai ! Les savants d’un pays n’ont pas de plus sûr moyen pour cacher leur vanité et leur ignorance que de prétendre avoir découvert quelque chose de neuf dans l’espace de dix siècles. Évidemment les peuples, à l’époque où a paru ce livre, se regardaient comme des enfants, et considéraient leurs ancêtres comme les seuls êtres parvenus à l’état de développement complet. Au contraire, nos savants modernes peuvent, sans leur faire injure et sans trop de forfanterie, regarder leurs grands-pères comme des enfants et s’estimer eux-mêmes de parfaits adultes.

Voilà peut-être la transformation la plus radicale que puisse enregistrer l’histoire de l’humanité.

Nous avons assisté, dans l’intervalle d’une ou deux générations, au renversement complet de principes qui, depuis les temps les plus reculés, étaient conservés dans toute leur intégrité. C’est comme si l’homme s’était vu tout à coup créer une seconde fois sur un nouveau modèle : avant, il n’éait qu’un chaland bon à flotter sur les canaux d’eau douce ; maintenant, le voici devenu le lévrier de l’océan. La transformation du reptile en oiseau n’est pas plus prodigieuse, mais elle exigea plus de temps.

Chose curieuse : lisez entre les lignes écrites par l’auteur que je viens de citer sur Bred Albucasis. Vous aurez l’impression que, tout en cherchant à le glorifier, il s’y reprend à deux fois, et cela parce qu’Albucasis, qui vivait voici seulement 600 ans, était de ce fait entaché de modernisme, on ne pouvait donc pas l’admirer sans courir soi-même un certain risque.

La Phlébotomie et la Vénésection, — termes alors usités pour la saignée — sont d’un usage inconnu aujourd’hui parce que nous avons cessé de croire que le meilleur procédé pour assurer la prospérité d’une banque, — ou la santé du corps, — est d’en gaspiller le capital. Mais au temps de notre auteur, tout médecin portait sur lui un boisseau de lancettes et crevait la peau de tous ses clients pour peu qu’il leur restât un souffle de vie, à chacun, il enlevait d’un seul coup des litres de sang. En lisant ce livre, on en a la chair, de poule. On y voit que même les bien portants n’y échappaient pas : douze saignées par an, à un jour spécial de chaque mois et, par-dessus le marché, une purgation complète.

Voulez-vous un échantillon des traitements énergiques du bon vieux temps ? Prenons notre auteur ; dans l’apologie qu’il fait d’un certain docteur Arétée, assassin patenté, au temps d’IIomère, ou vers ces environs-là :

« Pour une esquinancie, il fit la Vénésection et laissa le sang couler jusqu’à presque complète défaillance du patient. »

On essaie couramment, de nos jours, de faire passer une migraine. On n’y arrive pas, mais ces petites expériences sont toujours assez amusantes, et relativement inoffensives ; généralement, on en sort assez vivant pour pouvoir en parler ; c’est un résultat à considérer. Il y a quelques cents ans, on avait aussi une collection de remèdes contre la migraine, mais quant à pouvoir en essayer deux, il ne fallait pas y compter. Du premier coup, on était nettoyé. Écoutez plutôt :

« Les autopsies de personnes mortes de sérieuses migraines, qu’on peut trouver relatées dans les auteurs, sont trop nombreuses pour prendre place ici. Force nous est donc de résumer quelques-unes des observations les plus curieuses et les plus importantes recueillies à ce sujet par le célèbre Bonetus. »

L’ « Observation n°1 » du célèbre Bonetus me semble offrir on échantillon suffisant de ce que, depuis la création du monde jusqu’à la naissance de nos pères, l’espèce humaine avait le courage de supporter à chaque « mat de tête » dont elle se voyait affligée.

« Un certain marchand, figé de quarante ans environ, que les soucis de la vie avaient rendu profondément hypocondriaque, fut pris, pendant les chaleurs de la canicule, d’un violent mal de tête qui l’obligea bientôt à garder le lit.

« Appelé près de lui, j’ordonnai la vénésection des bras, l’application de sangsues aux narines, au front et aux tempes, ainsi que derrière les oreilles. — Je prescrivis également l’application de ventouses dans le dos, avec scarification. — Mais, malgré toutes ces précautions, il mourut. Si j’avais eu sous la main un chirurgien expert en artériotomie, j’aurais également fait pratiquer cette opération. »

Ayant cherché dans ce même dictionnaire le mot « Artériotomie », j’y trouvai cette définition :

« Ouverture d’une artère en vue d’en tirer le sang. »

Voici donc un pauvre diable saigné aux bras, au front, aux narines, au dos, aux tempes et derrière les oreilles, et avec cela le célèbre Bonetus, ne se déclarant pas satisfait, pariait de lui ouvrir une artère « en vue » d’y introduire… un siphon, j’imagine. — Et « malgré toutes les précautions il mourut ». Est-il une réflexion plus comique pour figurer la déconvenue naïve de ce boucher ? À en juger par tous les expédients qu’employa le célèbre Bonetus pour venir à bout d’un mal de tête, il nous est permis de supposer que si son patient avait souffert de l’estomac, il l’aurait tout bonnement étripé ?…

Je n’ai cité qu’un « cas », un simple cas de mi¬ graine ; mais le célébré Bonetus en donne plus de onze. Sans « s’attarder davantage sur ce chapitre, je noterai cette simple coïncidence, c’est que tous ces cas furent mortels. Pas un des patients n’échappa, et pourtant cette sinistre hyène ne nous fait pas grâce du moindre détail, de la plus petite goutte de sang ; on dirait qu’il croit vraiment faire œuvre utile et méritoire en perpétuant le principe de ses assassinats ! — Ce sont les « observations », assure-t-il — oui, ma foi ! je trouve plutôt que ce sont des aveux concluants ! ! — D’après ce même livre, « la cendre de sabot d’âne délayée dans du lait de femme guérit des engelures ». Le temps requis par l’efficacité du remède n’est pas indiqué. On y lit encore : « L’usage constant du lait est néfaste aux dents ; il en cause la carie et déchausse ; les gencives. » — Cependant, de nos jours, les bébés en usent couramment sans aucun préjudice. — L’auteur ajoute qu’il faut se rincer la bouche avec du vin avant de se risquer à boire du lait. — Or, en songeant aux immondes décoctions que les gens de cette époque s’introduisaient dans l’estomac sous forme de médecines, n’est-on pas en droit d’admirer qu’ils aient eu si peur du lait ?

Il paraît qu’à cette époque-là on portait déjà des fausses dents. Elles étaient soit en ivoire, soit en os, encastrées dans les alvéoles naturelles et reliées les unes aux autres, ainsi qu’aux dents d’à-côté, par des fils de fer ou de soie. Défense de manger ou de rire avec, car elles se déchaussaient au moindre mouvement. Avec un peu d’entraînement, on pouvait se permettre de sourire sans les perdre. Mais ce n’étaient pas des dents de service, c’étaient des dents de parade.

L’auteur de notre livre assure que « la viande de porc est la plus nutritive de toutes les viandes comestibles ». Après l’énumération de différentes denrées, il ajoute : « Toutes ces choses sont très faciles à diriger ; le porc l’est autant. »

Voilà un beau mensonge, il me semble. Mais il est passé maître dans l’art d’en faire, et quand il n’en a plus dans son sac, il en emprunte à d’autres compères.

Ainsi, dans un chapitre intitulé « Matières aspirantes », il nous met en présence de Paracelse qui affirme qu’un certain « spécifique » mystérieux a pouvoir (à une dose indéterminée d’ailleurs) d’attirer à lui (à quelle distance, on n’en sait rien) environ « cent livres de viande ». Et il ajoute : « Il est arrivé tout dernièrement qu’un spécifique de cette nature a fait remonter les poumons d’un homme dans sa bouche ; le malheureux en mourut étouffé. » Avouez que c’est un peu raide !

Primo, jamais la bouche de cet homme n’aurait pu contenir ses poumons ; son chapeau n’y eût pas suffi. — Secundo, son cœur, se trouvant aux premières loges pour déguerpir, aurait vraisemblablement commencé le mouvement, et, comme il est moins lourd que les poumons, il serait arrivé bon premier pour occuper la place. — Tertio, je mets en principe qu’un homme qui a déjà le cœur dans la bouche, n’y peut plus loger ses poumons ; il a largement son compte. Enfin, où diable ce pauvre, homme pouvait-il avoir placé la fameuse « matière aspirante » ? Dans son chapeau, je pense ? Alors, en voyant ce qui allait lui arriver, il l’aurait bien vite ôtée pour s’asseoir dessus, et, dans Ce cas, ses poumons ne pouvaient plus l’étouffer ! Non, vraiment, je ne saisis pas l’enchaînement de cette histoire.

Paracelse toutefois revient à la charge : « J’ai vu, de mes yeux vu, dit-il, un certain plâtre capable d’aspirer assez d’eau pour en remplir une citerne. Et par ces « matières aspirantes » les branches peuvent être arrachées des arbres, et, chose encore plus surprenante, une vache peut monter dans les airs. »

Aujourd’hui, Paracelse est mort !!!

Dans le bon vieux temps, on aimait assez mêler une pointe de mystère aux remèdes ; et les médecins de l’époque, à l’instar des charlatans de nos tribus indiennes, s’y prêtaient de leur mieux.

Je cite, à l’appui, quelques définitions :

« Arcane. — Sorte de remède dont le mode de préparation et la remarquable efficacité sont tenus soigneusement cachés, pour en rehausser la valeur. Les chimistes entendent généralement par là une chose mystérieuse, immatérielle, impérissable, que l’homme ne peut apprécier que par l’expérience ; la vertu de chaque chose en effet est mille fois plus efficace que la chose elle-même. »

Pour moi, voici une explication qui manque quelque peu de clarté.

Dans mon Dictionnaire, on trouve encore çà et là des échantillons des connaissances de cet âge primitif en histoire naturelle :

« Araignée. — Se trouve en abondance dans les maisons et y est assez mal vue. L’araignée et la toile d’araignée sont d’un usage courant en médecine. L’araignée, appliquée sur le pouls ou sur la tempe, aurait la propriété de calmer les accès de fièvre ; contre la fièvre quarte on recommande tout spécialement de l’employer, renfermée sous une coquille de noisette.

» Parmi les remèdes les plus autorisés, je citerai pour les blessures, l’eau secrétée par l’araignée noire. C’était une des recettes favorites de sir Walter Raleigh.

» L’araignée, communément appelée attrapeuse ou loup, écrasée dans un mortier puis cousue dans un morceau de linge, et appliquée sur le front ou les tempes, préserve du retour de la fièvre tierce.

» Il est une autre sorte d’araignée qui tisse une toile blanche, fine et belle. En en roulant une dans du cuir et en se l’accrochant au bras, on arrête les accès de la fièvre quarte. Pour les maux d’oreilles, cette araignée bouillie dans de l’essence de rose constitue un excellent calmant. (Dioscorides, liv. II, c ap. 68.)

» Nous voyons par là que tout temps l’araignée a été réputée par ses qualités fébrifuges. Il est bon de remarquer qu’on donne généralement des araignées aux singes, comme remède souverain aux affections auxquelles sont sujets ces animaux. »

Puis vient un long récit pour prouver qu’une femme moribonde, qui huit semaines durant souffrait d’une fièvre intermittente et qu’on avait saignée à blanc une douzaine de fois sans succès apparent, vit son état s’améliorer et recouvra la santé grâce à l’ingestion forcée d’un paquet de toile d’araignée. Et notre savant de s’extasier sur les mérites de la toile d’araignée ! Il mentionne pourtant en passant qu’on avait cessé la saignée quotidienne ; et dans sa naïveté il n’a pas l’air de se douter que cette sage mesure a peut-être provoqué la guérison.

« Quant au venin des araignées, Scaliger rapporte qu’une certaine espèce de ces animaux (dont le nom lui échappe) secrète un poison si violent qu’un nommé Vincentinus en ressentit les effets, à travers la semelle de sa chaussure, rien que pour avoir écrasé un de ces insectes. »

Notre savant accepte cette assertion sans sourcilier, mais ce qui suit lui semble plus difficile à digérer. Voyez plutôt :

« En Gascogne, prétend Scalier, il y a une toute petite araignée qui, en passant sur un miroir, le fait craquer par la seule force de son venin. »

Il s’empresse d’ajouter entre parenthèses : « Ceci me parait une pure fable. »

Mais, par contre, il ne trouve rien à redire aux faits suivants :

« La haine de l’araignée pour le serpent et le crapaud est curieuse. Si le serpent, assure-t-on, vient à se coucher à l’ombre d’un arbre, s’y croyant en sûreté, l’araignée se laisse glisser au bout de son fil et le pique à la tête avec sa trompe ou son dard ; la puissance du venin qu’elle lui inocule est telle qu’après s’être tordu en tous sens le serpent est pris tout d’un coup de vertige et meurt presque aussitôt.

» Quant au crapaud, s’il se fait mordre on piquer ; dans un combat avec une araignée, un lézard, une vipère ou autre bête venimeuse, il se sert du plantain comme contre-poison. L’araignée, pour combattre le crapaud, use du même stratagème que pour le serpent ; elle se pend à la branche d’un arbre par son fil et pique de son dard la tête de son ennemi qui devient enragé, enfle subitement et quelquefois en éclate.

» À l’appui de cette théorie, voici une anecdote qu’Erasme prétend tenir d’un témoin oculaire : Une personne étendue sur le parquet de sa chambre y faisait la sieste par une lourde journée d’été. Un crapaud, sortant d’une touffe de joncs qui garnissaient la cheminée, lui monta sur la figure et s’accroupit sur ses lèvres. Écraser le crapaud c’était risquer de tuer net le dormeur, insinue l’historien : le laisser 1& c’était bien dangereux. Après mûre réflexion, on se décida à dénicher une araignée qui avait tendu sa toile au travers d’un carreau. Avec mille précautions, on apporta l’araignée et la vitre à laquelle elle était accrochée et on renversa le tout au-dessus de la tête de l’homme. Aussitôt l’araignée, apercevant son ennemi, se laissa glisser, le perça de son dard et regrimpa bien vite au bout de son fil. La crapaud se mit à enfler sans quitter sa position. L’araignée revint à la charge sans plus de succès : le crapaud enflait toujours, mais ne crevait pas. À la troisième piqûre, le crapaud, retirant sus pattes de la bouche de l’homme, roula raide mort. »

Notre sage éprouve le besoin de faire cette grave remarque : « Ceci s’applique au côté historique de la question. » Puis il passe à une étude des « effets produits par le Poison et des remèdes pour le combattre ».

Une des choses les plus curieuses à noter est le double sexe du crapaud et de l’araignée.

Enfin notre sage cite ; le cas suivant qu’il tient d’un certain Turner :

« Jadis, quand je faisais mes premières armes dans la médecine opératoire, je fus un jour appelé près d’une femme qui avait l’habitude, quand elle descendait à la cave avec sa chandelle, d’y faire la chasse aux araignées ; elle mettait le feu à leurs toiles et les grillait avec sa chandelle après les avoir poursuivies.

» En se livrant à ce petit sport attrayant, il arriva qu’un de ces insectes sut vendre sa vie plus chèrement que les centaines d’autres victimes faites par cette femme. Cette araignée, en effet, tomba dans le suif fondu de la chandelle, tout contre la flamme ; elle ne put dégluer ses pattes et devint la proie du feu, à la grande joie de son bourreau, qui regardait avec délice la flamme accomplir son œuvre de destruction. Soudain l’araignée éclata avec un crépitement sinistre et lui cracha son venin dans les yeux et sur les lèvres ; la femme, jetant sa chandelle, hurla au secours et se crut perdue. Le soir même, ses lèvres enflèrent énormément, et un de ses yeux se boursoufla, sa langue et ses gencives en firent autant, soit que l’appréhension d’avoir reçu du venin dans la bouche, soit que le poison ait impressionné les fibrilles nerveuses du ventricule par l’intermédiaire des mêmes fibrilles de la bouche, cette femme fut prise de vomissements violents. Pour les arrêter, j’ordonnai, dès mon arrivée, un verre de vin d’Espagne chaud et fortement épicé, avec un soupçon de sel d’absinthe, et quelques heures plus tard un bol de thériaque qu’elle rendit aussitôt. Je frictionnai ses lèvres avec une mixture d’huile de scorpion et d’essence de rose ; quant à l’ophtalmie, je me demandais si la chaleur du venin, surchauffé par la flamme de la chandelle avant l’explosion de l’insecte, n’avait pas pu à elle seule, tout autant que le venin lui-même, causer ce désordre. Je veux bien que la deuxième hypothèse se trouve suffisamment confirmée par l’exemple que cite M. Boyle, d’une personne aveuglée par une goutte de venin provenant d’une araignée en vie. Quoi qu’il en soit, en présence de la grande tuméfaction des lèvres et d’autres symptômes qui ne pouvaient être attribués vraisemblablement à une simple brûlure, je crus pouvoir conclure à un réel empoisonnement. Je n’osai pas cependant faire pratiquer la saignée au bras (oh ! dans le bon vieux temps… eussiez-vous le cou coupé qu’il se serait encore trouvé un médecin pour vous saigner à l’autre extrémité !) mais je lut appliquai très heureusement des sangsues aux tempes, et l’inflammation s’en vit diminuée ; ses souffrances furent également calmées par l’injection dans l’œil d’une décoction de graines de coings et de pavots blancs dans de l’eau de rose. Comme l’enflure de ses lèvres augmentait, j’y fis appliquer, dans la nuit, un cataplasme de farine de vesces délayée dans une infusion de feuilles de scordium, et de fleurs de sureau. En même temps, comme ses vomissements s’étaient arrêtés, on lui fit prendre, de distance en distance, une petite potion de carduus Benedictus et de scordium additionnée d’un peu de thériaque. Au moment même où les symptômes inquiétants venaient de céder à cette médication, survint une vieille femme qui, avec l’aplomb ordinaire des gens de son espèce, enleva tous les pansements et garantit la guérison en deux jours. Bien qu’elle y mit en réalité deux semaines tout le mérite de cette cure lui revient. Elle s’était bornée à appliquer des compresses de feuilles de plantain bâchées avec des toiles d’araignée, à injecter dans l’œil malade des gouttes de cette drogue, et à en administrer quelques cuillers, deux ou trois fois par jour. »

Ainsi finit cette prodigieuse aventure. Notre sage, avant de passer outre, ne perd pas l’occasion de décocher à son M.Turner cette remarque judicieuse, qu’il écrit en italiques pour lui donner plus de portée :

« Je dois faire observer, au sujet de cette histoire, que le plantain par sa vertu rafraîchissante était plus indiqué que les pansements chauds et les autres remèdes. »

Avouez que le récit semble peu ordinaire de nos jours ; il est parfaitement dans la bouche d’un médecin de haut renom qui envisage ce fait comme une découverte précieuse pour la science médicale ! Voilà bien des embarras, pendant deux semaines, pour une femme qui s’est échaudé un œil et les lèvres avec le suif de sa chandelle !… La pauvre créature est droguée à fond, saignée, frictionnée, turlupinée dans tous les sens, comme si tout cela pouvait y faire quelque chose ; et quand une charitable vieille matrone vient, après tout ce grabuge, apporter à ce cas très banal les soins de son gros bon sens, le savant ignorantin semble rire de son ignorance, dans la sereine inconscience de sa propre nullité. Voilà bien une prouve flagrante de l’encroûtement de la médecine d’autrefois ; cette terreur inspirée par les araignées pendant trois mille ans ne s’est dissipée que depuis trente ou quarante ans !…

Voyez un peu ce que l’imagination peut faire. Il paraît que « cette même jeune femme » était d’ordinaire si impressionnée par l’odeur forte, d’ailleurs complètement imaginaire, répandue par les araignées, « en brûlant » que tout lui semblait « tourner autour d’elle », et qu’elle s’évanouissait avec des sueurs froides, accompagnées souvent de légers vomissements. C’est à se demander s’il n’y avait pas, dans cette cave de la bière plutôt que des araignées ?

Voici, d’autre part, des effets d’imagination encore plus surprenants : « Sennertus indique comme signes caractéristiques de la morsure et de la piqûre de cet insecte : la stupeur et l’engourdissement de l’endroit piqué, une sensation de froid, de frisson et d’enflure à l’abdomen, la pâleur de la face, des larmes spontanées, un tremblement nerveux, des contractions, des convulsions, des sueurs froides (ces derniers symptômes apparaissant surtout lorsque le poison a été avalé). » Or, les médecins actuels soutiennent qu’un oiseau ou qu’un homme peuvent avaler des araignées sans en souffrir le moins du monde.

Il faut noter que ces symptômes ne sont pas exclusivement les caractéristiques de la morsure des araignées ; ils peuvent provenir d’une simple frayeur. J’ai vu une personne qui, sentant un frelon dans son pantalon, les présentait tous et au plus haut degré.

« Quant au traitement, sans négliger les procédés spéciaux à l’usage interne, il convient de laver la morsure immédiatement avec de l’eau salée, ou avec une éponge imbibée de vinaigre chaud. On peut encore employer une décoction de mauves, d’origanum et de thym. Après quoi, on appliquera un cataplasme de feuilles de laurier, de ronce et de poireaux, ou bien de farine d’orge bouillie dans du vinaigre, ou encore d’oignons et d’ail pilés avec de la fiente de chèvre et des grosses figues. En même temps le patient devra manger autant d’ail et boire autant de vin que possible. »

Pour ce qui est de moi, j’aimerais mieux être remordu par l’araignée.

Pour clore cette récapitulation, je ne citerai plus qn’un oU deux exemples des mélanges détonants que les médecins d’autrefois avaient coutume de faire avaler à leurs victimes suivant la capacité de chacun, Dans le genre, nous avons « l’Antidote d’or d’Alexandre », qui est merveilleux pour tout ce qu’on voudra.

C’est vraisemblablement la première en date des panacées universelles, brevetées sans garantie. En voici la recette :

« Prenez Afaraboca, jusquiame, carpohalsamum, deux drachmes et demi de chaque ; clous de girofle, opium, myrrhe, cyperus, deux drachmes de chaque ; opobalsanum, feuilles des Indes, cinnamone, zodoarie, gingembre, coftus, corail, cassis, euphorbe, gomme adragante, encens, styrax calamita, celtique, nard, upignel, séséli, moutarde, saxifrage, anet, anis, un drachme de chaque ; xylalos, rheum, ponticum, alipta moschata, castor, nard indien, souchet odorant, opoponax, anacardium, mastic, soufre, pivoine, eringo, pulpe de dattes, hermodactyles rouges et blancs, roses, thym, glands, pouliot, gentiane, écorce de racine de mandragore, germandréc, valériane, herbe d’évêque, baies de laurier, poivre long et blanc, xylobalsamum, carnabadium, macodonian, graine de persil, angélique, graine de rue et sinone, un drachme et demi de chaque ; or vierge, argent pur, perles imperforées, blatta byzantina, corne de cerf, avec équivalent de quatorze grains de blé ; saphir, émeraude, pierre de jaspe, un drachme de chaque ; pellitory d’Éspagne, poudre d’ivoire, calamatus odoratus, avec équivalant de 29 grains de blé ; joignez-y du miel et du sucre en quantité suffisante. »

Après une préparation aussi compliquée, on pourrait s’attendre à avaler une entière pelletée de ce mélange. Eh bien, non ! La dose présenta ne dépasse pas la quantité d’une noisette. C’est tout ! La faiblesse de la dose tient sans doute à la grande quantité de métaux précieux et de pierres entrés dans cette préparation.

« Aqua Limacum. — Prenez un peck d’escargots de jardin, lavez-les dans une forte quantité de bière ; nettoyez votre cheminée et préparez un boisseau de charbon de bois que vous allumerez. Quand le feu a bien pris, écartez les charbons incandescents, placez au centre les escargots et recouvrez-les de feu ; vous les laisserez cuire jusqu’à ce qu’ils commencent à chanter. Retirez-les, puis avec un couteau et un morceau de toile grossière débarrassez-les de leur écume. Écrasez-les ensuite avec leur coquille dans un mortier. Après cela, prenez un quart de vers de terre, saupoudrez-les de sel abondamment. Placez au fond du récipient deux poignées d’angélique et recouvrez le tout de deux poignées de célandine. Mélangez deux peignées de pieds d’ours et d’agrimony, une once de safran, de banane, d’oseille et d’épine-vinetto. Places les escargots et les vers sur ce lit d’herbes mélangées ; recouvrez-les de fiente d’oie et de mouton dans la proportion de deux poignées. Verses sur le tout trois gallons de bière forte et places le récipient sur le feu où vous le laisserez séjourner toute une nuit. Le matin vous ajouteras trois onces de clous de girofle bien pilés et une petite quantité de safran en poudre, puis six onces de corne de cerf rapée. Au-dessus du récipient fixez un alambic et un chapeau, et laisses la distillation se faire normalement. »

Et voilà ! Le livre ne spécifie pas s’il faut avaler le tout en une seule fois, ou si vous avez la faculté de boire la drogue à deux reprises (en admettant que vous ne soyez pas mort aux premières gorgées). Il n’est pas non plus mentionné à quelle maladie ce remède s’applique. Cela n’a d’ailleurs aucune importance.

En feuilletant un peu plus loin, j’apprends que cette drogue fantastique a pour but de « provoquer des flatuosités dans l’estomac ». Je suppose qu’on a voulu dire « faire évacuer les flatulences de l’estomac » ? Ainsi quand il arrivait par hasard à nos ancêtres d’avaler de travers un soupir mal rentré, Us n’avaient d’autre ressource que d’ingurgiter un de ces produits immondes pour mettre ce soupir à la porte ! Autant dire que pour déloger les vers d’un fromage il faut amener une batterie d’artillerie.

En songeant à toutes les horreurs que votre père a dû avaler comme médecines, et à toutes celles que vous eussiez absorbées vous-même de nos jours, si l’homéopathie n’avait pas fait son apparition en ce monde, obligeant les médecins de la vieille école à secouer leur torpeur et à se meubler l’esprit de connaissances rationnelles, vous devez vous estimer bien heureux que l’homéopathie ait pu résister aux assauts des allopathes qui voulaient sa mort. — Quoi qu’il en soit, mieux vaut n’avoir recours à aucun médecin, fût-il homéopathe, voire

allopathe.

ESSAIS HUMORISTIQUES
SUR DES SUJETS VARIÉS

BATEAUX MODERNES ET VIEUX BATEAUX

On croit assez généralement que, pour se faire une juste idée des progrès actuels, il suffit de parcourir les articles et revues qui paraissent à tout bout de champ.

Pour ma part, j’étais bien loin de supposer qu’un bateau moderne pût me causer quelque étonnement, et pourtant me voici aussi surpris d’en avoir visité on que si je n’avais jamais rien lu sur la question.

Je parcours ce grand bâtiment, « le Havel », pendant qu’il creuse son sillon à travers l’Atlantique, et chaque détail qui me tombe sous les yeux me rappelle son pendant en miniature, tel qu’il existait sur les petits bateaux à bord desquels j’ai traversé l’Océan voici 14, 17, 18 et 20 ans.

Sur « le Havel », on peut sous bien des rapports trouver plus de confort que dans les meilleurs hôtels du vieux continent.

Ainsi, ce bateau dispose de plusieurs salles de bain, aussi commodes et bien aménagées que celles d’une belle maison particulière en Amérique, tandis que dans les hôtels du Continent on se contente d’une seule salle de bain, généralement mal tenue et reléguée dans un recoin de la maison ; — par-dessus le marché, il faut commander son bain une heure d’avance.

Dans les hôtels, impossible de dormir tant il y a de bruits de toutes sortes ; de ma cabine, à bord, je n’entends pas un son. Dans les hôtels, l’électricité s’éteint d’habitude à minuit ; à bord, on l’a dans sa chambre toute la nuit.

Sur « le Batavia », il y a vingt ans, une bougie fixée dans la cloison était chargée d’éclairer deux cabines ; en réalité elle n’éclairai ni l’une ni l’autre. On l’éteignait à onze heures, en même temps que toutes les lampes du salon, à l’exception d’une ou de deux, qui restaient allumées pour montrer aux passagers le meilleur endroit où se rompre le cou en rôdant dans l’obscurité.

Les passagers s’asseyaient, à table, sur des longues banquettes faites du bois le plus dur ; à bord du « Havel », ce sont des chaises tournantes, à dos capitonné.

Dans ces temps reculés, le menu du dîner ne changeait pas : une pinte de potage ordinaire, soupe de ménage ou autre, de la morue bouillie avec des pommes de terre, une semelle de beauf bouilli, — comme dessert, de la compote de prunes, le dimanche « dog-in-a blanket », le jeudi « plum-duff ». Sur les bateaux d’à présent, menu soigné et de choix variant tous les jours. Autrefois, le dîner était lugubre ; maintenant, musique charmante par un orchestre invisible. Autrefois, les ponts étaient toujours mouillés, aujourd’hui, ils sont presque continuellement secs, car le pont-promenade est couvert et les paquets de mer ne balayent que rarement les ponts. Dans l’ancien temps, dès qu’il y avait un peu de mer, un « terrien » pouvait à peine se tenir sur ses jambes, alors qu’à présent les ponts restent aussi d’aplomb qu’une table.

L’intérieur d’un vieux bateau personnifiait la chose la plus laide, la plus négligée, la plus sombre et la moins confortable qu’on pût imaginer ; un bâtiment moderne est au contraire une merveille de décoration, de luxe et de bon goût. On y trouve des appartements somptueux, et rien de ce que la dépense peut ajouter à toutes les commodités du confort n’a été épargné. Tandis qu’autrefois il n’existait pas d’autre lieu de réunion que la salle à manger, aujourd’hui les passagers peuvent disposer de plusieurs salons spacieux élégants. À bord des vieux bateaux on ne pouvait fumer que dans le seul endroit appelé « violon », sorte de réduit sordide construit en planches mal équarries et à peine jointes. On n’y voyait pas clair ; pas de sièges ; pour toute lumière, une lampe à mèche infectant l’huile rance ; il y faisait froid aussi, et toujours humide, car les embruns, cinglant à travers les fentes, inondaient parfaitement bien ce taudis. De nos jours, on trouve à bord trois ou quatre grands fumoirs, pourvus de tables à jeu et de sofas bien rembourrés, chauffés à la vapeur, éclairés à l’électricité. Peu d’hôtels en Europe en ont d’aussi bien aménagés.

Les bâtiments du vieux temps, construits en bois, avaient dans la cale deux ou trois compartiments étanches avec des portes, et ces portes restaient souvent ouvertes, de préférence lorsque le bateau venait à donner sur un récif.

Le léviathan moderne est en acier, et ses cloisons étanches n’ont pas de portes ; elles partagent le bâtiment en neuf ou dix compartiments hermétiques qui le rendent aussi dur à crever qu’un chat. À preuve l’accident mémorable survenu, il y a un an ou deux, à la « City of Paris ».

Une chose curieuse qui frappe de suite dans un bateau moderne, c’est l’absence de tapage, de bruit de pas, de cris de commandement. Tout cela a disparu. Les manœuvres nécessaires pour amener à quai le bâtiment se déroulent sans bruit ; on ne peut rien voir de l’opération, on n’entend pas passer un ordre. Un calme d’une solennité imposante remplace le tumulte infernal d’autrefois. Sur la passerelle spacieuse, tout encadrée de toile, avec son parquet grillagé et ses deux kiosques avant et arrière bien fermés où cent cinquante hommes pourraient tenir assis, il y a trois gouvernails indépendants ; chacun d’eux suffit à commander la direction, si les autres viennent à manquer. Toute la conduite et la manœuvre se font de la passerelle. La manœuvre n’est plus commandée à la voix ni au sifflet, mais à l’aide de signaux à timbre automatique, trois axiomètres munis de cadrans à lettres bien apparentes assurent la direction, la manœuvre et la transmission des ordres aux aides invisibles qui assurent l’accostage au le démarrage. L’officier qui est à l’avant est hors de vue, trop loin pour entendre les ordres au porte-voix, mais, à ses côtés, le timbre lui signifie de tirer, de filer, d’amarrer, de lâcher, etc… Il entend tout, les passagers n’entendent rien et, de cette façon, le bateau semble accoster de lui-même, sans secours d’un homme.

Cette grande passerelle est à 30 ou 40 pieds au-dessus de l’eau, ce qui n’empêche pas la mer d’y monter de temps en temps ; aussi y a-t-il une autre passerelle perchée à 12 ou 15 pieds plus haut, pour servir dans les occasions critiques. La force de l’eau est une chose étrange. Elle vous glisse entre les doigts comme de l’air, mais dans d’autres cas elle agira comme un corps solide, pliera en deux une tige : de fer. Sur « le Havel », elle brisa une lourde rampe de chêne et en fit des éclats aussi menus que les brins d’un balai, au lieu de la casser en deux comme on aurait pu s’y attendre. Au moment de l’affreuse catastrophe de Johnstown, au dire de plusieurs témoins, des rochers furent entraînés assez loin sur le parcours du prodigieux torrent. À Sainte-Hélène, il y a plusieurs années, un raz-de-marée fit gravir à toute une batterie un remblai escarpé de quarante pieds, et y déposa les canons en rang comme des oignons. Mais l’eau a opéré un prodige encore plus extraordinaire dont l’authenticité est absolument garantie. On appelle « épissoire » un outil long d’un pied environ qui va en s’effilant du talon à la pointe qui se termine très aiguë. Cet outil est en fer et fort lourd. Dans une tempête, une vague embarqua à l’arrière, déferla de toute sa hauteur en emportant avec elle un épissoire, la pointe en avant, avec une violence et une rapidité si foudroyante qu’il entra de trois à quatre pouces dans le corps d’un matelot et le tua net.

À tous points de vue, le moderne « lévrier de l’océan » semble important et impressionnant à quiconque n’est pas familiarise avec les gravures récentes de bateaux. Pour la taille, il pourrait se comparer à l’Arche de Noë, et pourtant cette masse monstrueuse d’acier abat ses cinq cent milles à travers les flots en vingt-quatre heures. Il me souvient du tour de force accompli par un paquebot sur lequel j’ai traversé jadis le Pacifique, et il ne s’agissait alors que de deux cent neuf milles en vingt-quatre heures ; un an plus tard, ou à peu près, j’avais pris passage sur « le Quaker City », un « rafiot » de touristes, et, une seule fois, on nous proclama que nous venions de faire deux cent onze milles de midi à midi, par une vraie mer d’huile ; encore avait-on légèrement forcé le point.

Ce petit vapeur, avec ses soixante-dix passagers et son équipage de quarante hommes, avait l’air d’une ruche d’abeilles ; aujourd’hui, à bord du « Havel », nous passons ces douces journées d’été dans une sorte de solitude, tantôt avec une centaine de passagers éparpillés à de grandes distances, tantôt sans une âme en vue ; et pourtant, dans les flancs du navire, il y a là, équipage compris, près de mille cent personnes.

Ces vers, très majestueux dans la poésie de la mer, peignent bien la situation actuelle.

L’Angleterre n’a besoin ni de remparts,
Ni de tours haut perchées : elle marche sur
La montagne des flots, elle demeure stable sur l’abîme.

C’est bien ce qui se passe maintenant ! Alors que, jadis, les petits bateaux bondissaient sur la crête des vagues et s’effondraient dans le creux des lames, les gigantesques navires d’à présent n’escaladent plus les montagnes de la mer ; ils creusent une tranchée et les traversent. Leur poids formidable, leur masse et leur élan maîtrisent les flots les plus déchaînés.

Comme les hommes de la génération actuelle sont ingénieux ! Aujourd’hui, à bord du « Havel », j’ai trouvé accroché dans la chambre des cartes un cadre rempli de fiches mobiles en bois ; ces fiches portaient les inscriptions que voici :

Caisse à eau.......vide

Double-fond n°1......plein

Double-fond n°2......plein

Double-fond n°3......plein

Double-fond n°4......plein

Pendant que j'essayais de deviner à quel jeu pouvaient bien servir ces morceaux de bois, un matelot entra et retourna la première fiche « vide » ; au revers apparut l’inscription « plein ». Il fit d’autres changements que j’ai oublié du noter, et je compris alors le rôle joué par ce cadre à fiches. Son rôle était d’indiquer la répartition du lest dans le bateau, et, chose remarquable, le lest était de l’eau. J'ignorais qu’un navire se fût jamais lesté avec de l’eau. J’avais lu seulement, un jour par hasard, qu’on devait mettre le procédé à l’essai. Ceci vous prouve que de nos jours entre l’essai d’un procédé nouveau et son adoption, il s’écoule très peu de temps, braque l’essai a paru concluant.

Accroché au mur, à côté du cadre à fiches, il y avait un plan du navire, montrent qu’il existait à bord vingt-deux grands « ballast » destinés à contenir de l’eau. Ces ballast sont dans la cale, entre la vraie coque du bâtiment et une fausse coque. Ils sont séparés par des cloisons étanches perpendiculaires à l’axe ; un compartiment également étanche coupe la cale en deux, aux quatre cinquièmes de la longueur du bateau en partant de l’avant. Ces cloisons forment un chapelet de « ballast » sur une longueur de quatre cents pieds et d’une profondeur de cinq à sept pieds. Quatorze de ces bassins contiennent de l’eau fraîche prise à terre (environ quatre cents tonnes). Le reste est rempli d’eau salée, — (six cent dix-huit tonnes). Le tout ensemble donne un peu plus de mille tonnes.

Voyez la commodité de ce lest. Le navire quitte le port tous bassins remplis. S’allégeant en route de la consommation de son charbon, il perd son assiette, lève le nez et donne de l’arrière. Alors on vide un des bassins de l’arrière et l’équilibre est rétabli. L’opération se répète chaque fois qu’il en est besoin. De même, l’eau d’un bassin situé à un bout du navire peut être transvasée dans un bassin à l’autre bout par des siphons et des pompes à vapeur. C’est un déménagement de cette nature que voulait marquer mon matelot en manipulant ses fiches.

La mer ayant grossi, le bateau avait besoin de prendre du poids à l’avant pour pouvoir couper l’eau sans monter à la lame, dans ce but, on fit passer vingt-cinq tonnes d’eau d’un bassin tout à fait à l’arrière, à l’avant du navire.

On garde les compartiments à eau entièrement pleins ou tout à fait vides : il faut que la masse liquide reste compacte, sans le moindre ballant. Il est évident qu’il ne faut pas de jeu dans le lest.

De toutes les ingénieuses inventions dont se sont vu doter les bateaux modernes, celle-là me semble constituer le « clou du genre », J’aimerais mieux t’avoir trouvée à moi tout seul que toutes les autres. Il est probable que jusqu’alors on n’avait jamais pu assurer complètement l’équilibre des navires. Or, un bateau déséquilibré ne peut gouverner, perd sa vitesse, fatigue à la mer. Pauvres bateaux ! Dire que, depuis six mille ans, ils sont si mal à l’aise ! Depuis six mille ans, on les faisait voguer à travers le meilleur lest, le plus économique qui soit hit momie ; ils nageaient au milieu de ce lest (c’est bien la cas de le dire), mais comme ils ne pouvaient le dire à leurs maîtres, ceux-ci n’étaient pas assez malins pour s’en apercevoir.

Ne trouvez-vous pas étrange qu’un navire puisse se remplir de presque autant d’eau qu’il en déplace,

et cela sans danger !…

L’ARCHE DE NOÉ

Les progrès faits dans l’art de la construction navale depuis Noé sont bien remarquables. Il faut avouer que, de son temps, les lois de la navigation étaient quelque peu négligées, et que, par contre, de nos jours, elles se trouvent réglées comme papier à musique. Le pauvre Noé ne pourrait guère entreprendre aujourd’hui ce qu’il se permit alors, car l’expérience nous a enseigné la nécessité de prendre, avec plus de scrupules, soin de la vie de nos semblables. À l’heure présente, Noé se verrait refuser la permission de sortir du port de Brême. Les inspecteurs venus pour passer la visite de l’arche lui feraient toutes sortes d’objections. Quiconque connaît l’Allemagne peut aisément s’imaginer la scène et tous les détails du colloque qui s’engagerait. Voici l’inspecteur, dans son superbe uniforme militaire, impressionnant de majesté et de correction, parfait gentleman, mais aussi immuable que l’étoile polaire dans la fidèle exécution de sa consigne. Il obligerait Noë à lui décliner ; son lieu de naissance, son âge, la secte religieuse à laquelle il appartient, le chiffre de ses revenus, son grade et sa position sociale, le genre de ses occupations, le nombre de ses femmes, de ses enfants et de ses domestiques, ainsi que le nom, le sexe et l’âge de chacun d’eux. Au cas où il n’aurait pas de passe-port, il serait requis de s’en faire délivrer un sur l’heure. Puis, on passerait à l’arche.

— Sa longueur ?

— Six cents pieds.

— Son tirant d’eau ?

— Soixante-cinq.

— Entre baux ?

— Cinquante à soixante.

— Construit en…

— Bois.

— Quelle essence ?

— Cèdre et acacia.

— Décorations extérieures et intérieures î

— Goudronnée au dedans et au dehors.

— Passagers ?

— Huit.

— Leur sexe ?

— Quatres mâles, quatre femelles.

— Âges ?

— Les plus jeunes, cent ans.

— Et les plus vieux ?

— Six cents ans.

— Ah ! vous allez à Chicago. Bonne idée. Le nom du médecin du bord ?

— Il n’y a pas de médecin.

— Il faut vous en procurer un, et aussi un entrepreneur de pompes funèbres, c’est absolument Indispensable. Des personnes aussi âgées doivent s’entourer de tout ce qui est nécessaire pour vivre. L’équipage ?

— Les mêmes huit personnes.

— Les mêmes huit personnes ?

— Parfaitement.

— Et là-dessus, quatre femmes ?

— Oui, Monsieur.

— Ont-elles déjà servi dans la marine ?

— Non, Monsieur.

— Et les hommes ?

— Non plus.


— Un de vous a-t-il jamais navigué ?

— Non, Monsieur.

— Où donc avez vous été élevés ?

— Dans une ferme, tous.

— Ce navire, n’étant pas à vapeur, doit avoir un équipage de 800 hommes. Il faut vous les procurer. Il doit avoir aussi quatre seconds et neuf cuisiniers. Qui est le capitaine ?

— C’est moi, Monsieur.

— Il faut que vous ayez un capitaine, voire même une femme de chambre, et des gardes-malades pour les personnes âgées. Qui a dessiné ce bateau ?

— C’est moi, Monsieur.

— C’est votre début dans le genre ?

— Oui, Monsieur.

— Je m’en doutais un peu. Quelle cargaison avez-vous ?

— Des bêtes.

— De quelle espèce ?

— De toutes les espèces.

— Sauvages ou domestiques ?

— Surtout sauvages.

— Exotiques ou du pays ?

— Surtout exotiques.

— Quelles sont vos principales bêtes sauvages ?

— Megatheriums, éléphants, rhinocéros, lions, tigres, loups, serpents, toutes les espèces sauvages de tous les climats, — et une paire de chaque.

— Leurs cages sont-elles solides ?

— Mais il n’y a pas de cages…

— Il vous faut des cages en fer. Qui donne à boire et à manger à toute celle ménagerie ?

— Mais nous… ;

— Comment, vous, de si vieilles gens ?

— Oui, Monsieur.

— C’est dangereux pour les bêtes et pour les gens. Il faut que ces bêtes soient soignées par des gaillards qui s’y entendent. Combien, d’animaux avez-vous là ?

— Des gros, sept mille ; gros et petits, tout ensemble, quatre-vingt-dix-huit mille.

— Il vous faut douze cents gardiens. Par combien d’ouvertures lé navire reçoit-il le jour ?

— Par deux fenêtres.

— Où sont-elles situées ?

— Sous les rebords du toit.

— Deux fenêtres pour un tunnel long de 600 pieds et profond de soixante-quinze ?… Il faut mettre la lumière électrique, quelques lampes à arc et 1 500 lampes à incandescence. Que feriez-vous pour parer à une voie d’eau ? Combien de pompes y a-t-il à bord ?

— Il n’y en a pas, Monsieur.

— Il vous fout des pompes. — Comment prenez-vous de l’eau pour les passagers et les animaux ?

— Avec des seaux, par les fenêtres.

— Ce n’est pas admissible — quelle est votre force motrice ?

— Ma force… quoi ?

— Force motrice. — De quoi vous servez-vous pour faire marcher votre bateau ?

— Mais de rien.

— Il vous faut des voiles ou la vapeur. — Comment est fait votre gouvernail ?

— Nous n’en avons pas.

— Vous n’avez pas une barre ?

— Non, Monsieur.

— Alors, comment gouvernez-vous ?

— Nous ne gouvernons pas.

— Il vous faut un gouvernail, convenablement installé. Combien d’ancres ?

— Pas une.

— Il vous en fout six. — Il est défendu de laisser partir un navire de cette dimension sans cette garantie. Combien de canots de sauvetage ?

— Pas un, Monsieur.

— II en faut vingt-cinq. Combien d’appareils de sauvetage ?

— Pas un.

— Il en faut deux mille. — Combien de temps votre voyage va-t-il durer ?

— Onze ou douze mois.

— Onze ou douze mois. C’est un peu long, mais vous arriverez encore pour l’Exposition. — Avec quoi votre bateau est-il doublé ? Avec du cuivre ?

— Sa coque n’est pas doublée du tout.

— Mon brave homme, les petites bêtes de la mer qui rongent le bois vont vous percer votre bateau comme un crible et vous le couler avant trois mois. Il ne peut pas partir dans ces conditions ; il faut le faire doubler. — Encore un mot. — Avez-vous réfléchi que Chicago est une ville de l’intérieur et qu’un bateau comme celui-ci ne peut pas y arriver ?

Chicargo ? Qu’est-ce ça, Chicargo ? Je ne vais pas à Chicargo.

— Vraiment ? — Alors puis-je vous demander ce que vous voulez faire de toutes ces bêtes ?

— Mais les faire reproduire.

— Oh ! n’en avez-vous pas assez comme cela ?

— Il y en a assez pour les besoins actuels de la civilisation, mais comme tous les autres animaux vont être noyés par le déluge, ceux-ci serviront à en perpétuer l’espèce.

— Un déluge ?

— Oui, Monsieur.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument sûr. — Il va pleuvoir quarante jours et quarante nuits.

— Ne vous en effrayez pus, cher Monsieur, cela arrive assez souvent ici.

— Pas ce genre de pluie. Celle-là recouvrira la cime des montagnes, et on ne verra plus la terre.

— Entre nous, — (mais là, tout à fait officieusement) — je regrette que vous me fassiez cette révélation. Je suis obligé de ne pas vous laisser le choix entre la voile et la vapeur, et de vous imposer la vapeur. Votre bateau ne peut pas porter la centième partie de ce qu’il faudrait d’eau pour les animaux pendant onze mois. — Il vous faut une machine à distiller l’eau.

— Mais puisque je vous dis que j’en puisera par les fenêtres avec des seaux.

— Belle réponse ! Avant que le déluge n’ait recouvert la crête des montagnes, l’eau douce par infiltration de l’eau de mer sera devenue salée. Il vous faut la vapeur pour distiller de l’eau. Je vous présente mes civilités, Monsieur. Ai-je bien compris que c’est là votre premier essai d’architecture navale ?

— Mon tout premier, Monsieur, parole d’honneur. J’ai construit cette arche sans posséder la moindre notion des constructions navales. — C’est un ouvrage bien remarquable, Monsieur, bien remarquable. J’estime qu’il n’y a pas un bateau sur mer d’un caractère aussi nouveau et aussi étrange.

— Vous me flattez infiniment, cher Monsieur, infiniment. Croyez bien que je garderai de votre visite un impérissable souvenir. Tous mes devoirs, Monsieur, encore grand merci et… adieu !

Adieu ? non pas !… L’inspecteur allemand, avec une courtoisie infatigable, ferait à Noé toutes sortes de protestations d’amitié, mais ne lui permettrait

jamais de prendre la mer sur son arche.

LA CARAVELLE DE CHRISTOPHE COLOMB

De Noé à Christophe Colomb, l’architecture navale subit quelques modifications, et passa d’une médiocrité ineffable à une condition un peu moins précaire. J’ai lu quelque part, je ne sais quand, qu’un des bateaux de Colomb jaugeait quatre-vingt-dix tonnes. En comparant ce navire aux modernes « lévriers » de l’Océan, on peut se faire une idée de la petitesse des barques espagnoles, et convenir qu’elles seraient mal outillées pour soutenir de nos jours la concurrence et transporter des passagers à travers l’Atlantique. Il en faudrait soixante-quatorze pour représenter le tonnage du « Havel » et avaler une de ses fournées. Autant que je m’en souviens, il leur fallut dix semaines pour faire la traversée. Avec nos idées actuelles, ce serait peu goûté comme vitesse de marche. La caravelle avait probablement un capitaine, un second, quatre matelots et un mousse pour tout équipage. L’équipage d’un « lévrier » moderne comprend deux cent cinquante personnes.

Le navire de Christophe Colomb étant petit et très vieux, noua pouvons à coup sûr en déduire certains détails secondaires qui ont échappé à l’histoire. Par exemple, nous nous doutons un peu, qu’avec ses faibles dimensions il devait rouler, tanguer et « faire bouchon » en mer calme, pour ne plus poser que sur la tête ou sur la queue, et se coucher les oreilles dans l’eau, au moindre coup de mer ; nous supposons que les lames devaient s’y promener comme chez elles et balayer son pont de l’avant à l’arrière ; que les « violons » étaient installés à table en permanence, ce qui n’empêchait pas la soupe des hommes de passer plus souvent sur leurs genoux que dans leur estomac ; que la salle à manger pouvait avoir dix pieds sur sept, était sombre, étouffée, puant l’huile à plein nez ; que la seule cabine du bord, — grande comme une tombe — contenait une rangée de deux ou trois couchettes, étroites et étranglées comme des cercueils, et qu’une fois la lumière éteinte il y faisait une obscurité lugubre si compacte qu’on aurait pu mordre dedans et la mâcher comme un morceau de caoutchouc. Nous en déduirons encore qu’on ne pouvait se promener que sur le pont supérieur du gaillard d’arrière (car le bateau était taillé comme un soulier à haut-talon) ; en réalité cette promenade ne comportait qu’une piste de seize pieds de long sur trois de large, car tout le reste du navire était encombré de cordages et inondé par les flots.

Tout cela n’est pas douteux, Si nous considérons que ce petit bateau était un vieux « rafiot », il faut nous rendre à certaines autres évidences. Par exemple, il était infesté de rats et de cancrelats ; par les gros temps, il y avait autant de jeu dans ses jointures qu’entre les doigts de votre main et il prenait l’eau comme un panier. Qui dit « voie d’eau » dit eau dans la cale ; or, de l’eau dans la cale, c’est la mort sans phrases, l’asphyxie à bref délai provoquée par une odeur à côté de laquelle un fromage de Limbourg est un parfum exquis.

D’après ces données rigoureusement exactes, nous pouvons suffisamment nous figurer la vie journalière du grand explorateur. De grand matin il accomplissait ses dévotions devant le reliquaire de la Vierge. Sur le coup de huit heures, il faisait son apparition sur le pont-promenade du gaillard d’arrière. S’il faisait froid, il montait tout bardé de fer, depuis le casque à plume jusqu’à ses talons éperonnés, revêtu de l’armure damasquinée d’arabesques en or qu’il avait pris soin de chauffer auparavant au feu de la galère. S’il faisait chaud, il portait le costume ordinaire de la marine de l’époque : un grand chapeau rabattu en velours bleu, avec un panache ondoyant déplumes d’autruches blanches, retenu par une agrafe resplendissante de diamants et d’émeraudes ; un pourpoint de velours vert tout brodé d’or, avec manches à crevês[illisible] cramoisis ; une large collerette et des manchettes de dentelles riches et souples ; des chausses de velours rose, avec de superbes jarretières en ruban de brocart jaune ; des bas de soie gris-perle élégamment brodés, des brodequins citron en chevreau mort-né, dont les tiges en entonnoir se rabattent pour faire valoir la coquetterie du bas gris-perle ; d’amples gantelets en peau d’hérétique taillés par la Sainte-Inquisition dans la peau veloutée d’une grande dame ; une rapière au fourreau incrusté de pierreries, retenue par un large baudrier rehaussé de rubis et de saphirs.

Christophe Colomb faisait les cent pas en méditant ; il notait l’aspect du ciel et la vitesse du vent ; il jetait un regard inquisiteur sur les herbes flottantes et les autres indices de la terre prochaine ; puis, par manière de passe-temps, il gourmandait l’homme de barre ; il sortait de sa poche un faux seul, histoire de s’entretenir la main en le faisant tenir sur son gros bout (son tour classique) ; de temps en temps, il jetait une amarre à un matelot eu train de se noyer sur le gaillard d’arrière ; le reste de son quart, il bâillait et s’étirait, en jurant qu’il ne recommencerait pas ce voyage, fût-ce pour découvrir six Amériques. Car tel était Colomb dans sa simplicité naturelle, quand il ne posait pas pour la galerie.

À neuf heures, il faisait le point et déclarait avec aplomb que son brave navire avait fait trois cents yards en vingt-quatre heures, que désormais il était certain de « gagner la poule ». — Tout un chacun peut gagner « la poule », quand personne d’autre que lui n’a le droit de toucher à la direction du bateau.

L’amiral déjeunait tout seul, en grande cérémonie : jambon, haricots et gin ; à neuf heures, il dînait seul, en grande cérémonie : jambon, haricots, gin ; à dix heures, il soupait seul, en grande cérémonie : jambon, haricots et gin ; à onze heures du soir, il prenait son en-cas de nuit seul et en grande cérémonie : jambon, haricots et gin. Pendant aucun de ces festins, il n’y avait de musique ; l’orchestre à bord est d’introduction moderne.

Après son dernier repas, l’amiral remerciait le ciel de toutes ses bénédictions, avec peut-être plus de gratitude qu’elles n’en valaient la peine, puis il dépouillait ses soyeuses splendeurs ou sa ferblanterie dorée, et s’introduisait dans son petit cercueil ; là, après avoir soufflé son lumignon peu odorant, il commençait à se rafraîchir les poumons en aspirant par petites bouffées, alternativement, l’huile rance et l’eau de cale. Pois sa respiration se faisait plus sonore ; il ronflait, et alors rats et cancrelats de surgir par brigades, divisions et corps d’armée pour danser en rond autour de lui. Telle était la vie journalière du grand explorateur dans son « saladier aquatique » pendant les quelques semaines qui ont fait de lui un grand homme ; il me semble que la différence entre son navire, si confortable, et nos bateaux actuels n’échappe à aucun œil.

À son retour, nous dit l’histoire, le roi d’Espagne, émerveillé, lui dit :

— Ce navire me paraît faire eau quelque peu. Réellement, faisait-il eau tant que cela ?

— Sire, jugez-en. Pendant ma traversée, j’ai vu pomper seize fois tout l’océan Atlantique.

C’est le chiffre donné par le Général Horace Porter. D’autres personnes fort autorisées disent quinze fois seulement.

Il est évident que les contrastes entre ce bateau et celui d’où j’écris cet article sont remarquables à plus d’un point de vue. Prenons le chapitre de la décoration, par exemple. En regardant de nouveau autour de moi, hier et aujourd’hui, j’ai noté plusieurs détails qui n’existaient certes pas à bord du navire de Colomb, ou au moins qui laissaient fort à désirer. Voici les portes du grand salon en bon chêne ciré, de trois pouces d’épaisseur. Voici les vestibules avec, aux murs, aux portes et aux plafonds, des panneaux de bois dur également ciré, tantôt clairs, tantôt foncés, d’une même série élégante et délicate, d’un ajustage rigoureusement hermétique ; de belles mosaïques en carreaux bleus y sont incrustées, — quelques-unes de ces mosaïques ne comprennent pas moins de soixante carreaux, — et l’assemblage de ces carreaux est parfait. Voilà bien de hardies innovations. On aurait pu craindre qu’au premier jour de gros mauvais temps ces carreaux ne vinssent à se décoller et à tomber en miettes. Eh bien ! non, il n’en est rien. Ceci est la preuve évidente que l’art de la menuiserie n’a pas mal progressé depuis le temps primitif où les bateaux étaient si mal ficelés qu’à la moindre poussée d’une mer un peu forte, toutes les portes se mettaient à battre. Passons à la salle à manger : les murs en sont ornés de gaies tapisseries, et au plafond je vois dos fresques pointes à l’huile. Dans les autres endroits de réunion, voici de grands panneaux en cuir de Cordoue repoussé, avec dessins où l’on n’a ménagé ni l’or ni le bronze. Partout, je découvre de riches assemblages de couleurs, — de la couleur, partout de la couleur ; tous les tons, toutes les teintes, toutes les variétés de couleurs.

Il en résulte que le bateau est clair et gai à l’œil, et que cette gaîté vous gagne l’âme en vous rendant joyeux. Pour bien apprécier la profonde impression que vous donne cette radieuse débauche de couleurs, il faut se tenir dehors, la nuit, dans l’épaisseur des ténèbres et la pluie, et regarder tout cela par un hublot, à la splendeur aveuglante de l’éclairage électrique.

Les vieux navires étaient sombres, laids, sans aucune grâce, d’une tristesse affreusement déprimante. Ils vous poussaient à un spleen inévitable. L’idée moderne est la bonne : entourer les passagers de confort, de luxe et d’une profusion de couleurs agréables à l’œil. Dans ces conditions, vous êtes presque tentés de dire qu’on ne se trouve nulle part mieux qu’à bord, — sauf peut-être chez

soi.

UN SENTIMENT DISPARU

Une chose a passé, qui ne reviendra plus : la poésie de la mer. La sentimentalité suave que la mer évoquait a disparu devant l’activité de la vie actuelle, et ne comptent plus que comme un souvenir, déjà lointain et bien atténué, mais chaque individu de notre génération avait cette sentimentalité au fond de l’âme ; plus il vivait loin de l’eau salée, et plus il en faisait provision. Elle était aussi pénétrante, aussi ambiante que l’atmosphère elle-même. Devant ce seul mot : la mer, « la mer romanesque », vous voyiez, dans n’importe quelle réunion, tout le monde prendre des airs penchés et tomber dans la sensiblerie. La grande majorité avaient pour motif l’insaisissable mélancolie, et pour refrain des fioritures sur la mer. Dans les pique-nique en canot, en barbotant dans quelque petite crique, il était très bien porté de chanter, aux approches du crépuscule :

Cinglant vers sa patrie,
D’un rivage étranger, etc.

Cette chanson était d’ailleurs très populaire dans l’Ouest à bord des petits bateaux à roues. Il y en avait une autre :

Mon navire est près de terre,
Et ma barque est à la mer,
Mais avant de lever l’ancre, Tom Moore,
Buvons deux fois à ta santé !

Et encore celle-ci :

Pilote, en cette unit terrible,
L’Océan dangereux…

Ou bien :

Je vis sur les flots de la mer,
J’habite un abîme mouvant,
Où gémit l’onde et où le vent
Roule en ses jeux le flot amer.

Ou celle-ci :

Mouillons l’écoute en sein des flots.
Un joli vent nous court après.

Ou encore !

Sous mes pieds, mon vaillant navire !…
Le corsaire est bien libre encor.

Et la chanson « Au quart ! Bâbord ! », où le héros est grimpé à la pomme du mât, ou quelque part très haut dans ces environs :

Oh ! qui dira sa Joie immense
Quand, le vaisseau roulant sur l’écume,
Il sent ses paupières lourdes de sommeil,
« Au quart ! Bâbord !… Oh ! oh ! »

Et cette réplique invariable était braillée par quelque jeune gars :

Bercé par l’abime
Je dors en paix !

D’autres chansons très en vogue portaient dés titres suggestifs : « la Tempête », « l’Oiseau de mer », « le Rêve du mousse », « les Pleurs du prisonnier du Pirate », « Loin du pays, sur l’océan furieux », etc… etc… la liste n’en finirait plus. — Dans chaque ferme, tout le monde vivait en pleins dangers de l’océan… en imagination. Ah ! le bon temps.

Mais tout cela est loin. Il n’en reste plus trace. Le cuirassé, avec son aspect peu sentimental et le positivisme de sa mission, a banni la romance de la marine de guerre ; le steamer pratique en a fait autant pour la manne de commerce. Les dangers et les incertitudes qui rendaient si romanesque la vie dés gens de mer ont disparu en emportant aveu eux tout élément de poésie. De nos jours, les passagers ne chantent plus à bord de chansons de mer, et l’orchestre n’en joue pas davantage. Les chansons pathétiques sur les navigateurs qui errent en d’étranges pays loin de leur patrie, chansons jadis si populaires qui empruntaient à l’imagination tout leur feu et leur couleur locale, les chansons ont perdu tout leur charme et sont réduites au silence de l’oubli ; car tout le monde aujourd’hui est un errant des lointains pays ; cette carrière est devenue banale. — Personne ne s’inquiète plus de cet errant : il n’a plus ni périls de mer, ni imprévus à craindre. Il est à bord, probablement, aussi en sûreté que chez lui, où il pourrait bien lui arriver d’avoir un ami à enterrer, et déposer, tête nue, par un bon petit grésil, devant la tombe de cet ami, — ce qui lui vaudrait une pneumonie, d’ailleurs bien méritée. — Dans sa traversée, au contraire, que risque-t-il ? D’arriver au jour dit, dans l’après-midi, ou bien d’avoir à attendre jusqu’au lendemain matin.

Le premier navire sur lequel je montai était un voilier. — Il avait mis vingt-huit jours pour aller de San-Francisco aux Îles Sandwich. La principale cause de cette lenteur est qu’il avait rencontré le calme plat, et fait le bouchon sur place pendant quatorze jours au beau milieu du Pacifique, à deux milles de la terre. Aujourd’hui, sur « le Havel », je n’entends pas de chansons de mer ; mais sur mon voilier j’en avais les oreilles cassées. — Sur ce bateau se trouvaient une douzaine de jeunes gens — qui doivent être, hélas ! passablement vieux aujourd’hui — et qui avaient la douce habitude de se réunir à l’arrière, chaque soir, au clair de la lune ou des étoiles, pour chanter ces fameuses complaintes ; ils miaulaient jusqu’après minuit, au milieu de ce calme étouffant et morne. Le sentiment de l’à-propos leur manquait totalement, à tel point qu’ils chantaient en chœur : « Au quart ! Bâbord ! » sans s’apercevoir combien ce chant était ridicule et déplacé pendant que nous restions là sans pouvoir avancer dans aucune direction. — Pour comble de grotesque, ils terminaient généralement par cette stance : « Sommes-nous presque arrivés, sommes-nous presque arrivés ? disait la jeune fille en approchant de sa patrie. »

C’étaient de plaisants compagnons que ces jeunes gens, et je me demande ce qu’ils sont devenus. Qui pourrait me le dire ? Et l’éclat, la grâce et la beauté de leur jeunesse, où tout cela a-t-il passé ? Parmi eux se trouvait un incorrigible menteur que personne n’était arrivé à guérir de son défaut. Aussi l’avait-on laissé complètement à l’écart et personne ne voulait-il lui tenir compagnie. Depuis, j’ai souvent revu en imagination sa silhouette dans sa pose abandonnée, appuyé au bastingage de l’arrière ; et je me suis demandé si, en nous montrant plus persévérants dans nos efforts, nous ne serions pas arrivés à le guérir de son défaut par persuasion. Malheureusement, ce garçon était tellement vicieux qu’il nous paraissait à tous incorrigible.

— Pour ma part, j’ai conscience d’avoir fait tout mon possible pour le remettre dans le droit chemin.

Notre histoire eut un singulier épilogue. Le navire, immobilisé par le calme plat, n’avait pas bougé depuis quinze jours, quand se leva une belle brise qui éventa toute la mer. Aussitôt nous déployâmes nos blanches ailes pour prendre notre vol, mais le bateau ne bougea pas. Les voiles étaient gonflées à plein ventre, les cordages tendus à craquer et le navire n’avançait pas de l’épaisseur d’un cheveu. Le capitaine n’en revenait pas. Il nous fallut plusieurs heures pour découvrir la cause de ce phénomène que nous finîmes par attribuer aux anatifes. Ces animaux abondent dans cette région du Pacifique et, en bons mollusques, ils s’étaient cramponnés aux flancs du navire ; à la première grappe formée, d’autres anatifes étaient venus s’ajouter pour en former une seconde, et ainsi de suite, en descendant toujours, jusqu’au fond de la mer où la dernière grappe s’était collée, fixant solidement toute cette colonne de mollusques sur une hauteur de cinq milles ! Et ainsi le bateau n’était plus que la poignée d’une gigantesque canne de cinq milles ; malgré le vent qui gonflait ses voiles, il était devenu aussi inébranlable que la terre ferme.

On s’accorde pour trouver ce fait peu ordinaire.

Ce qui n’empêche que, la semaine prochaine, Sandy Hook sera en vue….