Un tableau de Mme Marguerite Audoux

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Le Temps
18 mai 1914 (Numéro 19309)

Marguerite Audoux

Un tableau de Mme Marguerite Audoux


Un tableau de Mme Marguerite Audoux


Nous avons dit, en commentant ici le roman, Jean et Louise, de M. Antonin Dusserre, que Mme Marguerite Audoux vécut quelques semaines dans le village du Cantal qu’habitait le cultivateur-écrivain, qu’elle s’intéressa à l’œuvre et s’efforce encore d’adoucir le sort cruel de son nouvel ami. La tendre romancière de Marie-Claire nous envoie aujourd’hui ce délicieux et vivant tableau :

Lorsque Antonin Dusserre rentre au village avec les chars de foin qui dévalent les pentes en se balançant dans les ornières, il se tient devant les deux grands bœufs rouges et paisibles, dont les pieds ferrés claquent mollement sur les chemins pleins de cailloux. Il est taciturne comme ses bêtes ; et quand il veut activer leur lenteur, au lieu de leur parler il se retourne et les touche doucement de sa longue baguette de coudrier. Et tandis que les bœufs baissent la tête sous le joug en suivant docilement leur conducteur, celui-ci dresse sa haute taille, et son buste plein de souplesse semble accompagner le balancement des chars. Comme ses bœufs, il marche lentement, et qu’il s’en aille couper un arbre, ou arracher des pommes de terre, il va du même pas tranquille et bien mesuré, comme si le temps lui appartenait, et qu’il pût en disposer à son gré.

On le rencontre toujours seul par les routes et les sentiers, et si l’un des grands troupeaux de vaches rouges d’Auvergne descend de la montagne, et passe près de lui, les bêtes s’écartent et se serrent les unes contre les autres pour ne pas le heurter, comme si elles le reconnaissaient pour un pâtre de tous les temps. Souvent on le trouve assis sur une pierre, à l’abri d’une haie. Dans l’une des poches de sa veste on aperçoit un livre, et il garde sa main fermée dans l’autre poche.

Il lit pendant toute la journée du dimanche. Il lit aux champs pendant l’heure du repos d’après-midi. Il lit aussi lorsque la batteuse cesse de ronfler pour permettre aux hommes de mouiller leur gosier, tout rempli de la poussière du blé. Il parle d’une façon calme, avec des mots précis et espacés, et sa voix est pleine et sonore comme un instrument de musique bien accordé. Sa gaieté est un peu timide ; mais son rire est joyeux comme celui d’un enfant.

Les soirs d’été, il se repose devant sa maison, longue et basse, et qui est vieille de plus de cent ans. Il s’assied sur l’un des troncs d’arbres que l’on coupe à chaque saison pour le chauffage d’hiver. Il reste là longtemps, les coudes sur ses genoux, les mains bouchant ses oreilles, comme s’il ne voulait entendre que des voix connues de lui seul. Rien ne le dérange de cette pose qui semble l’éloigner de tous, ni les enfants qui tournent autour de lui en se poursuivant avec des cris, ni les conversations bruyantes de ses voisins. Et lorsqu’il rentre dans sa maison pour dormir, il y a déjà longtemps que tout le monde est couché.

MARGUERITE AUDOUX.